I.'ILLI SION D'C.NE MfiOE
cl nc luirent à causer à voiv basse de la lerrible nuit qu'ils avaient passée, et des angoisses qu'ils avaient soull'ertes. Ilenreusonient, c'était passé niainlenanl, el.iiràie àldou, ils n'avaient |dus rien à eraindre pour la santé de la petite Uose.
M. Ilalscamp, le bailli, était un lionnne d'un caractère aimant et sensible; mais, en dehors de cela, il y avait encore une raison particulière (|ui expliijuait son alFection peu coniniune |)our l'enfant de sa (ille. Il était parvenu, après beaucoup de peines, à conclure un niaria}:e entre sa lille nni(jne Mernardinect Fréiléric IJakcland, un jeune avocat fort instruit, et en même temps du caractère le plus aimable et le plus i^énéreux. C'était un mariape d'amour, car les ileux jeunes genss'étaienl connus et aimés de[)uis leur j)remière jeunesse. I.e bailli, comme beaucouji de vieilles gens, éprouvait un violent dé^i^ de caresser et de protéger de jeunes et tendres petites créatures. Il souhaitait donc <jue le ciel bénit bientôt l'union de sa fille, et lui doniiAt despetits-enrantsqui murmureraieiil à son oreille le nom si doux de grand-papa. Mais, soit que sa lille lut encore trop jeune, soit qu'elle eût une santé trop délicate, il attendit plus de trois an> avant de poiivoirespérer que le ciel allait enliii combler ses \m\i\ et ceux des jeunes époux.
Celte trop longue attente avait jelé un voile de tristesse sur leur vie à tous les trois. Ils n'en parlaient guère, mais ils soullraient en silence et pleuraient en cachette, et celte grande maison manquait de mouvement etde vie.
Aussi (|uelle joie cefut pourtout le monde lorsque l'on put annoncer à tout le villa.iie qu'un enfant était né à .M. et à niadaine liakeiand. Des aumônes furent distribuées à profusion. Avec quels battements de cir'ur, avec ipiel orgueil le bailli, dont les yeux rayonnaient, se rendit à l'église, tandis que les cloches sonnaient à toute volée, pour tenir sur les fonts baptismaux, comme grandpère et comme parrain, le premier-né de sa fille rbérie!
On m- larda pas à s'apercevoir qu'il maïuiuait queb|ue chose à cet enfant si longtemps atlendu. Il avait au >oinmel de la tète, juste à l'endroit ou les cheveux se séparent, une tache plus blanche que le reste, une sorte d'étoile à trois ou quatre pointes di; deux pouces environ de diamètre.
.\u commtncemeiit, cela les inrjuiéia fort, cl ils essayèrent toute sorte de moyens pour faire pousser les cheveux sur cette tache blanche; ils firent même venir de très loin, et à grand frais, des onguents et des pommades dont on vantail les vertus; mais tout fut inutile.
(Jue signifiait cette man|ue singulière? Ktait-ce un signe de maladie, ou le pré<iage d'une vie malheureuse? .N 'avait-on pas aj>ervu dan.^ le ciel,
quelques mois auparavant, une comète menaçante?
D'ailleurs, l'enfant était une fille. Ces deux circonslances diminuèrent bien un peu la joie du bailli; il aurait préféré un petit-fils; mais, i)eu à peu, l'enfant était devenue si gentille, si aimable et si charmante, ({ue, maintenant i|u'elle était âgée de deux ans, le grand-père ne l'aurait pas troiiuée contre le |ilus beau garçon du monde.
Lors(|u'il eut finit de se réjouir avec sa lille du rétablissement île la petite Uose, le vieillard mil la main dans sa poche et en tira une petite poignée de pièces d'argent (ju'il lendit à la vieille bonne en lui (lisant :
— Tenez, Catherine, prenez ces dix florins; portez-en la moitié à la |)auvre veuve Ilyns, dont le mari est mort la semaine passée, et l'autre moitié à Daptiste le couvreur, qui a fait une chute si malheureuse, et qui est au lit depuis six semaines. C'ebt un premier don; je les assisterai encore, car j'ai promis à Dieu de secourir les |»auvres si noire petite Uose ne devient pas gravement malade.
— Mais, mon père, où donc reste Frédéric? demanda la jeune femme. La bonne nouvelle la sans doute rassuré?
— Oui, Dina. .le n'y tenais [dus, au tribunal, et j'ai remis quelques alTaires à la semaine prochaine. Mais rintendant avait encore à dresser un compte assez embrouillé, pour lerpiel il avait besoin d'explications que votre mari peut fort bien lui donner. Frédéric ne va pas tarder à venir; car, bien cju'il ne fut pas aussi inquiet que moi, il est encore sur des charb(ms ardents pour revenir au plus vite, vous le pense/ bien, Dina...
— Oh! j'entends notre petite Uose, elle est réveillée, s'écria la bonne.
En en"et, dans la ( hambre voisine une |)elite voix (reniant bégayait le mot o grand-p'pa ».
La jeuiu' femme se leva pour courir dans la chambre voisine, et dit au \ieillard en riant :
— Voyez-vous la jietile ingrate! Ce n'est pas moi (|u'elle appelle en s'éveillanl; c'est vous, mou père.
Le bailli était rayonnant de bonheur. C'était la vérité: Uose, en s'éveillanl, ra\ait appelé, lui. le grand-père. Il savait bien à quel point la bonne p«;tite créature l'aimait.
La mère rentra a\ec son enfant sur les bras; elle riait eu lui caressant les joues, et elle tendit ses petites mains vers son grand-papa.
La petite lut couverte de baiser>; la vieille Catherine dut l'embrasser à son tour, après quoi la mère |troréda a sa toilette, et lui passa une belle robe blanche, (|u'elle attacha autour des reins par une large ceinture bleu de ciel avec un beau nœud. La petite Uose était \raiineiit une jolie et
L'ILLUSION D'UrsE iMÈRE.
charmante créature avec ses clieveux noirs à demi frisés, ses yeux pleins de feu, et ses petites lèvres fraîches et vermeilles comme les feuilles d'une rose qui vient d'éclore. On aurait dit im petit ange. La jeune dame n'avait pas encore fini de parer son enHint, lorsqu'elle se leva précipitamment pour courir au-devant d'un jeune homme qui venait de pénétrer dans le salon. Elle lui lendit la main en s'écriant :
— Frédéric, mon cher Frédéric, voici notre petite Rose guérie, en bonne santé, et fraîche comme une fleur printanière!
Le jeune homme, sans dire un mot, serrait la mère et l'enfant dans une même étreinte, et les tint longtemps pressés sur son cœur. Sa bouche était muette, mais ses yeux exprimaient éloquemment son émolion.
C'était Frédéric Bakeland, le mari de Bernardine Haiscamp. Il avait une trentaine d'années, des traits réguliers, doux et virils à la fois. Une moustache retroussée ombrageait sa lèvre supérieure, et son menton se terminait par une royale en pointe.
Comme il n'appartenait pas au tribunal de bailliage, et qu'il n'y était présent que pour assister son beau-père, il portait le costume ordinaire d'un bourgeois aisé, notamment un justaucorps de soie noire, des chausses de la mOme étolfe, des bas rouges, et un col blanc de dentelle empesée.
Après avoir exprimé sa joie par quelques paroles profondément senties, il prit place entre sa femme et le bailli qui faisait danser l'enfant sur ses genoux, et lui faisait exécuter toute sorte de sauts et de cabrioles dont le père et la mère s'effrayaient, craignant qu'il ne la laissât tomber. Mais ces jeux plaisaient fort à la petite, qui s'amusait à tirer son grand-père par les cheveux et par la barbe, et riait de tout son cœur des grimaces que cela lui faisait faire.
Mais ce jeu finit par la fatiguer aussi; et elle grimpa sur les genoux de son père l'avocat, qui la traitait avec beaucoup moins de rudesse, et la serrait de temps en temps sur son cœur avec autant de précaution que s'il avait craint d'écraser cette (réle et tendre fleur.
Puis elle recommença le même jeu avec sa mère et avec la bonne Catherine. Et enfin, dans son désir de jouer, elle tira le bailli par la main et le força de se traîner par terre à quatre patles, comme un cheval, et elle s'accroupit sur son dos à califourchon, pour lui faire faire le tour du salon. Mais le cheval était vieux, et après avoir fourni au trot sa première traite, il s'étala tout de son long sur le tapis, et c'était une joie pour la petite Rose! elle battait des mains et elle éclatait de rire en enjambant les membres du bailli, et en lui piétinant
les épaules, pendant que le père et la mère, heureux et souriants, contemplaient la petite espiègle et son grand-papa si patient.
Un valet vint annoncer que l'intendant désirait donner communication à M. le bailli et à M. l'avocat d'un message pressé que venait d'apporter un homme à cheval envoyé par l'abbé de Saint- Pierre.
Le bailli se leva, rendit l'enfant à sa mère, et se dirigea, suivi de son gendre, vers son cabinet, situé du côté de la rue.
— Monsieur le bailli, dit l'intendant en lui présentant un papier déplié, voici une lettre écrite tout entière de la main du vénérable abbé qui m'ordonne de rassembler et d'emporter à Gand tout l'argent comptant, les titres de propriété et de créance, les obligations et autres papiers importants qui se trouvent dans la caisse de la seigneurie.
Après avoir lu le papier, M. Ilalscamp le rendit à l'intendant et murmura avec inquiétude :
— Qu'est-ce que cela peut signifier? Sommesnous menacés de quelque grand danger?
— Le messager avait mission de me donner à ce sujet quelques explications verbales, répondit l'intendant. Vous avez déjà pu lire dans les journaux que l'armée française, obligée par les puissances alliées d'évacuer la Hollande, était descendue vers la patrie wallonne, de notre pays pour regagner par là la frontière française. 11 paraît qu'on s'était fait une fausse idée de l'alTaiblissement de cette armée, car avant-hier le roi Louis XIV a défait les forces espagnoles entre Mariemont et Nivelles, et pourtant c'était le comte de Monterey lui-même qui en avait le commandement. Maintenant la Flandre est ouverte sans défense à l'ennemi triomphant. Ne serait-t-elle pas envahie de nouveau par des soldats avides de pillage ?
— Hélas! Dieu nous a donc abandonnés et nous livre, pour nous punir, à nos mauvais génies! soupira le bailli. A peine avons-nous joui de quatre années de repos après une longue et sanglante guerre, et voilà que notre malheureuse Flandre est menacée de nouveau de scènes de meurtre et de carnage. Ah ! ce sont de tristes temps 1
— Mais rien ne fait prévoir que ces malheurs nous frapperont réellement, fit observer l'avocat. M. l'abbé a-t-il exprimé son opinion à ce sujet?
— Non répondit l'intendant ; mais comme il m'ordonne d'apporter immédiatement à Gand le trésor et les papiers de la seigneurie, son opinion au sujet des dangers (jui menacent les plais pays paraît assez claire. Si j'étais à voire place, seigneur bailli, je mettrai en sûreté mon argent et mon argenterie, et je les cacherai de telle sorte, que les pillards et les bandits ne sauraient les docou-
i/ll.lJ SION D'UNE MÈRE.
vrir... Mainlenant, adieu; si j'apprends à (iand quelque chose de parliculier qui puisse vous inli'resst'i", je iireiii[)rt'sserai de vous en inlornier par un message.
L'inlendanI lui serra la main et se retira.
— V^enez maiiilenarU, mon père, retournons au salon, dit l'avocat, mais je vous en prie, ne parlons pas de ces tristes nouvelles en présence de Dina, ne troublons pas sa joie par la crainte de dangers incertains.
Kt tons deux. iii(|uiets et soucieux, sorlirent lentement du cabinet.
Ouatre jours plus lard, la crainte exprimée par l'intendant devait se réaliser.
C'était par une matinée du m(»is d'acuit. Sur les vastes prairies qui s'étendent entre la route de Gand et un large ruisseau dont le cours est parallèle à cette route, une rosée matinale était suspendue en nuages bleuâtres; mais le soleil, après avoir lutté pendant plusieurs heures contre ce brouillard du malin, finit par le percer de ses rayons victorieux, et montra enlin dans l'azur sans nuages sa face étincelante.
La journée s'annonçait belle et chaude, une buée tiède s'élevait des pointes de gazon encore trempées de rosée, et l'air échaulTé par l'astre du jour buvait cette buée de ses puissantes aspirations.
Kn ce moment, des appels de clairons et de trompettes retentirent dans le lointain, et ces fanfares de mauvais augure lire ni trembler d'épouvante la plu|)art des babilauls du village, qui se renfermèrenl au |dus proloiid de leurs demeures. Quelques-uns cependant se répandirent sur les chemins, soit (pfils lussent poussés par une irrésistible curiosité, soit parce «[ue, étant très pauvres, ils n'avaient rien à perdre.
Ils ne s'étaient pas encore avancés très loin sur la roule de (Iand, lorsqu'ils durent rebrousser chemin devant une troupe de cavaliers qui semblaient sr diriger vers le \ill;iL'<' dime nllure de marche.
Au moment <oi lo preiiii'r> < av.ilier> si; trouvèrent à la hauteur ries premières maisons du village, leur commandant leur donna l'ordre de tourner à gauche et de descendre dans les prairies, où ils se rangèrent par bandes et atlachèrent leurs chevaux à des piquets.
Ils devaient y déjeuner et y prendre un repos de quelques heures, jusqu'à ce que le général les eut rejoints avec le gros du détachement. Personne ne pouvait sortir de la prairie sar>s la jiermission du capitaine. Quant à la nourriture des
hommes et à la provende des chevaux, ils n'avaient pas à s'en occuper. Leur chef prendrait soin que tout ce dont ils avaient besoin leur iVil apporté en abondance par les paysans.
Le capitaine envoya sur la roule, derrière les prairies, et à l'autre extrémité du village, (|uelques dragons à cheval, chargés de monter la garde et de s'assurer si quelque troupe ennemie ne se montrait pas dans les environs.
Lorsqu'il vit s<'s cavaliers convenablement installés dans la prairie, il chargea le plus ancien lieutenant de veiller à la stricte exécution de ses ordres, se fit accompagner d'un sous-oflicier et d'une dizaine de cavaliers, et se dirigea vers le centre du village.
Chemin faisant, il rejoignit un jeune paysan qui parlait quebjues mots de français, cl lui demanda où demeurait la principale autorité de la commune. Le jeune homme le conduisit devant la maison du bailli, qui se tenait d'ailleurs sur le seuil de sa poi le avec sou beau-lils pour recevoir les autorités militaires.
Le capitaine rangea ses hommes devant la porte et suivit le bailli dans une petite salle. Il prit une chaise, s'y installa sans façon, et dit duutond'autorité dont la brièveté n'excluait cependant pas une certaine politesse :
— Monsieur le bailli, el vous, monsieur...
— .Monsieur est mon gendre, répondit M. Ilalscamp.
— Tant mieux, il pourra vous aider à exéculer mes ordres. Vous parlez français? J'en suis ravi. Voici, messieurs, ce que j'ai à vous demander. Je suis campé dans les prairies le long du ruisseau avec (juatre cents cavaliers. Les hommes et les chevaux ont besoin de nourriture. Vous allez immédiatement nous procurer ce (|ui nous est nécessaire : du pain, du jambon ou du lard, beaucoup de bière, de l'avoine et du foin. Il dépend de vous d'écliap|)er à d'autres ré(|uisilions de notre part. Vous avez l'air de gens intelligents et raisonnables; il me répugnerait d'avoir à employer la violence; mais je suis obligé de vous déclarer que si nous n'(djlenuus |)as les provisi(uis demandées avec toute la promptitude possible, je ne pourrai pas faire aulremenl que d'envoyer mes so|dal> eux-mêmes dans le \ill>ige pour se procurer tmi' ce dont ils ont besoin. Si le danger du pillage vous effraye, exécutez mes ordres sans perdre île temps. Des vivres pour (|uaire cents liouimes el des fourrages pour quatre cerls chevaux, cela n'est pas énorme. Kh bien, que répondez-vous?
— Il va élre satisfait complètement à votre désir, monsieur le capitaine, répondit le h.iiili. Mais, de \olie Cillé, veuillez avoir la bitulé d'interdire à vo> cavaliers tout acte de violence.
/ILLUSION D'UNE MÈHE.
— Monirez-iious du Ijon vouloir, et vous n'avez rien à craindre. Maintenant adieu, monsieur. Je retourne auprès de mes dragons. Ne nous faites pas longtemps attendre.
Et le capitaine s'éloigna.
— Vite, Frédéric, dit M . llalscamp à son gendre ; faites appeler le préteur; réuuisssez où vous pourrez les échevins et quelques bourgeois de bonne volonté; pendant ce temps-là je vais réfléchir comment nous pourrons répartir le plus équitablement cette contribution entre les principaux habitants elles plus gros fermiers. Dépêchez-vous, nous n'avons pas une minute à perdre.
Le bailli entra dans son cabinet, et prit une feuille de papier où il se mita inscrire des noms; il fut interrompu par l'arrivée de sa tille, qui portait la petite Rose dans sesbras,et qui lui demanda en gémissant :
— Mon père, mon père, que se passe-t-il ? Des soldats, des soldats étrangers dans notre maison! Où me réfugier avec mon enfant?
Le bailli, dissimulant sa propre inquiétude, lui répondit avec calme :
— Allons, allons, Dina, tu as tort de t'efl'rayer. Ces soldats se sont jetés sur les meules de foin pour se reposer. Ils nous demandaient à manger pour eux et pour leurs chevaux. Nous allons le leur procurer. 6ans une couple d'heures, ilsvont partir. Qu'y a-t-il là de si menaçant ?
— Oh! merci, mon père, de vos bonnes paroles, dit la jeune femme. Me voici presque rassurée. J'étais à moitié morte de peur. Voyez comme je tremble; mais. Dieu soit loué! nous pouvons être tranquilles, n'est-ce pas ?
— Certainement, Dina, sois raisonnable, mon enfant. Pour ne pas irriter ces soldats, nous devons nous hâter de faire en sorte que les vivres dont ils ont besoin leur soient fournis le plus promptement possible. Je n'ai pas le temps de m'occuper d'autre chose, pas même de causer avec toi. Uetourne au salon et ne le quitte plus. Ici les soldats peuvent entrer et sortir. Tu n'aimerais pas à les rencontrer, n'est-ce pas?
— Oh! non, certes, mon père. Je cours dans ma chambre à coucher et je m'y enferme avec Rose et Catherine, jusqu'à ce que vous veniez m'annoncer que les soldats sont partis.
A peine'^élait-elle sortie du cabinet, que Frédéric revint avec le préteur et ses quatre aides, suivis d'une dizaine de villageois, parmi lesquels trois ou quatre membres du collège des échevins.
Après une courte délibération il fut décidé que, pour pouvoir satisfaire immédiatement aux exigences des 'dragons, tout, hormis le pain, serait fourni par le brasseur, le meunier et quelques-uns des principaux fermiers, qu'on indemniserait plus
tard soit en nature, soit en argent. Le bailli luimême prendrait dans sa propre cave le vin demandé.
En suite de cette résolution, on vit, au bout de quelques minutes, plusieurs charrettes chargées se diriger sur l'endroit où les dragons étaient campés. Le bailli, son gendre Frédéric Bakeland et les personnes qui leur prêtaient assistance allaient et venaient, le front couvert de sueur, pour rassembler le pain de tous les ménages, et ils parvinrent à faire reconnaître par le capitaine qu'il n'était pas possible de faire preuve de plus de bonne volonté.
Aussi les dragons, lorsqu'ils reçurent chacun un demi-pain, une grosse tranche de jambon et une cruche de bonne bière, étaient d'excellente humeur, et se montraient très satisfaits des habitants du village. Puis arriva l'avoine pour les chevaux en plus grande quantité qu'il n'était réellement nécessaire.
Le capitaine serra la main du bailli et lui dit :
— Je vous remercie, monsieur : nous n'avons plus besoin de rien maintenant. Vous êtes fatigué, je le vois. Retournez chez vous sans inquiétude.
Le bailli donna au capitaine l'assurance qu'il se tiendrait prêta exécuter ses ordres s'il avait encore besoin de quelque chose; puis il se retira avec son gendre et ses serviteurs.
Une demi-heure plus tard un des dragons mis en vedette vint avertir le capitaine que le gros du corps d'armée approchait et se montrait sur la route de Gand. Et en effet, un épais nuage de pous • sière s'élevait par-dessus les arbres dans cette direction.
Après avoir donné à ses lieutenants l'ordre de retenir les dragons dans leur campement, le capitaine monta à cheval, et marcha à la rencontre du corps d'armée qui s'approchait.
Il aperçut bientôt le général, se dirigea vers lui et mit son cheval à côté du sien, comme pour lui servir de guide.
Aux questions de son supérieur il répondit en faisant rapport sur la bonne volonté avec laquelle le bailli et les habitants de la commune avaient satisfait à ses réquisitions de fourrage et de vivres, et il lui dit qu'il y avait probablement encore assez de provisions dans le village pour les besoins des autres hommes de la division.
— Cela n'est plus nécessaire, du moins pour ce matin, capitaine, répondit le général. Mes hommes ont déjeuné abondamment à deux lieues d'ici... Mais, dites-moi, capitaine, quelle apparence a ce village? Est-ce une grande commune?
— Très grande, général.
— Et les habitants paraissent-ils à leur aise?
— Beaucoup plus que dans les autres villages.
L'ILLUSION D'UNE MÈRE
— Alors, il doit y avoir ilo l'argciil, beaucoup d'ar^reiit?
— Sans doute, jrt^néral.
— Tant mieux. J'ai reçu du roi certaines instructions qui ne sont pas aussi faciles à exécuter que des récjuisitions de vivres. Dans d'autres villages, nous nous sommes vus contraints de punir le mauvais vouloir des liahilanls par le pilla},'e et l'incendie. Vos paroles me font espérer qu'ici nous n'aurons pas à employer la violence... Y a-t-il, à l'entrée du villafre, une place convenable pour y planter mes drapeaux?
— Oui, général, il y a de vastes prairies, d'un seul tenant, au bord d'un clair ruisseau, ombragées du c»tté du soleil par des arbres toulîus, et assez grandes, peut-être, pour servir de lieu de repos à toute l'armée du roi notre maître... Voyez là-bas sur la gauclie mes draiions et leurs clievaux.
— Parfait; je vais ordonner à mes liommes de prendre place à côté d'eux.
Il donna ses instructions à deux jeunes cavaliers qui le suivaient à cbeval, et ceux-ci tournèrent bride pour transmettre les instructions du général aux officiers de la division.
Pendant que les troupes descendaient dans les prairies, le général et le capitaine des dragons s'arrôlèrent pour les voir défiler, sur un des côtés de la route, à l'endroit ou le fossé était comblé pour laisser un passage au bétail et aux cbariols chargés de foin.
Les derniers rangs de la division atteignaient ce passage lorsque le général, visiblement contrarié et marmonnant entre ses dents tourna les yeux vers un groupe de cliarrettes, de petits chevaux et de gens pesamment chargés (|ui suivaient de près, en causant tout haut et en se bousculant, les derniers rangs des soldats.
La |)lus grande partie de cette foule grouillante se composait de cantiniers ou de vivandiers, car ils conduisaient de petites charrettes chargées de pain, de jambon, de lard, de saucissons et de boissons à vendre aux soldats.
On les laissa passer sans empêchement; mais derrière eux marchaient des gens de Inute espèce, hommes et femmes, repou.ssants de malpropreté, et couverts de haillons sordides. Il eul éié difficile de deviner ce (jue ce tas d'abominaides mendiants avaient à faire avec l'armée, surtout les femmes? parmi lesquelles quelques-unes, outre le lonrd paquet dont elles étaient chargées, portaient encore sur les épaules ou Irainaienl par la main des enfants à demi nus.
Le général tira son épée et cria d'un lan menaçant aux premiers qui se présentèrent pour descendre dans les prairies :
— Arrière! que jtî ne vous voie plus, pillards, voleurs, vils détrousseurs de cadavres. Éloignez vous de mes yeux, ou je vous fais repousser à coups de mousciuel!
Le groupe s'arrêta d'abord hésitant; mais, dès (|ne les premiers s'aperçurent que c'était sérieux et que le général donnait des ordres aux officiers qui l'entouraient, ils firent volte face et se mirent à courir, suivis de tous les autres, jusqu'à un champ éloigné à peine d'une portée d'arbalète. Là ils se jetèrent |)ar terre, probablement pour attendre le départ des soldats.
— Capitaine, dit le général, vous avez déjà vu le bailli de ce village. Vous croyez (|ue c'est un brave homme et un homme raisonnable? Eh bien, faites le quérir : j'ai à lui parler d'une chose importante. Qu'on se hâte. Moins nous perdrons de temps ici, mieux cela vaudra; nous devons être ce soir près d'Audenarde.
11 descendit de son cheval, en ren)il la bride aux mains d'un soldat, s'avança dans la prairie, y fit quelques tours pour s'assurer (|ue tout était en ordre, et se dirigea ensuite vers une tente de toile rayée ([ue l'on venait de dresser rapidement |)our lui permettre de se reposer à l'ombre.
Il put se convaincre par ses propres yeux (jue le capitaine des dragons avait fait exécuter ses ordres avec la plus grande diligence, car il vit arriver du coté du village (|iiel(|ues citoyens accompagnant un homme de haute taille porteur d'une grande barbe blanche, et il ne doutait pas que celui-ci ne fût le chef de la commune.
En eiïet, à |)eine lut-il rentré sous sa lente iiuon lui annonça (jue le bailli, qu'il avait fait appeler, sollicitait l'aulori.sation d'être admis en sa présence.
Le généial sortit, et l'invita à entrer avec lui.
— Asseyez-vous, monsieur le bailli, dit-il en offrant un pliant au vieillard. J'ai à vous conimuni(|ucr un ordre qui sans doute ne sonnera pas agréablement à vos oreilles : mais j'ai le devoir de vous prévenir qu'il n'y a aucun moyen d'échapper à son exécution. Si vous y mettiez de la mauvaise volonté, ou si vous vouliez, sous un prétexte qiielcon<|ue, refuser ce (|ue j'exige de vous, je livre rais sans hésitation et sans pitié votre village au pillage et à l'incendie.
— Que monsieur le général daigne me faire connaître ce (|u'il désire de nous, balbutia le bailli d'une voix étranglée par l'inquiétude. Noussoinmes prêts à tout ce <|ui est |)ossible pour vous prouver notre bon vouloii'.
— Voici donc l'ordre irrévocable que j'ai reçu et q>ie je vous transmets : votre village est un des plus importants et des plus riches de cette contrée. Il est imposé, par le conseil de S. M. le roi de Franie, d'une contribution de guerre fixée pour
L'ILLISION D'U.NE xMÈRE.
Elle avait été eiUiaîuée de force. iPa^e 14.
sa part à soixante mille florins. Celte somme doit être apportée dans ma tente dans l'espace d'une heure; sinon, j'envoie un milier de mes hommes pour piller votre village et pour le brûler de fond en comble, de même que l'on a fait, vous ne l'ignorez pas, pour d'autres communes flamandes qui voulaient résister.
— Soixante mille florins ! s'écria M. Holscamp en levant les bras au ciel. Mais cela est absolument impossible, monsieur le général. Il n'y a pas autant d'argent dans tout le village : on ne l'y trouverait pas en enlevant aux habitants jusqu'à leur dernier sou.
— Et la caisse de la Seigneurie?
— Elle est à GanJ, général.
— Et votre caisse, bailli?
— Ah! elle contient peut-êlre trois mille florins... mais je puis vous apporter en outre mon argenlerie et quebjnes bijOux.
— Des bijoux, de l'argenterie! Je n'en veux pas; c'est de l'argent comptant, des espèces sonnantes qu'il me faut !
— Permettez-moi, général de vous mettre sous les yeux...
— Assez! plus un mot! Dépêchez-vous, et si au bout de l'heure que je vous accorde, vous n'êtes pas de retour avec les soixante mille florins, alors dites adieu à votre village, car ce soir il ne sera plus qu'un monceau de ruines. Faites de votre mieux pour épargner cette calamité à vos administrés, monsieur le bailli. Je n'y puis rien changer, et je dois exécuter rigoureusement les ordres qui m'ont été données.
Le bailli sortit de latente la tête basse et la poitrine oppressée. Dès qu'il eut atteint la grand'route, il fit part à son gendre et aux échevins du terrible résultat de son entretien avec le général.
Au premier moment, leur consternation l'ut
l/ILLL'SION D'LNR MÈIIE.
exlrènn' : ils se regartlait'iil sans iiioiiom cr une parole, ils liaient pâles, et leurs yeux se reniplissaienl tlf laruics... soixante nulle llorins ! On piiurraiful-ils les trouver?
— Allons mes amis ne perdons pas courage, dit l'avocat; il n'y a pas de temps à perdre, nous devons faire tous nos elTnts pour échapper au sort alTreux qui menace notre village. Uassemblons le jilus d'argent possible : la somme sera pent-élre ass'.'z considérahli' pour contenter le général. Dans tous les eas ce n'est pas le dccouragement ni le désespoir qui nous sau'i'ront.
Sur ses instances, on délibéra en toute lu\lc et tout en mareliant. '.e bailli donnait trois mille florins; lescinqéc' evinsensemble, si\mille;cliacun de son côté irait trouver immédiatement les principaux habitants et les plus gros fermiers et leur persuaderait (jue les sacrifices les plus complets pouvaient seuls préserver la commune de la destuclion et de l'anéantissement.
On considérait l'argent avancé comme un prêt et la conlri[)ulioM serait ré|tarlie pins lard équilablemcnt entre lousles habitants. De celte fa^on, on parviendrait peut-cire à recevoir les trois quarts de la somme exigée, cl l'on pourrait es|)érer que le général, en recevant cfilf grosse somme d'argent, renoncerait à exécuter une menace qu'il n'avait faite peut-être (jue pour les décider à payer le [tins possible.
Là-dessus ils hâtèrent I-î pas et se répandirent dans toutes les directions à travers le village.
llentré chez lui, l'rédéric fil com|)rendre à son beau-père qu'il serait im|)rudent de laisser voir à bernardine quelque chose de leur inquiétude; si elle soupçonnait le terrible danger suspendu sur h'urs It'tcs, elle mourrait de peur.
Le bailli lui remit les ciels de sa caisse, le pria de descendre l'argent sans faire de bruit, et sortit ensnilp pour invoquer l'assistance dequelques-uns di'S habitants notables.
Après avoir employé trois quarts d'heures à leurs pénibles elforls, ils se réunirent tous dans le cabinet lin bailli, el l'argent qu'ils avaient pu rassembler lut |dacé >nr la table dans des sacs tout com|»lés.
Toule la somme s' élevait à vingt-deux mille florins, beaucoup moins (|ue la moitié du chinre exigé.
Les cchevins elles principaux habitants qui les avaient as>istés étaient cfuisterno d'un >cnd)lable ré>ullal. Leurs visages étaient p;ile>, ei l'inquiétude se lisait dans leurs regards ; mais le bailli croyait que toute espérance n'était pas |»erdue. Il avait fait amener devant sa porte sa chaise à timon attelée de deux bons chevaux, en apparence pour porter à la lente du général tout l'argenl ramassé;
mais, en réalilé, il avait encore un antre projet : celui de deniandei' au général, s'il le fallait absolument, de lui accorder le temps d'aller chercher à Gand l'argent nécessaire pour compléter la somme exigée. Son gendre Frédéric, qui lui avait conseillé d'employer ce moyen extrême, se chargerait de celte im|(orlanle mission si on ne pouvait pas se racheter du pillage au prix des vingt-deux mille llorins recueillis. Il n'y avait pas de temps à perdre : encore quatorze minutes, el le délai qu'on leur avait accordé allait expirer.
Ils porlèrenl l'argent dans la voilure, el se dirigèrent vers le campement.
Le général, impatient, se tenait à l'entrée de sa tente, sa montre à la main, attendant leur airivée; mais, lors(|u'il les vil s'approcher avec une voilure lourdement chargée, son regard s'adoucit, et il se frotta les mains, convaincu (ju'il pourrait satisfaire aux exigences de la Irésorerie du roi, et se dispenser de recourir une fois de plus aux horreurs du i)illage et de l'incendie.
Les échevins et leurs aides tirèrent les sacs d'argent de la voilure et les portèrent dans la tente où ils les étalèrent sur la table. Lorsque le dernier sacfut détbargé, le bailli dit au général :
— Monsieur le général, nous avons recueilli tout l'argent que nous avons pu obtenir dans notre commune par la prière el la menace. Noire offre s'élève à vingt-deux mille llorins. Nous osons à peine espérer que votre pitié...
— Quoi! vingt-deux mille florins seulement? s'écria le général. l'ensez-vous me contenter avec si peu? La part de votre commune dans la contribution de guerre est de soixante mille (lorins. 11 me faut la somme entière, ou...
— Mais pour l'amour du ciel, général, on ne peut pas donner ce qu'on n'a pas. Demandez notre argenterie et tout ce (jue nous avons d'objets précieux, nous déposerons lout à vos pieds.
— Non, non, de l'argent, des espèces sonnantes jus(|u'au dernier florin, ou le pillage, la destruction de votre coniiiunc rebelli'. Mes ordres sont forrncds, je dois les exécuter.
— Eh bien, vi nillez m'écouter, monsieur le général, il y a un moyen de vous procurer la somme entière.
— Ah ! vous voyez bien ! Kl ce moyen est?
— La seigneurie à lacjuelle notre village appartient est une dépendance de l'abbaye de Saintl'ierre, à (îand. (l'est à Gand que se trouve la caisse, ipii contieill des sommes considérables. Je vous propose, mon général, d'y envoyer mon gendre, pour chercher ce qui man(|ue encore à notre parl<lans la contribution de guerre.
— Groyez-vous réellement, bailli, f|u'on donnera l'argent à Gand, trente-huit mille florins?
I/ILLUSION D'UNE MÈRE
— Oui, monsieur le général, je n'en doute pas un instant. Si, par mallieur, vous deviez donner suite à votre menace, rai)baye de Sainl-Pierre y perdrait à elle seule plus que tous les habitants du village ensemble. Pour préserver ses propriélcs de la destruclion, elle se résignera à ce grand sacrifice.
— Et combien de temps faut-il pour aller à Gand et revenir?
— Avec les deux bons chevaux qui sont attelés à la voiture, si on les mène à grande vitesse, trois quarts d'heure pour aller et autant pour revenir. Prenez une demi-heure pour parler à l'abbé et pour rassembler la somme; donc, deux heures suffiraient.
Le général secoua la tète et réfléchit un moment.
— Deux heures ! murmura-l-il. Je ne sais pas si je puis consentir à un pareil relard. Mais, tenez, vous me paraissez sincère, et votre barbe blanche m'inspire confiance. Mes hommes se reposent : la place est bonne ici... Eh bien, monsieur le bailli, je vous accorde deux heures; mais si, au bout de ces deux heures, l'argent n'est pas ici, croyezmoi, je n'hésiterai pis un instant à prononcer la fatale sentence qui m'est imposée. Vous croyez positivement que l'abbé de Saint-Pierre ne refusera pas la somme? En ce cas, vous n'avez rien à craindre. Allez donc en paix; mais recommandez à voire messager la plus grande diligence, car je n'attendrai pas une minute de plus que deux heures.
Un instant plus tard Frédéric Bakeland monta dans la chaise à timon; le cocher fouetta ses chevaux à plusieurs reprises, et les vaillantes bêtes s'élancèrent dans la direction de Gand avec la rapidité de la flèche.
Le bailli et ses échevins retournèrent au village, lentement et pleins d'inquiétude.
Le général les suivit des yeux, et peut-être éprouvait-il quelque compassion pour ces pauvres gens, car il leva tristement les épaules. -
Rentré dans sa lente, il s'assit auprès de la table. La longue marche qu'il avait faite à travers le brouillard du matin, et la grande chaleur qu'il faisait maintenant l'avaient fatigué. 11 se dit que ce qu'il avait de mieux à faire en attendant que le gendre du bailli fût revenu de Gand, c'était d'imiter ses soldats et de prendre un peu de repos.
II appela un jeune officier, lui donna quelques ordres, et lui recommanda de l'avertir aussitôt qu'il entendrait sonner onze heures au clocher du village.
Puis il posa ses bras sur la table et tâcha de dormir.
Lorsque l'officier vint avertir son général f|iif' l'heure par lui fixée avait sonné, le général se leva et demanda avec une expression d'étonnement et de regret si personne n'était venu du village pour lui parler, et si l'on n'apercevait pas une voiture sur la roule de Gand. La réponse fut négative; mais l'officier crut devoir faire connaître à son chef (ju'on voyait les chemins, de l'autre côté du village, couverts de longues files de gens chargés de paquets, ou conduisant des charrettes d'objets de toute sorte. C'étaient sans doute des fugitifs qui abandonnaient leur village en toute hâte, emportant ce qu'ils avaient de plus précieux.
Le général fronça le sourcil, et son visage s'assombrit d'une expression de défiance. S'était-on joué de lui ? Ce voyage à Gand n'éfait-il qu'une ruse pour gagner du temps? Peut-être ses soldats ne trouveraient-ils plus dans la commune ni habitants ni mobilier, et alors il ne leur resterait plus qu'à mettre le feux au maisons vides.
— Lieutenant, dit il, prenez avec vous dix hommes et un sergent, et courez avec eux au village. Sur la place vous verrez une grande maison, la plus grande de toutes. C'esi là que demeure le bailli. Vous l'amènerez en ma présence. S'il oppose de la résistance ou s'il refuse d'obéir immédiatement, faites-lui lier les mains derrière le dos, et qu'on le traîne jusqu'ici mort ou vif.
En quelques minutes, le lieutenant eut rassemblé ses dix hommes armés, et repassa avec eux devant la tente pour exécuter l'ordre qu'il venait de recevoir. Mais le général lui fit de la main signe de retenir ses hommes, et lui dit :
— Inutile, lieutenant : j'aperçois là-bas sur la route le bailli qui se dirige de ce côté. Rangez vos soldats derrière la tente, afin qu'ils soient prêts à tout événement. J'aurai probablement besoin de leurs services.
Le bailli s'approchait à pas lents et la tête basse.
— Eh bien? vous venez nous annoncer que l'abbé a refusé de donner l'argent? dit le général. Votre ruse nous a fait perdre deux heures, afin de laisser aux habitants de votre village le temps de sauver leurs biens? Ah! je comprends; vous vous sacrifiez vous-même pour le salut de vos administrés; mais on ne trompe pas inpunément un chef d'armée qui ne fait qu'exécuter les ordres de son roi.
— Ah ! monsieur le général, soupira le bailli en joignant les mains, soyez miséricordieux envers nous, pauvres gens innocents ! Ayez encore un peu de patience... mon gendre ne peut pas tardera venir!
1/ II. Ml SI ON kl: NE MKIIK.
— Avec l'ar^'ciil ?
— Sans doute, général.
— Et >i l'ablit- a refusé?
— Il revieiulra dans tous les cas, avec ou sans arjren', soyez-en certain.
— .Mais l'heure falale est passée !
— .\ye/ pilié de nous, monsieur le g'-néral! t|ue votre cœurs'altendrisse aux larmes d'un vieillanl ! Pour l'amour du ciel, accordez- nous encore un peu de réj)it, ne fi'il-ce (ju'une demi-heure !
— Je Vdus donne enc<»re quinze minutes, par pure compassion pour vntre malheureux sort. Pendant ce ten)ps je vais prendre mes dispositions pour (|ne mes lioninies puissent conmiencer inimédiatt'inenl le pillage, une fois le quart d'heure écoulé.
A ces mots il envoya deux officiers porter ses ordres dans la prairie, et bientôt on vil accourir de tout coté les capitaines,
L(irs(|ne le général les vil rangés en cercle autour (le lui, il leur dit:
— .Messieurs, celte commune n'a pas payé la «•ontrihulion de guerre qui lui a été imposée au nom (in roi. Elle va donc être punie, suivjinlles instructions (|U(' nous avons reçues par le pillage et l'incendie. .Mais il fjut qu'il y ait de l'ordre, même dans rapplicalion d'une peine si terrible. Qu'on rassemble sous les armes toutes les compagnies. Les six premières pénétreront dans le village au son des trompettes; et lorsqu'elles auront fait main basse sur tous les objels de quebjue valeur ipii sont Iransportables, elles mettront le feu aux habitations. Il est défendu sous peine de mort de faire du mal aux hommes sans défense, aux femmes et aux enlanls. Sera également puni de mort et pendu sur-le-chanij) tout soldat qui an premier signal de retraite ne quittera pas immédiatement le village, et ne reviendra pas au campement. Pendant tout le temps que durera le pillage, le reste de la division se tiendra sous les armes... Allez maintenanl, messieurs, et veillez à la stricte exécjition de mes ordres.
Les capitaines retournèrent auprès de leurs hommes. Immédiatement il se produisit un nmuvement dans lonte la division. Lex soldais rompirent les faisceaux, prirent leurs fusils, et .se massèrent en rangs serrés.
Il était facile de distinguer ceux qui étaient désignés pour prendrt.' part au pillage et ceux qui devaient rester an campement. En elTet, les premiers ne dissimulaient pas leur joie et riaient d avance de la bonne aubaine. Les autres, maussades et groiiimelaiits, enviaient évidemmrtil la bonne ( hance de leurs camarades.
Le bailli riait d'une pâleur mortelle, et l'on pouvait voir les battements de son cœur à traveis
l'éloffe de son |ionr|t(»inl. Ses regards ne quittaient pas la route de (iand, si ce n'est pour se tourner vers le ciel et pour implorer la miséricorde divine... Ilien: il ne voyait rien. La route demeurait déserte, comme si le pays n'était plus habité. De temps en tcnijis aussi le vieillard jetait, en frissonnant, lin rei;ard liirlif et anxieux sur les deux trompettes (|ui, le clairon aux lèvres, se tenaient prêts à donner le signal de l'aiiéantisseinenl du village.
— L'heure est passée, dit le général. Vous voyez bien, bailli, (jn'on m'a trompé, et vous aussi peut-être. C'est malheureux, mais je n'y puis rien faire.
Le bailli se jeta à genoux, et demanda en pleurant grâce pour son village; mais le son é( lalant des clairons étonira sa voix, et les six compagnies désignées pour le pillage s'ébranlèrent et se mirent en marche en poussant de formidables cris de joie.
La bande de mendiants, de vauriens et de voleurs (|ui s'était arrêtée à une faible distance du corps d'armée entendit la sonnerie des clairons. Hommes, femmes et enfants se levèrent en masse, et prenant leur course à travers champs, se ruèrent comme un troupeau de carnassiers allâmes sur le village condamné.
Le bailli poussa un cri déchirant, et se mit en devoir de suivre les soldats qui se rendaient au village; mais le général, appelant les dix hommes (|ni élaienl restés derrière la tenle, leurcoininanda (le retenir le vieillard et de veiller sur lui. S'il était démontré plus tard qu'il avait été complice de la ruse employée pour gagner du temps, il payerait celle fausseté de sa vie.
Le malheureux bailli n'opposa pasde résistance; il s'agenouilla dans l'herbe, leva vers le ciel ses mains Ireinblanles et ses yeux pleins de larmes et demeura dans celte position, implorant la miséricorde divine, non pas pour lui-même, mais pour sa fille et pour sa petite Uose ad(»rée.
Il y avait une demi heure h peine que durait cette terrible situation, lors(jue le bailli, poussant un grand cri, se leva subitement et regarda derrière lui avec une joyeuse surprise. Il lui semblait avoir entendu son nom dans le lointain : la voix de Frédéric.
En elfel, on ne tarda point à dislingiier au loin sur la roule de (iand une voilure à laquelle la vertigineuse rapidité de sa course faisait faire des soubresauts violents. Les chevaux ruisselaient de sueur, et de gros nocons d'écume blanchi.ssaienl leur mors et leur poitrail. Le cocher ne cessait pas de les fouetter pour accélérer encore leur course folle. Frédéric Ilakeland était dans la voilure, agitant son chapeau, et faisant retentir l'air
L'ILLUSION D'UNE MEIÎE.
de ses cris joyeux, pour annoncer qu'il avait réussi dans sa mission.
— Général! général! s'écria le bailli, soyez compatissant et juste; rappelez vos soldats, voilà mon gendre avec l'argent.
— Nous verrons d'abord si votre espoir est fondé, répondit le général. Cela ne sera pas long, car voici que la voiture quitte la grand'route pour descendre dans la pr;iirie.
— Eh bien, avez-vous l'argent? demanda-t-il à Frédéric Bakeland lorsque celui-ci descendit de voiture devant la tente.
— Oui, monsieur le général, j'ai l'argent, la somme entière, trente-huit mille florins, répondit joyeusement l'avocat. Avec les vingt-deux mille déjà versés, cela fait trois cents florins de plus que la contribution qui nous est imposée.
— Sonnez le rappel! dit le général aux trompettes. Nous, messieurs, nous allons vérifier si le compte est juste. Que l'on porte ces sacs d'argent dans ma tente. Si rien n'y manque, vous pourrez rentrer chez vous en toute liberté, et nous partirons d'ici sans faire de tort à personne.
Ses ordres furent exécutés ; on ouvrit les sacs, l'oA vérifia, empila et compta les pièces d'or et d'argent. Ce travail prit un temps assez long, penlequel on voyait continuellement des bandes de soldats revenir du village, portant des bijoux, des chaînes d'or ou d'argent, des objets d'habillement, du linge, des ustensiles de cuisine, et une foule d'autres objets.
Lorsque, après vérification du contenu des sacs, le général eut constaté que la monnaie était de bonaloi, et que la somme était entière, il dit au bailli en lui tendant un petit sac dans lequel il venait de verser une pile d'écus :
— Monsieur le bailli, je me déclare satisfait. Vous êtes de braves gens. Voici les trois cents florins qu'il y a de trop; remportez-les, je ne veux pas les garder; mais vous me prêterez votre voiture : je vous la renverrai dans deuxou trois jours. Je donne immédiatement l'ordre du départ. Vous êtes libres. Adieu!
Le vieillard et son gendre poussèrent tous deux un cri de joie; ils ne se le firent pas dire deux fois, et se dirigèrent en toute hâte vers le village, car ils étaient impatients de revoir Bernadine et iRose dont le sort leur inspirait de vives inquiétudes. Bien qu'ils courussent à perdre haleine, le bailli eut cependant encore la force de dire à Frédéric, à mots entrecoupés, qu'ils trouveraient assurément les deux chères créatures saines et sauves', puisqu'il avait entendu le général défendre à ses soldats, sous peine de mort, de maltraiter personne.
Ils arrivèrent sur le marché. Cette vaste place
était complètement déserte. A peine pouvaient-ils apercevoir, dans les rues qui y aboutis.saient, quelques visages inconnus, pillards ou larrons, qui disparaissaient derrière les coins de carrefours ou le long des haies.
Ils frémirent de la tête aux pieds lorsqu'ils aperçurent leur demeure! Les carreaux de vitres étaient en pièces, la porte était ouverte, et sur le seuil beaucoup d'objets étaient encore épars, trop pesants ou de trop peu de valeur pour être emportés par les pillards.
Leur demeure avait donc été pillée? Ciel! Et Bernadine? et Rose?
Sans exprimer autrement que par un cri d'angoisse le sinistre pressentiment qui les oppressait, ils pénétrèrent dans la maison, parcoururent en courant les pièces du rez-de-chaussée en appelant Bernadine de toutes leurs forces. Mais la maison demeura muette, et rien ne répondit à leurs appels réitérés.
Ils montèrent l'escalier quatre à quatre.
— Fédéric, mon fils, je sens mon cœur se briser, soupira le vieillard. Mon Dieu, ayez pitié de nous! Ma Bernadine, notre pauvre petite Rose, où sontelles? Ah! c'est affreux... mortes peut-être!
L'avocat, frappé tout à coup d'une terreur indescriptible, perdit son sang-froid et son courage. Il ne répondait pas, mais il était blanc comme un linge, et haletant d'inquiétude. Ils ouvrirent la porte. Là, dans un coin, à côté dun colfre-fort ouvert, Bernadine était étendue sur le plancher, immobile comme un cadavre.
Frédéric se jeta à genoux, passa le bras souo la tête de sa femme, l'embrassa tendrement et mouilla ses joues décolorées de larmes brûlantes. En même temps il posa la main sur le cœur de Bernadine, espérant qu'un léger battement viendrait donner un démenti à ses craintes.
— Assassinée, ma fille est assassinée! gémit M. Halscamp d'une voix rauque.
— Elle vit, elle vit! ne vous désespérez pas, mon père! répondit l'avocat. Relevons-la, elle reviendra à elle.
A peine l'avaient-ils assise sur une chaise et mouillé son front avec de l'eau fraîche, qu'elle commença à remuer les bras. Peu après, elle ouvrit les yeux. D'abord elle tourna autour d'elle des regards effarés; puis, reconnaissant le bailli et son gendre :
— Mon père ! Frédéric !bégaya-t-elle. J'ai froid. Que m'est-il arrivé?... Je croyais que j'étais morte. Ah ! quel horrible rêve !
— Où est notre enfant, Dina? Parle! pour l'amour de Dieu, parle! s'écria Frédéric.
— Notre enfant! Rose?... Je n'en sais rien. Des soldats...
l/ll.l.lSKiN DTNK MKIIK
Le liailli et l'avocat poussèrent un rri d'inexprimable (''|>()iivaiito.
— Ali! je \c sais! ivprit la jtMiiie roiiime. rt'venaiU seulement à la pleine possession (rclle-mêino. Je nie souviens : non, mon pauvre Frédéric; ne tremble pas ainsi; Catherine à yv\< la fuite avec reniant.
Kt (|uoii|u'ellc fût encore elle-même agitée d'une profonde iiKiuiétude, elle feignit dêlre rassurée, pour relever un peu le courajïe de son père et de son mari qui semblaient désespérés.
A mesure qu'elle retrouvait la force de parler, elle raconta ce qui lui élait arrivé. Des so'dats étaient survenus el s'étaient répandus dans toute la maison avec des cris et des menaces. Elle, avec Rose et Catherine, s'était enfermée dans la chambre do l'enfant, ;\ demi n)orle de peur, d'où elle entendait le bruit du pil!ai;c. Au bout d'un certain temps, la porte de celte chambre avait été enfoncée par les soldats. Klle-mème avait été saisie et entraînée de force pour montrer aux pillards l'endroil où était caché l'argent... En ce uKunent, à sa grande joie, elle avait vu que Catherine, sans être suivie, s'enfuyait avec l'enfant et disparaissait par le corridor... Menacée par les soldats qui tournaient vers sa poinlrine la pointe de leurs sabres, Hernadine les avait conduits auprès du grand collic-forl; mais lorsqu'ils virent qu'il était ouvert et vide, iis l'avaient repoussée rudement, et elle élait tombée à la renverse, évanouie. Et c'est en cet état (lu'ils l'avaiciil trouvée.
Cette explication leur rendit l'espoir et le courage. H était certain, pi nsaient-il?,(jue Catherine, qui avait | our lîose une affection vraiment maternelle, aurait mis l'enfant en sûreté. Peut-être l'avait-eile portée bien loin de la commune. Dans tous les cas des (|u'elle apprendrait que les soldats s'étaient éloignés et que tout danger avait disparu, elle s'empresserait de r-Mnir comme tous les autres habitants.
On cnniluisit lîernadine dans la place ou elle se tenait habitnelleiiient au re/.-de-chaussée, cl quand elle v fut bien installée, Frédéric dit à son beaupère :
Mon père, je sors puni chercher Catlierine
on pour savoir de ses ncmvelles. Quant avons, je vous en prie, ne quittez p.is un seul instant notre pauvre Dina.
Sur la place du marché il rencontra beaucoU|i • de villageois, qui, bien que pleins encore de déliancp el de crainle, avaient enlendu an loin dans la campagne la sonnerie des trompettes aiiiionçaiil le départ ties soldats. Frédéric les interrogea l'un après l'antre, mais pas un n'avait \u la servante avec l'enfant.
Les domestiques de M. Haiscanip et les employés du tribunal rentrèrent aussi l'un après l'autre au logis du bailli, et croisèienl l'avocat eu roule. Le préteur, i|ni avait la lêle envebqipée d'un linge, lui raconta qu'ils étaient accourus tons au premier inomeni pour défendre la maison du bailli contre tout alla(|ne, mais que les soldats les avaient chassés en leur faisant de terribles menares, et qu'il avait même reçu un coup de sabre sur la tête. Pendant plus d'une demi-heure l'avocat parcourut le village dans tous les sens sans rencontrer |)ersunne (|ui put lui donner la moindre nouvelle de Catherine. La crainte de voir sa femme tomber malade à la suite de ses terribbis événements le décida à renlrer chez lui et a attendre patiemment le retour de la bonne d'enfant.
Il trouve sa femme passahlement rassurée et courageuse, et il eut peu de peine à lui faire comprendre qu'il ne fallait pas s'éloimer si Catherine ne revenait pas immédiatement; elle ne (piitterait probablement pas sa cachette avant d'avoir appris par d'autres personnes (pi'il n'y avait plus aucun danger à redouter.
Mais lorsqu'une seconde demi- heure '-e fut écoulée sans qu'aucune des personnes envoyées à la recherche de la vieille servante eût rapporté (|uel(|ue nouvelle, le cœur de la panvre mère se serra petit à petit sous l'étreinte d'une angoisse croissante. Elle ne pouvait rester tran(|uille; elle s'agitait dans son fauteuil, pAlissait, levait les mains vers le ciel et demeurait sourde à toutes les consolations de son mari. Chaque minute qui s'écoulait lui paraissait un siècle. Hélas! Poiir(|uoi la bonne ne revenait-elle pas? Les soldats lavaient-ils tuée? Ellenfaul?
En ce moment, une jeune lille du voisinage entra précipitamment.
— Madame, s'écria-l- (die loiile hors d'haleine tant elle avait c(airii, (latlierine est relrouvée. Elle est enfermée dans la boulangerie au fond du jardin. On est en train d'enfoncer la porte |tour la délivrer.
La jeune lemme poussa une exclamation (lejoit>, et sortit de la salle en courant.
— Mon père, s'écria-t-elle, Frédéric, venez, \ite. Yidre enfaiil, liose el relrouvée. Ali! Dieu soit loué!
Et, légère comme une biche, elle de.-cemlit l'escalier et courut au jardin où tout le monde la suivit ; mais lorsqu'elle vit Catherine s'avancer la lêle basse et tout en pleurs, toute sa joie s'évanouil,el elle s'arrêla comme frappée de la foudre. Cependant elle rassembl.'. tout son courage, et saisit ccmvulsivenient la main de la vieille hiuine.
— Mon enfant? Catherine, parlez, où est mon enfant? balbutia-l-<dle.
1/ILIJISlON D'UiNE .MÈRE.
— Hélas, madame, je suis à moitié morte tie peur, répondit l'autre d'un ton désespéré. Les soldats m'ont pris l'enfant, ils l'ont emportée...
Un cri déchirant fut la réponse de la malheureuse mère; elle chancela un instant sur ses jambes, et tomba inanimée dans les bras de son mari.
On la porta sur son lit toujours évanouie, et comme elle était agitée de frémissements violents ressemblant à des convulsions, on envoya chercher le médecin, avec ordre de le ramener sans retard, où qu'il pût être.
Dans l'entre-temps, on demanda à Catherine des explications claires et catégoriques sur ce qui s'était passé.
— J'ai pris la fuite avec l'enfant, dit-elle, et ne sachant où courir, j'eus dans l'idée que je trouverais un abri sûr dans la boulangerie située là-bas tout au fond du jardin. Je m'y cachai, je fermai la porte, et je mis la clef dans ma poche. J'y étais depuis longtemps, sans entendre autre chose que des rumeurs lointaines, lorsque je vis tout à coup une tête d'homme paraître devant les barreaux de fer de la petite fenêtre. Immédiatement après j'entendis des voix furieuses, et l'ont se mit à battre et à frapper sur la porte, en proférant de furieuses menaces de mort si je n'ouvrais pas. Je serrai la petite Rose sur mon sein et me tins muelte et immobile, espérant que l'on ne m'aurait pas vue. Les pillards battaient les murs et la porte à coups du marteau et de grosses pierres. Bientôt je la vis porte s'ébranler, et de peur d'être maltraitée par eux, ainsi que l'enfant, je mis la clef dans la serrure, et j'ouvris. Dix ou douze affreux malfaiteurs, parmi lesquels il y avait deux femmes, se précipitèrent par l'ouverture. Un des hommes me saisit à la gorge et essaya de in'étrangler... Mais au même instant retentit ce cri d'alarme: « Fuyez, fuyez, les soldats, les soldats! » et toute la bande prit la fuite; mais avant de partir, l'homme qui me tenait par le cou me serra si violemment que je me sentis mourir faute de souffle, et je tombai à la renverse sans connaissance... Lorsque je revins à moi, je cherchai vainement Rose. J'étais enfermée, prisonnière. J'ai appelé et crié de toutes mes forces, mais personne n'est venu à mon aide, jusqu'au moment où j'ai été entendue par un des messagers du bailliage.
On pouvait conclure du récit de Catherine que les soldats dont l'arrivée avait mis les premiers pillards en fuite avaient emporté l'enfant. Telle était du moins la conviction de la vieille bonne.
Courir après la division française fut naturellement la première idée qui devait venir cà l'esprit de Frédéric et de son beau-père; mais ils étaient
tellement tourmentés par l'inquiétude que leur inspirait l'effrayant état de Bernardine, qu'ils ne pouvaient songer à l'abandonner dans ce danger mortel.
Le docteur parut enfin. Il trouva M. Ilalscamp et son gendre assis près du lit de la malade, fondant en larmes, et écrasés sous leur désespoir. Après un examen sommaire, il résolut de saigner la fille du bailli, pour lui dégager le cerveau, car elle avait la tète brûlante, et ses tempes battaient sous le coup d'une violente fièvre.
En effet, lorsqu'il lui eut tiré un grand bassin de sang, elle reprit peu à peu connaissance, et, tendant alternativement la main à son mari et à son père, elle leur dit en les regardant d'un air navré :
— Pauvre Frédéric, pauvre père, je suis malade... mais vous? Comme votre cœur doit saigner!
L'avocat se leva pour embrasser sa chère Dina; mais le docteur le retint et leur fit comprendre qu'un repos absolu était nécessaire pour préserver la malade de toute conséquence grave; et il enjoignit même au bailli et à son gendre de quitter la chambre. Personne ne pouvait y rester qu'une servante, et celle-ci devait s'abstenir autant que possible de parler et de faire du bruit. Si on ne lui obéissait pas strictement, il ne répondait pas de la vie de la malade.
Le bailli et Frédéric sortirent de la chambre à regret, et en soupirant tristement, et dans le salon voisin ils se laissèrent tomber sur un sopha et se mirent à pleurer en silence.
Mais chez l'avocat- ce muet désespoir ne dura qu'un moment. 11 se leva et dit d'un ton résolu :
— Mon père, notre sort est affreux; mais je suis homme, et je sens que la grandeur même de notre infortune me rend le courage et la volonté. Des soldats ont enlevé notre petite Rose. Personne ne peut avoir intérêt à blesser ni à maltraiter cette innocente créature. Je vais monter à cheval et tâcher de rejoindre le corps d'armée. Je chercherai jusqu'à ce que j'aie retrouvé l'enfant. J'emporterai une bonne partie des trois cents florins pour la racheter de ses ravisseurs si elle est nécessaire. Si l'état de Dina s'améliore un peu et si elle peut entendre parler, consolez-la en lui donnant de l'espoir. N'approuvez-vous pas mon projet, mon père?
— Oui, mon fils. J'ai la tète perdue, sans cela il y a longtemps que j\ aurais pensé moi-même. Allez, je prierai Dieu pour qu'il guide vos pas. Puissiez-vous réussir!
Frédéric se rap[trocha de la chambre, où sa pauvre chère femme était alitée. Elle paraissait endormie. Il lui jeta un regard de pitié, puis sortit de la maison en essuvant ses larmes avecuno sorte
L'il.l.LSlON DUNE MÈIIE.
de violence lébrile qui assombrissait encore l'expri'ssion de soii visage.
Peu de minutes plus tard, M. Bakeland sortit du villajîe, accniiipa;.Miô d'André, son lidt'le serviteur. Ils étaienl à cheval cl suivaient au i^rand trop le chemin (|ue les soldais avaient pris en |»arlar)l. Il faisait exln-nienienl chaud. Le soleil rayonnant comme un glohe de l'eu dans le ciel d'un bleu sombre, et les cavaliers, éclianlTi's encore par la rapidité de leur allure, sentaient la sueur ruisseler sur leurs fronts.
Bien que, pour consoler son beau-père, Frédéric eut Teint d'avoir une entière confiance dans les recherches qu'il allait entreprendre pour retrouver son enfant, il était parti le conir serré par une aniioisse mortelle. Peu à peu cependant le mouvement et l'excitation de la course lui rendirent un peu de coura},'e, et tandis qu'il enfonçait ses éperons dans le ventre de son cheval pour accélérer encore son allure, un sourire d'espoir venait parfois illuminer son visai;c.
De temps en tem|)s ils rencontraient de petites troupes d'hommes, de femmes et d'enfants, déguenillés et les pieds nus, |)ortanl de lourds paquets, en poussant devant eux des brouettes et des charrettes à bras pesamment chargées.
L'avocat fit peu attention à ces pauvres gens et poursuivit son chemin sans s'arrêter; mais, un peu plus loin, il entendit tout à coup sortir d'une petite cairiole surmontée d'une coilfe de toile et traînée par un Ane, un cri d'cnfanl q\ii le frappa de surprise. 11 retint S(tn cheval et demanda à son domestique s'il n'avait rien entendu.
— ( )u i, monsieu r sous cet le coi ire,im cri d'enfant. Il m'a semblé que c'était la petite Uose.
Profondément éjnu et plein d'une joyeuse espérance, Frédéric sauta en bas de son cheval.
— Arrêtez, cria-l-il (l'un tonde commandement à Ihonime qui conduisait la charrette.
El comme on ne |)araissait pa-. Imp disposé à lui obéir, il ajouta :
— .le viens de la part de la seigneurie. Vous avez v(dé un enfant, mon propre enfant, cl vous aile/ me le rendre sur-le-champ, ou vous serez tons pendus.
L'Iiornuie arrêta .son âne.
— Volé un enfant, nous? répondit-il. Mais monsieur, rions eu avons déjà six, et n(Mis devons peiner comme de misérables esclaves pour ne pas les lais.ser mourir de faim.
— Levez la loile de votre Noiiurel nrdonna
Frédéric, en commençant à délier lui-même un des coins île la coiffe.
Il poussa un douloureux soupir lorsque la charrette fut suriisamment découverte pour (ju'il pût regarder librement à l'intérieur... Non, parmi les quatre petits enfants qui y étaient couchés sur une multitude d'objets de toute sorte, il ne reconnaissait pas la |)etile Rose. L'un d'eux cependant avait une vague ressendjiance avec son enfant. Sous l'empire d'une espèce d'égarement dont il ne se rendait pas compte, il "arracha h la petite créature son bonnet blanc, pour s'assurer (]u'elle ne portail pas sur la tête une place dégaiiiie de cheveux. Hélas! sa désillusion fut complète, et il resta devant la charrette le r«'gard fixe et désespéré.
— Vous nous croyez donc capables de voler un enfant, monsieur! dit l'homme. Nous sommes d'honnêtes gens et nous ne volons point. .Nous achetons des soldats toute sorte d'objets que nous allons vendre ensuite avec un léger bénéfice dans l'une ou l'autre ville, lorsque notre charge est complète. C'est un rude et pénible métier, monsieur. Qu'il y ait à la suite des armées des voleurs et des malfaiteurs, dont le seul but est de piller et de s'approprier le bien d'autrui, c'est une chose certaine et que tout le monde sait; mais ce sont des vagabonds étrangers venus on ne sait d'où, des vauriens, des échappés des galères. Moi et ma femme nous sommes tons les deux nés à liruxtdles, et nous gagnons honnêtement notre pain.
— F>t ne savez-vous rien d'un enfant qu'on aurait emporté dans le pilla<^e du village qui est là-bas? demanda Frédéric, revenu à une plus juste appréciation des choses, et rentré en possession de son sang-froid.
— Non, monsieur, rieir du tout. ..mais attendez, mairrlenaut j'y pense, il me semble; que ma femme m'a parlé de quelque chose coirrrrre cela... Venez ici, Annemie!Ce luonsieur dit qu'on lui a volé cet après-midi son enfant, dans le village (lui est là-bas. (Ju'esl-ce que vous m'avez raconté tout à l'heure d'im enlanl volé? Je n'y ai |ias bien fait altenliorr.
— .le \(ni> ai dit, répoirdit la femme, qire des soldais avaierrl Ironvê uu errlaut égaré, et <|ue le pauvre petit pleurint >i fort que cela faisait peine à entendre.
— Kttit-ce nue petite fille? demanda Frédéric profondément éuiir.
— .le crois que oui, monsieur.
— De deux ans environ?
— Plus ou moins.
— Avec une robe blanche?
— Kn effet, morrsieur.
I/ILLUSION D'UNE MÈRE
Frédéric s'élança. (Page 19.)
— Ciel, c'est mon enfant.
— Non, vous vous trompez certainement, monsieur, car une femme, une vivandière, a réclamé l'enfant comme étant le sien, et l'a repris aux soldats. J'étais tout près ; l'enfant a reconnu sa mère et lui a jeté ses petits bras autour du cou avec les signes d'une grande joie.
Frédéric, douloureusement affecté, secoua la tète. Que devait-il croire? que pouvait-il espérer? Doute affreux !
Il mit un florin dans la main de l'homme, murmura un remerciement, et remonta sur son cheval, qu'il poussa vivement.
— Monsieur, lui dit son domestique, d'après ce que vient de me dire-Kà un jeune garçon, en trois quarts d'heure nous pouvons rejoindre les soldats français ; mais je connais un chemin de traverse qui abrégera encore beaucoup la distance; celui ({ui longe la ferme que vous voyez là-bas.
— Eh bien, prenons donc la traverse, répondit l'avocat. Avez-vous entendu, André, ce que cette femme a raconté d'un enfant perdu?
— Oui, monsieur.
— Et qu'en pensez-vous ?
— Je ne sais que penser, monsieur. Un enfant de deux ans, une petite fille habillée de blanc qui est égarée, et portée par des soldats ; une vivandière qui la reconnaît pour son enfant et qui remporte, tout cela me semble louche. Si cet enfant était votre petite Rose, je n'en serais pas du tout étonné.
— Allons, André, poussons rapidement nos chevaux. Mon cœur bat, je brûle de savoir ce qui ([ui nous attend là-bas, lajoie ou le désespoir. En avant, en avant !
Et ils entrèrent au grand trot dans l'étroit sentier de traverse.
Lorsque, après une demi-heure d'une course
IS
L'ILLUSION D'UNE MKI\E.
précipitée, ils rejuijifnireiil la cliausséo (|ui ( oiitluisait à Audoiiarde, un épais nunge di* poussière qui (ibscurcis^ail le ciel denirro eux leur nionlra qu'ils avaient dépassé le cor|>s d'aruM-e. Ils touruèri'iil donc bride pour marcher audcv.uit de la division.
Le général , qui clievauchait en tête avec quelques officiers, reconnut l'avocat lorsque celui-ci s'approcha, et lui tendit la main en ilisant :
— Ah! vous êtes le gendre du bailli, n'est-ce pas? C'est vous qui ëles allé à Gand chercher l'argent de la conlribulion de guerre? Vous venez probablement pour reprendre votre voiture; mais je ne peux pas cmore m'en [tasser.
— - Non, monsieur le i;énéral, tcd n'est pas mon but, répondit Frédéric. Je viens implorer votre secours pour que vous m'aidiez à retrouver mon enfant qui a été emporté par vos soldats. Prenez pitié d'un malheureux père, d'une mère frappée d'une douleur mortelle; ils vous béniront jusqu'à leur dernière heure.
— Mes soldats ont emporté votre enfant? dit le général d'un ton incrédule. C'est impossible; (|u'esl-ce qu'ils feraient d'un enfant? Voyez-vous un de mes hommes marcher avec un enfant dans ses bras?
— Un soldat ou quelque autre personne devotre division, général. Mon enfan'. a disparu do ma maison pendant le piilaj:e],de notre village.
— (juelqueautre personne?répéta le général en secouant la tète. Un de ces jiil lards ou de ces voleurs (jui nous siiivenl comme un essaim de mouches parasites. Kn elfet, c'est un vrai gibier de potence (|ue cette |engeance-là. .Malheureusement nous en avons besoin. Qu'est-ce que mes hommes feraient de leur butin, s'ils ne pouvaient pas vendre immédialemeiit les objets les plus encombrants et les plus Jourds? Ces brigands auraient volé votre enfant? C'est bien possible; l'année dernière, en Hollande, j'ai reçu deux fois des plaintes semblables... Attendez un moment, monsieur; vous avez été serviable pour moi, je veux également faire (pielque chose pour vous. Si votre enfant se trouve ici, sous mes bannières, ou parmi la foule qui suit madivision, — chose donlje doute grandement, — nous saurons bien le ilécouvrir. .l'avais [tréciséinenl l'intention de laisser .reposer mes hommes ici, car la journée e>t lerrildeuient chaude.
Il donna l'ordre de faire halte. Les -«oldUs haletants se laissèrent tondjersui le bord de la route, les cavaliers mirent pied à terre, et tous chercln'Tenl sous l'ombrage des arbres un abri contre l'ardeur «les rayons (liis(deil.
Pendant ce temps le général deinanda à Frédéric quelque éclaircissement concernant la dispari-
lion de son entant, et le sij-nalement de celui-ci. Après les avoir obtenus, il dit ;'i un officier (jui se tenait à côt.'- de lui, et qui avait écoulé sans rien din- :
— Lieutenant, vous avez entenilu la plainte de ce monsieur, n'est- .-e pas? Conduisez-le partout où vous pensez qu'il aurait chance de retrouver son enfant, dans le cas où l'enfant aurait été emmené à la suite de notre corps d'année. C'tst un brave et digne bourgeois; prètez-lui assistance, vous me ferez plaisir.
Frédéric confia les chevaux à la garde du domesti(|ue, et suivit l'offirier. Us passèrent devant le front des soldiits assis ou couchés. Le lieutenant interrogea ^-à et là les sergents et les hommes au sujet d'un enfant qui aurait clé enlevé pendant le pillage, mais personne ne put leur en doimer aucune nouvelle, JMstpi'à ce ([u'enfin un soldat se mil à |)arler, — comme la lemme (jue Frédéric avait tencoutrée précédemment, -- dun enfant perdu qu'un de ses camarades de la troisième bannière avait porté sur son bras pendant une demi-heure. C'était probablement, d'après lui. Feulant (|ue le monsieur recherchait. Le cœur de Frédéric reconimençait abattre d'espérance; mais il fut aussitôt désillnssionné lors(ju'un autre soldat ajouta :
— Lieutenant, mon camarade se méprend. L'enfant perdu a|)partenait à la vivandière de la (|ua- Irième bannière. Voyez, elle est assise là-bas sous ce grand arbre, et elle lient l'enfant dans ses bras.
Frédéric regarda dans la direction indi(|uée, et l'espérance lui revint de nouveau, car l'enfant que la vivandière tenait serré contre sa poitrine avait les cheveux noirs, une robe blanche, et paraissait du même ;ige que la petite Rose... Oh! Dieu! si c'était elle pourtant, (pielle joie!
Sans attendre le lieutenant qui avait peine à le suivre, il courut jus(pi'à l'arbre désigné et voulut, Irémissiint d'impatience, prendre l'enfant des bras de la mère; mais elle, le prévenant, se leva précipitamment, et montra aussi le visagede la petite fille.
Frédéric chancela sur sesjand)eset exprima par un cri rampie le désappointement et le désespoir (|u'il éprouvait... Ce n'était pas sa petite fille!
Pendant que le lieutenant essayait de le consoler, un groupe de curieux s'attroupa, et l'on s'informa des causes de la grande afllicticm de ce bourgeois; le lioutenaril leur fit connaître de quoi il s'agissait.
Parmi ces curieux atlroupé> il y avait une femme rpii s'écria :
— Je sais de (juoi il s'agit. Oui, mii, un enfant d'environ deux ans, une petite fille habillée de blanc...
L'ILLUSION D'UNE MERE
— Oh! parlez, femme! dit Frédéric en lendant vers elle ses mains suppliantes. Si vous pouvez me faire rotrouver mon enfant, je vous doime cent florins, pins même... tout ce que vous voudrez.
— Cent florins ! répéta la femme. Hélas! pourquoi n'êtes-vous pas venu une heure plus tôt? Maintenant il est probablement trop lard. Qui peut dire où ces sales mendiants sont allés? Cette engeance-là ne sent pas les chemins battus.
— Pas tant de paroles, parlez ! Que savez-vous ? interrompit le lieutenant d'un ton impérieux.
— Je ne sais pas grand'chose, monsieur l'officier, répondit la femme. Peut-être une heure après que nous eûmes quitté le village de ce monsieur, j'étais restée un peu en arrière pour demander, dans une maison de paysan, un peu de lait pour mon petit garçon qui était indisposé. Coiume Je pressais le pas pour rejoindre la troupe, je vis assis au bord du chemin un couple de vilains mendiants qui avaient sans doute pris part au pillage, car l'homme avait à côté de lui un grand sac tout bourré; mais une autre chose attira mon attention : la femme, qui était entourée de trois ou quatre enfants sales et à demi-nus, portait sur le bras une petite fille dont les joues étaient pures comme le lait, qui était vêtue d'une longue robe blanche, et avait aux pieds de jolis souliers.
— Et pour ceinture un ruban bleu? s'écria l'avocat.
— Non, monsieur, mais les autres enfants jouaient avec cette ceinture.
— Oh! ciel, le doute n'est pas possible, c'est mon enfant! s'écria P'rédéric, à moitié fou de joie.
— Où sont restés ces mendiants, ces voleurs, ces pillards? demanda le lieutenant.
— Ah! monsieur l'officior, voil? ce que je ne saurais dire. Comme ils remarquaient que je les regardais avec curiosité et avec étonnement, ils se sont levés et ont disparu dans un sentier que je reconnaîtrais facilement, car il longe une chapelle ombragée par un grand tilleul, et près de laquelle il y a un banc de bois.
— Je connais la chapelle, dit l'avocat. Venez, lieutenant, retournons auprès du général. Je vais remonter à cheval pour rejoindre les ravisseurs de mon enfant.
Il retraversa aussi rapidement que possible les rangs des soldats qui se reposaient, raconta en peu de mots au général ce qu'il avait appris, le remercia de son obligeance et monta à cheval.
— Si par hasard vous ne retrouviez pas aujourd'hui ceux qui vous ont volé votre enfant, lui dit encore le général, ne désespérez pas pour cela. Ces oiseaux de proie vont et viennent, mais ils reviennent toujours au même endroit, c'est-à-dire à la suite de l'armée. Je chirnerai la vivandière
([u\ vous a donné ces renseignements de ni'avc-ilir lorsqu'elle les verra reparaître, et je vous informerai par un messager de ce que j'aurai appris.
Frédéric remercia chaleureusement le général, pus il piqua des deux et reprit le chemin par lequel il était venu.
Il était plein de courage et de confiance, et un clair sourire illuminait son visage. En effet, il connaissait la chapelle au tilleul, et le chemin, ou plutôt le sentier qui y prend naissance. Quelle joie inexprimable pour sa pauvre Bernardine ! Elle serait guérie aussitôt qu'elle pourrait serrer sur son cœur sa chère petite Rose saine et sauve... Et le bailli, comme il bénirait Dieu d'avoir sauvé sa petite fille, sa filleule adorée!
Il se demanda môme s'il ne ferait pas bien d'envoyer directement son domesti(jue à la maison pour porter à sa femme et à son beau-père la consolante nouvelle; mais il se ravisa eii pensant que si, par malheur, il ne pouvait pas ramener Rose le soir même, la désolation pourrait être un coup mortel pour tous les deux.
Tout en réfléchissant ainsi, il activait la marche de son cheval, et lorsqu'il aperçut la chapelle au tilleul, il poussa un cri de joie.
Il ne s'y arrêta qu'un moment, sans descendre de cheval, et adressa une courte prière au ciel, puis il fit sentir de nouveau l'éperon à sa monture, qui s'élança au grand trop dans le chemin de traverse, à la poursuite des voleurs qui emportaient la petite Rose.
André s'elforça di faire comprendre à son maître qu'il n'était pas raisonnable de chevauclier d'une allure si rapide, les gens qu'ils cherchaient pouvaient être assis ou couchés derrière quelque buisson ou dans quelque fossé; il était donc prudent de regader attentivement dans toutes les directions ; mais l'avocat qui croyait que chaque pas de son cheval le rapprochait de son enfant ne pouvait pas prendre assez d'empire sur lui-même pour modérer son allure.
Insensiblement son espérance s'amoindrit, et son esprit s'assombrit de nouveau. Depuis qu'ils avaient dit adieu au général, il s'était écoulé plus d'une heure, et déjà ils apercevaient dans le lointain, au-dessus des arbres, le clocher du prochain village qui commençait à se profiler dans le ciel. Et ils n'avaient pas rencontré àme qui vive.
— Si nous devons apprendre quelque chose île ces gens, monsieur, ce sera dans cette commune là-bas, dit le domestique. C'est Cruyshautem. Le chemin y aboutit, et ils ne peuvent avoir fait autrement que de traverser le village ou de s'y arrêter. Les habitants nous en donneront des nouvelles.
Cette réflexion releva un peu le courage de
io
l.'ll.l.l SION D'UNE MÈRE.
l'nnléric : il entra dans le village avec une certaine confiance, arrêta son cheval devant une auberge devant lacjuelle un lançon d'or prenait son Vol sur une grande feuille de tùle peinte en noir, et demanda à l'hôtesse si elle n'avait pas vu passer une troupe de gens dont il lui lit la description.
Elle n'avait vn de tonte la journée (|ue des habitants du village, et (|nel(jiies colporteurs et conducteurs de bt'tail parfaitement connus d'elle; mais il y avait encore un autre chemin (|ui reliait le village à la route d'Audenaerde vers (land. Ce chemin aboutissait à la grande place vis-à-vis de la porte du Lioii noir; là, peut-être, pourrait-on donner (luebiues renseignements au sujet du passage des gens (|ue l'on cherchait.
L'avocat et son domestique mirent pied à terre et conlièrent leurs chevaux aux soins il'un garçon d'écurie qui reçut l'ordre de les faire boire el de leur donner une mesure d'avoine.
Ils se dirigèrent à pied vers le Liuii noir. Comme on ne jmt pas leur donner plus de renseignements (|u'au F^n/ro// r/'o/concernant l'objet de leurs recherches, ils allèrent de maison en maison pour interroger tout le monde, ce qui leur prit beaucoup de temps. Mais personne n'avait vu passer des gens dont le signalement répondit à celui Ae> voleurs (|u'ils poursuivaient.
Soupirant cl la tèle basse l'avocat se traîna de nouveau jnsf|n'au Fancoii il'or.
— Hélas! faudra-t-il donc m'en retourner le cœur brisé, et sans rapporter aucune consolation à ma femme? s'écria-t-il en serrant les poings avec l'énergie du désespoir, litre convaincu que je ne suis séparé de mon enfant que par une distance d'une demi-lieue... craindre (|ue chaque instant (jui s'écoule ne m'en éloigne davantage; entendre ses cris de détresse... voir, dans son esprit, courir les ravisseurs... el se trouver impuissant! Ne rien pouvoir pour la pauvre petite créature, moi, son père ! Situation terrible !
— .Mais, monsieur, dit.\ndré, il est certain (|ue ces méchantes gens se seront mis à l'abri dans les bois, ou auront pris jut'lqne sentier détourné. Hebroussons chrmin d'un pas rassuré et regardons bien attentivement. Probablement nous les retrouverons encore. Kestez en selle, vous, monsieiir, et ronduiscz le> deux chevaux ; m<ti, j'irai à pied, je battrai les taillis et les buissons, et regarderai partout si je ne les aperçois pas. Peut-être ont-ils laissé f|uelque part des tra( es de leur passage.
Le conseil du domestiijnc fut suivi. Pendant des heures ils continuèrent leur recherche (iévreuse, parcoururent les bois, explorèrent les sentiers, jus(|u'à ce que l'approche du soir qui les empêchait
devoir clair les contraignît à cesser pour ce jourlà tons leurs ellorts.
(l()m|)lètement déçu dans la douce espérance qui l'avait soutenu juscju'à ce moment, Frédéric était à bout de courage et de forces. L'angoisse el le chagrin remplissaient son àme. Qn'allail-il dire à sa pauvre IJernardine el à son pèie le bailli? Cette question le terrifia et le fit frémir.
Lorsque André, remonté à cheval, se trouva de nouveau à coté de son maître dans le chemin enveloppé dans les ombres du soir, le serviteur compatissant essaya de consoler S(mi maître. Ils savaient du moins que la petite Hosa était en vie, et (|u'il ne lui était arrivé aucun mal. Les ravisseurs ne pouvaient pas être loin : en envoyant le lendemain des messagers dans toutes les directions, on ne [lourrait man(|uer de les retrouver. Lu homme et une femme à |)ied avec quatre enfants ne peuvent pas voyager bien vile, ni traverser le pays sans être remarqués, et M. le bailli disposait de tous les moyens nécessaires pour couvrir toute la contrée de messagers et d'explorateurs, à plusieurs lieues à la ronde.
L'avocat ne répondit aux consolations d'André que par un court remerciement. Porté par la nature de son esprit à envisager les choses du bon ctMé tant r|u'il restait quelque espoir, il partageait en partie les prévisions rassurantes de son domestique, mais il pensait :i sa femme malade, il se demandait ce qu'il pourrait bien lui dire pour lui épargner une douleur mortelle.
Knhn, lorsqu'ils rejoignirent la grand'route, il avait trouvé le moyen qu'il cherchait, et cela lui rendit un peu d'énergie. Il ordonna à André d'accélérer le pas de son cheval, et ils trollèreni pendant deux heures, sans échanger une parole, jusqu'au moment où ils approchèrent des premières maisons du village. Alors Frédéric retint sa monture et la mit au pas. Craignail-il que le bruit des fers battant le pavé n'émiil trop vivement sa femme, ou avait-il peur lui-même de leur douloureuse entrevue?
Sur la place il descendit, donna à son domestique l'ordre de ramener sans bruit les chevaux à l'écurie, el se dirigea vers sa demeure.
Lorsqu'il entra dans la salle à manger sans être attendu, il y trouva sa femme assise dans un fauteuil à côté du bailli, la figure cachée dans son mouchoir, et pleurant silencieusement.
— Chère Dina... niurmura-t-il.
A peine eut-elle entendu le son de sa voix qu'elle sauta .sur ses pieds et courut toute joyeuse à sa rencontre. Mais, le voyant seul, elle poussa un cri d'angoisse, chancela sur ses jambes et s'affaissa dans ses bras, en s'écriani d'un ton plaintif :
— 0 Fiédéric, où est mon enfant? mon père
L'ILLUSION D'UNE MÈRE
m'a dit que vous alliez le chercher... et vous ne le rapportez pas ! Il est perdu, n'est-ce pas, pour toujours... mort peut-être?
— Non, non, ayez bon espoir au contraire, Dina, répondit-il avec une joie feinte. Notre petite Rose vil; on ne lui a pas fait de mal. Je sais où elle est...
— Ciel! est-il vrai? exclama la jeune femme. Oh ! Dieu, soyez béni pour votre bonté, mon père, mon père, entendez-vous? Frédéric sait où est notre petite Rose.
— Asseyons-nous, dit l'avocat, car je suis harassé et à bout de forces.
Bernardine et son père étaient suspendus à ses lèvres et le regardaient avec des battements de cœur, pendant qu'il leur racontait son retour à sa manière. Il leur dit à peu près toute la vérité, sauf qu'il termina son récit en affirmant que, par la méprise d'un paysan qui lui avait mal indiqué le chemin, il n'avait pas pu rejoindre ce jour-là les ravisseurs de l'enfant, mais que, par bonheur, il avait parié vers le soir à quelqu'un qui les connaissait et qui les avait rencontrés avec l'enfant qu'ils avaient trouvé, à ce qu'ils prétendaient. Ils étaient, d'après leur propre dire, en route pour la commune de Baleghem, où ils demeuraient. Lorsque ce dernier renseignement lui fut donné il faisait presque noir, et les chevaux étaient si fatigués qu'il avait fallu les ramener à la maison, mais le lendemain, au point du jour, il emprunterait la voiture du brasseur et se rendrait à Baleghem pour chercher la petite. On lui avait affirmé que ces gens, quoique d'une mauvaise réputation, étaient incapables de faire du mal à un enfant. D'ailleurs, il emporterait des lettres de M. Haiscamp pour le bailli de Baleghem. On pouvait donc être certain — c'était du moins la conviction exprimée par Frédéric — que, le lendemain, vers midi, il ramènerait la petite Rose saine et sauve dans les bras de sa mère.
Bernadine se sentait heureuse; elle embrassa son mari à plusieurs reprises pour le remercier de ces consolantes nouvelles. Le bailli lui-même, quoiqu'il restât encore très inquiet au fond, se montrait satisfait. Rose était vivante et en bonne santé : cela était certain, et cela était une preuve évidente de la bonté de Dieu.
Lorsqu'ils eurent causé ensemble pendant assez longtemps, se rassurant et s'encourageant les uns les autres, Frédéric manifesta le désir d'aller avec M. Ilalscamp dans son cabinet afin d'y écrire la lettre au bailli de Baleghem et d'arrêter d'avance les mesures à prendre pour le cas où, contre toute attente, les voleurs refuseraient de rendre immédiatement l'enfant.
Arrivé dans le cabinet du bailli, Frédéric avoua
à son beau-père que, |)0ur no pas désespérer sa femme, il lui avaitcaché la partie la plus grave de la vérité. Puis il lui raconta tout ce qui s'était passé.
Le vieillard sentit son cœur se déchirer à ce douloureux récit. Il fondit en larmes, et déclara en gémissant qu'il conservait bien peu d'espoir de retrouver sa pauvre petite Rose.
Frédéric essaya de lui remonter le moral en lui disant qu'il avait tort de désespérer d'avance, attendu que, en suivant le sage conseil d'André, ils étaient à peu près certains de retrouver l'enfant. Le lendemain, dès l'aube, on enverrait dans toutes les directions des gens chargés de rechercher les voleurs et de découvrir où ils se trouvaient. Ce moyen réussirait probablement, il n'en doutait pas; mais, quoi qu'il en fût, ils devaient, pour Bernardine, feindre la plus grande tranquillité, sans cela elle courait le risque de retomber dans la fièvre nerveuse dont les soins empressés du médecin l'avaient heureusement tirée.
A la fin il réussit à rendre un peu de confiance au vieillard. Après s'être réconfortés l'un l'autre dans l'accomplissement de leur pénible devoir, ils retournèrent auprès de Bernardine, calmes et tranquilles en apparence.
Le lendemain, de bon matin, tous les serviteurs du baillage, ainsi qu'une dizaine d'amis dévoués étaient réunis dans la maison du bailli pour lui prêter leur aide dans la recherche de sa petitefille.
Après avoir reçu les instructions nécessaires, ils partirent, chacun dans une direction différente, de telle sorte que pas un seul village, à plusieurs lieues à la ronde, ne restât inexploré. Le sentiment général était qu'avant la fin de la journée l'enfant serait infailliblement retrouvée. Dans tous les cas, s'il était nécessaire, ils continueraient leurs recherchesjusqu'à la tombée de la nuit.
Gomme madame Bakeland paraissait n'être plus en danger et se montrait pleine de courage, Frédéric résolut de la confier à la garde et aux soins de son père et de retourner avec son domestique à la chapelle au tilleul, afin de reprendre à cet endroit le chemin de Cruyshautem et de découvrir, s'il était possible, la trace des ravisseurs.
Pendant la plus grande partie de la journée, Bernardine resta pleine de confiance, et elle attendait à chaque instant l'heureuse nouvelle du retour de son enfant. Le bailli lui-même s'était laissé entraîner par l'espérance générale. Tous deux parlaient avec enthousiasme de la joie qu'ils ressenti-
L'ILLUSION DLNE MÈIIK.
raient en revoyant la chère enfant et en l.i serrant sur leiircieur.
Mais à mesure que le soleil descendait vers le conclianl et (|iie (|iiel(|iies-uns des niessaj^ers envoyés à la reclierclie revinrent avec di'S nouvelles incertaines, ou m^ine sans nouvelles, leur confi.ince couimenra à diminuer, et rimiuiétudc reprit le dessus.
Les autres serviteurs et amis rentrèrent les uns après les autres, annonçant que leurs démarches avaient été infiMictueuscs. P'rédéric seul restait encore ilelinrs; cette circonstance fournit au hailli l'occasion de soutenir le coura^re défaillant de sa mallieureuse fdle.
iMais. lorsque Frédéric lui-même, pâle d'épuisement et d'incerlilude, revint sans sa fille et sans autres nouvelles (|u'un faible espoir de mieux réussir dans les eiïorts qu'il tenterait le lendemain, sa femme fondit en larmes et fit retentir la maison du bruit de ses gémissements.
Pendant lonjîtemps, l'avocat essaya de la consoler et de la tianquilliser. Lui-même élait complètement découragé; les plaintes déchirantes de Bernardine lui faisaient saigner le C(r'ur, mais le sentiment du devoir lui donnait la force de cacher sa mortidie afiliction.
Le bailli qui, d'abord, s'était lait violence pour suivre cet exemple, finit par succomber sou> le poids de sa douleur; il se laissa tomber sur un siège avec un cri de désespoir, cacha son visage dans ses mains et se mil à pleurer.
Frédéric alla de l'un à l'autre, s'efforçant de les consoler par de douces paroles, et de faire luire une lueur d'espérance dans leur esprit, mais tous ces efforts restèrent infructueux: il n'obtint pour réponse que des sanglots et un déluge de larmes.
.Ne sachant plus (j;ie faire, il s'approcha de sa femme et lui murmura à l'oreille avec une expression presque sévère :
— Diiia. ma chère Dina, leconnaisscz votre devoir, voyez votre pauvre père, il est pâle, il tremble, la fièvre le brûle. Voire désolation, votre désespoir brisent son courage. Tout espoir n'est pas penln; dern;iin je me reiiieilrai en roule ; j'enverrai dans tonte la Flandre |du> de gens encore (in'aiijonrd'hui pour continuer le'-; recherches. 0 Dina, ayez pitié de votre père; montrez u;i peu de confiance dans la bonté dt- hieu.
La jeune femuK! |toussa un eri de frayeur, essuya ses larmes, cl se leva. Elle s'approcha du bailli, cl lui dit en lui jetant les bras autour <lii cou :
— Alloii>, mon eher père, ne vous dé-olez pas ainsi : cessez de pleurer. Nous avons tort de nous abaiidtinner ainsi .lu désespoir, comme si nous étions certain-^ de ne plus jamai> revoir notre petite Rose. Qui nous ilit (ju'oa ne la retrouvera
pas demain ou après-demain? N'esl-(ni pas averti dans tous les villages, même plus loin que It's ravisseurs ne peuvent avoir porté l'enfant? Les recherches ne sont coniineneées (|ue depuis un jour et nouN perdiions toute e>péiMnce? iSoyez raisonnable, mon bon père; je suis mère, et pourtant, voyez, je ne doute pas encore de la miséricorde de Dieu. Pourquoi donc désespéreriez-vous?
Le bailli regarda sa fille; il surprit sur ses lèvres un clair sourire, expression sincère de l'espérance (|ui élait rentrée dans son cœur jtar l'elfet de ses propres [)aroles.
— U chère Dina, s'écria-t-il, merci, merci ! (lui, donnez-nous du courage, rendez-nous la confiance ; vous seule en avez le pouvoir et nous en avons tant besoin pour ne pas succomber sous le jtoids de notre douleur.
Et il serra sa fille sur son (d'iir dans une douce et patern(dle élreinte.
C'est ainsi qu'ils passèrent toute la soirée à se consoler les uns les autres, et cette lulte courageuse contre le doute eut du moins pour eux ce résultat heureux qu'ils allèrent prendre du repoa avec le ferme espoir de revoir le lendemain l'enfant dont la disparition leur causait de si cruelles alarmes.
(IcpendanI, la journée du l-ndemain et bien d'autres encore s'écoulèrent sans apporter, au sujet des ravisseurs de la petite Hose, d'autres nouvelles qm^ des bruits coniradicloires sans aucune consistance.
Le bailli lit annoncer dans toutes les villes de la Hollande et du nord de la France qu'il payerait une somme de cinq mille florins à la |ier.>onne(|ui pourrait le mettre sur la trace de l'enfant volé. A cette annonce élait joint le signalement complet de l'enfant, avec cette particularité qu'elle avait sur le sommet de la tète une place cliauvr en l'orme irétoib'.
De Ions cotés ils reçurent une quantile île lettres envoyées par des personnes (|ui croyaient avoir vu les ravisseurs avec l'cidant et qui indiquaient le moyen de les reirouver. tjnoiqu'ils fussent bien des lois déçus, Frédéric et ses émissaires ne cessaient d'explorer les villes et les villages où les donneurs de renseignements prétendaient qu'on trouverait la trace de l'eufant volé. Mais toujours en vain. Kl cependant ils ne perdaient pas l'espoir.
Longtemps avant ce silence de mauvaise augure, Dina et son père, et Frédéric lui-même, avaient renoncé à toute espérance. S'iNpIeuiaienI >ouvenl la perle de leur enfa it adorée, ils ne laissaient couler leur» larme» que quand ils étaient seuls... Kt |>nurlant leur souffrance était cruelle, et le doulonieux SMU\eiiir de la jtetde Rose occupait seul leur» pensées.
L'ILLUSION D'UNE MÈRE
Dans la crainte de s'affliger l'un Taiiire par l'épanclieinenl tie leur douleur, ils gardaient une attitude sini^'ulirrenicnl réservée (|ui leur lit atteindre le but qu'ils avaient en vue. Dans la maison de M. Ilalscanip tout le monde se tenait comme si l'on s'eirorçail d'ouldiei' le malheur qui y était advenu. On n'y parlait plus de Rose; on n'y disait presque rien ; les domestiques eux-mème restaient silencieux. On n'y souriait plus; les visages étaient mornes et tristes ; mais il y avait comme un commun accord pour dissimuler cette tristesse et pour faire silence autour de ce deuil.
I Plus d'une fois, Frédéric s'était révolté contre
celte conduite qui lui paraissait déraisonnable; mais chaque fois qu'il avait parlé de Rose, il avait provoqué chez Bernardine des crises terribles : cris de désespoir, torrents de larmes, attaques de nerfs suivies d'abattement et d'une indisposition qui avait duré plusieurs jours.
Il y avait donc renoncé, convaincu que le temps seul pouvait adoucir la peine de ce pauvre cœur brisé, et qu'il était imprudent de rouvrir, même par des épanchements réciproques, cette plaie toujours saignante. Tel était également le sentiment du bailli.
Ils restèrent donc tous les trois fidèles à l'accord tacite qui s'était établi entre eux de ne plus parler de la petite Rose, et la maison de M. Ilalscamp, où régnaient autrefois le contentement et la gaieté, ressemblait maintenant à un tombeau habité par des spectres vivants.
Tous s'acquittaient néanmoins des devoirs de leur état. Le bailli siégeait au tribunal du bailliage et jugeait les contrevenants et les voleurs; l'avocat lui prêtait son aide, tenait ses écritures et soignait l'administration des biens de l'abbaye ; Bernardine dirigeait le ménage — avec une distraction constante, sans doute — mais assez cependant pour ne pas se rendre ostensiblement coupable de négligence.
Peut-être était-ce à la vieille servante Catherine que l'on était redevable de là marche régulière des affaires du ménage. Catherine, en effet, qui, à la prière de l'avocat, ne quittait presque pas sa maîtresse savait parfaitement que son esprit, toujours occupé de l'enfant perdu, n'était plus assez maître de lui-même pour songer à tous les petits détails du service de la maison, et la bonne femme agissait à sa place et en apparence par son ordre pour ne pas laissersoupçonnerrinsuffisance de sa maîtresse.
Cette triste situation dura fort longtemps sans qu'aucun événement vînt la modifier.
Frédéric, à la vérité, n'avait pas cessé définitivement ses recherches. De temps en temps il se remettait en voyage, et une fois même il était allé au delà de Paris; mais on fit croire à Bernardine
que son voyage avait pour objet le soin des intérêts de l'abbaye de Saint-Pierre. Quant au bailli, il avait, depuis une couple d'années, renoncé à tout espoir de retrouver sa pelite-fiUe.
Vers ce même temps, il commença à se manifester dans l'état mental de Bernardine certains symptômes alarmants qui causèrent de vives inquiétudes à son père et à Frédéric, bien qu'ils n'osassent pas se communiquer leurs craintes l'un à l'autre.
Pendant les derniers mois. Bernardine avait sensiblement et rapidement maigri... Un matin qu'elle était restée au lit plus tard que de coutume, elle entra dans la salle à manger en courant, les yeux brillants, et en poussant des exclamations de joie. Elle avait vu Rose, s'écriait-elle, et l'enfant lui avait promis de revenir auprès d'elle sous peu, pour ne plus la quitter.
Effrayés d'une exaltation qui ressemblait à un égarement des sens, l'avocat et le bailli s'efforcèrent de la convaincre doucement, et avec mille précautions, qu'elle avait tort de se laisser émouvoir à ce point par un vain rêve.
Ils n'y parvinrent qu'avec peine, car Bernardine lutta d'abord contre la désillusion, mais elle avait encore assez de raison pour comprendre qu'en effet elle avait été le jouet d'une illusion décevante. Au moment où cette triste lumière pénétra dans son esprit, elle poussa un cri de désespoir et fondit en larmes.
Après avoir épanché la douleur qu'elle ressentait de cette déception, elle reprit, du moins en apparence, son calme habituel. Cependant un changement radical s'était fait en elle. Quelque temps après la perte de son enfant, elle avait caché avec le plus grand soin tout ce qui avait appartenu à Rose. Elle sentait bien, par ce qu'elle éprouvait elle-même, que la vue de ces objets pouvait causer à sorr père et à son mari une émotion pénible, et elle voulait épargner la tristesse de ces souvenirs. Mais depuis son rêve elle avait tiré de son armoire les vêtements de sa fille, ses jouets, son berceau, et elle les avait rangés dans sa chambre, à l'endroit même où ils se trouvaient dans la fatale journée où l'enfant avait disparu.
Elle se tenait maintenant presque constamment assise dans celte chambre, les yeux fixés sur le berceau, ou bien elle prenait et retournait dans ses mains les vêtements et les jouets de sa fille, et alors un étrange sourire, plein de joie et d'espérance, illuminait sa physionomie. Parfois elle levait les mains au ciel en priant, et la vieille servante croyait comprendre aux paroles indistinctes qui s'échappaient de ses lèvres qu'elle avait encore foi dans la réalité de son rêve et qu'elle priait Dieu de hâter le retour de son enfant.
I/ILLUSION iriJNK MÈIIE.
Calherino essaya bien d'abord, comme avaient fait Frédéric et h' liailli, tb' ramener l'esprit de la mère à une (lerception plus nette des cboses, et de la décider à serrer de nonveau '-es tristes reli(|ues; mais le moindre mot à ce sujet lui causait tant de chagrin t|ue l'on résolut de commun accord de laisser la pauvre mère à ses illusions, qui adoucissaient maniicstement sa douleur.
Ltirsi|ue M. Ilaheamp et Frédéric étaient seuls, ils se communiquaient, en déplorant l'amertume de leur sort, les ituiuiétudes que leur inspirait la situation d'esprit de madame Bakeland. Ktait-elle même menacée d'aliénation mentale? Hélas, ajirès la perte de Uose, peut-être auraient-ils à pleurer encore sur la perle morale de la pauvre Hernardine... Ils espéraient ce|(endant encore <iue ce dernier malheur leur serait épargné. En ellet, si la jeune femme paraissiit être continuellement sous l'empire d'un rêve en ce qui concerne les souvenirs de l'enfant qui lui avait été volé, en toute autre chose elle jouissait de toute sa lucidité d'esprit,et, une fois hors de la chambre où se trouvaient les vêtements et les jouets de sa lille, elle ne manifestait qu'une profonde et calme tristesse.
Le docteur, consulté depuis lonirtemps, avait exprimé l'opinion qu'on ne pouvait espérer aucune amélioration dans l'état mental de madame Bakeland aussi lonjrlemps (jue l'on n'aurait pas dérobé à ses yeux les objets qui avaient appartenu à Rose; mais tous les elTorls tentés pour exécuter cette prescription étaient restés infructueux et avaient fait à la pauvre mère plus de mal que de bien.
Ce que voyant, le niédecin résolut d'essayer d'autres moyens. Depuis bien des mois, Bernardine ne sortait plus de sa maison si ce n'est pour aller à l'église; elle passait dans sa chambre toutes les autres heures de sa triste vie. Le médecin était d'avis (ju'il fallait l'amener, de gré ou de force, à prendre quelques distractions, en la conduisant à la promenade à pied ou en voiture, ou en visite chez des amis et des connaissances, afin de détourner sa pensée de cette sorte d'obsession dont la continuité menaçait df lui troubler l'esprit.
M. Bakeland ne réussit <|u'ii ;.raud'peine à lui faire quitter sa chambre, ne lùl-ce (|ue pendant une demi-heure. C'est seulement lorS(|ue Frédéric, les larmes aux yeux, la supplia de lui donner cette preuve d'affection qui devait, disait-il, la sauver d'un désespoir mortel, qu'elle se montra disposée à déférer à son désir.
Dès le lendemain, Frédéric la mena en voiture dérou\erleau \illage voisin, où demeuraii-nt quelques-uns de leurs parents. C'était à la lin du mois de mai. lie ciel était blfu.le soleil doux et chaud; les prés étaient étoiles (b- mille fleurs. Les oiseaux
chantaient dans la verdure nouvelle : la journée était inagnili(|ue; Bernardine ne paraissait pas insensible à la beauté de la nature rajeunie; elle était d'une humeur charmante, et ses réponses étaient si raisonnables et si justes, que l'avocat rendit grâce au ciel qui leur avait l'ait découvrir le véritable moyen de préserver sa chère fennne d'un sort alfreux.
Cette |)remière promenade se |)assa parfaitement bien, et madame Bakeland en parut très satisfaite. Aussi, lors(|ue son mari la pria ensuite de proliter des belles journées du printemps pour faire des visites et de petites excursions, elle ne fit aucune objection, et répondit même qu'elle prendrait plaisir à aller avec lui se promener au grand air.
Avec (juel plaisir et (|U(dle joie Frédéric raconta au bailli l'excellente influence (|ue cette petite excursion avait exercée sur l'esprit de Bernadine! Comme ils s'applaudirent de ce résultat, qui leur permettait d'espérer la guérison de leur chère malade!
Mais les charmes de la belle nature ne devaient pas continuer pendant longtemps à exercer la même iniluence salutaire sur l'esprit troublé de la pauvre jeune femme. En elfet,aubout de quelques semaines, elle s'y montra presque insensible, et sendda prête h relond)er dans son penchant pour la solitude et pour ses fatales rêveiies. Heureusement il se produisit dans le cours des événements un changement qui. allait apporter un peu de variété dans la nionidonie de leur village ordinairement si paisible.
La guerre était finie. A la fin de l'année précédente, les puissances belligérantes avaient conclu la paix à Nimèguc et immédiatement le commerce et l'industrie avaient pris un nouvel essor et un développement considérable.
Dans deux ou trois semaines on devait célébrer la kermesse du village, avec la foire annuelle. On s'attendait à voir beaucoup de tentes et de baraques, des escamoteurs, des saltimbanques, des montreurs de curiosités, des marchands et des boutiques de tonte espèce; spectacles et distractions dont on se promettait d'autant plus de plaisir qu'on en avait été complélenienl privé pendant les longnesannécs de guerre.
Le bailli et son gendre attendaient avec plus d'impatience encore que les autres habitants de la commune l'arrivée du jour de la kermesse. Ils espéraient avec raison que toutes ces choses amusantes, les pantomimes et les farces des bateleurs, la musi(|ue, l'animation de la foule, les cortèges, etc., feraient par leur nouveauté, une heureuse diversion sur l'esprit de Bernardine et parviendraient peut-être à la tirer de l'état de marasme où elle était retombée.
L'ILIJJSION D'UNE MÈRE.
Ils virent madame Bakelaml s'élancer en avant. (l'a-e 29.)
Enfin, le jour approcha. De tous côtés affluèrent des voitures, des cliariots chargés de charpentes, de tréteaux, de toiles, de chevaux et de marchandises diverses. On construisit sur le pré .du tir à l'arhalèle, près de la place, deux rangées de baraques, de tentes, d'échoppes et de boutiques : on sciait, on clouait, on martelait, on criait, on chantait, et, au milieu des travailleurs de tous pays et de toute race, les villageois se promenaient curieusement, et jouissaient par avance des plaisirs que leur promettaient tous ces préparatifs.
Frédéric ne négligea pas de conduire deux ou trois fois sa femme sur le champ de foire, pour la faire jouir de ce curieux spectacle. Elle parut y trouver grand plaisir.
Que serait-ce donc le lendemain, dimanche, lorsque, à l'issue de la grand'messe, aurait lieu l'ouverture solennelle de la foire? M. Bakeland ne manquerait pau d'y être avec Bernardine, et le
bailli, et même la vieille Catherine, au milieu du vacarme assourdissant des tambours, des grosses caisses, des clarinettes et des trombones, des cris des arracheurs de dents, des boniments des saltimbanques, des baladins et des faiseurs de tours. Ils entreraient même dans les principales baraques pourvoir de près tout ce qu'on offrait à l'admiration des curieux et des badauds.
C'était un diinanche.
Une tranquillité profonde, une saisissante solitude régnait dans le village. Sur la grand'place on n'apercevait pas d'autres créatures vivantes que quelques bandes de pigeons occupés à picorer les grains de blé perdus devant la porte des maisons, et deux ou trois chiens, étendus, la