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L'ILLUSION D'UiNE MKUE.
langue |i»Mi(laiile, à l'ombre des tilleuls tuulTus... El cepenilaiit midi ne devait pas élre loin, car le soleil brûlant dardait ses rayons d'aidonil) du liant du ciel bleu.
l'n peu plus loin, à l'est de la jrrand'place, on trouvait l'exidicalion de ce silence général. Plus de cent personnes, des bommes pour la plupart, s'y tenaient debout devant le |)orcbe de l'église, le chapeau à la main et la lète pr(d()ndément baissée. Probablement tous ces gens-là n'avaient pas trouvé place dans l'église, ou bien, suivant l'ancienne et mauvaise babitude, ils se tenaient dans le cimetière pour entendre la messe.
Ils montraient cependant une piélé sincère, s'agenouillant et se frappant la poitrine loisque la clochette tintait, annonçant les péripéties du saint sacrifice, abscdumenl comme s'ils pouvaient voir le prêtre à l'autel.
Deux ou trois jeunes gens seulement paraissaient distrailsel s'approchaient de temps en temps du mur d'enceinle dn cimetière pour jeter un regard de curiosité et de convoitise sur le champ de foireet sur les baratiues, les lentes et les boutiques qui remplissaient le pré des Arbalétriers.
Ce qu'ils y voyaient n'était pas de nature à modérer leurimpatience. Devant toutes les tentes dos saltimbanques, équilibristes, bateleurs, escamoteurs, sorciers et montreurs de curiosités se tenaient des arle(|uins, des pierrots, des pitres, des paillasses, des hommes sauvages, des hercules, tenant en main les baguettes de leurs tambours, on les lèvres appliquées à l'embouchure de leurs trompettes, n'attendant que le premier signal de la cloche pour faire raisonner dans les airs le fracas de leur musique endiablée.
Déjà les propriétaires des centaines de bouli(jnes commençaient à défaire la toile qui fermait leurs comptoires. Car tout devait rester fermé, aucun objet ne pouvait être oITerl en vente avant la fin de la grandinesse; mais elle tirait à sa fin.
En effet, la grande cloche de l'église commença à tinter à cou[is préripilés; une foule nombreuse et eiiipre>>ée sortit à grand Ilots du temple et du cimetière et se dirigea vers le champ des Arbalétriers, d'où s'élevait un tintammarre qui faisait songer aux trompettes du Jugement dernier, ces fameuses trompettes qui, dit-on, auront une sonorité à réveiller les morts.
Parmi les habitants notables (\u'\ sortirent les derniers de l'église se trouvaient l'rédéric Hakeland et sa femme, leur |>ère le bailli, et Catherine leur vieille servante. Eux aussi étaient impatients et curieux de voir le spectaclele qui les attendait, mais par ronvenance ils marchaifiil lentement derrière le flot tumultueux des villageois.
— Ouelle heureuse journée, après tant de mi-
sères! dit Frédéric à sa femme en lui serrant tendrement le bras sous le sien. Et le bon Dieu favorise noire foire par le plus beau temps du monde. Voyez comme b'S gens sont gais et joyeux ! Cela vous fer.i plaisir aussi, n'est-ce pas, ma chère Dina, de voir toutes ces choses curieuses, et ies tours de ces acrobates et de ces bohémiens?
— Uni, oui, beaucoup de plaisir, répondit-elle tranquillement d'un air rêveur. Voyez là-bas, Frédéric, ces petits garçons et ces petites filles, comme ils sautent et dansent en mesure au son du tami)our! .\h ! si notre chère llosette avait pu assister à cette kermesse I...
» Elle doit bien avoir sept ans maintenant, n'estce pas? Coiiiine elle serait heureuse de danser entre nous deux! mais, hélas! hélas!...
L'avocat était accoutumé à ces souvenirs sans cesse renaissants surtout lorsque sa femme voyait des enfants (jui par leur âge ou par leur costume pouvaient ressembler plus où moins à la petite lille qu'elle avait perdue; mais il savait également, par expérience, (ju'il était prudent de ne pas donner d'aliment à ces émotions maladives. Il fit donc semblant de ne pas avoir entendu les dernières paroles de sa femme et reprit, en apparence avec la même gaieté :
~ Il y a beaucoup de faiseurs de tours et d'escamoteurs habiles, Dina. Il y a aussi une grande tente avec des ligures de cire, où l'on voit, entre autre grand personnages, la famille royale de France en grandeur naturelle. Si cela vous est agréable, nous entrerons dans les tentes pour tout voir de près.
— Oui, Frédéric, je le veux bien. Venez vite : voyez là-bas cette pelite fille qui danse si légèrement à la corde ! On dirait d'un petit ange avec des ailes.
— Elle représente le petit Cupidon.
— Entrons dans celte tente, Frédérie. C'est ainsi que mainleMant notre pauvre Hose...
— Non, pas ce matin, Dina, il y a trop de monde... Vous comprenez bien, ma chère, qu'il ne sied pas que nous nous laissions pousser et bousculer par celle foule pressée. Plus lard, dans l'après-midi, ou demain, quand l'alduence aura diminué.
— Oui, Frédéric, c'est bien. Cet après raidi, ou demain.
Ils étaient arrivés sur le champ de foire et s'approchaient des lentes devant lesquelles les villageois, la bouche béante, s'entassaient en rangs serrés.
Le bailli se plaça à côté de sa fille, sans doute dans l'iiitentiiin de la préserver, par sa seule j)résence, contre toute bousculade. Et, en eiïct, partout où il se montrait avec sa famille, les paysans
L'ILLUSION D'UNE MÈRE
(Maient leur chapeau et s'écartaient pour lui laisser le passage lihre.
Ils s'arrèlèrent pendant quelques minutes devant les tréteaux d'une tenle à regarder une paillasse, une jeune fille et une vieille femme qui représentait une espèce de farce consistant uniquement en une distribution non interrompue de taloches retentissantes et en une succession d'épouvantables grimaces. Les paysans suivaient celte bouffonnerie avec une attention qui leur faisait ouvrir des bouches énormes, et ils poussaient de formidables éclats de rire chaque fois que le paillasse, en réponse à quelque grosse bêtise, recevait un nouveau soufflet.
Frédéric Bakeland ne regardait pas les saltimbanques; il ne quittait pas des yeux le visage de sa femme et épiait anxieusement sur ces traits l'impression que cet amusant spectacle produisait sur son esprit. Elle paraissait y prêter une attention soutenue; une fois même elle avait ri; oui, réellement et franchement ri. Cela suffisait pour réjouir Frédéric au fond du cœur, et pour lui faire espérer que sa femme trouverait dans les distractions et les plaisirs de la kermesse, sinon la guérison de son mal, du moins une trêve au chagrin secret de son âme.
Ils allèrent plus loin et s'arrêtèrent encore devant quelques autres tentes. Le bailli, et même Catherine, la vieille servante, unissaient leurs efforts à ceux de l'avocat pour disposer madame Bakeland à la gaieté, et mettaient tout en œuvre pour attirer son attention sur tout ce qu'il y avait à voir de drôle ou de curieux. Ils croyaient y avoirréussi, du moins en partie, et s'en applaudissaient tout bas. A la vérité la jeune femme, toujours rêveuse, ne disait pas grand'chose, mais elle paraissait contente, et de temps en temps un fugitif sourire éclairait son pâle visage.
Ils s'approchèrent d'une tente devant laquelle deux enfants, un garçon et une fille, exécutaient les tours les plus surprenants. Ils marchaient sur les mains et les pieds, le ventre et la poitrine en l'air, faisaient le poirier, ou ramassaient par terre, avec leurs lèvres, une pièce de monnaie placée contre leurs talons, en renversant complètement leur corps en arrière; en un mot ils étaient tout à fait désarticulés, et les paysans murmuraient que, dès leur plus tendre enfance, on avait rompu l'épine dorsale à ces pauvre petits, comme ils croyaient réellement que les acrobates ont coutume de faire.
Il vint un moment où les petits faiseurs détours, fatigués et haletants, se laissèrent tomber sur un banc, ou du moins donnèrent des signes non équivoques d'épuisement; mais alors un homme de grande taille sortit de derrière la toile, et cet
homme, en leur adressant d'un ton rude un tas de reproches, prit de chaque main un des enlanls par les reins, les secoua et les éleva en l'air. Eux, feignant de crier au secours, se tordirent autour de ses bras, et se livrèrent à des contorsions invraisemblables qui les rendaient pareils à des animaux difformes beaucoup plus qu'à des créatures humaines.
Madame Bakeland, qui jusque-là avait assisté à ce spectacle, immobile et avec une émotion croissante, saisit tout à coup la main de son mari, l'entraîna loin de la tente et murmura avec indignation.
— Venez, allons-nous-en bien vite; je ne peux pas voir plus longtemps maltraiter si cruellement de malheureux enfants ! Dieu punira ces gens sans cœur de leur inhumanité.
— Mais, ma chère Dina, dit l'avocat avec un rire rassurant, la colère de cette homme est feinte, et les enfants prennent sans doute plaisir à ce singulier exercice.
— Plaisir? Ah îsivousétiez femme, si vous étiez mère, vous ne me parleriez pas ainsi. Pauvres petits martyrs, à peine mis au monde et déjà si malheureux !
— Allons, Dina, vous vous méprenez, ma fille, interrompit le bailli. Ces enfants font la même chose toute l'année et à toutes les foires. Leur sort n'est pas assurément digne d'envie, mais c'est leur gagne-pain, et ils n'en souhaitent probablement pas un meilleur. Pourquoi vous laisser agiter ainsi par ces exhibitions foraines, très ordinaires en somme?
Après un mouvement de silence, la jeune femme secoua la tête et répondit :
— Pourquoi, mon père?
— Oui pourquoi?
— Ne le comprenez-vous pas? Personne de vous ne pense-l-il donc plus à notre petite Rose? Si elle était tombée entre les mains de pareilles gens! Si on lui avait rompu les membres, et qu'à force d'injures et de coups... Dieu du ciel !.,. qui sait si cette malheureuse petite fille n'est pas notre Rosette elle-même?
Et elle fil un mouvement comme pour retourner vers la tente,
— Oh! ma bonne Dina, exeusez-moi, dit l'avocat d'un ton suppliant en la retenant. Chassez ces Irisles illusions de votre esprit. Votre Rosette a les yeux et les cheveux noirs; les yeux de ces enfants sont bleus, et leurs cheveux blonds. Nel'avez-vous pas remarqué ?
— Oui, vous avez raison, Frédéric; mon cerveau est troublé, dit-elle en soupirant, d'un air consterné, j'ai toujours Rose devant les yeux... On dirait parfois, n'est-ce pas, que je deviens folle?...
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l.'ll.l.l SION iriNE MKUK.
mais c'esi passé maintenaiil; n'y poiisons plus.
— Vous lreml)lez, vous êtes iiKlisposée. l»iua? Voulez-vou-; (|ue nous lelournions à la niaisou".' deruaiula sou père.
Frétiéric secoua U léle ou sij;ne de désappr.)balion, ce qui fit couiprendre au bailli (lu'il avait le dessein de ne pas donner satisfaction iniinédiale aux variations d'iiuuieur ft aux illusions de la malade. On devait au contraire résister.
La jeune feniinc, connue si elle n'avait pas enlMidu la conversation de son père, marcha eu avant jusque près d'un carrousel, et s'arrêta, le re},Mrd (ixé sur les entants (jui, assis sur les clievaux de bois, tournaient devant elle avec une rapidité verti;.Mneuse.
Le bailli el son beau-fil"; ne la troublèrent [tas dans cette contemplation, quoiqu'ils redoutassent que la vue de ces enfanis joyeux ne troublât profondément encore l'esprit de la pauvre femme : ils étaient devenus tristes et craintifs. La vieille Catherine, seule, eut encore le courai;e d'arracher de là sa maîtresse, en lui disant qu'il y avait un peu plus loin quebjiie chose de 1res intéressant â voir : des statues qui dansaient en mesure au son de la musique, comme des personnes vivanles.
La jeiiiH' femme se laissa ronduire sans résistance dans la direction indiquée ; son père et son mari la suivirenl.
Ils arrivèrent près de la baraque des fi,i.nires de cire, devant laquelle trois lii;ures de grandeur naturelle, un paysan, une femme paysanne et un vieux monsieur, dansaient et sautaient d'une fa (.-on comique an son d'un ori,Mie (|ni faisait \in tapaire formidable.
L'homme qui faisait le boniment à la porte pour attirer le monde criait de toute la force de ses poumons :
— Chers spectateurs, citadins et villageois, bourgeois et paysans, entre/, etitrez, suivez le monde : cinq sous les premières places, trois sous les secondes places !... Vous admirerez ici les œuvres d'un artiste célèbre dans le monde entier, qui a passé trente ans de sa vie à créer et à mettre sur pied ce que vous pouvez voir pour cinq et même pour trois misérables sous. Trois sous, mesdames et messieurs, rien que trois sous pour voir toute la famille royale «le P'rance; .Mahomed, le .sulian des Turcs; Monléziima, prince des Incas; l'empereur delà Chine, elphi'iieurs aiilres princes ré{(Dants. Puis le grand empereur Charles-Ouinl (lansle monastère de Sainl-Just; Marie-M.ideleiiie; .linlitb et lliihqiherne; K>lher et .Mardochée; l'assassinat d'ilenri IV par Ravaillac,el beaucoupd'au- Ires chose»; trop lonpues à détailler; tout cela représenté en personnages de grandeur naturelle, si artistement imités qu'on jurerait qu'ils sont vivants.
Oui, suivant les léumii^nages mômes de tontes les êtes conronnées de l'Knrope qui ont bien voulu honorer ces chefs-d'œuvre de leur admiration, l'artiste a dépa«sé la nature... Knlrez, messieurs et dames, assurez-vous par vos proju'es yeux de la vérité de mes paroles. Cimi sous les premières, trois sous les secondes! rien (|ue trois sous. Il faudrait vraiment ne pas avoir trois sous dans sa poche. Dépêchez-vous, l'explication commence. Knlrez, messieurs et dames, entrez, suivez le mimde; les premiers venus sont les mieux placés. Le bailli, après s'être consulté toit bas avec Frédéric, dtMuanda à sa (ille si elle n'avait pas envie de voir les figures de cire.
— Oui, mon père, je veux bien, réponditelle.
— Mais vous devez vous tenir ferme, et ne pas vous laisser émouvoir, Dina.
— Ah ! mon père? Est-qne je ne sais pas que ce sont {\{'s flirures inanimées, de grandes poupées, faites de bois el de cire.
Cette réponse sensée réjouit le bailli et l'avocat. Ils prirent leurs places et entrèrent dans l'intérieur.
La longue baraque était, sur une de ses faces, divisée en compartiments, afin qu'on ne pût pas voir tontes les figures à la fois. L'anlie partie servait de promenoir aux spectateurs (jui, en ce moment, se j)ressaieHt devant le premier compartiment, afin de ne rien perdre des explications annoncées.
— Mesdames et messieurs, criait le propriétaire du cabinet, tandis qu'il montrait successivemeni les figures de cire du bout d'une longue baguette, ici vivent, ici resjiirenl devant vos yeux les principales têtes couronnées de l'Europe, notamment : Sa Majesté Louis XIV, son épouse la reine Marie- Thérèse, intanle d'Fspagne.... Son Altesse le dauphin Philippe de France, leur fils. .. A côté d'eux, vous voyez l'empereur romain, Léopold d'Autriche ;
le roi d'EspagiH'.... le roi d'.\nglelerre le Sta-
dlionder de Hollande.... Ce monarque de grande taille, coiffé d'un lurban et tenant en mains ce sabre recourbé qu'on appelle un cimeterre, c'est Mahomet, le sultan <les Turcs... et l'homme couvert de pelleteries, avec sa longue barbe hérissée, n'est autr^' (pie Théodore, le czar de Moscovie... Derrière lui, ce persoimage à figure jaune, vêtu d'une longue robe de satin de la même cmileur, et qui a une longue tresse de cheveux noirs descendant jns(pie sur les lahjiis, c'est lloang-lm, l'emperem- de la Chine, autrement dit le Fils du Soleil.
— N'es!-ce pas. Dina, que ces figures sont belles et artistement faites? murmura Frédéric à l'oreille de sa femme.
L'ILLUSION D'UNE MÈRE
— Oui, on serait tenté de croire qu'elles vivent, répondit-elle. J'ose à peine les regarder, tant leurs yeux brillants me font d'impression !... Mais l'explication dure trop longtemps et me rend impatiente.
— L'homme a fini, Dina. Au deuxième compartiment maintenant. Ce sera quelque chose de nouveau.
En effet, le propriétaire du cabinet alla plus loin et cria :
— Le jugement de Salomon!
On voyait le roi des Juifs assis sur son trône. Devant lui le bourreau était debout. De sa main gauche il tenait par un pied un enfant nu, tandis que de sa main droite il brandissait son glaive prêt à couper l'enfant en deux. Deux femmes, dans des attiludes diverses, assistaient à cet effrayant spectacle. L'une de ces femmes était agenouillée et tendait vers le roi ses mains suppliantes. Son visage exprimait avec tant de vérité ses angoisses maternelles et ses yeux rougis par les larmes avaient un regard si touchant, qu'on ne pouvait la contempler sans être ému de pitié jusqu'au fond du cœur.
Madame Bakeland fit un pas en arrière et se mit à trembler de tous ses membres. Elle avait le regard fixé, cloué au sol et n'écoutait ni les paroles rassurantes de son mari, ni les explications du propriétaire de la baraque. A peine, lorsque celui-ci passa au troisième compatiment en criant : «La dernière scène! » prèta-t-elle son attention au beau tableau qui s'offrait à ses yeux.
Le quatrième tableau impressionna désagréablement son esprit. On y voyait le corps de Henri IV, roi de France, et à côté, son assassin Ravaillac tenant encore en main son couteau ensanglanté.
Frédéric commençait à croire que de pareils spectacles devaient faire plus mal que de bien à sa femme, dont la sensibilité était surexcitée outre mesure, car il la sentait frémir en s'appuyant contre lui, et ses yeux, brillant d'un éclat fiévreux, avaient une fixité singulière. Il essaya de la décider à rentrer au logis avec lui; mais, à sa grande surprise, elle refusa de le suivre et déclara fermement qu'elle voulait tout voir jusqu'au bout.
Et cependant, ce qui allait suivre devait l'émouvoir encore davantage.
C'était d'abord l'empereur Charles-Quint au monastère de Saint-Just, sous des habits de moine, agenouillé devant une grande croix, et arrosant de ses larmes une tête de mort.
Puis Judith, tenant d'une main un glaive ensanglanté, et de l'autre, la tête tranchée d'Holopherne.
Puis Judas Iscariote pendu à un arbre, après
avoir livré pour trente pièces d'argent Jésus son divin maître.
Partout l'image de la mort sous les formes les plus effrayantes.
L'avocat, qui suivait avec angoisse sur les traits de sa femme les mouvements de son âme, pensa qu'il s'était trompé dans ses appréhensions et que ces nouveaux tableaux, si attristants qu'ils fusseiii, ne lui faisaient point une impression particulièrement pénible. Elle paraissait écouter les explications et échangeait même de temps en temps quelques paroles avec son père.
Espérant que les compartiments suivants offriraient quelque tableaux d'un genre plus souriant, Frédéric avança de quelques pas; mais ce qu'il vit là le frappa lui-même d'une émotion soudaine. Étonné et surpris, il fixait ses regards sur une figure d'enfant dont les traits et les vêtements lui rappelaient si exactement l'image de la petite fille qu'il avait perdue, qu'un frisson le parcourut tout entier de la tête aux pieds.
Il resta un instant immobile et hésitant, ne sachant que résoudre. Que devait-il faire? Emmener sa femme contre son gré? Mais était-il bien certain que cette figure de cire produirait sur elle la même impression que sur lui-même.
Mais il n'eut pas le temps de prendre un parti, car le montreur de curiosités s'approcha avec les spectateurs de l'endroit où il se trouvait lui-même et criait déjà à haute voix :
— Voici, mesdames et messieurs, reproduits, d'après nature, les derniers moments de Charles 1", roi d'Angleterre. A côté de lui se tient le bourreau qui doit lui trancher la tète; derrière eux est le terrible Cromwell qui se réjouit par avance de la mort de son souverain. L'enfant que le malheureux prince tient serré sur son cœur est son fils, le jeune duc de Glocester, âgé de huit ans; et l'autre enfant, avec sa robe blanche et sa ceinture bleue, est sa fille, la princesse Elisabeth...
En ce moment un grand cri de joie retentit à travers la baraque.
Avant que les assistants pussent se rendre compte de ce qui se passait, il virent madame Bakeland s'élancer en avant, en criant :
— Rose, ma chère Rose, me voici, moi, ta mère! Dieu merci, je retrouve mon enfant!
Elle arracha la figure de la jeune princesse de son socle, la prit dans ses bras, l'embrassa, l'inonda de larmes de joie, la porta à son mari et la lui montra en s'écriant :
— Voyez, voyez notre enfant perdue, notre petite Rose! Comme elle est devenue grande! Elle reconnaît son père, elle vous sourit.
Mais le propriétaire des figures de cire, irrité du dommage causé à sa collection, descendit de
L'ILLUSION D'UNE MKHK.
l'estrade i-t voulut repreixlie par force la |iriucesse Klisabeth.
Lor.s((ue madame Bakelaiid s'apt'n;ut (|u'oii voulait lui arracher l'iuia^ço que, dans l'éj^arenieiil de ses seiis, elle prenait pour sa fille, elle appela au secoiiis eu |)oussaut des cris drcliiranls, repoussa riiuniiue loin d'elle, et sortit de la baraijuc en courrant et en housculaiit tous ceux qui voulaient la retenir.
Ceux (jui avaient assisté à ce triste spectacle s'élancèrent derrière elle, ireinblanls d'cmotion et de pitié. Mais arrivés hors dt; la haraiiue, ils virent ipie madame liakeland avait déjà atleinl l'extrémité de la place et entrait dans sa demeure.
— Hélas! hélas! quel affreux malheur, dit P'rédéric, dont les yeux se rem|)lirenl de larmes. Dieu nous aabamlonnés... Du courage, mon père, du courage, je cours.
Lorsfju'il entra dans sa maison, sa femme vint à sa rencontre avec la figure de cire; elle riait, elle dansait, elle paraissait au comble du bonheur, et voulait lui faire embrasser l'enfant.
D'abord, il employa toute les facultés de son esprit et toutes les tendresses de son cœur à tâcher de lui faire comprendre par de bonnes raisons qu'elle s'abusait elle-même, et (ju'elle était le jouet d'une déplorable illusion; mais elle, mécontente de sa résistance, ne prêtait plus aucune attention à ses paroles, et restait absorbée dans la contemplation de l'enfant retrouvée, la pressant sur son cœur, la caressant, l'embrassant, lui parlant doucement, fermement convaincue que la poupée l'entendait et comprenait ses épanchemenls maternels.
P'rédéric se laissa tomber sur un siège. Son courage était brisé. Il cacha sa figure dans ses mains, et se mit à pleurer amèrement.
I.a même scène se répéta à la rentrée du bailli et de la vieille bonne. Tous leurs efforts demeurèrent infructueux. Quoique la pauvre mère égarée les reconnut parfaitement, elle ne paraissait pas remarquer la peine que leur causait son erreur. Klle s'imaginait au contraire que c'était la joie qui faisait couler leurs larmes, et les obligea à prendre la poupée (le cire sur leurs genoux, et à l'tMnbrasser. Kt pendant ce. temps elle ne cessait de parler à l'enfanl supposée, et de lui expliquer (pfellc ne devait rien craindre entre les bras de la bonne Catherine et du bailli, son grand-père. Désormais, elle serait heureuse, la petite Kose, aimée de tous comblée de cnresses, et elle ne reverrait plus jamais les méchantes gens qui l'avaienl enlevée à l'amour de sa mère.
11 n'y avait rien à y faire : pleurer et se plaindre au ciel de l'amertume de leur sort, il ne bur restait pas d'autres secours. Ils étaient si malheu-
reux, si désespérés, que, lors(|ue Dina se retira dans sa chambre avec sa poupée de cire, ils n'eurent pas l'air de s'en apercevoir et (|ue la vieille Catherine seule la suivit.
Le vieux médecin de la famille ne tarda point â arriver. Il avait appris ce «jui s'était passé et pensait (jue l'on pourrait avoir besoin de lui. Ce n'est qu'avec peine qu'il parvint à tirer le bailli et Frédéric de la prostration où ils étaient. Cep{Mi(lant ce dernier rejtrit bientôt assez d'empire sur luimême pour raconter brièvement de quelle façon ce terrible malheur les avait frappés. Sa pauvre femme était devenue tout à fait folle. l'Ius d'espoir, hélas!
Le docteur pensait qu'une saignée pourrait détourner encore ce coup latal ; mais madame Dakelaïul était si faible (|u'on ne pouvait lui tirer du sang sans l'exjioscr à tomber en syncope, et peutêtre ourait-on alors beaucoup de peine à la faire revenir à elle. La seule chose «|u'il convenait d'essayer pour le moment, c'était de soustraire prudemment à ses regards la fatale image; après cela on aviserait à trouver d'antres moyens de guérison.
Tandis qu'il parlait ainsi, s'offorçant de relever un peu le courage de ses amis désolés, madame Bakeland sortit de la chambre et ditjd'un ton très calme en apparence :
— Frédéric, vous devriez \enir avec moi chez le menuisier, et lui commander de faire un joli petit lit i)our Uose. Son berceau est devenu lro|» petit, les pieds de l'enfanl dépassent. Elle ne j)eut pas dormir, pauvre agneau! Ah! docteur, c'est vous? Vous avez appris, n'est-ce i)as, que Dieu, dans sa miséricorde, nous a rendu notre petite (illeV Voyez donc comme elle est devenue grande. Ses yeux noirs sont toujours aussi jolis et son sourire aussi enchanicur. Embrassez-la, docteur, elle me dit qu'elle vous reconnaît.
— .\llons, allons, madame, cessez ce triste jeu, dit le docteur d'un ton sévère. Ce que vous portez là sur les bras n'est (ju'une figure de cire, une pou|»ée inanimée.
— Lue poupée inanimée'.' s'écria la jeune dame avec un ricanement amer. Quoi, docteur, vous aussi, vous vous êtes laissé tromper par les ravisseurs de mon enfant (|ui \ous font croire ces sottises dans l'espoir de pouvoir m'enlever une seconde fois ma Hoselte? Qu'ils viennent et qu'ils l'essayent; je suis mère, et je trouverai la force de défendre conire le monde entier la lumière de mes yeux, la vie de ma vie. Je me laisserais plutôt arracher les bras que de la confier encore à vous on à d'autres.
Elle regardait le docteur avec des yeux qui lançaient des Hammes, et le menaçait de son poing
tremblant, tandis qu'elle battait en retraite et se relirait dans sa chambre, comme si elle croyait réellement (|u'il était venu pour lui reprendre l'enfant qu'elle avait retrouvée.
— Vous êtes malheureux, mes amis, dit tristement le docteur ; votre sort est affreux. Il ne semble ni prudent ni efficace de contrarier la pauvre malade dans son erreur, ou plutôt dans sa manie, car son affection a bien tout les caractères d'une véritable mononianie. Essayons le moyen contraire. Faites semblant de partager son illusion, ou du moins n'essayez plus de la convaincre qu'elle se trompe. La condescendance la ramènera peut-être à une situation moins agitée. Je vais lui prescrire un médicament, une potion calmante. Faites-lui en prendre une cuillerée toute les heures; et si elle s'y refuse, mêlez le liquide à sa boisson ou à ses aliments. Ayez bien soin que des personnes étrangères ne s'approchent pas d'elle, aucune si c'est possible. Et puisque la possession de la poupée semble la rendre heureuse, laissez-la-lui.
— Mais le propriétaire de la baraque? murmura le bailli. Il va venir réclamer, redemander sa figure de cire.
— Voulez^vous que je me charge de l'affaire? M'autorisez -vous à agir en votre nom, à traiter avec lui, à le contenter, même au moyen d'une inemnité?
— Je vous serai reconnaissant du fond du cœur pour tout ce que vous ferez, cher docteur.
— Eh bien, mes amis, ne vous préoccupez-plus du montreur de figures de cire. Restez calmes, il y a encore un peu d'espoir. Cependant vous ferez bien de surveiller et de veiller la malade, mais moins vous lui parlerez mieux cel? vaudra. Que Catherine seule reste auprès d'elle et la serve. Je reviendrai vers le soir, et nous verrons alors ce qu'il y aura lieu de faire.
Le docteur leur adressa encore quelques paroles d'encouragement et les quitta après avoir échangé avec chacun d'eux une cordiale poignée de main.
A partir de ce moment le bailli et son beaufils demeurèrent dans cette pièce de leur appartement, échangeant de tristes réflexions sur le malheur qui les frappait, ou gardant un silence morne, pendant qu'ils suivaient le cours de leurs pénibles pensées.
De temps en temps Bernardine, joyeuse et souriante, sortait de sa chambre avec la figure de cire, l'embrassant avec une tendresse fiévreuse, et la déposant dans les bras de son père ou de son mari pour la leur reprendre aussitôt et recommencer ses caresses. Elle paraissait si heureuse, si exaltée dans sa joie maternelle, que ni le bailli ni Fré-
déric n'auraient eu le courage de chercher à la dctromi)er lors même que le docteur ne les en eût pas dissuadés.
Il ne s'était produit aucun changement dans cette situation lorsque dix heures sonnèrent au clocher de l'église.
Madame Bakeland manifesta le désir de se mettre au lit et engagea son père et son mari à aller également se livrer au repos. Ils lui répondirent qu'ils avaient encore des écritures à terminer pour les affaires de l'abbaye.
La mère coucha la poupée de cire dans le berceau placé à côté de son lit, exprima son mécontentement en voyant que les pieds dépassaient la couverture, et fit promettre une seconde fois à son mari qu'il ferait faire tout de suite un joli petit lit. Elle se chagrinait parce que l'enfant ne voulait pas fermer les yeux, et elle la berça très longtemps, en chantant une chanson connue. Enfin, à bout de patience, elle couvrit le berceau d'une robe blanche et dit en souriant doucement :
— La chère petite créature est si contente, elle se sent si heureuse, qu'elle ne peut pas s'endormir. Mais quand elle ne verra plus la lumière elle ne tardera pas à fermer les yeux... Dormez bien, mon père: bonne nuit, Frédéric, jusqu'à demain; je vais me coucher aussi.
L'espérance du docteur ne se réalisa point. Si ses médicaments calmèrent un peu l'agitation fiévreuse de la malade, ils furent sans effet contre rillusion qui assombrissait son esprit; au contraire, la pauvre femme paraissait de plus en plus profondément enfoncée dans son erreur. Elle jouait avec cette poupée de cire comme si elle était réellement sa petite fille, sa Rosette chérie, vivante et parlante, et la mangeait de caresses. Cet égarement faisait vraiment peine à voir, et le bailli et l'avocat, témoins obligés de cette démence de l'amour maternel, avaient renoncé à tout espoir de voir leur chère Bernardine revenir à la raison. Et au fond, n'était-elle pas plus heureuse ainsi? Elle avait du moins l'illusion du bonheur.
L'incident qui s'était passé dans le cabinet des figures de cire et sa fuite à travers la grand'place avaient eu pour témoins un très grand nombre de villageois; et maintenant ce que l'on n'avait fait que soupçonner jusque-là était devenu un fait de notoriété publique, à savoir que l'unique fille du bailli était atteinte d'aliénation mentale.
Chacun dans le village déplorait du fond du cœur la grande infortune qui avait frappé cette famille qui inspirait tant de sympathies à cause de la bonté de chacun de ses membres. Un grand nombre des principaux habitants du village vinrent rendre visite au bailli pour lui dire la part
L'ILLUSION D'UNE MÈUE.
qu'ils prenaienl ;i son inalln'iir, mai> tomme per- ! sonne ne pouvait voir la malade et que le bailli et l'avocal suppliaient les visiteurs de les abandonner à leur (luuleur, ces visites diminuèrent rapidement et cessèrent bientôt tout à fait.
Pendant plusieurs mois le docteur essa\a encore dillérenls moyens de jjuérison, sans autre résultai que de lui causer des indisposilions el des dérunj;emonl> d'eslomac. Mais son étal mental ne s'améliorait pas. A la fin il renonça à ses tentatives inlVuctueuses el déclara avec découragement que la guérisou de la pauvre insensée ne dépendait que de Dieu, du temps, ou d'un événemenl que nul ne pouvait prévoir.
Pour la préserver de l'indiscrèle curiosité des visiteurs et des domesliiiues, autant (jue pour éloigner d'elle tous les bruits de la rue, on porta dans un apparlemenl prenant jour vers le jardin tous les meubles et tous les objets (jui garnissaient sa cbambre : on y plaça également son lit à sa demande expresse, car elle ne pouvait pas consentir à se séparer un seul instant de la figure de cire, même pendant la nuil.
A partir de ce moment, on laissa la pauvre insensée jouir en paix do. bonbeur (|n'elle semblait goûter dans la possession de la poupée qu'elle prenait pour son enfant. Son père, son mari et sa vieille servante fidèle vieillaient sur elle avec solli( itude. Personne d'autre ne pouvait la voir ni l'approcher. Non seulement les visites des amis ou des connaissances de la famille ne pouvaient lui faire aucun bien, mais le i)ailli el son gendre ne pensaient qu'avec apprébension à la confusion (ju'éprouverait la pauvre Uina, — dans le cas où elle viendrait jamais à guérir — si des indifférents étaient témoins de ses actes de démence,
I/atfreuv spectacle aucpiel il avait assisté dans le cabinet des figures de cire, et plus tard la conviction douloureuse (\ue la raison de sa fille resterait pour toujours couverte de nuages, avaient profondément atTecté le vieux bailli. 11 avait beaucoup maigri; son visage était devenu jiMe cl jaune, son regard avait perdu son éclat, et son front s'était ridé. 11 jugeait sans doute inulile d'épancher son découragement et son désespoir, car il ne parlait pres(|ue plus, et semblait en proie à un chagrin secret qui lui rongeait le cojur et le conduisait lentement au tombeau.
Plus jeune, et doué de plus de force d'àme, Frédéric seul conservait encore un peu de courage. Il se trouvait entre une épouse dont la triste situation l'amigeait profondément et un vieux père qui menaçait de succomber à son désespoir. Sa pauvre P.ernardinr, .son premier, son unique amour, il la voyait en proie à une incurable démence, vivant dans un monde de rêves el île lan-
lômes, et privée h jamais du sentiment de la réalité... Et son enfant, sa Uoselte adorée, où se trouvait-elle? Knievée par des voleurs ou par des soldats, (|uel pouvait être son sort? Sans doute elle soulfrail la faim et la misère; elle grandissait au milieu de gens grossiers et vicieux, elle était maltraitée, battue peut-être!
Son cœur paleinel frémissait à cette pensée, et un froid glacial parcourait ses veines.
Quoiqu'il ne sonifril probablement |)as moins que son beau-père, il ne courba cependant point la tête, et se raidit contre le malbeur pour pouvoir conliiiner à remplir son devoir envers le bailli et envers Bernadine. C'était lui qui pensait à tout et (\m soignait tout, de telle sorte qui ni les intérêts de l'abbaye, ni les affaires de la cour de justice n'avaient à souffrir de ralfaiblisseinenl des facultés du bailli, et que personne ne pouvait s'apercevoir que le chagrin avait rendu le vieillard incapable de remplir les devoirs de son oifice.
A la fin Frédéric trouva encore une autre source de consolation et de courage. Inspiré par l'amour et par la compassion, il avait, dès le commencement, évité tout ce qui pouvait êlre désagréable à Dernardine, ou la contrarier dans sa manie. Il avait, cédaiil aux instances de sa femme, fait faire un beau pelil lit el (|nelques robes blanches pour la poupée. Il satisfaisait les moindres désirs de la pauvre insensée, quoique le bailli et le naédecin craignissent (|u'une trop grande condescendance pour les fantaisies de la malade ne donnât un nouvel aliment à sou mal.
Diiia paraissait si complètement heureuse ! Lorsque, la poupée dans ses bras, elle se figurait caresscrson enfant et la louait de son amabilité et de sa gentillesse, ses yeux brillaient «l'un éclat si joyeux et son s^ourire était si clair el si doux, que l'avocat lui-même se demandait sérieusement si son état était vraiment si digne pitié qu'on semblait le croire. Elle avait la conviction qu'elle avait retrouvé son enfant. La blessure île son cœur maternel ne saignait plus. Cela ne valait-il pas mieux ainsi que si elle était morte de chagrin?
Tout l'été se passa ainsi, et l'hiver approchait sans que le moindre changemenl fùl venu alléger les souffrances de ces malheureux. Au contraire, le bailli maigrissait de plus en plus, cl la jiauvre malade, rendue plus nerveuse par le ciel gris el nébuleux, était devenue plus sensible à la moindre contrariété et paraissait perdre de plus en plus le sentiment de la réalité.
Vers cette époque, le respectable abbé de la seigneurie de Sainl-Pierre vint faire une visile au bailli, dans l'intention de lui offrir ses consolations. Le prélat causa avei la pauvre folle et essaya de faire luire un peu de lumière dans son esprit,
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Elle serra étroilement la poupée sur sa poitrine. (Page 34.)
mais, effrayée par sa visile inattendue et craignant qu'il ne voulût lui enlever son enfant, elle se montra si agitée et lui fit des réponses si complètement dépourvues de suite et de bon sens, que l'abbé fut obligé de renoncer à ses tentatives charitables et sortit de la chambre de Bernardine avec une larme au coin de l'œil.
Il causa ensuite avec le bailli et avec son gendre de la situation digne de pitié de Bernardine, et se fit expliquer longuement tous les traitements dont on avait fait l'épreuve pour sa guérison. D'après son opinion, ils avaient grand tort d'avoir renoncé à tous moyens ultérieurs. Si on laissait la pauvre femme abandonnée complètement à sa démence, alors certainement il n'y avait plus aucun espoir de la voir jamais revenir à la raison. li fallait, coûte que coûte, lutter contre cet égarement d'esprit. En tout cas, sa position ne pouvait pas devenir plus mauvaise. Ce qu'il y avait à faire, il |
n'en savait rien, et ne pouvait leur donner aucun conseil à ce sujet. Mais il y avait à Gand un médecin célèbre par l'expérience qu'il avait acquise dans le traitement des affections mentales. Il le leur enverrait, accompagné du médecin particulier de l'abbaye, qui était aussi un excellent médecin, ancien primm de l'Université de Louvain. Ces deux hommes de science examineraient la malade et se prononceraient sur les moyens de guérison auxquels on pourrait avoir recours avec chance de succès. Il n'y avait aucune raison pour se livrer ainsi au désespoir. Quant à lui, l'abbé, il prierait dans son couvent et adresserait au ciel les vœux les plus ardents pour que Dieu bénît les efforts des deux médecins.
La part que le bon abbé prenait à leurs souffrances, ses prévisions consolantes et surtout son éloquence persuasive avaient profondément touché ses auditeurs et réveillé dans leur âme la con-
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liance tlt'()uis loii|:teinps pertlue. Ils lui on cx- [)i iiin-reiil leur proloïKlt' reconnaissance, et se montrèrent disposés à suivre ses- lions conseils en se conrormanl aux instructions des excellents docteurs (|ue le vénéralile abbi' promettait {jénéreusenient de leur envoyer de (land.
Il snlfil (|u'une main amie eût rallumé pour eux une faible lueur d'espérance pour (pie l'avocat el le bailli se sentissent entièrement réconfortés et pleins d'une confiance nouvelle. Elle n'était fondée sur aucun fait (|ui fut de nature à lui donner un corps. .Mais il en est ainsi de tons les désespérés; il ne fant(|u'un rien |»oui- les faire renaître à l'espérance.
.Vussi, lorsque (juclques jours plus lard les deux médecins descendirent de voilure ilevant la maison du bailli, ils furent accueillis avec autant de joie que si leur savoir el leur expérience devaient infailliblement amener la i,Miéiison de la malade. Ils eurent qut'l(|ue [leine à tempérer l'espérance exajîérée de ces deux malheureux, quoiqu'ils ne voulussent pas l'éteindre complètement.
Ils ne voulurent pas se rendre immédiatement auprès de la malade, que leur présence inattendue pouvait troubler, et demandèrent c|ue l'on fît appeler d'abord le médecin du village. Ils désiraient apprendre de lui tout ce <|n'il avait observé relativement à la maladie, ou à lafolii; de madame Dakeland, et quels remèdes il avait employés. Ils tiendraient conseil à eux trois, et, après celle consultation, ils feraient connaître leur avis.
Heureusement on trouva le médecin du village chez lui, et il arriva iinméiliatemenl. Le bailli fut prié de laisser les inéilerins délibérer seuls. S'ils avaient besoin de (|uelqne chose, ou s'ils désiraient queb|ues explications, ils le feraient a[)peler.
L'avocat cl le bailli se retirèrent dans le cabinet du bailli, on ils se laissèrent tomber sur un banc. Leur creur battait (l'inquiétude ei d'émotion. Ils ne se parlaieni guère, mais les regards (|n"ils échangraienl parlaient pour eux et exprimaient tour à tour la crainte et l'espérance... Ce qui se ilisi iitait derrière cette porte, dans la salle voisine, n'était-ce pas la guérison possible de leur rlière Ilrmardine? De (|uelle nature serait la décision des juges. Ne serait-elle pas un arrêt de mort morale?
Lorstpie, après nnedemi-heure de délibération, les médecins sortirent de la pièce on ils s'étaient enfermés el firent appeler le bailli, celui-ci remarqua avec angoisse qu'ils avaient l'air triste el soucieux. Il ne put retenir ses latines cl leur dit •l'une voix altérée :
— Soyez bénis, im-s^ifuis, pour vo-; généreux efTorls. .Mais l'homme, si savant et si puissant
qu'il soit, ne peiit rien C(»nlre la volonté de Di<u. Hélas ! je le vois bien, votre décision n'est pas favorable : mon enfanl, ma pauvre (ille est perdue pour toujours; sa raison ne se relèvera pas du terrible coup i|ui l'a frappée.
— Mais non, vous vous m 'prenez, monsieur le bailli, répondit le plus ;^gé des trois médecins. Le cas semble en ell'el très grave, mais nous n'avons rien décidé. iNons devons d'abord voir la malade. Venez, messieurs, conduisez-nous auprès d'elle; causez avec elle et faites-la parler, afin (|ue nous puissions juger jusqu'à (jiiel point elle a le cerveau dérangé et quelles sont les facultés dont elle a perdu l'usage.
Comme cela était à prévoir, l'apparition de ces trois personnes étrangères vêtues de noir, à la figure grave et au regard froid, fil à la jeune femme une impression de frayeur. El!e poussa un gémissement sourd, se réfugia jusqu'à l'autre extrémité de la chambre, serra étroitement sur sa poitrine la poupée de cire, et, toute tremblante, elle fixa sur les trois visiteurs des regards endanimés, comme si elle était prèle à soulcnir une lutte désespérée pour défendre son enfant contre de nouveaux ravisseurs.
C'esl en vain que Frédéric lui parla avec la plus patiente domeur, el que le bailli s'efforça de lui faire comprendre que ces messieurs lui étaient envoyés par le révérend abbé de Saint-Pierre pour travailler à sa guérison. Il fui inijtossible d'oblenir d'elle une réponse raisonnable : rien que des cris sauvages ou des menaces violenles contre ceux qui, à ce (ju'elle croyait, étaient venus pour arracher de ses bras sa petite Kose.
Après avoir fait de longs el infructueux efforts pour la calmer, les médecins sortirent de l'appartemeiit de la malade en secouant la tête d'un air soucieux, el ils retournèrent s'enfermer dans la pièce qui leur était destinée, afin de prendre une résolution définitive.
Plus d'une heure après, le plus vieux des trois médecins entra dan*< le cabinet du bailli. H y trouva le magistrat el son gendre assis la tête cachée dans leurs inain^^, el si profnndémeni plongés dans leur (bnileur (jii'au premier mol (|n'il leur adressa ils se levèrent en sursaut, pareils àdes gens qui s'éveillent d'un rôve alTreux. Il prit un siège qu'on ne songeai! pas à lui olfrir, et dit d'une voix triste :
— Oui, mes amis, vous avez des raisons de pleurer, car l'étal de la pauvre malade est grave, très grave. Il n'y a pas d'amélioration à espérer par les moyens ordinaires. .\u contraire, plus cet élat se prolonge, plus le mal s'enracine cl plus il menace de devenir incurable. Le médecin de votre commune est nn hommi- sage et expériincnfé; il a employé lorl sagement les remèdes que la science a
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à sa disposition pour lesaiïections de cetlo espèce.
— Oh! mon J)ieu, n'y aurait-il plus aucun espoir? soupira Frédéric. Ma pauvre Dina seraitelle condamnée à d'éternelles ténèbres?
— Soyez calme, monsieur, et n'exagérez pas le sens de mes paroles, reprit le docteur. Ce serait une erreur de croire que rien au monde ne peut tirer votre femme de son état d'aliénation. Par exemple, si le ciel voulait que l'enfant qu'elle a perdu fût retrouvé et lui fût rendu, cet heureux événement, en faisant une réalité de l'erreur dont elle est le jouet aujourd'hui pourrait probablement la guérir de sa folie. Mais il serait déraisonnable de compter aujourd'hui sur le retour de votre enfant, puiscjuc vous l'avez vainement cherché pendant longlemps. Nous devons par conséquent chercher d'autres moyens, et lâcher d'interrompre par un coup violent la marche uniforme et les progrès incessants de la maladie. Nous savons bien que le moyen adopté par nous sera pour vous extrêmement pénible ; mais rester inactifs et laisser aller les choses, ce serait condamner madame Bakeland à une perpétuelle démence. Puisez donc dans votre amour, dans votre pitié, la force nécessaire pour nous aider dans l'accomplissement de notre résolution, qui consiste notamment dans l'épreuve suivante : votre médecin habituel, un soir à désigner par lui, administrera à la malade un narcotique assez énergique. Lorsqu'elle sera profondément endormie, on lui enlèvera la fatale poupée de cire^ et l'on attendra son réveil. Sans nul doute elle sera frappée de la même angoisse et de la même terreur que lorsqu'on lui a réellement enlevé son enfant. Elle criera, elle hurlera, elle tombera peut-être en faiblesse; mais il faut la laisser livrée au désespoir et à la souffrance, du moins assez longtemps pour que cette secousse produise son plein effet. Votre médecin en jugera. Vous pleurez, mes amis? je le comprends, votre sort est dur ; mais dites-moi que vous êtes prêts à donner votre consentement à cette expérience suprême, et que, pour la rendre efficace, vous la favoriserez de tout votre pouvoir. Allons, messieurs, ne vous laissez pas abattre ainsi, reprenez courage, soyez hommes, en un mot. Tant qu'il y a vie, il y a espoir.
Frédéric répondit qu'il n'aurait jamais la force de se prêter à une si cruelle épreuve. Il savait mieu.K que personne combien la disparition de la figure de cire causerait de tourment à sa pauvre femme; oui, il était convaincu que ce nouveau coup pouvait la tuer.
Le bailli exprima également la répugnance qu'il avait pour l'emploi d'un pareil moyen. Mais à la fin le docteur réussit à leur faire comprendre que c'était pour eux un devoir impérieux, si pénible
qu'il fut, d'écarter tout senliniont de vaine piliA pour tenter cetle dernière chance de guérison. On n'exigeait pas d'eux qu'ils enlevassent eux mêmes la poupée de cire. Le docteur s'en chargerait; et pour les empêcher de la lui rendre aux premiers cris qu'elle pousserait, il la ferait porter chez lui. Au surplus, il veillerait la malade; tout ce que l'on désirerait de son père et de son mari, c'e^t qu'ils ne vinssent point, par une condescendance inopportune, contrarier et annihiler cette épreuve décisive.
Vaincus par ces raisons irréfutables, l'avocat et son beau-père donnèrent leur consentement. Mais ils étaient tellement agités et affligés par la prévision des soulfrances que la malheureue mère allait avoir à supporter que, lorsque les médecin, remontèrent dans leur voiture, ils n'eurent pas la force de leur adresser la parole, et se contentèrent de les saluer silencieusement, les larmes aux yeux.
Le jour fixé était arrivé.
On avait fait prendre à madame Bakeland, sans qu'elle s'en aperçut, un narcotique énergique, et, après l'avoir bu, elle était allée se mettre au lit un peu plus tôt que de coutume.
La servante Catherine veillait auprès d'elle afin d'épier le moment où sa maîtresse serait profondément et complètement endormie. Ce moment se fit assez longtemps attendre, car la malade paraissait lutter contre les effets du médicament et deux fois déjà elle s'était retournée et avait rouvert les yeux pour jeter un regard plein d'inquiétude sur le petit lit.
Dans la salle contigue se tenait le docteur du village, son large manteau d'hiver sur les épaules et son chapeau à la main, comme quelqu'un qui est prêt à sortir. A côté de lui, plus près du feu, étaient assis l'avocat et le bailli, immobiles et silencieux. Des larmes ruisselaient sur les joues du malheureux père; le visage de Frédéric était défait et contracté; et, quoiqu'il s'efforçât de consoler le vieillard et de lui donner du courage, il était visible qu'il n'envisageait pas les suites de l'épreuve projetée avec moins d'inquiétude.
Un bruit dans la chambre voisine, pareil à celui d'un objet tombant sur le parquet, les fit frémir tous les deux.
Catherine entra et dix à voix basse :
— Madame est endormie. Elle dort profondément. Pour en être certaine j'ai laissé tomber une cuiller d'argent sur le plancher. Elle n'a rien entendu.
— C'est bien; maintenant nous n'avons plus à