I.ILIASION D'UNE MEHE
craindre qu'elle se réveille, répondit le docteur. Je vais prendre la poupée dans sa chambre et r»Miiporler chez moi. N'oubliez pas, mes amis, de suivre poiittuellemt'iit iiios instructions : surtout point de faiblesse; la secousse doit olre rude fl la crise décisive. Sous l'influence du soporilicjue, madame Hakeland dormira sans doute sans interruption jus(|u'à demain malin; mais comme, pour des malades de cette espèce, on ne peut pas prévoir cela avec certitude, il sera bon que la bonne Catherine continue à veiller sa maîtresse, afin de pouvoir vous avertir si, conire tout attente, votre présence était nécessaire. Je serai de retour ici dès le point du jour; mais à tout événement je me tiens prèl à accourir à votre premier appel... Non, restez assis, messieurs, ne boui^ez pas. Laissez-moi faire, la chose est facile : faire du bruit serait une im- [irudence inutile.
Il se dirigea à pas de loup vers la chambre de la malade, s'approcha du petit lit, y prit la (i},'ure de cire, la cacha sous son manteau, retourna avec les mêmes précautions dans la pièce d'où il venait, passa à côté de ses amis troublés (jui le suivaient des yeux en tremblant, leur (it, en guise d'adieu, un sif^ne rassurant, et quitta en toute h;\te la maison du bailli pour emporter la fatale poupée dans sa propre demeure.
P'rédéric se leva, alla fermer la porte de la rue, lira, snivant les recommandations des médecins, les clefs des deux portes de la chambre et retourna s'asseoir sur sa chaise.
Après quelques minutes d'un pénible silence, il dit :
— Mon père, allez vous coucher : vous êtes fatigué et vous avez besoin de repos.
— Kl vons donc, Frédéric? êtes-vous moins fatigué (jue moi?
— Mais, moi, je suis jeune, mon père. Soyez certain que vous vous rendez malade.
— Ne croyez pas cela, mon fils. Assurément mon angoisse et mon chagrin sont inexprimables et sans bornes, mais mon corps est encore assez robuste pour me permettre de vous assister dans l'accomplisseiiienl de votre douloureux devoir. Pourquoi irais-je me coucher maintenant? .M'estil possible de dormir ou de goûter le moindre repos tandi> (pie mon àme est tourmentée par la crainte que nia pauvre lille ne se réveille à chaque instant.
— Dina ne stî réveillera pas, le ilocleur l'a affirmé. Laissez-moi veiller seul jiisi|u au malin. Je vous appellerai si c'est nécessaire.
— Non, Frédéric, je veux rester avec vous. L'avocat, frémissant d'impatience, joignit les
mains et dit don Ion suppliant :
— 0 mon cher père, écoutez mon conseil, je
vous prie. La force et les paroles me manquent pour vous convaincre que vous devez aller vous coucher. Je vous en conjure, épargnez votre santé. Le sort impitoyaule m'a déjà frappé assez cruellement dans ma femme et dans mon enfant. Ne suisje pas assez malheureux?
Celte dernière invocation, qui monta de son C(enr à ses lèvres dans une sorte de sanglot, émut le vieillard d'une profonde pilié :
— Pauvre Frédéric, dit-il en soupirant, oui, votre cœur sensible saigne de beaucoup de blessures. Quoique vos craintes soient sans fondement en ce qui me concerne, je ne veux cependant pas résister entièrement à vos généreuses supplications. .Mon heure habituelle de me mettre au lit n'est pas encore sonnée. Laissez-moi rester une couple d'heures auprès de vous. Si d'ici-là Dina ne se réveille pas, cela me tranquillisera un peu, et je me retirerai dans ma chambre pour suivre votre conseil.
Ils échangèrent encore quelques paroles, puis il y eut un bmg silence. L'avocat, épuisé par la fatigue ou par la souffrance, posa sa tête sur la table et fmit par s'assoupir à demi...
Tout à coup un cri déchirant les fit sursauter et courir vers la chambre de la malade. Mais avant (|u'ils eussent le temps d'en franchir le seuil, la porte entrouverte livra le passage à madame Hakeland, pieds nus, et couverte seulemeni d'un peignoir blanc. Sans paraître remarquer leur présence, elle courait follement d'un boni de la chambre à l'autre, gémissait, hurlait, s'arrachait les cheveux et criait d'une voix déchirante :
— .Mon enfant, mon enfant, mon enfant!
Son père, son mari et Catherine se regardèrent devant le feu, pâles comme des cadavres, et à moitié morts de |)enr. Ils n'osaient pas approcher de la pauvre folle, ni rien dire pour la rassurer ou la consoler, car le docteur l'avait strictement défendu, lis avaient pour unique tache de veiller à ce que madame lîakeland ne se fit pas de mal. Pour le reste, il devaient l'abandonner complètement à son désespoir et ne rien faire, ne pas dire un mot qui pût allaiblir ou amortir la force du coup porté.
Sans une minute de repos, la folle se promenait dans la chambre, comme une béte fauve, avec <les gémissemenls elTrayanls, ne reconnaissant personne, et renversant presque les gens; puis elle rentra dans sa chambre à coucher, jeta le petit lit sens dessus dessous, revint dans la pièce ou se lenaieiil ^on père et son mari, en hurlant toujours : M .Mon enfant! mon enfant ! » essaya d'arracher violemment les portes de leurs gonds, et finit par se blesser si fort à la |»oite du Jardin (|ne le sang lui dégouttait de^ m., in s.
L'ILLUSION D'UNE MÈRE
Frédéric ne put supporter plus longtemps en silence ce déchirant spectacle. Il courut auprès de sa femme, lui jeta les bras autour du cou et l'éloigna violemment de la porte en lui disant :
— Dina, ma chère Dina, calmez-vous ! Votre enfant vous sera rendue... Je ne sais pas... Peutêtre... le sort nous éprouve cruellement; mais tout espoir n'est pas perdu...
Sans faire la moindre attention à ses paroles, elle se dégagea de ses bras, s'éloigna de lui avec horreur comme d'un ennemi, et s'écria en le regardant avec des yeux où brillaient la colère et le ressentiment :
— Voleur, brigand, assassain, vous m'avez volé mon enfant! soyez maudit, exécrable bourreau d'une pauvre mère ! Dieu vous punira!
Et soudain, ramenée à un autre sentiment par un retour de son esprit, elle se laissa tomber à genoux, leva vers lui ses mains tremblantes, et lui dit d'un ton suppliant, en se traînant à ses pieds.
— Oh ! qui que vous soyez, ayez pitié d'une mère infortunée... rendez-moi mon enfant... mon enfant, mon enfant! Vous refusez ?ô ciel! Votre cœur de tigre ne s'attendrit pas, et vous restez sourd à la voix de mon immense douleur? Vous voulez me tuer aussi?... Je dois succomber sous vos yeux? Eh bien, bourreau, meurtrier, assouvissez votre inexorable cruauté : c'en est fait, je me sens mourir.
Et elle tomba réellement sur le flanc, comme évanouie.
Le bailli, l'avocat et Catherine accoururent tous les trois à la fois, soulevèrent la malheureuse femme dans leurs bras et la portèrent sur un fauteuil. Ils craignaient en effet qu'ils n'eussent bientôt à recueillir son dernier soupir. Mais Bernadine ne resta qu'un instant privée de sentiment. Bientôt elle commença à remuer convulsivement les membres, ouvrit les yeux, jeta languissamment autour d'elle un regard plaintif, et murmura d'une voix à peine intelligible:
-— Mon enfant, mon enfant! je Vous en supplie ayez pitié de moi; ne me laissez pas mourir, si jeune encore; rendez-moi mon enfant, ma vie! Vite, vite, sinon il sera trop tard.
— Fatale épreuve! grommela Frédéric. Ah! pourquoi l'a-t-on commencée? Mon Dieu, il est peut-être temps encore...
En prononçant ces derniers mots, il embrassa sa femme et lui dit :
— Dina, ma chère Dina, soyez satisfaite. Je sais où est votre enfant, jevais le chercher : dans quelques instants vous le serrerez de nouveau sur votre cœur... Mon pèra consolez-la, donnez-lui du courage jusqu'à mon retour : je rapporte la poupée, elle reviendra...
Et, secouant la tète d'un air désespéré, parce que Bernardine paraissait n'avoir pas compris ses promesses rassurantes, il sortit en toute hâte el se dirigea vers la demeure du médecin.
A peine avait-il disparu qu'une scène plus affreuse recommença.
La folle semblait avoir subitement recouvré toute sa force, elle se leva d'un bond du fauteuil où elle était étendue, courut, en poussant des cris de détresse, à la porte du jardin à la serrure de laquelle elle s'était déjà inutilement blessé les mains; malgré les efforts de son pèreetdeCafherine pour l'en éloigner, elle continua à ébranler furieusement cette serrure en poussant d'épouvantables hurlements, et — chose étonnante — par un effort suprême elle parvint à la faire sauter et à ouvrir la porte.
Suivie du bailli et de la vieille servante, elle courut dans le jardin à travers la neige qui couvrait le sol à une épaisseur de plus d'un demi-pied. Il faisait un froid âpre, et il gelait à pierre fendre. Le vieillard comprit que sa pauvre fille allait contracter une maladie mortelle à courir ainsi les pieds nus dans la neige. Malgré sa faiblesse, il courait derrière elle de toute la vitesse de ses vieilles jambes et parvint enfin à la rejoindre au moment où elle essayait d'escalader le mur de clôture.
Là, dans les ténèbres, commença entre le vieux père et sa fille folle une lutte si violente et si acharnée que la plume se refuse à la décrire dans toute son horreur. Le malheureux bailli essaya de tous les moyens pour ramener Bernardine dans la maison ; mais ni les prières, ni les promesses, ni la violence, rien ne réussissait : dans le transport de safolie furieuseelle étaitplusfortequelui. Une fois même elle renversa le vieillard dans la neige ; mais, quoique la douleur lui arrachât un cri, il n'abandonna pas la lutte, et parvint enfin, avec l'aide de Catherine, à faire rentrer sa fille épuisée dans la maison.
La sueur ruisselait sur son visage, et, lorsqu'il eut contraint la malheureuse à s'asseoir sur un canapé, il tomba lui-même sur une cliaise, haletant, sans haleine, et n'ayant plus la force d'articuler une syllabe.
Bernardine, également harassée de fatigue, le regardait avec des yeux qui lançaient des éclairs, et murmurait de temps en temps :
— Voleur, assassin, bourreau!... Mon enfant! mon enfant !
— 0 Dieu miséricordieux, soyez béni ! s'écriat-elle en se levant tout à coup. Voilà mon enfant, ma petite Rose !
Et elle courut, en poussant des cris de joie, à la rencontre de son mari qui venait de paraître à
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I/lM,rS10N D'( NE MKhE.
la porte de l'appirtoinciil, tenant la poupée de cire dans ses bras.
— Merci, iiuki, mun bon Frédéric, s'écriat elle encore. Ah /je vais vous aimer encore davantage. Mon enfant, ma tille, ma vie!.\li! laissez-moi la serrer sur mon cri'ur, l'embrasser mille fois, le cher anjte!
KUe alla vers le bailli, cl, comme si le retour de la lijîure de cire avait rendu un peu de lumière à son esprit, elle reconnut son père et lui dit :
— Ne pleurez plus, mon chère père, voici lîose souriante et bien portante! Voyez comme elle vous regarde! Mlle est si heureuse de pouvoir embrasser son i.'rand-père. Donnez un baiser à la chère petite créature.
Le vieillard obéit machinalement; il [laraissait profondément abattu, car il laissa immédiatement retomber sa tète sur sa |)oitrine.
— Venez, maintenant, mon père, venez Frédéric, dans ma chambre. 11 fait nuit, n'est-ce pas? ces perlides ravisseurs ont troublé notre Rosette dans son sommeil. 1/enfant est fatiguée et a besoin de fommeil. Ah! maintenant je ne crains plus rien. Vous êtes là tous les deux pour veillei' sur nous et pour nous défendre contre tout danger.
L'avocat et Catherine la suivirent. Le bailli ne bougea pas. P^lle relit le petit lit en toute hâte, y coucha la poupée, chanta quelques mesures d'une berceuse, étendit la couverture blanche par-dessus le lit, puis elle s'écria joyeusement :
— Il dort déjà, le petit ange... Oh! Frédéric, mon bon Frédéric, pardonne/ à une mère sa sollicitude pour son enfant. Laissez-moi épancher ma reconnaissance dans votre cœur. Vous avez sauvé notre pdite Ilose des mains de ses ravisseurs; c'est un bienfait pour lequel je vous bénirai jusqu'à mon dernier soupir!
L'avocat se prêta à ces embrassemenls avec une véritable joie. H s'affligeait bien, à la vérité, de voir qui! la douloureuse épreuve était restée tout à fait infructueuse, puisque la malade se trouvait dans la même situation d'esprit qu'auparavant; mais il l'avait vue mourante : il avait jnesque pleuré sa mort, et maintenant ce coup funeste était détourné d'elle et de lui.
Sentant que les mains et les joues de sa femme étaient glacées, il dit à Catherine de mettre i|uclques bûches dans le feu, et pria IJcrnanline de se mettre an lit. Klle reconnut, sans faire d'oitjeclinn, qn'il a\ait raison, se coucha, se roula dans ses couvertures, jusqu'aux oreilles, et lui souhaita tendrement le bonsoir. .
Kn ce moment on frappa à la porte de la rue. Ce ne pouvait être que le docteur, qui avait jiromis de venir immédiatement.
Frédéric sortit rapidement afin d'aller ouvrir lui-même.
Le docteur l'arrêta dans le vestibule pour lui demander comment se portait la malaile.
— .Moins mal que nous le craigtjions répondit l'avocat. Sa santé ne parait pas avoir soulfert de ces terribles émotions. Depuis que sa poupée lui a été rendue, elle est redevenue calme et elle est allée se coucher.
— Mais sa raison ?
— Toujours également égarée, docteur.
— Celte secousse n'aurait donc produit aucun effet-.'
— Pas le moindre.
Le médecin poussa un soupir de désappointement et secoua la tète.
— Tout serait donc inutile? murmura-l-il.
— Hélas oui, docteur. L'art et la science sont impuissants pour elle. S'il y a encore une lueur d'esjiérance, elle n'est que dans la miséricorde divine.
— Je voudrais voir la malade.
— Soyez certain, docteur, que pour le moment elle n'a pas besoin de vos bons soins. Si elle s'apercevait de votre présence, elle s'effrayerait et s'agiterait de nouveau.
— Vous croyez (|u'aucun danger immédiat ne la menace?
— J'en suis convaincu, docteur. Laissez-la s'endormir paisiblement, cela lui sera si salutaire!
— Fh bien donc, je jugerai demain matin ce qu'il y aura à faire. Je vais souhaiter une bonne nuit au bailli, puis je m'en retourne chez moi, car il est tard, et j'ai moi-même besoin de prendre un peu de repos.
Il entra dans la pièce où se tenait le bailli et vit de loin le vieillaril assis sur une chaise, profondément courbé en avant, comme un homme endormi. Cependant, au bruit des pas qui s'opprochaient, il releva la tète et salua le médecin d'un triste sourire.
— Vous avez l'air indisposé, monsieur le bailli? dit le docteur. Fst-ce <|ue vous ne vous sentez pas bien?
— Ce n'est rien, un excès de fatigue seulement, répondit le vieux magistrat. PiMidant la courte absence t\(\ Frédéiic, j'ai tellement perdu mes forces, que je puis à peine reprendre haleine.
Et alors il leur raconta, à mots entrecoupés et d'une voix affaiblie, la lutte terrible qu'il avait eu à smitenir dans le jardin pour préserver sa lille d'un refroidissement mortel.
— Il faut vous mettre au lit, monsieur le bailli, vous avez besoin de repos.
— Oui, docteur, vous avez raison, j'ai besoin de
L'ILLUSION D'UNE MÈUE.
rjo
repos, je le sens, répondit M. Halscamp en se levant lentement et avec eflort.
— Je m'étais à tout hasard pourvu d'un cordial, dit le docteur, une bonne dose de diascordiuin. Tenez, mon ami, buvez cela; cela vous ranimera et vous fera dormir. Je ne vous tiendrai pas plus longtemps. Jusqu'à demain matin. Je viendrai de très bonne heure savoir comment vous aurez tous passé la nuit après tant d'émotions.
Frédéric l'escorta jusqu'à la porte de la rue qu'il ferma soigneusement, puis il revint auprès de son beau-père, auquel il donna le bras pour l'aider à gravir les marches de l'escalier. Il resta encore un instant dans sa chambre même après que le bailli se fut mit au lit. Les assurances tranquillisantes que lui donnait le vieillard finirent par avoir raison de son inquiétude, et il redescendit au rez-de-chaussée avec l'espoir que lès terribles émotions qui avaient secoué son beau-père et les fatigues excessives qu'il avait eues à supporter n'auraient pas de suites fâcheuses.
Au rez-de-chaussée, il trouva Catherine assise auprès de la table, la tête appuyée sur un oreiller, mais de telle façon cependant qu'elle pouvait voir dans la chambre voisine par la porte entr'ouverte si sa maîtresse reposait paisiblement.
Frédéric essaya de convaincre la vieille femme qu'elle devait aller se couclier, mais il dépensa toute son éloquence eu pure perte : la vieille Catherine voulait veiller sa maîtresse. Elle prétendait qu'elle reposait aussi bien ainsi, la lêle sur un moelleux coussin, que dans son lit; et même, si M. Bakeland voulait veiller lui-même, elle ne renoncerait pas pour cela à la lâche qu'elle s'était imposée et qu'elle considérait comme un devoir rigoureux.
L'avocat s'approcha encore une fois du lit de sa femme, examina les traits de son visage, écouta le bruit de sa respiration, et remarqua avec salisfaction que rien dans son élat ne faisait craindre des complications nouvelles. En lui rapportant la figure de cire qu'elle prenait pour sa fille, il l'avait, comme par enchantement, remise dans l'élat où elle se trouvait avant la funeste expérience imaginée par les trois médecins.
Il pouvait donc aller se coucher, lui aussi. Il remercia encore une fois Catherine de son dévouement, et lui recommanda de venir l'appeler surle-champ s'il survenait quelque chose d'inquiétant.
Puis il monta à sa chambre et se mit au lit.
Pendant la première partie de la nuit, l'avocat ne put goûter aucun repos. Les scènes terribles
qui avaient si profondément et si péniblement frappé son imagination apparaissaient encore devant ses yeux; et la crainte que son vieux beaupère, son bienfaiteur, ne devînt sérieusement malade venait s'y ajouter encore. Plus d'une fois il eut envie de se lever pour s'assurer si le bailli dormait et s'il n'avait besoin de rien; mais la fatigue et la pensée que le bruit de ses pas pourrait l'éveiller inutilement le retinrent.
Enfin il tomba dans un sommeil lourd et agité qui fut interrompu, vers le matin, par un rêve effayant. M. Bakeland se leva, s'habilla, alluma une lampe et descendit.
Dans le salon il trouva Catherine occupée à réparer silencieusement le désordre causé par les tristes événements de la veille. Elle fit un signe de la main pour recommander le silence à son maître.
— Comment va votre pauvre maîtresse ? demanda-t-il à voix basse.
— Madame dort toujours tranquillement, répondit-elle. Elle ne s'est pas encore remuée, et sa respiration est aussi régulière et aussi naturelle que si rien n'était arrivé.
— C'est étonnant, Catherine. Ah! elle doit encore être forte pour pouvoir supporter de telles épreuves... Et n'avez-vous pas entendu, Catherine, si le bailli a sonné ou appelé.
— Non, monsieur, je n'ai entendu que le domestique et la cuisinièrequi se sont levés tantôt pour faire leur besogne.
— Je ne suis pas sans inquiétude quant à M. Halscamp, dit l'avocat en soupirant. Il était si épuisé et si abattu hier soir... Je ne puij calmer ma crainte et je veux aller voir s'il dort.
— Il dort assurément, monsieur; sinon, quelque éloignée que soit sa chambre, j'aurais entendu quelque chose.
— C'est égal, je sens le besoin d'en être convaincu. Ne faites pas de bruit, Catherine, n'interrompez pas le repos bienfaisant de votre maîtresse.
Il reprit sa lampe, entra dans le corridor et monta le grand escalier.
Arrivé devant la porte de son beau-père, il déposa sa lampe à terre, car une veilleuse brûlait à l'intérieur et il ne voulait pas courir le risque d'éveiller le bailli par la clarté trop vive d'une plus grande lumière. Ayant ouvert prudemment la porte, il entra sur la pointe du pied et regarda le vieillard. Les rayons douteux de la veilleuse ne lui permirent pas de voir distinctement son visage; il était couché sur le dos et semblait endormi.
— Dieu soit loué ! murmura-t-il entre les dents, ma crainte n'était pas fondée : il dort.
En prononçant ces paroles il se rapprocha de quelques pas... Tout à coup il s'arrêta, un cri
L'ILLUSION D'UNE MÈKE.
d'elfroi inexprimable s'échappa de sa poitrine et il se mit à trembler sous le coup duii pressentiment tcrrihlf.
La li^'ure du bailli était entièrement décolorée et ses lèvres étaient bleues ; sous ses paupières à demi baissées son œil était singulièrement vitreux et torne.
Frédéric bondit en avant, mit le bras sous la tète de son beaii-père, l'appela par son nom, plara sa main sur sa |>oilrine froide comme la glace, puis recula en poussant un cri rauque et resta immobile les yeux fixés sur le bailli, et tremblant d'épouvante, les clieveux se dressèrent sur sa tète, les battements de son cœur s'arrêtèrent dans sa poitrine oppressée... Il avait devant les yeux un cadavre déjà froid et raide.
— Grand Dieu, est-il possible? s'écria-t-il. Mort! lui, l'homme bon et généreux ! Hélas, hélas! quel malheur affreux pour ma pauvre Dina ! Son père mort!...
11 se laissa lomber sur une chaise en versant un torrent de larmes; mais il ne resta pas longtemps ainsi abattu par la douleur. La cruauté mémo de son sort révolta sa conscience. Il essuya vite ses larmes en secouant vivement la tète et murmura d'un htn désolé :
— .Mon bienfaiteur est mort, mon enfant est enlevée, ma femme est folle ! Ah ! qu'avons-nous fait pour être frappés et martyrisés ainsi? Des plaintes? A quoi sert de se plainiire? Je reste seul sur la terre pour protéger sa fille, sa bien-aimée Bernardine. Je veux puiser dans le sentiment de ce saint devoir d'amour la force de lutter contre le sort impitoyabi»'... Mais, ù ciel, comment la préserver de ce coup terrible ?
Il tomba dans de profondes réflexions; au bout de ()uel(|ue temps il rrul probablement avoir trouvé le moyen qu'il cherchait, car il se leva en sursaut, sortit de la chambre, ferma la porte et descendit l'escalier.
Arrivé près de la vieille servante après qu'elle lui cul appris (\iie sa femme dormait encore tranquillement, il l'invita à le suivre, l'entraîna dans le coin le plus reculé du salon et lui dit d'une voix extraordinairement calme :
— Catherine, vous nous avez toujours assistés avec zèle et fidélité dans nos nombreuses infortunes. MainftMianl [dus que jamais je me vois forcé de fairr appel à votre dévouemrnt et à voire bon courage... Vous ave^ remarqué comtne le bailli semblait abattu et consterné hier soir... la terrible luitf dans la neigf, le froid...
— Ciel, monsieur l»* bailli est-il malade? s'écria la servante.
' — Rassemble/ toule votre force de caractère, Catherine. Votre maîtresse doit ignorer le malheur, elle pourrait en mourir...
— Une attaque d'apoplexie ? Ah ! je le craignais, monsieur.
— C'est pire, encore pire, Catherine.
— Pire? Oh! mon Dieu! Mort?
— Silence, silence, je vous en supplie; madame ne peut rien entendre... Le bailli est mort cette nuit sans souffrances.
La servante cacha sa ligure dans ses mains, comprimant un cri d'effroi et se mit à pleurer à sanglots ; mais Frédéric lui dit avec compassioti :
— Allons, bonne Catherine, surmontez votre douleur, par amour pour votre pauvre maîtresse. Consolez-vous dans la pensée que .M. llalscamp est dans un monde meilleur. Que lui lestail-il à attendre encore sur cette terre, an malheureux père, que douleur et désespoir? Le Seigneur, dans sa bonté, a probablement voulu lui épargner le fond de la coupe iramerliime. D'ailleurs, que peuvent les larmes et les plaintes contre l'inexorable mort? Pour récompenser et honorer l'homme généreux, qui ne nous a fait que du bien à tous les deux, nous devons tout mettre en œuvre afin d'éparj^uer à sa fille le moindre chagrin. Croyez-vous que, parce que je parais calme, mon cœur ne saigne pas? Le sentiment du devoir seul me soutient. l*uisez-y égalenuMit la force nécessaire pour me venir en aide dans cette triste extrémité... Oh! Catherine, ne me faites pas faire en vain appel à votre courage! Sans vous je ne puis détourner le coup mortel qui menace ma pauvre fennne...
— Eh bien, monsieur, je contiens mes larmes, répondit la servante retenant ses sanglots avec violence. Je pleurerai enc(»re, je pleurerai encore beaucoup, mais personne ne le veira. Que dois-je faire?
— Cacher complètement votre douleur en présence de votre maltresse. Causer et sourire comme si rien n'était arrivé. Si elle demande son père nous lui ferons accroire que, à la prière de M. l'abbé, il est parti [tour Vienne, e( (|u'il restera probablement encore lonj^temps en voyage... Cardez la porte de cette chambre fermée, j'en ai une clef. Personne ne peut approcher de ma femme. Veillez bien à cela, (Catherine car aujourd'hui, à la suite du douloureux événement, je serai accablé de besogne... Puis-je avoir confiance en vous? M'avez-vous bien compris?
— Oui, monsieur, soyez tianquille : je me sens capable de tout pour défendre ma pauvre maîtresse contre une si horrible douleur.
— Merci, Calhrrine : je n'oublierai jamais votre dévouement. Fermez la porte du salon derrière moi et faites comme je vous ai dit.
Il entra dans le veslibulc et donna l'ordre à nn domestique qui passait <!<■ faire \enir son camarade et la cuisinière dans le cabinet.
L'ILLUSION D'UNE MÈRE
Une couple de cadavres se balançaient. (Page 43.)
Lorsqu'il les vit réunis autour de lui, il leur fit connaître la mort du bailli, calma leur affliction et leurs plaintes et leur fit comprendre qu'il ne pouvait absolument être fait aucun bruit dans la maison qui pût pénétrer dans la chambre de sa femme. Il promit de les récompenser s'ils exécutaient strictement ses instructions; mais, qu'au contraire il renverrait impitoyablement celui qui n'aurait pas obéi à ses ordres formels.
Après cela il se rendit chez le curé et se concerta avec lui pour régler l'enterrement de façonà ce que, du moins à proximité de la maison du bailli, on n'entendît ni les chants ni le tintement de la sonnette, qui pourraient faire soupçonner à sa pauvre femme ce qui se passait.
Il recommanda également au cirier, qui s'occupait en mêmetemps des cérémonies des funérailles, d'arranger la chambre mortuaire avec le moins de bruit possible.
Puis il retourna à la maison et écrivit de nombreuses lettres pour annoncer la mort de M. Haiscamp à M. l'abbé, à ses parents et à ses amis particuliers.
De temps en temps il quittait son travail pour aller s'informer de Bernardine. Elle était de bonne humeur et ne paraissait plus rien ressentir des violentes émotions qui l'avaient si terriblement fatiguée; oui, on aurait cru qu'elle en avait perdu le souvenir si les paroles joyeusesqui lui échappaient quand elle serrait avec une tendresse ardente la figure de cire contre son cœur n'avaient témoigné qu'elle se réjouissait encore du retour de son enfant.
Une seule fois elle avait demandé son père et Catherine lui avait fait accroire qu'il était parti pour Vienne par ordre de M. l'abbé. La folle avait ajouté foi à cette nouvelle sans montrer de l'étonnement ni de l'inquiétude, et, lorsque Frédéric confirma
L'ILLUSION D'UNE MKRK.
la nouvelle du départ de son père et lui annonça que son ahsoiue pourrait durer assez loii;;t(Mi)ps, ello Iniidigiia un It-j^cr regret, mais parla ccpt'iidanl tout de suite d'autre chose.
Grâce aux précautions prises par l'avocat, sa l'emine ne soupçonna pas (|u'iin nouveau et terrible malheur l'avait Irapitée.
l>es funérailles eurent lieu >ans «inellc vil ou entendit (|uel(iue chose.
A celte occasion, le seigneur abbé était venu lui-même et avait, comme chacun s'y allendait, conféré à M. Hakeland les fonctions de bailli de la seigneurie.
De cette façon aucune modilication n'avait été apportée à la situation. Ln vieillard avait (juitté la terre pour trouver dans le sein de Dieu le lepos ([ue la tombe seule pouvait lui donnei-. Les affaires reprirent, en apparence du moins, leur marche habituelle.
Kn dehors de chez lui, au bailliaire cl dans ses rapports avec les justiciables, le nouveau bailli était aimable et poli; mais il y avait dans son maintien et dans ses paroles quelque chose de froid, de sévère, de réservé (jui n'aurait pas fat une impression favorable sur tout le momie si l'on n'avait pas su que sou sort digne de pitié et sou chagrin continuel en étaient la cause.
Dans son intérieur et près de sa femme, Frédéric Dakeland retrouvait en grande partie sa bonne humeur et sa gaieté. Insensiblement, il se sentit de plus en plus poussé à passer ses moments de loisir dans sa com|)agnie. Depuis la mort du vieux bailli, par compassion et par amour pour elle, non seulement il n'avait pas Cfunballu son idée fixe, mais il avait feint ménu' de croire ce qu'elle croyait. Celte com|daisance rendait la pauvre mère heureuse et .semblait apporter' tant de calme dans sou imagination que .M. Hakeland crut remarquer avec un joyeux élonnemenl (|u'il pénétrait encore (|uel(|ue clarté dans son cerveau dérangé.
En effet, il y eut îles jours où il pouvait causer avec Deniardine presipie comme avec une personne raisonnable. Certes, son indiiïérence |>our tout ce qui ne concernait |ias l'enfant supposé affaiblissait sa mémoire et son attention; mais M. Itakeland, avec une insistance calculée et conforme au but qu'il voulait atteindre, sut éveilbr en elle beaucoup de souvenirs, et alors elle m parlait d'une manière si lucide el si claire pour lui du
moins — cju'à son langage on aurait diflicilement pu deviner sa démence complète.
Gela fit entrer dans le cœur du mari le consolant esp(»ir de la possibilité rie la guérison de sa chère Bernardine et, dans la pensée qu'il pouvait y aidtr par une comlescendance complète, il fei-
gnit de partagei- ses illusions quant à l'enfant supposée; il la prenait sur ses genoux, lui parlait et la caressait.
Ce jeu mensonger lui avait été pénible au commencement; mais petit à petit il commença à y trouver une sorte de jouissance mystérieuse... Et, en elfet, en regardant alienlivcmenl la (igure de cire, il était forcé de reconnaître qu'elle ressembl lit aduïirablement à le petite Rose (pi'il avait perdue, telle (lu'elle devrait être maintenant à l'âge de huit ans... Et ses yeux noirs brillaient comme si une âme rayonnait, et ses petites lèvres roses souriaient; elle semblait le regarder et vouloir lui parler.
Dans ces moments-là le co'ur lui battait, et il se sentait si singulièrement ému, que, surpris de son trouble imcom|iiéli(>nsible, il lendail l'image de cire à sa femme, el souvent môme sortait subitement lie la chambre tremblant de crainte pour sa |)ropre lucidité d'esprit.
Dans tous les cas, l'expérience (jue lui-même pouvait ètic heureux par une illusion passagère lui fit envisager le sort de sa femme avec moins de chagrin et avec plus de patience.
Si, près de sa femme, il vivait dans un monde d'illusions, et pour ainsi dire dans un rêve, dès qu'il sortait de chez elle pour remplir les devoirs de sa charge, il rentiait complètement dans la réalité.
Maintenant qu'il disposait d'une fortune considérable, il lui vint à la pensée (pi'il n'était peutêtre pas raisonnable de renoncer à tous moyens de guérison pour sa femme. Il consulta des médecins renommés de Bruxelles et de Paris; mais il ressortait assez de leurs paroles peu encourageantes qu'ils n'espéraient plus le rélablissemeut de la malade.
Le vieux docteur de Gand avait dit cpie la seule chance de guéri^(u> était le retour de son enfant. M. Hakeland résolut donc, comme dernière l'essource, de reprendre les recherches imterrompues et de ne pas regaider à la dépense pour les faire sur tin»' plus grande échelle. Sa confiance dans la réussite était cependant bien petite ; mais il obéissait en même temps au dé><ir de son (d'ur de père toujours saignant, et il comptait trouver un soulagement dans cet esjioir (|Uid<pie faible qu'il fût.
Il ne pouvait pas travailler lui-même activement k ces recherches; il lui était iinpoBsible de quitter sa femme pendant un seul jour; car, maintenant déjà, elle éiait triste et incpiiète quand les devoirs de sa charge le forçaient d'être absent pendant quelques heures.
Ayant écnl à ce sujet à Garni, à des personnes de sa connaissance, elles lui envoyèrent un homme capable de remplir ses intentions, un
L'ILLUSION D'UiNE MÈRE.
ex-lieutenant de l'ariiiée, qui, blessé par une balle à la main droite, avait (initié le service militaire. C'était nn homme qui connaissait le monde, intrépide, ingénieux et fidèle.
M. Bakeland accepta ses offres de service, lui donna les renseignements nécessaires et lui expliqua ce qu'il attendait de lui. II devait se rendre à Paris pour s'informer de l'endroit où se trouvait actuellement le général et les troupes qui l'àccompagnnient en 1(374, se mettre à leur recherche, questionner consciencieusement la vivandière qui avait prétendu avoir vu l'enfant entre les mains des ravisseurs, faire usage du moindre éclaircissement nouveau, et, au besoin, voyager sans repus et faire tous les eflorls possibles pour retrouver la trace de l'enfant perdu. M. Bakeland l'indemniserait non seulement de tousses frais, quelque élevés qu'ils fussent, mais il lui promit, en cas de réussite, une récompense assez cou'^iilérable pour exciter le zèle de l'homme le plus indolent.
Cette nouvelle et vigoureuse tentative ne produisit cependant aucun fruit. Le messager écrivit presque toutes les semaines le résullat de ses recherches. Ses lettres démontraient bien qu'il était un homme énergique et qu'il remplissait la lâche qui lui était confiée avec une louable activité; souvent même il réjouissait le bailli en lui communiquant des renseignements qui lui faisaient croire qu'il avait, découvert la trace des ravisseurs; mais ils furent chaque fois déçus dans leur attenle.
Après que le messager eut poursuivi pendant toute une année ses voyages et ses reciiercbes, non seulement en Frauce et dans les Pays-Bas, mais en Allemagne et même, sur des avis vagues, en Hongrie, il revint fatigué et désespéré.
Il n'y avait plus rien à faire : le bailli se vit forcé de renoncer à toute nouvelle tentative et d'accepter son triste sort avec résignation.
(domine président de la cour féodale il exerçait une induence illimitée sur les échevins moins instruits qui devaient juger avec lui les rrimes el les délits. Il ne se montrait pas particulièrement sévère pour les rixes, coups et blessures, et autres voies de fait ; mais il était inexorable pour les vols et les vagabondages — délits qui lappelaient probablement l'enlèvenienlde son enfant, — et comme la loi lui permettait dans une certaine mesure d'appliquer les peines arbitrairement, un vol prouvé conduisait infailliblement son auieur au gibet, el le moindre châtiment qui attendait un individu convaincu de vagabondage était au lîioins le touet.
Dans le primipe, des murmures s'élevèrent bien parmi le peuple contre cette sévérité inexo-
rable el peut-être exagérée; mais l'on dut bientôt reconnaître que l'on devait en considérer les suites comme un grand bienfait pour la seigneurie et qu'on devait en remercier le bailli.
Dans le courant de l'aimée 10«3 le roi de France rompit tout à coup la paix qui avait été conclue cinq années auparavant à iNimègue. Son armée occupa la Flandre occidentale, bombarda Audenarde et envahit le Luxembourg. Quoique les environs de Gand n'eussent pas à souffrir de contributions de l'ennemi, la situation menaçante arrêta l'industrie et le commerce dans le plat pays et apporta un grand relâchement dans l'autorité civile. Les suites d'une mauvaise récolte et de la cherté des vivres s'y ajoutèrent encore.
Aux approches de l'hiver on entendit parler journellement de vols et d'attaques nocturnes, voire même de crimes sur la voie publique commis en grand nombre dans les communes environnantes, et qui répandirent partout la terreur. Seule la seiiineurie (jui se trouvait sous le bailliage de M. Bakeland était, pour ainsi dire, exempte de ces méfaits : les coquins et les gens mal intentionnés évitaient cette terre où une surveillance incessante leur laissait peu d'espoir de rester inconnus et où une couple de cadavres se balançaient à la potence pour les avertir du sort qui les attendait.
Le bailli, non content des ressources dont il disposait, augmenta le nombre des serviteurs de la loi et orga lisa en outre une garde de paysans, qui pendant les longues nui s d'hiver parcoui'aif toute la seigneurie,jusque dans ses coins les plus reculés.
Le résultat de ces mesures sévères fut que la seigneurie jouit du repos et de la sécurité tandis que d'autres communes étaient harcelées de méfaits de toute nature, jusqu'à ce qu'enfin le roi d'Espagne, épuisé jiar des guerres répétées, renonça â la lutte et acheta en 1084 une paix de vingt ans par la cession à la France de Luxembourg, Beaumont, Lionvignes el Chimay.
La torche de la guerre était éteinte et chacun attendait avec joie une série d'années calmes et heureuses.
Vers cette époque il se manifesta dans la disposition d'esprit de madame Bakel uid un changement qui inquiéta profondément le bailli. Il avait remarqué nuiammenl que depuis quelques semaines sa femme restait à regariler parfois pendant des heures entières li figure de cire avec une fixité singulière, puis secouait la léte d'un air triste et pensif. Que signifiait cela? Commençait-elle ù chanceler dans son illusion? La connaissance lui revenait-elle ou son esprit s'affaiblissait-il de plus en plus, et était elle mniacée d'une aggravation
LH.Ll'SION D'I NE MKHK.
de son mal? Elle paraissait moins calme, moins heureuse (|u'aii|>aravanl, et cela seul siilïisail pour aflligorel iuquiéli'rprolbnilt'menl M. liakelaud
D'altord il ne put en tirer aucune parole (pii lui fil deviner le molil'de son iiuineur iiiélancoli(|ue, elle ne le connaissait pr(tl)al)leinent pas ellemême alors; mais petit à pelil il vil clairement ce qui assombrissait son esprit. Klle se plaignait parce que la petite Hoso ne j:randissait pas, qu'elle ne voulait pas assez manger, et qu'elle commençait à parler d'une voix si peu claire et si faillie ([u'on ne l'entendait presijue plus. Ilnlin elle prétendit que l'enlant était malade, et exigea qu'on fit a|)|)e|pr le médecin.
Le docteur vint et (it sémillant d'administrer quelques remèiles à la poupée, cerlilianl que la petite Uose guérirait inlaillibliMnent. La pauvre mère ajouta une foi entière à tout ce (ju'il lui dit et l'accalila de romercicnients.
En partant, il informa M. Uakeland qu'il s'était ojiéré une modification surprenante dans l'étal de sa femme. Ces lueurs d'intelligence, quel(|ue faibles qu'elles fussent, élaienl les signes d'un nouveau travail qui se faisait dans son cerveau, et peut-être s'apercevrait-elle bientôt (jue son enfant su|»posée n'était (lu'uue poujiée sans vie. Quelle serait la suite de la perte de son illusion? Conserverait-elle la raison? deviendrait-elle encore plus folle? Il ne pouvait le dire.
Sous prétexte do venir visiter l'enfant malade, il verrait maintenant tous les jours madame Bakeland et pourrait penl-êlre dans quelque temps annoncer au bailli ce qu'il avait à espérer ou à craindre.
Mais la folle, complètement convaincue de la guérison de son enfant par la première assurance du iiiédt;cin, ne monlr;i plus d incpiiélude et sembla tellement retomber dans les mêmes disposition fl'esiiril (|uc précédemment, que le docteur et le bailli virent s'évanouir en même temps leur espoir pl leur crainte.
Lorsque l'époque approclia (jui, de lem|is immémorial, était fixée pour la célébration de la kermesse du village, le bailli demanda à ses échevins s'il ne serait pas opportun de supprimer la foire annuelle qui se tenait précédemment à celte occasion. Son opinion était ((ue les bara- <jues cl les tentes de danseurs de corde>;, prestidigitateurs et bateleurs introduisaient dans la seigneurie une foule de gens corrom|ius et suspects, et (|u'il valait mieux tenir cette popul.ire éloignée.
•Mais les édievins, qui soupronnaieiil bien d'où provenait son antipathie, lui firent observer qu'ils priveraient par une pareille décision tous les habilanls faisant le (dnimercc, boutiquiers, rabaretiers, brassetirs et ;iutres, d'un gain légitime-
ment attendu. Celait la foire annuelle (|ui faisait aflluer les gens des villages environnants. Ils supplièrent le bailli, au nom de leurs subordonnés, de renoncer fi son projet. Ce'ui-ci reconnut dans son for intérieur (|u'il anrail tort de causer au\ liaiiitanls un dommage aussi considérable pour des motifs peut-être tout à fait personnels, et il consentit enlin à ce (|ue la foire eût lieu comme avant la guerre à l'occasion de la kernu'sse, bien décidé pour sa [larl à éviter le lieu où un malheur irréparable l'avail frappé.
JX
C'était le dimanche de la kermesse.
Selon la coutume, la foire annuelle s'était ouverte à l'issue de la grand'messe.
En ce moment, l'air retentissait de l'éclat strident des trompettes, du roulement des tambours et des appels multiples des danseurs de corde, bateleurs et montreurs de merveilles. Toute la population du village et une foule de visileurs des communes voisines fourmillaient dans la prairie du tira l'arbalète; et comme il faisait un magnifique temps d'été, tous se sentaient enirainés à la joie la jilus bruyante.
M. llaki'land, le bailli, était assis près de sa femme dans la chandjre de celle-ci, causait avec elle, caressait la poupée avec un ledoublemenl de tendresse et vantait continuellement la gentillesse de l'enfant supposée, pour détourner ainsi l'attention de la folle des bruits joyeux de la kermesse qui pénétraient jus(|u'à elle comme un bourdonnement continu, avec un retentissement plus fort par instants.
Devinant la nature de ce bruil, liernardine avait, à plusieurs reprises, manifesté le désir de visiter la foire. Avec (|uei plaisir le bailli aurait voulu donner suite aux vœu de la pauvre lolle! Elle vivait si isolée, enfermée comme une prisonnière...; mais elle ne voudrait |ias sortir sans la figure de cire, et (juelle impression la poupée dans ses bras ferait-elle s>ir la foule ? Taire de sa femme l'objet de la curiosité de la multitude? Voir rire et se moquer de sa folie? Il n'y avait pas à y songer. M. Uakeland se vit forcé de détourner son attention de ce désir dangereux, et à la fin il y réussi! si bien, qu'elle semblait avoir oublié complètement la kermesse et la foire.
l'eudant (jue, réjoui de ce résultat, il causait avec elle, il entendit tout à coup un grand bruit de voix dans sa maison, comme si plusieurs |)ersonnes se disputaient, Catherine qui était assise dans la rhambie près dune table, sur un signe (|u'il lui ht, alla voir ce qui se passait.
L'ILLUSION D'UNE MERE
Elle vint lui annoncer qu'un fermier de l'abbaye était dans le corridor et voulait à toute force parler au bailli pour lui dénoncer un vol dont il prétendait avoir été victime.
Cette déclaration fit monter le rouge de l'indignation au front de M. Bakeland. Un vol, dès le premier jour de la kermesse, dans le village où, depuis longtemps, on n'avait plus entendu parler de chose pareille? Son pressentiment était donc fondé : la foire devait amener des gens sans aveu dans le village ! Mais il saurait bien découvrir le coupable et ne manquerait pas de couper le mal dans sa racine. Il y avait encore place au gibet pour faire un exemple qui produirait son effet.
Il se leva avec cette intenlion, fit comprendre à Bernardine que les devoirs de sa charge !e forçaient de la quitter pour quelques moments, sortit de la chambre et fit entrer le fermier dans son cabinet.
L'homme était très agité et parlait sans cesse pour décharger sa colère.
Le bailli s'assit à son pupitre et dit :
— Allons, calmez-vous, Sébastien Groof. De (|noi avez-vous à vous plaindre?
— C'est scandaleux, monsieur le bailli, répondit-il, la seigneurie y perdra sa bonne renommée ! Songez donc, monsieur : je me promène dans la foire; étant tourmenté depuis quelques jours par un rhume de cerveau, je prends de temps en temps une prise de tabac dans ma tabatière d'argent. Je sens ma respiration embarrassée et je veux reprendre ma tabatière : elle avait disparu!... Une magnifique tabatière, cadeau que m'avait fait ma femme à l'occasion de ma fête. Je m'arracherais bien les cheveux de chagrin...
— Vous l'avez peut-être perdue, fit remarquer le bailli.
— Oh! non, monsieur, elle m'a été volée, j'en suis certain.
— Et n'avez-vous pas le moindre soupçon, où, quand et par qui elle vous a été enlevée?
Sébastien Groof ne put donner une réponse précise à cette question. Il avait plus d'une fois parcouru la foire dans loules les directions, à travers la foule qui grouillait et s'était arrêté devant les tentes des danseurs de corde et des escamoteurs,
— N'êtes-vous entré dans aucune de ces tentes, et dans laquelle? lui demanda le bailli.
— Dans trois ou quatre, monsieur. D'abord pour voir un veau à six pattes, qui se trouve au commencement de la foire ; puis dans une tente où une diseuse de bonne aventure bat les cartes pour dévoiler les choses cachées...
— Oh! oh! Sébastien, murmura M. Bakeland. Un homme raisonnable comme vous aller consulter une diseuse de bonne aventure? Comment est-il
possible? Mais vous le faisiez pour rire, n'est-ce pas?
— Notre meilleure vache est malade et dépéril, monsieur; personne ne sait la guérir. Je voulais essayer si la diseuse de bonne aventure n'aurait pas pu me venir eu aide. Si cela ne faisait pas de bien, cela ne pouvait pas faire de mal.
— Et qu'a-t-elle dit?
— Je dois faire prendre à la vache de la bière brune avec beaucoup de poivre et du sel, et si elle supporte ce remède pendant quinze jours, elle sera guérie.
— Oui, et dans quinze jours la rusée commère sera peut-être à cent lieues d'ici, murmura M. Bakeland avec un sourire de compassion. Mais c'est voire affaire, Sébastien. Où avez-vous encore été?
— Dans une tente à côté de celle-là où une espèce de sauvage lève une enclume à bras tendu et jette des enfants au-dessus de sa tête comme s'il jouait à la balle... Et enfin dans une baraque, où l'on montre un nègre noir comme jais, qui mange du tabac et crache du feu.
— Lorsque vous êtes sorti de la dernière de ces tentes ou baraques, aviez-vous encore votre tabatière ?
— Je crois qu'oui, monsieur.
— Croire? vous devez le savoir d'une manière positive.
— Quand je réfléchis bien, j'en suis certain, monsieur.
— Ce serait donc dans la cohue de la foule qu'on vous aurait volé? Ne vous rappelez-vous pas avoir rencontré ou remarqué quelqu'un qui, dans votre opinion, serait capable d'avoir commis un pareil méfait?
— Pour vous dire la vérité, monsieur le bailli, maintenant que vous m'y faites songer, oui, j'ai rencontré quelqu'un de ce genre, qui avait l'air d'un voleur ou pire encore. J'étais au bout de la foire, occupé à regarder des gens qui faisaient danser un ours. Il y avait beaucoup de monde et à certains nmments nous fûmes presque culbutés par ceux qui ne pouvaient pas voir. Je me retournai et j'allais m'emporler; mais la parole expira sur mes lèvres. Derrière moi se trouvait un homme à barbe rousse et à la figure dure, qui me regarda si fixement et si singulièrement dans les yeux, que je frissonnai. C'était un étranger : Ses habits très sales étaient garnis de fourrures; des fourrures en été!
— Ah! ah! s'écria joyeusement M. Bakeland, nous sommes sur la trace du voleur!... Et après cette rencontre vous êtes-vous aperçu de la disparition de votre tabatière?
Le fermier secoua négativement la tête.
L'ILH SION D'UNE MÈRE
— Comim'iir.'' Vous l'avez fiicorc l'uc cii mains après Ci' iiiuiiii'ul-là?
— Encort' au moins doux lieines plus tai d monsieur le bailli.
— Oui"! rappoil peul-il donc y avoir enlre riiomme à la barbe rousse et le vol? muiinura .M. Bakeland avec aigreur. — Mais (ju entfuds-je (le nouveau ilans If corridor V De nouvelles plaintes? N'est-ce pas la voix de Pierre Lanl\lials?l/aurait-on également volé? Ali! nous allons cmipiT coiirl à cela!
Ku prouoni-ant ces paroles, il allait se lever pour appeler le paysan Lanklials; mais deux liummcs entrèrent en même temps dans le cabinet t't se mirent à se |)laindre conlusément (ju'on les avait volés à la l'oire : au premier il mai)(|nait sa belle boite à liibac en cuivre ; l'autre n'en était pas quitte à si bon compte : car, se trouvant devant la l)ontii{ue d'un chapelier et voulant payer un nouveau clia|)eau, il avait trouvé sa poche, (pii contenait plus de dix florins, coniplètefuenl vide.
InJiiiné et Curieux, le bailli commenra<x interroger minutieusement ces i;ens, pour en obtenir des renseignements ({ui pussent le mettre sur la trace des coupables; mais il ne réussit pas mieux avec eux (|u'avec Séliastien (jroof. Kux aussi s'étaient promenés pendant des heures entières dans tous les sens à la foire, s'étaient arrêtés et avaient rejiardé successivement devant toutes les baraques. Dire (piand et à <iuel endroit on les avait volés leur était impossible.
Pendant que .M. Bakeland répétait ces vaines tentatives, le préteur, chef des serviteurs du bailliage, entra dans le cabinet et se mit éi,'alenienl à se plaindre des filouteries qui se conimeltaienl à la loire. Un avait volé, d'après ce (|u'il disait, une bague en argent au vacher iln fermier André, et le garçon était au milieu de la fonle à pleurer un objet extrêmement ()récienx |)oiir lui, comme gage d'une promesse de mariage.
Le bailli renvoya les paysans en leur assurant que l'aiilorilé n'aurait pas de repos avant d'avoir découvert les auteur de ces méfaits. Alors il retourna vers le chef des serviteurs du bailliage et lui dit avec une colère non contenue :
— Eh bien, préleur, que signifie ceci? Notre commune semble élrerhangée en une caverne de voleurs et de liloii>! Vous êtes à six cependant, et l'expérience et riiabilelé ne vous man(|ueiit certainement pas. ConiMieni se lail-il (|ue vous n'avez pas enrore pris un seul dece> seeb rats?
— .Monsieur le bailli, répondit le préteur, nous n'avons pas (|uillé l.i foire pendant un seul instant; nous nous promenons sans cesse dans tous les sens, rh.Mon le son côté, et nous prêtons une attention >i minutieuse à tout ce qui se pa>se,
(inancnn mouvement ne peut nous échapper; mais jus(|u'à présent nous n'avons rien remanjué sur quoi nous puissictns arrêter nos soupçons. C'est vraiment de la sorcellerie.
— Ces vols seraient-ils peut-être commis à l'intérieur des baraques ou des tentes?
— Je l'ai cru aussi, monsieur le bailli.
— Eh bien, vous irez avec deux de vos hommes, en apparence par eurinsité, dans les tentes, et \ vous assisterez aux re[tréseiitations. Tenez-vous j là aux aguets, et épiez surt<iut les escamoteurs et leurs aides, qui, sous un |)réle\le ou l'antre, circulent parmi les spectateurs. Vous remarquerez probablement bientôt (inels sont les liions qui mettent la main dans la poche d'autrni. Si, en effet, vous surprenez un de ces fripons, enchainez-le immédiatement et traînez le en prison. Pas de grài-e : seul, un exemple de sévérité inexorable peut couper le mal dans sa racine et sauver encore la bonne réputation de notre seii;iieurie. Si vous découvrez quchpie chose, venez m'avertir. Je regrette profoiidément de ne pouvoir aller moimême à la foire.. le veux m'en tenir éloigin', du moins aussi longtemps que je puis espérer de votre zèbî et de votre expérience la découverte des voleurs. Vous connaissez le inotd" (|ui me retient. Mettez donc tout en o-uvre, vous et vosxompagnons, pour surprendre les auteurs des méfaits qui m'affligent profondément. Non seulement je vous en serai reconnaissant, mais si vous réussissez, ce dont je ne doute nullement, je vous accorderai à vous et à vos hommes une récompense particulière.
Le préteur quitta le cabinet et M. Bakeland retourna au|)rès de sa femme. Il lAcha de dissimuler sa mauvaise humeur; mais à partir de ce inonient, il fui très distrait. Son ambition avait été d'enteiiilre renommer la sei.mieurie comme une terre exemple dt^ vols; en ce moment celle bonne réputation semblait sérieusement menacée, et qui sait, elb' serait peut-être décidément perdue si on ne paivenaii pas à éioiilfer immédialemenl le mal.
Après «li\ h'^ures du soir, lorsque la loire de re jour fut (lôtiirée et (|uc les serviteurs de la loi eurent fait évacuer la prairie, d'i tira l'arbalêle par le peuple, le préteur vint faire rapport de leur tiavail et de leur recherches.
Ils n'avaient plus entendu parler <le iioiiveaii\ larcins; mais tontes les tentatives faites par eux, pour parvenir à trouver la trace des auteurs des premiers vols, étaient restées sans résultai.
Lorsque le bailli (emi)i.:na son mécontentement sur ce ilermer pfiinl. le prélenr exprima l'opinion que prob.iiilemeiit un seul lilou, étranger à la commune et n'apparleiiaiit même pas aiipersonnel des tentes et des i)arai|nes, avait commis tous |e^ * vols denonrés d.ms un inlerv.dle de deux «ni trois
L'ILLUSION D'UNE MERE
lieiirns. Ce scôlôi-at, scnlanl bien (|ue le cri de ses victimes attirerait l'attention sur lui, s'était hftté de quitter la commune; il n'iHait donc pas étonnant (jne depuis lors les vols eussent complètement cessé, et l'on pouvait être certain que désormais l'on n'en entendrait plus parler. C'était du moins sa façon de penser, sous réserve cependant de l'opinion du bailli.
Le bailli se laissa en (luelque sorte tranquilliser par cette prédiction favorable et remercia le préteur de son zèle... Celui-ci, prêt h prendre congé, se rappela encore une particularité.
— Monsieur le bailli, dit-il, mon aide Jacques m'a donné un renseignement, sans importance peut-être, mais que je crois pourtant devoir vous communiquer. A peu près au centre de la foire se trouve la petite tente d'une diseuse de bonne aventure dont, je ne sais pour quel motif, — les paysans naïfs racontent des merveilles dès maintenant. Le vacher du fermier André est allé vers le soir consulter cette femme pour tâcher, par son intermédiaire, de retrouver sa bague d'argent. Elle lui assura que par sa science occulte elle forcerait le voleur d'apporter la bague entre ses mains; et lundi prochain, dernier jour de la foire, elle la lui rendra contre le payement d'un florin. Quoique la bague ne vaille pas autant, le vacher a accepté sa proposition. Cette femme est une fine mouche ; elle ne tiendra pas sa promesse, mais entre temps on cause beaucoup, et elle attire de nombreux clients.
— Mais si elle tenait parole? murmura M. Bakeland pensif.
— Impossible, monsieur... ou elle devrait connaître le voleur et être sa complice.
— Qui sait? cette femme doit-être surveillée de près, préteui-, et surtout lundi un de vos hommes devra se trouver près de la tente pour saisir la bague entre les mains du vacher si elle la lui rend. Si tout ce passe ainsi, nous apprendrons, par la tireuse de cartes, la vérité concernant le vol, dussions-nous la forcer à parler par des moyens violents... Allez en paix maintenant, préteur, veillez à ce que vos hommes, à tour de rôle, soient de garde pendant la nuit, surtout aux environs de la prairie du tir à l'arbalète.
Le préteur promit la plus grande activité, murmura un salut et quitta la maison du bailli.
M. Bakeland, après s'être assuré que sa femme s'était mise au lit, monta dans sa chambre à coucher, y songea encore longtemps avec mécontentement aux événements de la journée. Il se consola enlîn en espérant que le coquin qui avait commis tous ces vols avait fui la commune après un séjour de quelques heures.
Les trois journées suivantes s'écoulèrent sans
que les gens chargés de la police parvinssent à découvrir les filous, quoique deux vols fussent encore signalés. Un échevin, membre du tribunal, avait constaté à la foire la disparition de sa bourse et une fermière avait perdu une boucle d'oreille eu or.
M. Bakeland en était si peiné qu'il sentait chanceler sa confiance dans le zèle et Ihabileté de sa police, et décida de se rendre lui-même le lendemain à la foire pour juger si ses gens faisaient bien convenablement leur devoir, et, au besoin, pour participer lui-même aux recherches. Il n'allait certainement pas volontiers là où un coup terrible l'avait frappé; mais il n'y avait pas à hésiter : la bonne réputation de la seigneurie exigeait ce sacrifice, et il devait l'accomplir quelque pénible qu'il pût être.
Le soir, lorsqu'il eut souhaité la bonne nuit à sa femme et qu'il se disposait à prendre lui-même du repos, Catherine le suivit jusqu'au milieu de la salle et le pria de bien vouloir l'écouter un instant.
— Monsieur le bailli, dit-elle, vous m'avez autorisée cette après-dînée à aller passer quelques heures avec ma sœur. J'y ai appris quelque chose qui a éveillé en moi un joyeux espoir, et me pousse à faire une tentative que je n'oserais cependant risquer sans votre permission. Ce que je veux vous demander vous semblera peut-être déraisonnable; mais, je vous en prie, monsieur, soyez bon et indulgent...
— Pourquoi ces préliminaires, Catherine ? Parlez hardiment, je ne voudrais pas vous refuser quelque chose.
— Monsieur sait sans doute qu'il y a une tireuse de cartes à la foire.
— En effet, je le sais.
— Oh! monsieur, si vous entendiez les choses merveilleuses que les gens racontent de cette vieille femme! Elle guérit les bêtes et les gens; elle fait retrouver les objets perdus; elle lit sur la figure de celui qui la consulte son âge et son caractère...
— Allons, allons, Catherine, croyez-vous à de pareils enfantillages? ricana le bailli.
— Mais, monsieur, peut-on refuser de croire ce que beaucoup de personnes ont vu de leurs propres yeux? Le jeune porc de Jean Mathis était sur le point de mourir; la diseuse de bonne aventure lui a fait administrer un remède mystérieux; et il n'en avait pas encore pris la moitié qu'il courait à son auge pour manger. 11 en a été de même du fils malade de la grande Mie, la couturière. Celui-ci était au lit depuis huit jours, et maintenant il se promène à la foire, à l'admiration de chacun... Mais le plus incompréhensible de tout, c'est qu'elle peut
I/ILLLÎSION D'UNE .MKIIE.
indiquer les objets perdus, comme mie vraie magicienne... Vous riez, monsieur, el vous ne croyez pas ce quojc dis? C'est la vt'ritt^ pourtant. Le fermier Stevens, — il le conlirmt;ra lui-même, — avait mis de côté, dans un tiroir de son armoire, cinq pièces d'or, pour l'achat d'une vache, cl ne les avait plus retrouvées. Il croyait (pi'elles avaient été volées et alla, à tout hasard, consulter la tireuse de cartes. Elle lui a dit (|u'il devait chercher encore une fois dans son armoire, et qu'il trouverait les |»ièces d'or sous un pa(|uet de linj^e. Et, vraiment, les pièces d'or s'y trouvaient ! Comment cette l'emme peul-elle savoir cela, si elle ne...
— Bah! chère Catherine, tlit le bailli d'un ton d'aimable raillerie, j'ai réellement pitié de votre naïveté. Tous ces faits merveilleux n'existent que dans l'imagination des gens; l'un le raconte à l'autre, chacun y ajoute quelque chose, et d'exagération en exagération, l'événement insigniliant s'accroît et devient un prodige inexplicable. En ce moment je n'ai ni le loisir ni le temps de vous en convaincre. Vous comprenez bien qu'on n'autoriserait pas ces choses antichrétiennes à la foire, si on ne les considérait comme une innocente bouffonnerie... Eles-vous peut-èlre disposée à aller consulter la tireuse de cartes?
— Oui, monsieur, si vous aviez la bonté do me le permettre.
— Je le trouve absurde, Catherine; mais si vous y tenez tant... Sur quoi voulez-vous consulter la devineresse? Avez-vous perdu (juel(|ue chose?
— oh ! monsieur, ne le devinez-vous pas? Si celte femme, qui sait découvrir les choses les plus cachées, pouvait me dire où se trouve maintenant notre pauvre petite Rose?
La figure du bailli prit une expression sérieuse, et il secoua la tète avec mécontentement.
— Comment. Catherine, c'est sur le sort de mon enfant que vous voub^z c(msulter la vieille femme? Je ne puis y consentir. Non seulement c'est une tentative lidicule, désapprouvée el repoiissée par ma conscience; mais la diseuse de bonne aventure ne maïujuera pas de se vanter de ce que le bailli de la seigneurie lui-même l'a consultée ou l'a fait consulter. Je m'exposerais ainsi à être blâmé et raillé |)ar les <rens raisonnables. Renoncez à ce projet absurde.
— Ah ! monsieur, consentez-y; je n'aurai plus de repos aussi longtemps que...
— .Non, non, ninsislez pas, Catherine. Je regrette de devoir vous refuser f|uelquc chose; mais il s'agit ici d'une alTaire qni me c(»ncerne personnellement.
— Je vous en supplie, monsieur.
— Cela ne se peut... Vous, Catherine. (|ui
croyez réellement que cette femme pratique la magie, comment pouvez-vous oublier que la doctrine chrétienne vous défend sévèrement de consulter des devins ou des sorciers.
— Mais pour la petite Hose, |)our la guérison de madame !
— Allons, allons, allez vous coucher, Catherine; demain vous ne songerez plus à ce projet insensé.
Il s'éloigna. La vieille servante le regarda partir en grommelant et avec une larme dans les veux.
Il était environ quatre heures de l'après-dlnéc lorsque le bailli se rendit à la foire, après avoir recommandé sa femme à la vigilance de Catherine.
Pour ne pas éveiller l'attention des étrangers, il s'était efforcé de ne pas se faire distinguer des autres bons liourgeois par ses habits et il avait même laissé sa magnifique canne à pomme d'or à la maison. En outre, le préteur et ses hommes avaient été informés qu'ils ne pouvaient pas s'appro(-her de lui sans être appelés. Il pourrait donc ainsi, indifférent en apparence ou du moins attiré seulement par la curiosité, se promener dans tous les sens et diriger |)artout son œil investigateur.
Il lit un grand détour el sapproclia d'abord des boutiques et des échoppes où étaient étalés toute sorte de bonbons et de jouets d'enfants. Il avançait lentement et échangeait de temps en temps quelques paroles avec les gens du village, tout en jetant cependant à la dérobée des regards autour de lui, de façon qu'aucun étranger ou incoiuiu n'échappât à son atlcnlion.
Enfin il atteignit ainsi la longue rangée des tentes foraines el s'arrêta pendant quelque temps devant chacune d'elles, comme s'il trouvait plaisir à voir et à enteiulre les stupides boulTonneries et les grossières saillies avec les(|uelles les saltimbanques, les paillasses et les montreurs de merveilles tentaient d'attirer les [taysans dans leurs bara(|ues.
Il avait déjà passé, sans avoir rien remarqué de particulier, devant le veau à six pattes, l'ours savant, le nègre qui mangeait des lapins vivants et devant beaucoup d'autres. Il y avait, certes, parmi les propriétaires des baraques et des tentes, des ligures laides et repoussantes, que l'on préférait rencontrer ici (jue dans ui. bois écarté : en apparence, vrai gibier de potence; mais, quoique le bailli surveillAt minutieusement leur manière «le faire, il ne réussit pas à y découvrir quelque chose de suspect. Tous ces gens paraissaient entièrement absorbés par les efforts qu'ils fai-
L'ILLUSION D'UNE MÈHE.
Elle mit sa main dans la sienne. (Page 50.)
saient pour se disputer la clientèle des curieux ^ par des cris et des roulements de tambours ou par des lazzi et des coq-à-l'àne extravagants.
En ce moment, il s'approcha d'une foule compacte, et vit une tente en toile devant laquelle était suspendu un singulier tableau. Il représentait, au milieu d'une mer agitée, une barque montée par une dizaine de matelots, qui paraissaient sauver une femme des eaux. C'était assez étrange ; cette femme avait une chevelare verte et une longue queue de poisson.
Un homme, en costume de marin, la figure brunie, comme s'il avait vécu dans les pays les plus chauds du monde, — sans doute le patron de la tente, — était monté sur une chaise et frappait le tableau à coups redoublés avec une baguette. 11 se mit à raconter, ou plutôt à crier, que dans sa tente on pouvait voir la huitième merveille du monde, une sirène vivante que l'on avait prise
pendant une tempête entre le rocher et l'île Isla dos ladrones (l'île des voleurs) dans la mer déserte de Bornéo. On pouvait l'appeler aussi la vierge de la mer; car, s'il en était de ces habitants de la mer comme de nous, elle pouvait à peine être âgée de dix à douze ans. Elle ne vivait que dans l'eau, elle ne savait pas parler, elle était méchante et essayait de mordre, elle ne mangeait que du poisson et montrait plutôt les instincts d'un animal que d'une créature raisonnable. Elle avait des cheveux verts et une queue de poisson. Il fallait le voir pour le croire... et la vue de cette incompréhensible merveille de la nature ne coûtait que deux sous, deux sous seulement !
Juste en ce moment une dizaine de personnes sortaient de la tente. Elles semblaient étonnées au plus haut point et criaient en levant les mains :
— Incroyable, une vraie sirène ! Elle vit en effet.
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