LII.I.l SIDN D'I NE MKUE
Quel hori ibic monstre ! C'est à vcms donner l:\ chair do poule !
.M. lUikelaiid, dont la ciiriositi'- fut (''vcillt'e par cest'xclamation?, résolut d'aller examiner la sirène. Il pouvait poursuivre le but de sa promenade aussi liien à l'intérieur ([u'à l'exlérieurdela tente.
Il entra donc.
Ce qu'il vit là était réellement surprenant.
A côté d'une -r.uide euve se tenait une fen)me laide et déj,'uenillée, tenant en main un hàloii avec une pointe de fer au bout. Elle paraissait surveiller le monstre marin avec une certaine in- (luiélude. Dans la cuve, au milieu d'une mare d'eau, était assise la singulière ciéalure (|ue le marin appelait une sirène. Pour tout le haut du corps, surtout pour la taille et les mains, elle avait la forme et l'apparence d'une jeune fille (l'une dizaine d'années; mais la lon.i^ue chevelure (|ui couvrait sa tête et ses épaules comme une crinière en désordre était verte comme du varech; ses joues étaient couleur d'orange et bleu d'azur. Elle était assise daus l'eau de telle façon (|u'au moindre mouvement de son corps sa queue couverte d'écaillés IVélillait derrière elle; elle reposait sur ses mains (lu'elle écartait de temps en temps comme pour essayer de nager.
Malheureusement la faible lumière (jui régnait tians la tente ne permettait pas aux spectateurs de voir distinctement la sirène. Tous la regardaient néanmoins bouche béante et avec des battements de cieur. Seul, le bailli hochait la tête en souriant comme pour témoigner qu'il ne se laissait pas tromper par les affirmations téméraires do la femme.
La sirène leva par hasard les yeux vers lui et le regarda avec une (ixité singulière. Il se sentit ému et tendit, par un mouvement involontaire, la main vers elle; elle mit sa main dans la sienne; cependant, au cri furieux poussé par la femme qui la menaçait de son bàt<m, elle la relira immédiatement.
Sans doute pour faire cesser une pareille familiarité entre les assistants et la sirène, la femme annonça qu'elle allait donnera manger au monstre marin ; «-t, en effet, elle prit un petit poisson dans un seau.
La sirène, voyant celte nourriture, se m'A a s'agiter dans sa cuve, en poussant des cris de — Kwaa, kwaa, kwaa, d'un ton si déchirant que les paysans effrayés sentirent im froid de glace parcourir leur épine dorsale.
Pour exciter encore plus la sirène et la faire crier, la femme feignit de la loucher avcr la pointe de fer. La pauvre créalur»' pous-a des cris désespérés qui émurent tout le monde de pilié, même le bailli.
.M. Bakeland, hésitant et triste, quitta la tente. In échevin, qui sortait en même temps ([ue lui, lui dit :
— Qui pourrait croire, monsieur le bailli, si on ne le voyait de ses propres yeux, que Dieu a créé des êtres si étranges? J'avais souvent entendu parler des sirènes, mais j'en avais toujours ri à part moi. Maintenant je ne puis plus douter...
— Vous aussi, fermier Cnris, vous vous Clés laissé duper par cette boullonnerie? répondit ironiquement .M. Bakeland. Ce n'est qu'un trom[)el'œil, assez habilement inventé pour faire gagner quelques sous à ces gens. La sirène est une jeune fille qu'on a coiffé d'une perruque de laine verte et dont on a teint les joues en jaune et en bleu. La cuve se trouve placée sur un bac carré; au milieu il V a un trou circulaire garni en fer-blanc pour maintenir l'eau. Par ce trou, la jeune fille pose ses pieds à terre; sa queue est en toile rembourrée; les écailles y sont peintes visiblement... n'avez-vous donc rien reniar(iué de cette ruse, ami Curls?
— Oui, oui, en elfet, il me semblait bien que ce n'était qu'une bouiïonnerie pour tromper les paysans naïfs, répondit l'échevin en riani, honteux de sa crédulité, et il s'éloigna en murmurant un salut.
Le bailli, absorbé dans ses pensées, continua sa promenade. Le sort de cette malheureuse enfant, (|ui devait faire ainsi la sirène pendant des jouinées entières, et dévorer des poissons crus, lui semblait digne de pitié. La compassion lui fit faire la même question que celle faite par sa pauvre femme, dans une circonstance à peu près analogue... si sa petite Hose était londtée entre les mains de pareilles gens?
Il s'avançait leiilemenl plongé dans de pénibles réflexions, jus(|u'à ce qu'enfin les cris assourdissants d'une voix de géant interrompirent sa rêverie et lui firent lever la tête.
La tente devant laquelle il se trouvait en ce moment lui rappela le motif |tour leipiel il était venu à la foire, et elle attirait d'autant plus son attention, que le fermier Sébastien (iroof — celui à qui on avait volé sa tabatière d'argent — lui en avait |)arlé.
Kn effet, il vil sur les tréteaux en bois, devant la tente, un homme solidement bàli, à la phy.-ionomie grossière et farouche, qui soulevait d'une main un jeune Innurne presqtie adnile et de l'antre une enclume de forgeron. Cet Hercule etail affublé comme un ^uvage. I^e jeune homme portail rajustement multicolore d'un arlequin.
I ne jeune fille de dix à onze ans (|iii avait l'air fatigué ou triste, se tenait les yeux baissés contre la toile de la tente. C était d'elle sans doute que
L'ILLUSION D'UNE MÈRE
Sebastien G roof avait dit que le sauvage jouait avec des enlants comme avec des balles à jouer.
La jeune fille était habillée d'un costume à la fois bizarre et charmant. Sa tète était ornée d'un petit bonnet en velo\irs bleu avec un cercle de perles pareil à une couronne; un corsage de soie emprisonnait sa taille svelte; elle portait, sous une jupe courte, une culotte turque à larges plis et de petits souliers rouges brillaient à ses pieds, le tout tellement couvert de paillettes d'or et tellement reluisant, qu'il était presque impossible de la regarJer sans être ébloui.
On aurait certainement admiré cette jeune fille comme ui.e angélique figure d'enfant, si son visage n'avait pas été aussi brun et aussi cuivré que celui dn sauvage et de l'arlequin.
En ce moment, une voix singulièrement rude cria, avec un accent de doux reproche :
— Ileila! Heila!
Ce devait être le nom de la jeune fille, car elle prit immédiatement une attitude moins abattue.
M. Bakeland, tournant la tête pour voir qui avait interpellé l'enfant, remarqua une vieille femme, dont le visage masculin et profondément ridé était plus brun encore que celui des autres. Elle était presque noire et repoussante de laideur. Ce devait être la diseuse de bonne aventure; car elle se tenait devant une tente plus petite, immédiatement à côté de celle du sauvage et sur laquelle on lisait en grands caractères : Miroir de la vérité. Révélation du passé, du présent et de V avenir.
Colombine s'assit au milieu du tréteau; et le sauvage, qui, dans la pantomime, jouait le rôle du père, lui fil comprendre par gestes que, pendant son absence elle devait travailler activement et l'appeler dès que ce coquin d'Arlequin viendrait l'ennuyer avec ses fadaises.
A peine eut-il disparu qu'Arlequin bondit de derrière la toile, se jeta aux pieds de Colombine, et montra, en se frappant la poitrine, que son cœur le faisait souffrir.
Tout à coup, le sauvage reparut sur la pointe du pied, un gros bâton à la main — long cylindre de toile bourré de paille — et surprenant le pauvre Arlequin dans sa déclaration d'amour, le battit tellement fort sur le dos qu'un nuage de poussière s'éleva de ses habits et que, par ses grimaces surprenantes, il fit éclater parmi les paysans un long éclat de rire.
Colombine, pendant ce temps, élevait les mains suppliantes vers son père couroucé ; et Arlequin, en faisant glisser son pouce sur son index, indiquait qu'il possédait beaucoup d'argent et qu'il voulait épouser Colombine.
A ce moment, le bailli se demanda avec un cer-
tain étonneinent commcmt, en regardant ce spectacle enfantin, il s'était laissé distraire presque complètement du but de sa promenade. Il s'était même rapproché petit à petit, sans s'en apercevoir, si près de l,i tente, qu'il se trouvait au pied de l'escalier qu'on devait gravir pour y entrer. Mais alors il se rappela qu'il avait promis à sa femme et à Catherine qu'il serait rentré avant sept heures et pour voir s'il n'avait pas déjà dépassé l'heure, il tira sa montre d'or.
S'il avait remarqué en cet instant quel singulier regard le sauvage et l'Arlequin échangèrent mystérieusement entre eux et quel œil d'envie ils fixèrent sur le brillant bijou qu'il tenait en main ! Mais cela échappa naturellement à son attention pendant qu'il regardait sa montre et constatait avec satisfaction qu'il avait encore un quart d'heure à perdre. Aujourd'hui il tenterait probablement en vain de découvrir les voleurs; il pourrait cependant continuer ses investigations le lendemain. Rien ne l'empêchait donc de regarder encore pendant quelques instants la joyeuse pantomime d'Arlequin et de Colombine, qui — il ne savait pas pourquoi — lui plaisait beaucoup et exerçait une singulière attraction sur lui.
Celte affreuse mégère pouvait-elle bien être la mère de l'Arlequin et de la charmante jeune fille? Oui, elle était sans aucnn doute la femme du sauvage ; sinon l'enfant aurait-elle obéi si vite à son avertissement?
Toutes ces réflexions traversèrentrapidement le cerveau du bailli. Il avait une espèce de pressentiment d'être ici sur la vraie piste pour découvrir les vols commis; cependant il n'avait pas encore la moindre idée de la façon dont il pourrait réussir.
Il allait s'approcher de latente de la diseuse de bonne aventure pour examiner attentivement cette femme; mais, au même instant, il vit le sauvage prendre la jeune fille et la soulever en l'air ; il le vit successivement jeter l'enfant au-dessus de sa tête,larattrapper de l'autre main comme une balle à jouer, la rejeter en l'air, la faire culbuter et la ressaisir juste au moment où elle allait tomber par terre. Cependant la pauvre enfant devait s'être fait mal, car elle s'éloigna en boitant légèrement et visiblement affligée vers le rideau de la tente. La devineresse menaça le grossier personnage du poing.
Mais celui-ci n'y fit aucune attention, et se mit à annoncer dans un langage baroque — un mélange d'allemand, de néerlandais et de français — que le public allait assister maintenant à la joyeuse pantomime d'Arlequin et de Colombine, après laquelle le spectacle commencerait dans l'intérieur de la tente. Il pourrait y admirer les tours les plus extraordinaires de force surnaturelle, les tours
L'ILLUSION D'INE MKIlE.
d'adresse les plus iocroyables, qui n'avaient jamais été exécutés dans les Pays-I5as; et cela pour la ino(li(iue et dérisoire entrée de trois sous.
rendant (ju'il déhilail cet allécliaiil boniment à ses auditeurs au moyen d'un porte-voix en fer blanc, le jeune hoinmeet la jeune (ille avaient disparu dans l'intérieur de la tente. La jeune lille revint seule tenant une ebaise d'une main et nu tricot de l'autre.
Au bout de (juebine temps cependant, il commença à être ennuyé, parce que le sauvage et son (ils, tout en jouant, tenaient les yeux fixés sur lui avec une attention surprenante. L'idée lui vint de s'en aller, et il s'était déjà à moitié retourné, lorsque le sauvage, lurieu\ de la mauvaise volonté de Colombine, la poussa si violemment (ju'elle roula du liaul de l'escalier et vint tomber au pieds du bailli.
M. Hakeland, (|uoiquil supposât ([ue ces voies de fait faisaient partie de la représentation, se sentit ému de pitié et allait aider la pauvre enfant à se relever; mais tout à coup Arle([uin accourut, en poussant un cri d'effroi et descendit si précipitamment les escaliers pour voler au secours de Colombine que, trébucbant par-dessus la jeune (ille, il se jeta sur le i)ailli et le (it presque tomber à la renverse. Il demanda bumblement pardon... et, sans attendre une réponse, il prit Colombine par la main, la reconduisit sur les tréteaux, et tous deux reprirent leur jeu comme si rien n'était arrivé.
Le bailli, pensif, retourna cbez lui à pas lents. Comment s'étail-il laissé entraîner jusqu'à s'arrêter pendant si lonjrtemps près de ce niais et insignifiant spectacle? L'intérêt que lui inspirait cette jeune fille visiblement opprimée/ N'avait-il pas été retenu plutôt par le violent soupçon (jue ces bobémiens si laids et brûlés du soleil, pourraient bien être les auteurs des vols? Oui, celte idée l'avait d'abord fait arrêter ; cependant, il ne pouvait pas se le dissimuler, il avait bientôt trouvé tant de plaisir à regarder l'innocente patomime, qu'il avait presque complètement oublié la promesse faite à sa femme et à Catherine; mais, Dieu merci, il n'était pas encore sept beuers.
Sous l'empirt' de celte pensée, il voulut encore voir l'benre. Il cbercba en vain de la main le ruban auo.uel était attachée sa montre, se tâta avec impatience et grommela avec stu[>éfa(tion :
— Disparue! .Ma montre a disparu! Ah! maintenant je connais les voleurs!
El posant l'index >ur son front, il murmura :
— Oui, c'est cela! Le sauvage, Arlequin et (>olombine! C'était un jeu bien calculé, chez celle famille d'adroits filous... J'ai tiré ma montre, ils l'ont vue. Le sauvage a poussé Colombine en bas de l'escalier, afin de donner l'occasion à Arl((juin de me bousculer ; el c'est à re moment «pje le coquin
m'a volé ma montre d'une main bien exercée... Mais Colombine? La pauvre enfant aurait-elle participé au méfait? Impossible, elle parait êlre l'innocence même! N'importe, arrêtons toute la famille, d'un seul coup; une instruction plus appronfondie prouvera (|uel est le coupable... Agissons sans délai ; mais avec jtrudence cependant, car, si ces gens rusés pouvaient deviner ce (|ui les attend, ilsferaienl disparaître ma montre. 11 rentra chez lui, appela son domestique André, et lui dit :
— Aile/ à la foire, recherchez-y le préteur, dites-lui tout bas qu'il vienne ici immédiatemetit avec ses hommes. Ne laitei sendjlant de rien, ayez l'air indifférent et ne laissez soupçonner à personne que vous êtes chargé d'un message urgent, l'eu de temps après le dé|)arl du bailli, l'amusante pantomime d'Arlequin el de Colombine était terminée, et les paysans s'étaient précipités en si grand nombre ilans la tente, que, quelques minutes plus tard, il n'y avait plus une seule place tlisponible sur les bancs.
La représentation, telle qu'elle avait été annoncée, commença par les exercices du sauvage, qui, en jouant avec l'enclume et quelques poids de cent kilogrammes, donna vraiment des preuves si surprenantes de sa force herculéenne, que le public, les yeux écar(|uillés et muet de stupéla( tion, regardait bouche béante cet homme merveilleux. Certes, ce spectacle eût été trop sérieux, si, de tem[)s en temps, on n'eut songé à exciter l'hilarité des assistants par quebiues farces.
Arlequin était costumé maintenant en bouffon ou Pierrot; on lui avait blanchi la figure à la craie et [)eint en rouge une bouche qui réunissait ses deux oreilles; il feignait de vouloir imiter tous les tours <|u'exéculait le sauvage; mais ille taisait d'une laçon si stupide et si gauche, qu'il tombait à la renverse, laissait tomber les poids sur ses pieds ou recevait quelques giffies retentissantes de son patron. Ses réponses plaisantes et les grimaces de sa boucht' démesurément grande taisaient rire tellement les paysans, que l'on devait certainement entendre jusqu'au milieu de la foire les éclats bruyants de lenr hilarité.
La représentation s'achevait ainsi à la grande joie des assistants. Les artistes, encouragt's par les applaudissements répétés, faisaient de leur mieux pour s'en rendre dignes.
En ce moment le sauvage se trouvait au milieu de la scène, les genoux |»liés et rhancelanl sur ses jambes pour prouver (|ue, quelque fort qu'il fut, il pouvait à peine .se tenir debout et menaçait de ployer sous le poids écrasanl de son fardeau. En effet, à chacune de >es mains pendaient ijuelques poids de cent kilograrnnie-; jj tenait entre les
L'ILLUSION D'UNE MÈUE.
dents une corde à laquelle était suspendue l'enclume; le pierrot était assis sur ses épaules et Golombine était debout, sur une jambe, l'autre jambe sur sa tête, la trompette à la bouche, comme une Renommée grecque publiant la gloire du merveilleux artiste.
Des applaudissements frénétiques éclatèrent... mais ce bruit approbateur fut tout à coup interrompu par l'apparition, à l'entrée de la tente, du bailli, qui levait la pomme d'or de sa canne audessus du public, pour faire comprendre qu'il réclamait le silence.
— Silence ! Que personne ne bouge ! cria le haut fonctionnaire d'un ton sévère de commandement.
Le sauvage jeta un regard furieux sur le perturbateur de la représentation ; mais il resta cependant immobile, les poids aux mains et l'enclume contre la poitrine.
Le pierrot seul se laissa glisser des épaules de son maître et recula, saisi de frayeur, jusqu'au fond de la tente, contre la toile, où il resta debout en faisant une grimace qui fit encore rire certains spectateurs, malgré la sérieuse impression de l'ordre du bailli.
Pendant ce temps, celui-ci, suivi de près par le préteur, escalada la scène en marchant par-dessus les bornes.
Le sauvage, avec un mouvement de colère, laissa tomber par terre tout ce qui constituait sa charge, et dit, comme un homme indigné par une grave offense :
— Messieurs, je n'ai pas l'honneur de vous connaître. De quel droit venez-vous m'interrompre dans mon travail? Ces braves gens ont payé, et...
— Allons, allons, pas de paroles inutiles, interrompit le bailli. Au nom de la loi, je vous arrête tous comme coupables de vols.
— M'arrêter? s'écria le sauvage en grinçant des dents. Ah! cela ne va pas si facilement.
Il recula de quelques pas, et se campa, les poings fermés, dans la position d'un homme décidé à se défendre énergiquement. Mais le préteur souffla dans un petit sifflet d'étain! la toile de la lente se déchira ou se souleva de deux côtés à la fois et par des ouvertures ainsi faites cinq autres serviteurs de la loi sautèrent sur la scène.
A la vue de ces hommes armés, le sauvage se calma subitement et pria de l'excuser ; il n'avait pas su que c'était l'autorité de la commune qui lui faisait l'honneur de le visiter dans sa tente.
Maintenant il exprimait humblement le désir de connaître ce qu'on mettait à sa charge. Lui et ses enfants devaient être les victimes de la calomnie répandue par des concurrents infâmes ou moins heureux qu'eux.
Le bailli, sans faire attention à ce qu'il disait et tandis que quatre de ses gens surveillaient de près les prisonniers, avait ordonné aux deux autres de faire évacuer la tente; et lorsqu'il eut vu disparaître le dernier des spectateurs, il se tourna vers le sauvage et lui demanda :
— Quel est votre nom? De quel pays êlesvous?
— Je m'appelle Samson Kavandar et je suis né à Cremsir, en Moravie.
— Ce garçon et cette jeune fille sont vos enfants?
— Oui, monsieur; Joachim estné à Amsterdam, et Heila à Andernach, sur le Rhin. Nous sommes d'honnêtes gens qui parcourons le monde pour gagner notre pain amer à la sueur de notre front. Jamais de notre vie nous ne nous sommes rendus coupables de la moindre infraction aux lois. Si monsieur veut écrire au maire de Beaucaire, en France, il apprendra que là, àia grande foire, nous avons même aidé à rechercher toute une bande de filous...
— Assez! Répondez seulement quand on vous adresse la parole, interrompit le bailli.
Et se tournant vers ses gens, il ordonna de faire une visite corporelle sur Simon Kavandar et sur son fils. Ceux-ci semblaient ne rien craindre du tout ni être embarrassés ; ils se prêtèrent volontairement à la visite qui fut complètement infructueuse.
— Samson Kavandar, dit le bailli, depuis l'ouverture de la foire plusieurs vols ont été commis. Entre autres, on a. vidé la poche de quatre personnes, volé une tabatière d'argent, des boucles d'oreilles et une boîte à tabac. En savez-vous quelque chose?
— Certainement, monsieur, j'en ai entendu parler, comme tout le monde.
— Cet après-dîner on a volé, devant votre tente, la montre en or d'un spectateur.
— Devant notre tente, cet après-dîner? murmura le sauvage étonné,
— Préteur, faites approcher le jeune homme... Vous vous appelez Joachim?
— Pour vous servir, monsieur, répondit le pierrot très tranquille.
— Il n'y a pas une demi-heure je me trouvais devant cette tente, et je regardais avec d'autres personnes les bouffonneries d'Arlequin et de Colombine. Lorsque voire sœur fut poussée à bas des tréteaux vous avez feint de venir à son secours et vous êtes tombé contre moi. Vous avez profité de cette bousculade pour me dérober ma montre en or. Ne faites pas tant l'étonné ; je suis certain que vous êtes le voleur, car, quelques instants auparavant, j'avais encore regardé l'heure à ma montre et
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iminéiliatotiit'iit après la cliule »li' Colu:iil»iiie, .-llo avait disparu ili* ma poche.
— Mais, juste cii'l! romiiienl e^l-il possible de m'accuser ainsi il'uii iiK-fail? soupira le jeune hoimne en levant les mains vers le ciel. Je suis innocent comme reniant (jui vient de naître.
— Ainsi, vous refusez de faire la moinilre révélation? Vous ne connaissez rien, aucun de vous deux, de ma montre et des autres objets volés? Rénéchissez bien; un aveu de votre part et la restitution des objets volés adouciraient probablement la sévérité de la loi. Sinon, si l'on vous trouve coupable, la potence sans espoir de grâce.
— Mais, monsieur, pnis-jeilire un mot? demanda le sauvage. Maintenant je me souviens : lorsque Joacliim trébucha par-dessus le corps de sa Sd'ur et tomba sur vous, j ai vu un in lividu suspect, un étranger probablement, car il n'était pas habillé comme des gens du pays et portait en outre une longue barbe rousse. Kb bien, monsieur le bailli, il sauta en avant pour vous soutenir en apparence, mais je remaniuai bien que sa main arrivait justement au ruban de votre m o titre. .N'en doute/ pas; c'est cet étranger ([ui vous a volé.
M. Hakeland hocha la léte avec impatience. Cet étranger à barbe rousse, dont le fermier Sébastien Groof lui avait déjà parlé comme étant soupçonné d'être un filou, lit chanceler sa conviction ; mais il repoussa ses doutes et dit :
— De pareilles histoires ne me tromperont pas. Si vous êtes coupables nous parviendrons à le savoir. Vous ne pouvez pas avoir si bien caché les objets dérobés que nous ne les retrouvions pas.
— Oh! monsieur, visitez tout ici; je l'espère, je l'exige pour la conservation de mon honneur! s'écria le sauvage. S'il le faut, pour prouver tout à fait mon innocence, remuez la terre de cette tente de fond en comble.
— C'est ce que nous allons faire.
— Eh bien ! monsieur, si vous découvrez quelque chose qui témoigne contre nous, pendez-moi au gibet, immédiatement, sans jugement, j'y consens!
Sur l'ordre du bailli trois hommes restèrent pour garder les prisonniers; les autres se mirent à fouiller et à visitt'i tout ce (|ui se trouve sons la tente; ils se glissèrent sous la scène, ils cherchèrent dans tous les coins cl môme dans la terre, aux endroits qui, fraichemcnt fouillés, leur paraissaienf suspects.
M. Bakelaml, pendant cette perquisition, observait la jeune fille qui, la tétc penchée et les mains devant les yeux, se tenait à côté d'un des trois hommes de la loi. Klle restait très tranquille, mais des larmes perlaient entre ses doigts et elle trem blait viMblrmeiil de terreur.
— Monsieurle bailli, dit l'aide, on n'apasencorc
rouillé » ette danseuse. Ces gens-là sucent la manie du vol avec le lait maternel. Qui sait si elle ne cache pas votre montre?
— Non, non, laissez celte enfant en paix, répondit le bailli. Tout en elle respire l'iniKu-eiice... Devoir la vie à de pareils vagabonds peut èlre un malheur, ce n'est cependant pas un crime.
Il \it (|ue Colomhine, afiligée, levait les yeux pour voir celui (|ui avait prononcé de si bonnes paroles pour elle. Lille lui jeta un regard de reconnaissance à travers ses larmes.
S'approchant d'elle, le bailli lui prit la main et lui dit d'une voix douce:
— Vous vous ap|ielez Ileila, n'est ce-pas '' Cessez de pleurer, mon enfant.
— Oh! monsieur, ayez pitié de nous: nous sommes innocents! dit-elle en soupirant.
— Vous? Je le crois, lleila ; mais votre frère, voire père?
— Eux aussi, monsieur; nous sommes tous d'honnêtes gens.
— Soyez tranquille alors; si l'on ne trouve aucune preuve contre eux, ils resteront libres. OnanI à ce qui vous concerne, ma pauvre enfant, il ne vous arrivera pas le moindre mal, j'y veillerai.
La jeune fille balbutia un remerciement loul en regardant le bailli il'un air si doux et si caressant, qu'il en fut ému et se sentil tenté de serrer l'enfant dans ses bras. D résista cependant à cette inexplicable envie.
Dans l'cnlretemps, la nouvelle s'était répandue par toute la foire, avec la rapidité de l'éclair, que le bailli s'était rendu dans la tente du sauvage pour le mettre en état d'arrestation, lui et toute sa famille, comme cou|iables des nombreux vols qui avaient épouvanté depuis quelques jours la population de la conmiune. Chacun était accouru pour voir emmener les filous, el. en ce moment, on entendait de l'intérieur de la tente le bourdonnement sourd de la foule qui se pressait à l'entrée.
Le inéteur et ses aides remonlereiil sur la scène et firent connaître au bailli que leur perquisition, quelque minutieuse qu'elle eiit été, n'avait rien produit qui pnl confirmer les suspicions.
— Vous voyez bien, messieurs, (jue vos soupçons n'ont pas l'aiiparcnce de fondement ! s'écria le sauvage avec un rire de triomphe. Je ne veux cependant pas me plainiire : chacun doit remplir son devoir ici-bas et tout le monde peut se tromper. Si monsieur voulait mainlenant avoir la bonté de me |teiinetlre de continuer mon travail, injustement entravé loul à l'heure ' celle fatale méprise me causera déjft assez de préjudice.
Le bailli haussa les épaules avec doute el paraissait |)rél à abandonner l'affaire. Si certain qu'il
I/ILLUSION D'UNE MÈRE
crût ("'Ire, que sa montre lui avait été dérobée par ' l'arlequin, il ne l'avait cependant pas vu, et il était possible qu'il se trompât... Mais, après avoir réfléchi un instant en lui-même, il dit:
— Préteur, restez ici avec trois de vos hommes pour veiller sur ces gens ; que les antres me suiven t ! Dans quelques minutes je reviens.
Il sortit de la tente et se dirigea directement vers celle plus petite devant laquelle se trouvait la diseuse de bonne aventure, qui, tout à foit indiiïérenle en apparence à ce qui se passait, invitait les paysans qui l'entouraient à venir la consulter sur leur sort futur.
Lorsque le bailli et ses hommes s'approchèrent d'elle, elle leur dit avec le sourire le plus aimable que lui permettait sa figure repoussante :
— Entrez, messieurs, à quoi une pauvre vieille femme comme moi peut-elle devoir l'honneur de votre visite?
— Nous venons vous interroger concernant les vols qui ont été commis à la foire, entre nuire celui d'une montre en or qui a été volée cet après-midi presque devant votre tente.
— Âh! monsieur, vous venez vous égayer de ma prétendue science, répondit la devineresse en riant. Pour de naïfs paysans, je battrais les caries et j'y lirai l'une ou l'autre chose; mais pour vous, noble seigneur bailli, qui êtes un homme instruit et qui savez que je ne me trouverais pas ici comme une mendiante si je savais lire dans le passé et dans l'avenir. . .
— Ne parlez pas tant et répondez-moi d'une manière brève et claire, commanda M. Bakeland. Comment vous appelez -vous?
— Ilawida Kavandar, monsieur.
— Samson, le sauvage d'à côté, est votre mari ï
— Oui, monsieur.
— Et Arlequin et Colombine sont vos enfants?
— Mes enfants légitimes.
— La jeune fille aussi? Est-ce bien vrai?
— Pardonnez-moi, noble seigneur bailli, si votre question me fait sourire. Si la petite Heila est ma tille? Pouvez-vous en douter? N'est-elle pas assez brune de figure pour vous faire deviner à quel race elle appartient?
— En effet, femme; mais n'est-il pas possible en employant certains moyens, de brunir ainsi la figure et les mains d'un enfant ?
— Certainement, monsieur, c'est même très facile pour qui connaît le secret. On le fait avec du curcuma et un peu de noir. C'est singulier, monsieur! Vous croyez donc que notre Heila est teinte?
Et elle éclata de rire, pendant que le bailli regardait par terre en secouant la tête... Cependant
il sortit immédiatement de ses réflexions et grommela avec dépit :
— Ainsi, femme, vous ne savez rien des vols en question ? Absolument rien ?
— Ah! monsieur, quelle demande! Comment saurais-je quelque chose de cela? Je ne quitte pas ma tente de toute la journée.
— Allons, mes hommes, faites votre devoir. Fouillez tout ici et assurez-vous si cette femme ne recèle pas d'objets volés.
La diseuse de bonne aventure, sans attendre (ju'elle y fût invitée, retourna toutes ses poches et les convainquit qu'elle ne cachait rien, du moins dans ses vêtements.
Tout ce qui se trouvait dans la tente fut déplacé, ouvert et fouillé; mais ces recherches furent également vaines. La devineresse, riant joyeusement, parlait avec une si impudente ironie aux serviteurs de la loi, que le bailli se vit forcé de lui imposer silence en la menaçant sévèrement.
Cependant, lorsque les hommes du bailli, piqués au jeu par les railleries de la devineresse, s'approchèrent d'un coin de la tente où une cafe tière fumait sur un petit feu de bois, elle parut moins à l'aise et suivit leurs mouvements d'un regard oblique.
Là non plus on ne découvrit rien... jusqu'au moment où il vint à l'un des serviteurs l'idée d'enlever la cafetière du .feu et de regarder dedans. Entendant, à sa grande surprise, quelque chose qui résonnait, il retourna la cafetière sens dessus dessous : la montre en or du bailli roula par terre avec le café.
Furieux de revoir sa précieuse montre ainsi endommagée et peut-être tout à fait abîmée, le bailli éclata en invectives contre lavieille femme:
— Ah ! voleuse perfide, c'est ainsi que vous traitez le bien des autres ! Empoignez-la, mes garçons, et traînez-la dehors... Elle ira en prison, ainsi que son mari et son fils... Allez, préleur, faites sortir également les autres prisonniers.
— Mais, monsieur, vous n'avez pas le droit de m 'arrêter : je suis une honnête femme ! s'écria la tireuse de cartes.
— Une honnête femme? Vous moquez-vous de la loi? Et cette montre dans votre cafetière?
— Oui, qui l'y a mise? Je ne le sais pas; je ne l'ai jamais vu ni n'en ai jamais entendu parler. Une tourterelle n'est pas plus innocente que moi. Yous voulez que j'aille en prison? Je suis une femme pauvre et faible qui n'opposera pas de résistance...
— Toutes ces ruses sont inutiles, femme. Vous cachiez la montre volée dans votre cafetière; nous avons le corps du délit; à cela il n'y a rien à répliquer.
I/II-LISION D'U.NK MÈRE.
— Rien à répliquer? Et si le monsieur-là avec son salire atail jelô la montre dans la cafetière? l'ourquoi? Je ne le sais pas, mais tout est possible.
— Emmenez celte femme; j'entends vos compagnons avec les autres prisonniers, dit le bailli à ses luimmes.
Lorsque la devineresse fut devant la porte et qu'elle vit là son mari et son flis les mains liées derrière le dos, elle se mil à pleurer de rage et à se plaindre à haute voix de la criante injustice dont elle et sa famille, étaient victimes, prétendait-elle.
Le cortège se mil en marche sous les huées continuelles et les cris de vengeance de la foule.
— Voleurs, scélérats! Pendez-les, rouez-les, les filons! était tout ce que l'on endendait; et les serviteurs avaient beaucoup de peine à éloigner avec leur sabre ceux qui voulaient se jeter sur la devineresse et sur le sauvage, parce qu'ils semblaient se moquer des gens.
Ce qui était étonnant, c'est qu'à ces cris furieux se mêlaient de temps en temps des exclamations de pitié à la vue de la petite Colombine, qui, la lèle penchée, tran(iuille et silencieuse, avançait péniblement à la main de sa mère.
On arriva bientôt à la cur féodale, une espèce de vieux château qui servait en même temps de prison et de siège à la justice.
Le bailli arrêta le cortège et exprima le désir de loger et de faire soigner lleila, pendant l'emprisonnement de ses parents, dans l'hospice des vieillards. Dans tous les cas elle n'y resterait pas longtemps; car, avant l'expiration du temps de la foire, il devait être fait un exemple sévère. Le lendemain tous comparaîtraient devant la cour de justice et entendraient prononcer leur sentence.
Mais, lorsque la diseuse de bonne aventure devina son projet, elle se mit à hurler si piloyaidemenl et à s'arracher les cheveux tellement (jue .M. Bakeland hésita dans sa résolution, surtout parce que la jeune fille paraissait frappée du môme désespoir.
— Oh! monsieur, ayez pitiéd'une pauvre mère! s'écria la devineresse. Ne me séparez pas de mon enfant... lleila, lleila, pourrais-tu m'abandonner dans mon chagrin? Parle, parle, lleila, ce bon monsieur t'écoutera,
La jeune fille leva les mains vers le bailli et le sup[ilia avec des larmes dans les yeux :
— Oh! grâce, grâce, laissez-moi rester près de ma mère!
— Eh bien. >oil! grommela M. l'akeland; mais, prenez garde ; si (|uelqu'un de vous lui fiil du chagrin, il aura à en rendre compte.
— Lui faire du rhagrin, à elle, la lumière de
mon âme? s'écria la vieille femme. Une telle menace à une mère? Les gens de ce pays n'ont-ils donc pas de eieur?
— Oui, femme, mais j'ai bien remarqué que votre mari ne traitait pas doucement la pauvre fille.
— Mon mari! le rustre brutal et colérique, oser la maltraiter en ma présence? Qu'il l'essaie, je lui arrache les yeux!
Mais on la piil par les épaules et ou la conduisit à l'intérieur de la cour féodale.
La prison consistait en une partie des caves de l'édifice. Quoique ce fût sous terre, il y faisait passablement sec, et, pendant l'été, le séjour n'y était pas malsain.
Le bailHilonna l'ordre d'apporter aux prisonniers une bonne quantité de paille fraîche, de l'eau en abondance et à neuf heures un souper convenable.
Les serviteurs furent très étonnés d'une telle sollicitude si extraordinaire; le préteur fut seul à soupçonner qu'un sentiment de compassitm pour la jeune fille en était la cause.
Dans la jtrison, les bras de l'homme sauvage et de son fils furent déliés.
La serrure lâcha sa dent de fer dans la muraille, les verrous grincèrent dans leurs ferrures rouillées, et la prison fut fermée.
Pareils à uncou|)le d'oiseaux prisonniers qu'on enferme dans une cage, Samson kavandar et son fils Joachim se mirent à tourner autour de la cave voûtée qui leur servait de prison. Ils secouèrent la |iorte, éprouvèrent la solidité de la serrure, étendirent les mains au-dessus de leur tôte vers le soupirail par lequel il recevaient le jour, se baissèrent dans tous les coins, et essayèrent vainement de découvrir quebiue chose qui leur donnât (juelque espoir de s'échapper pendant la nuit.
Le sauvage se plaça contre la muraille et fit un signe à son fils. D'un seul bond, celui-ci saula sur les épaules de son père, ce qui lui permettait d'atteindre aux barreaux de fer du soupirail; mais cette examen fui tout à fail d 'courageant.
Le jeune homme se laissa glisser à terre et dit à son père en allemand, afin que, si quelqu'un les écoutait du dehdrs, il ne pût pas comprendre ce fju'ils disaient :
— C'est inutile, mon père; ils sont presque aussi gros que mon bras, et très profondément soudes |)ar la pierre. A (|uel moyen avoir recours?
— .\ quel moyen, .loarhim? D'ici à demain nous av(ms tout le temps de travailler. Ne te souviens-lu pas (ju'à Pailerborn, quand tu n'élais encore qu'un petit garçon, nous avons évité la potence ennous évadant par une ouverture que nous
1/ILLlISION U'IJiNE MÈRE.
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Alors commença une scène violente. (Page 50. j
avions pratiquée dans la muraille?... Malheureusement on m'a enlevé mon poignard.
— On ne m'a rien laissé non plus, mon père.
— Et vous, là-bas, les femmes? grommela le sauvage. Vous êtes là immobiles et calmes sur votre paille comme si notre sort ne vous regardait pas. Aucune de vous deux n'a-t-elle dans sa poche un couteau ou quelque autre instrument en fer ou en acier?
— Rien, répondit la tireuse de cartes ; pour prouver mon innocence, j'ai retourné mes poches devant ces messieurs.
— Et toi, Heila?
— Pas autre chose que ceci, mon père, dit la fillette en lui tendant une assez grande paire de ciseaux.
— Parfait, ils sont en acier! s'écria joyeusement le sauvage. La muraille est vieille et le mortier est probablement rongé par l'humidité. Ah ! ah ! ils
sont peut-être en train de nous fabriquer une belle potence toute neuve; mais les Kavandar n'y sont pas encore suspendus.
D'un mouvement sec et nerveux il fit sauter la vis qui réunissait les deux branches des .ciseaux, et donna une des branches à son fils.
— A l'œuvre maintenant... Cherchons d'abord un endroit où la pierre est tendre; de ce côté-ci, Joachim, le mur joint la rue ou bien un jardin.
Et, avec une hâte fiévreuse et presque joyeuse même, ils se mirent à chercher quelque part une fente, ou à enfoncer la pointe de leurs outils dans les interstices de la pierre; mais toute leur peine fut inutile. Ces caves devaient être probablement les restes d'une construction séculaire qui avait été élevée du temps des Romains, car le ciment était devenu plus dur que la pierre, et les pointes des ciseaux s'y émoussaient comme si on les avait promenées sur des blocs de basalte. Un des ou-