‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 118 sur 225 · I. II.I.ISION DTNE MIiHE · texte numérisé non relu

I. II.I.ISION DTNE MIiHE

— Si vous aimez mieux que nous ne causions plus (iii tout enlre nou«, eh bien, monsieur le porle-clcfs, nous nous taiions, et nous resterons houclie close, sans (aire nn mouvement.

— Je vous le conseille; car. an moindre iniiil (|ue j'entends encore, je vous mets Ions au\ (ers. Tenez-vous pour avertis.

Ku achevant celle menace, il sortit du cachot à pas lents, suivi de ses deux acolytes, et i-everruuilla solidement la porte.

Dans une salle basse du baillia!;e(iue l'on appelait la cour féodale, le bailli était assis devant une larj^e table couverte d'un tapis de drap vert, sur laquelle on voyait deux j^ros livres et une montre d'or.

A sa droite et à sa gauche étaient assis trois échevins, assesseurs. Le grellier, la plume à la main, se tenait prêt à enregistrer les incidents de l'audience.

M. Hakeland était engagé dans une conversation très animée avec deux des échevins. L'un des deux, celui-là même à qui Von avait volé son argent à la foire, était tellement surexcité contre les voleurs jtrésumés, qu'il se montrait disposé à les condamner tous à mort, sans distinction; tout au plus |)ouvait-il consentir à n'infliger aux femmes que la peine du bannissement, bien entendu après (ju'elles auraient subi la marque ou une violente llagellation.

L'autre, moins acharné, était d'avis que dans l'incertitude où l'on se trouvait relativement au véritable auteur du vol, on ne jiouvait appliquer aux deux hommes et à la femme (|ue la peine de la complicité ou du recel. Huant à la jeune fille, qui était encore un enfant, incapable de faire le mal avec discernement, il fallait la mettre en liberté sans la punir.

A la (in, le bailli pen^a avoir réussi à ramener l'un à plus d'indul^'ence, et l'autre h nn sentiment plus raisonné des rosp(»nsabililés; et là-dessus il donna nu |)réteur cl à ses aides, qui se tenaient près de la porte, l'ordre d'amrmer les prisonniers devant le tribunal.

\\ï boul de quebjues minnles l.i l.imille Kavandar fut introduite.

Le sauvage et sa femme s'avanriiinl d'un pas léj^er juMjue près de la table, avec un sourire aussi tranquille et un visage aussi serein que s'ils n'avaient pas l'ombre d'une inquiétude con( crnant l'issue lie Itur affaire, dette altitude surjirenanlc était probablement une comédie étudiée d'avance pour tromper les jujies. Onoj (|u'il en fiit, le jeune

homme, bien qu'aussi rassuré en apparence, montrait plus de réserve; la petite fille seule paraissait affligée et surtout elfrayée.

— .^amsim Kavandar et vous,lIawida, sa femme, souvenez-vous (|ue vous êtes devant vos juges, leur dit le bailli à voix haute. Arrière ! Vous ose/ rire, téméraires? Uespectez la cour de justice.

— 0 mes bons messieurs, répondit la vieille tireuse de cartes, pardonnez-nims. Nous sommes pleins de respect pour le noble et digne tribunal de cette seigneurie. Mais une conscience pure rend le cœur joyeux.

— C'est ce (jue nous allons voir, répliqua le bailli. 'Votre tranquillité feinte, votre assurance de commande ne dureront pas longtemps. Vous, Kavandar, vous persistez sans doute à déclarer que vous ne savez absolument rien au sujet de la montre d'or (|ui est là devant vous comme pièce de conviction? Naturellement, c'est le système de défense que vous avez tous adopté.

— Je nen sais pas plus que l'enfant qui vient de naître, répondit le sauvage.

— Et vous, Joachim Kavandar?

Le jeune homme secoua la lèle en siiine de dénégation.

— Vous niez donc absolument avoir commis le dernier vol?

— Est-ce que j'irais mentir à mon propre détriment, messieurs? Si celle montre qui esl là sur la table est l'objet dont vous parlez, alors je vous aftirme que je la vois pour la première fois.

— Et vous, llawida Kavandar, vous persistez également dans votre première déclaration? Vous n'avez pas d'explications à donner au tribunal, ni sur le vol même, ni sur la manière dont la montre est arrivée dans votre cafetière''

— Aucune; je suis innocente et ne sais rien.

— La montre ne peut cependant pas être tombée du ciel, (il observer un des échevins. Si ce n'est pas vous (jui l'avez jetée dans votre cafetière, alors c'est votre mari ou votre (ils (|ui doit l'avoir fait.

— Que voulez-vous que je vous réponde? murmura llawida en levant les épaules. Je n'en sais pas plus que vous-même, monsieur le juge.

— Vous avez parfaitement ccunbiné votre affaire entre vcms, poursuivit le bailli. Mais n'espérez pas, cependant, (juc vos ruses parviendront à dépister la justice. Une recherche plus minutieuse dans vos deux tentes nous a fourni la preuve évidente (jne c'est votre (ils qui est le vcdeur de la montre, et, de plus, que vous et votre mari vous êtes lesc(Hnplices actifs de son crime. Dans votre tente, derrière le rideau, il y a une espère d'armoire avec deux petites portes fermées. Lorsque les serviteurs de la loi ont ouvert celte armoire

L'ILLUSION D'UNE MÛRE

Gl

dans leur première perquisition, ils y ont trouvé quelque chose... Celte découverte paraît vous confondre? Cela se comprend aisément... Lors de leur seconde perquisition les agents de la police ont découvert qu'il y a, dans la planche formant la paroi postérieure de cette armoire, un trou rond assez grand pour livrer passage au bras d'un homme. Or, précisément devant ce trou ils ont trouvé qu'une fente a été pratiquée dans la toile de votre tente, ainsi que dans la tente de votre mari, et cela si habilement qu'il faut regarder avec aUention pour s'en apercevoir. Sans aucun doute cette double fente vous sert depuis longtemps à commettre de nombreux vols; mais bornons-nous pour le moment à l'affaire de la montre. Voici, clair comme la lumière du jour, comment le vol a été accompli : Joachim Kavandar, lorsqu'il s'est jeté sur moi, non point par mégarde mais de propos délibéré, m'a subtilisé ma montre. Surpris par mon arrivée inattendue dans la tente, il s'est laissé glisser des épaules de son père et a reculé jusque contre la toile de votre tente à vous, Hawida, et là, pendant qu'il faisait toute sorte de grimaces et de contorsions risibles pour détourner l'attention, il a passé son bras par la fente de la toile, et laissé tomber la montre dans votre armoire. Alors, messieurs les échevins, la devineresse a ouvert l'armoire et caché l'objet dans un autre endroit. Mais avertie par l'affluence de la foule de ma présence dans la baraque de son mari, elle a trouvé que la cachette choisie par elle n'était pas assez sûre, et c'est alors qu'elle a jeté la montre dans la cafetière. Celte double fente de la toile des tentes, et l'armoire secrète, nous montrent le chemin que la montre a suivie pour aller échouer dans la cafetière. Eh bien, répondez maintenant, Samson, Hawida et Joachim, qu'avez-vous à direpour votre défense?

Les accusés paraissaient consternés. Aucun d'eux n'articula une parole.

Après un moment de silence, la tireuse de cartes releva tout à coup la tête, et répondit avec un accent de triomphe :

— Ah ! messieurs, cette double fente dans la toile de nos tentes, dissimulée le plus adroitement possible, est tout simplement un secret de notre profession. Lorsque mon mari jongle ou escamote devant le public, c'est par celte ouverture que, pour abuser les spectateurs, nous faisons disparaître et reparaître les objets sans que personne s'en aperçoive.

— Ah! ah! femme, répliqua le bailli, il vous a fallu bien du temps pour trouver cette explication. Elle n'est pas mal imaginée, je le reconnais; malheureusement pour vous, votre mari ne jongle pas et n'escamole pas d'avantage, car

parmi tous les objets que l'on a trouvés dans voire baraque il n'y en a pas un seul qui serve à l'art de l'escamoteur; et, s'il est vrai que votre mari escamote quelquefois, alors il n'escamote que des objets qui ne lui appartiennent point. Toutes ces ruses sont inutiles. La déclaralion de la vérité tout entière peut seule vous épargner les rigueurs de la justice. Nous approchons de la fin de cette audience. Si quelqu'un d'entre vous croit pouvoir faire valoir quelque chose d'autre que des échappatoires mensongères, qu'il se hâte.

Samson Kavandar et son fils regardèrent tour à tour la tireuse de cartes dans le blanc des yeux, comme pour lui demander l'autorisation de parler; mais la réponse fut probablement négative, car ils continuèrent à garder le silence. La vieille femme mit ses mains sur ses yeux. Le spectacle de son désespoir arracha des larmes à Joachim, et fit trembler de frayeur la petite fille.

Les juges ne savaient que penser; les regards étranges que les accusés avaient échangés, et leur attitude faisaient soupçonner qu'ils avaient un aveu sur les lèvres... à moins que tout cela ne fût une comédie.

— Cette découverte vous consterne et vous rend muets? reprit le bailli. Pour la dernière fois je veux vous exhorter à la sincérité. S'il y a réellement un voleur parmi vous, épargnez-nous une sentence injuste et sauvez les innocents par un aveu sincère. Je me tourne vers vous, Hawida Kavandar, qui paraissez avoir l'esprit ouvert, et je vous conjure de préserver, si c'est possible, vousmême, votre mari ou votre fils, d'une peine imméritée et excessive... Vous refusez de parler?

— Ah ! mes bons messieurs, dit la vieille femme en soupirant, qn'exigez-vous de moi ? Une mère peut-elle accuser son enfant?

— Votre fils? Sa culpabilité est suffisamment démontrée.

— Mon fils n'est pas coupable.

— Qui donc, alors?

La tireuse des cartes se tourna vers sa fille en joignant les mains et lui dit :

— Viens, ma chère Heila, surmonte ta honte et ton effroi. Ne laisse pas mourir ton frère innocent. Reconnais ta faute. Tu es encore une enfant; ces bons messieurs auront pitié de toi à cause de ton extrême jeunesse.

Les juges se levèrent surpris et indignés. L'avaient-ils bien entendu ! Ces audacieux et perfides bohémiens voulaient faire passer pour la voleuse cette naïve enfant? Ah ! cette ruse était trop grossière ! Ils exprimèrent leur indignation par un murmure de colère.

— Quoi, s'écria le bailli, vous voudriez charger du méfait celle pauvre enfant? L'horreur

L'ILLlSlOiN D'UNE MÈRE.

d'une jiareille accusation prouve (|ue vous voulez nous abuser par une nouvelle fausselô.

— Ne soyez pas si cruel pour une pauvre et luallieureuse femme, dit Ilawida d'un ton suppliant Knlre mon lils innocent i|ue l'on menace de mort, et ma lille coupable, que son exlrème jeunesse rend excusable, je ne puis bésiler plus liuijjiemps. Mon co'ur de mère sai};ne par la nccessitt' d'un pareil aveu. Mais ileila seule est coupable. Klle a tiré adroitement la montre de la poche du très honorable seigneur bailli, et c'est elle aussi (|ui, à linsu de tout le monde, la laissé tomber dans la cafetière. Ce matin seulement elle nous a révélé ce triste secret. L'enlant est bonne et généreuse; elle aime mieux tout avouer que d'exposer ses parents et son frère à un châtiment immérité. Veuillez l'inlerroger, messieurs, et vous aurez la conviction que cette fois j'ai dit l'exacle vérité.

M. Hakeland secoua la tête d'un air mécontent et chagriné. La seule hypothèse que la pauvre enfant pouvait avoir pris part au vol lui faisait mal au cœur. Cependant il se tourna vers la petite fille et lui demanda :

— lleila Kavandar, pesez bien vos paroles; meniir devant la justice est aussi un crime, il parait incroyable que vous vous soyez rendue coupable du vol dont il s'agit. L'accusation (jue l'on produit contre vous est-elle fondée?... Vous vous taisez et vous pleurez. N'est-ce pas, mon enfant, que vous êtes innocente?

Le sauvage jeta sur sa fdle un regard plein de menaces; sa mère la poussa en avant avec un grondement sourd.

— Voyons, lleila, répondez-nous. Avez-vous volé la montre?

— Oui, oui, je l'ai lait ! sanglota la jeune (ille en fondant en larmes.

— Vous seule?

— Moi seule, moii>ieur. .Mon père, ma mère cl Joarhim n'en savaient rii'u. Miséiicorde, mes bons messieurs; ayez pitié df moi! Je suis inahde...

— Iluis>ier>, apportez un sifgt' à cfttc jeune (ille pour(|u'elh' prenne un peu de repos.

Tandis i|ue l'on exécutait c»:t ordre, undo éche- \ins (lit :

— 11 est visible que cet enfant parle sous le coup des menaces de ses |iarents. Je suis d'avis qu'il est nécessaire de l'interroger seule.

— Je voulais précisément vous le proposer, répondit le bailli.

Il lit un signe et (»rdonna aux serviteurs de la lui de ramener les trois accusés dans leur cachot. Cet ordre parut frapper iTeffroi Samson Kavandar et la di^eiiSv'^ de bonne aventure, et ils se mirent

à geindre comme si on leur faisait une criante injustice. Mais ce fui en vain : on n'écouta point leur protestât ion et on les fit sortir par force de la salle d'audience.

En s'en allant, le sauvage adressa encore une menace à sa (ille dans une langue étrangère absolument inconnue des juges.

— Vous êtes seule avec nous maintenant, lleila, dit le bailli à la [lelite lille. Vous n'avez plus do raisons d'avoir peur; nous avons beaucoup de |)eine à croire que vous soyiez une voleuse. Dans tous les cas, notre plus vif désir est de reconnaître que vous êtes innocente. Parlez donc librement et sincèrement... Non, restez assise, mon enfant. Voyons, dites-moi maintenant qui a consommé le vol de la montre?

— Moi seule, monsieur, balbutia lleila.

— Va vos parents sont d'honnûtes gens? Us n'ont rien su de ce vol, ni des autres qui ont été commis à la foire?

— Uien, monsieur, rien ilu tout.

Les échevins s'enlre-regardèrent et commencèrent à murmurer entre eux d'un air désappointé. La situation devenait fâcheuse et même ridicule pDur eux. Ils éiaient convaincus au fond (|ue Joachim était le voleur de la montre et que ses parents étaient complices du vol, et voilà qu'ils se trouvaient devant un aveu positif, catégorique. Et le véritable cou|)al)!e, il leur était difficile sinon impossible de le frapper à raison île son âge. Le crime allait donc rester impuni? Ouel triste exemple à donner aux villageois, et comme le prestige de la justice allait en souffrir!

Le bailli seul ne perdit pas courage.

— Ainsi, Heila, dit-i', si |)eu croyable (jue cela |)uisse nous paraître, il est cependant vrai que c'est vous qui m'avez volé la montre? Gentille, aimable, naïve et innocente en apparence, et en réalité dépourvue de tout sentiment d'honnêteté! Encore une enfant, et déjà vouée à la honte ! Une voleuse, vtuis, lleila! N'avez-vous donc pas la crainte de Dieu qui e.-^t auxcieux?

La malheureuse jeune fille ne répondit que par des sanglots et se couvrit la fi.:;ure de ses mains. Il y avait dans l'aftliclion et dans l'attiluile de l'enfant i]uel(|ue chose qui inspirait au bailli et à ses assesseurs la conviction île son innocence. Mais par quel moyen en obtenir la preuve?

— Prenez courage, lleila, continua .M. Hakeland, nous ne serons pa.s sévères pour vous; mais vous devez, par des explications claires et précises, nous aider à trouver des circonstances atténuantes. Dites-moi donc comment vous vous y êtes prise pour commettre le vol.

La petite fillc le regarda coiinne m elle ne comprenait pas sa question.

L'ILLUSION DUNE MÈRE

— Je vous demande de quelle manière vous avez commis le vol?

— Comment?... comment jiM'oi commis? -l'ai pris voire montre, monsieur, balbutia Heila.

— Lorsque vous étiez par lerre?

Lorsque j'étais tombée devant vos pieds.

— A ce moment-là même?

— Oui, en ce moment-là.

— Allons donc! vous ne savez pas ce que vous dites, ma pauvre enfant. Vous étiez étendue devant l'escalier de la baraque lorsque votre frère, en se jetant contre moi, me fit reculer de trois ou quatre pas. Je ne me rapprocliai plus de vous. Comment vous aurait-il donc été possible d'atteindre ma montre avec voire main? Expliqueznous un peu cela... Vous vous taisez? Voyons, comment le fait s'est-il passé ? Parlez, je vous l'ordonne.

— Ah! je ne le sais plus, je l'ai oublié, répondit à travers ses sanglots la pauvre pelile dont l'esprit se brouillait par ces questions pressantes.

Un sourire sur les lèvres des écbevins altes'ait qu'ils croyaient avoir déjoué le piège qui leur avait été si habilement tendu par la ruse des bohémiens.

— Donc, Heila Kavandar, reprit le bailli, vous vous étiez emparé de ma montre. Qu'en avez-vous fait alors?... Vous l'avez sans dout3 donnée à votre frère?

— Oui, monsieur, à mon frère.

— De sorte que Joachim a participé au vol?

— Mon, non, pas mon frère.

— Qui, alors? votre père?

— -Hélas, hélas! dit Heila toute perdue ; pas mon père non plus; moi seule.

— Alors, dites-nous franchement ce que vous avez fait de la montre.

— Je suis entrée dans la tente de ma mère, et j'ai jeté la montre dans la cafetière.

— Quand avez-vous fait cela?

— Quand?... Quand?... répéta Heila avec une hésitation visible, avant la pantomime, avant que la représentation commençât à l'intérieur de la baraque.

— Alors vous ne pouviez cependant pas supposer que la justice viendrait faire des perquisitions pour retrouver l'objet volé. Une cafetière dans laquelle il y a du café bouillant est une cachette qu'un voleur émérile même ne choisirait que dans un moment d'urgente nécessité. Mais peu importe; votre mère étail-elle dans sa tente?

— Ma mère?... Non, monsieur.

— Bien sûr ?

— Oh ! très sûr, elle n'y était pas.

— On était-elle donc ?... Mon enfant, mon en-

fant, vous vous fourvoyez, et vous récitez fort mal la leçon qu'on vous a apprise. Il y a des témoins qui attestent que votre mère n'a pas quitté sa tente de tout l'après-midi et elle l'a déclaré également elle-même.

— Oui, oui, s'écria la petite fille au comble de l'agitation; oui, monsieur, ma mère était dans sa tente.

— Que faisait-elle quand vous y êtes entrée?

— Elle faisait le café.

— I']t c'est au même instant que vous avez jeté la montre dans la cafetière ?

La petite fit signe que oui.

— Oui ? Elle l'a donc vue, et par conséquent elle a été complice du vol ? Déjà, par vos réponses irréfléchies, vous avez trahi votre frère : voilà que vous accusez votre mère maintenant !

La petite fille tomba à genoux et tendit les mains vers ses juges.

— Pitié, s'écria-t-elle, pitié, mes bons messieurs, grâce pour mon pauvre frère !

— Ah ! enfin ! Elle avoue que son frère a commis le vol ! s'écria l'un des échevins avec un accent de triomphe.

Heila, comprenant seulement alors l'imprudence du mouvement auquel elle avait cédé, se redressa en poussant un cri de désespoir et se laissa retomber sur sa chaise, où elle s'affaissa, haletant et sanglotant.

Dans ce mouvement convulsif son petit bonnet bleu était tombé par lerre.

Un frémissement étrange secoua le bailli des pieds à la tête, et son regard restait fixé avec une fixité singulière sur la chevelure de la petite bohémienne.

L'échevin, assis à sa droite, lui demanda s'il ne croyait pas que le tribunal était suffisamment éclairé pour passer outre à la délibération; mais M. Bakeland n'avait pas l'air de l'entendre.

Au bout d'un instant cependant il secoua la tête comme pour chasser les pensées qui l'assiégeaient, et il murmura avec une expression de tristesse :

— Chaque fois que celte enfant lève les yeux sur moi, je sens mon cœur ému. C'est un souvenir qui me poursuit... Mais songeons à l'accomplissement de notre devoir.

Après avoir donné à ses appariteurs l'ordre de reconduire la pelile fille auprès de ses parents dans la prison, il se tourna vers ses assesseurs, les échevins, el leur dit :

— Messieurs, je ne sais pas quel est le sentiment de chacun de vous sur cette affaire, mais pour moi il est clairement démontré que nous ne nous sommes pas trompés dans notre première supposition. Cette famille Kavandar n'est pas autre

fii

L'ILLUSION D'L'NE MfiRK.

chose qu'une bande de voleurs à la lire. Honnis i'cnlianl, qui me parait innocente, ils militent proltalilenicnt tous la corde. .Mais comme nous n'avons i!i nous |irononcer (|ne sur un seul l'ait dêterininc, mon avis est cjue nous devons appliquer la loi dans toute sa ri^'ueur au voleur de la montre, c'est-à-dire à Joacliim kavandar. l'our ce qui concerne San)Son KaNamlar et sa femme, ({ui sont évidemment ses complices, je vous laisse le soin de déciilcr quelle peine il convient de leuiinllijier. 11 y a des circonstances atlcnuanles, du moins pour le mari; d'autre pari Ilawida Kavandar est une vieille femme...

— Oui; mais, monsieur le bailli, initcrrumpit un des éclievins, vous demande/ une sentence sévère contre le jeune honune. Est-il bien réellement le voleur de votre montre ! Ma conviction n'est pas complète sur ce point, et ma conscience n'est pas tranquille. Car, si la petite (ille nous avait déclaré la vérité...

— ■ Uli ! vous êtes parfaitement libre dans votre opinion, ami Mathieu, répliqua le bailli; mais croire que lleila Kavandar serait l'auleur du vol, cela me parait absolument impossible. Ces bohémiens rusés avaient bien fait la le^on à leur petite lille. N'avez- vous pas remari|uè qu'en se retirant ils la menaçaient encore ? Et quelle a été l'attitude de Ileila devant nous? Elle se contredisait continuellement. Elle ne savait pas explique connnent elle avait commis le vol. Elle accusait et excusait alternativement ses parents et son frère, t'I elle linil par déclarir qu'elle avait jeté la montre dans la cafetière sans (jue sa mère l'eut vue. Et quand a-l-elle |rtélendu l'avoir fait? Précisément au uniment on sa mère tenait la cafetière à la main. Pour moi, Joacliim est le voleur, j'en suis convaincu, et je ne doute pas <|ue nos collègues ne partagent cette conviction.

— .\bsolumenl, pleinement : il est impossible de conserver le moindre doute à cet égard, allirmèrent les autres échevins.

— Eh bien, alors, je me rallie également à cet avis, dit rr-cbevin .Mathieu, Le jugement pourra donc être rendu à l'unanimité des voix, et cela n'en vaudra que mieux.

Alors ils commencèrent à délibérer sur la peine qu'il y avait lieu d'appliqnei- à chacun des accusés. L'échevin auquel on avait vulé son argent exprima l'avis qu'il fallait pendre les deux hommes, marquer la femme et chasser la petite lie île la seigneurie après l'avoir battue de verges; mais le bailli et les autres échevins n'étaient pas aussi impitoyables, et ils plaidèrent snitonl en faveur ' de l'enfant (pii n'avait pas encore atteint l'âge de raison, et ipii avait l'excu-se du manque de discernement.

Lorsqu'ils furent enfin parvenus à se mettre tous d'accord, le bailli donna l'ordre d'introduire de nouveau les accusés.

Ils II 'axaient pas encore perdu leur assurance; ou du moins ils feignaient d'être pleins de confiance et de tranquillité.

Le bailli leur donna lecture du jugement que la cour féodale avilit prononcé : Joachim Kavandar était condamné à être pendu ; Samson Kavandar était condamné à être marqué à l'épaule; Ilawida Kavandar à être battue de verges. Quant à lleila, elle ne devait ;ubir d'autre peine que le bannissement à perpétuité de la seigneurie, bannissement (jui était également prononcé contre ses parents. L'exécution de la sentence aurait lieu le lendemain à huit heures du matin.

Lorsqu'ils entendirent prononcer cette condamnation sévère, le sauvage se répandit en menaces luribondes, la diseuse de bonne aventure se mit à hurler et à s'arracher les cheveux, Joachim et lleila à pleurer amèrement. .Mais sur un signe du bailli les sergents du bailliage les prirent par le bras et les ramenèrent dans leur prison.

\ll

Le soir était venu.

En plein air, le crépuscule répandait encore ses tlernières lueurs, mais à l'intérieur de la prison du bailliage il faisait déjà nuit noire.

Dans un coin, Ilawida était assise, un de ses bras passé autour du cou de Joachim qui pleurait silencieusement contre la poitrine de sa mère, lleila tenait une des mains de son frère dans les siennes et l'arrosait de ses larmes.

Samson Kavandar était assis un peu plus loin sur la paille du cachot, grognant, maugréant et blasphémant, frappant de son poing la muraille, et donnant tons les signes du plus violent désespoir.

Depuis leur retour dans la prison, le sauvage s'était encore creusé la téti' pendant longtemps pour trouver un moyen de salut, et il avait invité les autres à chercher aussi de leur côté; mais .^ la lin, voyant la complète inutilité de ces efforts, il s'était laissé tomber tout désespéré sur la paille, et il augmentait par .ses cris et |iar ses plaintes l'épouvante de son fils et les angoisses de sa leiiime.

Celle-ci essayait par tons les moyens de consoler Joachim et de lui rendre un peu de courage en lui faisant croire que, comme on n'avait pas |iu prouvi'i positivement s<-i ('nl|)abilité, il y avait encore chance pour lui d'obtenir grâce de la peine de mort.

L'ILLUSION D'UNE MÈRE

Elle étala les caries sur la table. (Page GG.

Pendant quelque temps, Havvida avait reproché à son mari sa lâcheté, et taché de le calmer. Mais le fer rouge sous l'empreinte duquel il croyait déjà entendre grésiller la chair de son épaule lui inspirait une frayeur horrible, et lui faisait presque perdre l'esprit. Mais maintenant elle avait renoncé à ces tentatives infructueuses et elle tenait son fils serré contre son cœur avec une tendresse vraiment maternelle. Hélas! elle ne se le dissimulait pas, la potence allait lui enlever cet enfant tant aimé.

Tout à coup, ils entendireut un cliquetis de clefs.

Joachim frémit, et fit entendre un cri rauque :

— On vient, dit-il, on vient me chercher. Le bourreau est là.

— Mais lion, mon enfant, dit Hawida ; on n'exécute point pendant la nuit. Réjouis-toi, au contraire ; dans notre lameutable situation, chaque

circonstance imprévue est une lueur d'espérance. Tenez-vous tous tranquilles, et ne faites semblant de rien.

La porte s'ouvrit, et le geôlier, accompagné de deux gardes armés, pénétra dans le cachot, tenant une lampe à la main.

— Hawida Kavandar, s'écria-t-il.

— Eh bien, me voici. Que voulez-vous de moi? demanda la diseuse de bonne aventure en faisant un pas en avant.

— D'après les insiructions de M. le bailli, vous allez me suivre immédiatement.

— Où me conduisez-vous?

— Vous l'apprendrez tout à l'heure. Obéissez sans paroles inutiles.

La jeune fille se jeta au cou de sa mère en criant qu'elle ne voulait pas se séparer d'elle. Mais le porle-clefsjui donna l'assurance que, dans une demi-heure, et peut-être m:^me plus tôt,

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