‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 119 sur 225 · I. ILLUSION D'UNE MKRE · texte numérisé non relu

I. ILLUSION D'UNE MKRE

Hnwida Kavandar reviondrail saine ot sauve. Sa niiTe elle-uKMne la pria do se tenir li-aiii|itilie.

— Allons, monsieur Ii' porle-cli-ls, je vous suis, dit la tireuse de caries avec une tranquillité réelle ou rei[ite.

Le cachot fut rt'fermé, ft le geôlier la conduisit an preniier élajje du ltailliai;e, dans une pièce où une grande lampe allumée se trouvaitsur la table.

Près de celte table, se tenait une femme enveoppcf dans lin },'raiid manteau à ca[iuclioii.

— Ilawida Kavandar, dit le geôlier, M. le bailli permet à la personne (|ui est là de causer pendant quebiues instants avec vous. Nous montons la garde dans le corridor, et, lorsque votre entretien aura pris fin, nous vous ramènerons dans votre prison.

Il s'éloigna en rerinaiit la porte derrière lui.

Pendant ce temps, llauida avait jeté à la dérobée un coup d'œil furlif sur la femme (|ui la faisaitsortir si inopinémonl de saprison. Ce n'élait pas une personne d'importance : une vieille paysanne probablement. Que pouvait-elle espérer d'une pareille entrevue?

Elle s'approcha de la table et demanda :

— Vous voulez me parler? Que désirez-vous savoir de moi?

— Femme, vous êtes devineresse et vous savez lire dans les cartes, répondit l'autre. On renomme votre science. Je voudrais vous consulter sur des affaires d'un grande importance. Quoique je ne sois pas riche, je vous récompenserai généreusement.

— (> (jue vous voulez me demander n'a donc point de rap[)ort avec le vol pour lequel on nous à injusleiiient condamnés?

— Non, pas le moindre rappctrt. C'est une tout anire affaire.

— Singulier moment pour venir me consulter! murmura la devineresse d'un air mécontent. Làdes>oiis, dans les souterrains, dans la prison en un mot, j'ai un liis qui doit être pendu demain matin; mon mari attend la marque et moi la flagellation. Croyez-vous que dans une pareille situali(»nje possède assez de clairvoyance et de lucidité d'esprit pour lire dans l'avenir? Ponnjuoi n'étesvous pas venue à la foire?

— Ail! pardonnez-le moi, ma bonne femme. Depuis lundi passé j'avais l'intention d'aller vous voir dans votre baraque; mais mon maître me l'a défendu. Mninlcnant il s'est rendu à mes vives instances; il m'a donné son autorisation.

— Quel est votre maitre? In fermier?

— Non, femme, mon maitre est le bailli.

— Le bailli de cette seigneurie est votre maître? s'écria la devineresse avec une expression de joie qu'elle cherchait vainement à dissimuler.

Ce que cette circonstance [)ouvait avoir d'avan-

tageux i)Our elle ou pour son fils, elle ne s'en rendait pas bien compte, et cependant le cœur lui battait d'une joyeuse espérance.

— Ainsi, répéta-t-clle, l'honorable et digne bailli de celle seigneurie est votre maitre ; et vous oies à son service?

— Je suis sa vieille servante, Catherine Obéis.

— Eh bien, Catherine Obéis, je ferai de mon mieux, par considéralion pour .M. le bailli, pour consulter le sort et lire dans l'avenir. Mais il y a malheureusement un obstacle. Je n'ai pas de cartes.

— J'en ai apporté avec moi à tout hasard, dit Catherine en tendani à la devineresse un jeu de cartes qu'elle tira de sa poche.

— Prenez une chaise, Catherine, dit Ilawida, et asseyez-vous là près de la table.

Elle battit longuement les cartes et, lorsqu'elles furent bien mêlées, elle les étala sur la table dans l'ordre où elles se présentaient, les étudia longtemps sans prononcer une syllabe , puis elle murmura :

— Ce valet de cœur, ce sept de Irèfie... Catherine, vous avez aimé autrefois, et vous avez eu du chagrin. Qui n'a pas aimé au moins une fois en sa vie, n'est-ce pas?

— Mais, ma brave femme, interrompit la vieille servante, je ne viens pas vous consulter sur moimême.

— Pas sur vous-même? et sur qui donc?

— Sur un enfant qui a été autrefois enlevé à ses parents. Nous avons des raisons de croire qu'il vit encore, et je vous supplie de faire appel à toute votre science afin de m'apprendre où il est maintenant?

— Vous êtes mariée on veuve? Pauvre Catherine, et l'on vous a volé votre enfant?

— Non, pas mon enfant à moi; l'enfant de mon maître.

— L'enfant de M. le bailli? murmnia la diseuse de bonne aventure, frémissant de surprise. Oh ! oh ! c'est une affaire impoitanle. ça! Je vais replacer les cartes. Laissez-les moi étuilier et consulter .sans m'interrompre, je vous en |>rie, car le l>lus grand silence est nécessaire.

Elle se pencha sur la table, très profondément absorbée, en apparence, dans la contemplation des cartes; mais en réalité occupée à calculer (juel parti elle pourrait tirer de cet incident, et ce qu'il conviendrait de faire dire aux cartes pour pouvoir arracher au bailli la grâce de .loarliim. «m du moins sa vie.

— Ah! la lumière se lait, s ecria-t-elle enlin d'un air inspiré. Je vois une dame de cœur ijui pleure, qui tremble et tombe en syncope... C'est probablement la mère.

L'ILLUSION D'UNE MÈRE

— Oui, c'est la malheureuse mère, affirma la vieille Catherine.

— A côlé d'elle je vois une figure d'enfant, indécise et vacillante... Je ne puis rien voir encore; est-ce une fille, est-ce un garçon? Nous le saurons tout à l'heure.

— C'est une jeune fille, femme.

— Encore jeune, en tous cas, je le vois bien.

— Onze ans.

— En effet; c'est une jolie petit fille. Ses yeux brillent. On dirait qu'ils sont bruns.

— Noirs, tout à fait noirs, femme.

— Oui, bruns, cela veut dire noirs. Il n'y a pas d'yeux tout à fait noirs, Catherine... Et maintenant je vois très clair; oui, ses yeux sont noirs et elle a les cheveux noirs également.

La vieille servante souriait et frémissait d'espérance et d'angoisse.

— 0 Dieu miséricordieux, soyez béni d'avoir épargné la pauvre enfant. Vous la voyez? elle est donc encore en vie?

— Oui, elle vit.

— Ne pouvez-vous pas voir dans les caries où elle se trouve?

— Tout à l'heure peut-être. Ne me troublez pas dans ma contemplation... Valet de pique, Valet de trèfle. Oh! les vilains hommes, les repoussants personnages ! Ce sont des voleurs d'enfants, ils ont des armes.

— Ce sont des soldats, femme.

— Des soldats! s'écria la tireuse de cartes qui parut frappée d'une sorte d'étonnement subit à ces paroles de la vieille servante. Des soldats? répéta-t-elle encore; c'étaient des soldats, ditesvous, Catherine?... Et de quelle nation étaientils, ces soldats. Étaient-ce des Autrichiens?

— Non.

— Des soldats français, alors?

— Oui.

— Silence, silence, je les vois s'enfuir avec l'enfant. Ils disparaissent dans un bois. Laissezmoi les suivre.

— Oui, c'est cela, suivez-les.

La devineresse resta pendant quelques instants immobile, les yeux fixés sur les cartes, et de temps en temps elle passait sa main sur son front pour éclaircir son ceiveau et rappeler ses idées. Puis, conmie irritée de la résistance qu'elle rencontrait, elle grommela sans cesser de regarder les cartes.

— Ah! es|irit du mal, tu refuses? Tu ne veux pas me déclarer nettement quand l'enfant fut volé ? Il faut que je le sache, pourtant, et je te forcerai bien... Il y a neuf ans, dis-tu? neuf ans, n'est-ce pas ?

— En effet, il y a neuf ans et quelques mois,

interrompit Catherine en poussant un profond soupir. Mais, ô ciel, comment pouvez-vous lire cela .si exactement dans les caries?

— Ceci est la moindre des choses, Catherine. Taisez-vous, je crois que je vais découvrir un secret d'une importance extrême. Le destin lutte contre ma puissance; mais j'appelle à mon aide toute ma science cabalistique et toute ma force de volonté... Non, non, ne me dites plus rien. Les cartes seules doivent tout me révéler; laissez-moi continuer, je triompherai.

Catherine se tint tranquille. Son visage était illuminé par un rayon d'espérance. Quel bonheur! Grâce à elle, l'enfant du bailli pourrait être retrouvée, et peut-être sa pauvre maîtresse guérirail-elle encore de sa folie.

La diseuse de bonne aventure poussa une exclamation de joie, et ouvrit démesurément les yeux en montrant du doigt les cartes.

— Tenez, là, dit-elle, je vois très distinctement la petite fille. Elle ine sourit. Quelle charmante enfant. Elle a les yeux et les cheveux noirs... Mais qu'aperçois-je? La pauvre enfant a-t-elle ou autrefois une brûlure? Cette place chauve sur sa tête ressemble à une étoile. Est-ce une cicatrice? qu'est-ce que cela peut signifier?

— Grand Dieu! vous voyez celte place chauve? s'écria Catherine toute pâle d'étonnement. C'est une marque de naissance, femme; l'enfant est née ainsi.

— La petite fille que j'ai devant les yeux est donc bien l'enfant de votre maître?

— Oui, oui, il n'y a pas de doute; c'est l'enfant de M. le bailli. Ah! Dites-moi maintenant où elle est. Mon maître vous donnera autant d'argent que vous pouvez en désirer.

— De l'argent? pensa Ilawida. Et mon fils qui est condamné à être pendu demain matin ! Ah ! ah ! si j'ai jamais prédit ou prévu la vérité, c'est bien cette fois-ci. Pas un cheveu ne tombera de notre tête ; nous sommes sauvés.

— Bonne femme, dit Catherine avec un accent de supplication, voyez comme je tremble: l'impatience me donne la fièvre. Contentez mon désir, dites-moi où se trouve maintenant la petite Rose.

— La petite Rose? Eu elîel, c'est son nom. Mais pour arracher au destin les révélatious de l'endroit où elle est actuellement, je dois rabattre les cartes et les étaler de nouveau, cela ne dure pas longtemps, soyez tranquille... Voyez, c'est déjà fini. Laissez-moi seulement me recueillir un moment et ne me troublez pas dans mes opérations.

La diseuse de bonne aventure commença bientôt à s'agiter sur sa chaise, à murmurer en ellemême et à frapper sur les cartes avec ses doigts [ comme si elle était réellement engagée dans une

L'ILLUSION D'UNE MKHE.

liilto violi-nle avec ce (ju'elle a|i|ielail le destin. Toul cola n't'tail apparemment ([u'uiie pure comédie, et cependant on voyait de grosses gouttes de sueur perler sur son front.

— Kniin, la victoire me reste! s'écria-t-elle joyeusement. L'ennemi du genre humai i cède devant ma puissance. Je connais maintenant le lieu du st'jour de la petite Ilose.

— Vrai? vrai? Oli! dites-le moi.

— Je ne le puis pas, femnio! Si je vous le taisais connallre, ma désobéissance aux arrêts du destin coùteriiit la vie à l'un de mes propres enfants.

— Hélas! s'écria la vieille servanic avec un profond désespoir, la pauvre Hosette ne nous sera tlonc jamais rendue?

— Cela dépend de certaines circonstances Catherine. Si M. le bailli aime véritablement son enfant, il la reverra encore avant que les hirondelles s'envolent vers d'autres piys.

— Si mon maître aime sou enfant? Mais il donnerait sa fortune entière et la moitié de sa vie pour pouvoir la presser sur son cœur.

— Eh bien, écoutez ce (|ue je vais vous dire. Les cartes m'ont indiqué l'endroit où Rose vit actuellement, et cet endroit m'est parfailemenl connu. Je puis, |iar >in seul mol, faire connallre le moyen de rendre l'enfant à ses parents, car il n'y a à cela aucun empêchement sérieux ; mais le destin me défend sévèrement de révéler ce secret à une autre personne (]n'au père même de l'enfant. Allez trouver votre maître et dites-le lui. S'il n'accorde pas foi à mes paroles, tant pis pour lui, son enfant testera où il est et il n'en a|)prendra plus jamais de nouvelles. Si, au contraire, il veut m'entendre, je suis prêt non seulement à indiquer l'endroit où sa fille se trouve, mais méuje à l'aller cberclier et à la ramener dans ses bras. Et je réponds sur ma tête (|ue je puis accom|ilir celte promesse et que je l'accomidirai.

Catherine fit mine de s'en aller. Mais, avant de sortir elle tendit ses mains jointes vers la devineresse, et lui dit avec un accent d'ardente supplication :

— f)li! |»ar [liliê, dites-moi queb|uc chose de plus afin que mon maître me croie.

— Pas un seul mot, femme. Votre maître doit apprendre le secret de ma bouche; lui, ou jamais personne.

La servante frappa sur la porte, et, lorsqu'on l'eut ouv«rte du dehors, elle dit quebpies mots à voix basse au geôlier et descemlit avec lui l'escalier. Les gardes de police ramenèrent llawida dans son cachot.

A peine se furent-ils retirés en fermant la porte que la devineresse s'écria :

— Victoire, victoire! .Mil mon Joachîm chéri, réjouis- toi, bannis toute crainte, tu ne mourras point... Et vous, Samson, quoique vous ne le méritiez pas, vous ne sentirez pas le fer rouge imprimer sa marque dans votre peau frémissante. .Vucun de nous ne sera touché par la main du bourreau, et c'est moi, par mon adresse, qui accomplirai ce miracle, car vous en seriez incapable, vous, n'est-ce pas, grand propre à rien que vous êtes?

Tous se mirent à l'interroger avec curiosité sur le résultat inespéré qu'elle leur annonçait.

Ils n'osaient s'en rapporter aux assurances (pfelle leur donnait et tâchaient de lui arracher des explications pour dissiper leur doutes. Mais la tireuse de cartes se refusait à toul éclaircissement et finit par dire à Joachim qui la pressait avec le plus d'instance :

— C'est un secret, mon fils, d'où dépend votre vie. Le bailli qui va savoir ijue je suis en possession de ce secret si précieux pour lui peut essayer de me l'arracher par la violence. Oui, qui peut le prévoir? Il a la torture à sa disposition, et il nous soumettrait l'un après l'autre à la terrible épreuve de la question pour nous faire parler. Moi seule je me connais une volonté assez inflexible etune énergie assez grande pour garder ce secret sauveur malgré toutes les souffrances de la torture. Taisezvous donc et laissez-moi tranquille, car joue vous dirai rien. Vous allez voir (|u'on viendra me chercher pour parler au bailli. Ce sera le signe de notre délivrance <à tous... Tenez, (ju'est-ce que je vous disais? Ils sont déjà là.

Et, en effet, le geôlier ouvrit la porte et cria :

— Hawida Kawandar, suivez-moi.

Celte fois personne ne montra ni épouvante ni tristesse. Avec un sourire d'espérance et de bonheur, ils suivirent la devineresse des yeux pendant que le geôlier et ses deux aides l'entraînaient avec eux hors du cachot.

Devant la |)orte du bailliage l'attendait (Catherine qui se mil à marcher à côté d'elle entre les deux gardes de police et lui murmurait joyeusement à l'oreille en traversant la place du marché :

— .Mon maître a ct>nsenti à vous entendre. Il ne croit pas encore à votre science. Ne soyez d<mc pas étonnée si, dans le principe, il ne vous traite j)as avec la ccmsidéralion que vous méritez. Dès que vous savez réellement où est Rose, et que vous avez le pouvoir et la volonté de la lui ramener, il vous donnera autatit d'argent (|ue vous voudrez.

— Je ne lui demanderai pas d'argent, répcmdil llawida entre ses dents. Il me donnera une autre récompense, ou bien je serai muette comme une tanche.

— Il vous accordera tout.

L'ILLUSION D'UNE MKRE.

GO

— Alors, c'est bien, je ne lui demanderai pas davantage.

Elles approchaient de la demeure du bailli.

— Ma bonne femme, dit Catherine, je vous demanderai de l'aire le moins de bruit possible en entrant. La mère de l'enfant dort; nous ne pouvons pas la réveiller.

Les gardes de police escortèrent la diseuse de bonne aventure jusque dans le vestibule de la maison. Catherine leur transmit de la part de son maître l'ordre d'attendre là jusqu'au moment où il faudrait la reconduire dans sa prison. Elle ouvrit une porte latérale, prit Hawida par la main et l'introduisit dans le cabinet où le bailli, assis devant son pupitre, salua leur entrée d'un sourire aigre.

— Cédant aux supplications de ma vieille et fidèle servante, dit-il, j'ai donné l'ordre de vous amener en ma présence. Eh bien, Hawida Kawandar, abrégeons autant que possible. Qu'avezvous à me dire?

— Je désire vous parler sans témoins, monsieur le bailli, répondit-elle.

— Catherine n'est pas de trop ici ; elle pourrait être témoin de toutes vos ruses.

— Qu'on me ramène dans ma prison, je suis muette comme la tombe, grommela la devineresse en faisant un pas vers la porte.

— Ah ! ma bonne femme, je vous en supplie, restez, supplia Catherine en la retenant par le bras. Je m'en vais.

Et, en effet, elle sortit du cabinet et referma la porte derrière elle.

— Eh bien, nous voilà seuls, parlez! dit M. Bakeland d'un ton d'autorité.

— Noble seigneur bailli, répondit Hawida, il y environ neuf ans qu'un enfant vous a été enlevé. Je sais où l'enfant se trouve et je peux vous le faire rendre. Mais vous devez comprendre que, dans la pénible situation où nous nous trouvons, je ne le ferai pas sans exiger une récompense considérable.

M. Bakeland se renversa sur le dossier de sa chaise et dit avec un accent d'ironie :

— Vraiment, Hawida Kawandar, vous me forceriez de vous admirer, si vous faisiez un plus louable usage de la finesse et de la perspicacité de votre esprit. Vous êtes une femme rusée et astucieuse. Pensez-vous que je ne devine pas quelle ingénieuse invention vous avez combinée dans l'espoir d'abuser de ma bonne foi? Ma vieille bonne, — une femme simple et crédule, — est allée vous consulter sur le sort de l'enfant que nous avons perdue. Vous lui avez adroitement fait dire toutes les particularités que vous avez intérêt à connaître, et vous voulez me faire croire que

vous savez où est ma fille. En vérité, je serais par trop naïf.

— Oui, je le sais, monsieur le bailli, et il est en mon pouvoir de vous la faire rendre.

— Naturellement. Le hasard a voulu que vous eussiez précisément sous la main une enfant qui offre assez de ressemblance avec ma fille pour donner une apparence de vérité à votre supercherie; mais, malheureusement pour vous, votre ruse est éventée d'avance. Ne venez pas prétendre que votre Heila est ma fille...

— Mais, monsieur, vous vous méprenez.

— Taisez-vous, et laissez-moi parler. Je veux vous convaincre une fois pour toutes que toutes vos astucieuses tentatives sont complètement inutiles. Mon enfant porte sur la têle une marque de naissance qui la distinguera toujours de tous les autres, et qui ne s'effacera jamais. Eh bien, j'ai vu la tête de Heila découverte, et je l'ai très attentivement examinée pendant qu'elle était devant le tribunal. Par conséquent, — en supposant que je ne fusse pas prévenu et prémuni contre votre artifice, — le piège que vous me tendez ne peut pas réussir.

— Mais, monsieur le bailli, ce n'est pas de mon Heila que je voulais parler, répliqua la devineresse. H s'agit d'un autre enfant.

— Bon, bon. Alors, rien ne peut vous déconcerter, et vous modifiez votre projet sur l'heure? Mais, malheureuse, si je pouvais supposer que vous avez eu la main dans le rapt de mon enfant, ne serais-je pas en droit de vous faire mettre à la question jusqu'à ce que vous m'ayez fait connaître l'endroit où vous ou vos complices auriez laissé ma fille?

— La question? répéta la tireuse de cartes avec un sourire de mépris. Que m'importe la question? Vous ne me connaissez pas, monsieur; sans cela, vous ne chercheriez pas à m'effrayer. La question ne me ferait pas parler, lors même qu'on m'arracherait les membres les uns après les autres. Je vous répète, monsieur le bailli, ([ue je sais où votre enfant, — Rose, votre véritable tille, — se trouve actuellement et que je puis vous la faire rendre. Vous refusez de me croire? Me permettezvous de vous donner les preuves de la vérité de ce que j'avance?

— Je ne veux plus entendre que quelques paroles, puis je donnerai l'ordre de vous reconduire en prison. Cet inutile entretien n'a déjà duré que trop longtemps.

— n y aujourd'hui un peu plus de neuf ans, dit Hawida, que l'armée française fut obligée de quitter la Hollande et, à son retour, après avoir défait l'armée espagnole, elle pilla quelques villages dans cette coiitrée. C'est alors que vctre

1/ILLUSlON D'LNK MÈIIE.

enfant vous fui volée, non poinl par dos soldats, comme voire servante se l'imaj^ine, mais par un lioimiie et une femme. Depuis ce ten)|)s-là j'ai vu cent fuis votre petite Uose et je l'ai souvent serrée dans mes bras; elle est cliarmanle ; elle a de grands yeux noirs, des cheveux mûrs...

— Ta, la, la, assez denlanlillages. C'est ma servante (|ui vous a dit cela.

— I*as toul, monsieur, l'ar exempK', ce n'est pas elle qui m'a parli' la première de la tache de naissance; c'est moi au contraire qui lui en ai décrit la forme, qui est celle d'une étoile à oiii(| rayons.

— Const'queinment vous l'avez lu dans les cartes? llawida Kavandar, vous me faites rire, si peu d'envie que j'en aie.

— Les cartes, monsieur? répéta la diseuse de bonne aventure. Je ne vous parlerai pas de caries à vous, et je conviendrai volontiers que les cartes s<»nt aussi muettes pour moi que |»our les autres.

— Comment, iemme audacieuse, vous voulez donc me faire accroire que c'est vous qui avez volé mon enfant? Mais vous parlez à un juj^e, et un forlail aussi abominable ne serait pas trop sévèrement puni par la mort la plus truelle!

— Calmez-vous, je vous en conjure monsieur le bailli, et veuillez me prêter encore un moment d'attention. Je suis tout à fait étrangère au rapt odieux (jui a déchiré votre cœur paternel cl jamais je n'aurais pu supposer que la petite (ille dont je parle était voire enfanl, si votre vieille Catherine, par ses explications, ne m'avait pas mise sur la trace d'un secret que je ne soupçonnais même pas. Comment il se fait que je sache iles choses qui ne peuveiil èlre ronnuos ([uc des ravisseurs seuls, je vous l'expliquerais, si vous vouliez m'éconler patiemment pendant (pielques minutes encore.

— Parle/! répondit le bailli dont la curiosité commençait à élre excitée.

— i^'esl très simple, monsieur, l'end.int l'été de l'année 1G7G; —oui, 1070, je ne me trompe pas, — nous nous trouvions avec notre baracjue à la foire de .Munster, en Westphalie. l'as loin de la notre il y avait une baraque de danseurs de corde, appartenant comme nous à la nation (pion appelle ici, dans le |»ays, les Payons ou les Kgyptiens. L'homme, dans l'exercice de son métier, je rompit la colonne vertébrale et resta mort sur la jdace. Déjà maladive depuis longtemps, sa pauvre veuve ne pouvait plus procurer tlu pain à ses qualre ou cinq petits enf.mts sans l'assistance des autres (ilsdcHohèmc. Klle nous suivit pendant (pielqiie temps, partout où nous allion>. Mais, à la !n, elle resta étendue sur î-on lit de mort, et déjà l<;s !)ohémiens avaient délibéré entre eux pour savoir qui se chargerait des enfants abandonnés.

.Moi ([ui avais alors une assez nombreuse famille, je ne pouvais pas accepter une nouvelle charge; mais une de mes parentes (|ui n'avait |ias d'enfants voul.iil adopter une petite lille toute- blanche, une enfant trouvée à ce i|u'on disait. La nmurante exjirinia le désir de nous parler. N(ms idiàmes ensemble aniirès de son lit, et là elle nous déclara, avec une luule de détails, que la petite fille à laquelle elle donnait le nom de Nola avait été volée par elle et par son mari dans un village des Pays- Das espagnols, du temps de la retraite des Français de Hollande. Elle attira elle-même notre attention sur la mar(|ue chauve en forme d'étoile que l'enr.inl avait sur la tête. .Ma |)aienle a élevé la pauvre |ielile el l'a diessée à son métier. C'est ainsi que je rencontrais ma parente dans les foires ou ailleurs. El, par bonheur, je sais du elle est maintenant el par consé(juent aussi où est voire enfant. Vous étonnez-vous encore, monsieur le bailli, que je connaisse votre petite Rose, et que je puisse décrire si exaclemnit la tache de naissance qu'elle porte sur le front?

M. Bakeland avait d'abord écoulé avec iiiililféreiice et même avec iMii)atieiice les paroles de la devineres.se. Mais petil à petit un doule s'était élevé dans son esprit et à la lin il avait admis comme étant possible la vérité de ses explications... Son enfant |)ouvait lui élre rendu! Sa pauvre Dernardine pouvait encore guérir de sa folie! Ces pensées l'émouvaient jusqu'au fond de son âme; mais il luttait encore contre une crédulité qui l'ellrayait, parce qu'il y voyait la source des plus cruelles désillusions. Tout cela n'élait-il pas une pure invention, un récit de fantaisie imaginé par la rusée devineresse pour le tromper?

La méfiance reprit le dessus.

— l'cinme, dit- il, si voire déclaration était vraie, et si vous rameniez ma tille dans mes bras, je vous donnerais toul ce que vous voudriez. Voyons, donnez-moi une conviction : dites-moi où est mon enfant... Vous ne répoiiilez pas? Parlez si vous voulez (]ue je vous croie.

— .Monsieur le bailli, vous essayez de m'arracher des reseignements (|ui vous mettraient à même de relrouver votre enfant sans mon intervention. Vous me tenez pour rusée el arlilicieuse ; comment alors pouvez-voiis supposer (\uc je me laisserais .si soltemenl endoctriner? Oui, je suis prête à ramener la petite Itose dans vos bras ; mais, avant tout, il faut que les ccmilitiotis de celte restitution soient iiellemeni el irrévocablemenl déterminées.

— Voire lécoiipense, femme? Des poignées d'or, voilà ce que je vous donnerais si vous pouviez exécuter ce que vous promellez.

— De largent? dit ILnvi.la en ricaianl. Je

L'ILLIi'SION D'UNE xMÈUE.

n'exige pas d'autre argent de vous que la réparalion du dommage ({uenous avonssouiïert par noire arrestation. Cent florins sulïisent amplement pour cela. Mais ce n'est pas là ma principale condition.

— Quoi, alors?

— Mon [ils Joacliim ne sera pas pendu ; mon mari ne sera pas marqué ; moi je ne serai pas battue de verges, et vous nous laisserez aller librement où nous voudrons.

— Mai;!, femme, perdez-vous la tète? répondit le bailli. Je n'ai pas le pouvoir de casser un arrêt de la cour féodale. Ce que vous demandez est tout à fait impossible.

— Est-ce votre dernier mot, monsieur?

— Je ne peux pas vous en répondre d'autre.

— Eh bien, j'ai fini. Qu'on me ramène dans mon cachot.

— Je vous donnerai un trésor.

— Qn'est-ce qu'un trésor pour moi en comparaison de la vie de mon fils?

— La loi a décidé de son sort. Il s'est rendu coupable de vol.

— Oui, monsieur le bailli, il est coupable, et cependant il lui sera fait grâce, ou sinon, père sans entrailles, vous n'entenderez plus jamais dire un mot de votre fille, et vous et sa mère vous descendrez au tombeau sans l'avoir revue... Qu'on me reconduise en prison.

El elle se dirigea résolument vers la porte, bien convaincue sans doute que le bailli ne la laisserait pas aller.

En effet, il la rappela en suppliant.

— Non, non, encore un instant, femme. Par moi-même, je ne puis faire grâce ni à votre fils, ni à votre mari, ni â vous. Le seigneur du village, le supérieur de l'abbaye de Saint-Pierre, àGand,en a seul le pouvoir. Eh bien, conduisez-moi à l'endroit où vous prétendez que ma fille se trouve, et, si vous avez dit la vérité, je me rendrai auprès de l'abbé, et je lui demanderai des lettres de grâce pour vous tous. Il m'accordera celte faveur, n'en doutez pas. Les motifs que je donnerai à l'appui de ma requête sont d'une nature telle qu'ils attendriraient un cœur moins noble et moins généreux que le sien. Si je reconnais mon enfant dans la petite fille que vous me montrerez, alors votre grâce sera infailliblement accordée.

— Demain est le jour fixé, monsieur.

— Je ferai retarder l'exécution de la sentence; cela du moins est en mon pouvoir.

— Et M. le bailli aura-t-il la bonté d'avertir les détenus de ce retard ? ce soir même?

— Tout de suite, en sortant. Partons immédiatement.

— C'est trop loin, monsieur.

— Ce ne peut pas être loin; nous prendrons une

voilure e', s'il le faut, nous voyagerons toulc la nuit.

— Non, non, dit Ilawida, pas denfant avant (|uc je voie mon fils et mon mari en liberté.

Le bailli fixa sur elle des yeux enflammés de colère. Il se sentait dominé par cette misérable femme, et, comme il croyait maintenant à demi à la vérité de ses explications, il était extrêmement impatient d'avoir la preuve qu'elle ne le trompait pas.

— Téméraire ! grommela-t-il, je ne sais pas si je ne ferais pas mieux de soumettre votre mari et votre fils â l'épreuve de la question, pour leur arracher le secret que vous me cachez si obstinément.

— Ils n'en savent rien, monsieur le bailli; la question n'aurait pas d'autre résultat que de vous faire commettre une injustice et une cruauté.

— Ainsi, vous refusez de me conduire auprès de ma fille? Et vous espérez que je vous croirai?

— Voici comment je comprends la chose, monsieur le bailli ; ma parente n'est pas avertie : l'enfant lui vaut beaucoup d'argent, car elle lui en rapporte passablement par son travail. Je dois la décider à me la céder. A cet effet, vous me donnerez une somme d'argent, deux ou trois cents francs, par exemple. Laissez-moi aller en pleine liberté jusqu'à demain soir.

— Vous mettre en liberté? répartit M. Bakeland, vous échapperiez ainsi à la fustigation, et vous ne reviendriez plus...

— Allons donc monsieur! que m'importe d'être battue de verges une fois de plus ou une fois de moins? Je vais faire iine autre proposition: faitesmoi ramener en prison ; faites moi fustiger jusqu'au sang demain matin, moi seule, et laissez-moi ensuite aller trouver ma parente. Alors vous serez convaincu que mon but n'est pas d'échapper à la peine que je suis condamnée à subir.

M. Bakeland murmura entre ses dents quelques mots qu'elle ne comprit pas. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer la hardiesse et la force de caractère de cette femme, et ses doutes étaient presque entièrement dissipés. Il resta un moment plongé dans ses réflexions, puis il lui dit :

— Je consens; un garde de police vous accompagnera partout où vous désirez aller.

— Non, monsieur, pas comme cela. Il faut que j'aille seule, absolument seule. Si je soupçonne que quelqu'un me suit ou m'espionne, je reviens immédiatement, sans terminer l'afl'aire, me reconstituer prisonnière.

— Femme, vous exigez une chose qui peut me mettre dans un grand embarras.

— Refusez, monsieur, vous en êtes libre; mais dans ce cas, je vous l'ai dit, votre enfant reste à jamais perdue pour vous.

L'ILLUSION D'UNE MÈKE.

— Hélas ! vous me faites violence, soupira le bailli: mais je ilois céder devant voire inlle\il)le volonli'... Kl vous reviendrez?... h eu corlainemeut vous reviendrez?

— Demain à dix heures du soir. L'obscurité doit proli'iîer mes démarclu's. Pouniuoi vous méliezvuus encore de moi, n)onsieur le bailli? l'otivezvous douter de la parole d'une iiirre qui a la vie de son fils h sauver?

— Et bien, qu'il en soit l'ail suivant votre voloiit'.

Il sortit de son cabinet et, à la j;rande surprise des gardes de police, il leur donna l'ordre de retourner à leur poste à la cour féodale, la tireuse de cartes devant passer la nuit dans sa maison.

Une même idée surgit dans l'esprit de ces deux hommes. Ils se fij^urèient que le bailli voulait consulter la devineresse sur la maladie de sa femme, et peut-être mettre son savoir à l'éprouve pour laLîuérison de la pauvre mère.

— Femme, vos vœux sont salisl'ails, dit le bailli on rentrant dans son cabinet. Vous pouvez sortir de ma maison on toute liberté, personne ne vous suivra ni ne vous espionnera. Votre fils et voire mari demeureront .-ains et saufs jus(iu'à ce (jiie Je siche délinilivement si vous m'avez Irompé ou si vous m'avez dit la vciilé. Demain, je me rends à danil pour demander les lettres de irràce au vénérable abbé de Saint-Pierre. 11 me les accordera certainement, mais, ne l'oubliez pas, il saura quel motif me pousse à faire auprès de lui cotte démarche, et il me permettra de retenir, cette jîràce et de l'annuler dans le cas où mon enfant ne me serait pas rendu. .Vllez donc et n'épargnez aucune peine pour réussir auprès da votre parente.

— Oui, monsieur, très bien, répondit Ilawida; mais l'argent nécessaire pour racheter votre enfant à sa mère adoplive?

— Je l'oubliais, feiiimc. Atlendez-moi un moment, ce ne sera pas long.

11 revint peu après et remit à la tireuse de caries un sac de toile gonflé d'argent, en lui disant avec une émotion profonde :

— Vous avez dit deux ou lroi< cents llorins, n'esl-il pas vrai ?

— Oui monsieur.

— Et bien en voilà «inq cents.

— Cinq cents!

— Oui, il ne faut pas que vous soyez empêchée de réussir faute df ([uelquos misérables centaines de florins.

— Je réussirai, monsieur.

— Ah ! s'il pouvait étro vrai <|ue vous me rameniez ma pauvre fille !

— Je vous la ramènerai, je vous le jure.

— Vous me trompez peut-être ?

— Vous tromper monsieur?

— Mais non, il y a quehiue chose en moi qui me dit que je peux croire à voire sincérité.

— Oui ! oui, monsieur le bailli.

— Allez donc, femme, et que Dieu vous conduise. Moi je compterai les heures.

La tireuse île caries, sans .ajouter une parole, sortit du cabinet suivie du bailli (|ui la conduisit jusqu'à la porte de la rue.

Le camr lui battait bien fort pen'Iant qu'il la regardait s'éloigner. Il resta sur le seuil de sa porte juscju'à ce qu'elle eût disparu à ses yeux dans les ténèbres de la nuit, et, alors seulement, il ferma la porte et S(! relira dans son appartement, où il ne put fermer l'œil, tellement l'espérance et l'attente préoccupaient son esprit.

Mil

Le lendemain, dans la matinée, M. Bakeland était parti pour Gand, après avoir promis à sa femme d'être de retour dans l'après-midi. Mais le soleil d(;scendait déj;\ bien bas sui' l'horizon, el le bailli ne revenait pas. Quelle pouvait être la cause de ce retard?

L'inquiétude de DtM'nardine grandissait ;i mesure ((ue la soirée approchait. Vainement Catherine s'efforçait de la tranquilliser par toute sorte de raisons; elle n'y parvint (ju'en lui faisant accroire qu'il venait d'arriver un messager envoyé par .M. Bakeland pour lui annoncer (|uo monseigneur l'abbé l'avait retenu à Gand pour des alTaires importantes, et que par conséquent il reviendrait |)lus lard qu'il ne l'avait promis.

A la demande de sa maiUesse; et poussée d'ailleurs par sa propre curiosité, Catherine allait de temps en temps à la porte, regarder au loin sur la roule de Gand si le bailli ne venait pas encore.

Cin(| ou six fois déjà, elle était allée ainsi de la chambre de sa maîtresse à la porte de la rue, lorsque, à la fin, elle poussa une exclamation de joie. Elle voyait arriver de loin, dans le crépuscule ilu soir, une voiture à deux chevaux. Ce ne pouvait être que celle de son maître.

En elTel, la voiture s'arrêta bientôt, et le bailli, avec un sourire de contenlemenl, on descendit aussitôt. Il ouvrit la porte de son cabinet et fit signe à Githerine de le suivre.

La vieille servante ne put pas modérer son impatience et lui demanda :

— Monsieur, vous |)araissoz être de bonne humeur; avez-vous les lettres de grâce?

— Oui, Catherine, je les ai, répondit le bailli. Comment va votre maîtresse?

I/ILLUSION D'UNE MERE

Elle sauta au cou de sa mère. (Page 79.)

— Bien, très bien, monsieur. Elle a été un peu inquiète a cause de votre longue absence; mais je l'ai rassurée. 0 miséricorde de Dieu ! nous allons donc revoir la petite Rose?

— Si la tireuse de cartes ne nous trompe pas.

— Non, monsieur, ne craignez pas cela; je suis sûre qu'elle est sincère.

— Espérons-le, Catherine. Mais comment sont les détenus, là-bas?

— Tout est bien, monsieur.

— N'a-t-on pas encore revu la devineresse à la prison?

— Je ne le crois pas, monsieur ; le préleur est encore venu ici il y a une heure. Il n'a pas parlé de la tireuse de caries.

— Je vais auprès de ma femme... mais d'abord encore quelque chose : il y a quatre robes blanciies pour la ligure de cire, n'est-ce pas? Ne sont-elles pas trop courtes pour une petite fille de onze ans?

— Peut-être bien, monsieur; mais en décousant l'ourlet de dessous, on peut les allonger suffisamment.

— Eh bien, allongez une de ces robes, Catherine, et rassemblez tout ce qu'il faut pour Rose. Ayez soin que tout soit prêt; si elle nous est réellement rendue, il faut qu'elle soit habillée comme la poupée Non, Catherine, ne me demandez plus

rien, j'ai hâte d'aller retrouver ma femme. Tout à l'heure, quand je redescendrai, je vous dirai ce qu'il nous reste à faire.

Il traversa le salon, monta à la chambre de sa femme et serra Bernardine dans ses bras avec plus de tendresse que d'habitude.

Assise à côté de lui, tenant sur ses genoux la poupée de cire, elle se mit à l'interroger sur les causes de sa longue absence; il ne put lui donner que des explications contraires à la vérité. Il regrettait profondément de ne pas pouvoir faire partager

L'ILLUSION iri NE MKRE.

par la pauvre mcre la joyeuse espérauce qui inonilait son C(rur, et il devait faire de vidleiils efforl-^ sur lui-inênie pour ne pas laisser voir (]uune chose de la plus haute importance absorhait toute son allenlion et occu|tail toutes ses |)ensees.

Il ètaildéjàneuflieures. Dans une heure, Hawida Kavandar, à inttins (in'elle ne l'eut iiidiiïiiemeiil trompé, devait être de retour avec la petite Rose. Bernardine avait l'hahitude d'aller se coucher tous les soirs à neul" heures et demie. Mais aiijourd'hui, à cause de la rentrée tardive de son n.ari, elle ne paraissait pas avoir l'envie de se retirer de si bonne heure. Cette perspective inquiétait et gênait .M. nakehmil. Aus>i répéta-t-il à diiïcrenles reprises qu'il se sentait fatigué et (lu'il avait l'intention d'aller preiuire du repos de très bonne heure. .. El lorsqu'il s'aperçut enfin (jue dix heures allaient bientôt sonner, il se leva, embrassa Bernardine et lui souhaita la bonne nuit, en l'engageant à se mettre également au lit.

11 fit >igne à Catherine de le suivre, et redescendit dans son cabinet, accompagné de la vieille servante.

11 s'assit devant son bureau et lui dit : — Catherine, prenez un siège et écoutez; noire temps est court... J'ai les lettres de grâce. Le respectable abbé de Saint-Pierre est la bonté même, .le savais bien (ju'ii ne refuserait pas. Ce n'est pas là ce qui m'a retenu si longtemps à Cand. Souvenezvous que le vieux docteur qui est renommé pour la guérison des maladies mentales nous a dit qu'il h'va pas d'autre espoir de guérison pour ma femme que celui de retrouver son enfant. J'ai profité de ce que je me trouvais à Cand pour aller consulter ce sav.int médecin; car il y avait encore une clio^e qui ln'im^uiétail pour le cas, bien entendu, où Ilawitla Kavandar tiendrait ses promesses. Je me demandais comment nous nous y prendrions pour amener l'enfant en présence de sa mère. L'avis du médecin est que, tandis que ma femme dort, nous devons lui enlever la poupée de cire, (|ue Bose doit en prentlre la place, et que, cela fait, il faut abandonner son cœur maternel à ses [iropres mouvements. Si elle reconnaît sa fille en s'éveillaiit, ei si elle ne àonge plus A la figure de cire, ce sera d'un ! heureux |»résage... Il va bientiM sonner dix heures, Catherine. .Mlez vite vous assurer si voire maîtresse s'est mise au lit, et si elle n'a plus besoin <le vos services. Puis revenez et tenez-vous près de la , porte pour introduire la diseuse de bonne aventure I dans mon cabinet. Que personne ne sache rien de cci étranges événements dont le résulial peut encore tromper nos espéranceé.

La servante s'éloigna en souriant el en secouant la tète, pour manifester qu'elle ne (..irlageaji |.a> la méfiance de son maiire.

M. Bakeland demeura plongé dans de |)rorondes réilexions. TanlAtson visage s'illuminait d'un layon d'es|iérance, tantôt il s'assombrissait d'un nuagt; d(' doute et d'inccriilude.

Lors(|ue le premier coup de dix heures sonna au clocher du village, le bailli recul comme un choc violetit; il se leva el ouvrit les bras, |»rêl à étreindre son enfant sur son cœur. Mais tout était tran<|uille et silencieux. Aucun bruit ne se faisait entendre.

Le [)auvre père, tremblant et dévoré d'impatience, tendit longtemps et vainement l'oreille... Il |)àlissait visiblement; des larmes venaient mouiller sa paupière, et dans son C(r'ur serré descendait la donleureuse conviction qu'il avait été le jouet de la plus artificieuse des femmes...

Ciel! sa méfiance n'était pas fondée. Il entendit Catherine parler avec quelqu'un; il poussa nue exclamation de joie : Ilawitla était là avec la petite iU.se !

Kn ellet, la porte s'ouvrit, et Catherine inlro- (luisil l,t lirensede cartes; mais à la grande désillusion du bailli, il vil (jn'elie n'elail accompagnée d'aucun enfant.

— Vous venez seule! n urmura-t-il tout consterné. Feuïme, femme, vous m'avez donc trompé?

— Pas du tout, monsieur le bailli, répondit la diseuse de bonne aventure avec le plus grand calme. J'ai passé toute la jnnrnée avec votre fille (;t je me suis mise en devoir de lui faire comprendre (|ue c'est pour elle une grande faveur du ciel de retrouver ses véritables parents: des parents (|ui sont riches et dont la tendresse lui fera un sort digne (l'envie. L'enfanI vous aime déjà; elle n'aspire pas nminsqne vous, monsieur le bailli, après l'heureux momeni on elle pourra voler dans les bras de sa mère avec des élans d'amour qui vous étonneront vous-même. Je sentais, |>ar nu)n propre cœur, que cela était nécessaire à votre bonheur, el j'ai lâché de vous récompenser à ma manière.

— Mais alors, femme, pourrjuoi n'avez-vous pas amené l'enfant avec vtuis?

— Kl les lettres de grâce, mon-ieur le bailli'.'

— Je vais é|;iler sous vos yeux la pièce signéi; el revêtue du sceau de l'abbé de Saint-Pierre, répondit le bailli en tirant son portefeuille. Tenez, savezvous lire?

— Kn l'iamand, pas très bien; veuillez me due ce que cela signifie, monsieur.

— Il e-il écrit là-dessus que grâce entière vous e>l accordée à tous des peines an\(|ue|les vous avez été condamnés. Toulelois, je m- veux pas vous tromper, Hawida Kavandar: le banissemenl de cette seigneurie est maintenu contre vous et contre votre (amille.

— Le bannissement? réjtéla la devineresse eu

I/IIJ.USION D'UNE MÈRE

riant; ali! si ce n'est que cela, ça nous est bien égal. Aussi l)i(Mi nous n'avons pas envie de revenir ici. Donnez-moi la lettre de grâce, monsieur le bailli, et je vais ciiercber votre enfaiil.

Klle tendit la main pour saisir le papier, mais M. Bakeland le retira et le cacha avec une ceriaine inquiétude dans un des tiroirs de son bureau.

— Qu'est-ce que cela signifie, monsieur? murmura Hawida étonnée.

-^ Cela signifie, femme, que je ne remctirai la lettre de grâce entre vos mains que lorsque vous aurez entièrement rempli vos promesses. Si cela ne dépendait que de moi seul, je ne résisterais pas à mon impatience, et je me soumettrais entièrement à ce que vous désirez de moi ; mais uion seigneur et maître le vénérable abbé de Saint-Pierre, qui n'a pas une confiance illimitée en votre sincérité, m'a défendu d'agir autrement et j'ai dû lui engager solennellement ma parole d'accomplir scrupuleusement ses volontés.

— Ah! ah! c'est ainsi? s'écria llavvida; eh bien, n'en parlons donc plus. Je retourne à la prison. Faites exécuter le jugement prononcé contre nous, monsieur le bailli; mon pauvre fils mourra; mais votre fille sera également morte pour vous.

— 0 Hawida, ma bonne femme, dit Catherine d'un ton suppliant, en tendant les mains vers la devineresse, soyez miséricordieuse; ayez pitié de mon pauvre maître!

— Vous êtes bien cruelle! soupira le bailli.

— Moi cruelle, monsieur? répondit Hawida; et pourquoi cruelle? Vous vous défiez de moi, je me défie de vous. Je suis une humble, une misérable femme; vous êtes un riche et puissant monsieur; mais la destinée nous a faits pour quelques instants les égaux l'un de l'autre. Vous espérez revoir votre enfant; moi, j'espère suuver la vie de mon fils. Celui de nous deux qui se laisserait tromper verserait des larmes de sang. Pensez-vous que dans une pareille lutte une mère inquiète puisse céder? Non, cela ne serait pas naturel.

— 0 Hawida Kavandar, vous me torturez impitoyablement. Pourquoi ne croyez-vous pas à ma sincérité?

— Je vous poserai la même question, monsieur.

— Mais j'ai confiance en votre promesse.

— S'il en est ainsi, donnez-moi la lettre de grâce.

— Je nele peux pas, cela m'est défendu. Hélas! vous me faites réellement douter que vous sachiez quelque chose de mon enfant.

— Si je sais quelque chose de votre enfant, monsieur? Je vais vous faire connaître une circonstance que ma parente m'a apprise. Peut-être dissipera-t-elle vosdoutes.il n'y a pas plus de deux

jours, monsieur le bailli, que vous avez serré dans la vôtre 1 1 main de voire fille.

— Moi, j'ai se.ré la main de ma fille! réjiéta le bailli en levant les i)ras vers le ciel. La sirène, la sirène serait mon enfant!

— L'i jeune lille assise dans une cuvette et qui jouait le rôle de sirène est votre enfant, oui, monsieur le bailli.

L'indignation et la colère firent trembler Frtdéric Bakeland sur ses jambes. 11 fut obligé de s'appuyer sur le bord de son bureau pour ne pas tomber.

— Bourreaux inhumains! s'écria-t-il. Quoi! vous avez été assez cruels pour plonger dans une cuve pleine d'eau ma fille ou quelque autre enfant volée, pour la forcer à manger du poisson cru et poui- la blesser avec un fer pointu !

— Mais, monsieur le bailli, répliqua Hawida sans s'émouvoir, tout cela n'est qu'une comédie. Personne n'a fait le moindre mal à votre enfant.

— Ah! c'en est trop ! s'écria M. Bakeland hors de lui, ma patience est à bout. Je cours avec mes gardes de police à la baraque de votre parente, j'arrache l'enfant à ses bourreaux et je jette dans un cachot ces gens dénaturés.

En achevant cette menace il fit effectivement quelques pas vers la porte ; mais là il s'arrêta et dit d'un ton plus calme à Hawida Kavandar, qui le regardait faire en souriant d'un air sarcastique :

— Quant à vous, femme, ne craignez pas que je veuille retirer la parole que je vous ai donnée. Si je reconnais mon enfant, vous recevrez aujourd'hui même la lettre de grâce et vous et les vôtres pourrez quitter la seigneurie sans aucun empêchement.

— Je vous remercie de celle bienveillante assurance, murmura la diseuse de bonne aventure. Ce que je vous propose de l'aire ne soulTre aucun retard. Votre raison ne vous dit-elle pas qu'autrement je ne vous aurais point parlé de la sirène? Ma parente est partie; sa tente est partie; vous ne retrouveriez plus que le terrain nu sur lequel elle l'avait dressée.

M. Bakeland poussa un profond soupir, retourna à son bureau, et se laissa tomber tout découragé sur sa chaise.

Il essaya encore de fléchir la tireuse de cartes, mais ce fut en vain; elle demeura inébranlable, et ne voulut pas consentir à aller chercher l'enfant à moins qu'on lui remit la lettre de grâce.

Lié par la parole qu'il avait donnée à l'abbé, l'infortuné bailli ne vovait aucun moyen de sortir de sPi triste situation. Ses larmes montaient de son cœur à ses yeux, et il resta un instant silencieux. Catherine aussi pleurait amèrement. La devine-

L'ILLUSION D'UNE MÈUE.

resse pa^ai^^ail iiniie, mais rien niiuiitjuail (lu'eik' lut ébiaiilée dans sa résolulion.

Une idée sur^'il dans l'espril de M. liakeland, el il résolut de lenler une dernière épreuve. H se leva, ouvrit un liiuir de son Ijurcau, \ pril nu |)elil sac de loilt',el, le nionlrant à Il.iwida, il lui dit :

— Peninu', vous m'avez dil hier (|ue vous éviteriez di' moi ci-nt llorins. Vo\e/ jus(iu'où vont ma honne volonté et ma conlianoe : j'ai préparé ce matin votre récompense pécuniaire. Ce petit sac contient, en pièces d'or, non pas cent llorins, mais cinij cents, l'renez-le et emporle/.-le ; et, si vous m'avez trom,ié, si vous ne me ramenez pas l'enfant, que l'argent vous serve à suivre une meilleure voit".

llawiila Kavandar, protondémeal renmée, accepta l'aigcnt, mais resta liésitantt'.

— Eli bien, s'écria-t-elle tout à coup après un moment de silence, vos soulTrances et volie },Maudeur d'àme triompln-nt de mes angoisses maternelles el de ma prudence. Je vais vous chercher l'enfant ; avant un quart d'heure je serai de retour.

Et elle sortit i-n courant.

M. iJakeland, conjplèlemenl épuisé par ces alternatives successives de crainte el d'espérance, retomh.i sur sa chaise, le regard lixé sur la [lorte de son cabinet. Il ne [)rélait aucune altenlioii au\ joyeuses exclamations de Catherine (|ui ne doutait point el qui avait une confiance sans bornes dans les promes>es de la (b*vineresse. Ueirouverait-il en effet son entant? Le ciel, dans sa miséricorde, lui avait-il réservées suprême bonheur après tant de chagrins et de souffrance^? Sa pauvre Hernardine presserait-elle réellement sur son cœur sa fille vivante?... 11 voulait le croire, mais il ne jiouNait pa««.

Ah! voilà qu'il euttiiddu bruit dan> le vestibule! Il fit un pas en avant, puis s'arrêta. La tireuse de cartes venait de pénétrer dans son cabinet, tenant une petite fille par la main.

Klail-il bit'u po->ibl.' que cet enfant lut «-a chère petite Rose? La petite fille, qui paraissait timide el craintive, était très jolie el avait de beaux yeux noirs; mais elle »'tail si pauvrement habillée !

- .Monsieur \>- bailli, voici votre enfant ! dit Hawida. J'ai tenu ma promesse. Donnez-moi la i lettre de grâce maintenant. |

.Mais .M. iiakelaiid, sans lui répondre, s'élança vers la petite fille, lui arracha son bonnet de linge, sépara le- boucles de >es cheveux, el, Irémissanl d'émotion, reganla le crAne de l'enfant. '

Tout à roup il poussa un grand cri de joie, enleva la petite fille dans ses bras, la serra contre l sa poitrine et l'emporta derrière scm bureau, '

comme s'il craignait (|u'on ne vint li lui anaclier de nouveau

— Uh ! \{o^c, lîose, disail-il en l'élreignanl fiévreusement; oui, oui, lu es mon entant, il n'y a plus de doute possible, mon eiil int adoré !

A moitié fou de joie et versant des larmes de bonheur, il embrassait et il caressait si passionnément la I élite lille qu'il n'eut pas été surpreiianl quelle s"ellra\àt des transports d'une tendresse si véhémente; mais elle; en paraissait joyeuse au contraire et remerciait son père de ses caresses par un sourire d'une douceur an^éliciue.

La diseuse de bonne aventure n'avait pas assisté sans émotion a ce spectacle. Elle répéta avec une certaine insistance :

— .Monsieur le bailli, donnez-moi la lettre de grAce mainlenanl. Le vœu le plus cher de votre cieur est satis!ait. Mou lils à moi est encore en prison, en proie aux angoisses, et à la sueur de la mort au Iront.

— Là, la, répouilit .M. Dakelaiid en moiiliaiil le liroii- d(' son bureau ouvert.

Hawida [trit le papier.

— Puis-je être bien certaine, monsieur le bailli, dit-elle, qu'à la première exhibition de ce parchemin, le geôlier ouvrira les portes de la prison devant mou fils et iiKjn mari?

— Oui, oui, les (udres sont donnés.

— Monsieur le bailli, vous êtes un noble et généreux liumme, dit-elle. Votre joie me rend heureuse, moi pauvre el misérable créature repoussée. Que Dieu vous épargne désormais toutes nouvelles tribulations. Adieu, monsieur.

— Hawida Kavandar. répondit l'heureux père, je n'oublierai jamais que c'est vous qui m'avez rendu mon enfant. Si jamais la misère vous menace, ou si vous avez besoin de protection, dans l'une ou I autre ciiconstance difficile, venez à moi...

.Mais la tireuse de cartes ne l'écoutait plus; elle était déjà p.irtie.

La vieille CatliiM'ine supplia son maître ilr lui permettre d'embrasser l'enfant.

— Vois, ma (hère Hosette.dil M. I]akeland,cetle bonne femme t'a porté bien souvent dans ses bras lorsque tu étais encore Icuite petite. El elle a tant |)lenré lorsque nous t'avons perdue! Embrassela, car elle t aime beaucctup.

L'enfant courut vers Catherine, lui passa les bras autour du cou et lui (ionna sur les deux jnnes un baiser retentissant. Celle marque d'amitié attendrit tellement la vieille servante (ju'elle cacha sa figure dans .ses nuiins el se mil à pbîurer silencieusement, le visage tourné vers la muraille.

Ho-e retourna auprès du bailli et lui dil en le carr>>ant de la main :

/IIJ.USION D'UNE iMKUE.

— C'est vous qui êtes mou [lère, vous, un riche nionsiour? Je ne devrai plus faire la sirène, n'estce pas? Je demeurerai avec vous, dans celte grande maison? Hawida Kavandar, m'a dit que je dois être douce et vous aimer autant que je le pourrai. Je le ferai, monsieur; soyez en sûr. Vous êtes si bon pour la pauvre Nola...

— Tu t'appelles Rose, ma chère enfant, lui répondit le bailli. Rose est un très joli nom. Et ne me dis pas monsieur; donne-moi le nom de père.

— Je n'ose pas, monsieur.

— Tu dois oser, Rose, sans cela tu me feras beaucoup de peine. Tu ne reverras plus les gens qui t'ont élevée. Tu es mon unique enfant, et jamais, jamais tu ne me quitteras plus... Non, non, plus jamais, pauvre cher ange qui as tant souffert.

Et, insatiable dans sa tendresse paternelle si longtemps comprimée, il serra de nouveau sa fille dans ses bras et la couvrit de baisers.

— Monsieur... mon cher père, dit enfin l'enfant, mon autre mère, là-bas dans la baraque, m'a toujours dit que ma première mère, ma mère véritable était morte depuis longtemps. Et maintenant la tireuse de cartes m'a dit qu'elle vit encore et que je la retrouverai ici ; qu'elle me donnera de

beaux habits Est-ce vrai, mon père? J'en serai

bien contente, car voyez comme ma jupe est usée, comme mon corsage est sale !

Le bailli fit un signe à la vieille servante. Catherine comprit et sortit à l'instant.

— Mon père, dites- moi où est ma mère? demanda l'enfant. C'est une belle et riche dame, n'est-il pas vrai? Youdra-t-elle bien m'embrasser, moi, une pauvresse, avec mes habits déchirés?

— Sans doute, sans doute ; elle te chérit au delà de toute expression: elle t'aime plus que la lumière de ses yeux.

— Ah ! c'est beau, cela! Appelez-la donc, mon cher père ; dites-lui que je suis là, moi, son enfant ; que je veux la voir.

— Ta mère dort en ce moment, ma Rosette ; elle est un peu malade. Demain matin tu la verras ; maintena-nt nous ne pouvons pas l'éveiller.

— Si longtemps attendre? Ab ! c'est dommage, murmura tristement la petite fille. Hawida m'a promis que ma nouvelle mère qui est riche, très riche, me revêtira immédiatement d'une belle robe neuve.

— J'entends Catherine qui revient, dit le bailli. Tes belles robes neuves sont là.

La vieille bonne revenait en effet, mais elle n'apportait rien. Elle s'approcha de son maître avec un léger sourire et lui souffla quelque chose à l'oreille, qui ne parut pas lui plaire beaucoup d'abord; mais, après avoir réfléchi, il haussa les épaules et répondit :

— Rester si longtemps privé de sa présence? C'est pénible; mais s'il le faut absolument, soit! Hàtez-vous donc, Catherine, je vous attendrai avec impatience.

— Qu'est-ce donc? demanda Rose; pourquoi n'apporte-t-elle pas les robes?

— Va, Rosette ; donne la main à Catherine, répondit le bailli. Elle va te conduire dans sa chambre pour te laver, pour t'arranger et te mettre tes beaux habits.

L'enfant obéit avec joie, et suivit Catherine.

M. Bakeland resta seul.

Il marchait de long en large dans son cabinet avec une exaltation fébrile, s'arrêtait, reprenait sa marche, se frottait les tempes, secouait la tête comme s'il doutait encore de son bonheur, levait les yeux au ciel et s'arrêtait de nouveau en prononçant des paroles sans suite... jusqu'à ce que Catherine reparut accompagnée de la perile fille tout à fait vêtue de blanc, et portant une ceinture de satin bleu toute reluisante. La servante ne s'était pas contentée de faire la toilette de l'enfant ; elle avait lustré ses boucles noires avec de l'huile parfumée, et elle les avait tressés en torsade, comme elle avait l'habitude de le faire pour la poupée.

M. Bakeland ne put s'empêcher de pousser un cri de surprise. Excepté la taille qui dilférait un peu, la ressemblance avec la figure de cire était si complète que les gens les plus sains d'esprit auraient pu s'y méprendre.

La petite fille ne paraissait plus du tout craintive ; sa belle toilette l'avait enhardie. Elle couj'ut à pas légers et à bras ouverts vers le bailli, lui sauta au cou, et cria sur (ous les tons que désormais elle l'aimerait toujours, toujours de tout son cœur.

M. Bakeland la prit sur ses genoux et tout en interrompant son récit par ses baisers, il se mita interroger sa fille sur sa vie passée. La jeune fille n'avait pas grand'chose à lui raconter; elle n'avait plus un souvenir distinct de sa première mère ; et elle ne se rappelait qu'une chose, c'est qu'elle dansait à la corde. Sa seconde mère l'avait d'abord fait mendier par les rues ; plus tard elle l'avait placée dans une cuve et lui avait appris comment on fait la sirène. Cette seconde mère ne lui donnait pas beaucoup de coups ; mais, d'autre part, elle ne lui donnait pas assez à manger. Hawida, la tireuse de cartes, qui était sa tante, lui avait souvent donné, quand elle avait faim, un grosse tartine avec du lard, car Hawida l'avait toujours beaucoup aimée.

De ces paroles, le bailli conclut que ces mères successives avaient embrouillé les idées de l'enfant sur ce point, et qu'elle se figurait que la mère

L'ILLUSION D'UNE MÈRE

t|u'ellt' allait revoir lo leii(ltMiiaiii malin ii'élail autre i|iie la danseuse île conle (|ui. d'apri-s ce qu'on lui avait lait croire, était morte ile[iuis lonjîteinps.

Le hailli eut beaucoup de peine ;\ rétablir un |)eu la véritable situation des choses, et à la lui faire comprendre clairement.

Le temps se passait rapidement et sans (|u'on s'en aperçut, et il est probable (jue, dans l'éj^oisme de son amour paternel, le bailli ne se serait pas dit (jue l'enfant ne pouvait point passer toute la nuit sans prendre de repos, si la vieille Catherine ne lui avait |>as fait remar»|ncr que Hose oommen- Vait à bâiller et qu'elle avait i^rand sommeil.

Alors seulement il se souvint qu'il avait encore à préparer son enfant à une importante et — qui pouvait le prévoir? — peut-èlre à une daiii^erense épreuve.

Il assit plus commodément sa fille sur ses genoux el lui dit d'uM ton i^rave :

— Iiose, ma chère Uose, écoute bien attentivement ce que je vais te dire: Ta mère est malade. Elle est devenue malade de chagrin, [)arce qu'elle t'avait perdue. Klle t'aimait tant qu'elle a failli mourir de chagrin. Elle te donnera des vêtements encore plus riches, des robes plus belles (|ue celleci. L'aimeras-tu aussi, et l'embrasseras-tu comme tu m'embrasses?

— 0 mon père, s'écria l'enfant, je l'aimerai de tout mon r.œuw el je l'embrasserai du malin jus- (|u'au soir.

— C'est bien, flose ; voici donc ce (|ne lu as à faire. Ta mère dort maintenant; ton lit est à côté du sien. Tu ne |)eux pas l'éveiller; tu dois te tenir tranquille, et ne pas faire le mcùndre bruit justju'à ce qu'elle se réveille. M'as-tu bien compris?

— Oui, père, je me tiendrai aussi trancjuille qu'une |)elite souris, et je dormirai jus(|u'à demain. J'ai summed.

— Écoute encore, mon enfant : demain, quand ta mère se réveillera, elle le regardera curieusement, et le tàtera probablement la léle el les m.iins, car elle ne sait pas que tu es arrivée, el elle aura peine à te reeonnaitrr. N'aie aucune crainte; el, SI elle te demande ({uel(|ue chose, ap|ielle-la la mère, la mère chérie, embrasse-la, caresse-la; alors elle ne doutera plus que tu ne sois véritablemont sou enfant, sa pelile Kose retrouvée. Le feras-tu, dis?

— Oui, oui, mon père, balbulia-t-elle vaincue |iar le sjinmeil. Je la caresserai... je la... je l'aimerai, rar je... j(!...

Elle b;ii|l,-i longuemeul, i-t sa télé lomiia sur la poitrine de sou père.

Hosi- élait endormi)'.

Snrun signe du bailli, Catherinesorlil du cabinet.

Elle revint quel(|ues instants après avec la jtoupée (le cire à demi cacht-e sons son tablier.

— .Madaun* dort [irofondément, dit-elle à demivoix. J'ai préparé le petit lit; (|ue vais-je faire de la li,:;ure de cire?

.M- Hakeland réilécbit nn inslant.

— l'osez-la sur celle table, ié|)ondil-il, et prenez Uose dans vos bras ; je cacherai la poupée sous mon bureau.

(Juanil cela fut l'ail, il invita Catherine à le suivre avec l'enfant endormi.

Arrivé dans la pièce conligué à la chambre de sa femme, il laissa Catherine y entrer seule et attendit, non sans une certaine inquiétude, (ju'elle en ressortit. Si ma pauvre Bernadine allait se réveill(!r mal à propos, et repousser, dans sa folie, sa véritable fille? Si, comme ebe l'avait déjà fait une fois, elle les contraignait à lui rendre sa figure de cire?

Mais Catherine revint bienlùl avec une ex|)ression de joie, et lui faire comprendre par gestes que toul avait réussit à souhait.

— Uoselte dort comme un bois, dit-elle h voix basse. J'ai soigneusement tiré les rideaux de son petit lit. Si par hasard madame s'éveillait, elle ne s'apercevrait de rien.

— Mainlenant la dernière, lasuprême épreuve, Catherine, dil le bailli. Nous veilleroris ici toute la nuit.

— Nalurellement, monsieur.

— Qui sait ce (jui [)eut arriver? Nous devons rester ici pour proléger contre tout accident notre innocente petite Hose et votre pauvre maîtresse. Les nuits sont courtes, il fera bienlùl jour.

— Oui, monsieur. J'ai placé deux coussins pour vous, là, sur le canapé. iJormez lianquille, moi je veillerai.

— Ah! Catherine, si le bon Dieu voulait rendre notre bonheur complet. Si ma jtauvre llernardine recouvrait sa raison!

— Je prierai toute la nuit, monsieur !

— Et puisse le ciel exaucer nos ardentes prières !

En achevant ses mots il alla s'étendre sur le cana|)é.

Tout demeura tranquille.

MV

Il pouvait être six heures du matin el il faisait déjàgrand jour lorsque madame lîakidand s'éveilla.

Elle se retourna d'im iiKuiveiunil subit, leva la léle et regarda avec inquiétude du coté du peiil lit dont les rideaux étaient fermés.

.Après qu'elle eut regardi' un instant, un gai

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