‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 120 sur 225 · I.LUSION D'UNE MÈRE · texte numérisé non relu

I.LUSION D'UNE MÈRE

sourire (Mitr'ouvrit ses lèvres et elle murmura à demi-voix :

— Dieu soit loué ! ce n'était qu'un rêve. Rose dort paisiblement.

Elle laissa retomber sa têle sur l'oreiller et referma les yeux, espérant se rendormir. Mais le sommeil ne revint pas. Elle se leva, s'approcha de sa toilette, se lava, et revêtit un peignoir, en faisant le moins de bruit possible.

Puis, marchant sur la pointe du pied pour ne pas éveiller son enfant, elle prit dans un tiroir une broderie commencée, porta une chaise près de la fenêtre qu'elle ouvrit pour respirer l'air du matin, s'assit et continua tranquillement sa broderie.

Ce travail n'absorbait guère son attention, car bientôt elle parut ê(re à mille lieues du sentiment de la réalité, bien que ses doigts continuassent machinalement leur œuvre; elle souriait, se parlait à elle-même, levait les yeux au ciel ou secouait la tète d'un air inquiet. Sans doute, un monde de rêveries, de chimères et d'illusions s'agitait dans son cervau malade, et la poupée de cire devait y tenir une grande place, car le nom de sa chère liose revenait souvent sur les lèvres.

Sous l'inlluence d'une idée inquiétante, elle se leva, alla jusqu'au petit lit, et écarta légèrement les rideaux. La petite fille, encore endormie, se présentait le dos tourné. Bernardine ne vit donc que ses boucles noires, et le profil perdu de son frais visage.

Elle retourna s'asseoir près de la fenêtre, reprit sa broderie, et dit en souriant :

— Pauvre agneau, rien n'agite ni n'attriste son àme pure. Si on ne l'éveillait pas, elle ne cesserait jamais de dormir... Oh! dormir!... C'est si bon, si doux!

Au bout d'une assez longue attente, elle parut en avoir assez de la solitude; en l'absence de la figure de cire, quelque chose manquait à sa vie. Elle éleva la voix et cria :

— Eh! Rosette, il y a déjà deux heures que le soleil luit. 11 est temps de te lever, mon enfant !

Les rideaux remuèrent doucement. Croyant que la brise matinale arrivait jusqu'au petit lit, la mère soigneuse poussa les deux battants de la fenêtre et cria de nouveau :

— Petite paresseuse, assez dormi! JNe m'entends-tu pas?

— Oui, oui, chère mère, je t'entends bien, je me lève, répondit l'enfant.

Une violente émotion nerveuse secoua madame Bakeland. Ses yeux fixes exprimaient en même temps la stupeur et l'effroi.

Elle passa la main sur sont front et murmura, pendant qu'un triste sourire plissait ses lèvres : '

— Cette voix dans mon cerveau? Ah! c'est encore un rêve. Pourquoi mon âme est-elle si troublée?

Mais voici que Rose descendait du lit et s'approchait de sa mère dans sa toilette blanche, avec laquelle on l'avait couchée. La petite fille était un peu craintive et regardait avec hésitation celle dame pâle qui tremblait de tous ses membres, et qui semblait vouloir la dévorer des yeux.

Un sourire, une contraction nerveuse, peutêtre, qui parcourut les traits de la folle donna à l'enfant la hardiesse d'accomplir ce que son père lui avait dit de faire. Elle s'élança en avant, sauta au cou de sa mère et l'embrassa à plusieurs reprises, en répétant ces paroles magiques :

— Petite mère, chère mère, je l'aime tant ! Je t'aimerai toujours, toujours !

Le cœur de Bernardine battait tumultueusement comme s'il allait se rompre ; le sentiment maternel si profondément, si indestructiblement enraciné dans le cœur des femmes, était plus fort que sa démence. Elle se laissa caresser et embrasser par l'enfant. Peut-être même, inconsciemment, lui rendit-elle un baiser. Mais elle était comme privée de la parole; et muette, frappée de stupeur, elle contemplait la petite fille, et lui lâtait fiévreusement les mains, les brds et les épaules, pour se convaincre qu'elle n'était pas le jouet d'un vain rêve.

En ce momenl, un souvenir traversa son esprit comme un éclair. Elle écarta d'une main fébrile les boucles de l'enfant et regarda au sommet de son crâne... Elle poussa un cri étouffé, fondit en larmes, et étreignit si violemment Rose contre sa poitrine que l'enfant, terrifiée, poussa de son côté un cri de détresse.

Le bailli et Catherine accoururent, pour proléger Rose contre la folie de sa mère. Mais lorsqu'ils virent comment Bernardine, les yeux brillants d'amour malernel, et souriante à travers ses larmes, tenait l'enfanl embrassée sur son cœur, toute leur inquiétude se dissipa, et un rayon d'espérance descendit dans leur esprit.

— 0 ma chère Bernardine, dit le bailli, calmezvous, calmez-vous. Ne vous laissez pas émouvoir si fort par le bonheur. Notre petile Rose adorée nous est rendue; elle est dans vos bras; elle ne vous quittera plus jamais. N'est-ce pas qu'elle est aimable et charmante! Et avec quelle tendresse elle vous embrasse, vous, sa mère bien-aiinée!

Les larmes de madame Bakeland coulèrent avec plus d'abondance; mais elle restait muette, et comme emportée dans un tourbillon d'idées nouvelles.

— Parlez, pariez, ma chère, dit le bailli; votre silence m'effraye et m'inquiète.

SO

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