‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 121 sur 225 · I.IIIJSION D'UNE MÈRE · texte numérisé non relu

I.IIIJSION D'UNE MÈRE

Klle lui lendit la main et lui répondit d'une voix altérée par l'angoisse :

— Frédéric, mon bon Frédéric, dites-moi ce qui se passe en moi? J'ai |>eur do moi-même! N'est-ce pas un nouveau rêve?... Suis-jc bien éveillée? Cette clarté, cette lumière aveuglante qui me traverse le cerveau comme un éclair, est-ce une illusion ou bien est-ce la vérité?

Le bailli n'avait pas la force de lui répondre;iI ne put exprimer que par un cri de triomplie la joie immense qui lui gouttait la |)oitrine. Il chancela sur ses jambes, se laissa tomber à

genoux, leva les mains vers le ciel, et s'écria : — Seigneur, Dieu miséricordieux, vous m'avez rendu à la fois ma femme ot mon enfant; ([ue votre saint nom soil deux lois béni.

Il se leva aussitôt, et s'approcha de sa femme les bras ouverts.

Une minute plus tard le père, la mère, l'enfant et la vieille servante ne formaient plus qu un seul groupe de gens heur, ux, dont les larmes, les embrassements et les caresses se conlondaient, et dont les bénédictions s'élevaient vers le ciel comme un cantique d'actions de grâce.

La veille de la Pentecôte de l'année 1507, la nuit était plus sombre que d'ordinaire à Anvers : on eût dit qu'on pouvait loucher du doigt l'obscurité; c'était comme si un nuage épais et impénétrable se fût étendu sur la ville. On n'entendait rien dans les ténèbres que le clapotement des gouttes d'eau tombant des toits baignés par une pluie fine, mais abondante, et parfois le bourdonnement lointain et monotone d'une cloche d'église. Le plus profond silence régnait dans toutes les rues, bien que peu de citoyens se fussent déjà livrés au repos, car il n'était que neuf heures du soir.

Celui qui se fût trouvé en cet insfant sur la place des Arquebusiers, et qui eut pu sonder du regard l'épaisse obscurité, eût aperçu le long du mur de cet édifice un homme, le dos appuyé contre un peuplier, les yeux grands ouverts, les bras croisés sur la poitrine, dans l'attitude, en un mot, d'une personne qui, en plein jour et par un temps serein, se fût livrée à une attentive contemplation. De temps en temps, quelques paroles inintelligibles, bien que fortement accentuées, s'échappaient de sa bouche, et un geste énergique accompagnait ces sombres exclamations : un instant après, on entendait un soupir triste et étoulïé, une aspiration comme celle d'un portefaix qui se débarrasse de son fardeau. Si on eut pu voir le visage

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