LE FILS 1)1' IJOI 1U;EAU
de l'inconnu, on y eût a|)orvu un souriie; non pas ce sourire ou voit <|ui annonce la joie ol le Ixinlieur, mais liieu celle conlraclion expressive (|ui Iraliit les plus ciuels tournicnls intéiieurs, el ijui, clie/ riiiunnie, tient la place des larmes qui nianqucnl souvenl à sou désespoir. Il riait, mais tandis (|ue ses traits portaient la trompeuse empreinte do la joie, il mordait ses lèvres jusi|u'au sani: et sa main droite déchirait sa p'iilrim; avec nue cruelle volupté.
Oh! cet honifne était infortuné, mille fois infortuné! Il n'avait pas à craindre les plus aiïreux supplices de l'enfer, car depuis vin^t ans il portait l'enfer dans son cœur!
(Juand, au sortir du sein île sa mère, il salua la vie de son premier cri, sa mère ne posa pas sur son front le doux liaiser île la hionvenne; non, elle repoussa l'enlant loin d'elle. Son i»érc n'éprouva aucune joie, bien an ctiulraire, il demanda au ciel, en pleurant, la mort de son premier-né, de son unique lils; oui, il pleura sur cet enlanl, comme sur le fruit d'un crime horrible.
Kl quand l'enfant, nourri des larmes de sa nn'ue plutôt (|ue de son lait, vint se mêler aux autres enfants, il fut maudit, honni, maltraité, comme >i son Iront eût porté un slij;male infernal; — cependant il était si doux et si patient, que jamais il ne lui échappait une marque de colère ou d'emportement contre ses persécuteurs ; seul son père savait combien de fiel s'amassait dans le cœur de son fils.
Maintenaol, l'enfant était devenu un homme. Malgré ses soullrances, les nmscles de ses membres s'éiaienl développés, et il était passablement robuste. Il éprouvait l'ardent désir de vivre dans la société des autres hommes, d'épancher son cœur dans le leur; il avait soif de leur estime; mais la haine et les persécutions auxquelles il était voué ne l'avaient pas abandonné : il lui suffisait (le se présenter quelque part ]>our (jue les malédictions, les oulra<;es, les injures lui tombasi-ent en partage; et s'il ne s'éIoij;nait pas, comme un vil esclave, la physionomie demandant trràce, on le chassait comme un chien en le maltraitant. Pour lui, pa.5 (le justice sur la terre; la prière seule lui restait, et c'était à Dieu seul qu'il lui était permis de demander des consolations cl l'adoucissement de ses maux.
Telle était la \ie de l'homme (|ni s'a|i|>uvail contre le peuplier, l'âme en |iioie au désespoir et aux [dus cruels tourments.
Kl pourtant .^on < œur était sensible el aimant, sa tête int»^lligente et douée de tons les dons de l'esprit : ses traits étaient nobles, sa démari he fière el virile, sa voix douce et f:rave... Kn ce moment, il s'écriait à haute voix en lésant l»,'> luns au ciel :
— t) mon Dieu, mon Dieu, si votre sainte volonté m'a créé pour souIVrir, accordez-moi donc aussi la force de supporter le fardeau (|ui m'accable ; mou front brûle ! ma tète se perd ! Seij;ncur, Sei};neur, >auvez-moi du désespoir! Knracinez en moi la consolante |iensée (jne vous êtes bon... i|iie vous êtes juste... car un doute mortel pénètre dans mon àtne !
Sa voix s'abaissa par dei^rés et s'éteignit en un iniiilelli.t;ib!e murmure; et, s'élamyanl soudain eu avant, il suivit d'un pas rapide la rue des Ar(|uebusiers jusiju'aux Trois-Iîornes, et gagna, en lournanf, la rue de la (iarde. Dès lors il ralentit peu à peu sa marche, et l'on [)ouvail remiuquer (ju'il était dominé par une idée qui le préoccupait vivement, car de temps en temps il demeurait immobile comme (|iiel(|u'nii qui, pour mieux réfléchir, arrête le mouvement du corps. TojI à coup, un hrnil strident et sec s'échappa de sa poitrine, un bruit lugubre comme le cri d'un oiseau de nuit. Il dit en soupirant :
— Oh! la soif briile ma poitrine, il faut (]ue je boive!
Ce disant, il se mil à longiïr les maisons d'un pas circonspect; il s'arrêtait un instant dnvant toutes les fenêtres où scintillait une lumière; mais chaque fois il poursuivait son chemin, car il entendait dans l'intérieur des voix linniàines, el c'en était assez pour le l'aire s'éloigner i)réci|)itamment. Arrive dans la rue Sainl-Jean, il s'arrêta un |ieu plus longtemps devant un cabaret el écouta avec plus d'attention à toutes les fenêtres; à la suite de cet examen, une expression de joie se peignit sur son visage, et il dit à demi-voix :
— Ah ! il n'y a |)ersonne, — je pourrai boire !
11 leva le li)i|uel de la porte et entra. Le malheureux ! Il pensait qu'il n'y avait personne dans le cabaret, |)arce (pi'il n'entendait aucun bruit; mais ciMnbien il si; trouva déçu en voyant la chambre renijdie de toute sorte de gens qui, assis le verre en main autour d'une table, paraissaient considérer quelque chose avec une vive atlentioti.
Un des buveurs faisait l'escamoteur, au giand plaisir des aulres, et était précisément occupé aux préparatifs d'un tour d'adresse au moment où l'incfuinii écoutait à la fenêtre. Les spectateurs, ayant les yeux fixés sur les mains de l'exécutatit p(Mir surprendre le secret du tour, ne bougeaient pas el suivaieni en silence les mouvements de leur compagnon.
L'étranger, aliéré, frémit à la vue de tant de monde, et fit un pas en arrière vers la porte pour sortir <le la maison; mais voyant que toutes les têtes étaient rurieusemenl tournées vers lui, el craignant d'être poursuivi, il alla au comptoir (;t
LE FILS DU nOURREAlI.
demaiula une pinte de bière à l'Iiùtesse. Celle-ci considéra d'un œil méfiant le mystérieux chaland et s'eCTorça d'apercevoir son visage sous le bord de son chapeau; nnais l'inconnu, s'apercevant de cela, baissa la tôle davantage et échappa ainsi à celte curieuse perquisition.
Taudis que Ihôlesse descendait les escaliers de la cave pour aller quérir la bière demandée, les regards des aulres buveurs s'étaient portés sur l'étranger, et ils chuchotaient à l'oreille les uns des autres; l'un d'eux semblait en colère, et ses gestes brusques et irrités laissaient assez voir qu il éprouvait le vif désir de maltraiter l'inconnu ; celui-ci leur tournait le dos et attendait sans bouger la pinte de bière, tremblant de crainte et d'anxiété, tellement qu'il frissonnait sous son manteau. L'hôtesse se hâta un peu plus que d'habitude et tendit la pinte remplie à celui qui avait si vivemement mis cm jeu sa curiosité.
Le jeune homme but avidement et vida d'un seul trait la moitié de la pinte, et posant celle-ci sur le comptoir, il donna à l'hôtesse une pièce de deux stuivers. Au moment où elle allait lui rendre un blanc, l'un des buveurs s'élança en colère de l'autre bout de la salle, saisit la pinte sur le comptoir et lança la bière qu'elle contenait encore au visage du jeune homme tremblant.
— Maudit enfant de bourreau ! s'écria-t-il. Comment ! tu oses venir boire dans notre société ! Je ne sais ce qui me relient de te casser bras et jambes; tu as du bonheur que je ne veuille pas me salir les mains en l'empoignant, pilier de potence !
Le malheureux qu'on venait de nommer enfant de bourreau élait en effet le fils de l'exécuteur des hautes œuvres d'Anvers; il se nommait Gérard, et n'avait guère plus de vingt ans. La haine et le mépris qui le poursuivaient partout font comprendre suffisamment la crainle qu'il éprouvait en présence des hommes. Ce qui lui arrivait maintenant se répétait chaque fois qu'un bourreau osait se mêler aux autres citoyens.
Le malheureux Gérard courba la tête avec résignation et considéra la bière qui découlait de ses habils, sans adresser un seul mot à son cruel adversaire. Celui-ci ne cessait pourtant de lui adresser les apostrophes les plus outrageantes, et il finit par crier à l'hôtesse :
— Femme, demain notre société déloge d'ici pour aller au Saint-Sébastien; nous ne dépenserons plus notre argent ici... Peut-être nous feriezvous boire demain dans la pinte du bourreau,
— Tenez ! la voilà la pinte! s'écria l'hôtesse inquiète et irritée en brisant en mille morceaux sur le sol le pot de grès; est-ce ma faule si ce fils de potence met le pied dans une honnête maison?
Et, se tournant vers Géi'ard :
— Sors de chez moi, coqnin ! Tounnenleur d'hommes ! Tu n'es pas encore parti, engeance de bourreau ?
Jusqiic-là, le jeune homme avait tout écouté avec résignation ; mais toutes ces ainères invectives avaient peu à peu réveillé dans son cœur une virile fierté, el, au lieu de se retirer devant les cris de l'hôtesse, il releva noblement la tête et répondit avec calme à celle qui l'injuriait :
— Femme, je m'en irai. Quoique fils de bourreau, j'aurai de mon prochain plus de pitié que vous. Mon père torture les coupables parce que la loi et les hommes l'y contraignent, mais vous tous vous me torturez sans que rien vous y force et sans que je vous aie jamais fait de mal. Songez que vous péchez envers Dieu, en me traitant comme un chien !
La voix du jeune homme était si douce et si touchante que l'hôtesse ei fut surprise; elle ne comprenait pas qu'un homme pût rester si calme après avoir été si durement traité. Une larme brilla dans ses yeux, et, prenant la pièce de monnaie sur le comptoir, elle la jeta à Gérard en disant:
— Tenez ! je ne veux pas de votre argent, reprenez-le et allez-vous-en en paix !
Celui qui avait lancé la bière à la figure de Gérard ramassa la pièce à terre, la considéra et la jeta avec horreur sur une table :
— Voyez, voyez, il y a du sang sur cette pièce ! s'écria-t-il. Du sang humain !
Tous se pressèrent autour de la table et reculèrent d'effroi comme s'ils eussent vu le cadavre dont ils croyaient que le sang avait rougi la pièce de monnaie. Un cri général de réprobation et d'horreur contre Gérard retentit.
Le jeune homme savait combien était peu fondé le reproche qu'on lui adressait, car il avait reçu, le soir même, la pièce de monnaie en question d'un loueur de chaises pendant le salut. L'injustice de ses ennemis l'irrita tellement qu'il perdit tout son sang-froid et devint de colère aussi pâle qu'un linge. Il enfonça son chapeau plus avant sur son front, s'élança vivement vers la table où se trouvait la pièce, et éclata en imprécations contre ses adversaires comme un lion furieux :
— Méchants que vous êtes! Que parlez- vous de sang? Ne voyez-vous pas que cotte pièce est de mauvais aloi et a une teinte rouge comme toutes les autres? Mais non, la passion du mal vous aveugle. Vous dites que je suis le fils d'un bourreau ; — oui, Dieu l'a ainsi voulu, — mais vous êtes plus méprisables que moi, et je suis fier, je m'enorgueillis de ne ressembler ni par mon nom, ni par ma conduite, à des hommes aussi pervertis que vous!
LK IILS DU BOURHEAl"
A peine eiil-il prononré ces mois, quo coups do poil);,' ri coups de pied l'assaillirenl do toutes parts : il se délondit bravement et l'orça plus d'un des attaquants à lui deinaiider {jiAco, mais le nombre l'emporta sur ses forros...
Malt-dictions et injures relenlissaieut confns»'menl dans la place, pots et verres s'abattaient au milieu des tables renversées el des cbaises brisées, riiôtesso appelait au secours...
Après avoir luit'- pendant quel(|ue temps, Gérard se trouva au milieu de la rue, tout étourdi et tout contusionné par les coups qu'il avait reçus : il rajusta son manteau, reiiressa son chapeau froissé, el reprit sa route, comme il l'avait commencée, sans sonjîer davautai,'e à cette querelle. Son imaj,Mnation évoquait sous ses yeux dans les ténôbros des choses liien plus teirildes.
Pondant (|ui' liérard était engagé dans la lutte que nous venons de peindre, il y avait quelque part une jeune fille dont le cœur battait bien fort et qui alloiub.it avec inquiétude la venue tlu (ils du bourreau, comme si un mystérieux pressentiment l't'ùl avertie (ju'unc mésavenluie devait lui arriver. Klle soûle était un ango de consolation pour le malheureux adolescent, et elle l'aimait d'autant plus qu'elle le savait méprisé et dédaigné par tout le monde. Son amour avait résisté aux réprimandes de sa mère, aux reproches des voisins, aux railleries des autres jeunes filles. Quand on lui jetait comme une injure la sanglante mission du pore de liérard, quand ou ra|)jiolait femme de bourreau et pin; encore, elle se réjouissait, car elle mesurait seulement alors toute la générosité et la pureté do son amour, et sentait f|ue raiïeclion qu'elle portait à sou bioii-aimé était agréable à Dieu. Elle avait raison, l'excellente jeune fdle; oar ne possédant ni argent, ni richesses pour venir en aide à son prochain, selon la volonté du Seigneur, elle donnait, en revanche, le plus précieux trésor do sou àmo, un pur el innocent amour, au plus malheureux de ses concitoyens.
Apollina (tu plutôt Lina, c'était son nom. habitait dans la ruelle du Sureau une petit î chambre avec sa vieille mère et son frère Krans, — un brave garç-on qui, pomlanl cin»; jours do la semaine, gagnait son pain à la sueur de son front, |)assait en prières une demi-journée à l'église, et l'autre demi-journée à boire et à chanter au cabaret, d'où il revenait rarement sans un «lil poché.
Pendant les cinq jours qu'il consacrait au travail, impossible de trouver un menuisier plus habile et plus entendu; aussi apportait-il sans faute, le samedi, une bonne part de son salaire à sa vieille mère, qui, pour ce motif, lui portait la plus tendre affection.
Tandis (juo (iérard sachemin.iit rapiilement
vers la ruelle du Sureau, Lina et sa mère faisaient de la dentelle auprès de la cheminée; comme elles ne faisaient brûler qu'une lumière par économie, elles avaient placé cette lumière de façon à ce qu'elles se trouvas>ent placées en face l'une de l'autre. In peu plus loin, à l'autre bout de la chambre, se trttuvait un établi de menuisier, auprès du(|uel le laborieux Frans était occupé à façonner queb|ue meuble. Quant à la chambre elle-même, elle était d'une exquise propreté, parsemée de sable blanc, ornée d un crucifix et de quel(|nes images de saints, mais on n'y voyait rien de coùioux, ni de recherché, car ceux (pii l'habitaient ne gagnaient pasgraiid'chose par leur travail (|uotidien.
Gérard venait habituellement à huit heures du soir; jamais il n'y avait manqué sans prévenir Lina : or, il était déjà dix heures, et il n'avait pas encore paru. La jeune fille ne savait que penser, et était si abattue el si distraite (pi'elle ne répondit pas à une (jneslion (pie lui taisait sa mère :
— Eh bien, ma fille, dit la vieille, qu'est-ce donc qui te touiniente? S'il ne vient pas auj(uird'hui, il viendra demain. Il ne manque pas de jours dans l'année.
— Oui, more, vous dites vrai; mais je crains qu'il ne lui soit arrivé malheur : il ne vient jamais si tard.., I^es gens lui en veulent tant!
— Sans doute, mon enfant, mais il est le fils du bourreau, el ses pareils ont toujours été détestés. Ainsi on a mis à mort le bourreau Ilarmen, et on a noyé au pied de la tour de Kroonenburg le bourreau Ilans!
— Et (|u'avaient-ils donc fait, mère?
— .le l'ignore, — rien à ce que je crois. Mais c'est parce que les bourreaux pendent tant d'innocents.
— Mais le bourreau fait ce rjue le juge lui ordonne, mère; pourquoi no pas noyer le juge
plut(')t?
— Oh! oh! Lina, cela a toujours été ainsi ; et il y a uii |»roverbe qui dit (|ue dans une niche on il y a plusieurs chiens c'est toujours le plus petit qui a le moins à manger et est le plus mordu...
— G'est là un vilain proverbe, mère.,.
Longtemps encore elles conversèrent sur ce ton,
jusqu'à ce que la mère, fatiguée de veiller, dit en bâillant à sa fille :
— Lève-toi, mon enfant, el allons nous coucher, car il se fait bien tard !
Cotte invitation déplut à la jeune fille, car elle n'avait pas perdu l'espoir de voir arriver Gérard; elle ne savait «piol |irétexte trouver pour retenir sa mère. Fallait-il mentir? A|)rès un instant de rédojion, elle risqua un petit mensonge :
— .Mère, (lit-elle, veillons encore un peu : eu-
LE FILS l)U BOURUEAU.
core trois fleurs, et m;i dentelle sera achevée.
— Eh bien, dépêche-loi donc, ma chère enfant, car mes yeux se lermcnit.
— Je ne vais pas encore me coucher! cria Frans (le son établi. Je dois linir ce carreau pour l'hôtesse (lu Poulain: elle viendra le chercher demain matin.
— Jeune homme, jeune homme, dit la mère avec un sourire où perçait un reproche, tu auras sans doute bu dimanche au Poulain plus que ne le permeliait ta bourse : travaille donc pour payer la dette... Je vais au lit. Bonne nuit! et n'oubliez pas de dire vos prières avant de vous coucher.
Elle se leva et se disposa à gagner une petite chambre voisine, tout en marmottant encore un bonsoir.
A peine la mère était-elle au lit, que Gérard frappa à la porte et fut introduit par Frans.
Il était très pâle, et son visage portait l'empreinte d'une profonde tristesse, mais cela n'étonna pas Lina, parce qu'elle avait rarement vu son amant sans qu'une pensée douloureuse imprimât des rides sur son front. Le jeune homme s'avança lentement vers la jeune fille, prit silencieusement sa main, et la pressa toujours en silence sur son cœur. C'était Là son salut habituel; mais à défaut des paroles auxquelles il recourait rarement, ses yeux exprimaient la plus profonde reconnaissance et le plus ardent amour.
— Gérard, s'écria Lina, qu'as-tu? Ta main est froide comme glace ! Dieu ! ton cou est ensanglanté...
— Ce n'est rien, Lina ; je me suis blessé par mégarde dans l'obscurité. Combien je serais heureux si je ne souffrais que du corps !
Ces derniers mots furent accompagnés d'un profond soupir, dont la tristesse remplit Lina d'anxiété et d'inquiétude. Le regard sombre et pénétrant de Gérard lui faisait appréhender une terrible nouvelle. Elle enleva de son front avec une affectueuse sollicitude le peu de sang qu'y avait répandu une légère blessure, et saisit en même temps la main de son bien-aimé, en la près, saut comme pour lui inspirer du courage et lui faire sentir, en guise de consolation, toute la ferveur (le son amour.
Gérard contemplait la jeune fdle d'un œil fixe et immobile : on eût dit qu'il voulait faire passer son âme dans la sienne, et son regard s'arrêtait sur elle avec tant d'obstination qu'elle lâcha sa main et s'affaissant sur une chaise s'écria :
— 0 Gérard, ne me regarde donc pas ainsi ! La vie m'abandonne...
Le jeune homme courba la tête et baissa les yeux, mais bientôt il la regarda de nouveau, et sa voix prit un ton qui trahissait une si mortelle an-
goisse que le cœur de Lina en fut déchiré. La jeune fdle écoutait presque inanimée, et lui, s'asseyant sur une chaise auprès d'elle, reprit :
— Mon amie, écoute-moi attentivement, je t'en prie, car je parlerai longtemps; tu entends aujourd'hui ma voix pour la dernière fois.
Sans prendre garde à la pâleur de la tremblante Lina, il poursuivit :
— Tout enfants, nous avons joué ensemble; quelque chose que nous ne comprenions pas, et qui s'est changé depuis en ardent et irrésistible amour, nous attirait l'un vers l'autre. Tu ne savais pas alors, ange que tu es, ce que c'est que d'être le premier-né d'un bourreau; tu ne savais pas que celui qui pend, roue et marque d'un fer rouge est chargé de plus d'ignominie que celui qui est pendu, roué et marqué par lui. Plus tard, tu en as su quelque chose; mais ton âme innocente et pure n'a pas voulu partager l'injustice des hommes, et plus mon infortune se dévoilait à tes yeux, plus ton amour grandissait, parce que tu savais que j'avais besoin de cet amour pour ne pas mourir. Oh ! oui, sans toi les intolérables douleurs qui déchirent mon âme m'eussent tué depuis longtemps, car je ne croyais plus à rien qu'à la justice de Dieu qui me réserve une meilleure vie et â l'éternité de ton amour. Les hommes me persécutent comme un maudit; le sang que tu viens de voir perler sur mon cou a été versé par leur haine acharnée; mais ce ne serait rien que cela, ma bien-aimée; oh! non, mon corps fût-il brisé sur le pavé de la rue, je ne pousserais pas une plainte; mais c'est là qu'est la souffrance, là qu'est la torture !
Et il appuya le doigt sur son front pâle en poursuivant, ainsi :
— Savoir qu'avec la vie la plus irréprochable, avec le cœur le plus aimant et le plus dévoué, on est condamné à être honni, maltraité, détesté par tous, — sans que jamais, quelque générosité qu'on ait dans l'âme, jamais on reçoive autre chose qu'une boue ignominieuse au visage ! Ange de bonté, comprends-tu que c'est là plus que je ne puis endurer, et que cette désolante conviction brise mon cœur?
— Je comprends cela depuis longtemps, dit avec un soupir Lina tout en larmes; tes souffrances n'ont-elles pas leur écho dans mon cœur? La tristesse se peint-elle sur tes traits sans que mes yeux se remplissent de larmes amères?
Gérard cessa un instant de parler pour écouter son amie ; mais il poursuivit sans se détourner du cours de ses idées :
— Nous nous sommes bercés de l'espoir qu'un événement imprévu me délivrerait un jour de la tâche de bourreau, et qu'alors, tranquilles et in-
Li: riLs i»r lioi riikaii.
connus, nous pourrions aller liahilor une aulre ville; mais, In-las! clit're Liiia, c't'lail un vain rôve : riniiro lalale osl arrivée, — diMiiain, oui, (lès ilt'inaiii, tu verras sur réclialaud ton inforluué Gérard, le glaive meurtrier au poiiij:! Voilà pourquoi celle main qui doit donner 1 1 mort est froide comme place. Tiens, sens !
Kl il tendit une main livide à son amie.
— .Mon pi're est au lit, malade, ajouta-l-il, et le juge m'a ordonné d'exécuter demain le pèclieur Ilerman.
Comme si toute la force d'âme de Gérard eût vraiment passé dans Lina, ses larmes cessèrent soudain découler, et, le contemplant d'un legaid plus It-rme encore (jne le sien :
— Que désires-tu donc? demanda-l-elle.
— Je désires ([ue lu m'oublies et que tu m'ahandonm-s seul à la douleur et an mépris ijui m'attendent. Oh ! Lina, donne-moi cette consolation !
— Mon amour te pèse-l-il, (jérard? .Mcm amour est-il aussi un tourment pour ton cieur?
— Non, mon amie; ton amour est, au contraire, le seul bien que Dieu m'ait accordé. .Mais un autre motif me porte à ti* demander une éternelU' séparation ; pour l'amour de moi, tu as passé tes jeunes années en proie aux injures et aux outrages des hommes, et lu as couvert le (ils du bourreau de ton allcction pour le soustraire aux coups de la haine; par toi seule, j'ai j)U goûter des instants d'un bonheur qui, sans loi, m'eût été à jamais inconnu. Oui, tu l'es sacrilîée pour moi comme une martyre. Le sentiment qui m'allachait à loi m'a jusqu'ici aveuglé ; mais songes-y, ma bonne Lina, dernain, je ne serai plus le fils du bourreau, mais le bourreau lui-même. Et croistu, j)eux-lu croire un monn-nt (jue je puisse te demander un pareil sacrilice? Cr(»is-tu que je puisse souffrir qu'on te reproche d'avoir le bourreau pour amant? .Me crois-tu assez dégradé pour que demain j'ose encore le loucher de mes mains, loi la piirelé et l'innocence elle-même, de mes m.iins qui se seront baignées dans le sang humain ? Oli! dis-moi, toi qui du moins apprécies ma grandeur d'âme, dis-moi (|ue lu connais mon c(cur, que tu sais (|ue je ne ferai pas, que je ne puis faire cela !
Un changement étrange s'opéra dans la physionomie de la jeune fille; ime expression, reflet inriubilable d'un sentiment de joie, s'y peignit, ses yeux brillèrent dune vive llamme cl un donv sourire apparut sur ses lèvres. Sans se rendre compte de la pas>ion qui l'entraînait, elle céda à l'inspiration de son cœur, et ressentit cette joie intime «piam-fie avec elle une généreuse aclion. KHe répomlil sans s'émouvoir :
— Eh bien, mon ami, je comprends parfaitement ce que tu veux dire; je connais ton noble caradèie. Mais penses-tu queje ne le p(U'te pas un amour égal an lien, et (|ue mon cœur ail moins de noblesse et de dévouement que ton cuuir? Oh ! je reste à toi, loute à toi, demain comme aujourd'hui, demiiin et pour toujours ! Je te scrreiai dans mes bras, bourreau ou non, — sur l'échafaud comme ici. Gérard, je otmprends mon devoir; un jour, je serai fa femme, en dépit du mépris des hommes, et je verserai sur tes blessures le binme de l'affection la plus dévouée...
— Jamais ! jamais ! Lina, tu no seras la femme d'un bourreau ! Oh ! si jetais assez cou|)able pour soullVir que cela soit, je mériterais réternelle malédiction ; pourrais-je jamais l'entraijier avec moi dans l'abime de la lionte et du mé|)ris? Oh! non, jamais !
— Je ne te quitterai jamais. Gérard; je veux m'attacher indissolublement à ton sort, et toimême ne seras pas assez puissant pour m'arraclier de toi. Crois-tu (jue je veuille te laisser mourir? Mon ami, si tu savais comme je suis (ière et orgueilleuse à celle heure ! Oli ! j'approcherai avec confiance de la Sainte-Table, car je sens dans mon cœur (pie le iJieu juste cl bon me récompensera de ce que je viens de dire.
iJiic ce qu'éprouvait le jeune homme surpris serait im|)o*sible : il contemplait d'un (eil égaré cette enfaiilqui s'innnolail si généreusement pour son bonheur, cl qui voulait se livrer en proie à la honte et au mépris pour l'amour de lui. Celle fois, un véritable bonheur se 'peignit sur son visage, et un proi'ond soupir soulagea sa poitrine. I! leva les yeux au ciel et s'écria :
— - 0 mon Dieu, pai"donnez-moi ! J'osais vous accuser, et vous m'avez donné pour compagne un de vos anges!
Lina se sentit ennoblie par cet élan de reconnaissance une [tudique rongeur couvrit ^on front et une étinc('41e de liertt' brilla dans ses yeux.
Pendant (|ue cet entretien avait lieu entre les deux ..mapts, Frans avait continué à travailler sans faire gran<le allentitm â sa sœur et â (iérard ; mais, lorsque smi carreau fut achevé, la veille commença de lui peser singulièrement. Il s'approcha de Lina avec sa lampe, et dil :
— .Ml (;a ! Lina, j'ai graïul sommeil, et j'irais volontiers me coucher Tu devrais dire à Gérard de venir un peu de meilleure heure demain.
IJien (pie Gérard eût encore beaucoup de choses h dire à sa bien-aimée, il ne vitulnt p(Mirlant pas priver le bon l'rans de son repos; il prit >(in (liapeau, et, se disposant à s(»rlir, il dil :
— Frans, demain je doi> décaj>iter un homme sur réchafaud.
LE l'H-S DU BOURREAU.
— Viùs bien atlenlion ! répondit Frans avec in- (lidérence, car, si tu frappes mal, tu seras mis à mort comme le bourreau Harmen; mais, dans ce cas-là, je te viendrai en aide.
Le jeune exécuteur regarda Lina avec une profonde tiistesse, et, s'avançant vers la poite, il alla prendre congé de La jeune fille en essuyant une Lirme qui perlait dans ses yeux. Elle se jela à son cou, et lui dit d'une voix rapide et expressive :
— Je serai au pied de Téchafand... regarde-moi bien !
Et elle entendit, les larmes aux yeux et le cœur serré, les pas de son amant retentir dans la rue et se perdre dans Téloignement.
Lorsque Frans, tombant de sommeil, avait inopinément coupé court à l'enlretien des deux amants, Gérard n'avait pas répété à sa Lina l'éternel adieu, parce qu'il voulait lui épargner de nouvelles douleurs; cependant, aux yeux du jeune bourreau, cet adieu était irrévocable, car il avait pris la ferme et inébranlable résolution de ne jamais associer la pure et généreuse fille à son misérable sort.
Il suivit d'un pas rapide, bien que mal assuré, les rues qui conduisaient de la ruelle de Sureau à sa demeure, et arriva enfin, sans s'en apercevoir, auprès du Rempart. Il frappa à une porte dont la couleur sanglante indiquait, pendant le jour, la maison du bourreau.
Dès que le domestique eut ouvert, Gérard lui dit :
— Eh bien, Jean, le juge est-il venu ici?
— Oui, il vient de partir. Votre père m'a ordonné de vous dire qu'il vous attend.
Gérard monta l'escalier et entra dans la chambre où son père malade gisait sur son lit de douleur.
Le vieux bourreau était pâle et maigre ; on voyait que de vives souffrances avaient desséché ses joues et profondément enfoncé dans l'orbite ses yeux vitreux.
Bien que les maladies de langueur épuisent tellement le corps qu'il ne reste guère de celui-ci que les os et la peau, elles laissent à l'âme toute son énergie, et même il semble qu'à mesure que le corps s'éteint, l'intelligence devient plus forte. Il en était de même chez le vieux bourreau; bien que souffrant et affaibli physiquement, son esprit était aussi libre que celui d'un homme en bonne santé. Quand son fils entra, il tourna vers lui ses yeux étincelants, mais ne prononça pas un mot.
Gérard se hâta de prendre une chaise, la pinça au chevet du lit, puis il saisit la main de son
père, la pressa, et s'écria d'une voix tremblante et altérée :
— Mon père! mon père! le juge est venu ici ! Dites-moi quelle est ma sentence? Serai-je bourreau?
— Mon fils, reprit le père atfiisté, j'ai épuisé auprès du juge tous les efforts ; il ne veut pas que notre valet prenne ta place. Ni or ni prières ne peuvent le fléchir; tu seras bourreau, mon malheureux fils!
Le pauvre jeune homme avait prévu cet arrêt, dont la nouvelle positive fut cependant un coup pénible pour lui. Un frémissement d'émotion courut dans tous ses membres, et il serra la main de son père avec une violence convulsive. Ce mouvement ne dura qu'un instant. Gérard retomba bientôt dans sa mélancolie habituelle, et dit en soupirant :
— C'est donc demain, demain, mon père ! que le dernier espoir de bonheur doit m'échapper. Demain, le sang d'une victime rejaillira sur moi... Ma misérable carrière va commencer... Assassin payé! asj^assin !
— Mon fils, dit le père en l'interrompant d'une voix émue, prépare-loi à une vie de martyre et de souffrance; chaque tête que tu abatteras retombera sur ton cœur comme un rocher, et quand il y aura assez de rocs sur ton cœur, alors tu mourras comme je meurs... Mais il y a là-haut un juge qui dédommage en raison des épreuves subies.
Gérard s'appliqua la partie affligeante des paroles de son père sans prêter l'oreille à la consolanle perspective de la fin. 11 poursuivit :
— Oh ! je comprends maintenant la haine des gens contre moi ! Ne puis-je être appelé tous les jours à mettre à mort l'un d'eux, qu'il soit innocent ou coupable? Et cependant, s'ils pouvaient voir ce qui se passe dans mon cœur en ce moment ils ne me haïraient pas. Il pensent que le bourreau trouve plaisir à verser le sang, et quand, à la vue du cou nu de la victime, le bourreau pâlit et tremble, quand ses mains ne peuvent plus soulever le terrible glaive, alors on l'assomme à coups de pierre, parce qu'il n'est pas assez bourreau et que la pitié l'a rendu faible !
— J'ai songé souvent à cette contradiction, mon fils, mais jamais je ne l'ai comprise.
— Moi, mon père, je l'ai comprise depuis longtemps. Il faut dans toute réunion d'bommes une victime, un malheureux sur qui toute la cruauté, toute la haine qui se cache au fond des cœurs puisse se déverser; — ce patient est couvert d'opprobre par la société, parce qu'on peut le maltraiter et le mépriser sans avoir à s'en repentir; c'est toujours par un degré de plus de méchanceté que l'homme répare son injustice... Mais, mon père, il