‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 123 sur 225 · LE FILS DU BOUHREAU · texte numérisé non relu

LE FILS DU BOUHREAU

n'y a donc plus aucun moyen à tontiT pour échapper à mon sort? Je ne puis me laniiliariser avec la pensée de tuer mes semblables; il me semble que demain je serai devenu en réalité uni' vile et méprisable créature; oui, je me inépristTai moi-même. Et plus d'espoir! Il le taut !

— .Mon (ils, dit le père en dirigeant U'> yeux vers la table, prends ce livre ()ue le jnj;e ni"a montré, et lis ta sentence sur la paj;e ouverte.

Gérard lut avec une profonde anxiété son irrévocable destinée; il jeta le livre par terre avec indignation et colère, et s'écria :

— Maudite soit la loi injuste qui dès le sein de ma mère m'a condamné à verser le sang et à être abreuvé d'opprobre ! U société! c'est donc vrai ! — tu t'es |)enchée sur mon berceau et tu as dit : « Cet enlant m'appartient, car c'est le premier-né d'un bourreau : qu'on le livre aux outrages de la foule; qu'il soit couvert de sang el de calomnies; qu'il vive parmi ses frères connue un serpent dont on fuit la vue avec terreur... Uaillerie amère ! Tandis (|n'on i)ronon(;ait sur moi cet arrêt, moi j'étais dans mon berceau, souriant au soleil rayonnant !... Mon père, croyez-vous donc que ma mère m'ait mis au monde sans cœur, el que cela ne me fasse rien d'être ainsi enseveli sous la boue de l'ignominie?

— Le déses[)oir t'enlraine trop loin, Géranl, répondit le père en soupirant. Je comprends ta tristesse, j'ai eu si longti'mps à l;i coinbaltre ! Mais songe (jue le bourreau est absolunn-iil nécessaiie dans la société, et soumets-loi au sort (jue le Seigneur t'a réservé ; peut être rencontreras-tu dans ta vie, tout amère (|n'elle >oit, des benres de salme et de repos?

— Des beures de repos ! E\\ avez-vons rencontré, mon père? Est-ce le repos (jui vous conduit au tombeau? Sont-ce des larmes de joie (|ue vous avez depuis vingt ans versées sur la tète de votre fds?Uh: ne me cachez pas l'horreur de ma destinée : vous avez eu le courage de supporter la vùlre bien longtemps; mais moi, mon père, je ne me sens pas aussi fort... Et pourlanl mourir c'est mourir : si la mort nous fra|q»i' en même temps demain, nos iunes, libr«'> et lieurin>es pour jamais, mouleront vers le tribunal de Dieu et se retrouveront peut-élre dans le ciel.

Le vieux bourreau entendit a\ec piai^r qu'un rayon d'espoir avait pénétré dan> le cœur de son (ils; il le présuma du nn>ins iraprè.> ses paroles. Voulant le décider à se livrer au repos, il lui dit :

— (ie bnig entrelitii a beaucoup fatigué ma poitrine; je ne te donnerai plu> (ju'on conseil. (Jnand, 1 dem.iin, lu mouleras sur l'érhafaui, ne regarde pas le peuple; car tons ses yeux dans lesrjuels brille une .sanglante curioïite, le déconcerteraient

et tu tremblerais. Imagine-toi être seul avec le condamné sur réchafaud,et mesure bien ton coup; car, si tu ne tuais pas la victime d'un seul coup, mille voix s'élèveraient contre loi, el peut-être ne te reverrais je plus vivant. Pendant ce lemps-là, je prierai Dieu que, dans sa miséricorde, il le donne la force d'accomplir ta fatale tâche... Va, mon fils, et (pie ma bénédiction re|)0se sur toi !

Déjà les par(des ariluaient sur les lèvres de Gérard, et sans doute il se fût encore répandu en longues plaintes ; mais il vit son père essuyer une larme, et résolut de ne pas conlinner les douloureuses préoccupations du vieillard. 11 allait dire : « Oh ! je tremblerai, je ne pourrai fra[)per ! » mais il se retint par amour pour son père malade; il l'eiiibrassa lendremenl, comme s'il allait se séparer de lui pour toujours, et répondit avec une émotion profonde.

— Dormez en paix, mon bon père; oh ! oui,doimez en paix !

Entré dans sa chambre, il en ferma solidemenl la porle, alla s'asseoir auprès d'une table, et posa son Iront sur sa main; il dirigea les yeux vers son lit, et, sans voir celui-ci non plus qu'aucune autre chose, il demeura là, le regard fixe et immobile.

Le lendemain, lois(pie le soleil vint éclairer la chambre de ses premiers rayons, il trouva le jeune homme infortuné toujours dans la même altilude, assis devant la table, les yeux opiniâtrement fixés sur la lame d'un glaive (|u'il lournail et reUmrnait comme s'il se fui complu à en voir reluire le brillant acier.

Le lendemain était un beau jour de printemps; le soleil versait sa bienfaisante lumière du haut d'un ci(!l pur et transparent, dont l'azur était semé çà et là de petits nuages ouatés. L'iniluence du beau temps se faisait vivement sentir sur l'humeur des habitants d'Anvers. On ne voyait partout (jue gens en promenade (|ni avaient déployé et endossé avec un battement de cœur les grands habits de fête aux vives couleurs; les enfants jouaient et saulaieul dans les rues, el une foule de petits insecles ailés, s'abaltaiil de la campagne dans la ville, annonçait que la nature avait ouvert son sein fêccmd el leur avait rendu la vie.

A dix heures, loulc lapopiilalimi élail rassemblée «lans les environs de léglise >«ilre-l>ame pour voir s(ulir la procession de la Kêlt-Dieii; la tête découverte, les .spectaleurs regardaient dêliler les iiiagnili(iues bannières el les riches rteiidards, jus(|u'a ce que le Sainl-Sacremenl approchai d'eux; alors ils étalaient leurs mouchoirs de |ioche sur le |)avé de la place el s'iiiclinaienl pleins de respect devant

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