‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 13 sur 225 · I.A MAISON 151, KIM · texte numérisé non relu

I.A MAISON 151, KIM

— Oui, il me connaît. C'est le chien de maître Verhoeven du Coin-Vert. Voulez-vous u)e le vendre?

— Le vendre'' c'est mon meilleur cliien de Irait. Non, non, monsieur, pas si bete.

— Il me le faut, pourtant.

— Mimsienr parle l)ien h.irdiment! dit le marrliarnl de moules en ricanant. Ki si je ne veuv pas m'en défaire?

— Avec de l'arfient, on obtient tout. Dites-moi seulement comt)ieu vous eu demandez ?

— Il me coûte à moi-même ciniinante francs,

— Kn bien, je vous en donne soixanle-(|ninze.

— Il me vaut davanlaiîe, monsieur.

— Alors, cent î

— Cent, répéta riiomme, iirésolu. C'est une jolie petite somme en eiïel. Tenez, si monsieur y ajoute cin"| francs de pourboiio...

Simon mit la main à la poche, compta sans mot dire la somme demandée, et aida le marchand de moules à détacher le chien.

— Ne vous faut-il pas une laisse, monsieur? demanda-t-il ; l'anitnal s'enfuira.

— Non, l'homme, vous vous trompez... Viens, Turc, viens!

Kt le chien sauta joyeusement à ses côtés, en poussant de petits jap|)ements il'amilié, et en lui léchant les main.

Ce fui une joie lorsque Simon rentra à la maison avec Turc! La mère liorms riait et battait des mûins. Annelte dansait et sautait, et ne Unissait pas d'embrasser le chien. S'ils étaient privés de la jirésetice de Kate, ils avaient du moins maintenant un être qui lui était cher, et qui non seulement les faisait penser à elle à chaque instant, mais encore leur ra|)pellerait sans cesse les pins doux instants de leur vie passée. Cemme Turc allait être choyé et soi}iué! Annetle partagera avec lui toutes ses friandises et le caressera du ntatin au soir... Kt lorsque Kale saura que son bon ami Turc demeure chez les Horms et qu'il est heureux, elle sera heureuse aussi.

Ce n'est pas Annetle seule qui avait ses idées là. La mère liorms et son hisse réjouissaient éi;alementen pensant que Kate apprendrait celle bonne nouvelle avec prand plaisir.

Kt ils ne s'étaient |ias trcnnpés, car la maraîchère vint leur dire que Kate Verhoeven, pleurant de joie, lavail chargée de les remercier de leur boulé envers le pauvre Turc.

Dés ce jour-l,'>, jrrAce à son crédit à Amsterdam, Simon commença à faire des alfaires et des spéculations importantes. ]\ perdit bien çà et là un peu d'arpent, mais la chance lui fut pres(|iie constamment favorable, à tel point (|u'au bout de cinq mois, après une entreprise très avantageuse, il vit son petit capital aiiirmenté de se[)t nulle frau<s.

Depuis quelque temps, il avait appris par la maraîchère que Kate Verhoeven maigrissait à vue d'ieil, et (|ue son père, plus brutal et |)lus impatient (|ne jamais, redoublait d'elloits pour la contraindre à consentir à épouser Isodore Potnmedepin.

Cela détermina Simon à tenter un nouvel essai auprès du vacher. Maintenant il ne pouvait plus être question d'envoyer sa mère à l'hospice, pnis- (|u'il gagnait assez d'argent pour tenir une servante, et même deux, s'il le fallait. Le lendemain, il se proposait d'aller au Coin-Vert et d'essayer s'il ne serait pas possible de ramener Verhoeven à des idées plus conciliantes.

Mais, dans l'après-midi, en traversant la Grand'- Place, il vit Verhoeven passer dans le lointain. Il pressa le pas et s'approcha du vacher qui s'était arrêté et le regardait avec un sourire ironique.

— Père Verhoeven, dit Simon en le saluant, je vous en prie, accordez-moi l'autorisation de vous faire une visite.

— A',! ah! grogna l'entêté, vous voudriez voir notre Kate pour l'exciter davantage contre son père? Laissez-moi tranquille; je ne veux plus rien avoir à faire avec vous.

— Mais, père Verhoeven, j'ai à vous parler de choses graves, qui vous feront peut-être plaisir.

— l'as un mot; éloignez«vous de mon chemin, lionjour !

— Ah ! vous n'êtes pas seulement impoli envers moi, répondit Simon avec dépit; vous êtes cruel et inluiinain envers voire pauvre fille. Voulez-vous devenir son bourreau et la faire mourir? Klle est déjà malade et elle maiurit tous les jours,

— Sottises que tout cela! ricana le vacher en se retournant, couimesi les derniers mois de Simon l'avaient profondément blessé. Dans deux mois, imtre Catherine épousera Isidore Pommedepin, et elle sera heureuse, malgré tous ceu\ (|ui l'envient,

— C'est possible, maître Verhoeven, répondit le jeune homme d'un l<ui plus doux. .le ne veux pas vous cimtredire eu cela; mais permettez-moi du moins de vous dire (|nel(|ues mois avec calme,

— Vous insistez tellement que je suis curieux d'apprendre quelles choses importantes vous avez

! à raconter. Parlez donc, et soyez bref; car je n'ai pas de temps à perdre.

— l'ère Verhoeven, dit le jeune homme, vous m'avez éloigné de Kate par la violence, parce que vous craigniez de la voir (b'venir la servante de ma mère percluse...

— i*réleiidr/-vous ((uc j'ai eu lorl?

— Je ne le |»rélenils pas.

— Alors, vou> n'aviez «pi'à la meltre à l'hospice,

i — Si je vous (lonnai> la preuve (jue cela n'est

LAMAISON BLEUK

plus (lu tout nécessaire, et que j'ai aujourd'hui les moyens de prendre même deux servantes?

— Oui, je comprends : le prix de voire petite nnaisou n'est pas encore dissipé; mais combien de temps durera la bombance? répondit le vacher d'un air sarcasiique.

Le jeune homme fit un violent effort sur luimême pour ne pas se mettre en colère; car les paroles grossières du paysan le firent frémir d'indignation. Mais sa pauvre amie ! Pour l'amour d'elle il devait tout supporter avec patience.

— Vous vous trompez, maître, répliqua l-il, très calme en apparence. Je fais le commerce : je jouis de la confiance générale, et j'ai du succès. Non seulement je possède encore les quatre mille francs de notre petite maison, mais je puis vous démontrer, si vous voulez me le permettre, que je suis déjà à la tète d'un capital de dix mille francs qui ne doit rien à personne.

— Dix mille francs! vous possédez dix mille francs et vous les avez gagnés honnêtement? murmura le vacher incrédule.

— Oui, voisin, je puis vous le prouver. Ah! soyez bon pour moi; ayez pitié de votre pauvre Kate! Je la rendrai heureuse. jNous vous béniruut toute noire vie.

— Mais quand bien même vous diriez la vérité, me prenez-vous pour un enfant ou pour un ii;uorant qui ne sait pas compter? Savez-vous bien ce qu'Isidore Pommedepin reçoit en dut? Une grande maison et la pharmacie. Cela vaut au moins trente mille francs.

— Trente mille francs! répéta le jeune homme déconcerté. C'est beaucoup, en effet.

— Et si vous étiez à ma place, vous feriez comme moi, avouez-le?

Un éclair de résolution et d'espérance s'alluma dans l'œil de Simon.

— Mais si je pouvais, moi aussi, apporter trente mille francs en mariage?

— Vous? vous, Simon Horms? Croyez-vous donc qu'il n'y a qu'à ramasser l'argent à lïi pelle?

— Non, mais ce que je sais bien, maître Verhoeven, c'est que, si je puis mériter ainsi la maiu de Catherine, la force et la volonté ne me manqueront pas. Ayez donc la bonté de me répondre : si moi aussi j'apportais trente mille francs?

Le vacher, dominé par la fermeté du langage du jeune homme, secoua un moment la têle d'un air pensif.

— Oui, oui, murmura-t-il, ce serait une autre affaire.

— Ah! vous consentiriez donc à mon mariage avec Kate? s'écria joyeusement Simon.

— Je ne dis pas cela.

— Vous l'avez dit, père Verhoeven.

— Comment pourrais-je le dire? M. Pommedepin a ma parole.

— J'ai eu votre parole avant lui.

— Ah ! ah ! quel enfantillage ! Kate doit se marier dans deux mois. Posséderez-vous trente mille francs avant ce temps-là?

— Non, maître, cela est impossible, soyez généreux : donnez-moi un an.

— Un an! un an! répéta le vacher en ricanant. Et, dans l'entre-temps, je laisserai courir l'apothicaire, et vous perdrez votre argent, et maître Verhoeven l'imbécile se trouvera assis par terre entre deux selles? Non, non. D'ailleurs, fussiez-vous millionnaire, ma femme ne veut plus entendre parler de vous ; votre nom seul la fait devenir bleue de colère. Je ne sais pas pourquoi je m'arrête ici. Vous pensez m'ensorceler avec vos belles paroles? Il est trop tard! beaucoup trop tard! Tâchez de vous consoler, et laissez-moi en paix dorénavant. Bonjour. Ne me retenez pas; vous abusez de ma patience.

Et, sans vouloir entendre un mot de plus, il continua son chemin en grommelant.

Dès ce jour là, le chifTre de trente mille francs lut toujours devant les yeux de Simon comme le but qu'il devait atteindre. Il ne doutait pas que le père Verhoeven ne lui accordât la main de sa fille, s'il pouvait lui offrir les mêmes avantdges qu'Isidore. Il savait bien que la mère Verhoeven lui était devenue très hostile; mais comme ce n'était pour elle qu'une affaire d'argent, elle céderait sans peine aux prières de son mari et de sa fille.

Trente mille francs! c'était difficile à gagner, et Simon n'était pas bien sûr de les posséder jamais; mais les chances du commerce sont si diverses! D'ailleurs, Kate ne faiblirait pas; maintenant plus que jamais elle éprouvait une insurmontable aversion pour Isidore Pommedepin. Il ne fallait donc pas désespérer; la résistance de la courageuse fille pouvait durer des années; et, si jamais le temps fut de l'argent, c'était bien pour Simon, dans la lutte qu'il livrait en ce moment contre la destinée.

Tout cela 1 encouragea à devenir plus har.li qu'auparavant dans ses entreprises, et, soit qu'il eût réellement une aptitude particulière pour le commerce, soit qu'une chance spéciale le favorisai, la plupart de ses entreprises tournèrent bien.

C'est ainsi qu'il échappa, huit jours plus tard, à une dangereuse crise. Depuis quelque temps, les bruits d'un différend entre la France et l'Angleterre et la crainte dune guerre prochaine avaient pris une grande consistance, et le prix des denrées avait considérablement augmenté.

Dans cet état de choses, Simon avait acheté une bonne partie de café qu'il avait revendue immédia-

yi

LA MAISON DLLUE.

lemetit a\ec un bénéfice iiiuciique. Heureusement , pour lui : car tout ùcoup dii leçul la nouvelle que luule cause de dissenliuieiil entre les puissances était aplanie, et que par conséquent la paix serait maintenue pour plusieurs années. Cette nouvelle avait [)ioiiuit une baisse subite îles déniées sur tous les marchés de l'Hurope, et les iiéi,'ociants d'Anvers qui en avaient conservé de jurandes (juanlilés dans leurs ma^'asins subirent de jurandes pertes.

La nouvelle du maintien de la paix se conlirma, et la baisse des prix continua pendant plusieurs semaines.

C'est à ce moment (|ue Simon apprit une lâcheuse nouvelle par la maraîchère; la pauvre Kale Verhoeven était malade; accablée par sa lutte constante contre ses parents et par l'impitoyable cruauté de ceux-ci, elle sentit son coura^'e l'abandonner peu à peu, et elle exprimait la crainte ([u'elle n'aurait bientôt plus la force de résister plus longtemps.

Ce message avait péniblement allecté la mère Ilorms. Quant à Simon, il en était pres(|ue désespéré, cl toute la journée il avait erré la tète basse, et se parlant à lui-même. 11 voyait devant ses yeux sa malheureuse amie, victime de son amour, étendue sur son lit de douleur, et l'appelant peut-être à son secours dans sa détresse. Kt il ne pouvait rien ! 11 était impuissant contre l'impitoyable sort !

Heveim de ses courses fiévreuses en ville, il était assis seul dans son bureau, tenant dans ses mains sa léte brûlante. Il se {)arlait à lui-même, et serrait de temps en tem|)s les poini;s par un mouvement convulsif, comme si un combat furieux se livrait dans sou cœur.

— Le courage me inanquerait-il".'' niurmurat-il. L'argent in'a-t-il rendu lâche ? l'ouniuoi craindre ' Je puis perdre ce que j'ai gagné, oui, mais, si Dieu veut bien me protéger encore, je puis aussi gagner la délivrance et le bonheur de ma pauvre amie. Ponn|uoi hésiter lor.-qu'une pareille récom|>ense miroite devant mes yeux? Le café est à si bas prix maintenant <|u'il ne peut plus guère baisser; et, en supposant (ju'il baissât encore, je n'y perdrai pas plus que ce que je possède actuellement; je pourrai donc payer la différence; et, tout en redevenant pauvre, ji- resterai du moins honnête homme. Allons, le sort en est jeté ; j'écris a la maison d'Amsterdam (|ue j'achète cin<| cents balles de café de réchantillun numéro 2, et que je désire qu'elles me soient expédit-es immédialrment. Cesl hardi, téméraire, c'est un coup de dés qui peul me «roquer le cou; mais cela ne fait rien : je joue ma foilune contre le bonhrur de Kale Verhoeven.

il prit une plume et se mil à écrire rapidement dans sou livre de correspondance la minute d'une lettre pour Amsterdam. Il fallait se hâter, disaitil, car le courrier pour la Hollande partait dans une heure.

Il fut bientôt troublé dans son travail par la voix de la maraichère et les exclamations pénibles de sa mère, qu'il entendit retentir dans la chambre voisine. On parlait de Kale; un malheur était-il arrivé ?

Simon laissa tomber sa plume et ouvrit la porte de son bureau.

Il ajjprit par la maraîchère (ju'il y avait eu une si violente dispute chez le vacher, (jue Kale s'était évanouie, et (|u'on avait dû la porter inanimée sur son lit. Le docteur était à la vacherie, et lui avait l'ail appliquer des sinapismes. D'abord, on avait craint pour sa vie, mais maintenant cela allait un peu initux.

Pendant (}U('l(|ues moments Simtm interrogea la paysanne et déplora avec sa mère le triste sort de la bonne Kale; les larmes avaient jailli de ses yeux; mais il se souvint tout à coup qu'il avait laissé sa lettre inachevée. Il n'y avait plus à hésiter maintenant, il ne pouvait pas perdre une heure. Il n'eut pas joué seulement tout son argent, mais tout son sang contre la délivrance de sa pauvre Kale.

Il courut, en proie à la fièvre, à son bureau, acheva la minute de sa lettre, la copia sur une feuille de papier, la cacheta d'une main tremblante, regarda sa montre, et s'écria en sautant d'un seul bond dans la rue :

— La poste part dans dix minutes ! Ah ! j'arriverai à temps.

Il va de soi que Simon Ilorms, depuis le moment où sa lettre était [uirtie pour Amsterdam, n'avait plus goûté un instant de repos.

11 ne faisait plus autre chose que d'aller à la Bourse, écouter avec inquiétude tous les bruits et toutes les suppositions relatives aux chances de paix ou de guerre, lire les journaux, et attendre, avec des baltements de cœur, les moindres nouvelles.

Comment pouvait-il en être antreinenl ? De l'issue des déniclês jioliliques et de la hausse ou de la baisse dépendaient sa fortune, son propre bonheur et le bonheur de tous ceux cjui lui étaient chers.

Le premier jour, il retourna chez lui le soir, le cœur gai cl plein de courage. 11 y avait déjà un demi-cenl de hausse sur le café. Si cette hausse

LA MAISON liLEUE.

Kate s'était agenouillée devant la vieille femme. (Page 4Q.J

pouvait continuer, il n'aurait pas à regretter sa téméraire entreprise.

Alors il apprit à sa mère que, dans l'espoir de gagner en une seule fois assez pour sauver Catherine du sort affreux qui l'attendait, il avait risqué sur un seul coup de dés tout ce qu'il possédait. La vieille s'effraya de se trouver, sans en avoir rien su d'avance, si près de pouvoir devenir pauvre; mais Simon était de si bonne humeur et avait tant de confiance qu'il finit par faire partager à sa mère ses flatteuses illusions. Tous deux firent cette nuit-là des rêves de bonheur et de richesses immenses.

La situation resta la même pendant trois ou quatre jours. Puis, sur certains avis relatifs au maintien de la paix, la cote de la Bourse d'Amsterdam arriva avec une baisse de deux liards sur le café.

Si les prix restaient à ce taux, Simon perdait

deux mille francs sur le café qu'il avait acheté en Hollande; si la baisse s'accentuait davantage, il risquait de perdre tout ce qu'il avait si laborieusement gagné.

Mais la situation pouvait s'améliorer; depuis quelque temps, il y avait tant de variations petites ou grandes, dans la valeur du café, qu'on ne pouvait jamais être certain du lendemain.

Malgré ces réflexions consolantes, le pauvre Simon était très efl'rayé et très affligé, et, comme il redoutait de faire part de ses craintes à sa mère, il erra une partie de la journée à travers les rues d'Anvers, sans savoir au juste où il allait

Dans l'après-midi, au moment où il passait devant le bureau de la poste, un facteur s'approcha de lui et lui remit une lettre qui venait de Hollande. Simon mit la lettre toute fermée dans sa poche; il savait assez ce qu'elle pouvait contenir.

LA MAISON r.I.FI R.

Cl' ne pouvùl rtie au'n' chose qu'un avis de la maison d'Aiiislenlatn lui annonçant que, selon sa commanile, ou lui avait expédié cinq cents halles de lal'é.

Un peu plus loin, il lira machinalement la ii'tlre de sa poche.

Hue pouvait-elle donc contenir, \n\uv (jne Simon pAlit si aiïreusemenl, et poussât un pidlniid Hiupir, bienlùl suivi d'un rire convulsil?

— Hein î quoi ! mes yeux me trompent, halhutiat-il. Cinq mille balles! Mais c'est impossibe... Et cependant je vois bien clair : ça y est en tontes lettres. Cinq mille ballcb!... Allons, allons, soyons calme. C'est une erreur. Je n'ai acheté (jue cinq cents balles, et on ne m'enverrait pas une quantité si exagérée, lors mémo que je l'eusse demandée... Mais je ne les veux pas, ces cinq mille balles; je l.s refuse dans tous les cas. Deux liards de baisse ! Mais je serais ruiné pour toujours. Non, non, c'est une erreur du commis qui a copié la lettre. Ne nous en inquiétons pas.

C'est ainsi (|u'il se parlait à lui-même tout en marchant. Mais (juoi qu'il fit pour se rassurer, son cœur battait violemment, et il se mit presque à courir pour être plus vite chez-lui et vérifier par l'examen de son livre de correspondances ipu' ce n'était pas lui qui avait commis une fatale erreur.

Ses cheveux se dressèrent sur sa téta et il chancela sur ses jambes lorsqu'il jeta les yeux sur son livre. Il avait bien réellement écrit '1,000, et ce chilTre fatal brillait devant ses yeux comme sa condamnation k la misère et au malheur.

Hélas! dans sa précipilalion, dans le trouble de son esprit aiîité par la nouvelle de la maladie de Kate, il avait écrit un zéro de trop, et celte déplorable erreur le plongeait dans la ruine.

Sans entrer dans la maison |>our dire un mot à sa mère, il sortit en toute hâte de son bureau et courut au Tort pour raconter son malheur à M. Waterschoot, el lui demander conseil dans cette circonstance critique.

Il trouva son protecteur dans son cabinet, lui conta brièvement l'affaire, et lui tendit la lettre d'Amsterdam.

— Les (inq mille balles sont embarquées et en route pour Anvers, dirM. Waterschoot. Dans deux ou trois jours elles peuvent arriver.

Si j'écrivais que le chiffre exagéré de ma

commande est le résultat d'une erreur, el rpie j'ai, sans b" savoir, écrit un zéro de trop' demanda Simun, la tête éperdue. Cela est incoiiteslable. Peut-être m'excuserait-on là-bas.

— N'espérez pas cela, dit son prolei teur. La maison d'Amsterdam est honnête et exécute tous ses engagements avec autant de rigueur que de fidélité; mais si die est sévère pour elle-même.

elle l'est également pour les autres. Vous avez acheté les cim] mille balles, et vous devez les accepter.

— .Mais je suis perdu ! s'écria Simon. Au taux où sont les prix du café, je ne puis payer la différence qu'en sacrifiant tout ce que je possède, et si la baisse ne s'arrête pas, ô ciel ! je fais faillile.

— Oue voulez-vous y faire, mon ami? Telles sont les chances du commerce. La même chose m'est arrivée juste un an après que j'avais fait mon entrée à la Ucmrse.

— Oh ! monsieur, pcmr l'amour de Dieu, conseillez-moi. Que dois-je faire ?

— C'est bien îiim|ile : supportez le coup avec courage et résignation. Si c'est nécessaire, sacriliez tout pour conserver votre bonne réputation de marchand. Recommencer à nouveau...

— Mais, monsieur, sans argent '!

— Le crédit est de l'argent aussi, mon ami. Si vous pouvez li(|uider cette alfaire importante sans rester en défaut de payer, vous trouverez chez tout le monde une grande confiance, el il vous sera facile. — si la chance veut vous sourire un peu, — de regagner ce que vous aurez perdu maintenant. Je connais à Anvers trois on f|uatre négociants qui étaient tombés plus bas encore, et (|ni fonl de magiiifii|uos affaires.

— Mais si l'on apprend que c'est |iar une erreur, une étolirderie que j'ai éprouvé cette perte, on se moquera de moi.

— Ne soyez pas assez imprudent, pas assez sot, dit sévèrement M. Waterschoot, pour faire part à qui que ce soit de votre erreur. Cela vous ferait |)erdrc l'estime publitiue.

Simon paraissait peu consolé par les paroles de .M. Waterschoot. Ce que le jeune homme ne disait pas, c'est qu'il avait jierdu maintenant sa seule chance de sauver sa malheureuse amie. Si, dans l'avenir, il pouvait encore être en son pouvoir de se relever, ce bonheur tardif lui était presque jndilTérent.

Dans son désespoir, il demanda si .M. Waterschoot lui rendrait, au besoin, son humble place de magasinier.

— Hall ! bah ! nous n'en sommes pas encore là, répondit son protecteur. Dans tous les cas, Simon, si le malheur continuait à vous poursuivre, vous pourriez reprendre rhez moi votre emploi de magasinier. Je vous l'ai promis, et, d'ailleurs, je ne suis pas content de votre successeur.

— Ah ! monsieur, je vous remercie du fond du ccpur. C'est une |»lanche de salut (|ue vous me tendez. Je p(»nrrai du uxtins tenir ma mèreà l'aluiilu besoin.

— Croirie/-v(>us, mon bon Simon, que vous êtes déraisonnable '.'murmura M. NValerschoot d'un

LA MAISON BLELE.

ton de reproche. Vous, entreprenant jusqu'à la témérité, vous courbez ainsi la lète avec découragement! Qui vous dit qu'en deux ou trois jours, le prix du café ne peut pas remonter? Chaque courrier apporte, pour ainsi dire, uue (luctuation.

— Et si le prix baissait encore?

— Il tant attendre les événements, et ne pas désespérer avant d'être certain de son malheur. Retournez tranquillement chez vous, mon ami, et tâchez de ne pas perdre courage; mais ne parlez à personne du zéro de trop, pas même à votre mère. Si le malheur vous frappe, comme vous le redoutez, vous connaissez le chemin de ma demeure, et vous savez que je serai heurt u\ de pouvoir vous aider.

Simon serra chaleureusement la main (jue lui tendait son protecteur, et quitta son cabinet en lui exprimant très vivement sa reconnaissance.

Il retourna che^ lui, moins désespéré peut-être, mais encore profondément triste. Une dit rien à sa mère de l'angoisse qui lui serrait le cœur, et resta dans son bureau jusqu'à la nuit, sous prétexte d'un travail pressé.

Simon n'avait presque pas fermé l'œil cette nuitlà, et il s'ét;iit levé de très bonne heure.

H était assis dans sa chambre à coucher, le regard perdu dans la vague, et pensant à la pauvre Kate Verhoeven et au malheur qui allait l'atteindre.

Il s'était habillé machinalement, comme pour sortir; mais il était encore si matin! Où pourraitil aller? La même inquiétude ne le suivrait-elle point partout?

Il s'était donc assis près de la fenêtre, et s'était enfoncé dans une profonde et sombre rêverie.

A la fin, un bruit étrange qui montait jusqu'à lui vint éveiller son attention; mais le bruit passa, et il poursuivit le cours de ses tristes réflexions.

Tout à coup, on frappa à sa porte, et une petite voix douce lui cria :

— Simon, Simon, es-tu éveillé? Tu dois te lever, dit notre mère. Vite, dépêche-toi!

II sembla à Simon que sa petite sœur sanglotait en lui parlant ainsi. Que pouvait-il être arrivé?

— Qu'y a-t-il, Annette? d^manda-t-il.

~ Ah ! Simon, s'écria l'enfant en portant le coin de son tablier à ses yeux, la maison de Kate a brûlé cette nuit.

— Brûlé! Cette nuit! répéta le jeune homme. Qui a apporté cette terrible nouvelle?

— La maraîchère. Elle est en bas. Ah ! cette pauvre Kate, elle est toujours malheureuse! Viens, frère, descends.

Simon descendit l'escalier quatre à quatre, et accabla la maraîchère de questions.

Celle-ci lui raconta que, vers deux heures de la nuit, le Coin-Vert avait (ié subitement éclairé par une vive lueur. Les premières personnes qui s'éveillèrent, — et la niaraiclière en était, virent avec effroi que la vacherie du |)ère Vei hoeven était entièrement en flammes. Le vent était très violent, et la provison de foin et de paille renfermée dans la grange et l'étable envoyait des tourbillons de flammes et d'étincelles par-dessus la maison de Verhoeven, dont la toiture était d^^jà à moitié anéantie. Le feu gagna si lapidemeut que les Verhoeven, réveillés à la hâte, eurent à peine le temps de se sauver à moitié nus. On avait tenté de se rendre maître de ce terrible incendie, mais tous les efforts avaient été vains. La ferme, la maison et l'étable étaient enlièretnent ruinées, et le cheval et les vaches étaient ensevelis sous les décombres encore fumants. Ainsi, en une seule nuit, maître Verhoeven avait perdu tout ce qu'il possédait; car rien n'était assuré!

— Vous étiez présente, femme? demanda Simon.

— Oui, monsieur; je suis restée au moins trois heures sur place.

— Que disent les Verhoeven?

— Vous pouvez le penser, monsieur. Ils sont fous de désespoir et de chagrin, et ils pleurent.

— Avez-vous vu Kate?

— Certes, c'est moi qui l'ai conduite chez sa tante, qui lient une boutique de graines.

— Et où est-elle maintenent?

— Elle est toujours chez dame Kosters, la grainetière.

— Mère, tâchez de vous calmer, dit Simon. Et toi, Annette, ne pleure pas si fort. Je vais à Borgerhout. Les Verhoeven sont pauvres et malheureux maintenant. Qui sait s'ils ne me feront pas meilleur accueil? Je veux consoler Kate, lui donner du courage. Hélas! ma pauvre amie, comme elle doit souffrir! Jusqu'à tantôt, mère.

Et il s'éloigna précipitamment.

Chemin faisant, il ralentit insensiblement sa marche et il se mit à secouer tristement la tête en se parlant à lui-même.

Pourquoi le sort cruel l'avait-il rendu impuissant en un pareil moment? Quelques jours plus tôt il aurait pu dire aux Verhoeven :

— Ne vous affligez pas, je viens vous sauver; j'ai de l'argent, je vous rends tout ce que le malheur vous a pris. Mais à présent il était pauvre aussi... et peut-être succon)berait-il même sous le fardeau de ses dettes. Ah! (ju'un zéro de trop pouvait avoir de terribles conséquences ! Qu'allaitil l'aire maintenant à Borgerhout? Il ne pouvait apporter que des paroles stériles, tandis qu'Isidore Pommedepin... L'image de son odieux rival se

Page 1