LE RUISSEAU
Cent jeunes filles oui admiré leur image dans mon onde. Une seule était charmante; ses vêtements étincelaient d'or et de pierreries, de fraîches lleurs se balançaient dans les boucles de sa chevelure. Oh ! j'ai vu vingt jeunes gens la suivre sur mes bords, s'agenouiller devant elle, implorer un regard de ses yeux et s'écrier à ses pieds d'une voix plaintive : « Cruelle déesse ! mourir sous tes yeux est encore un bonheur! » Et cependant, angélique Rosa, cette jeune fille n'avait ni les traits enchanteurs, ni la taille élégante et frêle; elle eût paru auprès de toi comme l'humble aubépine à côté du lis orgueilleux ! {H quitte le ruisseau.)
LA JEUNE FILLE, (ipiès être (terne urée tongtemps rêceuse.
Etre la plus belle ! être implorée comme une divinité sur la terre ! Mais quelle douce voix murmure à mon oreille ! C'est la voix qui me consolait pendant ma maladie. — Qu'elleest triste et plaintive, maintenant...
l'ange, avec nne profonde trislesiFte.
Rosa, as-tu tout à fait oublié ton bon ami? Ne sais-tu plus qui a veillé à ton chevet et pour alléger tes souffrances et adoucir ton sommeil?
LA JEUNE FILLE
Je le sais encore et je t'aime toujours; mais pourquoi ta voix est-elle si triste aujourd'hui ?
l'ange.
Tu ignores qui je suis, Rosa; et cependant depuis ta naissance jusqu'à ce jour je ne l'ai jamais quittée. J'étais auprès de ton berceau et je l'envoyais le sommeil le plus doux; tes rêves si beaux étaient les fleurs que je semais sur ta couche... J'ai guidé tes premiers pas et écarté de tes petits pieds les pierres qui obstruent le rude sentier de la vie. Bien que j'appartienne à une sphère supérieure à l'humanité, l'afiection que je porte à ton âme m'a rendu ton esclave... Oh ! j'étais heureux, Rosa, parce que le bonheur t'attendait. Ton cœur, aussi pur que le plus pur cristal, n'avait été terni par aucune vapeur. Déjà une lumière rayonnante
traçait dans res|)ace le céleste chemin que nous devions suivre ensemble... Eucore une heure, et tu entendais le chœur des auges saluer ta bienvenue... Et maintenant, hélas! maintenant ton âme, ô douleur, est souillée par le péché d'orgueil... Le l'ayou de lumière a disparu... mon cœur se brise.
LA JEUNE FILLE
M'aimes-tu donc tant, ù bon esprit! Dis-moi comment j'ai pu te causer une si profonde douleur?
l'ange.
Tu t'es enorgueillie de ta beauté.
la JEUNE FILLE.
Tu avoues donc aussi que je suis belle?
LE DEMON
Ah! ah! bien dit!
l'ange.
Hélas ! le mal est une fatale ivraie qui jette vite de profondes racines! Rosa, le Seigneur a donné à la biche des jambes fines, élégantes et rapides, — au cygne un cou flexible et gracieux, — au paon sa riche parure d'or et d'azur, — au rossignol sa voix enchanteresse. Que chacun d'eux se vante des dons que Dieu lui a accordés... Il ne leur arien donné de plus... Mais l'homme, ô Rosa, l'homme doit-il s'enorgueillir de cette vile enveloppe d'argile qu'on appelle le corps, et s'arrêter comme les animaux à la perfection périssable de ce qui vient de la terre, et qui doit un jour retourner à la terre? Ne possède-t-il pas un joyau bien plus précieux ? N'a-t-il pas en lui une immortelle image de son créateur, l'âme? Méconnaîtras-tu, Rosa, le présent le plus beau que Dieu t'ait fait? Serais-tu ingrate envers lui?
la jeune fille.
Non, je ne serai pas ingrate; mais je me réjouis cependant que Dieu m'ait accordé la beauté corporelle.
LE nÉMON, ironiquement à l'ange,
Ange de lumière, cesse cette lutte inutile; tes efforts sont vains. Elle s'engage plus avant dans mes filets : elle m'appartient !
l'ange, // la jeune fille.
Vois, ô chère enfant que je protège, vois comme tes paroles font couler mes pleurs. Tu t'égares ; puissent ta faiblesse et ton inexpérience te servir d'excuse auprès de celui qui est tout miséricorde !
AM'.E ET DKMON.