I.K l'AHAltlS DES FOUS
noii-seuleiiienl des nnfs et du jamiioii tant qu'ils j en voulait'ii!, mais des poulets, di'S |)i},'e()iis, des i pois verls iiouvi-aux, el, pour arroser le toul, une ; houleille de vin |>ar jour. j
(Ida plaisait éndniii'menl au ser};oiil-major. Il ('•lait dfvciiu raini do rœur de l'aulicr^istecl de sa leiniui', et il s'rcriait s »uveiil (|u'il aurait été liouroux de (iiiir ses jours entre ces braves j,'ens.
Le fourrier, au contraire se fatigua, au bout de t|Ufl(|ues j(nns île cette vie de cabaret, bruyante et tumultueuse, et reprit bientôt ses promenado solitaires dans les champs et sur la lande.
Une des deux conipa.uMiies avait campé précédeninient à (llieel. Il arriva ainsi que le fourrier entendait sonvcMit raconter par les officiers de cette cuinpagnie, îles cllo^es étranges sur ce grand village ou, pour mieux dire, sur cette pi'tile ville populeuse, où, d'ajjrès ce ([u'ils disaient, un millier de fous vivaient en pleine liberté au milieu des babitants, se |»romenaient dans les rues, allaient au café ou au cabaret, et même faisaient partie de sociétés d'agrément ou de musiijue instituées par la bourgeoisie.
Ces récits éveillèrent en lui le désir d'aller, quebiue jour qu'il ferait beau, se promener jusqu'à Cibeel qui n'csl éloigné de Moll que dedeux petites beures. 11 savait de |dus qu'un de ses bons amis. ui\ sergent Auversois comme lui, était logé à Glieel en ce moment, et, comme il eut volontiers fait le trajet pour lui serrer la main el causer avec lui, ta ne faisait qu'augmenter son désir de faire le trajet.
Il n'aurait pas de peine à obtenir de son capitaine la pormission de faire celte promenade; il n'avait même pas besoin de cette permission, car, en parlant immédi itement a|ués le diniM-, il pouvait être à (ilieel avant trois heures, y voir tout à son aise, boire un verre tie vin avec sim ami, et être encore de retour avant la (in de l.i journée.
(^e fut donc en exécution de ce prnjet (|ue le fourrier, aprè> s'être levé de tabb;, passa sur son épaule le baudrier auquel son sabre était allarhé, el sorlil rapidement du cabaret du Cygne pour se iliriger vers Ciheel
il ne portail plus la blouse bleue et le bdiinet i poils d'auirefois : il portail un uniforme de (in drap vert, avec des pas>epoils et des revers rouges el des boulons de cuivre du plus beau brillant; il avait des épauleltes de laine entreimMéc de (ils d'or; le lion belge se dressait (ierenieni au-dessus de la visière de son shako, et une jolie dragonne t,e balançait à la poignée; de son sabi e.
Il devait croire que ce nouvel uniloriii^' lui donnait un aspect imposant, car, pendant ({u'il pa.ssail derrière les dernières njaison." du village, el qu'il voyait les gens venir sur leur porte pour le regar-
der, il tenait la tête haute et marchait avec une espèce de dandinement, particulier aux personnes qui sont pleines de leur mérite réel ou supposé, et qui croient que chacun les admire.
Il n'était cependant pas de haute taille, le lourrier, el avec cela très jeune, très délicat el d'apparence frêle; mais que fait tout cela, du moment qu'on est content de soi?
Probablemeul la vanité ou l'orgueil n'était pas un (les traits jirincipanx de son caractère, car, à peine lut-il hors du village, (|u'il oublia son nouvel uniforme en même temps que sa qualité de guerrier pour regarder librement autour de lui, cueillir ça et là une Heur, se pencher sur les bords de la Nèlhe pour voir couler l'eau, et s'amuser à tous les accidents du chemin, sans penser à rien.
Plus d'une fois, dans sa marche distraite, il faillit tomber le nez dans le sable. Tout cela ne l'empêcha pas cependant d'atteindre le hameau de Kevermonl vers trois heures moins un quart, el d'arriver par conséquent tout piès de Cheel.
Il aperçut de loin, assise à l'ombre, contre la lisière d'un bois de chêne, une personne bien habillée s'éventant avec son chapeau, comme si elle souffrait d'une extrême chaleur.
Au moment où le sous-oflicier allait passer devant cette personne, elle se leva et prit également le chemin de fiheel.
— Bonjour, fourrier, dit l'inconnu, très poliment el d'un Ion très aiïable. (Juel temps chaud, n'est-ce pas? Les oiseaux n'ont plus la force de chanter et restent bec béant. Rien d'étonnant à cela, du reste, nous sommes entrés dans les jours caniculaires... Vous êtes sans doute campé à Cheel avec volie denii-balaillon?
— Non, n)onsi(!ur, nous sommes à Moll, répondit le fourrier. Et je fais une promenade jusqu'à Cliee! jionr visiter la ville; en sommes-nous encore loin ?
— A peu près vingt minutes. J'y vais également; el, si ma conq)agnie ne vous gène pas...
— l'as le moins du monde, c'est beaucoup d'Iionnenr pour moi.
Ils hrenl quelques pas sans parler, el le fourrier piodia de ce silence pour jeter, à la dérobée, quelques regards d'inspection sur la persmine de .son conqtagnon inattendu. Il avait l'air d'un
h me ayant dépassé la cinquantaine; son visage
calme aux termes rontouis ins|iirail le respect; ses vêtements étaient d'une coupe élégante et d'une étoile dont la (ine.^se fai.sait supjioser iiue leur propriétaire appartenait à la bourgeoisie aisée.
— On m'a assuré, monsieur, que (iheel vaut l.i peine d être vu, dit le (onrrier. It'après ce qu'on m'a raconté, il y a (|nel(|ue> centaines de fous ()ui y demeurent.