I.E I»AIIAI)IS DES FOUS
— Un millier, fourrier, un millier.
— Et est-il vrai qu'ils se promènent sur la plate et dans les rues, en pleine liberté ?
— Parfaitement. Et avant d'arriver à Gliecl vous eu rencontrerez probablement plus d'un. Si vous laissez passer ces pauvres diables sans leur adresser la parole, vous n'en aurez aucun ennui... Tenez, voyez fourrier, il y en a un là-bas, sous ce tilleul. Il monte la j^arde sur la coHine cerlc, près de la cbapelle de Sainte Dympbne.
Le sous-officier dirigea le regard vers l'homme (ju'on lui montrait et murmura avec surprise :
— Ail, oui, celui-là est certainement fou.
— Fou à lier, répondit le bourgeois. H y a plus de dix ans qu'il est là à monter la garde, du matin, au soir, hiver et été; et, quand la nuit vient, on doit employer la force pour le faire rentrer; sans cela il y passerait même la nuit. Il ne fait pas autre chose que cela.
Ils approchaient du fou. Il était vêtu de haillons déchirés, sur lesquels étaient cousus une infinité de nœuds de toutes les formes et de toutes les couleurs. Un vieux shako bossue, avec une botte de plumes de coq, était posé de travers sur sa tête, et il tenait au port d'arme, en guise de fusil, un lourd manche à balai. Ses pieds étaient nus et ses jambes aussi, jusqu'aux genoux.
Au moment où le fourrier allait passer devant lui, il s'adossa contre un arbre et présenla son manche à balai, avec autant de sérieux qu'un véritable soldat, saluant respectueusement un chef supérieur.
— Pauvre homme ! dit le sous-officier. D'où peut lui venir cette idée fixe de monter ainsi continuellement la garde sous ces armes? A-t-il peut-être été soldat?
— Bien deviné, fourrier. Cet homme a servi sous Napoléon. Un jour qu'il était de garde devant l'ennemi, on le surprit dormant à son poste et il fut condamné à être fusillé. Mais, au moment où ce jugement allait être mis en exécution, le général lui lit grâce de la vie. Vous avez vu comme il est grand et fort; mais, dans ce grand corps, il ne doit y avoir eu qu'un bien petit courage, car la peur de la mort l'avait tellement frappé et troublé son cerveau à ce point qu'il était devenu complètement fou, et qu'on fut obligé de le renvoyer du service. Maintenant il croit sans doute remplir le devoir auquel il a manqué autrefois.
— Et le malheureux se tient là de|)uis dix ans, hiver et été, par tous les temps, par la pluie, le vent et le soleil?
— Depuis bien plus longtemps, fourrier. Je demeure ici depuis douze ans et je l'ai. toujours vu là, depuis le premier jour de mon arrivée dans cette contrée.
— Monsieur demeure à Gheel ? demanda le sous officier.
— Non, répondit l'inconnu, si j'ai quitté Bruxelles, ce n'était pas pour venir demeurer au milieu des maisons. Voyez-vous là-bas, derrière les arbres, briller cette girouette dorée?
— Où cela, monsieur? demanda le fourrier, qui regardait vainement dans la direction indiquée.
— Derrière ce bois sombre. Elle est efîeclivement difficile à découvrir pour quelqu'un qui ne sait pas exactement où mon château est situé.
— Votre château?
— Oui, mon château. C'est un très beau bien de campagne avec quelques centaines de bonniers de terre, de bois et de bruyères, une chasse superbe où pullulent les lièvres, les perdrix et les faisans. J'ai des chevaux anglais, des pur sang admirables, de magnifiques voitures; mais, pour ma santé, j'aime mieux aller à pied. Cela vous étonne? parce que je suis modestement vêtu et que je ne fais pas étalage de ma richesse vous me prenez probablement pour. un bourgeois vulgaire? Je suis baron et mes revenus s'élèvent à plus de cinquante mille florins. Rien n'est plus facile que de vous en convaincre, venez me voir à mon château.
Le fourrier se disposait à le remercier chaleureusement de sa gracieuse invitation, quand tout à coup une jeune femme vint tomber à genoux devant lui, et lui dit d'un ton suppliant et les mains jointes :
— Ah! monseigneur, vénérable évêque, que Votre Grandeur daigne m'absoudre de mes péchés ou je vais droit en enfer! Voire bénédiction, votre bénédiction, sinon l'enfer vient cette nuit avec tous les diables pour me...
Le baron poussa brutalement cette femme, et dit au fourrier :
— Ne faites pas attention à cette femme; elle s'agenouille comme (;a aux pieds du premier passant venu. Je m'en plaindrai au bourgmestre.
La folle s'était levée brusquement et s'écria en éclatant de rire.
— Ah, ah, voyez-le donc, le pouilleux sire de Maign'e-Chair! Moi, folle! Ne le croyez pas, monsieur le général. Il est fou lui-même. Assez fou pour être enfermé. Tandis que moi, pauvre pécheresse, j'implore vos bénédictions pour sauver ma pauvre petite âme... Fou, vilain fou !
Elle continuait à déblatérer contre le baron, mais celui-ci tira le fourrier par le bras et, après avoir fait quelques pas, lui dit avec une indignation très calme :
— Ces aliénés ne respectent rien. Il ne peut pas passer ici un honnête homme sans qu'il soit injurié et invectivé. On devrait enfermer tous les fous qui
LE PARADIS DES FOUS
se conduisent d'une laron inconvenanle, el qui sont i impolis. N'est-ce pas votre avis, fourrier?
Le soldat étonné ne savait que penser ni t\ur dire. Ses idérs se brouillaienl ; il ne pouvait détourner les rejiards de la jeune l'eninu' ipii. un instant auparavant, s'élail aj^enonillée devant lui, et dont le doux et Irais visajje venait de se contracter dans les |ilus liorrildcs ,;,'rirnaces, peinlanl que sa bouche écuniait en proléranl les plus grossières injures. Il se disposait à exprimer sa compassion lorsqui' tout à coup un cri aii;re retcnlit derrière lui.
— (îare, {,'are au cheval ! criait-on.
H fit un liond sur le enté et \il passer en courant un grand i^aillard i|ui tenait un hàton entre ses jambes et (|ui simulait le trot d'un cheval.
— C'est le postillon de Liège, dit le baron en riant. Dans le temps, pendant (|u'il était en marche, il est tombé de cheval si nialhenreusement qu'on l'a ramassé pour mort. La blessure (ju'il avait à la tête s'est guérie; mais sa raison n'est pas revenue. Mainlenanl il trolle sans ^•^i<■s^' de (llieel à KevermonI, et de kevennont à Gheel. C'est du reste un bon cavalier. Croiriez-vous (jue ce gaillaidlà vient pres(|ue tons les jours à mon château me supplier de le |iren(lre pour cocher? Mais \ous pouvez bien penser «pie je ne confierai pas ma vie à un pareil fou. Le feriez-vons fi ma place, vous, fourrier?
— Moi, monsieur le baron'.' Oh, non, Dieu m'en préserve! .Mais que vous arrive-t-il? Vous êtes pAle et vous tremblez. On'est ce qui vous elfraie si fort ?
Le baron étendit le doigt devant lui.
Voyez, là-bas, |irès de l'i'glise Sainte Dymphne, cet homme avec son grinid sabre. C'est mon ennemi raorlel et il veut me tuer! Je d(jis inir!
Et, tendant la main comme un mendiant, il dit d'un Ion suppliaiil :
— .Ml! monsieur le lourrier, pour l'anionr du ciel, donnez-moi vile deux ou trois cents, pour acheter du tabac !
— Des cents poMi du la bac ? INnir vous, baron? babultia le sous-oflicirr, au comble de la stupéfaction.
— Oui, oui, je suis millionnaire; mais j'ai laissé mon argent à rrnm château. Ah, mon bon petit fourrier, vile, vile; car voilà mon ennemi qui s'approche !
Le jeune militaire tira quelques cents de sa poche et les mit sans hésitation dans la main du fou, (|ui les reçut avec les démonslralions de joie les plus extravagantes, et se mil i fuii de toutes ses forces.
Le fourrier, comme frappé de la loudie, resta immobile, les yeux cloués au sol; il ét.iil honteux,
blessé, chagrin, et se demandait s'il ne ferait p;is mieux de retourner immédiatement àMoll; cependant après (|U('l(|nes inslaiils de réilexion, il repiit courage.
Il n'était plus (|u':i qnehiues portées de fusil du but de son voyage, et il dépendait de lui, pensait-il, d'éviter désormais tout contact avec les fous. S'il était vrai qu'un élianger [KUivail diflicilement, à Gheel, dislinguei- les insensés des gens raisonnables, il |i(nivait cependant échap|<er à ces bnmiliantes méprises en n'adressant la parole à personne.
.\vec cette ferme résolution il passa ilevant la belle église de Sainte-Dyni|iline, et entra dans la petite ville.
Il n'était encore ariivé (ju'aux premières maisons de la très longue rue Neuve, lors<|u*il remarqua déjà un grand nombre d'insensés, des enfants, des femmes, i\c<, hommes, (ju'il était facile de reconnaître à leurs vêtements ridicules et à leurs gestes extravagants; mais, comme ils ne faisaient (|ne le legarder en riant on en faisant des grimaces, il continua son chemin, sans montrer (ju'il faisait la moindre attention à eux.
Il lui fut impossible de feimlre la même inattention à l'égard de l'étrange et inculte créature qui venait à sa rencontre. C'était un homme de haute (aille, avec de larges épaules et une télé pres(|ue carrée, couverte d'une forêt de cheveux mêlés. Il roulait des yeux furibonds, ce rpii lui donnait une vague ressemblance avec un lion. Ses deux |iieds étaient attachés l'un à l'autre au moyen d'une courte chaîne de fer, de sorte qu'il ne pouvait avancer (lu'cn faisant des bonds comme un Kangouro. Le fourrier crut icmarcpier que tout le monde, les fous connue les aulies, s'écartait du chemin de ce redoutable personnage, comme on s'écarte devant une voilure (|ni roule pour ne pas être écrasé.
Le fourrier lit comme les antres. Il décrivit un demi-cercle aiitour du Ion enchaîné, avec lequel il évita ainsi tout contact.
(^e fut avec une sorte d'inquiétude qu'il arriva sur la Place, ne doutant pas (ju'il n'y fût exposé à des renconties surprenantes encore; mais heureusement, au preuiit-r pas (ju'il lit sur celte vaste place il rencontra son ami le sergent (jui, l'ayant reconnu de loin, accourut en souriant et les bras ouverts.
Ajirès les piemiers éj)anchemcnts de leur joie, le fourrier, encore sous le coup des sentiments qu'il avait é|)rouvés, se mit à raconter le^ diverses rencontres qu'il avait faites, et surtout l'espèce de trouble (ju'av;iit jelé dans s(mi esprit l'atlitude du baron lui demandant de {|noi acbeler un j)eu de tabac.
— Oui, réjKindil >nn ami, j ai cnlendu |iarler
LK l'Ai; A ni S DES FOUS.
Il monte la garde. (Page 3.)
de ce baron mendiant dans mon logement. II paraît qu'il a été riche, en eiïet, et qu'il a possédé un château; mais il a spéculé sur les fonds autrichiens, et il a perdu toute sa fortune. Sa "famille pourvoit amplement à son entretien; mais on ne peut pas lui donner d'argent, car, dès qu'il en a, il boit, et alors son état menlal s'aggrave coni-idérablement. Est-ce que la folie de cet homme vous surprend si fort? J'ai vu, pour ma paît, des cas bien plus surprenants! Les fous pullulent ici. On ne peut pas faire un pas sans en avoir une demidouzaine autour de soi. Tenez, en voilà déjà six ou sept qui nous regardent. Ne faites pas atlenlion, sans cela ils s'approcheront et viendront nous ennuyer. Au commencement j'avais un peu peur aussi ; car, pour dire la vérité, la société des fous ne me plaisait guère. Il y en a cinq qui demeurent dans la maison où je suis logé, et maintenant j'y suis si bien habitué que, — vous ne voudrez peut-
être pas le croire — je fais tous les jours une partie de dames avec l'un d'eux.
— Avec un fou?
— Oui, avec un fou furieux. Mais c'est un cas bien singulier. Il ne perd l'esprit que pendant à peu près une heure par jour, et cette heure varie régulièrement, suivant la saison de l'année. De temps en temps, lorsque le ciel s'assombrit k l'approche d'un orage, son mal le prend aussi dans le courant de la journée , mais cela arrive rarement.
— Hélas, pauvres gens que nous sommes ! Nous avons bien tort d'être si fiers de notre raison, soupira le fourrier. Voyez ce (jue fait de notre intelligence une maladie qu'on appelle la folie.
— L'homme auquel je fais allusion n'a pas été malade, répondit le sergent. D'après ce qu'il m'a raconté, il a été altaqué et pillé la nuit par des voleurs (|ui l'ont, sans doute, gravement maltraité et menacé de mort; car l'effroi qu'il en a ressenti