‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 146 sur 225 · I.K l'AllADlS m: S FOUS · texte numérisé non relu

I.K l'AllADlS m: S FOUS

lui a troublé la cervelle. Maiiilenaiit, aux approches de la nuit, il se lève tout à (-(iu|), coinine en sursaut, il st» mcl à crier au secours coiilro les assassins qu'il croit avoir autour do lui, il Imrle, il lutte, il frappe à tort et ù travers, et liiiil par t>)niber sans njouveinonl, en ponssanl un jjiand cri de détresse. L'ne licnie après, il est redevenu parlailement calme et in pleine possession de tontes ses facultés, (hiand je renire alors, il nie prie si poliment et d'nn air si ainiahlc déjouer une partie de dames aveclui, que je ne poux vraiment pas refuser. Il joue très bien, et jamais il ne lui écliappe un mot inconvenant ou déraisonnable... Ainsi vous ôtes venu à GliecI pour voir les fons?

— El j'en ai déjà plus (pi'assez, maronna le iourrior. Si ce n'était le plaisir de passer quel(|iies moments eu votre compagnie, je ferais demi-tour à {jauche, et (lierais tout droit sur Moll, sans me retourner.

— Je comprends. La première impression est toujours la même. Mais elle se passe vite. Nous boirons une bonne pinte ensemble, là-bas, dans le coin, à liiTour. Vous devez avoir remarciué l'enseijjne. Beaucoup de sous-olïiciers se rcunissent-là. Kntrez-v, et attendez-moi (|uelques instants : je dois porter un rap|iorl à l'adjudant. Hier j'étais de garde cl il est arrivé une alTaire assez grave. Le caporal et deux bommes comparaîtront probablement devant le conseil de guerre. .Mlez donc à In Tour, commandez un verre de bière, l'adjudant ne me tiendra pas longtemps. A tout à l'heure.

Le fourrier traversa la place pour se rendre au cabaret indi(|ué. Ce qui l'étonna pendant ce trajet, c'était l'attitude des bourgeois à l'égard des fous. La plupart passaient sans y faire attention, d'autres can»<aient avec eux amicalement et très sérieusement en a|tparence, (mi leur donnaient des poignées de main; des bourgeoises se promenaient bras dessus bras dessons avec des folles; des enfants sains d'esprit jouaient avec d'anires ayant perdu la raison. Kt le sourire tranquille et bienveillant des gens raisHunables attestait (|n'un sentiment de pitié et de charité les pous«ail si'ul à agir ain-^i, |iour faire oublier leur mallienr aux pauvres insensés.

Ce spectacle attendrissant rasséréna l'esprit du f fourrier. Quoifju'il ne se sentit pas encore la force de enivre cet exemple, il comprit cependant (Hi'il était plus noble el plus courageux de tendre fraternelli'tnenl la main à l'in^'ensé, (jue de le plonger plus avant «latis l'abinie de la iniscre, par laversion et le mépris. En rédéchissanl ainsi a ce (pii se passait sous ses yeux, il arriva à In Tour el dciiian<la un verre de bière au cabarelier, qui se tenait derrière son comptoir.

Il n'y avait personne dans le cabaret en ce moment, excepté un mtmsieur à l'air distingué, qui fumait une pipe d'écume de mer. Sa lonj:ue rediiiiiole de diap Ideu, boutonnée jus(|u'au menton, lui donnait l'apparence d'un oflicier pensionné; mais il ne portail ni iiKUislaclie ni impériale; il avait de heanx cheveux hiancs qui l'risaienl sur les tempes 11 ne pouvait pas avoir dépassé la soixantaine, car ses yen\ étaient vils et brillants, et ses joues pleines et lleurics attestaient la santé et lu force.

Le fourrier prit place à la table où ce monsieur était assis, parce qu'elle était placée devant la fenêtre, et que, de l'i, il pouvait voir arriver son camarade.

.Vprès un assez long silence, le sous-officier, pour dire quelqui! chose, demanda si (iheel était une commune considérable.

— Oui, une commune liés étendue, lui répondit l'autre. Pour faire le lour de son territoire, il ne faut pas moins de neuf heures. Elle comprend dix-se|)t hameaux, dont cinq ou six ont leur propre église ou chapelle; mais cela n'empêche pas que la cnri' du villa,i;e. c'esl-à-dirc le centre, |)ris séparément, ne comj)'e encore plus de quatre mille habitants.

— Y compris les fons, sans dout(>? dit le fourrier.

— En edet; mais ceux-là ne sont (ju'au nombre d'environ neuf cents dont plus de la moitié habitent les hameaux circonvoisins.

— l*ardonnez-moi, monsieur, si j'abuse île votre coin|ilaisance, mais comme c'est la premiëie fois que je viens à (!heel, tout m'y apparaît étrange et intéressant. D'où viennent tous ces fous?

— De nos provinces, d'Allemagne, de France; le |dns grand nombre vient cependant de Druxelles, parce que les hospices de celte ville envoient tons leurs fons à (îheel.

— Paie-l-on beaucoup |iour renlrelicn de chacun d'eux.

— Cela dépend des soins (ju'ils exigent, du bien-être qu'on veut leur assurer, et du travail qu'ils peuvent faire. Pour les pauvres, s'ils sont encore capables de travailler un peu, on paie (juelqne chose comme vingt-cinq centimes par jour, el pour les plus riches, parmi lesquels il s'en tr(mve(|ni sont fort bien hahillés, parlailement nourris et (|ui (uit du vin à t(»us leurs re|»as, on |)aie une pension qui dépasse quelquefois deux mille llorins par an. Oue les habitants de Cheel trailent leurs pensionnaires avec beaucoup de soins et d'humanité, c'est une chose inconteslable; mais ce qui ne l'est pas moins, c'est qu'ils trouvent dans la présence de ces malheureux une source considérable de revenus.

LE PARADIS DES FOUS

Ce monsieur paraissait si bien connaître les ad'aiies de la commune, que le fourrier se demanda s'il n'avait pas l'honneur de causer avec; le bourgmestre ou, du moins, avec l'un des éclievins. Après avoir regardé plusieurs fois par la fenêtre si le sergent no venait pas, il finit par oublier entièrement son ami, pour écouter ce (|ue lui disait son obligeant interlocuteur sur les curiosités de la commune, et particulièrement sur la belle église de Sainte-Dymphne, patronne des fous, et sur l'émouvante légende de sa construction, d'après laquelle celte martyre aurait été décapitée par son propre père, à l'endroit môme où s'élève actuellement l'église.

Le vieux monsieur parlait très bien, il enlremèlait son récit de réilexions piquantes, qui prouvaient qu'il avait autant d'esprit que d'instruction ; aussi le fourrier lécoutait-il avec une attention soutenue et avec un plaisir si vif qu'il ne vit pas son ami, et ne l'aperçut que quand il fut dans le cabaret.

Mais le sergent, après l'avoir salué en souriant, alla droit au comploir pour demander aussi un verre de bière au cabaretier. Là il se retourna, et épia l'occasion d'appeler à lui son camarade d'un signe de la main. Lorsque le fourrier se fut approché, il lui souffla à l'oreille :

— Suivez-moi, j'ai quelque chose à vous dire qui vous étonnera.

Ils passèrent dans le jardin derrière la maison, et, là, le sergent demanda à son ami :

— Que pensez-vous du vieux monsieur avec qui vous étiez en train de causer? un homme bien intelligent, n'est-ce pas?

— Très intelligent, en effet, et très instruit.

— Nigaud ! c'est un fou.

— Lui, un fou? riposta le fourrier avec un sourire d'incrédulité. S'il y a beaucoup d'intelligences aussi nettes à Gheel...

— Allons, allons, ne discutons pas plus longtemps là-dessus. Je vais vous en donner la "preuve. Je vais lui adresser la parole et je prononcerai comme par hasard le nom de Napoléon. Si vous doutez encore après cela qu'il soit fou je me demanderai moi si vous ne l'êtes pas vous-même.

— Non, ne faites pas cela, dit le fourrier.

— Bah, ça ne lui fait pas de tort; au contraire, ça lui apporte quelques moments de bonheur. Vous n'avez pas besoin de vous en mêler : voyez et écoutez, cela suffit.

Ils rentrèrent dans la salle commune; le fourrier resta près du comptoir, et laissa son camarade s'approcher du monsieur à la redingote boutonnée, auquel il dit d'un air indifférent :

— Il fait bien chaud aujourd'hui n'est-ce pas? C'est une autre température que celle qu'il faisail

en Russie, quand Napoléon à la tête de sa Crande Armée...

Il n'eut pas le temps d'achever; le monsieur s'était dressé sur ses pieds et s'écria les yeux brillants de fierté :

— Napoléon, le grand Napoléon? Il est venu iti, au milieu de la place, sur un cheval blanc. 11 m'a tapé amicalement sur l'épaule et rn'a dit : « Je vous fais bourgmestre de Gheel pour toute votre vie; et, pour récompenser votre grand esprit et voire savoir, voilà la croix d'honneur, voilà toutes mes croix. » Vous ne me croyez pas, voyez.

Et en achevant ces paroles il ouvrit si violemment sa redingote que deux ou trois boutons se détachèrent.

Sur sa poitrine brillaient, attachés à de sales rubans de toutes les couleurs, des médailles, des monnaies qui n'avaient plus cours, des rondelles de fer blanc et jusqu'au couvercle d'une pinte d'étain.

Pendant que le fourrier, pâle d'émotion et de pitié, contemplait le prétendu philosophe, celui-ci contiiniait à se vanter de l'affection particulière que lui portait le grand Napoléon, et déclarait, avec une exaltation de folie, de qui et pour quelles raisons il avait obtenu ces magnifiques décorations : celle-ci était la Légion d'honneur de France, celle-là le Lion néerlandais, cette troisième la croix de Marie-Thérèse d'Autriche, puis celle d'Isabelle la Catholique, de Saint-Wladimir de Russie, du Medjidié de Turquie, de l'Éléphant du Danemark, du Lion et du SoleiJ de Perse; il y en avait même une du cap de Bonne-Espérance.

Après avoir regardé un instant cette scène avec un sourire, le maître de l'établissement sortit de derrière son comptoir, posa la main sur l'épaule du philosophe exalté, et lui dit quelque chose à l'oreille.

Le vieux monsieur se calma comme par enchantement, reboutonna sa redingote, se rassit, et demeura tranquille et immobile, les yeux fixés au sol.

En ce moment, Iroisantres sous-officiers entrèrent dans le cabaret. Ils ne reconnaissaient pas le fourrier; mais le sergent leur ayant dit qui il était, des poignées de main furent échangées et l'on fit connaissance.

Dans l'intervalle, le monsieur à la redingote boulonnée avait vidé sa |)inte, et quille le cabaret sans rien dire.

Naturellement, lorsque les sous-officiers eurent pris place autour d'une table le premier sujet de leur conversation fut le singulier aliéné qui venait de soitir.

Le sergent leur exj)liqua ce qu'il avait appris sur le compte de cet homme.

LK PARADIS DES FOUS

Il avail réelleinenl espiM'é, paraîl-il, du temps du maiid Napoirou, être nomuié bouifruirslit' d'une grande comtnu/io du Hiahant, et, déçu dans sou ainhiliou, la di-sillusiou avait vU' tcllcnit'iil fui le qu'il eu avait perdu l'esprit.

Alors rliacun des sous-ofliciers se luit à raconter qutdie espèce iraliéiiés ou soi^Miait dans la uiaisou où ils étaient logés, et à quels speclacles étonnants ils assistaient journellement.

Le premier raconta (ju'il y avail dans son loiiemeiit une folle qui s'ima}i:iuait être la Sainte Vierge; et, chose bien plus élannante, les autres fous parraissaient si intimenu'nt convaincu qu'elle l'était en elVet, qu'ils ne cessaient pour ainsi dire pas de s'agenouiller et de prier devant elle... Il y avait aussi un homme, un monsieur de Bruxelles qui, de toute la journée, ne faisait pas autre chose (|ue de niesurer le terrain dans la campagne à l'aide dune verge, et d'inscrire sur son calepin le résultat de s )n mesurage. Au commenceinenl, cet lioMiine avait refusé de faire connaître au sous-officier le secret de son travail; mais l'auti-e avait Uni p;ir léussii- à le faire parler. Et de ses déclarations il résulta i|u'il avail formé le projet de faire de (IhecI un port de mer. A cet effet, il voulait creuser un large canal qui aurait sou emboiicliiire dans l'Kscaut, au-dessus d'Anvers. Quel(|ues millions étaient suflisants pour exécuter ce travail. Il attachait peu d'importance aux intérêts d"i commerce et de l'agriculture dans cette affaire, attendu que son uniiiue but était d'attirer à Gheel les fous d'Amérique, de Batavia et même du monde entier, en leur facilitant le voyage.

Dans le logement du second sous-officier demeurait un fou, qui avait pour trait caractéristique de voler tout ce dont il pouvait s'approcher, de cacher sous son lit le jiroduit de ces vids, et puis de ne plus y penser du tout. C'est ainsi qu'il avait volé, une fois le shako, et deux fois les souliers du sousoflicier qui les avait cherchés une demi-journée; mais les gens de la maison, lorsque l'une ou l'autre chose manquait, étaient certains de la retrouver sous le lit du fou... A côté de celui-ci, dormait un pape, qui se promenait toujours srdennollement, tenant à la main gauche une grande clé de bois, tamlis que la droite étendue semait les bénédictions autour de lui.

Un troisième raconta le fait d'une femme qui avait rinébranlalde conviction (|n>ll)' éliii morte tiepuis longtemps, et qu'elle se trouvait dans l'antre monde. Aussi ne voyait-elle dans ses compagnons (!•' ffdif et dan> les habitants de (ilicel, que des lantômes ou des âmes trépassées qui, comme elle, attendaient sous leur forme terrestre le Jugement dernier. Kllr faisait même au sousofficier un hnnnciir Iniii particulier, car elle l.-

tenait pour l'Archange Saint Michel en personne.

D'autres parlèrent encore d'un capitaine en retraite, qui se prenait pour le général en chef de l'armée hollandaise; d'un Louis XVIl qui prétendait s'être échappé, en trompant la surveillance de son gardien Simon; d'un ancien huissier à qui on ne pouvait ôter de la tète (|u'il elaii un loupgarou, et de plusieurs autres espèces particulières.

Il est pr(d)able que, animés insensiblement par leurs propres récits, ou bien suivant 1 habitude des S(ddats, ils exagéraient quelque peu la réalité des choses en y ajoutant de leur pro|Me invention, car un d'eux s'écria :

— J'allais oublier le plus beau : ce qui m'est arrivé dès le premier jour de mon arrivée dépasse tout. J'étais sur la place; un homme s'approcha de moi, portant sur la tète une couronne en papier doré, et marchant droit devant lui, lentement, avec des reganls mystérieux et des gestes de prophète. Je ne doutais pas (|(ie ce ne fut un de ces fous, (|iii s'imaginent être empereur on roi; mais il étendit vers moi son doigt en signe de commaiideiiienl et me dit (l'un Ion solennel : « A geiioiiv, et priez; je suis Dieu le Fils. » — Mais aussitôt un autre fou accourut qui s'écria avec une indignation comiijue : « Ne le croyez pas, monsieur, il ment. Je sois Dieu le Père et je ne le connais pas ! D

Cette histoire provoca un grand éclat de rire. Le fourrier seul demeura sérieux ; il n'était nullement disposé à la gaieté. Le sort de ces pauvres malheureux lui paraissait si misérable et si à plaindre, qu'il è|)roiivait une sorte de dégoût en écoutant les plaisanteries de ses C(MTipagnons. Un inexplicable sentiment d'angoisse le troublait depuis un moment : il commençait à dire que l'heure de scm départ pour Moll était venue, et (jii'il ne tarderait pas à prendre congé d'eux. En même temps, il exprima si instamment le désir d'êlre accompagné par son ami le sergeni, du moins jusqu'au hameau de KevcrmonI, que c -lui-i i qniMa le c.ibaret avec lui.

Chemin faisant, le sergeni lui dit en souriant: Je vous fais V(donliers la coiidiiile. Vous n'en doutez pas, n'est-ce pas? Mais |iour(juoi ma compagnie parait-elle, en ce moment, avoir un si grand prix pour vous? Vous avez peur des fous, et vous aime/ mieux aller à deux que tout seul, jusqu'aux limites de la commune? Me trompé-je?

— Non, c'est bien cela, répondit le fourrier, avec un peu de confusion. Je ne sais pas ce que j'ai; mais je me sens légèrement indisposé et mal ,'i l'aise.

— Bah, vous êtes toujours le même rêveur que lorsque nous jouions ensemble à Borgerhout. Le

LE PARADIS DES FOUS

monde est ainsi, ce n'est pas nous qui l'avons fait, et nous ne pouvons rien y changer.

— Mais comment est-il possible, sergent, que l'on rie, et que l'on se moque du misérable sort de ces pauvres fous? Ce sont des hommes comme noLUS, pourtant.

— Peut-être; en tout cas ce que j'ai remarqué, c'est que la folie de la plupart d'entr'eux n'est qu'une punition de la vanité ou de l'orgueil.

— Non, sergent, vous vous trompez certainement. Perle de fortune, chagrin d'amour, blessures à la tête, revers, adversité, malheurs, voilà les causes qui privent l'homme de sa raison.

— Vous le croyez, fourrier? Mais alors encore l'orgueil ou la vanité se greffe sur ces premières causes. Que voyons-nous d'autre ici, que des dieux, des papes, des empereurs, des rois, des généraux, des grands capitaines et des millionnaires? A peu d'exceptions près, rien que l'orgueil et la vanité.

En causant ainsi, les deux sous-officiers continuaient leur chemin. Ils virent encore beaucoup de fous, mais ceux qui voulaient s'approcher, le sergent les repoussait par son regard sévère et, au besoin, par ses gestes menaçants; ils atteignirent ainsi le hameau de Kevermont où ils devaient se séparer.

Le sergent retourna à Gheel, et le fourrier, pensif et attristé, reprit le chemin de Moll.

Avant de raconter ce qu'il advint encore plus tard au fourrier avec les fous, il est nécessaire de faire ici une observation.

Quoique, jusqu'à présent, nous n'ayons décrit que ce que notre jeune héros a réellement vu et entendu, on pourrait douter de la véracité de notre récit, parce que la situation des fous à Gheel a considérablement changé, depuis que le' gouvernement, en 1851, a pris la haute main sur leur entretien et leur surveillance.

Pour dissiper ces doutes, il suffira de reproduire ici un extrait de l'intéressant ouvrage intitulé : Gheel, la colonie des fous, esquisse historique, par A-C. Valider Crmjssen.

L'auteur dit, entr'autres choses :

« Lorsque nous arrivâmes à Gheel. nous ne fûmes pas peu étonnés de ne rien rencontrer de ces choses extraordinaires dont on nous avait fait une peinture si colorée. Tout s'y passe fort tranquillement, comme dans n'importe qielle autre commune; un examen superficiel ne fait rien découvrir de particulier; et, si Ton ne savait pas qu'on se trouve dans un centre autour duquel se

meuvent plus de neuf cents fous, on ne s'en apercevrait pas le moins du monde, et l'on prendiait Gheel pour une des localités les plus tranquilles de tout le pays.

» Cependant on nous avait raconté tant de choses !

» On nous avait dit que les hommes qui se figuraient être empereurs ou rois, se promenaient à travers la place, de l'air le plus fier, dans les costumes les plus grotesques, et suivis par des bandes de gamins; qu'on en voyait, avec d'immenses chapeaux à plumes sur la tête et un grand sabre de bois au côté, qui s'imaginaient être de grands hommes de guerre et commander à une puissante armée; que, plus loin, c'étaient des princesses, des grandes dames, et même quelque chose de plus; plus loin encore, des évoques, des cardinaux, des prélats affublés des défroques les plus extravagantes, qui les exposaient à la risée de tout le monde.

i> Certes la libre circulation de ces différentes espèces de fous, se promenant comme il leur plaisait, au milieu d'une population de plusieurs milliers de personnes parfaitement saines d'esprit, devait présenter le contraste le plus étrange ([ue l'on pût voir. Mais tout cela n'existe plus; on ne remarque plus rien de ces choses extraordinaires, qui voue disaient au premier abord où vous étiez. Nous en fîmes l'observation au médecin inspecteur des fous, M. le docieur Bulkens, et cet estimable praticien nous répondit qu'en effet, les choses se passaient ainsi autrefois; mais que, depuis plusieurs années, ces mauvaises habitudes avaient été extirpées. »

Dans le courant de l'année 1878, l'auteur de ce récit a eu l'occasion de visiter la commune de Gheel, et de reconnaître que, bien que l'on y soigne environ 1300 fous qui sont, pour la plupart, laissés en pleine liberté, tout s'y passe aussi pacifiquement que dans le village le plus tranquille du pays.

Il n'est pas étonnant qu'un savant tel que M. Auguste Drosle, dans son écrit sur Gheel, appelle cette localité le Paradis des Aliénés; et nous, à sa suite, nous avons intitulé notre récit le Paradis des fous.

Revenu à Moll, le fourrier raconta à son sergentmajor quelles étonnantes et tristes choses il avait vues et entendues à Gheel, et il ne lui cacha pas réniolion profonde qu'il avait ressentie au spectacle du misérable sort des aliénés.

Son camarade le plaisanta pendant quelque^ jours sur sa sensibilité exagérée, après quoi cette

iO

i.K PAU M»! S PKs Fons.

impression s'affaiblit petit à pelit dans l'esprit du fnui rier lui-même, et il aurait piohablemenl oublié bien vile les fous de (llieel, si une circonstance inaltenilue n'était venue bs lui rappeler inopinément.

l'n jour, vers midi, au moniciil on les sousoflicicrs claient pn-scnls à la parade de garde, pour rect'Noir Tordre du jiMir, (in biii- donna connaissance d'un ordre du i^énéral, d'apr<"'s letpiel «leu\ compagnies déviaient pailir le lendemain pour Cilieel, pour y remplacer deux autres compaj;nies du troisième bataillon (|iii se rendaient à Tundiont.

Celte nouvelle ne causa pas une médiocre surprise au fourrier; il douta même un instant s'il avait bien entendu. Quoi? Ils devaient aller loijer à (ilieel? Vivre au milieu des fous, et, sans doute, dormir sous le même toit (jue i|uel(|ues-unes de ces effrayantes créatures, dont le souvenir seul le faisait (|uel(piefois frémir!

Cependant il n'y avait pas (noyen d'écbapper à la nécessité, un solilat n'a (|u'à obéir.

Celte fois il n'allait plus à lilieel en amateur et de son plein jjré, mais pour acc;)mplir un devoir qui lui était imposé, et ce sentiment du devoir lui donna assez d'empire sur lui-même |)our surmonter son inquiétude... Kl ce fui le c(i'ur léger que, le lendemain matin, il dil adieu aux auber{;isles du Cygne, et se plaça, avec le seri,'enl-major, en tète de sa compagnie, (pii attendait, le sac au dos, le signal du départ.

Le tambour résonna, la troupe s'ébranla, et les deux compagnies, escortées jusqu'aux dernières maisons du village par une partie des liabitants prirent le cliemin de terre «jui conduit <à (llieei.

Environ deux heures plus tard, elles atteignirent l'église de Sainte-Hympline et les premières maisons de Cbeel.

A partir de ce moment, les soldats furent précédés et suivis par une troupe toujours grossissante de fous (des enfants pour la pliiparli, (|ui coiffé-; de cliapeaux de papier, et portant des sabres de boisoudes bâtons, sautaient et dansaient en mesure au son du tambour.

{l'abord les sapeurs essayèrent de les écarter. Mais c'était comme un essaim de mouches; ils s'éloignaient bien pour un in>tant, mais Ils revenaient iinmédialemenl ; et coirime, à clia(|ue in- .'•lanl, il en venait d'autres de tous ti)\r<, il était visible qu'on aurait beaucoup de peine à les éloigner. Tout le dél;iclicment, ofliciers et soldats, finit par rire de cet étrange spec lacle, et poursuivit son chemin sans s'embarrasser davantage de la bruyante gaieté de ces pauvres créatures.

Arrivés sur la |)lace, ils virent une centaine de gamins se mêler a la bande des fous, et lor>qn'enlin

les deux compagnies s'arrêtèrent devant la maison commune, elles étaient entourées d'une nuée de gens (|ui dansaient, cbanlaienl el criaient, et parmi les(juels il eiit ('lé fort dillicile de distinguer les fous de ceux qui ne l'étaient pas.

Les billets de logement furent immédiatement distribués, et bienl(»t l'on vit les soldats, par petils groupes de deux, quatre ou six, se disperser et traverser la place dans tontes les directions, pour ga.:;ner leur logement. IMus d'un de ces groupes eut, sans s'en douter, un fou pour guide, el il en résulta des méprises singulières et des scènes comiques (|ui, pendant toute la journée, furent le sujet de la conversation des soldats.

On désigna pour logement au sergent-major et au fourrier une assez grande maison bourgeoise, située au milieu du c('ité ouest de la grand'plare.

Celte maison, outre la porte d'entrée ordinaire, avait encore une porte enchère, donnant directement accès dans une grande cour où l'on voyait des cliarreties, des herses, des charrues, des las de fumier, tout un allirail de lal)0urage indi(|uant (|ue les habitants, comme la plupart de ceux de Cilieel, exerçaient le m('lier de cultivateur, en même temps qu'ils soignaient les fous.

Nos sous-officiers furent reçus sans beaucoup de cérémonie, mais avec adabilité cependant, par une jeune lille elune vieille femme. Celte dernière leur dit :

— Oui, messieurs, c'est bien chez nous que vous devez être. Kntrez, et veuillez nous suivre; nous allons vous montrer tout de suite votre chainbre. De cette façon, vous pourrez vous débarrasser de votre fusil et de votre sac.

On les lit entrer d'abord dans une vaste pièce où quatre personn(!s, une jeune fille, h la toilette élégante, un vieux monsieur, un garçon de treize à (|natorz(î ans et uno petite (ille étaient assis autour (le la haute cheminée : des fous probablement, car il y avait dans leur rire quebpie chose d'étrange et même d'égar»'. Ils n'avaient pas l'air méchant cependant, et leur attitude n'avait rien d(î menaçant. La jeune fille, immobile comme une figure de cire, tenait fixés sur eux ses grands yeux bleus, doux et plaintifs.

• — Si jeune, si j(die et bdie! soupira le fourrier avec conipas>iim.

— C'est Krmeliude, la princesse endianlée, dit la hlle du logis avec un soinife.

— Avez-vous encore d'autres fous? demanda hsergent-major.

— .Nous en avons habituellement dix, réponditelle. Pour le moment nous n'en avons que huit. Heureusement ce sont des fous tranquilles et inoffensifs, excepté un s(!ul ; mais celui-l.à est continuellement enfermé.

LE PARADIS DES FOUS

Ils arrivèrent à la chambre qui était destinée aux sous-officiers comme gîte provisoire. Elle était vaste et bien arrangée.

— Mes amis, dit la vieille hôtesse, mettez-vous à votre aise et faites comme chez vous. Nous avons tous notre ouvrage : moi je dois cuisiner toute la journée; notre Thérèse, que voici, doit m'aider et soigner les vaches dans l'élable; notre Babette, que vous verrez tout à l'heure doit surveiller les fous; mon mari et mes deux fils s'occupent du travail de la terre. Vous pourrez croire peut-être que nous ne nous occuperons pas beaucoup de vous; si vous désirez quelque chose, vous n'avez qu'à parler. Si la chose est possible, nous vous la donnerons sur le champ avec beaucoup de plaisir, et, pour ce qui concerne les distributions de pain, de viande ou de solde, vous pourrez les faire dans la cour. 11 y a là une grange avec des tables, des bancs et une balance spécialement destinée à cela. Nous avons eu, jusqu'à présent, toujours des sergents-majors et des fourriers à loger, et nous avons toujours été les meilleurs amis du monde. Les sous-officiers la remercièrent de sa bonne volonté.

— J'allais oublier, ajouta-t-elle en s'en allant. Nous sommes encore loin de midi, et le voyage doit vous avoir mis en appétit. Descendez, messieurs, dès que vous aurez fini ici; le jambon, le pain blanc et un bon verre de bière seront prêts.

A ces mots, les deux femmes les laissèrent seuls.

Le sergent-major se frottait les mains, et se réjouissait du superbe logement qui leur était échu en partage. Le fourrier paraissait moins joyeux. Lorsque son compagnon lui demanda les causes de cette froideur , il répondit que la princesse Ermelinde lui jouait dans la tête, et que son aspect l'avait tout à coup rendu triste.

Cela fournit au sergent-major l'occasion de nouvelles plaisanteries.

— Vos sottes railleries me laissent insensible, dit le fourrier d'un ton sérieux. Dites tout ce que vous voudrez, mais moi, je ne puis, sans frémir de compassion, me figurer qu'une si belle jeune fille, qui appartient probablement à une excellente famille, est condamnée à la démence pour toule sa vie. Peut-êlre éiait-elle destinée à briller dans le monde. Elle est belle...

— Belle? s'écria le sergent-major. Cette figure, sans vie, sans la moindre expression, unie et luisante, comme la tête de porcelaine d'une poupée! Je crois que vous avez la berlue. Est-il possible de trouver belle cette figure de spectre? Prenez garde que votre compassion maladive ne vous rende malade vous-même.

— Il n'y a pas de danger, répondit le fourrier

en riant. Ma sensibilité est puérile, en effet. Mais qu'y puis-je faire? Ce n'est (ju'une première impression qui sera bien viti; dissipée... Descendons maintenant étalions dire un mot au jambon; cav, malgré ma compassion pourlesori de cette pauvre jeune fille, je sens ([ue j'aurai du plaisir à m^ mettre une tranche de jambon sous la dent.

Ils descendirent une dizaine démarches, et arrivèrent dans la salle commune, (jui servait en même temps de cuisine, et où ils ne rencontrèrent plus, cette fois, aucun fou.

— Asseyez-vous, messieurs, dit la vieille hôtesse, qui était seule pour les recevoir. Vous me direz des nouvelles de notre jambon et de noire kramik^

Lorsqu'ils eurent pris tous les deux place à table, le fourrier regarda, involontairement sa is doute, du côté de la cheminée où se trouvait le fauteuil, dans lequel était assise, quelques minutes auparavant, la jeune demoiselle frappée d'aliénation mentale.

— Oui, je le vois bien, messieurs, dit 1 hôtesse ; C(.'la vous étonne que nos pensionnaires aient disparu tout à coup. Ma fille Babette les a appelés dans la chambre des fous, afin qu'ils ne vous dérangent pas, ce matin du moins. Ordinairement ils vont et viennent librement dans la maison, au jardin et même dans la rue. Il serait cruel, n'estce pas, de tenir toujours enfermées dans la même chambre ces malheureuses créatures qui ne font du tort à personne? Et vous ne trouverez sans doute pas mauvais d'être exposés, de temps en temps, à rencontrer l'un ou l'autre de nos fous.

— Non, sans doute, ma bonne femme, au contraire, nous regretterions de les voir privés pour nous d'un seul instant de liberté, répondirent les sous-officiers.

— Ils ne quittent pas volontiers la cuisine, poursuivit l'hôtesse, car ces pauvres diables sont encore plus curieux que des gens raisonnables. Je n'avais pas pu les décider à s'éloigner ; ils voulaient voir nos nouveaux soldats, mais notre Babette est la mère des fous : au son de sa voix, au moindre signe de sa main, ils obéissent sans résistance, même le géant Carabos — comme l'appelle la princesse Ermelinde — qui, sans elle, devrait être lié nuit et jour... Mais, grâce à notre Bahelle, le pauvre homme peut, de temps en temps, faire quelques pas autour de la chambre des fous, pour se délier les membres.

— Il y a un géant dans notre maison ? Un géant qui est fou? murmura le fourrier d'un air moitié riant moitié inquiet.

— C'est plutôt un lion sous une forme humaine.

1 . Ou appelle ainsi dans le pays flamand le gâteau de pain que l'on cuit pour les Jours de grande fêle.

LK PARADIS DES FOUS

Si notre Babette n'était pas là pour le dompter, je ne le prendrais pas en pension pour tout l'or du monde. Vous le verroz, messieurs, ileinaiu ou après demain, quand il sera calme. .Moi, je ne sais pas au juste quand ; c'est notre Ualielle (|ui le sait.

Penilaiit ({u'elle donnait tontes ces explications riiotesse ne cessait [>as de s'occuper de sa cuisine. Kilo mit un pni houillant sur la cendre chaude, liraà elle un seau plein d'eau, l't se mit à peler des pommes de terre.

Le sergent- major s'apercevant (|ne la vieille femme aimait à parler, lui demanda (|neli|ues rei:seignemenls sur la jenio' (ille, atteinte de folie, ijui ("lait assise dans le fauteuil au mouienl de leur arrivée, en exprimant rofiinion (|ue c'était |)robahlement par suite de chagrins d'amour ([u'elIe avait perdu la rais<m.

— Nous ne savons pas an juste, messieurs, lépondit-elle. C'est bien possible cependant ; mais nn)i, je crois (jue, quand elle était enfant, on l'a trop souvent bercée pour l'endormir avec des histoires de sorcellerie, de géants, de monstres et d'autres choses elTrayantes. Elle s'imagine être une (ille de roi, (|ui est enchantée par un puissant magicien, i|ui doit languir et pleurer dans un cachot souterrain, jus({irà ce (|ue le |)rince .\rlliiir, son fiancé, vienne la délivrer. Mais elleel ce pauvre Arthur sont bien à plaindre ; car, avant de pouvoir la sauver, le prince doit d'abord couper la télé au géant C-arabos, et trionipl.er d'un dragon à sept létos. Vous aurez l'occasion d'a|)prendre tout cela de sa propre bouche. Il est rare qu'elle réponde directement à ce (pi'on lui dit ou à et; ipi'on lui demande; mais elle raconte presque tons les jours son histoire à des êtres imaginaires.

— D'où est cette pauvre jeune fille ? demanda le fourrier.

— De Bruxelles, monsieur. C'est une orpheline qui a été placée chez nous par sou tuteur. Ses parents lui ont sans doute laissé un riche héritage ; car nous ne pcnnons rien lui lefnser, ni de liches vêtements, ni une nourriture choisie. Elle a une chambre pour elle seule, où elle est servie comme une dame riclir, ce (|iii rorcn[M' la pins grande partie de >a journée. Elle est extrcmement soignée, comme vous l'avez remarqué sans doute.

— Oui, son visage o>l nel, et reluit comme s'il était verni, dit le sergent d'un («m de moquerie.

— Ah! monsieur, cela vient de ce (|ue la princesse Ermelinde enduit de pommade, non seulement >a lilotnle chevelure, mais aussi son frcmt et aes joues.

Le fourrier écoutait d'un air pensil. l'ius il entendait raconter de choses sur la princesse Ermelinde, plus sa compassion était excitée. Eue créa-

ture jeune, belle et riche, plongée pour jamais dans le sond)re abime de la folie! C'était un sort si terrible, .m digne de pitié (|ue rien (|ue d'y penser il se sentait le cceur serré.

A la prière du sergent-major, la vieille hôtesse c<Hitinua :

— .In.si|irici vous n'avez vu (|in' quatre de nos fous, messieurs, luitamment la princesse; un vieil homme (|ui n'a (|ue des parents extrêmement pauvres, et (jui attend depuis vingt ans une succession d'un nombre considérable de millions; un jeune gardon, (|ui est venu au monde dépourvu d'intelligence, et une petite (ille (|ui a perdu l'esprit, à la suite d'un coup de pierre qu'elle avait re(;u de ses camarades d'école. Les autres que vous n'avez pas encore vus sont, d'abord, le géant (iaral)os, dont je vcnjs ai déjà pari»' ; en second lien, Baptiste l'Oiseau, un professeur de mathématiques, (|ui est tombé d'un ballon, et qui se (igurc avoir été dans la lune. 11 vous racontera sur son voyage les choses les pins incroyables, pour peu que vous veuillez l'écouter. Le troisième, un vieux malheureux qui se (igure avoir dans l'estomac une douzaine de souris vivantes, reste assis toute la journée, la télé penchée sur sa poitrine pour les entendre crier; et, en «juatrième lieu, Trinelle Snoeck, une petite vieille femuM! de soixante-dix ans, (pii a pour nni(|ue occupation de chercher du malin au soir sons les bancs, les chaises, les tables et les buffets, pour retrouver son nez qu'elle croit avoir |»er(ln.

— Est-ce que réellenn-nt elle n'a pas de nez? demanda le sergent-major eu riant.

— Bas de nez, monsieur! Elle en a un qui lui couvre plus de la moitié <lc la (igure; mais elle prétend que c'est un nez de bois qu'on lui a ajusté. Aussi elle le tire constamment pour le détacher, mais il tient solidement, et cela lui fait trop de mal.

.\|irés av(»ir reçu de leur hôtesse, qutdqucs antres renseignements, les .sous-officiers se levèrent de table, et le sergcnl-inajor exprima le désir de (aire un tour de prcnnenadc dans la comnmne.

Ils souhaitèrent le bonjour à la vieille femme, et descendirent dans la rue.

Ils rencontrèrent beaucoup de personnes <|ni, évidemuient, n'avaient |ias l'usage <!(> leur bon sens; (|ue!(|nes-unes leur adressèrent la |iarole, et le sergent-major s'amusa beaucon|) de leurs extravagances, et ne se (it pas faute de les repousser, lors(|u'elles lui étaient à cliarg(>.

Le Ibnrrier connneiH'ail à trouver (|ih; l'aspect de ces innocents et de ces insensés n'était pas aussi efTrayanl (pi'il lui avait paru la première fois, et il lui semblait, (|u'an bout de quelques jours, il pourrait facilement s'y habituer.

LE PARADIS DES FOUS

Iil!e mit un pot bouillant sur la cendre chaude. (Page 12.)

Lorsque, après avoir passé une heure dans le cabaret de la Tour avec quelques bons camarades, ils renlrèrenl à leur logement, ils trouvèrent les gens de la maison déjà attablés, et qui les attendaient pour manger la soupe. Ils virent le maître du logis et ses deux lils, de grands gaillards aux larges épaules et aux mains calleuses, (jui parlaient peu et qui avaient l'air très doux.

Une chaise, devant laquelle il y avait une assiette, restait inoccupée. Ils ne doutèrent pas qu'elle ne lut destinée à Babette, la mère des fous, qui savait, d'un simple froncement de sourcils, faire obéir le géant Carabes... Mais le dîner était déjà à moitié, que personne encore n'avait pris possession de la chaise vide.

Alors l'autre fdlequi avait mangé avec une précipitation visible se leva de table et disparut par une porte latérale par où nos deux amis virent entrer, un instant après, la sœur qui venait dînera son tour.

C'était donc là Babette, la gardienne des fous. Elle salua les deux sous-officiers d'un timide : « Bonjour, messieurs, » et se mit à manger sans faire autrement attention à eux.

Ou ne remarquait en elle rien de particulier : de même que sa stcur, elle avait dépassé la première jeunesse; elle n'était ni jolie ni laide, grande et forte, avec des traits assez grossiers : mais lorsqu'elle eut satisfait son premier appétit, et ([u'elle leva de temps en temps les yeux sur les nouveaux hôtes de la maison, ceux-ci ne furent pas peu étonnés de la fermeté et de la puissance dominatrice de son regard. Le fourrier surtout, qui se sentit plusieurs fois obligé de baisser les yeux devant les siens, se sentait humilié et froissé, et le sentiment qui s'élevait dans son cœur pour cette fière jeune tille n'avait rien qui ressemblait à de la sympathie.

— Mademoiselle Babette est la mère des fous.

LK l'AHAUrS DES FOUS.

lui (leinaiida le sergent-major avec un sourire (]uil lâchait de rendre aussi pidi que pnssible.

— La ii.irdiene et la servante des fous, oui, monsieur, rcpoiidilelle.

— Kt vous restez des journées entières, seule avec eux?

— (",'e>l mon ilcvoir, monsieur.

— l'n triste devoir.

— (Juand on le remplit avec amour...

— Kl vous n'avez |>as peur, mademoiselle?

— Penr? moi? Tons nos fous sont des ;;ens doux et trani|nilles.

— Voire mère nous parle cependant d'un i;éant ('.aral)0s.

— Oui, Carabes, c'est le nom (|ue lui a donné notre princesse. Il esl encliainé lanl (lue je suis absente.

— Ali, c'est toujours une assniance. Mais si, p)r malbeur, il brisait sacliaim*?

Ilabette sourit, cl, se penclianl un peu de côlé, elle montra le plancher du bout de sou inilex.

— Il peut rom|ire ses liens, et devenir Curieux, ilil-elle. D'un rej;ard de mes yeux et d'un signe de mon doigt, je le ferai mettre à genoux devant moi.

Kn |)roimiiçant ces par(des elle avait réellement un air viril et dominant, ({ui lit une ^;rande impression sur l'espiit de ses auditeurs. Ses parents et ses frères paraissaient tiers de son courage et de sa hardiesse, et regardaient les sous-officiers d'un air i|ni signiliait : « Kh bien, que pcmsez-vous d'une pareille femme? »

Lu bruil pesant et sourd, pareil au bruit (|ue feraient des chevaux piétinant dans une écurie, ébranla la maison sur ses fomlemenls.

— Knlendez-vous, messii-uis, il secoue el tord sa chaîne, dit ISabelte en se levant. Vos tambours l'ont agité et rendu incjuiet. La seule chose qui puisse le calmer, c'est de me savoir près de lui. Je vais lui ùter ses liens. Si ces messieurs ont l'envie de voir noire jiauvre (larabos, je leur conseille d'attendre jusqu'à <lcmain. Kn ce moment il n'est pas assez calme. .\u revoir, messiinirs, mon devoir est la- bas.

Kl elle disparut dans la rli;inibre à inté.

A peiiif fiil-ellf [»artie f|ue ses parents commencèrent ù chanter les louanges de leur Mlle, un modèle de courage, d'aclivilé cl de dévouement, à ce point que nul autre qu'elle n'avait à se mêler des fous, ni jour ni nuit; car Ilabette dormait dans la partie de la maison destinée auxfons,el, quoi qu'il ad\int, elb- >>('\\U' rétablissait le calme el la tranquillité. La présence d'autres personnes y faisait plus de mal (|iie de bien.

A une (»b>ervalion à demi plai-anl.' iln st ri;rnlmajor, l'hôtesse répondit :

— Si" billre .ivec les fous? Kmploseï l.i Midcnce?

Allons, messieurs, jamais de la vie, jamais l'ombre d'une \i(jlence seulement. Les fous savent bien pour(|uoi ils donnent à leur gardienne le doux nom de mère. Klle les lave, elle les lient propres, elle ne leur laisse rien manquer, elle les égaie en chaulant et en jouant avec eux, et, (|uand elle le peut elle cons<»Ie ces pauvres créatures, comme si elles étaient ses enfants. Sa bonté et sa douceur angélicjue ont mênu' éveillé dans le cd-nr du géant (larabos, (|ni n'a cependant cpi'une ressemblance lointaine avec un être humain, un sentiment de profonde reconnaissance. N(»lre Babette est ainsi depuis sou enfance, messieurs, élevée parmi les fous; elle n'a pas, comme d'autres, raillé leur infortune, ni eu |)enrde leur compagnie; au contraire, il V a une idée qui a grandi en elle, c'est (|u'elle peut mériter le ciel eu faisant le bien à ces pauvres créatures abandonnées... el, sur ma paiide, je crois r|u'elle a raison. Qu'en pensez-vous, messieurs?

— Iliim, hum, ça dépend des goûls, murmura le sergent-major.

— Oui, oui, la mère, votre généreuse fille a raison, s'écria le fourrier avec enthousiasme. C'est une sainte lAche d'adoucir le lot amer de ces pauvres es|)iils égarés. Assnré:neiit celle œuvre ignorée de charité (•brétienne doit être plus méritoire et plus agréable à Dieu, que beaucoup de brillants exploits (|ui trouvent bnir l'écompense dans l'admiration du monde.

Le vieux père se b^va et vint serrer la main du jeune sous-officier.

— Vous comprenez le bien, fourrier, dit-il. Il y a deux manières de gagner son argent, en soignant les fous : les nourrir, en restant indilTérent à leurs souIVrances; ou bien leur donner, par-dessus le marché, une part de son co'ur, el les consoler quand c'est possible. iNotrc liabelte fait plus encore : elle considère les chambres qui sont là, derrière, comme un couvent, et, en consacrant sa vie à soigner les fous, elle croit la vom-r à liieu. .Mer<i encore, fourrier, merci pour ma fille!

Kn achevant ces mois il sortit suivi de ses deux fils pour re|irendre leur travail des champs. Thérèse disparut aussi dans l'arrière-cuisine, pour aller relaver les assiettes et les casseroles.

— Messieurs, dit I'ImMcssc, ici nous n'avons pas riiabitndede prendre du café imniédialement après avoir diiié; mais vous êtes probablement des jeunes gens de la ville. Si je peux vous faire plaisir, l'eau bout en i|ii«dques niinnti-s : j'aurais lait deux lasses de bon calé.

-- Vous êtes Irop bonne, la nièic, répimdit le sergent-major. Si, réellemenl, ce n'était pas Inq» de peine pour vous... une lasse de calé après le diiM-r, et avec ça une lionne pipe, c'est le plus beau niomrni ib- la jonniée.

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