I.E l'AUADIS DES FOUS
Ils n'cMircnl pns longtemps à alleiuli'c : au boni (le (jiichiues iiiiiiiilcs, les vapeurs pai'fuuiécs du café se mêlaient à l'odeur plus acre du tabac, et les sous-oiïiciers, à demi renversés sur leurs chaises, soufllaient voluptueusement en l'air des pelils nuages de l'iimée bleuâtre, et causaient gaiement entre eux, pendant que l'hôtesse s'était retirée dans l'arrière-cuisine, pour aider sa fdle dans le travail du ménage.
Tout à coup ils entendirent, derrière leur dos, une espèce de piaillerie, semblable à des cris de souris et à des cris d'oiseaux; ils se retournèrent et virentun vieil homme couvert d'une blouse bleue qui, les appelant du doigt, leur faisait signe de venir écouter, et qui leur dit d'un ton mystérieux :
— Elles sont là dedans, là dans l'estomac. Ne les entendez-vous pas? Elles viennent encore de faire des jeunes. Les voilà déjà à soixante-six. Pi, pî, pî ! Ne les entendez-vous pas ?
Les sous- officiers se mirent à rire. Mais il y avait cependant quelque chose qui les étonnait; les petits cris semblaient sortir véritablement de l'estomac du pauvre diable. Il fallait évidemment que, par un long exercice, il eût appris une espèce de ventriloquie.
Au commencement, les sous-officiers s'amusaient plus ou moins de la singulière lubie de ce fou; mais comme il répétait constamment la même chose, et qu'ils ne pouvaient tirer de lui d'autres paroles que : <.( Soixante-six, pî, pî, ne les entendez-vous pas?» ils en furent bientôt fatigués. Heureusement l'hôtesse rentra pour prendre quelque chose. Elle prit en riant le fou par l'épaule, le conduisit jusqu'à la porte et lui dit :
— Allons, laissez ces messieurs tranquilles^ allez un peu dehors avec vos souris, elles ont besoin de prendre l'air, sans cela elles vont suffoquer.
— C'est une fameuse scie, messieurs, que ce nid de souris ambulant, dit-elle en se dirigeant de nouveau vers la cuisine. Sil revenait ou qu'un autre de nos fous vînt vous ennuyer, appelez-moi, je vous en délivrerai.
A peine eut-elle disparu, que la porte latérale s'ouvrit, et livra passage à un homme passablement bien vêtu, (jui se mit à faire de petits bonds autour de la chambre, en levant chaque fois ses bras en l'air comme un oiseau fait de ses ailes et qui faisait entendre en même temps un gloussement étrange, qu'il avait appris sans doute en écoutant passer des oies sauvages.
— Ah , ah, Baptiste, que faites-vous là? s'écria le sergent-major, qui se souvint avoir entendu prononcer ce nom par l'hôtesse.
— Je vole, je vole vers la lune, répondit le fou.
— Mais vous y avez déjà été.
— J'y retourne ; il ne fait pas bon pour moi
— Est-ce ainsi, en étendant vos bras, que vous pensez atteindre jusqu'à la lune ?
— Non, je veux d'abord apprendre à voler. L'homme apprend bien à nager. Il n'y a qu'une différence dans la force nécessaire. Dans mon précédent voyage j'étais trop chargé, et pour cela je me suis presque cassé le cou.
— Et par quel moyen étes-vous monté à la lune la première fois?
L'homme s'approcha, avança une chaise, s'assit familièrement entre les deux sous-officiers, prit l'attitude d'un professeur qui va donner sa leçon, tira un morceau de craie de sa poche, et dessina sur la table un tas de petits ronds, comme on eût dit un tas de pommes. Puis il dit, avec un rire de satisfaction et d'orgueil :
— Ces messieurs savent sans doute en quoi consiste la force ascensionnelle d'un ballon. Supposez qu'un pareil ballon, gonflé de gaz hydrogène, l)èse cinq mille livres de moins qu'il ne pèserait s'il était rempli d'air. Eh bien, quand on attache les uns aux autres vingt ballons de ce genre, indissolublement liés, il obtient une force ascensionnelle de cent mille livres. C'est précisément ce ([ue j'ai fait, et, un beau matin, j'ai monté en l'air avec une si épouvantable rapidité que je perdis la vue et l'ouïe, et que je tombai dans une sorte de sommeil léthargique jusqu'au moment où j'atteignis enfin la lune, ^ans pouvoir deviner où mes ballons étaient restés. Sans doute ils ont continué leur voyage, et ils flottent dans l'espace infini, parmi les étoiles de la voie lactée : s'ils ont, au contraire, monté vers le soleil, alors je plains le sort de mon admirable chef-d'œuvre.
— Vous étiez donc tombé de votre ballon sur la lune? Ça ne doit pas avoir fait du bien à vos pauvres os? ricana le sergent-major.
— Non, monsieur, je n'ai pas eu le moindre mal. Ça paraît incroyable, n'est-ce pas? C'est cependant facile à comprendre. J'étais couché au milieu d'une large rivière, sans cependant pouvoir aller au fond. Je n'étais même pas mouillé du tout, et il faut savoir (jue ce cours d'eau se composait de milliards de petites bulles de savon que les enfants font pour jouer, mais elles ne se dissipaient pas; elles prenaient, en flottant, toute sorte de formes différentes, et elles étaient élastiques comme du caoutchouc. Je rampai sur leur surface jusqu'au bord de la rivière; mcisjevis, sur la rive, des rangées de têtes humaines, plus laides l'une que l'autre, étendues sur le sol, et ces têtes me regardaient en riant et en grimaçant des dents avec de si affreuses grimaces, que je reculai en tremblant.
l.K l'A II A 1)1 S DES FOI' S.
et que je passai plus d'une denii-jonniôc couché | sur If veiiire dans les bulles d'air, avant d'essayer de nouveau d'alteinilre lalerre lernie. Vous décrire comment sont les choses dans la lune, je ne l'use- i rai |>as, messieurs ; vous ririez de ujoi, et vous j diriez (|ue jai perdu l'esprit. I
— Mais non, pas du tout, vous pii|ue/. notre : curiosité. Allons, racontez-nous ce ne vous avez VII dans la lune.
Les explications du |)auvre hoiiiine étaient ciinluses, et souvent incompréhensibles jiour ses auditeurs.
— Le s(d lie la lune, dil-il, consiste en des milliers de montajîues de rochers nus, sans vallées; mais dans toutes les déchirures et les fentes de celte pierre rocheuse, jus(ju'au sommet des plus hautes Alpes, il y a une terre noire et spon.uicuse, qui est très lertile. Dans de pareilles conditions, de i^rands arbres ne pourraient pas pousser; mais le tout-puissant Créateur de toute chose y a pourvu : dans la lune les arbres ont des racines mobiles, comme qui dirait des pieds, à l'aide desquelles ils ^'ravissent et descendent lentement les inontaLMics, pour chercher de nouvelles et plus |irolondes couches de terre. En ce qui concerne les habitants de la lune, ils sont d'une création encore plus étonnante. Ils sont laids au-delà de toute description, dans le sens que nous attachons à ce mot; mais dans tous les cas, ce qui les distinguerait des habitants de la terre, c'est une (jneue ressemblant à une corde tordue, et (pii a plusieurs aunes de long. Il n'y a ni homme, ni femme, ni enfant : tous se désignent par le môme mot unnkau qui veut dire, dans leur langue, maU-ur ilc nionlrs. Les unakaus ne sont j)as immortels. Vous me demanderez comment naissent les générations nouvelles, n'est-ce pas, messieurs? Les vilaines létes grimaçantes que j'avais vues |»reiiii<i('mcnt sur le bord de la rivière, étaient des habitants de la lune en voie de formation. Voici de(|uoi ils proviennent : Les unakaus ont de longues et larges oreilles d'éléphants, derrière lesquelles poussent Và et là des petites boules dures comme des Kystes, qui leur causent de fortes démangeaisons, de sorte (|u'ils sont obligés de se gratter très fort pour les faire tomber. Si la petite boule tombe sur un terrain favorable, elle gonlle petit à petit, ef pousse une csftèce «le racine. Au coinmen« emenl, ça ressemble à un champignon; mais bientôt il y vient une bouche, des yeux, des oreilles, et avec le temps cela devient une tète humaine, c'est a dire, une léte d'unakau. (la continue à grandir et à pousser, pendant un temps qui équivaut à vingt années terrestres ; puis ça se détache et ça vit parmi ses co-unakans, pendant quarante ans; apns quoi ça repousse des racines dans le sol, et cela
rapetisse durant vingt autres années, jusqu'à ce (pTà la lin cela soit tout à lait rentré sous terre sans qu'il en reste aucune trace... Ce.s unakaus, quoique plus grands que nous, ne pèsent presque rien ; ils font des bonds de cent pieds de haut, cl même davantage, et ils sont si légers (jue, lors(pi 'il fait grand vent, ils sont obligés de s'accrocher aux arbres ou aux nmnlagnes, pour ne pas être emportés dans les airs, comme des L-rains de poussière. C'est pour cela (ju'ils sont j)ourvus de ces longues queues. Leur unique nourriture consiste dans les bétes (|ui vivent sur bîs arbres; mais, au lieu de chenilles et de vers, ces animaux se composent de quatre ou cinq sortes d'huitres tellement savoureuses (|ue, cha(|ue fois que j'en mange, je me régale à m'en lécher les doigts... Il n'y a (|u'uue seule bêle féroce ilans la lune. Ce carnassier s'appelle Tomagudlo, c'est à dire vengeance de Dieu. Je ne saurais vous le décrire; sur notre globe il n'y a rien (|ui lui ressemble. Je dirai cependant ()ue celle horrible bêle est (juclque chose comme une grande tortue volante sans léte, car tout son corps n'est qu'une bouche qui s'ouvre comme une porte cochère, et laisse voir des dents brillantes comme de l'acier poli. Cette hèle est leur diable. Elle ne dév(»ie et n'engloutit que les faussaires, les trompeurs, les querelleurs, en un mot les méchants. C'est pour cela que les unakaus sont particulièrement bons cl pacifiques. Mais ils ont aussi des passions (|ui les aveuglent sur leur droit, et parfois ils veulent lutter pour les possessions des forêts à huilres et des montagnes les plus fertiles; c'est ainsi que j'ai assisté aux préparatifs d'une guerre terrible, mais, lorsque les deux armées furent en présence et prèles à commencer la lutte. Tomagudlo arriva à lire d'ailes et dévora tous les unakaus qui étaient la cause de la querelle, et qui avaient lorl... el, de celle façon, le différend fut tranché et la guerre terminée. Savez-vous quelle idée ils se font de notre terre «ar ils la voient comme une grande et ardente...
Il lut interrompu dans ses explications par l'arrivée d'un jeune garçon qui s'approcha de la cheminée sans rien dire, sec(»ua le coussin dans le fauteuil, et retourna dans la chambre des fous avec la même tranquillité.
— C'est Topaze, le nain de la princesse, murmura le fou avec nue impatience courroucée. Elle va venir, lenez, la vcuci déjà. El, en elfet, sans faire aucune attention à la présence des sousofficiers, la jeune insensée s'avança d'un pas solennel, suivie de son nain Topaze, (|ui faisait semblatit de porter la queue de sa robe. Elle s'approcha du fauteuil, et s'y laissa tomber doucement. Le nain. — un jeune garçon né innocent, avec une bouche énorme, une lèvre pendante, et
LE PARADIS DES FOUS
une physionomie stupide, — s'assit k côté d'elle sur l'escabeau, et tous deux demeurèrent silencieux et immobiles comme des êtres inanimés.
Les sous-officiers rcj^ardèrent la irallieureuse jeune fille avec stupéfaction; le sergent-major souriait; au contraire, le fourrier avait l'air attristé, et la compassion lui faisait battre le cœur.
Oui, on pouvait bien dire qu'elle était belle, abstraction faite de la fixité inquiétante de son regard; elle avait de grands yeux bleus, la bouche (ine, des joues dont le frais et tendre incarnat semblait avoir quelque chose de surnaturel. Sa mise n'était pas seulement propre et soignée, elle était élégante et même riche. Et, avec ses joyaux et ses bijoux, vrais ou faux, elle ressemblait en elTet à une princesse de théâtre.
Baptiste- l'oiseau voulait continuer ses explications; mais l'attention des sous-officiers était tellement absorbée par la princesse Ermelinde, qu'ils n'écoulaient plus. Baptiste mécontent elTaca avec sa manche les dessins à la craie qu'il avait tracés sur la table, et sortit en grommelant.
Après un moment de silence complet, le fourrier remarqua que des larmes commençaient à couler des yeux de la princesse. Il se risqua à lui adresser la parole d'une voix douce, pleine de sympathie et de pilié.
— Pauvre demoiselle, vous êtes bien malheureuse, et vous avez beaucoup de chagrin, n'est-ce pas? dit-il.
Sa question resta sans réponse; la jeune fille ne le regarda môme pas. Tout à coup elle se mit à parler, avec autant d'animation et d'expression que si elle récitait un rôle de comédie.
— 0, mon père, disait-elle, mon cher père, je vous vois; vous êtes sur votre trône, et vous brandissez votre sceptre souverain sur votre peuple. On s'agenouille devant vous; on célèbre votre gloire, et l'on vous présume heureux, ô puissant roi d'Ascalonie !... Mais votre œil est languissant, et dans votre cœur il fait nuit comme dans une tombe. Votre pauvre Ermelinde, votre enfant adorée, n'est-ce pas? vous la croyez morte; vous ne soupçonnez pas qu'un enchanteur impie l'a dérobée à votre amour. Combien votre cœur paternel saignerait et souffrirait, si vous saviez que je suis ici enchaînée dans la caserne du dragon à sept têtes, surveillée, persécutée, martyrisée par le cruel géant Carabos, n'ayant pour unique consolation que les bons services de notre fidèle nain Topaze. Mon sort affreux n'aura-t-il donc jamais de fin? Vieillirai-je dans ce ténébreux abîme, sans vous revoir encore une fois, sans pouvoir vous presser sur mon cœur? Et lui, mon fiancé, où reste-t-il. Lui, si vaillant, si chevaleresque, si intrépide, pourquoi ne vient-il pas me délivrer?
Hélas, lui aussi me croit morle; il ne sait pas que sa bien-aimée, sa fiancée languit et se meurt, sous le pouvoir d'Albafras, l'enchanteur inhumain. Coulez mes larmes, coulez comme des ruisseaux ; pleurer est tout ce qui me reste.
Le jeune fourrier tremblait de compassion, et avait vraiment beaucoup de peine à retenir ses larmes. Le sergent-major lui-môme ne put pas conserver tout son sang-froid, au spectacle de cette affligeante démence. Probablement pour cacher son émotion, il dit à voix haute :
— Mais, ma bonne demoiselle, vous avez tort de perdre ainsi tout courage. Un jour ou l'autre votre père arrivera à l'improvisle, et vous délivrera du pouvoir de vos ennemis.
Au lieu de faire attention à ces paroles consolantes, la jeune fille, le visage illuminé par le bonheur, et le regard dirigé vers le fond de la pièce, s'écria joyeusement :
— Loué soit Dieu, mes yeux le voient! Lui Arthur, mon fiancé! Voyez comme celte épée brille dans sa main chevaleresque. Elle la)ice des éclairs... Garde à vous, v>ilà le géant Carabos!... Ah ! Ah ! sa tête de lion roule dans le sable! Courage ! J'entends le dragon à se|)t tètes, qui monte du fond de l'abîme en poussant des hurlements de veigeance... Ah! la tâche est difficile! Arthur, mon cher Arthur, prenez bien vos mesures; abattez ses sept tètes d'un seul coup de votre glaive, car, sinon, elles repoussent immédiatement, cela n'aurait point de fin, et vous succomberiez dans une lutte impossible. Le voilà! Voilà l'horrible monstre! Garde à vous, Arthur, et mesurez bien votre coup. Votre vie et ma délivrance en dépendent... Ah! il frappe... les sept tôles à la fois! Non! malheur, malheur! cinq seulement! C'est fini ! Pauvre Arthur, déchiré, dévoré, mort!... et morle aussi toute espérance ! Et moi, hélas ! je ne peux pas mourir!
Son visage se détendit, et elle reprit l'attitude tranquille qu'elle avait auparavant, comme si elle perdait immédiatement le souvenir du terrible combat qui venait de se livrer, en imagination, sous ses yeux.
— Il m'est impossible d'assister plus longtemps à cet affreux spectacle, dit le fourrier en se levant. Il me semble que j'en deviendrais malade.
— J'en ai assez également, dit le sergent-major ; ce qu'elle débite là, elle l'a probablement appris dans quelque roman de chevalerie. II me semble que, lorsque j'étais enfant, j'ai entendu raconter quelque chose dans ce genre-là par ma grand'mère... Venez-vous avec moi à la Tour:^ Il y fera beaucoup plus amusant que dans cet ennuyeux monde de fous.
— Non, major, je ne puis pas vous accompagner
JX
l.i; l'Ail A 1)1 s l»KS FOUS.
maiiileiianl; j*ai oiicore à dresser avanl noire appel iK> (|ualre lieiiros Irlal diî situation dfs armes de notre conipaj^nie; le lii-ulcnaiil nu' l'a commandé.
— La helle alTaire! Cmcj minutes de besogne!
— Et d'ailleurs, major, je ne me sens nullement dis|to.sé (Ml ce moment à aller an cabaret.
— Soil : je parie que vous voulez vous promener seul dans les champs, pour sonirer au sort de celte inforlum'e princesse : mallienreusemcnl cela lui profitera peu. C'est fini d'elle; et, comme elle le ilil elle-même, tout es|)oir est perdu... A (|ualre heures donc !
A ces mots il se dirigea vers la porte. Le fourrier jeta encore un regard de compassion à la jeune tille, puis monta lenleuicul l'escalier.
Arrivé dans sa cluunbre, il s'assit devant sa table, déploya une grande feuille de papier, et se mit en devoir d'écrire; mais son imagination frappée le ramona eu présence de la princesse Krmelinde. La plume lui Inniba des doigts; il regarda dans le vide, cl demeura immobile, abimé dans de douUiureuscs pensées.
A dater de ce jour, le l()urri(M- subit une iiilluence étrange, (|u'il essaya vainemcnldc s a|tpli- (juer à lui-même. Où (ju'il se trouvât, la |)riucessc Ënnelinde le poursuivait sans relâche; et même, lorsqu'il se tenait sous les armes derrière les (Iles de sa compagnie ou prenait paît aux exercices militaires, l'image de la jeune lillc était sans cesse devant ses yeux, La nuit, dans ses rêves, il combattait victorieusement des géants et des dragons à sept têles, délivrait la princesse, la ramenait à son père, obtenait sa main en récompense de son haut fait, et montait avec elle sur le trône royal d'.\scal(»nie.
Dans les commencements il faisait paît au sergent-major de l'étrange trouble d'esprit au(|uel il était en proie, et il im riait avec lui; mai-^, petit à petit, il devint plus sérieux, et essaya, autant que possible, de se sousiraire aux railleries de son camarade, et même d'éviler tout entretien avec lui. (^e (|ui se passait dans son esprit le lenrlait «•onfu*, comme une chose absolument ridicule, (lela reffrayait en même temps, p.irce (|u'il cheichail vainenient une explication (|ui le satisfit. La pitié? (^e sentiment doux et calme peut-il prendre la forme d'une passion qui absorbe cmn[dètnuent la pensée de l'homme? Quoi alors? A ciel, le sergentmajor avait dit aussi : Prends bien t:arde de devenir ftni toi-même, pauvre Arthur! Il pourrail devenir fou? Non, non, il ne crnignait pf-int
pareille clio^e; mais, comment se faisait-il donc (|ue, jour et nuit, il était pourchassé par cette image importune, et qu'il ne réussissait pas à l'éloigner? C'était, supposait-il, une consé<|ucnce de la sensibilité excessive de sa nature; celle im- |>ressi(in, comme beaucoup d'autres, salfaiblirail par le temps, et liuirail par se dissiper entièrement. Ah! si un ordre de son général pouvait faire partir sa compagnie pour un autre village! Ce serait nn grand bonheur; car il sentait bien (|ue le séjour de Gheel n'était pas bon pour lui.
Kn atlendant, il dissimulait, autant (jue |)ossiblc, au sergent-major, l'agilalion croissante de son esprit; il faisait son service avec exactitude, et allait plus souvent (|iie de coutume à la Tour, quoicpie l(S camarades (pi'il y rencontrait s'amusassent souvent de ses étranges rêveries.
Il avait peur de rencontrer la princesse Krmcliiide et les antres fous, et il faisait tout ce (ju'il |)0uvai't pour les éviter. Les personnes chez lesquelles il était logé n'avaient pas lardé à remarquer que la présence des aliénés, leurs pensionnaires, lui était désagréable et ils avaient pris les précaiilioiis nécessaires pour empêcher qu'aucun d'eux se montrât encore dans la cuisine, du moins pendant (|U(! les sous-of(iciers s'y trouvaient pour prendre leur re|»as.
Pendant tons les autres loisirs que lui laissait son service, le fourrier se tenait dans sa chambre, ou se proîncnait seul à travers champs, toujours poursuivi et obsédé, comme le premier jour, par l'image de la princesse.
Peut-être eût-il (ini cependant |iai Iriompher de ses puériles émotions, car il faisait des elforts sérieux cl sincères pour y parvenir; mais de temps en temps, lorsqu'il rentrait au logis, et qu'il devait nécessairement passer par la cuisine pour regagner sa chambre, il voyait la triste l'>mclimle, languissainment assise dans son fauteuil. Le regard plaintif et dés(dé (|n'elle jetait alors sur loi le faisait reperdre, en une seule fois, le fruit de tous les efforts qu'il avait tentés pour^irriver ci sa guérison. Et, la nnil suivante, il combattail de nouveau le dragon à sept têtes, et délivrait la princesse.
Lu jour que le géant (^aiabos élail particnlièreinent calme, llabclte, la mère des fous, avait proposé au fourrier de venir visiter le géant dans la chainbie des aliénés. Cela lui ferait faire connaissance avec les autres pensionnaires qu'il n'avait pas encore vus, nolammenl avec la vieille b'inmc qui élait toujours à la rec herche de son nez perdu. Mais le lourrier ni le sergent-major ne \onlnrent entendre parler de celte visite et ils exprimèioiit si catégoriquement leur aversion p( nr les fous, (|ue liabetle fut humiliée et même
lAi PAKADIS DES FOUS.
l)Iess(''e, el se montra dès ce moment peu disposée à causer avec des soldats aussi insensil)Ies.
A la fin, lorsque le fourrier eut réussi à éviter pendant toute une semaine la rencontre de la princesse Ernielinde, son esprit devint plus calme, et il se réjouit, en lui-même, de la certitude (|u'il serait bientôt complètement guéri de cette puérile faiblesse d'esprit.
Mais alors, malheureusement, il se passa une chose de nature à l'émouvoir plus profondément que jamais.
Un après-midi, un violent orage passa au-dessus de la commune. L'air s'obscurcit et devint noir; des éclairs incessants déchiraient la nue, et il tonnait si fort que les maisons tremblaient sur leurs fondements.
Durant cette espèce d'ouragan, les fous étaient très agités. Les sous-officiers, de leur chambre, les entendaient courir, crier et hurler, surtout Carabos, qui mêlait ses grondements creux aux sourds roulements du toiinerie.
L'orage passé, le ciel redevint bleu, et le calme rentra dans les esprits troublés des aliénés. On entendait seulement encore, de temps en temps, le cliquetis des chaînes du géant...
11 pouvait être onze heures du soir. Toutes les personnes de la maison étaient depuis longtemps allées se coucher, excepté la vieille hôtesse, assise, à moitié assoupie, dans le fauteuil de la princesse Ermelinde, pour attendre le retour du sergentmajor qui s'était sans doute attardé plus que de coutume à s'amuser avec ses camarades à la Tour. Elle l'attendait par pure politesse, car le sergentmajor avait une clef de la maison.
Sur la haute tablette de la cheminée à manteau, il y avait une lampe dont les faibles rayons ne répandaient qu'une lumière douteuse.
Le fourrier n'était pas encore couché non plus; il était dans sa chambre et lisait péniblement un livre, à la clarté d'une chandelle fumeuse. Il ne prêtait à sa lecture qu'une attention assez distraite, car, à chaque instant, ses yeux se détournaient du livre, et se fixaient dans le vide...
Tout à coup il entend, au rez-de-chaussée, un bruit confus de chaînes qu'on secoue, d'objets jetés par terre, de portes ouvertes avec fracas, des gens qui crient au secours... et, tandis qu'il se demande encore s'il n'est pas le jouet d'un rêve, le cri terrible de «; Au meurtre, à l'assassin! », poussé par une voix connue, lui glace le sang dans les veines... Il comprend aussitôt ce qui se passe : il se lève d'un bond, tire son sabre du fourreau pendu à la muraille avec le baudrier, et descend l'escalier en courant. Celle qui pousse ce cri désespéré, c'est la princesse Ermelinde. Carabos, Carabos veut la tuer.
En effet, le géant a rompu sa chaîne; la princesse, é|)Ouvantée des menaces de son ennemi, a fui (levant lui.
La voilà, enveloppée dans son peignoir de colon bleu de ciel, ramassée sur elle-même contre le mur de la cuisine, gémissant affreusement, et appelant à l'aide. Au milieu de la pièce court, se démène et gronde, sans avoir l'air de la voir, une créature étrange qui quoique couverte en partie de vêtements de laine, ressemble à un gigantesque singe, de l'espèce de ceux qu'on nomme gorilles. Cet être effrayant tourne un instant ses regards autour de lui, se jette contre la table et contre les murs, et ses yeux rouges et enflammés se fixent alternativement sur la porte et sur la fenêtre, comme s'il clieirhait une issue pour s'échapper de .'a prison... Mais tout à coup il fait un mouvement comme s'il apercevait seulement la princesse ; un rugissement effrayant sort de sa poitrine ; il s'approche de la pauvre jeune fille et étend sr s griffes vers elle...
En cet instant le fourrier pénètre dans la cuisine; il pousse un cri d'angoisse. Ce qu'il a rêvé si souvent va devenir une réalité : il faut qu'il défende la princesse Ermelinde contre son cruel oppresseur! Il lève son sabre et va fendre la tète du monstre... lorsque derrière lui retentit une voix qui lui crie :
— Arrêtez, arrêtez! Etes-vons devenu fou? Vous ne savez pas ce que vous faites. Carabos ne fera pas de mal à la princesse : il ne la voit même pas. Le pauvre homme est tout à fait aveugle.
Celle qui prononce ces paroles est Babette, la mère des fous. Tirée de son sommeil par tout ce bruit, elle a passé une robe à la hâte, et elle est là, regardant le fourrier stupéfait avec un sourire de pitié, comme si elle le prenait lui-même pour un insensé.
Mais elle saisit immédiatement le géant par l'épaule, en lui disant d'un ton d'autorité :
— Carabos, mon garçon, la tempête, le tonnerre vous ont mis encore une fois le diable au corps. A genoux, maintenant, à genoux! Ne m'entendezvous pas?
Le monstre tremble de tous ses membres, et s'agenouille devant elle en grommelant.
L'hôtesse, qui s'était rétugiée dans la laverie, ouvre la porte avec hésitation en entendant la voix de sa fille.
— Mère, dit celle-ci, il a brisé une vis de sa chaîne. Apportez-moi une autre vis, alors fout sera en ordre de nouveau.
Pendant que la courageuse fille force le géant dompté à la suivre dans la chambre des fous, le fourrier, abasourdi, reste debout au mi'ieu de la cuisine, tenant toujours son sabre à la main. Il
LE PARADIS DES FOUS
comprend lo ridicule de sa situation, il est confus et liuniiiit'.
Sous l'empire d'uu nouvel (''j^arouient d'esprit, la princesse Krmeliude se traîne à ses pieds, tt'iid vers lui ses mains suppliantes, et s'écrie d Un Ion déchirant.
— OAIbafras, puissant enclianleur, },'ràce, grâce, épai;,'ne/ ma vie; oh! non, non, ne me tuez pas.
La porte de la rue s'ou\re au moyen d'une clef, et le ser},'enl-major paraît. Il pousse un cri d'anjîoisse, à la vue de sou jeune cam;iriide (|ui, le sahre à la n)ain, parait vouloir l'rapiter la jeune insensée, tandis qu'elle se traîne à ses pieds en demandant j;ràce.
Il se précipite sur lui, lui arrache sou arme, l'élreint dans ses hras, ei lui dit avec un accent de profonde commisération :
— Malheureux ami, que vous arr ive-l-il ? (lalmcz-vous, tenez-vous trani|iiille, cela se passera.
Le fourrier demeure un instant silencieux: puis il pousse tout à coup un éclat de rire qui effraie encore dav;intai,'e son camarade. Le pauvre fourrier serait-il réellement devenu fnu?
Les autres habitants de la maison descendent l'un après l'autre, hn ap[>renaMt ce i|ui vient de se passer, ils paraissent y attacher peu d'imporlance. La princesse est ramenée dans sa chambre : la chaîne de t^arabos est rattachée au moyen d'un nouvel écrou. Tout le monde se souhaite une bonne nuit. Le seri;cnt-major, peu rassuré sur l'état mental de son ami, le conduit à l'étage... Et la tranquillité la plus complète rè^ne bientôt dans la maison où retentissaient, peu d'instants auparavant, des cris de détresse et des hurlements sauvages.
Contre l'altentc de son compa;,'non, le malin qui suivit sa rencontre avec (iarabos, le fourrier parut très lran»|uille, et même de meilleure humeur que de coutume.
Pendant une longue nuit ^ans «sommeil il avait eu le temps de réfléchir à ses folles imaginations et aux bons conseils du sergent major, et il avait reconnu, non sans confusion, que, depuis son arrivée 'd ("iheel, il av.iit agi préci>irnMMil couime s'il voulait lutter d'insanité avec Don Ouichotte, le chevalier à la triste (igure de Michel Servantes. Sa conduite lui |)araissait si peu sensée, (pi il se moquait de lui-même, et prenait part, d«; Icml son c.i'ur, aux joyeuses plaisanteries de son camarade, qui était heureux df> pouvoir épancher la joie «pie lui causait la guéiison de son con)pap;non d'aunes.
Le jeun** fmirrier redevint bien un peu sérieux, mais il n'en restait pas moins évident que le charme
«lue la princesse Rrmelinde avait précédemment exercé sur lui était définitivement rompu.
Après la réimion du malin de la com|)agnie, le sergent-major lui dit :
l'ourrier, je vais tout à l'heure à M(j1I, rendre visite à l'anbergisle du Ci/ijtii'. Tout commence à m'ennuyer terriblement ici : et, comme l'aubergiste m'a envoyé un messager pour in'inviler, je veux saisir l'occasion de me distraire un peu là-bas. Le capitaine m'a donné la permission, jusqu'à ce soir à se|il heures, .le regrette (|ne nous ne puissions |)as aller ensemble à .Moll. .Nous m* pouvons pas nous absenter tous les deux en même temps, car vous devez vous charger de mon service. .Mais si vous avez envie de vous promener cet aprèsmidi jusqu'à Revermont pour venir à ma rencontre, je quitterai Moll à cinq heures; de celte façon je |)ourrai me trouver à Hevermont à six heures et demie.
Le fourrier accepta sa proposition avec plaisir, et l'accompagna un bout de chemin sur la route de Moll.
(le jonr-là, le jeune sons-officier était particulièrement de bonne humeur. L'exagération de ses émotions l'avait complètement guéii. La vue des aliénés ne lui faisait presque plus d'impression, et si, paifois, son visage s'assombrissait encore, sous l'inllnence d'une rénexion désagréable, c'était seulement lorsqu'il pensait à (juel absurde égarement d'esprit il s'était laissé entraîner par sa puérile sensibilité.
Lorsque l'heure conven\ie eut sonné, il prit le chemin de .Moll, et rencontra en elTet le sergentmajor, avant que celui-ci eut atteint le hameau de Revermont.
— Eh bien, demanda le fourrier, s'est-on bien amusé à .Moll ?
— l'artailemenl bien, répondit l'autre. Il y a bien un point noir, mais il vaut mieux ne point penser à pareilles choses... Oh! fourrier, nous avons vidé là quelques fines bouteilles de vin de derrière les fagots ! Le |u''re Crois est tout de même un brave homme, et il m'est si dévoué (|u'il me donnerait sa dernière chemise, si je voulais l'accepter... Mais pour(|uoi avez-vous l'air si pensif? La princesse d'Ascalonie \ous joue-t-elle toujours 4lans la tète, (ui vous étes-vons ballu de nouveau contre le géant Carabos? Assez de toutes ces s( ie> ! Les seuls fous amusants et raisonnables sont ceux que fait le vin, comme moi, jiar exemple! Mais bien loin de vouloir mordre et déchirer les gens, je voudrais pouvoir serrer tout le monde dans mes bras, comme mes frères. Voilà la bonne, la imble f(die... (la, vous ne dites rien ! Ktes-vous de non\eau ensorcelé ?
— .Niais vous ne me laissez pas le temps de par-
LE l'Ai! A DIS DES FOUS.
Il lève sou sabre. (Page iU.)
1er, répliqua le fourrier en riant. Et d'ailleurs que pourrais-je bien dire?
— Donnez-moi des nouvelles de Gheel ; il me semble qu'il y a déjà plus d'un siècle que je "suis sorti du monde des fous.
— Il n'y a pas de nouvelles, major, du moins pas que je sache. J'ai passé presque toute la journée dans notre chambre, à écrire... Le sergent Pacquel a été grossier envers son capitaine, et on l'a mis au bloc pour huit jours.
— Cela n'est pas une nouvelle, en ertet. Pacquet ne gardera jjas longtemps ses galons... C'est un lourdaud... Savez-vous autre chose?
— Ah î oui, j'allais l'oublier, parce que maintenant je n'y allaclie que peu d'importance : il e^t arrivé un neuvième fou dans notre lojicement... C'est-à-dire une folle.
— L'avez-vous vue?
— Oui, un instant.
— Jeune ?
— Trente ans peut-être; c'est dilTicile à deviner.
— Une belle femme, fourrier?
— Oh non, major, elle a les yeux égarés, les lèvres pendantes et les joues creuses. Elle vient d'Anvers. D'après ce que Thérèse m'a dit d'elle, elle doit avoir été sur le point de se marier, mais, au dernier moment, son fiancé l'a plantée là, et en a épousé une autre. Ce coup lui a été tellement sensible que le chagrin l'a rendu folle. Thérèse a sans doute appris ces détails des personnes qui ont amené la folle, car les rares paroles que balbutie la pauvre femme n'ont aucun sens, et elle a l'air de ne plus connaître personne.
— Oui, chagrins d'amour, peines de cœur, je sais ce que c'est, murmura le sergent en secouant la tète. Et même je dois reconnaître qu'à ce point (le vue j'ai la nuiin très malheureuse Peut-être