I.K l'AllMtlS DES FOUS
vais-je encore laisser à Moll un pauvre cœur lilossc; mais, celto fois du moins, j'en serai toiil à fait innocent. N'avez-vous pas remarqué que Josine, la lille ainée de maître Kriels, me témoignait b('auc(iu|i d'amitié pendant les derniers jours de. noire séjour à Moll ?
— Eu elVet, major, et vous-même, vous étiez particulièrement aiiuable avec elle, répondit en souriant It* fourrier.
— Moi ? Jamais de la vie; je n'y pensais j»as du tout ; et, croyez-moi ou ne me croyez pas, pour rien au monde je ne retourne à Moll.
— Pourquoi ?
— Figurez-vous, fourrier, (jue, pendant que nous maiiiiions une bonne tarte, arrosée d'un bon verre de vin, rauber;:iste m'a lait sentir (jue, si je voulais quitter le. service militaire, il ne nie serait pas diflicile d'obtenir une bonne place du gouvernement. Alors il donnerait une bonne dot ù sa fille, et je pourrais devenir son gendre. Il avait bien remarqué, m'a-t-il dit, que je nourrissais une inclinalion secrète pour Jo.sine, et elle, de son côté, était devenue si triste, depuis mon dépail, qu'elle taisait peine à voir... Vous pensez bien que je déclinai cette singulière proposition. L'aubergiste ne se formalisa pas de mon refus ; mais, lorstjue je (|nillai le (lijfiui', je vis briller des larmes dans les yeux de Josine. J'avais vraiment pitié d'elle, car c'est une brave fille, et modeste et bonne.
- Et vous n'éprouvez rien pour elle?
— Rien. Je vous l'ai déjà dit, fourrier, j'ai aimé une fois en ma vie. Depuis lors, aucune fennne, IVit-ce la plus belle, ne peut faire impression sur m li. Ce lani:age vous étonne, «'t vous croyez que je me moque encore?
— Je vo\is crois, major : vous m'avez déjà fait comprendre plus d'une lois (|ue vous porte/ au cieur une blessure cacliée.
— Et vous êtes sans doute curieux de la connaître, cette blessure?
— Non, },'ardez votre secret : je ne ferai jamais rien pour le découvrir .
.Mais il faut (jUC je dise une lois à (|uelqu'un qui je suis, et ce (pie j'ai sur la conscience. Eli bien, vous êtes un bon camarade et un ami dévoué : j'ai envie de vous raconter mon bisloire. Ecoutez :
Et, prenant le bras de .son com|»agnoii, il se remit en route et commença :
— .Ma ville natale est Hruges ; j'étais orplieliii, et soumis à l'autorité d'un tuteur, qui me traitait 1res sévèrement et me donnait fort peu d'argent, qiioitpie mon jière mourant m'eut laissé environ viii^'t-ciii(| mille florins en héritage. — Dans notre voisina};e, demeurait un certain M. ISonvrlt, un f.'ro*« major [ten^ioiiné, qui avait perdu la iniin dndte à la balaillf île Waterloo. M avait une fille nommée
Lucie, une très cliarmante et peut-être trop sensible jeune lille. Dans notre enfance, nous avions joué ensemble. Lorsque je revins du collège et (jue j'eus atteint mes di.\-linit ans, cette amitié d'enfants se changea bientôt en un profond sentiment d'amour, coiilre lequel le gros major et mon tuteur n'objectaient rien, si ce n'est que nous étions trop jeunes, et que nous devions attendre tout au moins, pour nous marier, que j'eusse atteint ma majorité... J'aimais Lucie sincèrement et profondément. Mais elle était tenue très sévèrement par son père, et je n'oiilenais (jii'une lois par semaine la laveur de passer quelques lioures avec elle et avec lui. J'étais jeune, et je sentais le besoin de me divertir et de m'amusi-r, et je passais assez souvent la soirée et une partie de la nuit en compagnie de joyeux amis. Lucie était inquiète, méfiante, et même très jalouse de caractère. Jamais je ne pouvais faire (piel(|ue partie avec mes amis, sans qu'elle parvînt à en être informée; alors elle me faisait de vifs reproches, elles avait des attaques de nerfs, et elle pleurait des heures entières, comme si je m'étais réellement conduit d'une fa<,on iiuligne envers elle. J'étais convaincu (jue ses agitations violentes ne devraient être attribuées qu'à l'excès de son am(mr pour moi; mais son continuel espioiinai,'e, la contrainte qu'elle essayait d'exercer sur moi, l'idée que j'avais à rendre compte à son père et à elle de mes moindres actions, tout cela me mettait en révolte contre elle, et il me semblait même à la fin que mon amour pour clic avait fort diminué... Vers cette époque, j'atteignis ma majorité, et mon tuteur me remit en mains ce qui restait alors de l'héritage paternel, c'est-à-dire un peu plus de vingt mille lloiins.
— Vous avez possédé vingt mille llorins, exclama le fourrier. En argent!
— En espèces sonnanles et en billets de banque.
— Et les avez-vous encore?
— Plus un liard... Mais ne m'interrompez pas, cela durerait trop bmglemps. Je continue. Cet argent fut mon malheur; je tombai en de mauvaises compagnies. La conviction ([u'uii pareil trésor n'aurait jamais de lin, l'orgueil, le désir des plaisirs inconnus, me frappèrent d'aveuglement. Il me fallut cheval et voiture, je passai tout mon temps en compagnie de jeunes dissipateurs (lu grand monde, sablant le chani|)agiie à Ilots, et jouant des nuits entières avec iWi^ libertins de toute espèce... Il va de soi que mon tuteur et le gros major Hoovell me reprochèrent sévèreineni ma conduite, et la pauvre Lucie m'adressa des plaintes désespérées plus encore qu'auparavant, mais leurs avcrlissements, que je considérais (omme des moyens de contrainte calculés, n'eurent d'autre effet (pie de me faire fuir la maison
I,E l'AUADIS DKS FOUS.
du major, et de me plonger plus loin encore dans mes débordements.
Ici son récit fut interrompu par les cris d'un aliéné (jui prétondait être l'empereur d'Autriche, et (ji;i voulait interdire aux deux amis le passage sur sou territoire. Mais ils le repuussi''renl, ainsi (jue quel(|ues autres sans se laisser retenir davantage par de semblables rencontres.
— J'abrégerai, dit le sergent-major, car nous approchons de Gheel. Après que j'eus mené celle vie de dissipation pendant près de deux ans, je vis approcher avec effroi la fin de mon magot. AIoi's je voulus quitter le mauvais chemin où je m'étais engagé, et changer mon genre de vie. Il était trop tard : le major me délendit l'accès de sa maison, et mon tuteur me lit dire qu'il ne voulait plus connaîlre désormais le dispensateur insensé, qui finirait probablement par souiller le nom sans tache de son père par des faits déshonorants. Comme je n'avais plus pour toute ressource que trois ou quatre cents florins, la crainle me vint que, si je restais à Bruges, sa fâcheuse prédiction poiirlait devenir une vérité. Je n'étais pas tout à lait corrompu, et mon naturel n'était pas mauvais au fond. Je payai mes petites dettes jusqu'au dernii-r sou, et, sans avertir personne de mon projet, je me rendis en Hollande, et m'engageai comme volontaire dans les fantassins. Ma bonne conduite et umn zèle me gagnèrent la bienveillance de mrs chels. Au bout d'un an et demi, j'élais déjà sergent; mais alors éclata la révolution belge, et je préférai revenir dans mon pays. Je n'avais pas oublié Lucie, la douce compagne des jeux de mon enfance, l'objet de mon premier amour; au contraire, son image n'avait jamais cessé d'être présente il ma pensée ; et môme, je du's l'avouer, l'unique cause de ma conduite exemplaire au service, c'était l'espoir que je pourrais peut-être par là obtenir son pardon et celui de son père. Aussi, ce que je fis tout d'abord, ce fut de me rendre à Bruges. Hélas! le major Roovelt avait quitté cette ville, et il était allé demeurer à Bruxelles. Ce qui m'attrista davantage encore, ce fut d'apprendre que Lucie, péniblement affectée de mon départ inopiné, était tombée malade, et avait été pendant quelque temps en danger de mort. D'après le sentiment de l'ami qui me donna ces tristes nouvelles, je n'avais point de pardon à espérer; car le major avait juré que si j'osais encore me présenter devant lui, il me brûlerait la cervelle, de l'unique main qui lui restait... Bruges était en pleine effervescence; partout retentissait le cri : aux armes! et des centaines de jeunes gens parlaient pour la frontière hollandaise. Je suivis une de ces troupes, et fus incorporé à Anvers, en qualité de sergentmajor, daus une compagnie nouvellement formée...
Plus d'une fois, on a prétendu que j'avais conçu une sympathie particulière pour l'une ou l'autre jeune fille. Vous-même, fourrier, vous suj)posiez tout à l'heure (|iie pareille chose était possible. Ah! je voudrais qu'il en fût ainsi, cela m'aiderait peut-être à oublier Lucie lîoovelt; mais le souvenir de ma première jeunesse, les reproches de ma conscience, ne sont pas si faciles à surmonter.
— Et, depuis votre retour dans votre pays, ne vous êtes-vous donné aucune peine pour revoir Lucie? demanda le fourrier.
— Non, répondit son com|)aguon. Je me sens coupable, et je suis convaincu ([ue le major et sa fille fermeraient leur porte devant moi avec nn-pi'is, si M. Roovelt, dans sa jusie colère, n'exécutait pas sa sanglante menace. J(; l'ai mérité, et n'espère rien de mieux. Si je pouvais seulement chnsser son image de mon esprit! Je fais assez d'elforts pour y parvenir, et peut-être réussirai-je avec le temps; mais ma conscience me reprochera éternellement de m'ètre conduit envers elle d'une façon cruelle et ingrate.
Le fourrier essaya de le consoler, en lui disant que, peut-être, toute espérance n'était pas aussi irrévocablement perdue pour lui qu'il semblait le croire. En effet, le sergent-major, qui était fort instruit, serait sans doute promu, avant la fin de l'année, au grade de lieutenant en second. S'il se montrait à M. Roovelt, avec l'épaulelle d'or et l'épée d'officier au côté, et s'il prouvait ainsi que, depuis longtemps, sa conduite avait été irréprochable, Lucie et son père ne s'estimeraient-ils pas heureux de pouvoir oublier tout ce qui élait arrivé ?
Ils étaient arrivés sur la place de Gheel, lors- (|ue le sergent-major répondit :
— Vains rêves ! Certainement Lucie m'a tendrement et sincèrement aimé, trop peut-être pour notre bonheur à tous deux; mais on ne peut pas attendre l'impossible du cœur humain. Sa légitime indignation a étoulfé l'amour dans le sien. Qui sait si elle n'est pas mariée depuis longtemps? En tous cas, il me semble que, coupable comme je me sens, je n'oserais pas l'approcher. Le mieux est encore d'accepter mon châtiment avec résignation, et d'attendre que le temps qui guérit tout.. . Tiens, voilà l'adjudant qui vient vers nous ; il nous fait signe qu'il a à nous parler. Aurait-il des nouvelles? S'il pouvait nous donner l'avis que notre compagnie va quitter Gheel; je n'en serais pas fâché. Et vous, fourrier?
— Moi, certes non; vous pouvez bien le penser. Mais notre capitaine n'exprimait-il pas hier l'opinion que nous aurions encore à passer tout un mois à Gheel ?
L'adjudant s'approcha.
— Fourrier, dit-il, il paraît que l'air d'ici n'agit