I.K l'A|{\hlS DKS FOUS
pas favorahlemeiil sur vitlif n'ivellc Vous avez It'llomi'iil hrmiillé vos l)ons de viande, de |Min et ilo f,'oiiit'vie qu'il n'y a pas à s'y rocuiinaîliT.
— OrtaJMOiiMMil, adjudant, tout le uionlc peut couiuii'ltre des erreurs, répondit le louiriei-. Mais je crois avoir fait mes lions très exaeteineiil.
— l'as du tout. V(Mis avez revu heaucoup |dus de rations (|ue n'eu comporte le nnruhre des hommes présents. Ouoi (|ii*il en .«^oil, je ne |)uis pas l'aire couccudei- nmn élal },'énéral avant (|ue cette erreur soit redressée. Venez, accoinpaiiuezmoi à nmn lopemenl, nous ferons concorder le nombre des bons avec le nondire des hommes.
— Je vous suis, adjudant... Allez à hi Tmir, major, j'y viendrai tout à l'heure.
— Non, répondit le serj^enl-major, je suis un peu fatigué, et je rentre à miire auberge, |)our me reposer (|uel(|ues instants. Venez m'y chercher, et nous irons alors ensen)ble à la Tour.
Le fourrier suivit l'adjudant dans sa chambre.
il ne lui lut pas difficile d'établir en peu de temps la preuve (|ue l'adjudant s'était trompé, du moins en ce (|ui le cmuernail. Mais comme, en définitive, il y avait une erreur, elle devait, pensaient-ils, avoir été counnise par un antre fourrier, et ils s'ellorcèrent de trouver ensendile, en vériliant et en récapitulant, le joint de la méprise.
A la tin, au bout d'une demi-heure de recherches, ils découvrirent que c'était l'adjudanl luimême (jui, par le déplacement d'un chidre, a\ail causé l'erreur. C.o pénible travail aboutit à un éclat de rire.
Le fourrier se dépécha de retourner à .son lo.uemeut, car le sergent-major qui l'allendait pour aller prendre un verre de bière à la Jour, serait penl-éln* étonné de sa longue abscn* e.
Lorsque II' lourrier arriva à son auberge et traver.-a la cuisine, il vil la nouvelle folle assise prés de la table, et, à côté d'elle. Phôlesse, (|ui semblait veiller sur elle avec compassion et avec intérêt. Il se C(mti'nla de saluer l'hôtesse en passant, monta l'escalier, et ouvrit la porte de sa chambre.
(le (|ui frippa ses regards le cloua soudain sur place, et un cri éinuir.- souleva sa poitrine. Klaitce croyable?
Le sergent-m.ijor était as^is devant la table, la tête dans les mains. Des larmes ruisselaient sur ses joues; se.s traits semblaient contractés par la plus vive douleur et par le plus profond désespoir.
— Ciel, que vous e>t-i| arrivé, major? balbutia le fourrier. Un malheur?... Parlez, dites-moi quelque chose, vous me faites frémir.
Son camarade ne répondit pas, mais le regaida avec un scmrire si amer et si douloureux que le fourrier en frissonna.
-- 0 mon ami, dil-il, calmez-vous. Vous palaissez terriblement agité !
— Ah ! si je pouvais mourir sur l'heure ! gémit le sergent-major. .l'ai déjà eu mon fusil en main pour glisser une balle dans le canon; mais non, je suis assez coupable sans commettre celte nouvelle lâcheté. I*uis(]ue Dieu a voulu me punir, me punir cruellement, eh bien, je souffrirai, jus(|u"à ce (jue le ver rongeur du lemords me déchire le cceur et me lue !
— Mais, mou ami, dites-moi, y. vous en prie, ce (|ui vous afflige si profondémeni ; peut-être jM)urrai-je vous consoler...
— (lonsoler! me consobr! répéta le sergentmajor avec une amère ironie. Non, non, mon co'ur est une tombe fermée; aucun rayon de lumière ne peut y |)éuétrer; je n'ai plus d'espoir (pie dans la mort !
Et, saisissant tout à coup la main du i'ouirier, il poursuivit :
— Vous l'avez vue, n'est-ce pas, vous l'avez vue en bas dans la cuisine, la folle avec ses yeux égarés et sa lèvre pendante. Cette pauvre créature (|ui est plongée dans l'abîme de la démence pour n'en plus j.uiiais sortir, jamais, vous l'avt'z vue? Kh bien, savez-vous (pii elle est?
— Comment ponrrais-je le savoir, major?
— C'est... A amère ironie du sort im|»itoyable!... c'est la victime de ma lâcheté; sa terrible maladie est la récon)peuse de son amour pour ukù.
— (irand Dieu, Lucie? s'écria le fourrier avec horreur.
- Oui, Lucie Hnovelt, ma fiancée... Kh bien, consolez-moi, maintenant; dites-moi (|ue je dois es|)érer encore; faites-moi croire (|u'il peut encore y avoir pour moi un inslani de repos sur terre. Vous vous taisez, fourrier? Ali ! jo le comprends bien, que peuvent les paroles devant un aussi terrible, un aussi irréparable malheur?. l'ai pleuré, pleuré à chaudes larmes; c'était la dernière lutte de mon cceur cmilre le r|és(>spoir final Maintenant la lutte est finie; tout est mort en moi.
Le fourrier ne se sent.iit réellement plus la force de dire un mot; il re^la longtemps silencieux et essuvait de temps en temps une larme de pitié, pendant que son camarade, écrasé sous une douleur immense, demeurait immobile, courbé et les yeux fixés au sol.
A la (in, cependant, le fourrier pensa avoir trouvé un moyen d'arloucir le chagrin de son malheureux ami par une faible lueur d'espéran<e.
— Avez- vous adressé la parole à Lucie? de-
LE PARADIS DES FOUS
manda-t-il. Vous a-t-ellc reconnu!... Parlez, jo vous on supplie.
— Je lie l'ai vue (|ue de loin, et j'ai fui cet affreux spectacle, plus mort que vit', répondit l'autre.
— Êtes-vousbien sûr de ne pas vous êlre trompé?
— M'êlre trompé? Peut-on se tromper en pareille circonstance?
— Et les gens de la maison ont- ils remarqué votre émotion?
— Non, je ne leur en ai pas donné le t^mps.
— Eh bien, major, ne désespérez pas encore tout à fait, vous avez entendu raconter ici, aussi bien que moi, beaucoup d'histoires de fous qui ont recouvré la raison sous l'influence d'événements qui avaient fait une profonde impression sur leur esprit. Si Lucie Roovelt a en effet perdu la raison, parce que vous Lavez quittée à l'improviste, ne pourrait-elle pas la retrouver si elle vous revoyait tout à coup sans s'y attendre, et si vous lui faisiez comprendre, par vos paroles amicales, que, bien loin de l'avoir oubliée, vous lui portez toujours la même affection qu'auparavant?
Le sergent-major accueillit celte hypothèse avec un sourire amer, et démontra que c'était une espérance vaine, attendu que le mal de l'infortunée Lucie avait fait des progrès irréparables; mais le fourrier ne se laissa pas persuader, et soutint qu'il était du moins de leur devoir d'essayer ce dernier moyen de guérison. Si Lucie ne guérissait pas tout d'une fois — comme c'était à craindre, — cette reconnaissance pouvait néanmoins illuminer graduellement son cerveau; et, puisque leur compagnie devait probablement rester encore un mois à Gheel, ils auraient peut-être le temps de mettre la pauvre fille sur la voie d'une guérison complète. Ce serait pour Lucie un suprême bienfait, et pour le sergent-major un grand adoucissement de sa douleur.
Jl insista tellement sur ce point, et fit valoir tant de raisons, que son camarade se déclara prêt à tenter l'épreuve, quoique sans aucun espoir. La seule objection qu'il fit encore, en dernier lieu, fut la question : « Que pourront bien dire les gens de la maison lorsqu'ils apprendront que je suis la seule cause de la démence de leur nouvelle pensionnaire? y> A quoi pouvait-il servir de faire de l'histoire de sa vie la fable des habitants de Gheel et des soldats de la compagnie?
— Il y a un moyen facile de prévenir cela, dit le fourrier. Laissez-moi descendre d'abord. Je dirai aux gens de la maison que vous avez connu à Bruges leur nouvelle pensionnaire, que vous étiez voisins, et que vous avez joué ensemble étant enfants. Mais je ne soufflerai mot des relations 1 intimes qui ont existé entre vous. Dans de pareilles
conditions, ils trouveront la chose très naturelle, et ils comprendront parfaitement que vous veuillez tenter une épreuve, pour voir si elle ne vous reconnaîtra pas. Attendez donc ici tranquillement jusqu'à ce que je revienne. Peut-être aurons-nous à nous réjouir d'un heureux résultat.
Le sergent-major suivit des yeux son compagnon avec une expression amère d'incrédulité, et cacha sa tête dans ses mains d'un air de profond découragement.
Au bout de quehjues instants, le fourrier reparut et dit à son compagnon :
— C'est fait; j'ai appris à l'hôtesse et à Thérèse que Lucie Roovelt et vous, vous avez été voisins dans votre enfance. Lucie est seule dans la cuisine; la princesse Ermelinde est dans sa chambre. L'instant est favorable; suivez-moi donc.
Le sergent-major obéit passivement; ils descendirent tous deux dans la cuisine.
Lucie était assise là, tenant ses yeux éteints, sans regard et sans vie, fixés sur la table.
Le cœur du sergent-major sautait dans sa poitrine, et il hésitait à s'approcher de la pauvre malade ; mais, prenant soudain son courage à deux mains, il s'avança, et dit d'une voix altérée par l'émotion :
— Lucie, pauvre Lucie, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis votre ami, votre bon ami Alexandre.
Un long rire inconscient fut la seule réponse qu'il obtint, et ce rire niais lui glaça tellement le sang dans les veines, qu'il recula effrayé et pâlissant. Sans doute, il eût à l'instant renoncé à de nouveaux efforts, si le fourrier ne l'eût retenu en l'exhortant à persévérer.
— Lucie, ma chère Lucie, reprit le sergentmajor, ne me connaissez-vous plus? Regardez-moi, je vous en supplie, je suis Alexandre, celui que vous aimiez tant autrefois...
La jeune fille, comme si elle ne l'avait pas entendu, fit le geste d'attraper une mouche, qui courait devant elle sur la table.
— Cessez vos efforts inutiles, dit l'hôtesse qui assistait à cette scène. C'est peine perdue, il n'y a plus d'espoir. La pauvre enfant ne fera probablement pas long séjour ici : elle a déjà l'hydropisie au cerveau; il n'y a plus rien à faire.
Le sergent-major s'affaissa sur une chaise en poussant un gémissement étouflé ; il ferma les yeux et devînt blême, comme s'il allait s'évanouir. Son camarade courut à lui pour le soutenir et l'hôtesse prit une jatte pleine d'eau pourlui mouillerle front. Mais il reprit lentement possession de lui-même.
— Merci, l'hôtesse, ce n'est pas nécessaire, dit-il très calme en apparence. Venez, fourrier, nous montons. La solitude, le repos, je ne désire pas autre chose.
LE HARADIS DES FOIS
Lorsqu'ils liiiriil n'in(iiilt''s dans leur clianihr**, le fourrier prononça iiutîl(|iies paroles pour alti'iiuiM-, s'il était pos-^ibli», l'iuiniense cli.ijîriu de son uiallieureux ami. .Mais celui-ci, après un uiomeiit (le souibre silence, se leva, et dit avec l'accent d'une résolution inébranlable :
— Non, je ne reste pas plus longlemps ici! J ai mérité mon cliàtimenl; je l'ai mérite vini;l l'ois; mais vivre ainsi, avec la victime de ma cruaulé sous les yeux! Non, c'est impossible : je ne saurais sn[iporler... Fourrier, je cours chez le capitaine. Au besoin je lui conlierai dans (inelle allVenso situalion je me trouve. Il me donnera la permission d'aller à Bruges ou ailleurs, JMS(|u'à ce (jue notre compagnie |)arte d'ici. Passer encore la nuit dans cette maison où elle soullre et où elle se meurl? Oli! non, non, pas cela, pas cela!
— Je vais avec vous, dit le fourrier.
— A (juiti bon? Ne vous inquiclez pas de moi davantage.
— Vous laisser aller senl en nu pareil moment, ne l'espérez pas, major.
— Eh bien, (.a m'est égal, venez donc vile.
Tous deux descendirent l'escalier au |;alop, traversèrent la maison sans regarder ni saluer personne, et descendirent sur la place.
Lorsqu'ils arrivèrent à la maison où logeait le capitaine, le sergent-major poussa un cri de de désappointement, en apprenant que le capitaine était absent. Où était-il? Les gens de la maison n'en savaient rien. .Mais ils supposaient qu'il était allé se promener sur le chemin .de Casierlée, car quelqu'un l'avait rencontré de ce côté-là. Kn tons cas, il avait annoncé qu'il ne rentrerai! pas avant
I dix heures (hi soir; il ne pouvait donc plus rester longtemps ilebors, car le jour diminuait sensible-
I ment et il allait bientôt faire noir.
Tout à fait découragé par cette contrariété, le pauvre sergent-major restait irrésolu devant la porte du cabaret où demeurait l(; capitaine; mais le fourrier, pour donner un dérivatif à son désespoir, lui lit comprendre (|u'ils n'aNaicnt rien de mieux à faire (jue d'aller se promener aussi sur le chemin de (laslerlée. Ils ne pouvaient manquer de rencontrer le capitaine, et, s'ils n'y par\enaient jias, il leur restait toujours comme moyen certain (le se présenter à dix heures à son logemenl.
Le sergcnt-raajor le suivit passivement. Son jeune camarade ne cessait pas de parler pour détourner son altention et ses idées de l'alfreux événement; mais le malheureux restait sourd à toute consolation et ne paraissait même pas capable de rom[)rrndie les paroles de pilié de son ami.
Lorsqu'ils furent arrivés à un gros (juarl de lieue de Ghci'l, ils cnlwndirent tout à coup, derrière
eux, résonner dans les airs les rapides tintemcnls d'une cloche,
— Qu'est-ce (|ue cela? s'écria le fourrier. Lu cloelie d'alarme? H va un imendie à (Iheel, nous devons retourner.
— Ilelourner? .Non, non, grommela le sergentmajor (|ui refusait de revenir sur ses pas.
— La compagnie aidera à éteindre. M laul (|ue nous soyons présents; c'est notre devoir.
— Ah! continuons notre chemin. Il faut(jueje voie le capitaine, ou je ne retourne pas à (iheel.
— Mais vous n'avez pas envie de déserter?
— Ce serait une alfaire grave, en edet, nmnnura le sergent-major. Cependant s'il n'y avait pas d'aulre moyen... Que me fait la vie désormais?
— La vie, mais Ihonneur? Kcoutez, écoutez, les tambours battent l'alarme; Dieu sait ce (|uc c'esL Vite, major. Pensez donc, si l'ennemi avait atlaqué nos compagnies à l'improvisle?
— Ah! si cela pouvait être vrai! s'écria joyeusement le sergent-major en rebroussant chemin en toute hâte. Peut-être trouverais-je la délivrance aujourd'hui même! Tomber sur le champ d'honneur et fuir ainsi le remords qui me ronge le cœur! Oublier tout dans le tombeau! Venez, venez!
A proximité du village ils rencontrèrent quelques soldats qui étaient logés dans une ferme voisine, et qui couraient chercher leur fusil et leur sac.
L'un d'eux répondit à la (jueslion du fourrier :
— Il faut (|ue nous parlions tout de suite. Il paraît que l'armée hollandaise est descendue vers nos frontières et se prépare à envahir le pays. L'ordre de notre général est si pressant, (jue l'on a sonné le tocsin pour rassembler les hommes.
C'était une chose élminanlc de voir comme celle nouvelle rendit le courage au sergenl-major, et lui lit même pousser des cris de joie. Le fourrier ne se trompa pas sur les raisons de ce changement. Il était clair, en elTel, (|uc son camarade n'y voyait pas autre chose que l'espoir de mettre lin à s(m amère soulfrance, en se jetant aveuglément dans les rangs de l'ennemi.
Il se réjouissait lui-même à l'idi-e (|ue les fatigues et les préoccupations d'une bataille pourraient contribuer beaucoup à ramener un peu de calme dans res|irit ébranlé de son ami.
Une demi-heure après, ils se tenaient tous les deux, le sac au dos et le lu -il au bras, derrière leur compagnie. On fil l'appel des imms. Il manijuait encore (juelques hnmnies, de ceux qui étaient logés dans des fermes éloignées; mais l'ordre du général était trop formel, on ne |)ouvait pas les aîtiMuIre plus longtemps.
Le signal fut donné; les tambours battirent la marche et les deux com|»aguies quittèrent Ghecl.
LE PARADIS DES FOUS
Sans s'arrêter en chemin plus de quelques minutes de loin en loin, les deux compagnies prirent dans les ténèbres le clietnin de ïurnhout, traversèrent celte ville, et se rabattirent au point du jour sur les autres bataillons du 'i' chasseurs à pied, campés sur la bruyère de Ravel.
Là, toule la journée se passa à échanger des balles avec les tirailleurs de l'ennemi et, comme le sergent-major et le fourrier appartenaient à une compagnie du milieu qui ne fut pas envoyée au feu, ils furent obligés d'attendre, l'arme au pied, les résultats de cette insignifiante escarmouche. Aussi la nuit se passa sans aucun événement important.
Mais, dans la matinée qui suivit, quand les rayons du soleil percèrent les brouillards, ils virent une armée ennemie de plus de vingt mille hommes répantlue sur la bruyère.
C'eût été une entreprise ridicule de vouloir, avec le petit nombre de soldats belges rassemblés sur la bande de Ravel (il n'y avait pas mille hommes)
résister à une aussi formidable force ennemie, d'autant plus que les nôtres n'avaient point de cavalerie et ne possédaient que deux petites pièces de campagne.
Il n'était donc pas étonnant que, tandis que le sergent-major se frottait les mains à l'idée d'une lutte sanglante, un ordre de l'état-rnajor commanda la retraite immédiate.
Le général Niellon réussit à ramener sa petite troupe dans l'intérieur du pays passant quebiue fois entre les corps de l'armée hollandaise qui marcha sur la ville de Louvain, près de laquelle le roi Léopold avait rassemblé toutes les forces disponibles de l'armée belge.
Le 12 du mois d'août 1831, une bataille décisive fui livrée sous les murs de Louvain.
Dès le commencement, à l'assaut de la montagne de fer par les Belges, une balle frappa le sergentmajor en pleine poitrine. Il tomba dans les bras (lu fourrier et murmura encore pendant que la pâleur de la mort se répandait sur son visage :
— Lucie, Lucie, vous êtes vengée... Fourrier, je pars, soyez heureux.., Adieu!
FIN DU l'A RADIS DES FOUS
Nous nous étions levés pour saluer. (Page 5.)
Um^ FILLE BIEN ÉLEVÉE
— Dites ce (jue vous voudrez, monsieur le professeur, répondit un capitaine pensionné. Je partage complètement le sentiment que notre écrivain flamand exprimait tout à Tlieure. Pour vous démontrer qu'il a raison, je pourrais vous raconter une histoire dans laquelle j'ai joué moi-même un rôle actif. Malheureusement elle est un peu longue. Vous insistez, messieurs? Eh bien soit, je me rends à votre désir. Si mon récit fatigue votre attention, vous voudrez bien m'avertir ; je m'arrêterai, et vous raconterai le reste demain... Écoutez, je commence.
En 1830, je remplissais, dans la douane hollandaise, les fonctions de brigadier. Lorsque éclata la révolution belge, j'accourus à Bruxelles, et je pris part aux journées de septembre. Quel- (|ues mois après, je me trouvais, eu qualité de second lieutenant, dans une compagnie de volontaires, sur la frontière de Hollande. L'autre second lieutenant, mon collègue, était un jeune homme de Bruxelles, qui s'était échappé des bancs de l'Université afin de prendre part à la lutte pour l'alTranchissement de son pays. Il s'appelait Gustave. Son père, un maître d'école de village, s'était imposé les plus lourds sacrifices pour lui procurer une instruction choisie, et ce n'est qu'au moyen de subsides et de bourses d'études qu'il était
nu
im: fi 1.1. i: iukn klkvke.
paivtMiii à envoyer son lils à l'L iiiversilr pour y «•ludinle droit. Il n y avait pas enioro deux ans que lelui-ci suivait les cours de riiiiiversité lorsi|ue le cri },'(■' i\('' rai île liherlr vint l'arraclieràsi-s «M'.idi'S. I,a hijnne éducaliim qu'il avait rerue, et surtout la distinction de sa personne et de ses manières, lui firent donner le grade de secon I li-utenant dans une (le> eotnpaj^nies nduvellenienl formées, et c'est ainsi qu'il devint mon collègue.
Le caractère de ce jeune ollicier était un singulier mélange d'instruction, d'esprit et de naiveté. Ses idées sur la vie réelle attestaient la plus com|tlète inexpérience; il considérait toute chose à travers le prisme trompeur d'une poésie rêveuse ; cl, loisqu'ilse sentait blessé parla rudess'"! apparente de ses supérieurs et de ses camarades, il reconnaissait lui-même (pi'il n'était pas né pour l'état militaire.
Mais, comme il avait un coMir excellent, etiju'il était très modeste, malgré sa graiide instruction, iedevios son ami intime.
J'étais plus :igé que lui, et, en nia qu ilitc de brigadier des douanes, j'avais appris à me |)lier à la discipline, et à contraindre les autres à lii même soumission, d'eat par là (ju'il me fut possible de lui rendre de nombreuxservices et de lui épargneibeaucoup de désagréments.
J'étais fier d'avoir |)our ami cl pour |iro|égé un jeune homme si instruit et si dislingué; car bien que je fusse à même de me tirer assez bien d'aflaire pour écrire le français et surtout ma langue maternelle, mon instrucliim était fort iiicompièle, et (lustave sa\ait des milliers de choses dont je n'avais pas eu la moindre idée jusque-là.
Piuir tout dire, en un mot, je l'aimais comme un frère, et je considérais comme un dcvnir de veiller sur lui avec la luéme solliiitude qu'un pèn' sur son fils.
l'n certain jour, — célail ;iii ronuneiicement d'avril ls:}|, — nous arrivâmes avec notre compagnie dans une grandecommune peu éloignée de la ville de Turnhout. Noire ca|iitaine devait être hébergé dans la maison du bour};mc>tri' ; noire premier lieuienani chez le notaire; (îustave et moi chez un rentirr <|ue Vtm donnait pour très riche et dont la demeure se faisait remai(|uer sur la grand'place du village, par s.i binie f.ir.idr de construction moderne.
Lorsque nous nous pré>ciil;mits, iinus inmcs reçus par un vieil homme et sa femme (|ui nous introduisirent dans une chambre à deux lits, très proprement arrangée et située au rez-de-chaussée, au fond d'un assez long corridor. lU nous montrèrent qu'elle contenait tout ce ilont nous |iouvion.f avoir besoin, nous invitèrent, pour le cas on le sorvirc de la mai-ion laj>8erait quelque chose
à ilésirer, à prendre patience jusqu'au surlendemain matin, parce (jue leur servante était allée à lloogsiraeien, lenir un des enfants de sa sœur sur les fonts baptismaux.
Lafem:ne nous ayant dit encore quelle avait A s'occujier do |iréj)arer le diiier, on nous laissa seuls.
Ces bravesgens, qu'on nous avait désignéscomme étant immensément riches, ne paraissaient être que de simples paysans, à en juger tant par leurs vêtements que par leur langage. En eil'et, — nous l'apprîmes plus tard, — ils avaient été cultivateurs, et le mari avait gagjié beaucoup d'argent à faire le commerce de bois. Un héritage considérable (|ui leur était échu en partage il y avait une dizaine diiiiiiées leur avait fait prendre la résolution de se reposer et de vivre désormais en rentiers.
Tout en déballant nos baga;;es (|ue nos brosseurs venaientde nous apporter, nous causions de choses et d'autres... lorsque nous entendîmes ti»ut à coup au-dessus de notre têle les sons mélodieux d'une voix de femme.
Nous levâmes la lête tout surpris.
— Eh! eh! qu'est-ce que cela? demand.i mon camarade, un ange qui descend du ciel |»our nou> donner une sérénade...? (Juelle voix douce et argentine! C'est un enfant ou une jeune (ille. En tous cas, une excellenle chanteuse.
— Comment pouvez-vuus le savoir? deniandai-je en riant. Vous n'entendez (|ue les sons indistincts et pres(|ue insaisissables d(> sa voix, et cela ne suflit j)as, j'imagine, pour juger si elle est bien exercée, et si elle possède quelque talent niusi* al.
— C'est vrai, ré|)ondit-il: mais (jucl enchantement (|ue ces ronlades inattendues (|ui descendent sur notre tête comme une pluie de perles multi- (•(dores !
— .\llons, V(»us rêvez, Custave, et vous vctihi encore en train de vous taire illusion à vous-même. (]e i|ui vous émeut et excite votre admiration, ce n'est pas léchant que nous entendons; mais votre imagination vous représente une créature charmante, incomparable, et...
— Ilien deviné, Bernard, inlerrompit-il. (ionnne vons dites : une jeune (ille ddicate, charmante, avec un frcmt blane comme le lys, des joues rosées, des boucles blondes, et des yeux bleus nH''lancoliques : un ange en un mot.
— .Nous aurons sans doute le boidieur di' voir aujourd'hui même ce rossignol ou celte fauvette. Et si nous trouvirms une fille laide, marquée de la petite vérole, bujche, bossue «m bec de lièvre?
— Laide, la ch;inleuse de là-haut? Je parie liuit ce que vous voudrez qu'elle est jolie.
— Lue bouteille de vin ?
UNE FILf.E BIEN ÉLEVÉE.
— Topo, (.-a va !
— Mais vous paraissez si convaincu, Gustave ? nomment pouvez-vous le savoir? Tout n'ost-il pas possible?
— Eh bien, si elle est laide, je paierai la bouteille de vin, et je me consolerai en disant qu'on est bien forcé d'admettre ce qu'on ne peut em[)ècher. Convenez cependant ([ue ce serait dommai^e si une jolie voix appartenait à un(^ femme i>rêlée, louche ou bossue. Ecoutez, voilà que les accents résonnent plus distinctement, je connais la chanson; je l'ai so)iv(Mit entendue déjà :
« Le printemps qui s'avance
Ouvre à l'espérance
Nos jeunes cœurs.
Salut, douce saison des fleurs ! «
Il chanta ces quatre vers assez haut, sans doute, pour être entendu, car la voix se tut subitement.
Nous eûmes beau tendre l'oreille, nous n'entendîmes plus rien, et nous en tirâmes naturellement la conclusion que la jeune chanteuse avait quitté la pièce au-dessus de nous.
En ce temps-là, nous étions encore plus bourgeois que soldats, et partout où nous étions en logement, nous nous considérions comme faisant parlie de la famille; nous prenions part à la vie ordinaire des gens, et nous nous asseyions avec eux au foyer commun. En conséquence, dès que nous n'eûmes plus rien à faire dans notre chambre, nous résolûmes de passer encore une heure en compagnie de notre hôte et de sa femme, avant la parade de garde de midi, afin de faire ample connaissance avec eux. Mon camarade y était probablement poussé parla curiosité de voir l'ange dont la voix enchanteresse l'avait charmé.
Lorsque nous pénétrâmes dans la grande salle commune, nous y trouvâmes une jeune femme, assise au piano, qui jouait le thème de la chanson dont mon ami s'était si fort ému.
La jeune fdle se leva et nous fit une révérence ; elle paraissait confuse et intimidée, murmura quelques mots d'excuse, et disparut sans rien dire de plus par la i)orte du jardin.
Mon compagnon fit une drôle de figure, [)oussa un soupir, et dit avec un sourire de reproche :
— J'ai perdu ! mais cela n'est pas loyal, Bernard ; c'est triché. Vous aviez déjà vu la jeune fille.
— Pas le moins du monde.
— Alors vous êtes sorcier! On ne devine pas si exactement l'inconnu.
•l'étais stupéfait moi-même île la justesse d'une supposition que je n'avais hu-mulée quen plaisantant. La jeune fille que nous avions sur|)rise au
\nnno était, en elfct, niar([uée de la petite vende, paraissait blême et maladive, avait une épaule plus haute f(ue l'autre, et n'ét;iit rien moins (jue j'die.
Pendant que nous causions de cette singulière coïncidence, nous regardions machinalement autour de cette vaste pièce. C'était une sorte de salon garni en partie de beaux meubles neufs, mais la grande horloge dans un coin, le haut bahut vitré de forme antique, avec sa vaisselle d'ctain et ses poteries, et d'nuti'es meubles encore attestaientque les propriétaires n'avaient pas toujours mené une existence aussi luxueuse.
A la muraille pendaient divers cadres contenant des ouvrages de broderies, des dessins d'acadéniii» ou des |)ages de calligraphie, souvenirs scolaires signés du notnde leur auteur: c Hélène Spronck. »
C'était donc ainsi (jue s'appelait la jeune fille marquée de la petite vérole qui avait une si belle voix.
On ne nous laissa pas le temps de disserter làdessus; carie maître de la maison entra dans le salon et nous dit :
• — ^ Pardonnez-nous, messieurs, de vous laisser ainsi seuls. J'ai des ouvriers dans mon jardin et je dois leur montrer ce qu'ils ont à faire. L'absence de notre servante oblige ma femme à s'occuper des soins de la cuisine. Veuillez vous asseoir, messieurs, et permettez-moi de vous offrir un verre de vin de li(|ueur.
Il ouvrit le bahut vitré, y prit un plateau, remplit trois verres, et nous les présenta en disant :
— Je bois de tout mon cœur à votre santé, messieurs, et j'espère que vous ne vous ennuyerez pas chez nous, quoique nous ne soyons que des gens simples, de vieux cultivateurs. Lorsque l'on est déjà avancé dans la vie, on change difficilement de manières et d'habitudes; mais nous avons une fille qui a fait son éducation à Bruxelles dans un pensionnat renommé, et qui, suivant Popinion de tous ceux qui la connaissent, est extrêmement intelligente et instruite, pour son âge.
— En outre, mademoiselle Hélène connaît sans doute très bien la musique? ajouta mon camarade.
— Ah! vous avez lu son nom dans ces cadres? répondit le vieillard. Elle a l'ait tout cela à Bruxelles, à sa pension, lorsqu'elle était eiu^ore presque enfant. Elle dessine comme un peintre, elle écrit comme un calligraphe, elle parle le français comme si elle était née à Paris, elle sait trente-six choses dont nous, vieilles gens, nous n'avons pas la moindre idée; car dans notre jeune temps on était déjà fort instruit lorsqu'on savait lire et écrire passablement sa langue maternelle.
— Vous devez vous sentir bien heureux d'avoir
INË FILLE BIEN E LEVÉE
mit' lilli' >i iiilt'llijii'iil»' Pi si Ii'umi i'Icm'-c, lui tlis-jc. Il seroiia tristement la tôte.
— Allons, monsifiir, ne nous carlnv |(:is votre or},Mieil |>alernel.
— Ma tristesse quand je parle de ma lille vous étonne? Ah! Je ne suis pas triste parce <|n'elle est intelli};enlo et instruite, loin de là... Ce qui attriste nos vieux jours, r'est la i rainle qu'elle im' vivra plus lon^'temps.
— Pauvre enfanl! dit mon camarade. Elle est bien pâle en elTel, et elle parait malade.
- Comnu'ul save/.-\ons cela, messieurs' AvezviMis tléjà vu notre fille?
— Oui, mademoiselle llélt-ne (■lail an piano quand nous scninnes entrés ici.
— Kl avez-vous causé avec elle?
— Klle nous a salués, et elle est partie. Klle paraissait un peu surpris»' et end)arrassée de noire arrivée inatteinlue.
— Kndiarrassée? Ne croyez pas ccda, monsieur. .le comprends ce que c'est : elle était dans une de ses mauvaises heures. Klle srnillVc lieanconp de ses nerfs et de la mi};raine.
— Cela est étonnant, répondit (luslave, car (juelques minutes auparavant nous l'avions entendue chanter à pleine voix au-tlessns de notre télé.
— (l'est certainement étonnant, messieurs. Mais elle est ainsi : tantôt fraie, expansive et heureuse en a[)parence; et, un inslanl a|)rès, triste, désespérée et lan},'uissante, tantôl fantas(jue et irritable, puis douce et bonne; tout cela sans autre cause (|ue le mal qui la mine depuis cin(| ou six ans, et à la suite duquel nous avons été ohlii;és de la retirer déliniliveinent de son pensionnat... Il est terrible pour un père de voir la mort menacer constamment l'exislence de son nnicpie f nl'anl ; et pour ma pauvre femme, c'est un cruid chagrin. Hélas! combien de fois, à l'insu d'Hélène, n'avons-nous pas [deuré sur la triste destinée à la(|uelle elle semble réservée!
Pendant qu'il parlait ainsi, ses yeux devenaient humides, et il tira de sa poche son mouchoir à pois bleus pour essuyer deux larmes (jui Irenihlaient au bord de ses paupières.
— De quelle maladie s(Mi(Tre voIre fille? demanda mon compagnon. Avez-vous consulté de bons iDéderins, des hommes d'ex|iérience?.
— (juelle maladie? répéta le maître de la maisor». Nous sommes fondés à croire que c'est une malailie nerveuse (|u'elle a cortservée à la suite de la rougeole... Si nous avons consnilé de bons médecins? Au moins vingt, elles meilleurs de tout le pays. Ni)iis ne devons pas regarder à l'argenl; nous Minimes rirlies. Les médecins y perdent leur 1,'ilin. Les nerfs, !»•> n«'rfs, voilà toni ce (ju'il.s ilisaient. Ce (jue noi'-e tille a déjà pris de médii a-
menls esl incroyable. Mais à présent elle ne veut plus entemlre jiarler de médecins, et nous sommes lédnits à assister à son long dépérissement sans espoir d'amélioialion.
— l'enl-étre le séjour dans un village écarté et solitaire ne lui est- il pas favorable? risquai-je.
— Vous pouvez avoir raison, monsieur le lieutenant, répondil-il. Aussi lorsijue, l'année dernière, un de nos cousins éloignés (|ui habite Kruxelles nous demanda sa main, nous donnâmes volontiers notre consenleinent; mais Hélène ne vonlail pas se marier et le refusa catègoricjuement... Kl ce que notre Hélène veut doit se faiie; elle est iindiranlable dans ses résolutions. Nous avons profoiidéineiit regretté ce refus, car .M. Wykevorst — c'est ainsi que se nomme notre cousin, — est le (ils d'un riche marchand de grains. Il croit |)ouvoir espérer (lu'Hélène ne persistera pas toujours dans ses dis|)ositons défavorables envers lui, et il vient de temps en temps nous voir en passant, lorsque les affaires du commerce de son père pour lecpiel il voyage ra|i|ieleiil à Turnhoul... Comme vous pouvez bien le pen-^ei-, messieurs, beaucoup d'autres jeunes gens ont fait des démarches pour obtenir la main de notre fille; mais c'étaient des fils de fermiers, des paysans qui n'inspiraient à Hélène que di' l'aversion, ou des prétendants sans le sou que je ne pouvais en aucun cas accepter pour gendres; car nous sommes riches, messieurs, oui, plus riches qu'on ne croit... Ah! c'est ainsi que nous restons sans consolation et sans espérance, el nous voyons notre pauvre fille devenir de jour en jour plus niaigre et plus pâle. Hélas! penser que nous survivrons à notre unique enfanl, c'est bien douloureux, bien cruel!
Nous essayâmes autant (|ue possible de consoler le malheureux [lèrc, jusqu'à ce (|ne l'heure de la parade de garde arrivât. Alors nous lui dîmes adieu, en lui pi(unetlant de revenir un quart d'heure après le coup de midi, pour partager son dîner.
La tristesse du vieillard nous avait inspiré de la compassion, et chemin faisant nous |)arlâmes de lui avec une sincère sympathie. (înstave surtout plaignait le Irisie sort des infortunés parents (jui vivaient dans l'affreuse conviction qu'ils verraient, avant de mourir, porter leur unique enfant au cimetière.
Je lui fis remai(|uer (|ne, dans l'expre.ssion de celte coin passion, il paraissait oublier complètement la pauvre Hélène, tandis (pi'il me semblait à moi i|u'à peine entrée dans la vie et déjà condamnée à mourii' (Hine mort prématurée, elle était bien la |ilus malheureuse de tous: et je lui demandai ensiiilr' si la cause de son oubli n'était pas les marques de la peljle vérole qu'elle jiurlail sur >-on visage.
UNE FWA.K lUEN ÉLEVÉE.
— Que voulez-vous? répoudit-il avec une léçfèrc confusion. J'en conviens, notre cœur est ainsi fait: ce qui est joli nous inspire plus d'intérêt que ce qui ne concorde pas avec nos idées sur la beauté. Cela n'est ni juste, ni généreux; mais, dans les affaires de sentiment, l'homme ohéit aux mouvements de sa nature intime. Si la raison n'intervenait pas à propos pour rectifier ces dispositions irréfléchies, combien on serait impitoyable éternel pour tout ce qui n'éveille pas la sympathie par l'harmonie de ses formes !
Nous approchions de la place où les officiers et sous-officiers de la compagnie, ainsi que les hommes de la garde montante, étaient déjà rassemblés.
Nous causâmes un moment avec le capitaine qui me pria de venir dans son logement après certaines affaires de service. 11 m'attendait à trois heures.
Bientôt la cloche du village sonna douze coups. La garde monta, et nous fûmes de nouveau libres.
Lorsque nous rentrâmes, la soupe était sur la table.
— Prenez place, messieurs, dit la maîtresse de la maison, et ne faites pas attention à moi, je vous prie, attendu que, en l'absence de notre servante, je dois aller et venir d'ici à la cuisine pour servir les plats... Cette chaise est la place habituelle de notre fille lorsqu'elle n'est pas indisposée. J'ai été dans sa chambre, et je lui ai demandé si elle ne descendrait pas, pour dîner avec nos nouveaux officiers, dans cette première journée. Elle espérait bien que cela lui serait possible ; mais elle ne pouvait pas le promettre positivement, la i)auvre enfant souffre horriblement de sa migraine.
Pendant qu'elle disait cela, nous avions déjà commencé à manger la soupe, car nous étions affamés, et nous ne nous préoccupions guère de l'absence ou de la présence de mademoiselle Hélène. Pour moi, toutes les femmes m'étaient jusqu'à un certain point indifférentes. Et cela s'explique : les traits passablement grossiers de mon visage n'offraient rien qui pût plaire aux filles, et il me semblait certain que, si j'osais montrer quelque inclination pour elles, de leur côté elles ne me rendraient pas l'attention que je leur prêterais.
Pour ce qui concerne Gustave, il en était tout autrement; c'était un joli garçon, bien fait de sa personne, et avec une figure agréable ; mais quel attrait pouvait avoir pour lui une jeune fille maladive, à demi bossue, et dont la petite vérole avait déformé les traits?
— Ah! J'entends notre Hélène, elle descend, dit joyeusement notre hôtesse.
Nous tournâmes, sans grande curiosité, les regards vers la porte, derrière laquelle nous entendîmes une légère toux. La (illc de nos hôtes
pouvait être grêlée on bossue, ce n'était pas une raison pour nous montrer impolis à son égard. Aussi nous nous tenions tous prêts à nous lever pour la saluer respectueiisernont, en nous excusant de ne pas l'avoir attendue.
Lorsque la porte s'ouvrit, je retins avec peine un cri de surprise. Je crois même que mon camarade ne put pas comprimer tout à fait l'impression de son élonnement, car il murmura de manière à être entendu des deux vieillards :
— Ciel! Est-ce un rêve? L'ange que je voyais dans mon esprit!
En effet, une jeune fille aux traits charmants, et vêtue avec une élégance exquise, se montrait dans l'embrasure de la porte. Si c'était elle qui avait chanté au-dessus de notre tête, il était vraiment extraordinaire que le pressentiment de Gustave eût été si juste, et que son imagination la lui eût montrée telle qu'elle était réellement : élancée et svelte, avec des attaches délicates, un front d'une blancheur de lis, des boucles blondes et de grands yeux bleus. La seule chose qui manquât â son charmant portrait, c'était une teinte rosée sur ses joues. Cependant, loin de lui être défavorable, cette pâleur donnait à son visage une certaine fraîcheur transparente ; (jnelque chose de pur, de tendre et de délicat qui éveillait au premier coup d'œil l'intérêt et la sympathie pour cette adorable créature.
Sa toilette, très simple en apparence, était pourtant très riche ; elle portait une robe de soie très belle, etd'une coupe exquise; un nœudde rubans, un fichu cramoisi autour du cou, une rose passée dans ses cheveux tressés en diadème, et tout cela arrangé avec beaucoup de goût, et à la dernière mode.
— Quelle est cette charmante demoiselle? demandai-je à notre hôtesse à côté de laquelle j'étais assis.
— Eh bien, c'est notre fille Hélène, réponditelle.
— Votre fille? mademoiselle Hélène? répétaije tout bas.
Je n'eus pas le temps d'en dire davantage. La jeune fille s'avançait vers nous ; nous nous étions levés pour la saluer, et nous la regardions, moi avec stupéfaction, et Gustave avec des yeux on brillait l'admiration.
Notre surprise et l'émotion qu'elle pouvait lire sur notre visage flattaient sans doute son amourpropre, car elle sourit doucement et, s'inclinant devant nous, elle nous dit d'une voix dont l'accenl était réellement enchanteur :
— Bonjour, messieurs: soyez les bienvenus chez nous. Je regrette profondément d'avoir dû vous faire attendre; mais j'ai la confiance que vous
UNK FILLE BIEN ftLEVfiE.
«xciiseri'z un»' pauvre filh' qui sduffn' crucllcnHMil.
— Vous excuser, iiiailemoiselle? baihutia mon cainarade, s'oxprimanl comme son iulerloculrice en lani,'ue rrançaisc. ^i vous saviez comliien nous vous sommes reconnaissants de rinsijriit' lionmur que vous daignez nous faire !
Lorsque nous lûmes tous assis, cet échange de compliu'enls continua. Ce que nous disions n'était que dos lieux communs, des choses insignitianics : mais la jeune (iile prenait plaisir h engager avec mon complaisant ami nn a<sant de cuurtoisii' el d«' beau lanj^a^c
Les vieilles gens restaient étrangers à la couNcrsation. Moi non plus je ne disais |)as grand'chose. La jt'iiin' (ille |irélait toute son attention à mon jeune compagjion, et, d'ailleurs, je n'étais pas hitn familiarisé avec les (inesses de la langue française.
Mais, pour ne pas rester absolument silencieux, je me tournai vers le vieux M. Spronck et lui adressai une question en français. Il me legarila lixement, et secoua la léte.
— Je ne comprends pas nn mot de français, ni ma femme non plus, murmura-t-il.
— .\ notre entrée dan.s cette pièce, lui dis-je en llamand, nous avons rencontré une jeune personne ([ui jouait du piano. Nous pensions que c'était mademoiselle votre fille; mais nous voyons maintenant «onibieu grande était notre méprise.
— -Avait-elle une éjiaule plus haute que lanh-e?
— .le crois que oui, monsieur.
— Ah! c'est Virginie, la fille du notaire, une amie de notre (ille. Klle j(me parlaiteinent du piano, mais elle n'est pas jolie.
Hélène. (|ni avait entendu nos dernières paroles, .se mil à rire de bon creui', el s'écria:
— Comment, messieurs, vous avez pu croiie que cette pauvre Virginie...? Vous me faites rire malgré ma migraine. Ah I ah I (jnelle drôle d'idée!
— Dieu soit liUK', mademoiselle, de ce (pie nous nous sommes si complètement trompés! lui dis-je en flamaml.
Mais elle détourna de moi son altenlion, el se remit à causer en français avec Gustave qui lui faisait les e\<oses les pins plat*'s et lui adressait les complimenls les plus fliilleurs.
.l'étais mortifié de jienser i|u'en parlant une langue étrangère nous humiliions les bonnes vieilles gens qui, assis à côté de nous, éroutaienl nos paroles aver un visible embarras, san> pouvoir en comprendre une seule.
Je di> à la jeune fille avec un accent de reprorhe qui n'était pent-étre pas trop poli :
— Mademoiselle, nous sommes ici tous Flamands, itrabançons. Ne ferions-nous pas mieux de nous servir de noire langue matennUr ' Alors
du moins nous jouirions tons, avec une égale fatilile, des charmes de votre spirituelle conversation.
Ce compliment aigre-doux de ma jiarl n'eut pas l'air de plaire à la jeune (ille; ses lèvres fines se plissèrent en une pelile monede méconlentemenl. Cependant elle reconnni sans doute la justesse de mon observation, car elle répondit en flamand:
— Comme il vous plaira, monsieur. Mais je crains fort que \ous ne trouviez ridicule notre |iatois de paysan de la Cam|>ine.
— llidicule, mademoiselle? me léciiai-je. Mais l'idiome de la Campine est le plus pur de toute la lîelgique; c'est celui qui se rapproche le plus du vrai néerlandais.
— C'est possible, monsieur, dih-elle, mais il est impossible de tenir en fiamand une conversation élevée et S|)irituelle. Les formes du monde civilisé, les mots pour exprimer les sentiments les plus délicats de notre cœur et les .idées les plus subtiles de noire esprit manquent malheureusement à notre langue. Elle peut suffire aux gens de la campagne, aux paysans sans étlucation, mais pour les personnes de condition distinguée, il en est tout autrement.
La jeune fille, sans le vouloir assurément, me blessait profondément dans mon patriotisme. Fendant mes années de service dans ra(lmiriistrati(m des douanes, j'avais été clia(|ne j(mr en relations avec des fonctionnaires hollandais; et, comme depuis ma plus tendre jeunesse je connaissais à fond ma langue maternelle, je m'étais assimilé sans peine la prononciation élégante des Hollandais, quoi(|ue en ce moment, pour faire plaisir à mes auditeurs, je me servisse du j)atois d'Anvers.
— .Ne m'en veuillez pas, mademoiselle, répcmdis-je, si j'ose vous contredire, mais cela me fait beancou|» de |>eine d'entendre déprécier ma langue maternelle, si belle et si riche, par une persoime aussi intelligente et aussi instruite que vous... Pas de formes civilisées, |)as de mots suffisants pour exprimer les rironvements les plus intimes <lu cd'iir humain, les pensées les plus délicates de l'intelligence! Mais (|ir'y a-t-il donc dans ces milliers de lrvre> (jui. depuis Jac(|ues Van .MaerlanI jus(|u'à Van Lennep oui vu le jour dans la Néerlaride se|ttentrionale et méridionale? Ouel sentiment du cn-ur n'a pas été traduit el exprimé cent fois, sous les formes les plus profondes, les plus brillantes, les plus délicates, dans les (l'uvres de Vondel, de Cats, de lUIderdyk, de Uellamy, de llelmers, deT<dlenset d'un nonibre inlirri d'anlres poètes distingués? iJairs l.i Néerlande du Nord, loiit le monde, depuis le loi jusqu'au moindre bourgeois, parle noire langue iiialeriielle. La na-
UNE FII.LE lUEN ÉLEVÉE.
tion liolUuulaise a forcé rudmiralion du inonde entier par sa puissance, son courage, sa richesse, son savoir, etson instinct remarquable dans toutes les branches de l'art. Qui oserait soutenir qu'une pareille nation pourrait avoir parlé pendant des siècles une langue non civilisée, si les qualités dont vous parliez tout à l'heure lui faisaient réellement défaut?
— Mais en supposant môme qu'il en soit ainsi (|ue vous le dites, monsieur, ces mérites de la langue flamande n'existent pas pour nous, attendu qu'on a n 'gligé de nous l'enseigner à fond.
— ■ Vous avez raison, mademoiselle; c'est là le point délicat. Dans nos pensionnais et nos écoles, surtout dans les écoles de filles, on se hâte de familiariser les élèves non seulement avec une langue étrangère, mais même avec des idées et des formes étrangères. Telles paraissent être, depuis l'époque de la domination française dans notre pays, les exigences d'une bonne éducation. Et l'on ne se borne pas à négliger l'enseignement de la langue maternelle, on défend aux élèves, sous des peines sévères, de prononcer encore un seul mot de flamand. Faut-il donc s'étonner qu'après avoir reçu cette éducation à rebours, on manque de mots et de tournures de phrases pour exprimer ses idées en flamand. Mais accuser la langue d'insuffisance parce qu'on ne la connaît pas ou (|u'on ne la connaît qu'imparfaitement, cela n'est ni raisonnable ni juste.
Mon camarade me jeta un clin d'œil pour me reprocher mon manque de condescendance.
Je m'étais probablement laissé entraîner trop loin par mon patriotisme froissé, peut-être m'étais-je montré impoli en contredisant si vivement la jeune demoiselle.
Elle ne disait plus rien, tenant les yeux baissés, portait de temps en temps la main à son front, et paraissait avoir envie de se plaindre du retour de sa migraine.
Je m'accusais entièrement, et je regrettais sincèrement d'avoir insisté si fort pour avoir raison contre elle sur une question d'usage des langues. Nous nous trompions cependant sur la véritable cause du mécontentement de la jeune fille, comme j'en eus la preuve plus lard. Ce n'est pas ce que j'avais dit qui la contrariait; mais en parlant aussi longtemps sur un sujet sérieux je détournais d'elle lattention des convives. C'est ce que la pauvre enfant ne pouvait pas supporter ; quand on ne s'occupait pas d'elle exclusivement, elle devenait triste.
Pendant que nous causions, le repas avait continué, et notre hôtesse avait apporté le dernier service. J'éprouvais vraiment plus de pitié pour la mère ([ue pour sa fille maladive; la courageuse
femme devait courir à chaciue instant à la cuisine enlevei' les assiettes et apporter les plats... et lorsqn'ciifin latnble fut desservie, son vieux mari l'aida lui-même. IJien loin de se déranger pour mettre la main à quelque chose, la jeune fille gourmandait ses parents avec une certaine aigreur, lors- (|u'ils faisaient l'une ou l'autre chose qui, dans son opinion, n'était pas en harmonie avec les usages civilisés de la ville.
Enfin on nous servit le café.
Hélène commença à se plaindre davantage de son mal de tête, et exprima la crainte de ne pas pouvoir rester plus longtemps en notre compagnie; mais mon camarade, qui devinait bien ce qui pouvait lui plaire, lui adressa do nouveau la parole en français, et la supplia de ne pas nous priverencore de son agréable présence.
Pour ne pas avoir plus longtemps l'air d'un homme qui manque de savoir-vivre, je suivis l'exemple de mon ami, et nous continuâmes à causer en français sans nous préoccuper davantage de la pénible situation du père et de la mère. Les deux vieilles gens étaient sans doute habitués à ce manque d'égards, car ils n'en paraissaient ni étonnés ni fâchés; au contraire, ils se réjouissaient véritablement de voir que leur fille oubliait de nouveau sa migraine et causait gaiement et avec animation avec nous, ou plutôt avec mon jeune camarade.
Mademoiselle Hélène nous parla alors de tout ce qu'elle avait appris à sa pension. Sur un signe d'elle, sa mère apporta ({uelques livres et une petite cassette en bois d'acajou. La jeune fille nous montra une série de paysages et de fleurs, dessinés par elle ou peints à l'aquarelle soit à sa pension, soit plus tard; quelques pages de calligraphie et aussi cinq ou six mouchoirs sur lesquels elle avait brodé quelques tableaux soit avec de la soie, soit avec de la laine.
Tout cela ne me semblait être qu'un travail d'écolière plus ou moins bien réussi; mais, par politesse, j'en louai fort le mérite; mon ami Gustave, plus complaisant (pie moi, exprima son admiration par des paroles si profondément senties que la jeune demoiselle, fiattée par ses éloges outrés, était visiblement heureuse et fièro.
H advint que mademoiselle Hélène laissa par mégarde tomber son mouchoir sans (|ue personne de nous s'en fût aperçu.
— Mère, mère, ne voyez-vous donc rien? s'écriat-elle avec une nuance d'impatience. Ramassez donc mon mouchoir.
Il va de soi que mon ami et moi nous nous précipitâmes pour ramasser l'objet tombé par terre.
Mais j'étais indignéde voir ([ue la jeune fille, qui
I NK m. LE BIKN KLEVKE.
Il avilit (|u àéleiidre le bras |>our li' ramasser elleim'Miie, ne si* j,'èiiait jias pour parler à sa bonne iiMM-e cumiiie à une servante, l'ii notre présence.
pour détourner laltention de retie tircoiislaiice (lésaiiréalile je racontai à iiiadenioiselle Hélène conihii'ii les accents de sa jolie voix nous avaient touchés dans la inatim e; et Gustave, rencliérissaiil sur moi, la supplia de iiuiis faire l'honneur et le plaisir de cliaMler (|uel(iue chose au piano.
La jeune (ille s'excu>a; d'après (die, nous nous trompions sur son talent; elle avait peu de voix, et, en ce moment, elle était enrouée, à la suite d'un rhume; elle crnijinait de nous ennuyer, et ne voulait |ias avoir à rougir devant nous de son inexpérience musicale; eiidn elle nous serait reconnaissante si nous n'insistions pas pour qu'elle se mit au piano.
Je m'ajierçus sans peine ([ue celte résistance n'était (|ue feinte, et (|iie la jeune (ille eût été désap|)ointée si nous nous étions rendus à sa prière. Gustave partajjeait sans doute nimi iinpres- >ion, car nous redouhlàmes d'instances et de cérémonies pour vaincre son refus.
— Kh bien, mes>ieurs, répondit-elle en soupirant, je me sacrifie pour faire preuve de bonne volmité. De votre côté, soyez iiidulirenls pour une pauvre hlle (jui, malgré sa migraine, va essayer de vous chanter la cavatine de GuiHnniiii- TelUk' llossiiii.
Klle s'assit devant le piano, promena un instant ses doigts sur le clavier, et, lorsque la litnuriielle lut achevée, elle attaqua le morceau.
.le ne m'altendais à rien de saillant, et même an début je née »ulais qu'avec méliance; mais bientôt je fus ravi et transporté par les sons argentins et doux de sa jolie voix, parfois pleine de puissance et d'expression. Va\ ce moment, je me sentis pris pour <dle dun sentiment de respect et de sympathie, et l'aversion naissante qu'avaient commencé a m'inspirer ses façons d'enfant gfttéc et volontaire disparut complètement.
(Juanl à mon camarade Gustave, il était debout d< rrière elle le visage rayonnant d'amiration. Son cueiir battait et il se tenait iiiiiii(d)ile comme une statue de pierre, de crainte de perdre une seule note de son chant.
I,a jeune (ille était-elle réellement une cantatrice de talent? Je n'H>erais pas l'aflirmer; mais ce qui était incontestable pour non-», c'était le charme pénétrant de sa voix au timbre argentin.
Aussi, lorsque la dernière note du nioKcau résonna dans le salon, nous éclatâmes en ap|daudisseincnts, et notre admiration .se traduisit en louanges >i enthousiastes, que la jeune (ille rougit de modestie blessée — ou d'or^rneil satisfait.
l'our dissimuler son embarras elle >e mil à
parler d'autres airs, et laissait errer ses doigts sur le clavier, comme si elle avait envie d'entamer inimédialement un nouveau morceau; mais ses paienls s'étaient levés et la suppliaient de ne pas se fatiguer, de peur de surexciter ses nerfs et de se rendre plus malade (|u'(dle n'était. .Nous la priâmes aussi de prendre un peu de repos.
.l'ai eu cent cent fois l'occasion, di-puis ce tempslà, d'observer une singulière parliculiarité chez Ions les musiciens amateurs, in>liuiiieiitistes ou chanteurs. Lorsqu'on les invite à se faire entendre, ils ont cent raisons, cent excuses pour refuser, et l'on croirait (|u'il faudra les traîner de force au piano; mais une fois qu'ils ont entendu eux-méiiies les sonsdt; leur voix ou de leur instrument, il n'y a plus moyen de les réduire au silence, el ils conliiiueraicnt à chauler ou à j(uier jusqu'à tomber d'épuisement.
Tel devait être aussi le cas de mademoiselli' Hélène, car, malgré scui indisposition et les prière.s de ses parents, elle chanta encore trois morceaux consécutifs, et elle en avait même commencé un (|uatrième, lorsque tout à coup elle jeta, en intcrloiiipaiil son chant, un regard courroucé sur la grande horloge qui faisait retentir dans la pièce le timbre méiallique de sa sonnerie.
Je n'entendis fju'à moitié les paroles de reproche (|iie la jeune lillc adressa à son père et à sa mère contre le bruit importun de la vieille pendule; car je me souvins en ce moment que j'avais promis à mon capitaine de me trouvera trois heures chez lui; l'heure convenue venait de sonner.
Je remerciai de nouveau la jeune chanteuse, en (|uelques paroles brèves, et, m'excusanl de mon mieux, je lui fis part du motif impérieux qui m'obligeait à partir, et je sortis de la maison.
Je restai avec le capitaine jusqu'à quatre heures, et alors nous nous rendiines ensemble sur la place du village, pimr assister à la léiinioiide la compagnie.
J'y rencontrai ii;itiirrlleiiieiit mou camarade Gustave ([ui. du plus loin ([u'il m'aiierçut, me (il des signes mystérieux pour m'apprendre quelles heures délicieuses il avait passées avec mademoiselle ."^pronck, etcombieii il ressentait d'admiralion pour son talent eiicliaiiteur.
Lors(|ue l'appel lui lerminé el (|ne le capitaine nous eut donné quelques ordres, la com|iagiiie idui|)it les rangs. Je pris le bras de mon ami et lui dis:
— Venez, Gustave, promenons-nous un peu autour du village; nous pourrons causer à noire ai.se.
Dès (|ue nous (urnes un peu éloignés de nos hommes, il se mit à vanter avec exaltation, non seulement la voix et le chani de mademoiselle
UNE Fil. LE niEN ÉLEVÉE.
Mon camarade paraissait triste et absorbé. (Page \0.j
Hélène, mais aussi son esprit, son instruction, sa modestie et sa charmante affabilité. Si, extérieurement, elle était bien l'ange qu'il avait rêvé en entendant les premiers sons de sa voix, les qualités de son cœur et de son esprit en faisaient également une créature d'une pureté angélique.
Tout en faisant la part de l'exagération due au naturel impressionnable de mon ami, je n'étais pas loin de partager son opinion sur la jeune fille; mais je tâchai cependant de jeter un peu d'ombre sur ce tableau trop uniformément lumineux. J'appelai l'attention de Gustave sur son humeur fantasque, sur ses plaintes continuelles de maux insupportables, qui ne l'empêchaient cependant pas de rire et de chanter, particulièrement sur sa manière d'être peu respectueuse et même dure envers ses bons parents.
Mais il l'excusa en disant que, bien qu'ayant accompli sa dix-huitième année, elle avait encore
le caractère d'une naïveté enfantine. Elle soutirait réellement d'une maladie nerveuse, et l'on doit être indulgent pour les jeunes filles atteintes de cette inexprimable affection, en leur pardonnant des variations d'humeur dont elles ne sont pas responsables. Elle aimait tendrement ses parents, Gustave en était certain ; car il avait vu qu'après les avoir blessés involontairement, Hélène les avait serrés tous les deux dans ses bras, et leur avait demandé pardon en pleurant.
J'appris cette dernière circonstance avec un véritable plaisir, car elle dissipa la principale cause de ma méfiance à l'égard de mademoiselle Hélène, dont les autres caprices pouvaient, en effet, être considérés comme une conséquence de son état maladif. D'ailleuis, quelle jeune fille, bien portante ou maladive, est complètement exemple de pareilles fantaisies?
Il pouvait y avoir à peine une demi-heure que
INK ni.l.K lUKN F": LE Y RE.
nous nous [uoniouious, l(trs(|ue Clustave manifeslii son inipatitMict' de retouruer à notre loi^'cincul. Il avait, (lisait-il, laissé niadenioiselle Spionck au piano, l't lui avait |)romis de revenir le plus lot |»os>il)le. Klle \uulail essayer de lui apprendre la partie de ténor d'un duo, et, si elle y parvenait, ils pourraient chanter ensemble. 11 ne pouvait doue pas faire attendre plus lon};lenips l'aiuialile et bonne eiilant; cela serait iuipuli, el elle aurait raison de s'en formaliser.
L'exaltation de mon ami ne me paraissait pas i;ra\e, ni ilanj;ereuse pour son repos. Souvent déjà je l'avais déjà vu, eu semblables ciiconslances, s'enllammer subitement sans (|u'il eu résultât aulie eliose i|u'nii enlbousiasme passa<;er.
Je ne lis doue aucune objection et l'elournai avec lui à mdre logement; mais nous ne rencontrâmes plus mademoiselle Hélène.
Ses paienls nous' dirent (jue j)eu après le départ de mon can)arado elle s'était sentie plus gravement indisposée, et(|ue vaincue |)ar le mal de télc elle s'était retirée dans sa cbambie pour se mettre au lit. Klle redescendiait probablement aprèsavoir pris un peu de repos.
Nous sortîmes de nouveau, nous finies une promenade à travers cliani|»s, nous entrâmes au cabaret de 1(1 (lourou)!!', sur la place, pour jtrentlre un verre de bière, non sans retourner deux ou trois fois chez M. Spronck dans l'intervalle, sur les instances de (lustave, sans parvenir à levoir mademoiselle Hélène ce jour-là.
Lors(|ue nous entrâmes enfin dans noire cliambre à couclier, mon camarade paraissait tiisie et absorbé, ce i|ui me fournit l'occasion de rire un peu de cette singulière disposition d'esprit.
— Amusez-vous à mes dépens tant (pril vous plaira, Ib-rnard. me répondit-il avec beaucoup de ralme. Vous ne croyez pas vous-même ce que vous semblez vouloir dire. Quoi! nous rencontrons une jeune (ilb- cliarmante, aimable, spintnclleet pleine de talent; pour nous être agréable, elle rassemble le peu de forces (|ui lui restent, et se rend si malade (ju'au milieu de la journée «die est obligée daller se mettre au lit. Qui nous assure (|ue l'excellenle petite fille n'a jias considérablement aggravé son mal pour nous plaire — jjour me plaire, si vous l'aimez mieux ? Kt v(»us vous iiio(|uez de ma préoccu|iation ! Vous auriez bien pliilot lieu devons étonner si, comme un être ingrat et sans cœur, je me montrais indillérent au danger «jue la pauvre enfant court piui-rire à cause de nous.
Lp ton sérieux avec le(|uel il prononçait ces pandes me surprt'uait bif-n un peu, mais je reconnaissais iritérif'urrmi'iit (|ue sa c(unpassion pouvait s'exprimer d'une la<.on toute naturelle.
Le lendemain, ((uand je me réveillai, je vis (iustave t(Mit babillé entrer dans ma cliambre, et lui en exprimai mon,étonnemeiit.
— Je me suis levé de bonne heure, répondit-il très tristement. Mes craintes n'étaient pas sans fondement, mademoiselle Hélène est gravement malade.
— L'avez-vous vue V
— (lomiiienl l'aurais-je vue? La pauvre lille est au lit et elle eiidiire des souffrances terribles; sa mère a veillé toute la nuit à son chevet. Vous direz ce (jue vous voudrez, Hernaril, mais je ne le dissimule |)as, cette agi;ravati<m inallendue de sou mal m'afllige prolondémenl, siiilout parce (jue nous avons à nous reprocher d'eu être plus (ui moins la cause.
— Certes, je n'éprouve pas inoins de compassion (jue vous, lui répli(|uai-je; mais que nous soyons la cause de cette aggravalicm, cela je le conteste absolument. Lorsque j'insistais avec vous pour lui faire (|uiller le piano, madenmisclle Hélène, malgré nos prières el les avertissements de ses parents, a chanté encore (|uatre ou ciiK] morceaux. Si elle s'est fatiguée outre mesure ou si elle s'est rendue malade, ce n'est pas notre faute, mais la sienne.
— Combien ce que vous a|)pelez la froide raison vous rend insensible el injuste, grommela-t-il d'un ton de reproche. Oubliez-vous donc que c'est uiii()ucineiit pour nous Otre agréable que la pauvre bile s'est fatiguée ainsi?... Mais je n'ai pas le temps de discuter là-dessus plus lon};lenips avec vous; le père Spronck est monté à la chambre de sa (ille pour i)ouvoir me dire exactement dans (|uel état elle se trouve ; car sa femme, qui est d'un caractère intjuiet,. est généralemcnl portée à exagérer toute chose, et surtout les souffrances de sa lille. Levez-vous, Bernard, je vais au sabm, et je pourrai vous dire ce (pie lunis .iviuis à craindre |)(mr la pauvre jeune fille.
Kt, comme chassé par une lièvre d'impiiélude, il sorlit précipitamment.
Lors(pie je descendis à mon tour, je le tKuivai au salon. a>sis à C('>té de la vieille mère Sjir(m(k. La bonne femme pleurait, el Gustave, (pi<»ii|ue visiblement in(|niet et affligé lui-même, essayait de la cons(der en lui faisant espérer «jue l'indisjjosilioii d'Hélène n'aurait jias de suites fâcheuses.
Le père descendit également, et \\)n p(Mivait lire sur sa physionomie soucieuse qu'il n'apportait pas de bonnes nouvelles. Il ne nous apprit rien de nouveau, si ce n'est (|u'IIéb'ne se plaiirnait de maux de léte iusupp(U'tables. Il lui avait dem.indi'si elle voulait (|u'on fit appider le médecin ; mais