UNE
LLK BIEN ÉLEVÉE.
elle ne voulait pas ciitciKiin; parler de inédecins ni (1(! iiiôilic.'imeiils. Klle espérait bien, disait-elle, pouvoir descendre dans la matinée ; mais lui était d'à vis qu'elle serait probablement ol)li|,^ée de ijarder le lit plusieurs jours, comme cela lui était arrivé déjà deux ou trois fois depuis peu.
Malgré son chagrin, la mère Spronck nous servit le déjeuner. Gustave ne mangea pres(|ue pas: la pitié lui coupait l'appétit. Moi, au contraire, j'avais une faim dévorante, et j'avalais les morceaux doubles pour pouvoir arriver à temps à l'appel, c'est-cà-dire à la réunion matinale de la compagnie.
Nous nous rendîmes sur la place du village, et, (juand l'appel fut terminé, nous revînmes à notre logement à la demande de Gustave.
Nous y passâmes la matinée à consoler les vieux parents, en attendant que mademoiselle Hélène descendît; mais l'heure de midi approchait, et nous (Vîmes obligés de nous rendre à la parade de garde sans avoir revu la jeune demoiselle et sans avoir obtenu aucun renseignement rassurant sur son état.
A la parade de garde, je fus chargé du service de la semaine, et obligé de conduire mes hommes à la grand'garde et de visiter les diiïérents postes pour m'assurer que tout y était en règle. Mon camarade retourna donc seul tians la maison de M. Spronck et se chargea de m'excuser auprès de nos hôtes.
Au bout d'une demi-heure, j'étais libre et je me dirigcià en toute bâte vers notre logement, car je craignais que ces bonnes gens, malgré les prières dont j'avais chargé mon ami, n'eussent voulu attendre mon retour pour se mettre à table.
Je ne fus i)as médiocrement surpris de voir mademoiselle Hélène assise à cette table, gaie, riant, et moins malade assurément que la veille. Était-ce une comédie que jouait la capricieuse (ille?
Elle lut probablement sur mon visage ma supposition désobligeante, car avant que j'eusse le temps de dire un seul mot, elle s'était levée et m'avait dit en français en me faisant une charmante révérence :
— Monsieur le lieutenant, je vous suis sincèrement reconnaissante de l'intérêt que vous prenez à basante chancelante d'une pauvre tille. Vous vous étonnez avec raison de me trouver ici pleine de courage et, en apparence, entièrement guérie. Ah ! la maladie nerveuse est une affection inexplicable, incompréhensible. Voyez-moi, par exemple ; maintenant gaie, joyeuse, presque bien portante et un instant après découragée, abattue, et terriblement souffrante; mais ce qui prouve cependant que je suis réellement et gravement malade, c'est que je pâlis et que je maigris de plus en plus.
Par politesse, je la plaignis et je me réjouis de
son rétablissement inalt(Midu, qnoiiiuo je ne fusse pas encore bien revenu de mon étonnement, et que je reconnusse à part moi que ses fantasques changements d'humeur ne me paraissaient pas aussi naturels que je feignais de le croire.
Je pris place à table. La vieille servante, (|ni était revenue, nous servait. Pendant le repas, Hélène et mon camarade causèrent gaiement, échangeant toute sorte de plaisanteries spirituelles et de compIin]ents flatteurs dans les formes cérémonieuses de la langue française.
Lorsque le dîner fut fini, la jeune fille témoigna elle-même le désir de se mettre au piano et de chanter quelque chose. Nous essayâmes de la retenir en lui faisant observer qu'elle s'exposerait assurément à devenir de nouveau malade; mais nous ne réussîmes pas à empêcher la jeune fille volontaire de suivre sa fantaisie. Elle nous répondit qu'elle serait prudente, qu'elle ne se fatiguerait pas, qu'elle ne chanterait d'abord qu'une simple mélodie, puis qu'elle tâcherait d'apprendre à mon camarade la partie de ténor d'un duo.
Il fallut bien nous y prêter, et nous nous rapprochâmes du piano, et j'annonçai, dans l'entretemps, qu'ayant été obligé de prendre la semaine, j'avais à remplir des devoirs de service qui ne me permettraient pas de jouir pendant plus d'une demi-heure de son aimable compagnie.
Lorscjue je me vis contraint de les quitter, (iustave avait déjà appris par cœur une partie du duo. H ne connaissait pas la musique, mais sa voix était fraîche et claire-, et, encouragé par son charmant professeur, il faisait des progrès vraiment surprenants.
Hélène en paraissait extrêmement heureuse. Ses parents et moi, nous essayâmes de la détourner d'une si grande tension d'esprit, mais en vain ; elle manifesta la ferme volonté de ne pas s'arrêter avant que mon camarade ne fût en état de chanter font le duo avec elle.
Je sortis pour reprendre mon service, et, comme je ne pouvais me résigner à rester des journées entières, du matin jusqu'au soir, dans mon logement, comme un chien de garde, pour satisfaire et pour admirer les fantaisies d'une enfant gâtée, je cherchai quelques disfractions dans la société de notre premier lieutenant.
L'heure fixée pour le souper avait déjà sonné quand je rentrai au logis. Je trouvai Hélène et Gustave encore au piano, et j'exprimai la crainte que l'aimable jeune fille, par complaisance pour mon ami, n'eût à supporter une nouvelle aggravavation de son mal; mais on me répondit par des exclamations de joie et d'étonnement sur l'admirable facilité avec laquelle Gustave apprenait à chanter des romances.
UNE FILLE BIEN ÉLEVÉE
Peiidaiil ^\\\^' la servante |»ré|iaiait la lal)le pour le Sduper, il iiii' lallul eiilemire coriibieii (liislave avail lait de projjrès en quelques heures. Le duo lut tliaiil»^ de nouveau; j'applaudis eu loiile sincérité, et je IV'licilai mou ami el sa merveilleuse institulricp du lirillaul résultat (ju'ils avaient ohtenu.
La jeune liile snupa avec nous. Klle se montra de très Ixuine humeur, spirituelle et aimable envers tout le monde, même envers ses parents. Elle se servit même plusieurs fois de sa langue maternelle, afin (|ue les deux vieilles irens pussent prendre part à la conversation.
Klle était on ne peut plus channanle et séduisante ainsi. Moi-même je ne pus point résistei' plus lonjîlemps au charme enchanteur de son allahilité, et ma méliance (it place à un sentiment de complète sympathie. .Assurément je m'étais trompé sur le compte de celte aimable et douce enlaiit. Sa maladie pouvait |)eut-ètre la rendre parfois fantasque et capricieuse, mais son c(f'urétail noble et |)ur.
.\près le souper, elle resta encore loiij,'temp» à causer avec nous, et alors seulement elle déclara qu'elle se sentait un |)eu fatiguée, et qu'elle avait envie d'aller se reposer. Elle nous remercia des moments agréables que mms lui avions procurés, à ce qu'elle prétendait, puis elle monta avec sa mère.
.Mon camarade était au comble de la joie. Jamais il n'avait passé une journée aussi agréable, aussi heureuse, el nous étions déjà dans notre lit, (|n'il fredonnait encore le refrain de son duo :
Joyeux riial'>lots, Vnrs la douce Cytlicre Voguons jur l'azur ar^îmli'; fies Mois.
Il CM lut (le n)éme des jours suivaiils.
Il serait trop long de raconter en détail comment, inspusihlement, mon ami (lustave subit de plus en plus la juiissancp lascinalricc de la charmante Hélène, et comment la jeune hllc, encouragée par ses allenlions constantes et son excessive complaisance, marchait visiblement et avec une étonnante rapidité vers le rétablissement définitif de sa santé.
Les heureux parents ne savaient comment en récompenser (iuslave, et ils m'envebqipaient aussi dan> leur reconnaissance. Il n'y avait rien de trop bon pour nous. Afin de pourvoir notre table de mets choisis, deux ou trois fois par semaine ils envoyaient un messager à la ville; le vin que l'on nous offrait était vieux, et probablement dun haut prix.
Souvent (iuslave se promenait dans les champs avec Hélène et .sa mère ou avec ses deux parents;
le-soir nous jouions aux cartes tous ensemble, ou nous écoutions le chant de la complaisante jeune fille el de mon non moins complaisant ami (|ui avait appris avec beaucoup de facilité ((uelquesnns de ses plus beaux morceaux de chant.
Le caractère de la jeune demoiselle avait subi un changement inexplicalile. Maintenant elle paraissait toujours de bonne humeur, et si aimable (|ue SOS |)arents en étaient étonnés. De temps en temps, un léger nuage traversait bien encore son esprit, et alors elle se plaignait encore d'agitation nerveuse et de mal de léte; mais cela n'arrivait (pie lors(|ne (Iuslave cessait trop longtemps de s'occuper d'elle pour causer avec son père ou avec sa nièie. Mon ami, )|ui avail un sens très fin, s'en apercevait immédiatement, et lui rendait toute sa bonne humeur en ne s'occupant plus que d'ellemême, el en lui fournissant l'occasion de faire briller en français son esprit el si facilité délocution.
Plus dune Ibis déjà, dans le cours de nos entretiens, j'avais interrogé mon camarade sur la nature et l'étendue de son inclination pour mademoiselle SproncK. 11 m'avait lait des réponses passablement rassurantes, el je n'avais pas insisté.
.Mais pendant la troisième semaine de notre séjour dans cette commune campinoise, je remarquai qu'il devenait insensiblement silencieux, pensif et soucieux; el souvent même il était si distrait que, lorsque je lui adressais la parole à l'improviste, il paraissait s'éveiller comme d'un rêve. Je ne doutais |)lus qu'il ne se passât dans son cœur (|uel(|H(! chose de dangereux pour son repos et son bonheur, et je résolus de l'interroger à ce sujet comme un père ferait avec son fils.
Nous venions de nous retirer dans noire chambre pour nous mettre au lit. J'invitai mon compagnon à me prêter quelques moments «le sérieuse attention, cl lui dis :
— (iuslave, je suis plus vieux (|ue vous; vous ne doute/ certainement pas de ma sincère amitié et de mon dévouement pour vous; el si je m'enhardis à v(tuloir lire au Ibnd de votre àme, vous admettre/, jeu suis sur, que je ne suis |>oussé par aucun autre imdiilequc lintérél de votre bonheur cl de voire avenir... Vous devinez déjà ce (|ue je veux vous demander. Voyous, soyez franc et sincère. Vous aime/ Hélène, nest-il pas vrai?
J'en ai douté longtemps, répondit-il tristement, mais maintenant je dois en convenir.
Kl ce sentiment est-il puissanl, profond?
- Puissant, Mcrnard? J'en perds pour ainsi dire l'esprit. Jour et nuit je ne fais que penser à elle. Il me semble qu'il n'y a plus pour moi qu'elle seule au monde.
— Kl elle, IlélèneV
UNE FILLE BIEN ÉLEVÉE
— Que voulez-vous dire, Bernard?
— Vous aiine-l-elle?
— Je ne le crois pas; la naïve enfant ne sait probablement pas ce (|ue c'est (|ue l'amour.
— Vous me faites rire, Gustave. Ne lui avezvous donc jamais donné à entendre que quelque chose de plus que la simple amitié vous entraîne vers elle?
— Jamais.
— Et vous n'avez |ias l'intention de le lui faire entendre?
— Bernard, soupira-t-il, c'est le premier amour qui s'éveille si puissamment dans mon cœer. Vous vous moquerez peut-être de moi; mais ce sentiment entoure à mes yeux la personne aimée d'une telle auréole de pureté, de sainteté même, que depuis quelques jours je baisse les yeux devant Hélène comme un enfant timid.e et respectueux... Moi, lui avouer que j'ai été assez téméraire pour élever mes regards jusqu'à elle? Non, non, je ne lui ferai pas cette sanglante injure! Je suis un pauvre sous-lienlenant, le fils d'un maître d'école de village. Ses parents à elle- sont très riches, et veulent avec raison qu'Hélène, si elle se marie, fasse son choix d'un homme ayant aussi de la fortune. Songer à la possibilité d'un mariage pour moi serait une ridicule folie. Que serait donc une déclaration de ma part? La preuve que je doute de son honnêteté. Ah! que Dieu me punisse si je me rendais coupable d'une pareille lâcheté.
— Bien pensé, Gustave. Ah! j'admire la noblesse et la générosité de votre cœur ; mais, mon cher ami, où peut donc vous conduire celte inclination sans but?
— Je n'eu sais rien. En attendant, je m'abandonne aveuglément au bonheur dont mon ànic est remplie. La voir, l'entendre, je ne demande rien de plus, je ne veux pas espérer autre chose.
— Bon, tant que nous resterons ici ; mais que demain ou après-demain vienne un ordre du général qui vous envoie dans une autre partiedu pays, quoi alors?
— Quoi alors? répéta-t-il en pâlissant, et les yeux pleins d'inquiétude. Ah! je serais désolé et malheureux. Devoir vivre loin d'elle et peut-être ne la revoir jamais! Une pareille pensée me donne froid.
— Et cependant, cela se réalisera bientôt. Le capitaine m'a exprimé aujourd'hui même son étonnement de ce qu'on nous laisse campés si longtemps dans le même village... Allons, Gustave, vous êtes homme, et vous devez être raisonnable. Il n'y a qu'un seul moyen de vous prémunir par avance contre un cruel chagrin. Dès aujourd'hui, vous devez lutter contre le sentiment qui vous domine : sans laisser deviner vos intentions,
vous devez éviter autant que possible la société de mademoiselle Hélène, et vous préparer ainsi courageusement à une séparation (|ui est, dans tous les cas, inévitable.
Quoique mes paroles lui fissent beaucoup de peine, Gusiavt; convint (jue j'avais raison, et il exprima la ferme volonté de suivre mon bon conseil. 11 ne pouvait pas se tenir éloigné tout d'un coup de la sensible jeune fille. Elle semblait marcher rapidement vers la guérison, et il ne pouvait pas, sans ingratitude, sans cruauté, l'exposer au danger de retomber dans sa maladie de langueur: mais petit à petit il se montrerait moins occupé d'elle en invoquant le prétexte de devoirs à remplir, de services obligatoires. Et ainsi il échapperait, en partie du moins, à la douleur et au désespoir auxquels une inévitable séparation le condamnerait sans doute autrement.
L'entretien se termina là, et mon pauvre ami, quelque peu réconforté, alla prendre du repos.
Pendant les deux ou trois jours qui suivirent je remarquai, à ma grande satisfaction, que Gustave, très prudemment, mais avec une résolution fermement arrêtée, évitait les occasions de rester longtemps en présence d'Hélène. 11 lui était facile, en prétextant des services extraordinaires, de cacher à la jeune fille les véritables raisons de ses absences réitérées, et je ne négligeai rien pour lui venir en aide de tout mon pouvoir
Je voyais bien que le pauvre garçon souffrait cruellement en luttant ainsi contre ses propres sentiments; mais je fis violence à ma compassion, convaincu que je lui épargnais par là des souffrances plus grandes, et peut-être même le plus amer désespoir.
D'abord, la jeune fille parut croire à nos prétextes, tout en se plaignant de l'assujettissement de notre service, elle supporta cette contrariété avec patience, mais, au. bout de quelques jours, la Iroideur de Gustave à son égard lui fit supposer sans doute que ce changement dans l'attitude de mon ami avait pour cause un refroidissement de son affection et de ses sympathies.
Son état maladif reprit le dessus, et les insupportables maux de tète auxquels elle était en proie la contraignaient de rester dans sa chambre toute la matinée, et souvent même une partie de l'aprèsmidi. Lorsqu'elle descendait, et qu'après quelques efforis infructueux elle trouvait que Gustave restait toujours sur la réserve, et se montrait disposé à causer en flamand avec les vieux parents au lieu de s'occuper exclusivement d'elle, son mal
UNK III.LK l!IKN KLEVEE.
t'iiipirait, fl rllc ne l;inl.iil pas à iJMiioiilcr 'jans sa ('haiiil)r('.
Sos pairiils ('laiciil tirs al'IIi;;('S. Ils avaiciil rtc fort liemtMix de raiin-lioralioii visible siirveiuu! dans rélat de li'ur lillf, cl ils roinarquaionl mainliMianl avt'C clia.uM'iii (]\u^ cctti" aiiirlioialidii ik' cuntiiuiait point, car clic s.iiillV.iit de nouveau, et paraissait plus faible et pins pâle qu'auparavant.
Lorsque, le sixième jour après la conra|,'euse détermination de mon ami, nous rentrâmes au logis, les vieux parents nous racontèrent (|u'llclène avait passé une fort mauvaise nuit, et que le matin elle leur avait <on(ié, en pleurant amèrement, (ju'elle avait un i;rand cliaj,M'iii. Sans doute, elle avait laissé écbapper quelques |taroles qui leur permettaient de supposer d'où provenait sa tristesse, car le père, se tournant vers mon can)arade lui dit :
— Ab ! monsieur Gustave, c'est bien dommaL;e que votre service vous cmpcclie de causer et de clianler avec notre Hélène comuKî auparavant. Votre agréable société, votre gaieté, votre aimable complaisance pour elle avaient si bien consolé la pauvie enfant et relevé son moral, que nous voyimis déjà approcber riieure de sa guérison définitive. Hélas, depuis que votre service vous oblige d'être absent d'ici tonte la journée, la malailie di; notre enfant prend une tournure [dus menaçante. La douce espéranci! (|ui nous comblait de joie s'est tout à fait évanouie, et nous voici lourmeiités de nouveau p.ir la Irisie pensée quelle succoiiibeia à son iinj)la(able alVcilioii. Cette affreuse silnalioii est cepend.iiit iiicn de nature à éveiller votre pitié
- Ma pitié! répéta (lnstav(> d'une voix sourde et Iremblanto. Oli ! monsieur Spronck, si vous pouviez lire dnns mon cœur! l'onr siuver votre enfant, pour alléger vos soiilfiances, je donnerais mon sang, mais l'inexorable devoir d'un sold.il...
— Oui, iKMJs le savons bien, monsieur, interrompit le vieillard, un militniic est l'esclave de ses devoirs. Ne croyez pas que nous vmis ac«'Usions; nous sommes trop profomlément convaincus de la bonté de votre cdMir... Mais ne scrnil-il pas |)ossible d'obicnir de lerups eu lem|is de voire capil;iine quelques bénies d'c\em|tlion de service? Kssayez-le, monsieur (îiist;ive, nous vous en supplions à mains jointes; (c sera un bienfait pour nous et pour notre (il le, et nous vou^ serons éternellement reconnaissants de votre générosité.
.le remarquai ;ivec incjuiétude (|ue les prières de ce père aflligé remu.iienl mon ami jusque au fond de lame, et je craignais que son courage ne succomb/il. Sans lui laisser le temps de répondre, je pris la parole et dis .-.vec un calme affecté :
Il est douteux, mon iciir, que noire capitaine
consente à une pareille exemption, d'auiaut plus (|u"il sera dilicile de lui déduire les raisons d'une pareille demande; mais lieureusement il n'est pas nécessaire de tenter cette démarclie basardeuse, attendu que, dans quelques jours, notre service extraordinaire ci'sserac(»iiiplèteinenl. l'renonsdonc patience jusrpie-là, l'uisipic vous |)eiisez, monsieur S|)ronck, que les agrémeiils de la conversation, la musique et le cliant peuvent contribuer à consoler mademoiselle Hélène et à lui rendre courage, dès que nous auioiis (jiielqiies Iieures de liberté, luuis lerons tout noire possible pour satisfaire un désir si llatteui' pour nous, d'autant plus volontiers (|ue ce sera pour nous-mêmes un véritable bonlieurde pouvoir passer quebjues lieures en la ccmipa.unie d'une personne aussi aimable et aussi pleine de talents (|ue mademoiselle votre liile.
Les bonnes gens se montrèrent très satisfaits de ma promesse. Je (is peu d'attention aux ténnugnoges de leur recoiiiiaissance, et, me tournant vers mon camarade, je lui dis d'un ton qui devait lui faire comprendre que je parlais sérieusement :
— Gustave, si profonde que soit notre |)itié pour la pauvre jeune fille malade, nous ne pouvons cependant pas oublier (jue nous sommes soldats, et que nous avons à obéir en tout aux ordres de nos supérieurs. Le capitaine nous a prescrit de lui ap|iorter un iap|)oit didailié sur la situation de rarmemeut et de I liabiliement de nos pelotons. Il nous reste à peine assez (bî teni|)s pour rédiger celte pièce. .Monsieur et madame voudront bien nous excuser. Venez, nous allons nous mettre au travail, car la cliose |)resse.
Il me suivit sans réplitjuer dans notre cbauibre, et se laissa tomber sur une clia'se en poussant un profond soupir.
— .le comprends V(dre cbagriii, lui dis-je. Votre situation était fort péiiibie en l'ffel. Mais prenez courage, liihtave; le plus mauvais moment est passé.
— 0 l'.eriiard, si vous saviez comme je suis malbeureux ! s( u|iira-l-il.
Ilegreticz-vous les ell'oris (|ue vous ave/ faits ju.s(|u'à présent avec une louable énergie pour surmonter votre faiblesse?
— Non, pas cel.i.
— Ouoi, alors? Votre pitié pour Hélène? L'apparente aggravation de s(m étal? Kb bien, cela im; fait de la peine de devoir le dire, mais je ne crois pas à la réalité de celte aggravation. Hélène mi* fait l'effet d'une jeune fille (|ue l'on a gâtée lollcment depuis son enfance. Il me semble que j'entends tout le monde, du matin au soir, la combler (le louanges cl de llalterics : h 0 qudie jidie, quelle aimable, quelle étonnante petite fille! Gomme elle est aimable, spirituelle et cbarmanle! '» El de cette
UNE FILLE IHEN ÉLEVÉE
fa(,'on on n'a éveillé en elle que la vanité, l'orgueil et i'amour-propre. Pour lui plaire, il faudrait être constamment en admiration devant elle, et l'adorer à genoux comme une idole. Elle se sert de sa santé délicate comme d'un moyen d'oppression. Elle se montre désolée et malade, ou gaie et courageuse, selon les lubies momentanées de son humeur capricieuse, et cela dans la seule intention de se rendre intéressante et de dominer tout le monde, ses parents et nous... Oui, oui, Gustave, vous pouvez, si vous le trouvez bon, vous élever contre cette appréciation, mais vous ne voulez pas m'empêcher, n'est-ce pas, d'exprimer franchement mon opinion?
— Ah ! elle est si malade, dangereusement malade, dit-il en soupirant. Il faut èlre aveugle ou insensible pour ne pas le voir.
— Allons, mon ami, vous essayez de vous tromper vous-même. Si vous vouliez passer demain tout l'après-midi avec elle, parler français, lui adresser des compliments, la faire chanîer et admirer sa voix et son esprit, elle redeviendrait subitement bien portante et joyeuse.
— Et pourquoi donc alors refuser cette consolation, ce bienfait à la pauvre malade? Sommesnous des tigres sans cœur?
Je le regardai avec un sourire de j)ilié, en secouant la tète.
— Elle a pleuré, murmura-l-il, elle a versé des larmes à cause de notre crnaulé... Et nous la laissons plongée dans cet affreux chagrin sans une seule parole de consolation! C'est ainsi que nous la remercions de son amitié que nous n'avons pas méritée, des sympathies que la malheureuse jeune fdle nous a témoignées!
— Mais que voulez-vous donc?ni'écriai-je d'un ton fâché. Etes-vous d'avis d'abandonner votre sage et noble résolution? Eh bien, passez avec mademoiselle Hélène tous les instants dont vous pouvez disposer; éveillez ea elle, si c'est possible, le même sentiment. Laissez supposer à ses parents, à la servante, à tout le village ce qui vous entraîne l'un vers l'autre; faites d'Hélène l'objet de la médisance publique, et préparez-vous à vousmême non pas seulement un long et amer chagrin, mais aussi le remords cuisant d'avoir mis en péril l'honneur et la réputation d'une jeune fille que vous estimez et que vous aimez... A'ous secouez la tète? Avez-voas peut-être conçu la secrète espérance qu'un mariage entre vous et mademoiselle Spronclv peut devenir possible? Les paroles que le vieux père laisse échapper de temps en temps avec une intention facile à deviner devraient pourtant vous prémunir contre une pareille espérance. Avec toutes ses apparences de bonté, il est un fervent adorateur de l'argent, et celui qui n'a point
tl(! fortune n'a pas la jnoindre valeur à ses yeux.
— Non, dit- il en soupirant, je ne pense pas à cela. Vous avez raison, Hernard : vos conseils sont sages et prudents, et je les suivrai, soyez-en certain; mais elle est si malade, si malheureuse, tandis que, par quelques bonnes paroles, nous pourrions...
Quelques coups frappés légèrement sur la jjorle vinrent nous surprendre. Lorsque j'eus crié qu'il n'y avdit pas d'empêchement, le maître de la maison entra dans notre chambre, tenant à la main une feuille de papier.
— Messieurs, nous dit-il, excusez ma hardiesse. Je viens à l'instant de recevoir une lettre qui est fcrite en français. Notre Hélène est endormie, et je viens sans façon vous prier de me dire ce qu'il y a dans cette lettre. Je vois par la signature qu'elle m'est adressée par M. Wykevorst, vous savez bien, ce jeune négociant de Bruxelles qui a précédemment demandé la main d'Hélène.
En même temps il me tendit la lettre, et je lui appris que M. Wykevorst lui annonçait son arrivée el manifestait l'intention de passer l'après-midi avec lui et sa famille.
— Ce n'est pas une bonne nouvelle pour notre pauvre Hélène, grommela le vieillard mécontent. Elle ne peut pas souffrir M. Wykevorst. Il a pourtant de l'esprit et il est d'un caractère très gai; en outre, son pèreest extrêmement riche, mais le jeune homme paraît un peu orgueilleux et un peu léger; il rit de tout, même de l'état maladif d'Hélène. Cela lui déplaît au plus haut point. Je suis sûr que, tant qu'il sea dans la maison, elle ne voudra pas descendre de sa chambre. Je dois cependant lui faire un accueil amical; il est un de nos parents éloignés. Pour ce qui vous concerne, messieurs, sa société vous sera probablement agréable, car il cause bien spirituellement.
Il sortit en achevant ces mots et nous laissa seuls.
La nouvelle de l'arrivée de M. Wykevorst nous fut indilTérente. Je repris l'entretien au point où il avait été interrompu, et continuai mes efforts pour faire comprendre à Gustave que son devoir était de persévérer courageusement et avec une volonté ferme dans sa lutte contre la faiblesse de son cœur.
J'y réussis selon mon désir, et je l'invitai à venir faire une promenade avec moi avant l'heure de la parade de garde, afin de donner un peu de distractions à son esprit, car je remarquais qu'il était profondément triste.
A chaque instant, il se reprochait la cruauté dont nous nous rendions coupables, d'après son sentiment, et il paraissait près de succomber dans la lutte contre son propre cœur; mais je ne man-
UNE FII.LK lUKN fil.KVKE.
«juai point de lui faire observer <|ue ce sairifice ♦'•lait nécessaire non seulement fiour son bonheur à hii, iii.'iis aussi pour l'Iionnenr rt pdiir le repos d'Ilélène. Kt je parvins aillai à Idrlilicr son ionrai;e et sa volonté.
Je ne saniaisiléciire la surprise dont nous tVinies frappés l'un et l'antre, lorsipie, en renlranl île la parade de la jrarde, nous trouvAnies Hélène et M. Wykevorst an piano, riant et pleins d'animation. Ils chantaient ensemble un dno conii(|iie, et remplissaient la salle des accents de leur gaieté.
Ce spectacle m'inspira un sentiment d'inditrnation; il était évident pour moi (jue l'indisposition (le la capricieuse jeune Mlle n'était (pi'une misérable comédie, .le regardai mon ami en no dissinmlant i|u'à moitié un sourire ironi(|ue.
L'ex|)ression de son visa.ue me fil frémir; je n'y lisais pas seulement une profonde tristesse, mais encore un dépit amer et une colère croissante. L'envie, la jalousie avait-elle Irouvé l'accès de son creur? Je n'avais pas complé sur ce nouvel ennemi.
Nous nous mîmes à table pres(|ue immédiatement sans en avoir été priés; M. Wykevorst prit hardiment place à côté d'Hélène.
Ce jeune bontme, vêtu avec beaucoup de recherche et de Inxe, approchait de la trentaine. C'était un beau i;arçon, aux Irails réguliers et fortement accusés. Il parlait le fiançais avec élégance, et savait donner à tout ce qu'il disait un libre lour tie plaisanterie s|)irituelle qui fil rire plus d'une Ibis la jeune (ille et moi-même, si |ieu d'envie que j'en eusse.
J'acquis innuédiatemeut l'intime conviction qu'il n'éprouvait pour mademoiselle Hélène ni estime ni véritable sympathie; car il l'accablait de llatleries de toute sorte et de compliments excessifs dont l'exagération et la hardiesse même attestaient qu'ils ne pouvaient pas être sincères. Kn u\) mol, il la traitait comme un enfant dont les parcdes et les actes ne devaient pas être pris sérieusement. Il s'écoutait parler, s'ap[daudissail bien même et se caressait le menton avec une satisfaction |)leine de suffisance. Sans doute il se considérait comme un prodij^e d'esfiril e| d'aniabilité.
(Quoiqu'il me semblât i|u'lléleiie et lui avaient à peu près les mêmes qualités el les mêmes défauts, je reconnus, à par! moi, (jue la jeune fille avait agi sagement et prudi*mment en refusant sa main, (^ar assurément elle n'eut pas trouvé un tendre époux dans cet orgueilleux el égoisle personnage, mais bien un impitoyable despote.
.\u commencemenl, je ne pai venais pas à m'expliquer comment il se faisait (|u'llelène fût si occupée de ce jeune honime railleur. K\le lui témoignait l'amabilité la plus grande, elle cher-
chait à lire dans ses yeux ses moindres désirs pour les prévenir; elle lui servait avec une alleulioa délicate les meilleuis morceaux de la table, el elle poussait des cris d'admiration à loul ce qu'il disait, si insignifiant que cela fut, d'ailleurs.
Mais bientôt je trouvai le mot de son étrange manière d'élre. Je reiuai(|uai qu'elle dirigeait de temps en lemps du côté de Custave un coup d'œil furlif interrogateur, pour s'assurer, à mon avis du moins, de 1 elfel cjue pioduisaienl sur l'esprit de mon camarade ses amabilités pour M. W ykevorsl.
Kn croirai-je mes yeux el mes soupçons? Oui, c'était une chose (|ni m'épouvantait, mais je ne pouvais pas en douter. L'artificieuse jeune fille feignait une sympathie particulière, de l'amour même, pour l'honmie dont elle avait repoussé la main, el qu'elle haïssait probablement, et ce manège de coquellerie ne lui était inspiré (|ue par le désir de se venger de la froideur de (luslave à son éi^'ard!
Il était certain qu'elle avait atteint son but, plus encore qu'elle ne le désirait, car mon ami tenait les yeux baissés, et, lorsque les autres ou moi nous lui adressions la parole, il ne savait que dire, el balbutiait des paroles sans suite. Le pauvre garçcm était an supplice, el rassemblait tout ce (|ui lui restait de courage pour cacher sa souffrance et pour m.iilriser le dépil qui lui rongeait le cnnir
A peine eut-on servi le dessert, (|ue Gustave se leva et prétexta des affaires de service, qui, disaitil, l'obligeaient à sortir sans perdre une minute. Il s'éloigna à la hàle, el, comme je ne voulais |)as le laisser aller dans une pareille disposition d'esprit, je le suivis, en donnant pour excuse à nos hôtes (jiie nous devions être tous les deux auprès de noire capitaine à nue heure et demie.
Arrivé sur la place, je vis (luslave se diriger à grands pas vers l'extrémilé du villa.^e du côté des chanqis, el je me hâtai aulant i|ue je le pouvais pmir le rejoindre.
11 avait déjà passé les dernières maisons du village, lorsipieje le rallrapai.
Je pris son bras et je voulus le consoler, mais il se dégagea violemonml et éclata en reproches contre lui même, el en sorties furieuses contre Wykevorst. Il paraissait ton de chaj:rin el de désespoir, et, sans vouhnr m'écoulcr un seul iuslanl, il ne parlait de rien moins (jue de lo^er une balle dans la tête de son rival, el de se (aire sauter la cervelh; après.
Tendant plus d'une heure, je me donnai toutes les peines du monde pour le calmer. A la fin, sa dureté envers moi el linulililé de mes eiïorts me mirent en colère :
— Mais comment esl-il possible, m'écriai-je, (|u'un lionnne raisonnable se laisse égarer de la
UNE FILLE |{|I-:n ÉLEVÉE.
.^]^^^lliMIIIIIIII|ll|l|ll|lll!lll
Il sauta au cou de la vieille femme. (Page 23.)
sorte et aveugler à ce point! Si du moins votre crainte était fondée; mais vous vous trompez absolument. Hélène n'aime nullement M. Wykevorst. Elle n'est plus capable d'aimer quelqu'un ou quelque chose d'autre qu'elle-même. Une éducation superficielle et mal dirigée — puisqu'elle a laissé son cœur vide en surexcitant son imagination et son amour-propre, — lui a, il est vrai, donné un vernis d'usage du monde et de civilisation. Mais ce n'est là qu'une fausse apparence; elle a perdu en même temps la sincérité flamande et sa candeur naturelle. Elle a ({uitté la maison de ses parents simple, noble et candide fille de la Campine. Elle y est rentrée coquette, égoïste et infatuée de son propre mérite.
— Calomnie ! Vile calomnie! grommela-t-il.
Je ne me laissai pas intimider par sa fureur, et je lui mis sous les yeux, d'un ton plus calme, combien il se rendrait ridicule s'il laissait soupçonner
son émotion exagérée, ou pour parler plus justement, sa jalousie.
Toutes mes raisons glissèrent sur lui comme des gouttes de pluie sur une toile cirée, mais je croyais remplir un devoir d'ami, et je continuai à lutter, tantôt amicalement, tantôt sincèrement, contre l'égarement *de son esprit et de son cœur.
A la fin, vaincu — ou exaspéré — par mes instances, il fondit en larmes.
Je ne lui fis pas de plus longs reproches; l'amertume de son chagrin faisait baltre mon cœur de pitié. Je marchai à côté de lui sans ajouter un mot, et je le laissai pleurer à son aise, espérant que sa douleur s'en trouverait soulagée.
Je ne me trompais pas, car, au bout de quelques minutes, il me regarda avec une expression de profonde tristesse.
— Bernard, soupira-t-il, pardonnez-moi cette Icàche faiblesse! Je me conduis comme un enfant,
UNE F1M,E BIEN ÉLEVÉE
n'esl-ce pas? Ce n'est pas ce (|ue vous ile^ioz Jilli'iiilrr (le \olri' ;iiiii, d'iiii ollicicr. Ah ! je le sons, je It* s:iis bii'u; mais ((iiy piiis-je (aire? (l'csl plus*f(ni i|ue moi, el vos sajjes coiist'ils n'y peuvent rien. l'our(|Uoi la destinée m'a-l-elle mis en présence illlélèno ? Je laisserai ici ma raiso:i et le lionhenr de ma vie!... Venez, Bernard, relourniuis au villaije; je veux voir du mtui'le, clierrlier des dislraclions. Allons à lu (lonrouuc ; nous eauserons, nous boirons, je ni'élourdirai, alln de chasser de mon espril ces images (|ni me poursuivent.
Je le suivis... Ou'il manilistàl maintenant l'intenlion de chercher dans le j(Mi el dans la hoisson nu di'rivalir à sa peine ainère, cela ne m'ellrayait pas; car il ne jouait jamais, du moins pour de l'argent, cl nos camarades avaient l'hahilude de se inoijner de son extrême tempérance.
liientùl j'essayai de nouveau de lui faire coni- |iren»lre qu'il était, sans le savoir, le jouet d'une détestable fantaisie de mademoiselle Hélène; mais à [leine eus-je entamé ce sujet qu'il s'arrêta et i,'rommela amèrement.
— Pourijuoi vous obstiner à jeter de l'huile sur le feu (|ni me consume le cœur? Ne parlez plus d'elle, lîernard, laissez-moi oublier... jjicore un seul mot là-dessus, et je m'éloij;ne et vous ne me revoyez plus avant la nuit.
Je prorjiis sincèicment de déférer à son désir; il avait peut-être raison; moins nous parlerions des causes de son chagrin, el plustôt son esprit retro.iverail le calme et sa paix.
Nous nous promenâmes pendant une heure encoïc dans les champs, puis nous rontiàmes an \illa;,'e, pour assis'er à la réunion de notre com- |)aj.,'nie. I)e là nous nous rendîmes à la (Uiurouiir, où nous restâmes très lard dans la soirée, (lustave resta silencieux el absorbé, la plupart du lem|ts, ilans des sonfieries niélancoli(|ues.
Je ne parlai plus d'Hélène; pas même i|uainl nous retournâmes à notre logement.
Le lendemain malin, (lnsla\e exprima le désir de rester au lit une couple d'heures plus iard (|ue d'haliilude. Il se sentait f.ili'iié. ( l r|ii(iii\ail un ^Tand besoin de dormir.
Je rogieltai biancoup ipitl iir \uuliil pa.> se lever, (ar il devait y aNoir un exercice militaire ) xiraordinaire, et son absence ne pourrait manquer d'irriter le <-apitaine. Cepen«lanl je ne lui lis aucune observation el je lui promis menu* de Icxcuser.
Mon service me retint jus(|ue près d'onze heures.
Je retournai en toute liàte à nmn logement pour savoir plus vite coinmciil mon ami se portait et se comportait.
Tout dans celle maison enscucelée était donc surprise... J'étais encore au moins à dix pas de la maison lors(jue j'entendis résonner la voix de Guslaveet d'Hélène; ils chantaient le premier duo (|u'elle lui avait appris :
Joyi-'iix in:itelols Vers la douce I^jIIumc Voguons sur l'a/.ur arijeiilé des llols.
Kn effet, ils étaient là tons deux assis au piano, tellement absorbés dans leur chant, dans leur bonheur peut-être, ([u'ils ne me virent pas entrer. C'esl seulement (|uand ils eurent achevé leur duo (|u'ils se levèrent et s'approchèrent de moi t(»ul joyeux, se félicitant du rêtablissemcnl dMIélêne, el (le la puissance extraordinaire, de la sonorité pleine d'éclat (pic la voix de Gustave avait ac(|uise.
La paix était donc signée, et le but d'Hélène était atteint; elle avait ramené mon camarade à ses pieds, el le tenait plus étioilement em|»risonné que jamais dans ses filets.
domine je voyais rayonner la joie cl le bonheur dans les yeux de Gustave, et que j'élais retenu d'ailleurs par la présence de M. et de madame Spionck, je n'osai montrer ni mon étonnement ni mon dépit. Le sorl en était jelc; il ne restait |ilus qu'à laisser aller les choses à la grâce de Dieu; car le courage me manquait pour exj)oser de nouveau mon ami à un si violent chagrin et à un si amer désespoir. Je feignis donc d'être aussi satisfait (jue tons les autres, et je restai même à causer avec eux et à écouler leurs chanls jusqu'à ce que l'heure avancée nous obli.iieâl à nous retirer.
Lorsrpie je fus eidin remonté dans notre chambre, avec (justave, il me prit les mains et me remercia chalenreusenient de ma complaisance. Il savait bien, .lisait-il, (|ue j'avais dissimulé mon mêconteiileinent iiiii(picm(Mit par amitié pour lui; car, étant donné l'opinion défaNorable (pie j'avais de la sincérité d'Hélène, je devais nécessairement le trouver imprudent de tenir si peu compte de mes sages avis; mais il élait cerlain que je m'étais lroin|ié sur le caractère de l'excellenle jeune tille. Klle lui avait même avoué qu'elle dédaignait ce M. Wylxcvorst, et que, si (db; avait feint d'avoir (pnbpie sympathie pour cet iii>up|>orlable fâcheux, ce n'était (|ne pour triompher (h* la Iroidenr de Gu>lave. Kllc lui en avait demandé pardon les larmes aux yeux. Elle tenait tant à son amitié; sa société, sa conversation lui étaient si nécessaires et si salutaires, (pie le .seul fait d'en être privée la rend.iit malade el dés(dée.
— Mais, m'écriai-jc avec étonnement, tout cela
UNE FILLE lilKN ÉLEVÉE,
ne ressemble pas mal à une d/'claiation 1res transparente do sa pari. (Iroyez-vous qn'elle vous aime véritablement?
— Je n'ose pas y croire; mais...
— Qu'esprrez-vous donc? Une pareille idée ne vous effraie-t-elie pas? Quelle sera la fin de cette dangereuse témérité ? Vous vous préparez, à vousmême et à Hélène, un long et amer chagrin.
— Ah! non, Bernard, ne pensons pas à cela. Laissez-moi être heureux, ne fut-ce que pour quelques jours ! Dussé-je après cela souffrir et languir, eb bien, si cela peut aider à la guérison d'Hélène, la sauver peut-être d'une mort prématurée, j'accepterai cette souffrance avec résignation et sans me plaindre.
Je sentais bien que le pauvre garçon, dans son exaltation, était incapable d'écouter un bon conseil, et je renonçai complètement à le contredire.
Pendant les quatre ou cinq jours qui suivirent, Gustave passa en compagnie de mademoiselle Spronck tous les moments dont il put disposer. Elle était d'une humeur charmante et paraissait avoir recouvré toute sa santé. Il ne lui échappait plus aucune plainte : elle se montrait attentive et aimable envers ses parents, et surtoi^t envers moi; à ce point qu'elle m'adressait presque toujours la parole en flamand, et que, pour me faire plaisir, elle reconnut que notre langue maternelle était beaucoup plus riche et plus belle qu'elle ne l'avait supposé.
J'ose à peine l'avouer, mais la vérité est que je me laissai séduire de nouveau par son charme et son amabilité. Sans doute, ainsi que le prétendait Gustave, je m'étais tout à fait mépris sur le compte de cette naïve enfant, si l'affection, l'état maladif de son système nerveux la rendait parfois capricieuse et volontaire, son caractère était au fond aimable et bon.
H n'est pas besoin de dire que les parents se réjouissaient de cette heureuse disposition d'esprit de leur fille, et surtout de la surprenante amélioration de sa santé. Aussi ne manquaient-ils poiul, plusieurs fois par jour, de nous exprimer leur reconnaissance, principalement à Gustave qu'ils étaient portés à considérer comme le sauveur de leur enfant.
Le septième jour, peu après le dîner, nous nous trouvions avec notre compagnie sur la bruyère derrière le village. H y avait exercice militaire. Quelques habitants du village nous avaient suivis par curiosité et suivaient des yeux nos mouvements.
Tout à coup, nous vîmes paraître un chasseur à cheval qui s'arrêta bientôt devant notre capitaine auquel il tendit une lettre. Ce devait être une importante nouvelle, car le capitaine appela autour
de lui tous ses officiers et sous-officiers, et nous transmit un ordre du général qui nous surprit et (jui contraria probablement plusieurs d'entre nous. Le lendemain matin, à six heures, nous devions partir pour Haevels, une commune dans la bruyère, située à une lieue et demie an-dessus de Turnhout.
Comme il nous restait assez de temps pour nous préparer au départ, notre capitaine ne jugea pas nécessaire d'interrompre l'exercice et fit reprendre les armes; maisquelques-uns des paysans qui nous regardaient avaient sans doute entendu la communication qui venait de nous être faite, car nous en vîmes trois ou quatre courir de toutes leurs forces vers le village pour aller y annoncer cette nouvelle inattendue.
J'avais bien remarqué que mon camarade avait pâli en recevant communication de l'ordre du général; mais comme il commandait un autre peloton que moi, les mouvements de nos soldats ne nous permirent pas de causer ensemble.
Enfin, après une seconde heure passée aux exercices, nous ramenâmes la compagnie au village, et nous fûmes libres.
Je m'approchai de mon ami et lui dis :
— Cette triste nouvelle vous touche péniblement, n'est-ce pas? Allons, prenez courage, Gustave; tous les jours nous devions nous attendre à un pareil ordre de marche.
— Pauvre Hélène! soupira-t-il. Ah! si nous avions pu rester encore une couple de semaines! Elle va devenir maLide, languissante et nerveuse!
— Non, Gustave, vous exagérez. Hélène regrettera certainement notre départ; mais, au bout de quelque temps, son chagrin, comme le vôtre, se changera en un doux souvenir des heureux moments que nous avons passés ensemble. Le cœur de l'homme est ainsi fait. Soyez donc courageux, mon ami, et soumettez-vous avec résignation k une nécessité que nous devions prévoir, et à laquelle il nous est, en tous cas, impossible de nous soustraire.
11 resta sourd à mes paroles consolantes. Je ne pus tirer de lui autre chose que des plaintes sur le triste sort d'Hélène. 11 paraissait oublier complètement sa propre douleur, quoicjue la pâleur de ses joues et la fixité de son regard attestassent une immense souffrance. Au moment où nous allions atteindre la porte de notre logement, il recula subitement.
— Oh! Bernard, murmura-t-il, je n'ose pas lui annoncer notre départ. Si inopinément! Je le sens par moi-même, ce coup pourrait lui être fatal.
— Il faut cependant qu'elle l'apprenne. Laissez-moi le soin de le lui annoncer. Je m'y pren-
UNE FiLLK niEN ÉLEVÉE.
1 (Irai avec pivcaulion. Allons, soyez Ikiiiiiiio, cela ira iiii«'U\ que vous ne croyez.
Nous entrâmes, et nous IrouvAnies le vieux |»ére assis |»rès de la lable, la lèlo dans les mains et les yeux pleins de larmes.
A ses premiers mots mtns comprimes (|ue depuis plus d'une heure il avait entendu annoncer notre départ sur la place. En revenant à la maison il avait fait pari de la triste nouvelle à Hélène; la pauvre lille avait fondu en larmes, avait eu une altacjue de nerfs, et éliil allée se mettie au lit, mortellement triste et {gravement malade. Sa mère était auprès d'elle pour la c(»nsoler et la soijîuer.
Quand nous eûmes écouté pendant (|uelque temps les plaintes de M. Spronck, Gustave se di ri};ea vers notre chambre. Je le suivis, et je tâchai de lui renu)nter le moral; mais il ne voulut lien écouler, s'aiïaissa sur une chaise, la tète penchée sur sa poitrine, et demeura ainsi abîmé dans sa douleur, comme s'il avait perdu le sentiment.
Je cessai mes ell'orts, voyant (|u'ils étaient infructueux, je m'assis de mon côté et je me mis à réllécliir, non sans une certaine in(|uiéiude, à la pénible situation de mon ami. De singulières pensées me traversaient l'esprit. Puisque Hélène et ses parents versaient des larmes sur le départ de Gustave, ils devaient tous souhaiter au fond du Cd'ur que cette séparation — dont ils s'elfrayaienl comme d'un éternel adieu, — ne fût (|ue temporaire, ce qui lui ôterait toute son amertume. Kt si on |)onvait trouver un moyen pour c(da, ne l'accepteraient-ils j)as avec joie? Ce moyen existait : un mariage entre Hélène et Gustave... Peutêtre n'aurait-on pas beaucoup de peine à décider la jeune tdle et ses parents à une alliance qu'ils désiraient peut-être eux-mêmes. En tous cas, je pouvais essayer. Ou'y risquais-je?... Hélène étaitelle bien la femme qui convenait à mon ami? Ma méliance au sujet de son caractère fantasque fit surj;ir cette (juestion dans mon esprit; mais, selon toutes les apparences, mes suppositions et mes craintes manquaient de fondement, et, d'ailleurs, la },'ran(le lortune et l'aisance (ju'elle apporterait à son mari pouvaient b en compenser ({uelques lé^jers défaut. Mon devoir était du moins d'essayer de sauver mon camarade et la jennr lille d'un terrible cliaf,'rin.
Mon parti était pris.
— (iusiave, (lis-je à mon ami, l'affliction du vieux M. Spronck m'ins|Mrc une profonde compassion. Je vais tenter un nouvel elTorl pour le cons(der. .\ltendez-moi ici : je ne larderai pas à revenir.
H me regarda d'un (i;il lan(,Miissant et laissa retomber sa tète sur .sa poitrine.
Je trouvai les deux parents assis dans le salon, tristes et C(Misternés. J'ajij)rochai un sièjje et leur dis :
— .Monsieur et madame, je désire avoir avec vous un entretien sérieux. Ce que je vais vous dire V(ms surprendra peut-être, et vous semblera d'une témérité singulière; mais vous me le pardonnerez, en considérant mon désintéressement et mes bonnes inlenlimis... Vous craignez que mademoiselle Hélène, après notre départ, ne retoniiie dans sa maladie de langueur, n'est-ce |)as ?
— Hélas! oui, monsieur, ikmis en sommes sûrs ré|Mmdil la mère en sonpiranl.
— Elle ne vivra plus longtemps, ajouta tristement le père.
— Mais ne soupçonnez-vous |)as (|uel sentiment rend la séparation si redoutable et si pénible pour elle et pour mon pauvre ami? C'est l'amour, nu amour sincère.
— L'amour? balbutia-t-elle. M. Gustave aurait pour nulle Hélène ?...
— Autant d'amour (pie votre (ille |tour lui. aflirmai-je. Comment |i()urr.iit-on en douter? Celte; grande* amitié, celte profonde tristesse de part et d'autre à la moindre absence, si courte qu'elle fût; ces indispositions, ces larmes... tout cela entre deux jeunes co'urs, à quelle autre cause pourrait-on ratlribner qu'à un amour sincère, inavoué, et peut-être encore et probablemenl ignoré d'Hélène, mais néanmoins vainqueur et irrésistible ?
Les deux vieilles gens funml très diversement impressionnés par ma communication ; la mère souriait sans chercher à dissimuler sa joie, le père, an contraire;, secouait la tète d'un air soucieux et paraissait ellrayé.
— Ah ! monsieur, fasse Dieu (|ue vous vous trompiez ! s'écria le vieillard. Ouel malheur si vous disiez vrai ! Ce sérail pour inoi un chagrin mortel.
— Vous êtes père, repris-je, repousseriez-vous le moyen, qu(d qu'il soit, non seulement de rendre la santé à votre fille, mais encore d'assurer le bonheur de toute sa vie ?
— Oh 1 non, rien ne me coûterait, rien : pas même les plus grands sacrifices.
— Eh bien, le moyeu est dans vos mains; mariez votre HélèiiB avec mon ami (iusiave... L'annonce d'une pareille résolution serait comme un coup de baguette magique, et ( hangerail voire mais(ui en un véritable |iaradis.
— Vf)yez-vons bien, mon homme, fine je me trompais pas? dit la vieille mère. Ilepiiis bniglemps je me berce de cell(; idée; vous l'avez louj(mrs repoussée...
UNE FILLE BIEN ÉLEVÉE
— Parce (\ue voire souhait ne peu! pas se réaliser, femme, répondit le père. Si la proposition de M. le lienlenant était acceptable et exécutable, j'y donnerais mon assentiment avec joie; mais il y a malheureusement de tiès sérieux obstacles. Vous croyez être certain, monsieur, (|u'IIélèno éprouve pour votre camarade un amour sincère? Moi, au contraire, j'ai des raisons d'en douter. Elle a plus d'une fois affirmé, et elle répète souvent encore qu'elle ne se mariera jamais.
— Vains propos de jeune fille; une pareille résolution ne résiste pas à un véritable amour.
— Les hommes, dans sa conviclion, sont tous des tyrans sans cœur; elle veut garder sa liberté.
— Vaines paroles, croyez -moi, monsieur Spronck.
— C'est possible. En tout cas nous pouvons savoir cela d'Hélène elle-même; mais lors même qu'elle accepterait avec joie, tout ne serait pas fini par là.
— Et quel autre empêchement pourrait-il encore y avoir, monsieur? N'êtes-vous pas le maître de vous décider, en celte affaire, selon que vous le trouvez bon.
— Non, pas tout à fait. Dans notre famille, ol elle est nombreuse, nous avons l'habitude de nous consulter les uns les autres sur les choses importantes, principalement au sujet du mariage de nos enfants. Je pourrais bien, à la rigueur, me passer de l'approbation d'un grand nombre de mes parents, mais j'ai un frère qui est notaire à Anvers, qui est mon plus proche parent, et je n'oserais pas disposer de la main de ma fille sans l'assentiment de celui-là.
— Mon camarade n'est-il pas un brave garçon, bien fait, d'un bon caractère, et instruit ? N'êtes vous pas convaincu qu'il rendrait votre fille heureuse? Vos parents ne refuseront pas leur approbation. •
— Cela n'est pas certain, monsieur le lieutenant, surfout pour ce qui regarde son oncle le notaire. Nous devrons lui apprendre que votre camarade est le lils d'un maître d'école de village, qui ne possède pas un pouce de terre au soleil. Nous, au contraire, nous possédons plus de cent mille florins, et Hélène est notre unique héritière. Le notaire ne connaît pas M. Gustave comme nous, et il ne voudra probablement pas voir en lui autre chose qu'un pauvre sous-lieutenant beaucoup plus épris de notre argent que des mériles de notre fille.
Je me sentis blessé par ces dernières paroles, et je me levai.
— Est-ce sur ce ton-là que vous le prenez monsieur Spronck? lui dis-je; est-ce là votre sentiment sur ma proposition ? Mon ami n'aurait donc à at-
tendre de votre famille qu'injustic(! et humiliation? Quoiqu'il fut le fils d'un pauvre maître d'école, son âme est trop noble et trop fière pour accepter un pareil sort. Laissez votre enfant languir et se consumer; moi je lâclierai de consoler mon ramarade, et j'espère que j'y parviendrai, car il ne sait rien de la proposition que je viens de vous faire. N'en parlons donc plus; que cela reste entre nous, car votre refus affligerait mortellement mademoiselle Hélène.
Je fis un pas pour m'éloigner, mais la mère étendit les mains vers moi et me supplia de rester. Le veillard paraissait également elfrayé de mon mouvement de retraite.
Comme je regrettais déjà d'avoir abandonné si facilement la lutte pour le bonheur de Cnstave, je repris place auprès de la table, en disant d'un Ion calme et résolu :
~ Vous parlez d'aigeni, monsieur Spronck, lorsque la santé et peut-être la vie de votre fille sont enjeu? Que vous servira l'argent si, comme vous le craignez, votre chère enfant vous est ravie par une morl prématurée? Mon camarade est |)auvre, dites-vous. Pauvre, lui, Gustave? Mais c'est un beau jeune homme, intelligent et instruit; son cœur est un trésor d'affection, de noblesse el de gaieté. S'il devenait le fiancé d'Hélène, non seulement il la sauverait et il la rendrait heureuse mais il ferait l'ayonner sur vos vieux jours sa reconnaissance et son amour. Ce sont là, pour vous et votre fille, des trésors que vous ne pourrez pas acheter au pris de plusieurs millions... Vous êtes libres de repousser ma proposition, mais ne regretteriez vous pas une pareille résolution ? C'est une question à laquelle je n'hésite pas à répondre affirmativement; mais hélas ! il sera trop tard.
— Pourquoi m'accusez-vous d'avoir refusé? grommela le vieillard. Je n'ai fait qu'exprimer la crainte que ce mariage ne puisse se réaliser.
— Dites-moi donc, monsieur Spronck, que vous, du moins, vous consentez.
l\ regarda sa femme d'un air interrogateur.
— Mais vous savez bien, l'homme, que c'est le plus ardent désir de mon cœur, répondit-elle. L'argent peut-il être mis en balance avec la vie et le bonheur de mon enfant?
— Eh bien, monsieur le lieutenant, je vais vous dire sincèrement mon sentiment sur cette importante affaire, dit le vieillard. Pour ce qui me regarde personnellement, quoique je craigne de commettre une grave étourderie, je suis prêt à donner notre Hélène pour femme à M. Gustave; mais à la condition ([ue vous connaissez déjà en grande partie. Avant de donner mon consentement définitif, je dois consulter mes principaux parents.
UNE FIM,E BIEN ÉLEVÉE
cl surloiit mon frère le notaire : je veux aussi m'assuier, ne fùl-ce (|iie ponr la lorino, que M. (luslave appartient à une lamille sur le compte (le la(|nelle il n'y a rien à dire. Il faut que je prenne des rensi'ii,'neinenls à ee sujet. Donnezmoi donc huit à dix jours de ré|iit.
— Et si, par hasard, un ou plusieurs de vos parents refusaient le conseulemeut?
— Si mou frère le notaire refuse son approbation? ail! lieutenant, ce seiait un empècliemenl •îrave !
— Il ne refusera pas, monsieur le lieutenant, soyez-en sur, dit la vieille fennne. Je me fais Ibrie d'obtenir son consentement. Comment pourrait-il résister aux vieux et aux |>iières d'une mèie (jui a son enfant à sauver.
— Dans tous les cas, femme, c'est notre devoir de le consulter, dit le mari, mais ce n'est pas là l'unique diffuullé (|u'il s aicil d'écartufi de notre chemin. Comment notre (ille accueillera-l-elle cette proposition 1 Elle a, au sujet du maria};e, de si singulières idées ! Je veux croire qu'elle a la plus vive sympathie pour M. Custave; mais vous la connaissez, femme, si elle venait à refuser ?
— Il est facile de connaître son sentiment, répliqua-t-elle. Je monte auprès d'Hélène. Elle ne cachera pas le secret de son cœur à sd mère; nous allons donc le savoir à l'instant.
Elle nous quitta pour ;ilier en parler à sa fille.
Mon cœur battait d'inquiétude et d'attente; les paroles pleines de doute du vieillard avaient réveillé ma méliance, et je rélléchissiiis, à part moi, que, de la part d'une personne aussi impénétrable que mademoiselle Hélène, on avait à craindre les rcsoluiifiiis les plus imprévues.
Pendant ce temps le vieux .M. Spronck continuait à me répéter qu'il ne demandait pas mieux que de pouvoir nommer Gustave son gendre; (li'puis longtemps il avait ponr ce brave jeune homme une vive sympathie; mais, (juel (|ut'fùl son désir de conclure ce mariage, il ne jxMivait pas faire coim.iilre sa décisicm ni s'engager à rien av.'int d avoir consulté ses parents. Nous devions donc être tranquilles, et em|>orter hou espoir en parlant, du moins si Hélène acce|itait la proposition. Il nous ferait coimaitre, avant huit ou dix jours, le sentiment de son frère, cl, >'il élait favorable, il inviterait (luslave à revenir ponr quelques heures, alin de régler tout d'une manière définitive, avec l'aide d'un notaire.
In bruit de pas nous lit tourner la léic.
— Eh bien, femme, (|ue dit notre Hélène? demand.'i son mari, qui entrait dans la ihanilne.
— Que dirait-elle? La pinvre enfant tnirddail de bonheur, comme je l'avais prévu, «iii-elb;
joyeusement. 11 m'a fallu la soutenir, car elle était près de tomber en syiic(q)e, tellement elle était émue. Combien elle doit aimer M. Custave!
— Vous l'a-t-elle avoué, femme?
— De pareilles chose ne s'avouent pas avec des paroles, mais sa joie extrême le disait assez clairement.
— Va consent-elle! Là est la grande question.
— Certes, elle consent; mais elle ne veut pas le déclarer avant que le notaire ait exprimé son avis. Elle a raison. Son respect pour son oncle lui fait un devoir de cette prudence.
— Le principal, c'est ((u'elle a accueilli avecjoie la proposition de devenir la fiancée de M. Gustave. Pourvu (|ue vous ne vous soyez pas trompée sur ce point, femme?
— Comment me tromper? Celte bonne nouvelle a suffi |)our avoir raison de son indisposition. Et elle v(mlait me suivre à l'instant i)our remercier son père de sa bonté; mais alors ellearédéclii (|ne sa situation vis-à-vis de M. Gustave est complètement changée, et elle s'est senti quel(|ue peu confuse et intimidée. Dès qu'elle sera un peu remise de sa surprise, elle descendra. Monsieur le lieutenant fera comprendre à son ami qu'il ne serait pas convenable de |>arlecà Hélène de ce m.iriage projeté, avant qu'il soi! arrêté délim'livement. Tel est du moins le sentiment d'Hélène et son désir. Elle ne resterait pas en bas si Gustave ne gardait pas avec, elle, à cet égard, la plus grande réseive.
— Mademoiselle Hélène a raison, dis-je. Soyez tran(|uille, madame; mon ami n'a pas besoin de celte recommandation. Je la lui ferai cependant; pas un mol au sujet de ce mariage ne sortira de sa bouche en présence de votre fille. Laissez-moi aller le trouver maintenant, car la nouvelle de notre départ lui a brisé le cœur. L'espoir de pouvoir peul-éire passer sa vie ici avec vous et avec votre enfant le comblera de joie.
Lorsque j'entrai dans notre chambre, je trouvai Gustave en train d'écrire. Il y avait devant lui, sur la table, cinq ou six feuilles de pajiier rouvertes d'écriture, mais froissées et déchirées. H était tellement absorbé par son travail, (jue j'étais déjà à côté de lui avant (ju'il se fut aperçu de ma présence.
— Que faite.s-vous là ? demandai-je.
— Malheur à moi, inforluné! soupira-t-il. Je crois que je deviens fou, je veux lui é( rire un dernier adieu, lui dire que je ne pourrai jamais l'oublier, (|ue la vie sans elle sera désormais pour moi un lourd fardeau... Ma lete bnile, mtm cerveau se trouble, je n'ai pas la force de penser. Je \eux et j'ai peurcomme si j'allais rommetlre un crime.
— Albuis, allons! jetez au feu ce griiïonnnge inutile, m'écriai-je avec un accent de triomphe.
UNE F1LF>E lilEN ÉLEVÉE.
Que parlez-vous d'un dernier adieu, tandis qu'il est décide ici dessous, sous certaines conditions, (jue vous passerez ici votre vie à côté d'Hélène.
11 sauta sur ses pieds et me regarda dans le hlanc des yeux.
— Mon Dieu ! que voulez-vous dire ? balbulia-t-il en chancelant sur ses jnmhes.
Je m'aperçus que j'avais commis une imprudence et que j'avais à ménager l'excessive sensihilité de mou ami,
— Soyez calme; Gustave, lui dis-je. Ne vous laissez pas égarer par l'espérance d'uu bonheur ([ui n'est pas encore tout à fait certain. On ne peut pas encore savoir; d'autres personnes doivent également donner leur consentement à ce mariage.
— Ce mariage ? quel mariage ? s'écria-t-il frémissant d'espoir et d'incertitude.
— Asseyez-vous, Gustave, je vais vous le dire. Mais il faut m'écouter jusqu'au bout avec calme.
Je me mis à lui raconter avec toutes les précautions nécessaires quelle proposition j'avais faite à M. et madame Spronck, et ce qu'ils y avaient répondu. Il devina promptement quel bonheur inattendu je voulais lui annoncer, montra une impatience fiévreuse, et me supplia de parler vite et sans circonlocutions. A peine eut-il appris qu'Hélène, quoique sous certaines conditions, avait accepté de devenir sa fiancée, qu'il se mit à pousser des cris de joie et à courir autour de la chambre comme un fou, en agitant ses mains audessus de sa lête.
Je m'étais levé pour le calmer, mais il me sauta au cou avec mille démonstrations de reconnaissance, et s'évanouit presque dans mes bras.
J'eus beaucoup de peine à le décider à se rasseoir et à écouter le reste. J'achevai ma communication, et je parvins à le convaincre que, puisque la chose n'était pas encore définitivement décidée, il devait se comporter envers Hélène avec la plus grande réserve, d'autant plus que madame Spronck, qui était sa grande protectrice comme je lui avais démontré, lui demandait de garder cette attitude prudente.
Quoique l'excès de sa joie le rendît presque incapable de prêler attention à mes paroles, il me rassura sur ce dernier point et me promit solennellement de se conduire en présence d'Hélène comme s'il ne savait rien, comme si son cœur ne débordait pas de joie et de bonheur.
Sur sa promesse d'être calme, je satistis à son désir impatient d'aller remercier de leur généreuse complaisance les parents de sa future fiancée, s'ils étaient seuls.
Nous ne Irouvâmesausalonque madame Spronck, qui accueillit mon ami Gustave avec un regard plein d'affection. Le sensible jeune homme ne put
résistera la douceur de ce regard maternelle; il sauta au cou de la vieille lemme en pous.sant un cri de joie, et la pressa sur son cutuv. Tous deux étaient émus jusqu'aux larmes, pendant (|ue les mois: « Ma mère, ma bonne mère!... Gustave, ah ! si je pouvais vous appeler mon fils bien-aimé î » lombaient de leurs lèvres.
L'arrivée de M. Spronck interrompit ces épanchements; car l'expression sérieuse et même à demi irritée de la figure du vieillard fit tomber leur exaltation, et rappeler Gustave à sa véritable situation et à ses [)romesses de prudence.
Le maître de la maison tendit bien la main à mon ami et écoula un instant ses témoignagos de gratitude; mais il commenra immédiatement à répéter quelles conditions il avait mise à son consentement. Ces conditions il voulait les voir respectées. Avant tout, il exigeait que le secret de ce projet de mariage demeurât caché pour tout le monde; car, s'il était connu, et que le mariage ne pût se réaliser, sa fille pourrait en souffrir dans sa réputation. C'était leur devoir à tous de prévenir pareille chose.
Après qu'il eut, par ses froides précautions, singulièrement refroidi l'enthousiasme et la joie de mon ami, il prononça également quelques bonnes paroles d'encouragement qui fortifièrent ses esi»érances, et chassèrent le doute de son cœur.
Hélène descendit... C'était un moment solennel et difficile pour nous tous. Personne ne parlait ni ne faisait un mouvement.
Mais la jeune fille avait un si clair sourire, et sa voix était si naturelle lorsqu'elle nous adressa son salut, qu'elle nous tira subitement de notre embarras en nous montrant comment nous devions nous conduire.
Elle nous dit qu'elle avait été très souffrante, mais que, depuis une heure, elle se sentait tout à fait remise; elle parlait avec la plus grande gaieté de toute sorte de choses indilîérentes, comme si elle ne savait rien de notre départ, et exprima bientôt le désir de chanter au piano avec Gustave.
Une pareille force de volonté, et un si grand empire sur soi-même m'étonna au plus haut point chez une jeune fille.
Pour ce qui regarde mon camarade, il devait avoir à moitié perdu la tête, car il ne faisait que balbutier, et tenaitcontinuellement, avec une sorte d'esclavage, les yeux fixés sur sa future fiancée, (|ui ne ])araissait pas remarquer son extrême émotion.
Aidé, et (juclquefois grondé amicalement par son aimable professeur, il essayait de chanter aussi bien que possible; mais à chaque instant son attention était distraite, et il perdait la mesure, on poussait une note fausse qui paraissait égayer singulièrement Hélène.
l.NE FILLE BIEN ÉLKVÉE.
J«' rpinaniiiai avec d<''plaisir qu'elle s'amusait (lu troiihlo et de rciiiliarr.is (|iii faisait perdre coiileiiance au pauvre (luslavc, taudis (ju'cllc restait complétemeut maîtresse d'elle-même. Quel étrauge et inexplicahle cararlère avait donr celle jeuue (il le?
La soirée se passa aiusi sans qu'on |»arl;\t de notre départ. On eût dit (ju'ou s'élait donné le mot : nous nous comportions tous vis-à-vis les uns des autrescoMiuie si aucun rlianijenuMil n'était survenu dans notre situation respective.
A la lin Hélène se leva et, nous liiaiit une belle révéreiue, elle nous dit :
— Honiie nuit, messieurs, à demain!
Mon ami larei;arda d'un air supjdiant. J'essayai vainement de deviner ce qu'il voulait lui demander; mais Hélène le comprenait, sans douU; : elle lui fit de la main un sii;m; amical, approcha sa tète de ré|)aule de mon ami, et lui souilla (pielque chose à l'oreille. Ce (|ui lui (il assurément nm; impression profonde, car Hélène avait déjà disparu, qu'il était encore immobile, cloué sur place pour ainsi dire et le visage rayonnant d'une joie intérieure. etd'uiM' admiration sans bornes.
Quand nous fumes retirés dans notre chambre, je lui demandai ce que Hélène avait bien pu lui dire pour le rendre si heureux en afiparence.
— Paroles bénies ! s'écria-l-il. Klles résonneront à mes oreilles jusqu'à mon dernier jour. Ce (|u'elie m'a dit, Bernard? Kcoutez ce (|u'elle m'a dit : (f F'renez coiiraj,'e, mon bon Gustave, me souffla sa voix chanteresse. Que voire départ ne nous afflige pas. Qu'importe une séj)aration passagère, quand l'espoir d'un jirompt revoir et d'une réunion durable nous sourit? » Com[»renez-vous, Hernard? elle a l'espoir dune réunion durable!
Je reconnus (ju'il pouvait avec raison considérer ces paroles comme un consenlemenl d'Hélène, mais j'ajoutai qu'il ne devait |ias oublier que la décision souveraine restait subordonnée au sentiment des princi[)au\ tnembres de sa famille.
H était impossible de le calmer. J'étais déjà au lit depuis longtemps qu'il continuait toujours à manifester sa j(»ic par toute sorte d'exclamations...
Le lendemain matin, à peine le soleil avait-il paru à riiori/.ou (|ue nous nous levâmes el finies n«>lre sac, que nos ordonnances devaient bientôt venir prendre pour le charger sur le fourgon à bagages.
Une demi-heure avant notre dépari, nous en- Irânies au salon, presque certains que mademoiselle Hélène, quoi qu'il fui encore bien malin, serait desrendue poumons dire adieu ; mais madame Spronrk nous dit (|ue sa fille, à son grand regret, ne pouvait pas se lever, à cause d'une violente
migraine qui ne lui avait pas permis de fermer l'iril de toute la nuit.
Cette contrariété arracha à mon ami un profond soupir, mais nous ne pouvions pas faire autre chose que de nous y soumelire avec résignation. Les violents elVorls (|iriiélène avait du faire la veille au soir pour cacher son trouble et sa joie, devaient en efl'et avoir fatigué considérablement ses nerfs et son cerveau.
.Nous serrâmes les mains aux deux vieilles gens, La mère échangea encore quebjues |>aroles à voix basse avec Gustave, [lonr le consoler et lui «lonner courage; M. Sproiick nous répéta qu'avant huit jours, il nous ferait coiinaîtrc par letlre sa résolulion définitive.
Vu (|uait d'heure plus tard, nos deux (ainhours tirent retentir les airs de leurs loulemenls précipités, et nous prîmes un chemin de terre qui courait à travers la bruyère, pour nous rendre à Uaevels, lieu de notre nouvelle destination.
A llaevels, on ne nous logea |ias dans la înémc maison. Cela n'empêcha pas cepemlanl Gustave de passer presipie toute la journée dans mon logement. II épiouvaif C(mslaminenl besoin d'épancher le bonheur dont son cœur débordait, et ne parlait pas d'autie chose (|ue de son |»rochain mariage, de ses projets d'avenir, el de la vie heureuse qui lui souriait. Cette bonne et noble Hélène! Elle si richement douée de tout ce qui peut rendre une femme aimable, avec une grande fortune pardessus le marché, elle avait donné son alfeclion à un modeste sous-lieiitenent, el elle consentail à devenir sa fiancée! Ah! comme il saurait l'entourer de respect, de prévenances et d'amour ! Comme il la remlait heureuse !
J'étais nalurellement moins cxallé (|ue lui; mais comme de mon c<Mé j'envisageais avec confiance la prtdtabililé de son mariage avec Hélène, je ne fis aucun elfort pojir tempérer sa joie.
Mais (juaiid le huitième jour et même les deux jours suivants se furent écoulés sans (|u'aucun«^ letlre de M. Spronck fut arrivée, mon ami fut pris petilà |ietil par une ini|uiélude si profonde, que j'eus toutes les peines du monde à l'emp'^cher de tomber dans un alTrenx désespoir.
Quoi(|ue je fusse très incjuiel moi-même, j'essayai de faire comprendre à Gustave que M. Spronck n'avait probablement pas pu consulter, dans le délai fixé par lui, le sentiment de tous ses parents, et que nous devions attendre avec patience la letlre qu'il ne mam|uerait pas de nous adresser.
I M'I l'ILI.E niEN ÉLEVÉE.
J(3 lis lieux pas en arrière. (Page 33.)
La troisième semaine approchait déjà de sa (in sans que nous eussions reçu la moindre nouvelle.
Le pauvre Gustave ne put supporter plus longtemps ce doute cruel, et un soir il exprima l'intention d'aller lui-même au village de M. Siironck pour savoir ce qu'il devait craindre ou espérer.
Celte résolution île sa part m'effraya. Si, par malheur, un refus délînitif allait l'atteindre chez le père Spronck, ne se laisserait-il pas emporter, dans l'égarement de sa douleur, à des actes de désespoir, ou du moins ne compromettrait-il pas sa dignité d'officier?
Je lui persuadai que ce n'était pas lui, mais moi qui devais tenter cette épreuve. Comme je n'avais pas d'intérêt direct dans l'affaire, je pouvais plaider en toute liberté en sa faveur, et combattre, par des raisons que Gustave lui-même ne pouvait pas faire valoir, la décision défavorable
des parents, à supposer que ce fut dans cette décision qu'il fallait chercher la cause du silence de M. Spronck.
11 finit par accepter ma proposition et me pria, me supplia d'employer tous les moyens possibles pour lui rapporter des nouvelles rassurantes; car s'il eu était autrement, la vie lui viendrait insupportable...
J'obtins de notre capitaine la permision de m'absenter et je me mis en route dès le lendemain après l'appel du matin.
Chemin faisant, j'eus assez de temps pour réfléchir sur cette affaire qui ne me paraissait pas claire. Hélène avait dit à Gustave qu'elle ne s'affligerait pas trop de son départ, soutenue qu'elle était par l'espoir d'une réunion prochaine et durable. Par cette « réunion durable » elle ne pouvait vouloir dire que le mariage. Par conséquent, elle avait donné son consentement exprès et, si un
UNI- Fll.r.E lilEN ÉLEVÉE.
ohsiacle était venu so incltre en travers, cet obstacle ne puuvait pas venir d'elle. Sans donlc, tout (lépt'iiilait (If la décision île s m oncle le notaire. (!t'lui-ci n'avait-il pas encore t'ait connailic son senlinicnl, ou avait-il positivement refusé de donner son appioltation à l'union projetée?
Huoi ([u'ilen fût, le vœu et la vcdonlé de l'éiier- '/it\\ie Jeune iille étaient des alliés puissants, et jo ne croyais pas impossible, avec leur npjuii, de vaincre même la résistance du notaire.
S'il était nécessaire, je ne reculiMais pas devant un voyajie à Anvers pour aller liouver le notaire cbez lui, et lui persuader i|ue, s'il ne voulait pas condamner sa nièce, d'une nature si IVéle et si délicate, à mourir de cliai;rin et de consoinplion, il devait se Iiiiter d'approuver son niariai,'e avec mon ami. J'avais bien pesé ce (|ue, dans ce cas, j'aurais à tlire au notaire.
Il pouvait être un peu plus do dix licures du malin lorsque, entrant dans le villai,^, j'aperçus la demeure de iM. Spiunclv.
Si je n'avais pas su qu'une autre compagnie de volontaires nous avait remplacés là, j'en aurais été averti par le salut militaire oblijié (pie me fit la sentinelle (jui se promenait devant la maison communale.
.Ius(|u'à ce moment, j'étais re>lé assez calme; mais maintenant je commençais à sentir les battements do mon co'ur. Kncore qnel(|iies minutes et j'entendrais peut-être proimncer sur le sort de Gustave. (Jn'allais-je apprendre?
Je m'arrêtai tout à coup à (juelques pas de la |fortc;je trend>lais de surprise et n'osais en croire mes oreilles... Les sons du pi;ino résonnaient dans la maison. La voi.\ d'Hélène et celle d'un jeune homme — la voix de Gustave! — clianlaicnl avec un joyeux élan le duo :
Joyeux nial(li>ls, Vers la douce C.yltujie Viij;uong Rur t'iixur nr^'cnlc dcsllou!
(Ju'cst-rc que cela signifiait. Mon camarade m'avait-il devancé par un antre cliemin? Gela ne se pouvait pas; j'avais fait la plus irramle dilijiencc punr arriver... li'aijlcurs, cette; voix me snnd)lail beaucoup plus éclatante ()ue celle de Gustave ! Non, non, je m'étais trompé, ce n'était pas" Gustave. .Mais qui alors?
Un sentimml d'indi;;nalion, de jalousie pour le <-um|ite i\r mon ami s'emjiara de moi, et j'entrai dans la maison, conjme précédemnn'ut, sans sonner ni frapper.
Je surpris mademoiselle Hélène, assise au piano à côté d'un olfii ior, tandis que le père et la mère écoutaient le chant avec une visible satisfaction.
(jnoique l'officier eût le dos tourné de nmn côté, je remaniuai (|u'il était jeune et d'un extérieur agréable... Il n'y avait donc rien de changé ici depuis notre dépari, si ce n'est qu'un autre avait pris la place on mon camarade avait passe tant d'heures délicieuses.
G'êtait un signe de mauvais augure; mais enfin je pouvais m'y tromper; aussi en entrant saluai-je tout le monde, >ans trahir ma préoccupation.
Les parents [taraissaient embarrassés; sur le visage de la mère s'étendait comme un voile de tristesse; les lèvres du jière se plissaient en une expression île méconlentement. Ils se levèrent tous les deux cependant, et répondirent à mon salut.
A peine mademoiselle Hélène eut-elle entendu prononcer nnm nom par sa mère qu'elle interrom|)il son chant et s'avança en me disant en français :
— Ah! Dieu soit loué! Voici notre bon ami, M. Ilernard. Onel |)laisir iW. le revoir? Kt comment se porte mainlenanl M. Gusiave? Toujours aussi sentimental, toujours gai et bien portant ? Comme votre déj)arl m'a attristée! J'avais peur de rester encore une l'ois tonte seule; mais le ciel a eu pitié d'une pauvre fille maladive et nous a envoyé (jiielqu'un (|ui véritablement me ferait oublier mes meilleurs amis, s'il était possible.
Je serrai la main du jeune officier, car je l'avais rencontré auparavant et je crus devoir, par politesse, échanger (|uel(jues paroles avec lui.
— Ah! ah! ces messieurs se connaissent? s'écria joyeusement Hélène. Tant mieux, nous allons bien nous amuser! Oui, car M. Dalgrin n'a l>as seulement une voix charmante et d'une puissance peu ordinaire; mais, en outre, il est excellent musicien et il joue i>aifaitcment du piaiio... Vous restez dîner avec nous, n'est-ce pas, monsieur Hernard ?
L'abandon, la franche gaieté de la jeune fille, tandis que j'élais sur des charbons ardents et ne savais (|uc croire ou que penser, me stupéfiaient et me mettaient dans un grand embarras. Je balbutiai (|ueje n'aurais probablement pas le tcnip.s d'acce|)ter son aimable invitation, et, comme je l'emarijuaisque son père venait de sortir, j'ajoutai (|ne j'étais venu ponravcdr un court entretien avec madame Spronck.
Llle pouvait facilement de\iner de quoi j'avais A causer avec sa mère; je lisais dans ses yeux •pi'elle ne se méprenait pas sur mon but. Cependant elle ne montrait |ias la moindre iiupiiélnde et elle dit en flamand :
— .Mère, .M. Ilernard désirerait causer quelques instants avec vous. Voulez-vous le conduire dans la chambre vers le jardin? Lh, personne ne viendra vous déranger.
UNE FILLE (!!EN ÉLEVKi:.
En effet, la vieille femme m'iiivila à la suivre et, après avoir fermé la porto dcrrèire elle, mo (lit en soupirant :
— Ah ! monsieur Bernard, je sais bien de quoi vous voulez m'entretenir. Ce pauvre fîustave n'est-ce pas? Combien il doit être trisie!
— Triste et affligé jusqu'au fond de l'âme, madame. Et cela peut-il nous étonner? Une sympathie profonde, un amour sincère naît entre deux jeunes gens, oii leur donne la ferme espérance d'un prochain mariage : c'est comme si le ciel s'ouvrait devant eux. Mon pauvre camaraile part d'ici, emportant la promesse formelle de M. Spronck qu'avant huit jours il recevra de lui la confirmation do son bonheur... Et on nous laisse trois semaines, trois éternelles semaines sans la moindre nouvelle!
— C'est moi seule que vous devez accuser de ce relard, monsieur : par pitié pour Gustave, j'ai retenu la main de mon mari chaque fois qu'il voulait vous écrire.
— Ciel ! ce qu'il avait à nous annoncer était donc bien terrible !
— Un refus catégorique, monsieur. J'hésitais à porter ce coup cruel à votre pauvre ami.
Je poussai un gémissement étouffé, et laissai tomber la tète sur ma poitrine, comme écrasé i)ar cette triste nouvelle.
— J'hésitais, poursuivit-elle, parce qu'il mo restait encore une faible espérance.
— Ah! c'est donc le notaire, voire beau-frère, qui condamne mon ami à un pareil sort? m'écriai-
je.
— Le notaire ? Vous vous trompez complètement. Nous n'avons pas encore consulté le notaire, et par conséquent nous ne pouvons pas encore connaître son sentiment :
— Pas consulté? Qui donc alors est la cause de ce fatal refus ? Est-ce monsieur votre mari?
— Ce n'est pas lui non plus. C'est notre Hélène qui ne veut pas entendre parler de mariage."
— Mais cela est impossible, madame! Ellemême a dit à mon ami qu'elle consentait cà devenir sa fiancée.
— Votre ami le croit-il réellement? En ce cas, il s'est trompé sur le sens de ses paroles.
— Pas du tout, madame. Dans la soiiée qui a précédé notre départ, Hélène a murmuré à son oreille qu'une réunion prochaine et durable leur souriait.
— Oui, je le sais, mais elle m'a dit qu'elle n'a prononcé ces paroles que par commisération, pour consoler M. Gustave et lui rendre son dépa r moins pénible.
Mon front brûlait. Je tremblais d'indignation, non pas contre la vieille mère, qui, sans doute, si
elle avait été seule maîtresse, aurait donné à l'afl'aire une tournure favorable, mais contre mademoiselle Hélène, qui n'avait pas honte de jouer d'une faron si impitoyable avec l'amour et le bonheur d'un noble jeune homme.
Je fis cependant tous mes efforts pour cacher mon agitation et je répondis :
— Madame Spronck, je ne prétends certainement pas avoir le droit de contraindre votre fille à épouser mon ami, mais vous me permettrez néanmoins (le vous dire que la conduite de mademoiselle Hélène était bien de nature à faire concevoir à Gustave des espérances dont le renversement va remplir son existence de pénibles regrels. Non, cela n'est paspern)is, cela n'est pas juste, cela n'est pas honnête, on a une âme ou on n'en a pas... Mais vous êtes mère, je me tais par respect pour vous... Ah ! combien je plains le jeune officier que je viens de rencontrer ici, du moins s'il est candide et sensible, comme mon ami. Lui aussi, pauvre papillon, est attiré par l'éclat décevant de cette lumière, et quand il s'y sera brûlé le cœur et les ailes, il tombera dans l'abîme du désespoir, et un éclat de rire sera sa récompense !
La vieille femme ne comprit pas exactement la signification de mes dures paroles, quoiqu'elle en saisît vraisemblablement le sens' général, car elle me répondit sans courroux :
— Ah ! monsieur Bernard, vous êtes comme nous et Gustave issus de petits bourgeois, et c'est pour cela que vous jugez si sévèrement des manières et des façons de parler qui ne sont pas de notre état. Quel mal fait notre Hélène? Elle est polie, aimable et douce envers tout le monde. On ne peut pas prendre à la lettre toutes les choses aimables qu'elle dit, surtout quand elle parle français. Ce sont des compliments du grand monde. De pareilles manières nous paraissent, à nous, étranges et quelque peu frivoles ; mais Hélène, qui a reçu une éducation choisie...
J'allais donner cours à mon mécontentement par une observation piquante, lorsque le maître de la maison entra à son tour.
• — Vous êtes venu, monsieur le lieutenant, pour plaider en faveur de votre camarade, et pour vous plaindre de nous, dit-il. Je vous prie de m'excuser si j'ai négligé de vous écrire, et si je vous ai manqué de parole. C'est la faute de ma femme ; mais, puisque vous voici maintenant, cette tâche désagréable m'est épargnée, et j'en suis charmé; car écrire des lettres sur de pareilles alTaires , surtout lorsqu'elles ne doivent pas réussir, est toujours chose dangereuse.
— 11 serait donc, en effet, résolu définitivement, monsieur, murmurai-je, qu'il ne faut plus penser à un mariage entre votre fille et mon ami Gustave ?
iH
UNE FILLE RIEN ÉLEVÉE
— Comme vous ililos, monsieur le lieutenanl. Défiiiitivt'iniMil el irrévocableinent (h'cidt*.
— Kl cela suivant la volonli' «'\|)ri'ss(' (U* niadi'nioisellc llélèiu'? Kllc, (|ni cepiMidanl nionlrail une sympathie si particulière pour (inslave (|ne vous-niènu', inoiisiiMir, et niailaine Spronok el moi' nous étions convaincus (|n'nn senlinienl tendre el profond...
— Kli bien! nous nous trompions: de la |)art d Hélène, ce n'était (|ue simple politesse, et peutêtre un peu d'amitié. Elle n'a jamais aimé (iustave, du moins comme vous l'entendez Demandez-le lui, elle vous le déclarera rranclienient.
— Vous me voyez abasourdi el non sans raison, m'écriai-je. Il me semble impossible, monsieur, »|ue le Cd'ur de votre tille ail pu rester froid comme i^lace à tontes ces épreuves d'aiïeclions, h ces émotions si vives, à celle trisstesse causée par la plus courte absence, à ces larmes mêmes.
— (l'esl ainsi pourtant. D'ailleurs, cette circonstance est sans impoilaiice. Hélène ne vent pas se marier. Je vous l'ai déjà dit précédemment, monsieur, el, si alors vous n'aviez pas refusé de me croire, nous ne nous tiouverions pas vis-à-vis l'un de l'autre dans cette embarrassante et pénible situation.
Je me remuais sur ma chaise el j'avais une forte envie il'épancher mon imliiinalion en reproches sauiîlants; mais le calme du vieillard me retint.
— Ciel ! n'y a-t-il donc réellement plus aucun espoir pour mon pauvre ami ! sonpirai-je.
— Pas le plus léjjer espoir, léjyondil-il avec le même calme.
— Ah! monsieur Spronck, attendez encore quelques jours pour vous décider! Peut-être mademoiselle Hélène, après avoir plus mûrement réfléchi, reviendra-t-elle a de meilleures idées. Klle est chanj;eanle...
— Ncm, cette fois elle ne chan};era pins. Ll d'ailleurs, qu'est-ce que cela pourrait faire à l'alfaire? attendu (jue moi-même, depuis votre départ, j'ai résolu d'empêcher ce maria},'e.
• — Ouoi? vous aussi? m'écriai-je avec irritation. N'avez-vous pas dit que vous-même, sauf réserve de l'approbation de votre frère, vous consentiez au maria^'e de (iustave et d'Hélène?
Je vous en prie, lieutenant, restez assis et calme! me répondit le vieillard sans s'émouvoir. Si j'ai donné à moitié et conditionnellemiMit mon consentetnent à ce mariat,'e, ce n'a été (|ue sur les pressantes instances de ma femme; mais vous ne prétendrez pas pour cela, cependant, qncj'îiic abdiqué mon ilroit de penser, ccnnnie père, au sort de mon enfant, et de décider ce que je crois utile à son bien-être. VA, si j'en suis venu au point de reconnaître maintenant (|ue ce serait une sottise
d'accorder la main tle notre Hélène, de notre unii|ue héritière, à un jeune homme sans le sou, (jui ne possède rien au monde, el (|ui n'a rien à alleiidre. Pouvez-vons, au fond de votre conscience, désippronver une aussi sa},'e rés(dution?... Mes paroles vous altrisleni, monsieur le lieutenant; je comprends, et cela me fait réellement de la peine ; mais vous êtes un homme raisonnable, et vous reconnaîtrez sans doute en vous-même que j'ai raison. Si vous voulez rendre un vérilable service à voire camarade, faites-lui comiucndre qu'il doit supporter avec |tatience cette petite contrariété; conseillez-lui de renoncer atout espoir, et surtout de ne plus lentei' d'inutiles efforts (|ui anraienl [)0ur unique résultat de l'aire jaser sur le compte de ma lilie, et de donner naissance à des bruits désoblii;eanls. H est d'un caractère j;énéreux et il voudra éjiarifner ce danj^er à Hélène qui n"a rien à se rej)rocher... Je vous en prie, lieutenant, ne parlons pins de cette affaire finie, el allons boire ensemble, comme précédemment, un bon veric de vin deMadèie.
Jusfju'à ce moment, j'étais resté silencieux et imMmi)ile. Vraiment, quoique la douleur et la colère me fissent monter le sauf; à la tète, je ne me sentais pas la force de me révolter contre ce cruel arrêt. Légalement parlant, M. Spronck était en effet parfaitement maître de disposer de la main de sa lille selon son bon plaisir. Que pouvais-je donc faire d'autre que de me soumettre à l'inexorable fatalité? Mais mon pauvre ami. condamné à une douleur immense, à un désesjioir morlel!...
Le vieillard s'était levé et son sourire semblait m'invitera le suivre au salon.
Je me levai aussi et lui demandai d'une voix altérée :
— Tout est donc fini, monsieur? la plus faible lueur d'espoir est interdite à mon pauvre ami! Pour loujouis?
— Pour toujours. Nous n'en parlenms même plus jamais, répondit-il.
Kh bien, i ip(tstai-je, frémissant de colère croissante, je m'en vais, et vous ne me reverrez plus jamais!
— D'aboril un veire de vin, lieutenant.
— Trinquei' avec vous, monsieur, (jui revenez sur une parole «lonnée et qui faites si légèrement litière du bonheur d'un brave jeune homme, victime de sa pitié et de sa généreuse sympalliie pour votre fille? iN(»n, je ne le ferai point. Je pars sans adieu. Puisse le ciel se montrer miséricordieux pour mon malheurenv ami! Son rêve était de sauver votre fille d'iim' morl prémalurée et de transformer sa triste vieen un paradis de bien-être et de béalitutle; - son erreur est de s'être laissé égarer par la pfditesse séduisante el par les sein-
UNE FILLE BIEN ÉLEVÉE
blants d'amitié de mademoiselle Hélène. Je vais lui enfoncer dans le cœur le poignard de la plus amère désillusion. Ce sera la récompense de son pur amour! Adieu !
En achevant ces mots, je sortis de l'appartement.
La mère Spronck me suivit dans le vestibule, me retint un instant, et me dit à l'oreille:
— Non, non, lieutenant, ne plongez pas ce bon Gustave dans un si cruel chagrin. Hélène est changeante dans ses idées; mon mari peut revenir encore sur sa résolution. J'essaierai de vaincre leur refus. Dites cela à votre ami, ne fût-ce que pour le préserver du désespoir. C'est une entreprise difficile, je ne vous le cache pas, mais je ferai tout ce que je pourrai, n'en doutez point.
Après la froide et rude déclaration de son mari, cette promesse de la femme ne me paraissait que raillerie et fausseté.
Je murmurai encore un reproche et sortis de la maison sans ouvrir la porte du salon pour dire adieu à ceux qui s'y trouvaient, et je me trouvai bientôt, presque sans le savoir, dans le village, dans le sentier sablonneux.
J'avais les yeux pleins de larmes. Que dire maintenant au malheureux Gustave? Lui apprendre qu'il ne lui restait plus rien à espérer, qu'Hélène repoussait sa main et affirmait ne l'avoir jamais aimé ? Mais il eût été moins cruel de l'assommer d'un coup de marteau ! Son cœur sensible se briserait, et peutêtre, écrasé par cette affreuse nouvelle, tomberaitil inanimé à mes pieds ! .. .
A la fin, il se fit un peu de lumière dans mon esprit. Mon devoir était d'amortir autant que possible le coup que je devais lui porter dans tous les cas. Je ne pouvais pas le faire autrement qu'en le trompant en partie, et madame Spronck m'avait heureusement indiqué le moyen d'y parvenir. N'avait-elle pas dit qu'elle ferait encore des efforts pour changer la résolution de son mari et de sa fille?
Quoique je ne crusse pas à la sincérité de cette promesse, je m'y raccrochai comme à une planche de salut. U me suffisait de la corroborer par quelques détails imaginaires pour sauver mon pauvre ami du désespoir.
Ces réflexions me rendirent un peu de courage, et je poursuivis ma route en hâtant le pas ; je voyais mon ami devant mes yeux ; j'entendais ses plaintes amères, et, dans ma préoccupation, je parlais tou haut pour lui démontrer qu'il avait tort de désespérer, et que tout n'était pas encore perdu.
Lorsque, deux heures plus tard, je vis la tour de l'église de Raevels s'élever au-dessus des arbres, j'entendis tout à coup appeler mon nom dans le lointain. C'était Gustave qui venait à ma rencontre
en tout hâte, et en donnant des signes de Joie. Son impatience, son espérance l'avaient poussé dans le sentier que je devais suivre pour revenir. H battait joyeusement (les mains, persuadé (|ue je lui apportais de bonnes nouvelles... et j'étais un messager de malheur!
— Eh bien ! eh bien ! Bernard, s'écria-t-il, en me serrant les mains, le notaire a-t-il donné son consentement? Mais me trompé-je? Vous paraissez si triste! Parlez, parlez, qu'avez-vous appris?
— Soyez calme, Gustave, lui dis-je; la tournure des choses n'est pas favorable là-bas.
— 0 mon Dieu, il a refusé!... Pauvre Hélène! Notre beau rêve est brisé!
— Mais non, tout espoir n'est pas perdu au contraire. Maîtrisez votre agitation et écoutez-moi. Je vous prouverai qu'il n'y a qu'un simple retard et que dans peu de jours peut-être nous recevrons un avis favorable.
— Ah! j'écoute le cœur serré, dit-il en soupirant. Parlez, mais ayez pitié de moi, Bernard, ne me trompez pas!
Je commençai à lui raconter, avec les réticences que j'avais calculées d'avance, mon entrevue avec Hélène et ses parents, faisant luire une lueur d'espérance à côté de chaque circonstance pénible, pour diminuer l'effet désagréable de mon récit. De cet officier que j'avais trouvé assis au piano à côté d'Hélène et de l'amabilité de celle-ci pour cette nouvelle victime de sa coquetterie, je ne dis pas un mot. Je ne soufflai mot non plus du refus de la jeune fille, ni de son affirmation qu'elle n'avait jamais éprouvé pour Gustave autre chose qu'une bonne amitié... Je m'étais proposé, pour le cas où je ne pourrais pas me soustraire à cette nécessité, de lui faire boire chaque jour une nouvelle goutte de fiel, pour l'habituer peu à peu à l'amerlume de son calice. J'imputai toute la faute au vieux père et à son amour immodéré de l'argent; mais je m'empressai d'ajouter que madame Spronck avait promis de faire tout son possible pour faire revenir son mari de sa résolution, et qu'elle était presque certaine d'y parvenir; qu'elle avait même promis de nous écrire tlans quelques jours pour nous annoncer le bon résultat de ses efforts.
Soupçonnait-il la vérité, ou bien son esprit inquiet le poussait- il à envisager la chose comme beaucoup plus grave que je la lui dépeignais? (}uoi qu'il en soit, tous mes efforts pour relever son courage restèrent infructueux. D'abord il se répandit en plaintes amères; il parlait de désespoir éternel, de folie et mort prochaine; il maudissait avec des grincements de dents l'argent fatal, ce métal infernal qui était son bourreau; il se tordait les bras, s'arrachait les cheveux, et
ao
UNE Fil. LE RIEN KIJ-VfiE.
in'ôpotivaiitait vraiment parl'excAsde sa douleur.
Mais petit à petit rette teinpùte s'apaisa; il iteviiit plus calme et iiiarclri à cùté de moi, p;ii-aissaiil écouler mes explications et ne me répoiidanl (|iie par lies pidlomls si)ii|iiis ou par des exclamalions eutrccnupées.
Je le ramenai ainsi jusqu'à sa chambre. Je restai avec lui très avant dans la soirée, sans cesser d'employer tous mes ell'orts, non pas tant pour le consoler (|ut; pour le préparer insensildement à recevoir un coup pins leriible.
Lorsijue je me vis enfin forcé de le (|uitter pour regagner mon loi;ement, je n'étais iiullement rassuré sur sa silualion d'es|>ril. De|>nis une i;rosse demi-heur»' il était assis immobile, le Iront appuyé dans ses mains, cl les yeux obstinément fixés à terre. Kt pendant tout ce temps il n'avait j)as prononcé une parole.
Quand je me relirai cependant, il me lemlil la main et me souhaita une bonne nuit.
Le lendemain je me rendis de très bonne heure au logement de mon ami. Je le trouvai déjà habillé.
Son visage était pâle et tiré; il n'avait pas dormi de tonte la nuit. La violente a^'ilalion de la veille avait fait place à une tristesse profonde, mais calme.
Je n'osai pas lui révéler la vériti- tout entière et je tAchai, au contraire de le consoler et de lui donner courage en ex|»rimant l'espoir (jue madame Spronck nous enverrait bientôt de meilleures nouvelles.
(lustave était très absorbé et très silencieux. On aurait dit qu'il était constamment ploniré dans nn rêve, cependant il continuait à remplir son service, mais avec si peu d'altention et avec tant de négligence (|ue, malgré tontes les peines que je pris de l'excuser et même de le remplacer quand la chose était possible, je ne pus empêcher que notre capitaine ne se montrAt très mécontent de lui, et mftme ne le punit de quatre jours d'arrêt dans sa cbandjre.
Mon ami paraissait insensible à tout. Hélène, son mariage et la lettre de madame Spronck rpii ne ve?iail pas, tels étaient les seuls objets dont il s'occupait. Si je lui parlais d'autre chose, de ses devoirs, de son honn»'ur, de son avenir militaire, si je le conjurais, an nom «le n«itre amitié, d'agir en homme, de lutter contre son chagrin et de sortir de rabattement on je le voyais, il restait sourd h mes |triéres et ti mes conseil».
Son étal m'aflligeail si profondément f|ne sou-
vent, après l'avoir quitté le soir, j'essuyais une larme et je passais la moitié de la nuit à penser à son chagrin. Et cependant il n'avait |ias perdu toute esp'-rance; il se croyait sur de l'ardent désir d'Hélène de devenir sa fiancée. Souvent ses lèvres articulaient encore les paroles encourageantes <|n'elle avait murmurées à son oreille. Il ne doutait pas ({u'il ne se livrât là-bas, entre elle et son père, un combat d'où dépendait son bonheur ou sondésespoir éternel. Il bénissait madame Spronck, celle excellente femme (|ui, dans une étreinte maternelle, avait exprimé le vœu de pouvoir le nommer sou fils.
Si l'iiicerlilude seule était suffisante pour le plonger dans une si grande tristesse, que lut-il advenu si je lui avais fait part de ma conviction qu'il n'y avait plus rien à espérer? Aussi je n'en lis rien. Plus d'une fois j'avais essayé de diminuer, par des détours adroits, son amour pour Hélène en faisant allusion à sa légèreté, à sa frivolité, à son peu de respect pour ses parents, à son humeur fantasque. Mais sur ce point il était tellement susceptible (ju'il me ferma la bouche très durement et avec une colère évidente chaque fois que j'essayais d'aborder ce sujet.'
Je supportais patiemment ses accès de colère, parce que j'avais pitié de lui; d'ailleurs, chaque fois, il me demandait presque immédiatement pardon. 11 n'avait pas plus de (iel (|u'un agneau.
Quinze jours se passèrent ainsi dans une inquiétude croissante.
Alors (lustave écrivit, au mépris de mes conseils, à madame Spronck une lettre pressante dans laquelle il lui dépeignait son amour, ses soull'rances et son esi)oir.
Après avoir attendu vainement la réponse penpant une semaine entière il écrivit une seconde lettre et plus tard une troisième.
Dans l'intervalle, nous partîmes pour un autre village situé à deux lieues pins loin, au delà de Turnlioul.
La longue attente d'une réponse à sa lettre pressante désespéra mon ami; son impatience devint une espèce de lièvre chaude. H voulait, codte que route, aller voir Hélène pour connaître le sort qui lui était réservé; il ne pouvait pas rester dans cette intolérable incertitude. Il en deviendrait fou.
Je tâchai de l'empêcher de faire cette démarche périlleuse; mais il ne voulut pas tenir compte de mes conseils et se rendit chez le capitaiin» pour lui demander iine permission de deux jours.
Le capilaine, (|ui était déjà inêcnnlenl de lui, repoussa impitoyablement sa requête.
Néanmoins (iustave voulut mettre son projet à exécution, même au risque de perdre ses épnu- Mles. J'étais tellement eiïravé de sa résolulion
UNE FILLE BIEN ÉLEVÉE
que je le suppliai, les larmes aux yeux, d'attendre encore quelques jours.
Dans l'entre temps je promettais d'écrire à madame Spronck pour lui demander son consentement à une pareille visite. Si elle ne me répondait pas ou si elle exprimait un avis défavorable, eh bien, en ce cas, je me faisais fort d'obtenir du capitaine l'autorisation nécessaire.
Je réussis ainsi pour le moment à obtenir (ju'il renonçât à son fatal projet. Mais il me fallut exécuter immédiatement ma promesse en écrivant sous ses yeux une lettre à madame Spronck.
Quatre jours après, il vint une réponse. Elle ne nous apportait aucune nouvelle. La bonne femme nous annonçait que rien n'était changé dans l'état des choses. Elle continuait à espérer qu'elle pourrait avoir raison des refus de son mari et de sa fille, mais elle ajoutait, en appuyant particulièrement sur ce point, que, si Gustave venait les voir en ce moment, tout espoir d'une solution favorable serait perdu, et elle le suppliait d'attendre avec patience en s'abstenant même de leur écrire, car ses lettres n'avaient d'autre résultat que d'aigrir son mari et de contrecarrer ses efforts à elle.
lia lecture de cette lettre fit pousser à mon ami un cri de désespoir; madame Spronck parlait de triompher des refus de sa fdle : Hélène refusait donc. Oh ciel!
Mais je lui fis comprendre qu'Hélène se soumettrait à la décision de ses parents, comme doit le aire toute jeune fille bien élevée. J'ajoutai, par pitié pure, que mademoiselle Spronck m'avait chargé de donner celte explication de son altitude, chose que j'avais négligée jusqu'à présent pour ne pas l'attrister par de nouvelles incerlitudes ou par des suppositions non fondées.
Nous restâmes donc dans la même situation; se«ulement je pouvais remarquer que l'espoir diminuait beaucoup dans le cœur blessé de mon ami, quoi qu'il ne fût pas entièrement désespéré.
Gustave devenait de plus en plus tlistrail, absorbé et enclin à la solitude. J'étais triste de voir qu'il commençait même à fuir ma présence, et ce n'était pas sans une certaine frayeur que je l'entendais parfois des paroles décousues. Souvent même, pendant qu'il remplissait ses devoirs d'officier, il paraissait parler à des êtres invisibles, et il arriva plusieurs fois que ses soldats le regardèrent avec un sourire d'étonnement.
Un matin, après la réunion de la compagnie à laquelle mon ami n'avait pas paru sous préîexte d'indisposition, le capitaine m'invita à le suivre : il avait à me parler d'une affaire très grave.
Arrivé dans son logement il m'offrit un siège et me dit d'un ton courroucé :
— Lieutenant, nous sommes soldats et chacun
de nous doit remplir son devoir, si désagréable qu'il puisse être quelquefois; moi surtout, car c'est sur moi que pèse la plus grande responsabilité. Jusqu'à présent je n'ai eu que trop de patience avec votre collègue Gustave. Cela ne peut pas durer. 11 faut que cela ait une fin. J'ai l'intention d'envoyer aujourd'hui même un rapport au colonel sur sa trop grande négligence. Ce n'est là qu'un moyen pour être bientôt débarrassé de lui, car avant que trois mois se soient écoulés, on se verra forcé de le renvoyer du service.
Comme je lui faisais des objections pour excuser mon ami, il reprit :
— Allons, lieutenant, l'amitié vous aveugle. Vous ne remarquez donc pas qu'il lui manque quelque chose dans la cervelle? 11 est pénible d'avoir à le dire; mais chacun le voit, excepté vous peut-être. Le pauvre garçon perd l'esprit... Ce mot vous fait pâlir et vous tremblez, me semble-t-il. Que pouvons-nous y faire? Gustave serait votre frère, que vous ne prendriez san^ doute pas plus d'intérêt à lui.
— Ah! mon capitaine, dis-je en soupirant, il a le cœur si bon et si noble! Lui, perdre la tête? Que Dieu dans sa miséricorde le préserve d'un pareil malheur!
— Je forme le même souhait, lieutenant; car c'est vraiment une chose déplorable de voir un jeune homme si bien tourné et si instruit courir ainsi à sa perte; mais, je le répète, au régiment, chacun doit s'acquitter de ses devoirs, et je ne puis pas compromettre mon avenir pour les fautes des autres... Yoyez-là, sur la table, mon rapport au colonel déjà commencé. Je ne voulais pas l'envoyer sans vous avertir; mais maintenant que c'est fait, je vous affirme que ce rapport partira aujourd'hui même, à midi, par le courrier.
Je priai, je suppliai, je demandai grâce à mains jointes pour mon malheureux camarade, et, lorsque je vis qu'il n'y avait plus d'autre moyen pour faire renoncer le capitaine à son projet, j'essayai de lui inspirer de la pilié en lui racontant en toute sincérité toute l'histoire de Gustave et d'Hélène, de son amour insensé et de son espérance obstinée dans un mariage qui ne devait pas se faire.
Le capitaine était un soldat sévère et à cheval sur la discipline, mais il n'avait pas le cœur insensible. Aussi je parvins, après une longue insistance à obtenir de lui qu'il ajournât l'envoi de son rapport au colonel. Je lui promis de faire comprendre à mon camarade quel danger était suspendu sur sa tête et j'exprimai le ferme espoir qu'il ne serait pas impossible de le ramener à l'observation rigoureuse de ses devoirs. S'il était prouvé que cet espoir était vain, alors le capitaine donnerait suite à sa résolution, et le pauvre Gustave serait non
UNE KII.LK HIEN ÉI.KVKK
seulement (liangé de compagnie, mais, selon toute apparence, renvoyé du service comme indit;ne et incapalilf de porter ré|)ée d'oflicier.
(lonslerné el malade (riii(|iiiêliide, jt ■ traînai
en chancelant à travers la place |»(Mir aller parler à mon ami; mais, comim' je devais passer devant mon propre loi^ement et (jne je pensais (|iie (luslave y serait peut-être, jV-ntrai chez moi.
Sur ma table, il y avait une lettre ap|)orlée par le t'aeteur dans sa distribution du matin; le tind)re portail le nom du villai;e de M. S[tronck. J'ouvris la lettre dune main tremblante; elle pouvait contenir une bonne nouvelle, peut-être un moyeu de sauver (lustave du sombre cbai;rin (|ui inonarail de lui taire perdre l'esprit 1
MaiSjhélasî j'eusunéblouissemenlel je li'eniidai sur mes jambes eu lisant les mots suivants :
" .1/. ri iiitulame Spronckont l'honncnr de ions iiiinoiicer If nntriagc ilc Iriif fillr lli'li'iic arec M. Ailoljtlii' Wijhi'iiirsi. »
La lettre me tomba des mains et je m'all'aissai sur une chaise en |)0ussant nu cri d'aiiiroisse... Le mariajîc d'Hélène avec Wylvevorsl ! avec cet homme dissipé .\ue, d'a[irés sa |tropre déclaration, elle repoussait et haïssait!... Une telle femme, sanscd'ur et sans Ame, aurait pu devenir l'épouse de Gustave ! Le ciel, dans sa boulé, dans sa juslice, l'avait empêché... Mais mon pauvre ami, placé entre deux terribles malheurs, était donc dans tous les cas condamné à tomber sous les coups du sort?... C'était affreux ! cet anéantissement brutal de sa dernière espérance allait le plon};er pour toujours dans le sondne al)îme de la folie.
J'élais à boni d'expédients et ne savait |)lus (|ue taire. (Cependant il l'allail bien tenir la promesse i|uc j'avais faite au capitaine; car, si, à la parade de },'arde, il remarquait que mou conseil était resté sans aucune induence sur l'esprit de Gustave, il enverrait assurément son rapp(»r l. Kl (|uelle action pouvais-je exercer sur mon ami, eir présence de celte nouvelle du mariage d'Hélène avec M. Wykevoisl ?
Insensiblement cependant une lueur d'espoir rentra dans mon cn-ur. .le réfléchis (|ue Gustave n'avait probablement pas rerii la ncmvelle. Madame Spronck, par précauliorr, m'avait envoyé la lettre de faire part, persuadée que je pourrais ju};er le mieux de quelle manière je devais en faire part à mon ami pour lui épargner rm coup trop cruel, (lui, c'rtait certainement ainsi, car l'envoi direct d'un billet de faire part à (justave eût été une méchanceté el une ironie, el personne n'avait de raisons pour lui faire un [lareil eliaf.'rin
ou une pareille injure. J'étais donc libre de lui cacher la fâcheuse nouvelle jusqu'à ce cjue j'eusse réussi à écarter de lui le danijer d'être renvoyé du service.
Cette résolulioir prise, je sortis el me lendis au lo},'emenl de imm ami.
Les priirerparrx locataires me, drreirt (pr'il était sorti depuis irrre heure. Ils pai'aissaieul tristes el im|uiels.
— Kh bieir, poirKjuoi avez-\oirs l'air si allli},'és, qu'est-il arrivé ? demairdai-je.
— Ah! monsieur-, répondit la vieille hôtesse, le pauvre officier doit avoir beaucoup de chagrin. La postt; du rrratirr Irri a apporté une lettre. Votre caiirarade l'a (uiverle et les larmes lui ont saule des yeux; puis aussitôt il a poussé un éclat de rire eirrayanl, et il a couru dans la (-ampai.'ne conrmc un fou. C'était peut-être la lettre de rnorl de son père ou de sa mère.
— Par or'i est-il allé ? balbirtiai-je.
— Il a disparu à iros regards la-bas, derrière celte ferme. Ah! monsieur, essayez de le consoler, sens cela, bieir sûr', il va deverrir gravement malade.
Je n'écoutais plus et morrtai à la chanrbre de Gustave ave( deux battements de cœur.
— Ah ! Dieu merci, ses deux pistolets chargés sont errcore là, à leui' place, au-dessus du lit !
Je m'élanrai hors de la chambre et courus dans la direction indiquée avec le ferme espoir de rejoindi'(; mon ami. Mais je me sentis amèrement (lé(;u. J'eus beau courir à travers les champs et les bois et regarder de tous côtés, il me fut impossible de le décoirvrir.
Ciustave avait donc reçu, aussi bien (\ne moi, la lettre de faire part du mariage d'Hélène, (^ui pouvait la lui avoir envoyée? Elle-même? Son père? Sa mère? (jnel mal leur avait-il fait? C'était à n'y rien compiendr'e ! Ainsi, de propos délibéré, avec préirréditalion, ils lui enfonvaient dans le cœur ce poignard aigu ! Je hurlai d'indignation et de rage. PeirdanI qire j'err'ais iiifrrrctueusement à travers les sentiers solitaires et les sapirrières sombres pour relrouver mon ami. ah! (|uelle haine, quel rrrépris,je ressentais an Imid de mon cœ-ur pour cette Hélène sairs àme et nréme pour ses parents qui avaient égaré un noble jeune homme, un officier, par des semblants d'amour el de fausse espérance el tpii maintenant le faisaieirt souffrir crnellemenl sans même sou|)çoMirer qu'il prrl être sen-sible à leur lâche trahison ! Mais raisonner ne me servait de rien, il fallait retrouver mon malheureux camarade ; car chaque moment qui s'écoulait pouvait le plonger plus profondément dans régarement d'esprit contre lequel moi seul je pouvais encore peut-être le protéger.
UNE KIIJ.K lUKN KIJ-:VKK.
A la (in, après avoir parcouru dans tous les sens pendant une heure les environs de la commune, je poussai un cri de joie. Oui, c'était bien Ciiislave que je voyais là-bas, contre la lisière du bois, venir de mon côté. Il tenait encore un papier à la main, |)robabIement la lettre de l'aire part du mariai;e d'Hélène.
,1:^ courus à s;i, rencontre, lui jetai les bras antour du cou et lui dis, les larmes aux yeux :
— Pauvre Gustave, ccAXc affreuse nouvelle, n'estce pas? Soyez homme, montrez-vous fort contre une si perlide ironie. Vous voyez bien qu'elle ne nu''rile ni votre amour ni votre estime. Ah ! si vous avez janfiais eu un peu d'amitié pour moi, résistez au désespoir, il tuerait votre belle àme... Et pour qui? Pour une personne qui n'est pas môme digne d'être aimé par un niendiant qui a du ( (eur!
Il s'était dégagé de mes bras et souriait en me regardant d'un air si calme et si froid, que je ne savais que penser de son attitude surprenante.
— Non, Bernard, elle ne le mérite pas, dit-il. J'étais aveugle, j'étais fou, et la profondeur, l'immensité de mon amour et de ma douleur m'avaient obscurci le cerveau ; mais maintenant le bandeau est tombé de mes yeux. J'ai remercié, chaleureusement remercié Dieu, de sa visible protection. Quel eût été mon sort, auprès de cette femme qui est d'or à l'extérieur et de boue en dedans. Je suis guéri, Bernard, tout à fait guéri.
» Ah! sans doute, la pure et la belle image que j'avais rêvée vivra éternellement dans mon cœur; mais, de la véritable et réelle Hélène, fausse et coquette, je ne veux plus entendre parler. Mon amour pour elle a fait place à la haine et an mépris. Quelle soit heureuse si on peut l'être avec un cœur aussi perverti. Pour moi elle n'existe plus !
J'avais saisi ses deux mains et j'applaudissais avec un étonnement mêlé de joie à ses sages paroles ; cependant je feignais d'avoir encore (jnelques doutes et je les lui exprimai.
— Non, mon bon Bernard, reprit-il : depuis deux heures, je réfléchis à ma situation, et je m'efforce de comprendre ce qui est mon devoir. C'est comme si vingt années avaient passé sur ma tête. Je ne me reconnais plus et peut-être ne me reconnaitriez-vous plus vous-même ; mais vous pouvez être sûr d'une chose, Bernard, quoi (pi'il m'arrive, quoi qu'il m'advienne et si longtemps que je vive, jamais je n'oublierai votre noble amitié, votre fraternelle sollicitude pour moi. Le jeune homme candide et léger est mort en moi ; mais l'homme sérieux et énergique que je suis devenu, n'aura pour vous ni moins de sympathie, ni moins de reconnaissance. Venez maintenant.
Bernard, l'heure de la parade de garde approche. Je veux demander pardon à notre capitaine de ma coupable conduite et lui dire que désormais j'espère mériter par mon exactitude et mon zèle, son estime et peut-être son amitié.
Je ne savais que dire; je tombais des nues. Pendant qu'il parlait je poussais de temps en temps une exclamation joyeuse et je lui serrais la n)ain avec autant de reconnaissance que s'il me gratifiait d'un bienfait inapréciable.
— Bernard, me dit-il, je dois vous faire une demande sérieuse. Je sais bien que vous êtes prêt à me l'accorder, mais je tiens à ce que vous n'oubliez jamais ce que je vais vous demander. Que, dès aujourd'hui, son nom ne soit plus prononcé entre nous. Vous me le promettez, n'est-ce pas?
— Oh! avec le plus grand plaisii', m'écriai-je. Il ne sera plus jamais question d'elle entre nous, et je m'abstiendrai de tout ce qui pourrait vous rappeler les tristes jours que vous venez de passer. Dieu merci, vous voilà sauvé!
Nous entrâmes dans son logement pour lui permettre de s'arranger un peu, puis nous nous rendîmes à la parade de la garde.
Gustave s'approcha du capitaine et fit (|uelques pas avec lui pour n'être pas entendu de ses soldats et de ses compagnons. Les paroles qu'ils échangèrent ne parvinrent donc pas jusqu'à moi ; mais cet entretien devait être sérieux et décisif, car je vis le capitaine écouter d'abord avec étonnement, puis faire des signes d'approbation et enfin serrer chaleureusement la main de mon ami.
En passant devant moi notre chef me dit :
— Je vous remercie de tout cœur, lieutenant. Votre conseil a produit un bon effet. Je crois ({ue j'aurai écrit inutilement mon rapport. . . .
A partir de ce jour-là, mon ami Gustave fut un tout autre homme. On eut dit qu'il avait subitement vieilli de dix ans. La vie avait perdu toute poésie pour lui. II riait rarement, ne plaisantait plus jamais, envisageait toute chose au point de vue le plus sérieux et me fit penser plus d'une fois avec inquiétude qu'il exagérait fatalement cette nouvelle disposition de son esprit.
Cependant ma crainte n'était pas fondée ; sa conduite était, il est vrai, pleine de réserve et son caractère d'un calme surprenant; mais il demeura affable pour tout le monde, et gagna l'estime et l'amitié de ceux qui étaient en relation avec lui.
Il montrait un grand amour pour le service militaire, lisait constamment des livres qui traitaient du métier des armes et s'exerçait avec un zèle infatigable à lout ce qui pouvait contribuer à laire de lui un officier instruit et distingué. Aussi,
UNK I ILI-K lUEN lÎLEVKE.
Ii)rs(|uc, |(ltl^ lanl, |i()iir la rt'organisalioii lie l'ariiitM', riiis|i('clt'iir j;('iiéral Olivier, à Tt'iiiKindi', lit suijir à nos ufliciers un sévère cxaini'ii rt (|U»* lu'anron[i d'entre eux furent misa la demi-solde on ton},'(''di('s dériniliverncnl, niun ami sl* distinjîua tellement, |»ar ses capacités el ses connaissance^ i|iie le jiénéial l'adjoignit à rétat-major içénér.;!.
Il en résulta (|u'il avança plus rapidenn-nl (pie moi ;il devint successivement lieutenant, caiiitaine. adjudaMl-major el .utos niajoi-. Il e-l ai tnelleMienl lienlenanl-colonel.
Il a tenu |iai'ule. il n'v a pas de plus fidèles amis que nous, il \ienl nu; voir souvent ou c'est moi <|ui vais le voir, et al(»rs nous passons clia(|ue l'ois <|iiel(|ues jours ensemide eomiiie deuv Iréres dévoués.
Qu'est devenue Hélène SpinncK, me deinande/vous? Son éducation maii(|uée, son caractère impérieux et sa nature éiroisie onl-ils eu |iour elle desc(m.>é(|uences f;\clieuses? A-t-elle été Inuireuse? Je vais vous le dire.
Il y a plus de quinze ans, je fus pmir la première lois en i:arnisnn à IJruvelles.
Un jour qui! je descendais lapidement la nie de la Madeleine, je vis venir en sens inverse, à (|uel- (|ues pas de moi, une femme leiiant par l,i main deux enlaiils de six ou sept ans. .le ne savais pas pourquoi la vue de cette l'emme allirail parli( uliércment mon attention.
Elle paraissait inalade,ses joues étaient pâles et creuses, ses vétemenis el ceux de ses cnfanis atleslaienl peut-être une aisance pas>;ée, mais ils avaient un air de gône et de pauvreté.
Il me spinhlait que je dev.iis l'avoir déjà vue i|uel(pie |)arl; mais elle passa rapidement en me re;;ardant ave surprise ou avec eHroi.
Pendant quelques minules je me demandai à moi-même où je pouvais hien avuir riMicontré cette femme; mais comme j'avais en tète des alfaires sérieuses je n'y pensai hii-nlol plus.
Deux jours plus lard, comme je me lr<iuvais dans mou lo},'emenl, mon ordonnance vint me dire qu'une femme me faisait prier de lui accorder un moment d'entretien.
l'Ue femme? (jue pouvait-elle avoir à me dire? J'étais mécontent d'une pareille visite, el j'avais grande envie de ne pas la recevoir. .Mais quand mon ordonnance me décrivit l'extérieur «le celle femme en médisant : « (Test une opece de [>auvre madame, » je pressentis que ce devait être la même personne (pie j'av.ii-; rencontrée rue d(î la Madeleine, (lurit ux de sa\oir qui elle prtuxait
être, je consentis a la lecevoir et ordonnai (pi'oii la fit monter.
Après deux cou[)S frappés timidement à la porte, la femme (jue j'avais vue ravanl->eille enira dans mon a|ipartement et s'appiocha de moi d'un air cr.iinlir... Nous nous taisions tons les deux.
Je la regardai d'un air iiiterro,L;atcnr et (inis par lui dire :
— Eli bien, madame, parlez, (lu'avez-vous à me d i re ?
- Ali! monsieur nernard, sni.s-je donc si cliangée / dit-elle en soupirant. Ne me reconnaissez-vous plus?
— .Non, qui êles-vous ?
— Hélène Spronck.
A peine ce nom élail-il sorti de sa liomlie, (pie j(^ lis deux pas en arrière sans pouvoir dissimuler mou aversion et même ma colère.
(les mar(|ues de mes dispositions peu favorables à son éi,'ard semblèrent la frapper douloureii>eniciit; elle poussa un cri de désespoir, caclia sa ligure dans ses mains el se mil à pleurer si abondamment que SCS larmes ruisselaient à travers ses doii^ts.
Je ne pus pas rester longtemps insensible à ce désespoir, et l'idée me vint que j'avais devant moi une, pcisonne qui, (iuoi(jue grandement coupable, était pidliablenieiil plus niallieureiise (lu'elle ne mérilail.
l'rolondémenl ému je lui oITris une cliaise; je la lis asseoir el lui dis d'un ton plus doux :
- Comment, madame, c'est vous i\m êtes Hélène Spron( k? Kst-ce bien possible? Si clian^éc- Mon Dieu (|ue vous avez du soulfrir!... Voyons, ne |)leiirez pas si fort. Assurément vous avez fait bien du cliagrin à mon ami el à moi par contrecoup. Mais l'homme n'a pas le droit de manquer de miséricorde. Parlez, et, s'il m'est possible de vous assister ou de vous ccmsolcr dans votre malheur, je le ferai.
Kll(» se mit à me raconter sa vie enlière depuis le jour de son mariage, et, chose élonnante, elle s'accusa elle-même et, reconnut ses torts, comme si elle m'avait fait sa confession. Voici en résumé ce (|n'elle me. raconta.
Quoi(|u'elle n'aimât pas M. Wykevorst, clic s'était laissée eiilraiiier à l'épouser par la perspective de la vie brillante qu'il lui promettait à Diuxelles. Il n'avait aussi (|ue peu d'allection p(uir(dle; mais il avait clé déterminé par l'appAt de sa dot considérable et des grands biens dont elle devait hériter un jnur.
l'iie lois à r.ruxilles,ils y avaient meublé Inxueusemenl nu Indel, pris à leur service nu nombreux dome.-liqiie. el mené un train (l<> millionnaires. Monsieur était amaleur de chevaux et de belles
UNE FILLE BIEN ÉLEVÉE
voilures; madame aimait ;'i hiiller et à faire parler (le son éléi^ancc et de son luxe. Chaque semaine ils donnaient des dîners et des soirées. En un mot, ils jetaient l'argent par portes et fenêtres; mais ils pouvaient bien faire quelques dettes, puisque, avant peu de temps, la grande fortune du père Wykevorst, qui était vieux et usé, devait venir comlder le déficit.
Ils continuèrent ainsi à mener une vie de folle dis^iipation |)endant quatre ou cin(| ans, jusqu'au moment ou le père Wykevorst s'endoimit du dernier sommeil. Mais alors des nuages menaçants se crevèrent sur leur tête : le vieux M. Wykevorst devait avoir eu dans ses derniers temps beaucoup de malheurs dans son commerce et subi de fortes pertes car, lorsque les affaires de sa succession furent liquidées, il ne resta plus qu'une somme de vingt mille francs, à peine suffisante pour payer le tiers des dettes du jeune ménage.
C'est alors surtout qu'il devint visible que ce n'était pas l'amour, mais un sentiment d'égoïsme qui avait scellé les nœuds de ce mariage. A la moindre contrariété, les époux s'accusaient l'un l'autre, et exprimaient leur déception respective par d'amers reproches et même par des injures. Plus d'une Ibis, la colère de M. Wykevorst alla si loin qu'il osa lever la main sur sa femme et la frapper, elle, la mère de ses enfants; — car ils avaient deux enfants.
Monsieur exigea bien (|ue madame renonçât à ses riches toilettes et à ses soirées; madame prétendit bien que monsieur rompît avec sa manie des chevaux, ses paris sur le turf et le gros jeu qu'il jouait au club, mais, quant à changer de conduite ou de manière de vivre, aucun des deux n'en avait envie, aucun des deux n'en était capable.
Il arriva ainsi que M. Wykevorst, comme beaucoup d'autres en pareil cas, fut poussé à faire violence à la fortune, et à chercher dans des jeux de bourse et des spéculations aventureuses les moyens de satisfaire ses habitudes de dissipation.
La chance lui avait souri au commencement et, grâce à l'intervention de sa l'emme, il avait entraîné les vieux parents Spronck à s'associer à ses brillantes chances de gain et par conséquent aussi à ses risques et à ses responsabilités.
Après des vicissitudes nombreuses, un jour était venu enfin, jour fatal où M. Wykevorst ne vit plus d'autre moyen pour se soustraire aux poursuites de ses créanciers, au déshonneur et même à la prison, que de s'embarquer et de traverser l'Océan,
C'est ce qu'il avait fait, ne laissant à sa femme que ses deux enfants et une lettre pleine de malédiction, où il lui reprochait d'être la cause de leur ruine et de leur honte.
On avait tout vendu aux enchères publiques dans la maison de M. Wykevorst, et on avait mis impitoyablement sa femme et ses enfants sur le pavé sans aucun moyen d'existence.
Les malheureux parents d'Hélène, assignés en garantie pour les dettes rmn payées, furent du même coup dépouillés de leur fortune, et moururent de chagrin |)eu de temps a[)rès. Son oncle le notaire était décédé peu après son niariage.
Les parents des deux côtés, — cultivateurs, boutiquiers, petits commerçants. — que M. Wykevorst, pendant sa vie à outrance, avait refusé de recevoir et de connaître, la méprisèrent à leur tour alors, et semblèrent même se réjouir de son malheur, et elle ne put rien obtenir d'eux, sinon, de loin en loin, une faible et humiliante aumône.
Comme, depuis le départ de son mari, elle avait lutté pour vivre avec ses deux enfants, cette partie de son récit fut tellement poignante qu'elle eût attendri les cœurs les plus insensibles.
Ce qu'elle attendait de moi maintenant, c'était une assistance pécuniaire qui lui permît de s'embarquer pour l'Amérique avec ses enfants. 11 y avait deux mois qu'elle avait reçu une lettre de son mari, l'adversité devait l'avoir rendu meilleur, car, après avoir enduré la misère pendant des années, il s'était engagé comme valet dans une grande ferme où il travaillait maintenant. II aspirait à revoir sa femme et ses enfants dont il imploi'ait le pardon et l'oublr pour les souffrances qu'il leur avait fait endurer. Si elle pouvait obtenir de ses parents de quoi payer ses frais de voyage et si elle voulait venir -auprès de lui en Amérique, il lui procurerait de l'ouvrage, à elle et à ses enfants, avec l'espoir fondé de pouvoir exploiter plus tard une petite ferme pour leur propre compte. Si, par malheur, ce secours lui était refusé, il lui conseillait alors d'attendre encore une couple d'années jusqu'à ce qu'il eût pu épargner sur son salaire assez élevé l'argent nécessaire pour les frais de voyage.
Mais cette patience manquait à la pauvre femme. Cet homme était, à tout prendre, le père de ses enfants, et, près de lui, en Amérique, elle échapperait du moins à l'humiliation et à la honte qui, ici, s'attachaient partout à ses pas. Elle avait déjcà réuni, à force de privations et de prières, une partie delà somme nécessaire. En me renconirant rue de la Madeleine elle avait reculé d'abord devant l'idée d'avoir recours à moi, mais Dieu luimême lui avait donné la hardiesse de risquer la démarche qu'elle faisait en ce moment.
— Ah, monsieur Bernard! s'écria-t-elle en levant vers moi ses mains suppliantes, et d'une voix altérée par l'émotion. Ayez pitié d'une mère infortunée! Je vous en conjure, par mes enfants innc-
UNE HLLK BIEN ÉLEVKE.
rtMils, |»;ii- la sympathie imméritée i|iie vous avez léiiioi|:riée atiliTl'ois à llflriie Spioiick, agissez en rliiélicii : lailcs lt> l)ieii pour le m;il, venez à mon ;ii(le el, jiis(|ir;i mon dernier Jonr, je lu-nirai le nom (le mon itienraileiir!
-- Votre mallit'iireuv sort m'émeut iiiolonilénii'iit, inailame, ri'ptmdis-je. Ayez conliance. Je pourrai-^, dans la mesure de mes nn)yens, vous donner (|neli|ne rlmse tuni de snile, mais je veux lenler davantai,'e. Vous croyez pouvoir in)plorer le seronrs de personnes ipii ont souilVrt |iour vous; eh hien, il y a eneore (|uel(|u'un...
— (]iel! monsieur('iUslave?s'écria-t-elle,ellrayé(! à ce nom. Hélas, non, je l'ai traité lr(>|) cruellement, irop proCondémenl oulraiié.
— Ah ! vous ne connaisssz pas ce ((i-ur (\'or,
madame ; vous ne savez pas (juel trésor vous aver méprisé!... Allez, et revenez dans Irois jours; je vous dirai alors jusqu'à quel point mes ellorls auront réussi; mais {gardez liou coura}i;e : dans I tons les cas, vous ne m'aurez pas appelé en vain à votre serours.
Ouin/e jours apié>, madaim' Wykevorst et ses enfants s'emharquaient, à Anvers, sur le navire i|ui devait les transporter en Amérique. .Non seulement son voyag;e était payé, mais elle emportait assez (Tarifent pour être, pendant i|uel(|ue temps, à l'ahri <ln besoin dans l'autre partie du monde... Don iîénéreux de l'homme nohle qu'tdie avait presque rendu fou par sa co<|uelterie séduisante el sa froide insensibilité.
KIN U l'NK f ll.l. K III K\ Kl. KVKK