I.E MAL DIT SlftCLE
eiiroro, au côté ^'auchode la nouvelle maison, une vieille lour encore onuM' de uieuilrières el couronnée de créneaux ; le pont jeté au-dessus du fossé, et reposant sur trois arches dont les deux dernières sont presque ensevelies sous la terre, téinoiiiiie également tju'il se rattachait aulrelois à de solides et puissantes constructions.
Cette partie de la Flandre occidentale était jadis couverte de châteaux seigneuriaux dont la magnificence el la force sont très vantées dans les chronicjues ; mais, à la suite de l'incessant accroissement d'une population industrieuse, les propriétés devinrent peu à peu tellement morcelées et le domaine des seigneurs féodaux tellement resserré, (jue les vieux châteaux au milieu lies champs se trouvaient iiour ainsi dire sans domaine, comme des souvenirs d'institutions sociales qui avaient disparu pour toujours.
Knfin la charrue vint creuser ses sillons jus(|u'au pied des vieux manoirs ahandonnés, et le lahoureur, devenu fier de sa richesse, arracha du sol ces inutiles déhris et se servit, |)our construire ses étaliles et ses granges, desdécomhres gigantes(|ues des remparts du moyen Age eux-mêmes.
Que le NVuiriiof eût suhi le même sort el eût été jadis la demeure d'un chevalier, c'est ce qu'il était facile de reconnaître, d'après sa situation sur la plus haute colline des environs. Celle-ci n'élait pas lavorahle à la culture, tandis qu'on ne pouvait choisir un meilleur emplacement pour y asseoir un manoir seigneurial.
Tour en être convaincu, (tn n'avait (|u*à se placer derrièrt' la maison du maître, sur une plateforme en maçonnerie qui y était construite.
De ce point, on dominait tnute la contrée du côté du midi : on voyait le s;)l se creusi.'r en vallée, puis se relever, et, en ondulations qui alhiient toujours diminuant, se mettre peu à peu de niveau avec une plaine verdoyante, dans laquelle l'Kscaul promenait ses méandres capricieux.
Ile tous cotés, des clochers émergeaient au-dessus des arhres; on pouvait, comme un oiseau qui fend l'air, endirasser d'un seul regard les communes d'AveIghem, de Saint-Denis, de .Moeu, de Bosâuyt, d'Autryve et nonihre d'autres encore.
Au loin, au delà de l'Ksraut, le mont de lermilage élevait sa rime couverte de la somhre verdure des sapins; et enfin, avant de s'égarer aux limites de l'immense horizon, r<eil se reposait sur les doux et indistincts ((inlours du mnnt de la Trinité, (jni, comme un phare, annonre la ^ille wallonne de Tournai, construite autour du temple le plus imposant de la Delgique.
Si, après avoir contemplé relie conlrée |iiltoresque, on se retourne du cùlé du nord, on voit
d'ahord une immense vallée semblahle à un cir(|ue an milieu de nomhreuses cidlines. Les lianes de cette vallée sont couvets d'arbres épais, (jui s'étagent en amphithéAtre; mais, au fond, et sur les dernières pentes, le col/a étend ses (leurs en tapis d"nii jaune d'or; le lin y montre sa fraîche verdure; le grain y ondoie sous le doux soul'Oe du vent. On découvre çà et là, sur le chemin gris de poussière, des chevaux, des chariots et des gens de la campagne qui vont à leur travail o\n\u\ en reviennent; dans les cliamj)S, des centaines de femmes rampent en ligne pour arracher de la future moisson la dévorante ivraie; dans les liasses |)rairies, au fond de la vallée, paissent des troupeaux de vaches à la robe mouchetée, el, au milieu de ce bétail, de |)etils garçons et de petites (illes font retentir la vallée des sons clairs de leurs voix et du claquement joyeux du fouet.
Après avoir vu la vivante scène de travail (|ui se développait (h.'vani lui, si le spectateur levait de nouveau le regard vers le haut de Wulfhof, il découvrait, au delà de la première rangée de collines, une succession d'autres collines qui s'étemlaient jus(|u'aux dernières limites de l'horizon. Alors se présentait à lui un étiange spectacle : tous les arbres, bien que croissant avec peine dans ce sol ingrat, se fondaient en une seule el immense forêt dont le feuillage, sous la lumière du soleil, se montrait d'abord avec ses contours et ses teintes bien arrêtées, puis peu à peu s'adoucissait en formes aiïaiblies et indécises, et allait se perdre dans une vapeur bleuâtre jusqu'à ce que l'horizon devint insaisissable et se confondît avec le ciel, comme si rimmcnsilé même avait seule borné la vue du haut du Wulfhof.
Seulement deux ou trois points plus sombres rompaient la moimtonie du nuageux horizon; une pointe grise, qui se dressait au noid-esl ne pouvait être que la tour de Saint-Martin de Courirai, et, tout à fait au nord, semblait vaciller sur l'horizon la tour séculaire de llarelbeke, (|ui imliqiie la place où fut le berceau des |)remiers comtes de Flandre.
Ainsi le Wulfhof dominait la contrée à bien des lieues à la ronde, et le nidile manoir, qui jadis y élevait ses tours altières, ressemblait maintenant au nid de l'aigle qui, du haut d'un roc inaccessible, veille sur les vallons environnanis, prêt à Huidre sur tout ce qui peut exciter sa convoitise ou braver son orgueil.
Heureusement pour l'humanité, la navette, la charrue el le marteau «ml remplacé le gLiive toujours tiré; si bien que le Wulfhof et les autres châteaux seignerianx du moyen ftpe relentis.seni du bruit du travail au lieu de trembler sous les farouches chants des guerriers qui n'avaient à
LE MAL DU SIÈCLE
célébrer qu'une gloire chèrement achetée et du sang cruellement versé...
Un certain jour, il peut y avoir de cela trois ou quatre ans, des domestiques, selon leur costume, étaient tous occupés à divers travaux. Les deux vachères et un valet de ferme sortaient justement de l'élable avec un grand chaudron de cuivre qui contenait la nourriture du bétail et dont le contenu devait être fort lourd ; car domestique et servantes vacillaient sur leurs jambes et succombaient presque sous le poids de la forte perche à laquelle était suspendu le gigantesque chaudron.
Dès que le fardeau fut déposé dans l'étable, les servantes se mirent à respirer longuement; le domestique, qui paraissait très fâché, ferma la porte intérieure par laquelle ils étaient entrés, et dit d'une voix étouffée :
— Il est allé là-haut, le bourreau d'hommes! Puis, croisant les bras sur sa poitrine, il dit en
murmurant :
— Ah ça! il n'y a plus à tenir au Wulfhof! ce vieil Isegrius est sur notre dos du matin au soir; vous ne pouvez pas lever les yeux de votre ouvrage sans qu'il soit là tout près qui vous suit de son regard vitreux. Je crois qu'il y a là-dessous quelque chose qui n'est pas aussi clair que de l'eau de pluie. Allez dans le taillis là-bas, ou dans les prairies, cachez-vous dans les grains, glissez-vous dans la grange, il est là dès que vous reprenez haleine, il est là, le vieux mangeur de cœurs ! Et, ce qui n'est certainement pas clair, il est apparu hier à quatre endroits différents. Dieu nous bénisse! Je n'ose dire ce que je pense; oui, oui, Catherine, tu peux rire, il arrivera des choses étranges.
— Tu es fou, dit l'une des servantes. Depuis quelque temps, tu ne rêves que sorcellerie et revenants. N'a-tu pas mis, lundi soir, tout le Wulfhof sens dessus dessous et crié comme un porc parce que tu croyais avoir vu le diable dans l'écurie?
— Je l'ai vu ! affirma le domestique, vu comme jevousvois, avec deux cornes et des yeux ardents- Qui sait si ce n'était pas l'intendant lui-même?
— Allons donc, poltron! dit la servante en souriant. C'était une fourche qui se trouvait dans ce coin de l'écurie ; tu as pris ses deux pointes pour les cornes du diable, et la lumière de ta lanterne sur l'acier t'a fait voir des yeux élincelants.
— Oui! vous croyez que, pour si peu, je traverserais le trou du fumier? et, en tout cas, peu importe, je ne reste plus dans cette maudite ferme.
L'autre servante, jeune et florissante paysanne, n'avait pas pris part à l'entretien. Elle était à puiser la provende dans le chaudron pour la verser dans l'auge des vaches.
— Et quand comptes-tu t'en aller? demanda Catherine, qui se mit à aider sa compagne.
— Si je puis y tenir, je resterai jusqu'à la Saint-Pierre, pas plus longtemps.
— Eh bien, j'irai avec toi ; cela commence aussi à m'ennuyer terriblement.
— Qui voudrait encore rester an AVuIfliof et subir une vie si amèrc et si pleine de chagrins! reprit le domestique. Lorsque je me louai, il y a six ans, M. Daniel de Hoogeland était encore à la maison. Combien n'était-il pas bon et joyeux! Cliacun était content, on n'entendait que des paroles d'amitié, et tout ce qui se faisait était bien fait; mais, depuis que M. de Hoogeland est parti pour Paris, le vieil intendant est devenu tout à coup si sévère et si avare, qu'il faudrait être un ange; pour l'endurer. 11 ne nous donne plus un instant de repos; il nous mesure le pain dans la bouche il prend garde au moindre brin de paille qui se perd ; toujours levé avant le soleil, toujours veillant bien avant dans la nuit: jamais content, toujours grondeur, avide et sans pitié com(ne s'il n'avait plus de cœur pour le pauvre ouvrier.
— Vraiment? t'a-t-il maltraité en paroles? demanda la servante étonnée. Cela serait du nouveau, il n'est pas accoutumé à parler beaucoup.
— Ce sont ses yeux que je ne puis supporter ! dit le domestique. Lorsqu'il apparaît ainsi à l'improviste et me regarde avec son visage pâle, muet et immobile comme un revenant, il me prend un frisson glacial jusque dans le bas des jambes ; mais que l'intendant ait un teri'ible péché sur l'estomac, vous ne me le mettrez pas loin de la tète, et je ne voudrais pas suivre le chemin que prendra son àme quand il mourra.
La plus jeune des deux servantes quitta son ouvrage, et dit avec une légère indignation dans la voix:
— Thomas, vous faites bien mal en parlant toujours comme vous faites de M. Willibald; on aurait plutôt pitié de lui. Ne voyez-vous pas que le pauvre homme est malade et maigrit davantage de jour en jour; si cela continue ainsi, il ne vivra plus longtemgs!... Et (ju'il épargne pour notrjeune M. Daniel, cela n'est-il pas bien et honnêtement agir?
— Oui, Barbe, tu lui frottes la manche en cachette, dit le domestique en l'interrompant, parce que, tous les matins, tu portes du lait frais à la campagne de madame de Berg, et que tu y reçois sans doute un gros pourboire. Tu es aussi avide (l'argent, et tu épargnes dans l'espoir de te marier avec ce lourdaud de.losse, qui est parti pour Paris où il va y cirer les bottes de notre jeune monsieur. Tu peux bien l'avoir, le grossier imbécile ! Ne rougis pas pour cela. Barbe. Et quant aux économies et aux ladreries des intendants et des receveurs, n'en parlons pas plutôt. Il est étonnant qu'ils
LE MAL DU SIÈCLE
liiiisseiil luii jours par devenir plus lidics (|iit' leurs iiiaities. Silence! p'sl ! voilà le loup-}ïaroii, je crois!
(le qui lui faisait penser (|iie rinlemlanl s'élait montré aux ouvriers dans l'avant-cour, c'est tjue toutes les voix avaient tout à coup lait silence et que la conversation avait ron)plélenient cessé.
Les servantes soulevèrent en silence le chaudron vide et rentrèrent; le doniestiijue prit une lourclie et se rendit dans la cour, où ses camarades étaient oc«'upésà cliarjierdu fumier. Il paraissait trembler et détournait la face pour ne pas voir l'homme dont le froid et sévère regard lui inspirai! tant de terreur.
M. Willibald, le vieil intendant de Wulfhof, nui se trouvait en ce moment sur le seuil de la maison du maître, ne méritait assurément pas l'injurieux soupçon du domesti(|ue. Son œil brillant semblait bien se promener avec une élranj^e expression sur les ouvriers; deux rides pr(d'on(les couraient bien sur ses joues, rides creusées |tar le chai,M'in et par desombres préoccupations; mais, en même temps il y avait dans tout l'ensemble de son état (|nel<|uc cliose de si noble, de si triste, et en même temps de si doux, qu'un s[)cctateur non prévenu eut dû infailliblement, au premii^r regard, se sentir pris de respect et de sym|iatbie pour le vieillard souffrant. Si on ne l'eut jugé (jiie par son visage mai.ure et flétri et par les cheveux blancs qui brillaient en boucles de neige le long de ses tempes, on eut facilement donné soixante-dix ans à rinlendant, bien qu'il n'eût pas encore atteint la soixantaine; mais l'éclat de ses yeux et son imposante attitude démentaient les premières suppositions; et il était bien évident que, dans le cœur de cet honnne, à côté d'un chagrin cuisant, il y avait un trésor de courage et de force d'âme.
Il resta quelques instants dans une complète immobilité sur le seuil de la maison, suivant d'un air distrait le travail des ouvriers, (ieux-ci chargeaient leur fumier avec activité ; mais, chez la [duparl, ce l>ouvait être un sentiment de respect plutôt que de crainte qui les poussait à renqdir si consciencieusement leur t;ir-|ie.
M. \\ illibald descendit enliii à pas lents dans la cour et se promena silencieusement au milieu des ouvriers. Il ramassa quel(|u<'s épisr|ue les batteurs de blé avaient laissé tomber ; puis il jeta ime pomme de terre dans l'auge des porcs pour qu'elle ne fiil pas écrasée; plus loin, il aperçut k terre un clou de fer achevai et le mil dans la poche de son habit. Les ouvriers suivaient «l'un regard en dessous ces signes d'un esprit d'économie exagérée et qnel(|uesuns haussaient même les épaules en cachette.
Kn ce moment, un étranger traversa le pont de \\ ulthof. (lelle personni-, tu \ii\:ml de Inin l'iiitfii-
dant (|ui cherchait et observait dans la cour, s'arrêta et secoua la tête d'un air moitié souriant, moitié dédaigneux.
Le vieux \\ illibald l'aperçut de son côté, et une ex|dosion de joie contenue illumina son visage; il alla vers le nouveau venu, lui prit cordialement la main et se bâta de le conduire vers la maison comme s'il eût craint (pie les ouvriers pussent entendre ce qu'il allait dire.
Ariivé dans une arrière-salle d'où la vue plongeait sur la profonde vallée qui s'étendait au pied de la colline, il ollrit à son compaginm une chaise, alla fermer les portes avec soin, puis revint et dit:
— Gomme votre arrivée me réjouit, monsieur le notaire. Ce malin, j'étais allé chez vous; on me dit (|ue vous étiez à (lourlrai et cela m'avait l'ort attristé.
— .\vez-vous donc reçu de mauvaises nouvelles? S'esl-il passé quel(|ue chose de grave à Paris? demanda l'autre avec une certaine surprise.
— Non, monsieur le notaire; mais je voulais vous rappeler que c'est après- demain (|ue la lettre de change de vingt mille francs sera présentée au payement. J'ose espérer (|ue vous ne l'avez pas oublié?
— J'ai rencontré des difficultés, monsieur Willibald. Madame van Kverdael, qui a déjà prêté cent mille francs en hypolhèciue sur le Wulholf, est d'avis (|ue le gage est trop chargé pour oll'rir désormais la même garantie pour de nouveaux emprunts.
— Mais madame van Everdael se trompe ! s'écria le vieillard. L'estimation que nous av(uis faite loyalement ensemble, il y a peu de temps, n'a-t-ello pas atteint plus de deux cent mille francs?
— nu'esl-ce que cela fait, si madame van Everdael en doute?
— Elle refuse donc de nous prêter les vingt mille francs?
— Non; mais elle demande quatre et demi pour cent. Et comme, en essayant d'emprunter auprès d'autres, j'eusse mis votre secret en péril, j'ai accejité en votre nom la condition de madame van Kverdael.
Un soupir s'échappa du sein ilu vieillard ; il laissa tomber sa tête sur sa poitrine et murmura à part lui :
— Quatre et demi pour cent ! (iommenl le \\ ulfliof pourra-l-il produire tous ces intérêts? Mêlas! l'avenir commence à m'elTrayer!
— Uemain, avant midi, la somme sera remise entre vos mains, dit le notaire. Veuillez me confier le plein pouvoir que M. Daniel vous a donné ; j'en ai besoin [tour dresser l'acte.
.M. Willibald se leva de son siègeet quitta silencieuseineiil la i li.niilire.
Il est là dès que vous reprenez haleine. (Page 3.)
Il revint un instant après avec un papier plié qu'il remit au notaire. Puis il dit d'une voix triste et profondément émue :
— Je vous remercie du fond du cœur- de vos bons soins, monsieur le notaire ; mais je vous suis encore plus profondément reconnaissant de ce qu'en bon ami vous avez fidèlement gardé le secret qui commence cà peser si lourdement sur le Wulfhof. Dans le chagrin, l'âme de l'homme sent, plus qu'en d'autres circonstances, la nécessité de chercher des consolations auprès de Dieu; soyez certain que votre nom ne sera pas oublié dans mes tristes prières.
11 y avait des larmes dans la voix du vieil intendant, tandis qu'il prononçait ces derniers mots et serrait avec effusion la main du notaire.
— Mais, monsieur Willibald, s'écria celui-ci d'un ton à demi fâché, cela va vraiment trop loin ! Si vous étiez son propre père, vous ne vous inquié-
teriez pas tant du sort de ce coupable jeune homme. Vous abrégez votre vie par votre sollicitude exagérée pour un insensé qui gaspille dans la débauche l'héritage paternel. Soyez plus avisé : s'il veut courir à sa perte, qu'est-ce que cela vous fait, dès que, pour le reste, vous avez fait votre devoir d'honnête homme?
Un muet et pénible sourire fut la seule réponse de l'intendant.
— Asseyez-vous, monsieur Willibald, reprit l'autre. Je ne puis partir d'ici sans obéir au cri de ma conscience. Par quelle inconcevable erreur de sentiment pouvez-vous vous aveugler au point de douter encore de l'infaillible fin à laquelle aboutira la coupable conduite de M. Daniel? Il dépense chaque année plus de vingt mille francs, comme si son héritage paternel était inépuisable, tandis qu'au contraire encore deux ou trois années d'une pareille vie, et il aura dévoré jusqu'au dernier sou.
I,i: MAL DU SIÈCLE.
Le vieux W'illiliald avait pemlié la lêlt' l'I lej.'arilail vairut'incnt à lerre.
Lo notaire le considéra un instant dans cette altitude. Alor», il ra|»procha sa chaise, prit la main du vieillard et dit :
— Kcoulez,.inon ami, je vous oITrirai le moyen d'échapper à ce cha}:rin et de passer le reste de vos jours heureusement et en paix.
L'inteiulaiit rej^arda le notaire avec une sorte de joyeux élonnement.
— J'aurais dû d'ahonl vous parler de cela, reprit celui-ci; car c'est juslement l'objet pour lequel je suis venu aujourd'hui au W ullhof. Voici l'affaire : madame van Everdael est vieille et mala tive, et a résolu de ne plus quitter sa campai^nc pendant l'hiver. Elle désiie liouver une personne d'un certain Aij^e, de bonne éducation et de bonne maison, i)our lui tenir compagnie. Je viens de sa part vous prier d'accepter cette place. Vous serez son intendant, vous aurez un traitement annuel considérable, vous disposerez de tout en liberté, et, dans la société d'une noble, intelligente et vertueuse dame, vous trouverez le repos et le coutenleiueul nécessaires pour rétablir votre santé.
— Et Daniel? demanda le vieillard.
• Abandonnez-le au sort qu'il s'est préparé de gaieté de cœur.
— Impossible! impossible! s'écria l'intendant avci indignation. Si j'étais capable de commettre une telle lâcheté, pour qui vivrai-je?... .Mille fois merci, monsieur le notaire; témoignez, je vous prie, ma reconnaissance à madame van Everdaels, mais que j'abandonne Daniel maintenant que le malheur le menace! La pensée seule d'une telle rrnauté me fait frémir.
Le notaire haussa les épaules en disant, non sans amertume :
— .Monsieur ^VillibaId, je pourrais, à bon droit, me trouver blessé de la manière dont vous accueillez mon amicale proposition ; mais votre inconcevable amour jjonr le dissi|iateur me frappe d'une telle admiration, que je n'ai pas le courage de vous faire un reproche.
Il sembla que le ton de dé[)it du notaire avait péniblement ému le vieil inlendant; car il donna à ses traits une expression suppliante, et dit avec une remar(|uable douceur, mais ,ivec une expression croissante dans la voix :
— .\h! monsieur, ne m'accusez pa». Ou'y a-t-il d'étonnant dans mon amour |)Our le pauvre jeune homme égaré? Feu son père était l'ami de mon enfance; plus lard, il lut mon bienfaiteur et mon sauveur. Moi aussi, je courais le monde avec une aveugle confiance dans mes propres forces, Me-^ années de jeunose furent orageuses : non seulement je dissipai le patrimoine (|ne m'avaient laissé mes pa-
rents, mais encore j'élouiïai dans mon co'ur le sentimeni de la vertu et du devoir, d'une façon si insensée et pendant si longtemps, ({ue, impuissant, désenchanté, épouvanté de moi-même, je ne voyais plus d'autre refuge contre le cri de ma conscience que dans une lâche mort. Le père de Daniel m'a sauvé, son amitié désintéressée m'a peu à peu rendu la foi dans le biei». Je trouvai au Wuilhol consolation, soulagement et repos pour mou âme triste et épuisée. Enlin, réconcilié avec Dieu et avec l'humanité, je na(|uis en quelque sorte à une nouvelle vie. Je n'étais que depuis (|uel(|ues mois au Wulfliof, lorsque la fennne de mon sauveur mourut, en lui laissant un enfant d'un an à peine, comme gage de son amour. M. Iloogelaiid fut proibndémeut frappé par ce coup terrible; sa santé était déjà chancelante à la suite de malheurs antérieurs. Il mourut dans mes bras, (|uatorze mois après la mort de son épouse. Dans son testament, il m'avait désigné comme le tuteur et le père nourricier de son fds... Voyez-vous, umusieur le notaire, ma reconnaissance pour l'homme (Jui m'avait si généreusement tiré du goullVe de la misère et du désespoir était piofoude et ardente; maintenant qu'il est monté au ciel, comment pnis-je lui payer ma dette sacrée de gratitude? N'est-ce pas en aimant de toutes les forces de mon âme l'être (jui lui était cher par-dessus tout et dans lequel il revivait sous mes yeux? Dieu jugera si j'ai accompli celte lâche avec la sagesse nécessaire; mais le dévouement et l'amour ne m'ont point fait défaut. J'ai appris à Daniel à balbutier ses premières paroles : j'ai veillé sur lui, je l'ai élevé, je l'ai instruit.
— Soil ! interrompit le notaire. Je veux bien convenir que vous (leviez du dévouement à reniant de votre bienfaiteur; mais, puis(|u'il méconnaît voire anmuret court aveuglément à sapeite, p(»ur- ([uoi abrégeriez-voujj voir»' vie au profit d'un ingrat?
— Mais, monsieur, si la faute de ce (|ui e^t amve revenait â moi ?
— A vou>, monsieur Willibald?
— Qui sait? Dans mes clforls pour enrichir de science l'esprit de Daniel, n'ai-je |)as dépassé le but? En ne lui parlant que de générosité, de sacrifice et de grandeur d'âme, ne l'ai-je pas laissé désarmé cojilre les séductions du monde? Quoi qu'il en soil, c'est moi qui l'ai fait aller à l'ari». Il pouvait passer ses jours dans une heureuse simplicité sur le domaine que lui axait laissé son père, et il ne désirait [tas autre chose; mais, dans mon orgueil, je révais |)(iur Daniel Ions les dons (|ue peut |U(k-urcr une éducation rafhnée et la fré(|uentation du grami monde. Ne suis-je donc pas la cause première de son égarement? et je rabandonnerais maintenant à son sort! Qui donc tendrait la main
LE MAL UU SIECLE
au pauvre jeune homme pour le sauver de sa [)erte, si Dieu permet qu'il tombe?
Le notaire avait écouté avec intérêt l'émouvanle explication de l'intendant. Il resta un instant pensif; puis il se mitàhoclier la tête d'un air de doute et dit enfin :
— J'ndmire vos généreux sentiments, monsieur WiUibald; mais, quelque impression que vos paroles fassent sur mon esprit, elles ne peuvent m'aveugler. Au contraire, plus mon estime pour vous grandit, plus clairement je vois dans l'avenir. Faut-il dire quelle sera pour vous la fin de tout cela? La ruine, le déshonneur, l'infamie! Epuisez vos dernières forces, abrégez votre vie, pour lutter au bénéfice d'un dissipateur contre le sort triomphant. Quelle récompense croyez-vous que sera la vôtre? L'ingrat vous reprochera d'avoir mal administré ses biens. Peut-être vous accuserat-il d'infidélité, de déloyauté? Et, en tout cas, pour récompense, il ne vous donnera que son mépris et sa haine.
Tandis que le notaire parlait ainsi avec beaucoup d'animation, M. WiUibald, tout tremblant, le regardait fixement dans les yeux; il avait levé les mains vers lui, comme s'il voulait détourner ces sinistres prédictions qui lui déchiraient le cœur. Bientôt un sourire convulsif parut sur son visage, et il s'écria plein d'émotion :
— Son mépris, sa haine! Daniel me haïrait? Ah! une pareille crainte, si elle pouvait entrer dans mon âme, me ferait mourir en peu de temps ! Mais non, le cœur de Daniel est un trésor de bonté et d'amour ! 11 peut s'égarer, il peut se laisser entraîner à de folles dépenses par les plaisirs que lui offre la capitale de la France; mais qu'il n'aime plus son vieux père nourricier ! Oh ! monsieur, vous ne le connaissez pas.
~ Mais vous, monsieur WiUibald, pouvez-vous savoir ce qu'il est devenu à Paris depuis cinq ou six ans? Une vie aussi orageuse et aussi déréglée n'a-t-elle pas, chez lui, émoussé l'intelligence et étouffé le sentiment ?
— Non, monsieur, elle n'a pas produit cet elTet sur le cœur aimant de Daniel.
— Quelle certitude en avez-vous ?
— Ne suis-je pas allé il y a deux ans à Paris?
— Eh bien, ce que vous y avez vu n'était pas très rassurant.
— C'est vrai, Daniel demeurait dans une maison magnifique, il avait une brillante voiture, des chevaux anglais, des domestiques et des laquais. Il s'était lié avec un nommé Gombert, un railleur incrédule qui me sembla un très dangereux compagnon. J'entendis avec angoisse dans leurs conversations qu'il était question de maisons de jeu et de duels, de courses de chevaux et de paris, et surtout
de femmes dont la position dans la société me semblait très suspecte. Tout cela, monsieur le notaire, était bien de nature à m'inspirer des craintes ; mais je trouvai avec cela le cœur de Daniel si reconnaissant, si bon, si aimant, que je no me sentis pas la force de le réprimander avec toute la sévérité nécessaire. Le jour de mon départ de Paris, je m'enhardis cependant à lui faire entendre quelques vives remontrances et de sérieux conseils. Il pouvait ne pas les accepter et avait le droit de se fâcher; car il était majeur et je n'étais que l'administrateur de ses biens. Cependant, il se jeta en pleurant à mon cou, m'appela son père bien-aimé et me promit loyalement de changer de vie et de dire adieu pour toujours à une société qui Favait entraîné à l'oubli de la vertu et du sentiment du devoir. Cet instant, monsieur, a été le plus beau de ma vie. Le souvenir m'en fait encore venir une larme aux yeux.
— Un pareil retour de son erreur serait, en effet, un bon signe, dit le notaire, s'il n'avait pas immédiatement oublié sa promesse.
— Pas immédiatement; il resta au moins huit mois sans demander d'argent.
• — Depuis lors, il s'est doublement rattrapé, dit le notaire d'un ton triste. Le malheureux n'ouvrira les yeux que pour voir sa ruine complète.
• — Non, non, je le ramènerai bientôt dans le bon chemin! répondit l'intendant avec une sorte d'enthousiasme triomphant. Dans un mois, quand la plupart des travaux du printemps seront à peu près finis, j'irai erlcore une fois à Paris, Daniel m'écoutera et reviendra avec moi au domaine paternel. Ici, dans son lieu natal, dans ce beau et calme pays, où tout lui parlera de ses paisibles et heureuses années, les orages de la jeunesse se calmeront en lui; et, si le contact d'un monde trompeur a laissé quelques blessures dans son cœur, elles se guériront ici par l'amitié et le repos, si bien qu'il n'en restera ni cicatrice ni souvenir.
Le notaire haussa les épaules d'un air de doute ël murmura :
— Une vie aussi agitée rend le cœur incapable de goûter les émotions douces et calmes. Daniel ne peut plus habiter au Wulfhof...
— Mais supposez que tout cela fût impuissant, dit M. WiUibald, en l'interrompant, le doux regard de Céleste, sa beauté, son amour ne le domineraientils pas, et n'ouvriraient-ils pas autour de lui un paradis de bonheur qui l'attacherait pour toujours au lieu de sa naissance?
— Céleste Berg? murnuira le notaire avec éfonnenient. Espérez-vous encore qu'elle devienne l'épouse de Daniel?
— Ce mariai;e n'est-il pas le rêve de tous deux depuis leur enfance?
LK MAI. 1)L SIÈCLK.
— Mais Céleste ou sa tante m» savent-elles donc pas que Daniel est presque pauvre?
— Il n'est pas nécesaire qu'elles le sachent, monsieur.
— Céleste de Her^' est une jouin* lille de bonne maison; elle a une fortune passaltle. Je ne vous comprends pas : je n'ose supposer que votre affection pour Danii'l vous rende capable de tromper une iniincenli! d confiante jeune lille sur l'étal de sa lorlune?
— Si les cliitses en venaient aussi loin, murmura l'intendant, il y aurait peut-être moyen de ilécbarj;er le WuHhofde la plupart des hypothèques (|ui pèsent sur lui.
Le notaire, comme frappé par une révélation smidainf, se lova vivement et regarda le vieillard avec surprise.
— Ai-je bien compris? s'écria-t-il. Comment! vous sacrifieriez la garantie du repos de vos vieux jours, l'héritage de voire sœur? C'est impossible: ce serait une trop grande folie.
On fraj)pe à la porte.
— Qui est là? demanda l'intendant.
— C'est moi, IJarbe la vachère, répondit une voix.
— Va à ton ouvrage, Barbe, et laisse-nous en paix.
— Monsieur Willibald, voici une bitre de Paris que le facteur vient d'apporter, dil la servante.
L'intendant ouvrit la porte, prit vivement la lettre et en déchira l'enveiopjje. A peine y eut-il jeté les yeux qu'il commença à sourire avec joie, se frotta les yeux comme s'il doutait de la clarté de sa vue, et leva les bras au ciel en s'écriant ;
— Merci, mon Dieu, ma prière est exaucée! Kt, se retournant vers le notaire, il dit, transixnté
de joie :
— Il vient ! il vient! Daniel revient do Paris... dans huit jours, la semaine prochaine, jeudi !
— Pour toujours ?
— Il n'en dil rien ; sa lettre est fort courte, elle ne renferme autre chose (|ue l'avis de son retour au NVulfhol... mais cela suffit. Ah! que je mesens heureux ! .Monsieur, pardonnoz-moi; il faut que je sorte, que je coure, que j'aille porter la nouvelle à Céleste. Comme celte bonne et aimante Céleste va être joyeuse ! Adieu, adieu, nujnsieur ! excusezmoi! à demain !
Kt il s'élança hors de la salle en criant à un maître domestique :
— Jean, donne à chacun de tes camarades une ranelte do vieille bière. Amusez-vous tous jusqu'à midi.
Les ouvriers et les servantes se regardèrent les uns les autres avoc stupéfaction et elTioi. Il leur semblait certain que lintendant était frappé de
folie, d'aulauf plus qu'il couiut vers le pont sans leur donner [)lus ample explication.
Arrivé à la porte, M. \Villibald se retourna, (il (jnelques pas rapides en revenant vers la cour et dit :
— .\musez-vous : M. Daniel vient de Paris. Alors les ouvriers comprirent la signification des
paroles de l'intendant. Tous jetèrent en l'air leurs casquettes et leurs bonnets en l'air en criant à pleine voix :
— Vive M, lie Iloogeland, vive notre maître M, Daniel.
Barbe la vachère dansait et frappait des pieds près de la porte do l'écurie en criant à tue-tête :
— Hourra ! vivat ! Je vais ino marier, je vais me marier ; mon Josse revient !
l'RKPAUATlFS DK 11 I.CKPTiON
Le jour (|ue Daniel avait fixé pour son retour, une couple d'heuies après le dîner, l'intendant sortit du Wnlfliof et suivit avec une certaine hâte un chemin qui courait sur le dos dos collines.
Le vieillard avait mis sa plus belle toilette : il poilail un habit noir, une cravate blanclie, une clieniise garnie de dentelles et des gants glacés tout neufs.
Soit que ce costume de cérémonie rehaussât la noblesse nalurelle de ses traits, soit (jue, sous l'inlluence d'une joyeuse perspective, il relevât davantage la tête, il y avait en ce moment dans la personne do .M. NVillibald (|uelque chose de distingué i|ui inspirait le respect et attestait qu'il avait jadis fréquenté les plus hauts cercles de la société.
Il était évident que le vieil intendant, tandis qu'il poursuivait son chemin, se trouvait plongé dans une douce rêverie (jui berçait son Ame; car il souriait à ses propres pensées, faisait de la tète des signes d'approbation, remuait les lèvres comme s'il parlai! a ({uebpi'un, et se frottait les mains de temps en temps avec un extrême contentement. Il arrivait cependant aussi que son visage prenait une expres>ion d'aballenient, comme si un nuage de chagrin y descendait. Peut-être quelques-unes des paroles in(|uiétanles du notaire murmuraient-ellesà SOS oreilles; mais celle érnolion disparaissait de sa pliysionomieavec la rapidité de l'éclair, et, redressant la télé avec l'orgueil du bonheur, il continuait plus rapidement son chemin.
.\prés avoir, |>endant un (piarl d'heure, suivi le dos des collines, il tourna à gauche, et se dirigea vers une petite campagne qui se montrait au milieu des arbres, au bniit d'une avenue. Il ouvrit la barrière de cette campagne el disi)arut dans un petit
LE MAL DU SIECLE
sentier ombrai^é des deux cùtés par des seringats...
Peu de temps après, il reparut dans l'allée avec une vieille dame à un bras et une belle jeune fille à l'autre.
Il relevait plus haut la tête ; son regard rayonnait de bonheur; on eût dit que le vieillard enthousiaste était rajeuni de dix ans.
La vieille dame ne semblait pas moins émue de joie ; bien que sa marche fût difficile et attestât une certaine paralysie, elle s'efforçait de sautiller et tirait l'intendant par le bras pour le forcer à presser - le pas. Son visage ridé était illuminé par un doux sourire, et elle poussait de joyeuses exclamations comme une jeune fille qui court au-devant d'un plaisir longtemps désiré.
La jeune fille, au contraire, était remarquablem-ent réservée et silencieuse. L'expression d'une joie profonde rayonnait bien sur son gracieux visage ; la rougeur de l'émotion courait bien comme un nuage sur son front d'une blancheur de lis ; mais soit que l'approche d'un instant solennel la tînt plongée dans ses bienheureuses pensées, soit que, par pudeur virginale, elle s'efforçât de cacher ce qui se passait dans son cœur, elle se taisait et marchait d'un pas presque chanchelant, son brillant œil bleu perdu distraitement dans l'espace.
Tandis que l'intendant était aussi absorbé que la jeune fille dans ses réflexions sur le bonheur attendu, personne n'avait dit un mot depuis qu'on avait gagné la grande chaussée, sinon la vieille dame qui, comme nous l'avons dit, attestait, par toute sorte d'exclamations confuses, la joie qui gonflait son cœur.
— Mais, Céleste, mon enfant, comment est-il possible que tu ne sautes pas de joie? De mon temps les gens s'aimaient avec un peu plus d'ardeur, et on ne craignait pas de le laisser voir quand c'était en tout bien, tout honneur. Comment? Tu passes cinq ans dans la solitude la plus complète, ne songeant à personne qu'à lui ; tu mêles son nom à toutes tes prières; et, lorsque le doux rêve de ta vie va se réaliser, lorsque chaque pas te rapproche de l'homme que Dieu t'a destiné comme époux, tu marches la tête baissée et tu veux te taire?
— Mais, chère tante, murmura la jeune fille, maintenant que l'heure approche où je vais le revoir, tant de pensées inondent mon esprit, et mon cœur bat si fort, que j'en perds presque la tête. Ah ! je suis bien contente ; je remercie Dieu avec ferveur d'avoir permis que Daniel revînt sain
et sauf.
— Comme il sera heureux de te revoir ! s'écria la vieille dame d'un ton enthousiaste. Pauvre Daniel, je me rappelle encore, comme si c'était hier qu'il succombait presque à la tristesse, lorsqu'il dut prononcer, pour la dernière fois, ton nom à
l'heure des adieux. Gomme cette séparation fut déchirante! 11 est encore devant mes yeux l'aimable jeune homme, la tête sur la poitrine, anéanti par la douleur, se tordant de désespoir, et ayant si peu conscience de la situation, qu'on dut employer la force pour le séparer de toi. Les larmes me coulent encore sur les joues lorsque j'y pense...
— Ah ! taisez-vous, taisez-vous, ma bonne tante, dit la jeune fille d'une voix suppliante, ne dites pas de pareilles choses.
— Pourquoi? Il est toujours bon, quand le bonheur vous sourit, de se rappeler les heures tristes de la vie; cela donne plus de force et une sensibilité plus profonde pour goûter la joie.
— Un tel moyen est superflu, madame de Berg, remarqua l'intendant en souriant. Je sens bien en moi-même que mademoiselle Céleste n'a pas besoin d'évoquer de tristes souvenirs pour être joyeuse et émue par la pensée que, dans une demiheure, peut-être, nous le serrerons dans nos bras.
Il y eut un court silence.
Mais le silence pesait à la vieille dame, son cœur avait besoin de s'épancher et elle devait donner un libre cours à sa joie.
— Oh ! que je suis curieuse de le voir ! s'écriat-elle. Il sera devenu maintenant un brillant cavalier, plein d'usage du monde, d'esprit, d'expérience et émouvant par sa parole. Lorsqu'il quitta le Wulfhof c'était un beau, bon et affectuesx garçon. Qui sait au-devant de quel homme imposant, beau et fier nous allons ? Céleste, Céleste, que tu es heureuse ! je ne sais si je ne te porte pas envie. Ne ris pas, mon enfant; j'aime Daniel autant que toi. JNe l'ai-je pas porté sur mon bras et bercé sur mon sein, avant qu'il pût parler ? N'ai-je pas aidé le bon Willibald à sauver l'enfant de la maladie et d'autres périls, comme si j'eusse été pour lui une seconde mère ? Ne s'est-il pas montré reconnaissant de mes soins, et ne m'a-t-il pas aimée du plus profond de son cœur ? Oui, je serais destinée à être sa femme que je ne serais pas plus heureuse.
Céleste pressa la main de la vieille dame en murmurant doucement :
— Bonne chère tante, merci, merci, resserrez toujours le lien de l'amitié et de l'amour qui nous embrasse tous ! Que votre doux sourire soit la bénédiction d'une nouvelle famille, comme il a été celle de ma jeunesse !
Le vieil intendant marchait depuis quelque temps, la tête penchée sur sa poitrine ; il était évident qu'il était plongé dans une profonde rêverie et qu'il n'entendait plus ce qu'on disait à côté de lui.
Madame de Berg remarqua seulement alors
LK MAL bl SIKCLE.
son étrange préoccupation, cl lui dit d'uiic voix calme :
— Qu'est-ce (|ue cela, monsieur Willilialil ? Qu'est-ce qui in(|niète votre esprit? Vous avez tous deux une singulière faroa d'être heureux.
Le vieillard leva la tête; son visage était éclairé par rex|iression d'une joie indicilde, el ses yeux, humectés par rémotion intime (jui l'ajiitait, brillaient d'un éclat rajeuni.
— Qu'est-ce (|ui vous émeut si fort? répéta madame de Berg surprise.
— \]ne vision, répondit Willibald, un beau, un magni(i(|ue rêve. Et pouvoir, et devoir croire qu'il va élre une vérité!
— Qu'avez-vous rêvé, monsieur Willibald ?
— Je n'ose presque pas le dire. Mais c'est si doux et si beau, (|ue cela causerait peut-être à la sensible Céleste une émotion trop forte.
— Mon C(eur est plus calme, dit la jeune fille; les bonnes paroles de ma chère tante ont un ()eu détourné mes pensées. Dites francbement, monsieur W illil)ald, ce qui fait ainsi briller vos yeux de ravissement !
D'une voix contenue, comme s'il voulait diminuer rimpre<sion de ses paroles, le vieil intendant dit:
— Mon esprit était em|)orté par ses |)ensées. Je voyais dans la grande salle du Wull'bof une jeune femme et un jeune liomine assis la main dans la main. Leurs âmes semblaient s'écliani^er dans le regard de leurs yeux ; quand ils détournaient la vue, c'était pour la faire tomber avec un éclair de bonheur d'une inelfabie douceur sur deux petits anges, deux charmants enfants, florissants de santé, qui jouaient à leurs pieds. C'était une petite (ille et un petit girçon. Kt je vis un vieillard, aux cheveux gris, ramjter sur le parquet, el jouer el rire avec les enfants, tout comme s'il eût été enfant comme eux... Et, à un pas plus loin, je vis une vieille dame embrasser la peliie fille, la caresser et la choyer, et j'entendais fiuclle apprenait à balbutier les mots sacrés Dieu, père, mcrc. Puis, la tonrbante scène changea soudain. Je vis un vieillard agonisant, étendu sur le lit de mort, à son chevet se tenaient les mômes personnes; beaucoup d'enfants pressaient et baisaient ses mains glacées; des larmes d'amour el d'amitié coulaient tout autour de lui; lui seul semblait ne |)as s'affliger; avec un bienheureux sourire do reconnaissance, il tint les yeux levés vers le ciel jusqu'à ce qu'il sentit son âme déployer ses ailes. Alors il leva, par un dernier effort sa main, béuii les enfants qui sanglotaient, bénit les parents en pleurs, attira la vieillr* dame, sa bonne et fidèle an)ic, sur son rœur, et laissa, après ce tendre atlien, retomber sa télfi pour toujours, tandis que son âme, en
s'envolant vers le ciel, s'écriait encore : <( Merci, merci, ô mon Dieu, de ce que je laisse heureux tous ceux que j'ai aimés sur la lerre. »
L'intendanl se lui el regarda le sol, comme s'il eût été houleux de l'exaltation avec laquelle il avait dépeint son espérance. Céleste, émue au plus haut point, avait couvert ses yeux de sa main, pour cacher les larmes qui coulaient sur ses joues. Madame de Derg seule resta maîtresse de son émotion, et elle allait probablement réprimander M. Willibald sur la triste fin de son rêve; mais son altention fut tout à coup atlirée par des cris bruyants (jui retentirent à l'improvisle sur le côté de la chaussée.
C'était une jeune paysanne (pii débouchait derrière eux d'un sentier sur le grand chemin el (pii, tout en marchant, poussait des cris de Joie et chantail à gorge (lé|)loyée.
Mile élait très parée el avait visiblement mis ses meilleurs habits de dimanche. Son costume éblouissait i»res(|ue par ses vives couleurs; mais ce qui brillait le plus en elle, c'était son visage florissant où se lisaient la santé et la force.
Céleste la connaissait bien, car c'était elle qui, chaque jour, apportait du Wulfhof à la campagne de madame de Derg le lait nécessaire.
— Comme tu parais heureuse, Darbe ! dit la jeune fille en comprimant ses larmes, lorsque, arrivée loul près, la paysanne balbutia un salut respectueux.
— Sans doute, répondit-elle en hochant la tête, comment ne scrais-je pas joyeuse? mon Jnssc revient aujourd'hui; je vais me marier.
— Sitôt, Darbe? Quittes-tu donc le Wnlfliol? Où vas-tu demeurer ?
— .Ml! voyez-vous, mademoiselle, cela est mon secret; mais à vous qui êtes si bonne pour moi, mademoiselle, je puis le dire. Il faut savoir que, dans deux mois, il y aura une peliie ferme vacante ; c'est encore assez loin d'ici, derrière Knocke, sous Sweveghcm. .Mon micle, le forgeron, nous aidera un peu. Il a obtenu du propriétaire (|u'on ne louerait la ferme en (|uestion à personne (|u'à nous. Cela ne réjouira pas peu Josse, quand il apprendra qu'une jolie petite niaison cl de bons champs l'attendent. Oui, oui, mademoiselle, je vais me marier. J'ai fait quehpies épargnes; votre générosité y a aidé. Josse aura aussi gauné quelque chose; je suis forte et en bonne santé; nons verrons si Barbe ne sait pas labourer !
— Kt tu t'es faitt! aussi belle (|ue po^^ible pour rerevoir ton (iancé? demanda la vieille dame en riant.
— Ce n"e»t que nmn devoir, madame de llerg ; avec votre permission, les beaux babils ne fcml pas de mal à um' pa\-anne. Jo>se ne m'a pas vue
depuis longtemps; il va faire de grands yeux en me voyant si bien habillée. Pour l'éprouver, je n'irai pas au-devant de lui, je me tiendrai au milieu des autres filles. Je gage qu'il courra tout droit à moi !
Tout à coup elle regarda la demoiselle des pieds à la tète; et, tandis que son visage exprimait l'étonnement, elle dit :
— Mais vous, mademoiselle Céleste, vous n'avez pas mis vos plus beaux babils? Vous ne paraissez pas contente! N'allez-vous pas vous marier?
Et, se reprenant, elle s'écria :
— Ah! sotte paysanne que je suis! Vous êtes assez belle de vous-même... et, si vous n'êtes [las si joyeuse que moi, vous ne sentez pas moins de joie dans votre cœur, n'est-ce pas? Oh! écoutez, on bat le tambour là-bas!... Vite, vite, les voilà, sans doute !
A ces mots, elle s'élança en avant, en agitant les mains en l'air.
L'intendant pria Céleste et sa tante de hâter le pas. Tous se rendirent à la hâte dans la direction que la paysanne avait suivie.
Non loin de l'endroit où ils étaient, la chaussée longeait un hameau d'une vingtaine de maisons. -C'était là que le jeune Daniel devait être reçu et i'élicité par les paysans des environs et par une parlie de la population du village voisin.
Le hameau était orné pour la circonstance. On avait planté le long de la route une vingtaine de petits arbres verts, et on y avait fixé des drapeaux tricolores en papier; au-dessus de la porte de chaque auberge, — et il y avait là beaucoup d'auberges, — brillaient des félicitations en lettres noires et rouges.
Mais ce qui attirait le plus l'atfention, et ce que paysans et paysannes contemplaient comme une œuvre merveilleuse, c'était un haut arc de triomphe l'ait de gazon d'Espagne et de feuillage d'ifs que la confrérie de Saint-Sébastien avait élevé (n l'honneur de M. de Hoogeland. •
Il devait y avoir un cortège pour le recevoir, et on était justement occupé à le disposer en ce moment devant une des auberges.
En avant se trouvait le bourgmestre du village, les reins ceints de l'écharpe aux trois couleurs, et accompagné de deux échevins et de quelques membres du conseil communal. Le garde champêtre, le sabre au côté, se tenait dans une fière attitude, à côté du bourgmestre. Puis suivaient les membres de la confrérie de Saint-Sébastien; d'abord la musique, consistant en une fliite traversière, une clarinette et un tambour; puis le portedraper.u, en costume du moyen âge et tout élincelant de couleurs éclatantes et de clinquant; deux enfants, la figure noircie, qui devaient représen-
ter les esclaves de la confrérie et qui portaient son blason ; deux autres enfants, affublés en petits Turcs, qui portaient quelques cuillers et fourchettes d'argent sur une planche décorée, — vraisemblablement les prix remportés par la confrérie, — et enfin une vingtaine de vieillards cassés, les Nemrods de la commune, armés de l'arc et de la flèche, restes vénérables de la race robuste et opiniâtre qui, jadis, sut défendre si héroïquement la Flandre opprimée sur le champ de bataille de Groningue, près de Courtrai.
On était encore en train d'organiser le cortège; le garde cliampêlre avait quitté sa place, pour repousser les villageois curieux à distance des petits nègres et des petits Turcs; lorsque tout à coup un coup de pistolet retentit au loin comme signal, et tous se mirent à crier :
— Le voilà! le voilà!
Le cortège s'avança, tandis que clarinette, flûte et tambour entonnaient avec une grande force et une grande précipitation une marche guerrière, etremplissaient l'air de sons qui excitaient d'autant plus l'enthousiasme des paysans, que leur dissonance même agaçait les nerfs.
On voyait au loin, sur la chaussée, une voiture attelée de deux chevaux qui s'avançait au grand galop; et, comme il y avait au-dessus de nombreuses malles, on ne doutait pas que M. Daniel ne s'y trouvât.
Chacun dirigeait les yeux sur la voiture.
L'intendant, avec Céleste ei ^sa tante, se tenait auprès de la chaussée, à la tête du cortège, mais à quelque distance. Non loin de là, au milieu d'un groupe de jeunes paysannes, se tenait Barbe, la vachère, qui ouvrait aussi ses yeux tout grands pour reconnaître Josse dans le conducteur de la voilure.
— Catherine, dit-elle, tremblante de crainte, à une de ses compagnes, regarde donc bien, il me semble que ce n'est pas Josse!
— Josse? répondit l'autre. Es-tu donc aveugle, Barbe? C'est Jean, le cocher de Courtrai; je le reconnais bien.
— En effet, Catherine, Josse sera peut-être dans la voilure?
— Innocente ! Depuis quand les domestiques vont-ils dans la voiture? Je pense à quelque chose, Barbe ; il y a si longtemps que tu n'as plus eu de nouvelles de Josse. S'il était mort?
Barbe donna à son imprudente compagne un violent coup de coude dans le coté et murmura d'une voix altérée :
— Ah! cela me passe dans le cœur comme un couteau !
— Je dis cela pour rire, Barbe.
Mais la jeune fille, affligée, s'éloigna d'elle