Fil françaiii dans le texte
il faudrait être un magicien |)(tur pouvoir le servir. Il lait une (igure comme si le monde entier était contre lui. Attendez, dans une demi-heure ou trois (|iiarts d'heure, il arrivera avec Combert son ami. Celui-là est un autre gaillard et vous ap|»iendrez à en parler, soyez en sur. Celui-là ne s'inquiète ni d'enfer ni de diable, et il ne cesserait pas de rire et de railler quand même le monde entier périrait. Il mange pourcjuatre et boit pour six. Et de l'esprit ! et de la science ! Il y en a autant dans son petit doigt que dans tous les curés et les notaires à cinq lieues à la londe. Eh ! coclicr, en avuiit ! continue ta route vers leAVulfhof; je veux voir le jeu d'enfants qui vase passer ici.
Tous ceux ()ui entendaient le domestique parler ainsi le regardaient avec une grande surprise; quelques-uns murmuraient d'un ton de désapprobation sur l'impudent bavard; \u\ seul, c'était le maître forgeron, lui cria brusquement :
— Est-ce ainsi ((u'à Paris on respecte ses maîtres? Tu es encore devenu plus stupide qu'auparavant, roux maraud que tu es!
Josse entra en colère à ce reproche, et dit un si gros mot, que mainte paysanne fil en silence le signe de la croix. Il remarqua le mauvais eiïet de son inconvenante sortie et s'écria eu riant et en se tournant veis une auberge.'
— Dah ! avez-vous peur que l'homme noir ne sorte de terre pour me tordre le cou. Rions de cela : mais j'oublie que jai soif du voyage. .\ boire ! à boire !
Va il pénétra avec une brutale violence, à travers les spectateurs murmurant, jusqu'à l'intérieur de l'auberge.
Le vieil intendant avait entendu la première repartie de la déclaration du domestique, et appris ainsi que Daniel n'arriverait (|ue plus lard. L'insolent langage! cl certaines paroles de mauvais augure de Josse l'avaient frappé d'une profonde anxiété, et l'avaient fait trembler dans la crainte (jue Céleste n'eut compris ce que le domesli(|ue disait. Si l'attention de la jeune tille et de sa tante n'eut pas été attirée |)ar ce qui se jiassait près de la voiture, elles auraient vu comme le vieillard pâlissait, et comment il reprit, en apparence du moins, sa précédente tranquillité en les entraînant en dehors de la foule avec préci{)italion.
.M. Willibald dit (pi'il n'était pas convenable d'être ainsi poussé et écrasé par le menu peuple; l'espoir que Daniel était arrivé lui avait, un instant, fait oublier les exigences des convenances, et il s'était >ouvenu tout à coup de ce qu'il devait à madame de Derg, à Céleste et à lui-même.
Tandis qu il balbutiait cette explication, il conduisit les dames dans un sentier latéral, et s'eiïorça, par une ccmversation dégagée et |»ar de joyeuses
LE MAL DU SIÈCLE
Cette personne portait une longue redingote. (Page 12.)
paroles, de dissimuler Tinciuiétude qui agitait son âme. Il n'eut pas grand'peine à le faire; car elles n'avaient rien entendu des étranges discours du domestique.
M. Willibald lui-même, consolé et encouragé par ses propres paroles, commença à croire qu'il avait eu tort de se laisser émouvoir par le vain babil d'un imbécile, qui probablement, à son retour dans son pays natal, avait trop bu et ne savait ce qu'il disait. Enfin la confiance redescendit dans l'àme du vieillard. Le sourire qui allumait son visage perdit toute son affectation, pendant qu'il poursuivait sa promenade en s'entretenant joyeusement avec les deux dames.
Barbe, la vachère, se tenait, le visage attristé, à côté de l'auberge, au milieu d'un groupe de paysannes. Elle semblait tout près de pleurer, mais contraignait ses larmes par un sentiment de honte. Depuis que Josse était sorti de la voiture.
elle avait, à quelque distance de iui, suivi tous ses mouvements, et s'était placée plusieurs fois de façon à ce que son regard tombât sur elle. N'y réussit-elle pas, ou ne l'avait-il pas reconnue?...
Comme elle exprimait sa crainte, et que Catherine lui donnait à réfléchir si elle n'avait pas eu tort de se faire si belle, parce que Josse ne l'avait jamais vue ainsi auparavant, le domestique à demi ivre sortit de l'auberge en courant, tandis qu'il faisait des grimaces d'aigreur et s'écriait :
— Brrr ! quelle boisson de chien ! Il n'y a rien d'étonnant à ce que les porcs deviennent si gras ici. Aïe! si je pouvais retourner tout de suite à Paris : voilà un pays ! Là, tout le monde, jusqu'aux mendiants, boit du vin.
Il fut interrompu par une voix qui l'appelait par son nom : c'était la vachère Barbe, qui, ne pouvant résister plus longtemps à son impatience, était sortie du groupe de ses compagnes, et, avec
m: mai. du sikclh
le sourire le {ilus aiïectuoux sur le vidage pI des larmes d'émotion dans Ifs yeux, s'c'-cii.iil :
— Josse, Josse, ne connais-tu [ilii-^ ta pauvre llarhe ?
Le doinesli(|ue parut surpris el regarda ui\ instant la jeune paysanne, qui, toute Iremblantt', attendait la reconnaissance. Il partit d'un i^^rand éclat de rire, lit un Ijond fou et s'écria d'un ton railleur :
— Ali ! sapreldeu ! notre vachère, aussi vrai que je vis î Quelle séduisante trogne ! C'est comme le soleil (lui luit ! Et si jolie, si bien habillée! Tu as certainement trouvée un mari qui a des écus? 1*10 /ici a 1 1
La jeune fille si amèrement iié<,'ue dans son attente baissa la tète, el laissa couler les larmes sur ses joues sans les cacher.
— Tiens ! elle pleure ! dit.Iosse surpris. Qu'estce (jue la niaise a maintenant?
Mais la paysanne, les yeux en pleurs, lui prit la main et le tira hors de la foule en lui disant :
— Voyons, Josse, je t'en prie, je t'en supplie, viens un peu de côlé avec moi. Je le dirai deux mots seulement... Oh! mon Dieu, mou Dieu, fallait-il attendre cinq ans pour cela?
Le domesticjue étonné du ton navrant tle llarbe se laissa conduire hors de la cohue, et parut même curieux de savoir ce (pi'elle avait à lui dire.
Lorsqu'au coin d'une maison, ils se tiouvèrent isolés, Barbe refoula les larmes dans ses yeux, et dit d'un ton d'une résolution désespérée :
— Tu o:cs me railler, Josse ! Oh ! c'est cruel et vilain île récom|)cnscr ainsi l'amour d'une jiauvre fille. .Ne ris pas, tu me iléchires le C(eur 1
— Je n'irai certainement pas pleurer, dit le domestique d'une voix ironii|ui'. Soiit-ce là les deux mois que tu avais à me dire ?
— .Non, non, j'abrégerai : je veux savoir si la malin ureusc Marbe est condamnée h mourir de chagrin. Josse, tu sais encore, n'est-ce pas, ce que tu m'a promis avant ton départ? .Mon oncle nous mettr.i dans une belle petite ferme, avec cinq bonniers de bonne terre, un cheval, trois vaches... J'ai un peu épargné, il nous avancera le rote. En travaillant bien, nous en sortirons, et nous awrons la vie de deux anges dans le paradis terrestre...
— Ah ! ah ! c'est là le fin mot ? s'écria Josse : se marier, travailler du malin jusqu'au soir, pour un tas d'enfants qui vous mangent les cheveux de la tète. Oh ! cette innorcnle Barbe qui s'imagine que je suis venu de Paris, pour passer ma vie derrière la charrue et boire du lait de beurre. Allons, allons, mets-toi «cite folie-là hors de la tète, Barbe. Ce n'est pas que tu ne sois une jolie petite hlleltp, et, certainement, si je devais rester
lonf.'temps ici, je pourrais bien t'aiuier un peu ! mais se marier? allons donc, des hommes comme nous ne s(> marient jamais !
En disant ces mots, il s'éloigna d'elle et se diligea vers le cenire iln hameau. Le sourire, cette fois ironicine, était douteux sur son visage, et, le regard fixé vers la terre, il secouait la tète, comme si les paroles de la paysanne affligée lui avaient donné à rènécliir.
Barbe resta un instant écrasée et le tablier devant les yeux; puis il lui échappa tout à coup un cri de désespoir ; el!e s'enfuit en gémissant par un sentier de liaverse et disparut derrière un taillis d'aunes.
FAIST r.T MKIMIISTOPIIKLKS
Tandis que les villageois étaient réunis en groupes an milieu du hameau el parlaient de l'impudent bavardage de Josse, deux messieurs suivaient la chaussée à une demi-lieue de là.
Le plus jeune des deux pouvait avoir environ vingt-six ans. Il était de taille moyenne, svelte de corps et très délicat de constitution. Son visage qui, sans cela, remplissait la plupart des conditions de régularité et de Leauté, était en ce moment assombri, et, pour ainsi dire, contracté |)ar uneamère expression de douleur ou de désespoir. Au fond de si s yeux, bien que ceux-ci scudilassenl en apparence ternes et sans éclat, brillait l'éiincelle cachée d'une incessante préoccupation; le long de sa bouche couraient les sillons amers du chagrin; au-dessus de ses sourcils abaissés s'élevaient, vers le haut du front, deux rides profondes qui parlaient de sombre rêverie et peut-être aussi de cuisants lemords.
Le regaitl dirigé vers la terre, ce jeune homme suivait silencieuscuient la chaus.sée, sans ((u'aucuri autre signe, (lu'un tremblement fébrile de ses membres, (|ui se reproduisait de temps en temps, vint trahir que son ;"iiiie l'i.iil en lunii' à <!<■ i]-'chirantes pensées.
Son compagnon mardi.nl au luiiicu vlu iliomin, el sifflait distiuclemenl un air du l'rojihrtr. Il avait presque une tète de plus que le premier et pouvait être plus âgé que lui de dix ans. Il était vêtu avec plus de soin, et même avec une remarquable recherche; bien ([u'il ne mancpiàt pas de quelque beauté virile, son visage inspirait la répulsion et la défiance. II y avait de la tlurelé et de la présom|ition dans ses traits fortement accusés; ses grosses lèvres humides parlaient de désirs et d'instincts m^ériels; \in hautain et ironi(|ue souriie semblait stéréotypé sur sa bouche.