‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 155 sur 225 · I.E MAL l)i; SIÈCLE · texte numérisé non relu

I.E MAL l)i; SIÈCLE

et, (le temps en temps, s'écliappaienl de ses yeux des rei,Mrds oljliques, (jui le faisaieiil soupçonner d'un mi'chant caractère ou tout au moins d'nne excessive duplicité.

Tandis qu'en faisant tournoyer uu léger jonc, et la tète haute, il poursuivait son cliomin en sifflant, il jetait de temps en temps uu coup d'œil inquisiteur sur son compagnon, et iiaussait alors les épaules, ou témoignait de quchiue autre manière une pitié ironique ou une impatince dépitée. Il y avait aussi des moments où le nuage de la réflexion venait assombrir son visage, comme si la situation du jeune homme l'inquiétait; mais celte expression était immédiatement remplacée par un sourire moqueui" qui semblait indiquer qu'il regardait son compagnon comme un être faible et impuissant, dont le chagrin et les souffrances ne méritaient ni compassion ni respect.

Enfin, il s'approcha de plus en plus du jeune homme, et lui dit en français :

— Ah çà, Daniel, tu commences à m'ennuyer terriblement! est-ce ainsi que nous allons nous amuser ici ! c'était bien la peine de m'emmener avec toi dans ton pays. Heureusement que nous n'y resterons pas longtemps! J'avais espéré que le changement d'air t'aurait guéri de l'incompréhensible mélancolie qui s'est emparée de toi depuis quelques mois, et voilà que tu cours la tête baissée, comme si lu avais commis un meuitre. A quoi diable penses-tu donc?

— Je n'en sais rien, répondit l'autre d'une voix sourde. Mon âme s'agite et se tourmente en moi; mille pensées assiègent mon cerveau...

— Pour l'amour de Dieu, ne vas pas gagner une attaque de nerfs; tu es déjà assez amusant sans cela!

— Hélas! dit Daniel en soupirant, à quelle profondeur le doute a desséché en moi la source du sentiment ! moi aussi, j'ai cru que le changement d'air soulagerait mon esprit. Vain espoir! l'approche du lieu qui m'a vu naître me remplit l'àme d'une terrible conviction. Je le sens pour la première fois bien : c'en est fait de moi, Gombert!

— Ciel! quel beau discours! dit l'autre en riant. Et pourquoi maintenant? Est-ce la vue de ces affreux peupliers, qui semblent avoir chassé d'ici tous les autres arbres, ou seraient-ce les champs, qui sentent tout autre chose que les roses, qui exercent sur toi une influence si imprévue? Si nous étions en Suisse ou sur le lUiin, je le comprendrais; mais ici! Bien que le hasard t'ai fait naître dans cette contrée, tu n'oseras pas nier que tout ici soit maigre, vulgaire et mesquin?

Un pénible sourire, un ricanemenl d'amèro ironie contracta les lèvres de Daniel, tandis qu'il répondait avec une liévreusc émotion :

— Ah! ah! c'est vrai, tu as raison, Gombert : tout est ici sans impression, vulgaire, mesquin de dimension!... Lit, cependant, s'il restait dans mon àme une seule étincelle de poésie, cette contrée, pour moi du moins, devrait être belle et pleine de charmes. Ces arbres ont ombragé mes jeux d'enfant; ils m'ont vu si souvent écouter, rêveur, les sons d'une douce voix, lorsque la voix d'une femme avait encore une puissance magique sur mon âme! Ils étaient, dans le calme du soir, si souvent les confidents de ma foi dans le bien, de mon espérance dans l'avenir, de ma reconnaissance envers Dieu! Et ces champs arrosés par les sueurs de mes compatriotes, ce colza avec sa fleur odorante, ce lin qui ondoie sur le sol, ces clochers à roml)re desquels habitent les amis de ma belle enfance, ne devraient-ils pas évoquer magiquement mon passé fous mes yeux, me consoler par le souvenir des temps d'innocence et de bonheur. Mais non, ce n'est que mon esprit et ma tête qui évoquent ces souvenirs par la force de la mémoire : mon cœur reste impuissant et froid, et ne sent rien, rien que le dégoût de la vie, et se raille de son propre vide.

Gombert partit d'un long éclat de rire, frappa des mains et s'écria :

— Bravo ! bravo ! bien dit ! très fort d'expression ; l'illusion est complète. De quelle tragédie as-tu appris par cœur ces vers sans rime? Tu joues très bien ton rôle, mais ton auditeur ne se laisse pas tromper par ton talent. Quelle inconcevable folie! pourtant tu crois être insensible, et tu exprimes cette opinion en paroles et avec une émotion qui montrent que tu es sensible jusqu'à l'enfantillage,

— Oh ! plût à Dieu que tu dises la vérité ! L'autre adoucit le son de sa voix et dit avec une

compassion apparente :

— Vraiment, mon cher Daniel, le spectacle de la fatigue me ferait complètement douter de l'homme, et tu sais combien, en dehors de cela, j'ai conservé peu de foi en sa dignité. Comment ! toi, l'audacieux philosophe, l'impitoyable railleur, l'aveugle poursuivant du plaisir et des jouissances de la vie matérielle, te voilà maintenant le jouet d'illusions qui toucheraient à peine le cœur d'une femme! La chule de l'énergie virile en toi me rendrait malheureux si je ne savais, Daniel, que bientôt lu échapperas à celte fièvre qui l'égaré avec des forces doublées.

Les paroles demi-iailleuses et demi-compatissantes de son compagnon avaient péniblement frappé le jeune homme. La rougeur de la honte sur le front, il répondit :

— Ah! je suis malade, Gombert, je ne sais ce (juc je dis; il fait nuit dans mon cerveau. Inexplicable énigme qui m'elTraie! Mon àme s'est

l.i; MAI. Dl SIIICI.E.

partagée en deux êtres distincts : l'un est sons les ordres île nia raison et de ma volontt-, l'autre est indt'pendant de moi et pense et agit sans mon iulervenlion. Ces deux Ames luttent en nnti pour Il victoire; cette lutte ardente, ces mystérieuses tenipt'les de mon (d'ur, tue pl(»ngeni dans un doute allreux, dans un sombre désespoir, dans une haine implacable de la vie ! et si Dieu me donnait la mort...

Son compagnon lui mil la main sur la bouibc et lui dit d'un Ion dégagé :

— Encore? je m'y ailendais; i'e.»t, depuis (jnei- <|ue temps, la couclusion de tout ce (jue lu dis.

— JUais, s'écria le jeune homme, pourquoi vivre quand tout le monde nous inspire du dégoût, et qu'il ne nous reste aucune puissance de sentir et de jouir?

— Allon>, allons, Daniel, ne te raille pas loiméme. Qu'un pauvre diable, accablé par la misère, recoure à la deinièrc lâcheté, parce quil n'a pas le courage d attendre de meilleurs jours, on peut le comfirendre; mais, toi qui as peut-être encoie plus de trois cent tnille lianes à dépenser, c'est ridicule 1 Tu es malade, dis-lu; sois donc franc, et avoue que ton mal n'est rien autre chose fjue le chagrin d'avoir perdu, en une soirée, contre le marquis Dellalrie, tout ce que nous possêilions et plus encore. Ah ! bah ! tu n'es pas pauvre pour cela, et ce que le sort nous a ravi, il nous le rendra dans une bonne occasion.

— Tu te trompes, Goiiibcrt, ce n'est pas là la cause de mon mal, murmura Daniel.

— Serai-lu devenu malade parce (|ue mademoiselle Aurore a disparu si soudainement de Paris, sans te dire adieu?

— Mademoiselle Aurore m'était indifférente !

— Cela semblait autrement, Daniel, l'ourcjuoi donc la cuinblais-tu de cadeaux princiers?

— Mon orgueil, mon orgueil insensé ! Au lond, je ne ressentais pour elle (jue d'-goùt et mépris...

— Peut-être cela l'a-t-il étonné et péniblement atleclé, (jue nos meilleurs amis, nos (latteurs et surtout nos llatteuses, nous ont abandonnés, i\cs qu'ils ont pensé que les beaux oiseaux avaient perdu leurs plumes.

— C'e.>t tout cela réuni, répondit Daniel avec une sorte de colère fiévreuse : la fausseté, l'éguïsme, la perversité des hommes; le men>onge, la ruse, rinscn>ibililé du momie, tout mon espoir anéanti, toutes mes croyances raillées et insultées, tous mes amours morts I

Comme si Gombert renonçait tout à cou[) à ses tentatives pour remonter le moral de Daniel, il tourna sur >es îalons, louella l'air de son jonc el commença a chanter un air.

Le jeune homme regarda un iii^lanl en silei ce

son joyeux ami, et ilit avec un |)rofond soupir:

— Comberl, (iombert, que tu es heureux! Oh ! si je pouvais descemlre la vie, insoucieux el souriant, comme toi !

— Tu le peux, le moyen est bien simple, ré- |ioii(lit l'autre en ralentissant le pas. N'ois le monde comme il est, et ne lui demande pas ce qu'il ne peut donner. Lu vérité est une guerre de tous contre tous; c'est un jeu avec des dés pipés, où chacun trompe el est trompé, el où ceux (|ui sont trompés trompent à leur tour dès (ju'ils le peuvent. Veiix-tu savoir ceux (|ui sont infailliblement dévoués au rôle de victimes? Ce >oiil les êtres faibles, qui se laissent tromper par l'apparence des choses, et croient (|ue la verlu el la noblesse constituent à être touj(»urs dupés el à être le jouet éternel de l'égoïsme liumaiii.

— Quel monde! murmura Daniel. Il n'y aurait donc rien qu'on put respecter el aimer? Pas de vérité morale?

— 11 n'y a, sur la terre, rien de vrai (jue ce (|ui est palpable el matériel ; tout le reste est du vent el une vaine illusion.

Un cri soiinl s'échappa de la poitrine du jeune homme; tous ses membres tressaillirent.

— Pauvre Dairiel, dit Gombert, qu'il coûte de peine pour te faire acce|)ler des vérités qui sonl bien évidentes pourtant !

— Uh ! ce n'est pas riiii|iito\al)le vérité de les paroles qui me jelle dans le déstîspoir! s'écria le jeune homme. N( il, c'est parce que je sens cette; horrilile conviction enracinée dans mon àme à ne pouvoir l'en arracher !

— S'il en était ainsi, je dirai'- : Iléjouis-loi el sois heureux, Daniel, d'avoir vaincu tes faiblesses; mais ce qui n'est pas encore sera bientôt. Qu'estce que le dérangement de ton cerveau, sinon une lutte suprême entre les idées fausses (|ui te restent de ton eiilaiice, de ta première éducation, et la vérilé i|ui veut prendre pour jamais possession de toi? Après la lutte, tu auras la paix dans Ion co'ur; tu verras les choses comme elles sont réellement, dépouillées de toute illusion el de tout le lustre mensonger que l'égoisme, le préjugé et la sottise leur ont donnés; et alors, avec une inaltérable (lai lé d esprit, lu le sentiras élevé au-dessus de ce làcjie troupeau de moutons qu'on a|)pelle la société, comme un géant au-dessus des nains!

.\près un moment de silence, Daniel dit avec un calme sur|)renant :

— Parlons d'autre chose, (iombert. Probablement nous n(m8 sommes trompés tous deux. Tous ces mouvements violents de l'àme el cet orage <|ui secoue mes nerfs ne sont [•eut-être rien que la conséquence d'une indisjiosition physicfue.

— Tu m'étonnes! s'écria Grombcrl. Si calme,

LE MAL DU SIÈCLE

si raisonnable tout à coup... C'est égal, puisque lu parais maintenant capable de me prêter attention, je le dirai, Daniel, que cela commence à in'enniiyer de trotter à pied. Est-ce encore loin?

— Encore une petite demi-lieue.

— Comment! une petite demi-lieue? Irionsnous en arrière par hasard?

— Mettons un grand quart de lieue.

— C'est encore diablement long. Je voudrais bien abréger le temps en parlant de nos affaires; mais tu vas encore rêver et ne pas écouter?

— Non, parle, j'écouterai; je me sens mieux, mes nerfs se calment.

— Ne sais-tu vraiment, pas, Daniel, à combien peut monter la valeu; de tes biens? demanda Gombert très sérieusement.

— Je n'en sais rien; mais il est certain, en tout cas, que l'intendant m'en cache la véritable valeur; dans une bonne intention sans doute, pour ni'empêcher de dissiper à Paris la plus grande partie de mon héritage.

— Tu as reçu environ cent vingt-cinq mille francs en argent, n'est-ce pas? Tes biens vaudraient-ils un demi-million?

— Peut-être pas autant, Gombert; mais bien près de quatre cent mille francs, ou je devrais me tromper fort dans mon calcul.

— Voyons, partageons la difféi^ence en deux, et mettons quatre cent cinquante mille francs. Avec les soixante mille francs que nous devons encore là-bas, ta fortune est diminuée de cent quatrevingt-cinq mille francs. Il resterait donc seulement deux cent soixante-cinq mille francs; mais nous devons y ajouter au moins vingt-cinq mille francs, comme produit probable de tes biens pendant ton absence, abstraction faite des intérêts des emprunts. La conclusion du compte est donc que tu dois encore te trouver à la tête de deux cent quatre-vingt-dix mille francs : c'est-à-dire en chiffres ronds, trois cents mille francs. Ah ! ah ! et tu hais la vie, et lu désespères, et tu n'aurais plus la puissance de jouir! Gomment! tu ne ris pas en présence de cette magnifique perspective?

— Que m'importe l'argent, Gombert? S'il pouvait servir à acheter une nouvelle àme?...

— Tu recommences déjà? Essaye de comprimer tes folles pensées ou je ne dis plus un mot... Je ne suis pas sans inquiétude, Daniel. Le vieil intendant me tracasse et me dit que nous n'aurons pas la vie facile avec lui. Le fin gaillard est bien capable d'avoir amassé une petite fortune à ton détriment, et, si le calcul que je faisais tout à l'heure n'est pas juste, ce sera le sien qui l'embrouillera. Laisse-moi faire, Daniel; je lui mettrai le pouce sur la gorge, et bon gré, mal gré, la

' sangsue rendra jusqu'à la dernière goutte ce qu'elle a sucé de ton héritage.

Daniel secoua la tête négativement.

— Que veux-tu dire? demanda Gombert; ne devrions-nous pas faire rendre de compte à l'intendant sur l'administration et le produit de tes biens?

— Je ne veux pas dire cela, puisque notre voyage a précisément pour but de prendre une connaissance exacte de ce compte.

— Et de procéder à la vente des biens?

— Oui, et la vente des biens ; mais, je t'en prie, Gombert, sois poli vis-à-vis de l'intendant, et ne le traite pas avec dui'eté; il était l'ami de mon pèi'e, c'est lui qui m'a élevé...

— Bah ! lui ou un autre, c'est le hasard qui a décidé cela. Tu crois donc, innocent, que l'intendant, parce qu'il t'a élevé, n'est pas un homme comme les autres? qu'il n'est pas esclave de l'avarice et de l'intérêt personnel ?

— C'est égal, je ne veux pas le voir maltraité! s'écria le jeune homme, avec un ton d'impatience et de colère dans la voix.

— Bien, bien ! nous le forcerons donc, avec toute l'ui'banité possible, à nous rendre un compte clair. Combien de temps crois-tu, Daniel, que cela puisse durer dans ce pays, pour pouvoir procéder à une vente publique?

— Trois semaines, un mois, je pense.

— C'est long : ce retard me contrarie extrêmement.

— Pourquoi donc ?

— Je ne sais pas; j'ai une crainte vague, mystérieuse. Tout à l'heure, tu parlais d'une femme à la douce voix. Si pendant quelques semaines tu te laissais de nouveau séduire par elle ?

Un sourire de doute passa sur les lèvres de Daniel.

— Ne crains pas cela, Gombert, depuis que j'ai appris à connaître les femmes, aucune n'éveillera jamais un sentiment d'amour en moi.

— Je n'en jurerais pas. D'après les lettres de ton intendant, ta Dulcinée doit être terriblement amoureuse de toi. Si je ne me trompe, elle n'a plus reçu de toi, depuis des années, que les compliments vulgaires que tu mettais à la fin de tes lettres à l'intendant? Et elle a accepté ces compliments comme la preuve répétée de ta fidélité. Est-ce sottise ou ruse ?

— Tais-toi, tais-toi là-dessus, dit Daniel en l'interrompant d'une voix suppliante. Ne me rappelle pas qu'il y a eu un temps où j'étais capable d'un pur et fervent sentiment.

— Ah! ah! murmura l'autre en secouant la tête. Mes caintes seraient-elles fondées par hasard? Ah! ce serait une belle affaire, si je devais retour-

U: M \l. DC SIKCLK

lier seul à Paris, ;iprès tous Its sanilici's (|iie j'ai faits [tour toi. Alors je pourrais dire (in'dn lie peut pas même ooiiipler sur suii ami iK* tn-ur, sur son second woi.

— Tu railles sans pitié, Cioinberl. Comment! tu me crois assez inj^rat pour trahir le seul homme ijui me reste fulèlc dans le nialheur?

— (Juehjue fort que soit un senlimeiil, il doit céder devant un sentiiiient plus fort. Ii'ailleurs, qu(ii(iu'il arrive, je n'en pencherai pas la tele pour cela. Seulement, à Paris, je pourrais déplorer que mon mallieureuK ami...

— .Mais (jue dis-tu là? .s'écria Daniel avec aijrreur. Céleste m'es! indillérente. Je l'ai aimée lor.-qne mon cicur était simple con)ine le sien. .Maintenant ce sentiment est éteint et mort en moi depuis longtemps. Kt, (jiiand toute ma sym[tatliie pour elle serait resiée entière, (|uellc induence pourrait-elle exercer sur notre amitié? Gomhert, nous sommes liés l'un à l'aulre par le sort; rien, rien ne peut nous séparer que la mort !

— Voilà comme il faut parler, Daniel. Je sais (|iie ton cd'ur est hieii placé.

-Tais-toi queîiiues instants, je l'en prie, Gombert, dit le jeune homme en soupirant; mon cerveau est troublé, je sens (|ue mes nerfs pourraient .s'irriter de nouveau, si je ne donnais un peu de repos à mon esprit...

Ils approchaient de l'endroit où la chaussée prend une nouvelle direction et offre une autre vue. Ils n'avaient pas longtemps marché en silence, lorsque Gombert s'écria tout à coup :

— Vois, vois, qu'est-ce donc là-bas ? un arc de triomphe, un drapeau, des arbres ornés, et tout ce peuple? .\li! je coinpreiids; on va le recevoir et le féliciter comme seigneur du village. C'est tout à fait moven Age, cela! bien, très bien Daniel; sois grave, imposant et hautain comme un vrai baron de village... (Juanl à moi, si je puis m'empéclier de rire, je t'admirerai.

Daniel regarda au loin, à l'endroit où étaient réunis les paysans, dont quelques-uns agitaient déjà leurs chapeaux en l'air. D parut embarrassé el mécontent, cl s'arrêta sur la chaussée comme un homme mécontent qui hésite sur ce ipiil doit faire.

— Allons, allons, s'écria Gombert lui |>renanl la main, hàte-toi, iioiivcaii seigneur du pays! accepte la r.'Sjtectucu.^e bienvenue de les sujets el vassaux. Tu semblés avoir peur? Allons, ne sois donc pas si enfant. FJis de ces sottes simagrées de pay.sans et laisse-les faire... Kcoule, il y a île la musique! Ciel! qu'est-ce que cela? Y a-l-il des nègres dans ton vill.ige, Daniel? Il me send)le qu'ils jouent du latnlam. .MIons, hâte ton pas; je deviens curieux...

On les avait, eu ellet, remar(|ués du hameau, el tandis que le laquais Josse ariirmait (pie c'était .M. de lloogeland el sou ami Gomberl qui ariivaient, les membres de la confrérie s'étaient préci|Mlamnieiil réunis, el on avait hissé le drapeau et f;iil jouer la musi(|ue.

Deaucoup d'.enlre les villageois, surlout les enfants et les femmes, voulaienl b'avancer sur la chiussée pour voir plus tôt le jeune seigneur allendu; mais le garde chaiiipèlre, avec son sabre brillant, les avait tous refoulés sur les c6lés du corlége. (iomine le bourgmestre el les échevius (levaienl saluer .M. Daniel de lloogeland par un discours, personne ne pouvait le féliciter avaiil que cette importante sniennité fût terminée.

L'inlendanI, avec Céleste et sa tante, se trouvaient un peu sur le côté, près du corlége, et hors de la foule. La jeune fille avait peine à comprimer son impatience; elle eùl préféré courir en avant |)Our être la première à envoyer à Daniel un joyeux salut de bienvenue; mais le vieillard lui avait fait comprendre qu'il était convenable d'attendre que la cérémonie ofdciellofùl terminée.

Le jeune lionime fui reçu par les sons accélérés de la musique, l'agitation des chapeaux et des mains, accompagnés de mille cris et acclamations.

Daniel était déconcerté, honteux et irrité. Sur ses joues couraient des crispations conviilsivcs; sur ses lèvres lloltait un sourire d'ennui el d'impatience, el même il détouiiiail la léte sur le côté, comme si le piquant sourire ironitiue de Gomberl le mettait à la torture.

Sur un signe donné par le garde champêtre, avec son sabre, fous les bruits se lurtMil. Le bourgmestre lira un pa|)ier de sa poche, le déploya avec de«i mains Ireuiblaiitcs el se mil à lire le discours adressé au jeune homme.

Le vieux laboureur, qui remplissait la charge de bourgmestre, êlail bien un homme estimable; mais ce n'était pas un grand savant, el surtout pas un orateur éloquent; il lut avec beaucoup de peine, el avec de fréquentes inlerruplions, ce (pii était écrit sur le papier; pendant ce temps le senliment de son insuffisance faisait brûler sou visage ridé, et perler des gouttes de sueur sur son Iront.

L'anxii'-té du vieillard, snw tremlilemenl et son bégaiement amusaient fort Gomberl, bien (\ni\ ne put comprendre ce que le bourgmestre disait en flamand, sa langue materntdle.

Le pire de tout, c'est que le discours durait exlrêmement longlemp><.

Sans attenlioii,et visiblement disirait, le jeune homme avait écouté la première partie de la harangue de bienvenue. Les cenlaines d'venx

LE MAL DU su; CLE.

urrôtcs immobiles sur lui, et (jui semblaient épier ce qui se passait en lui, les traits de gens don! il se rappelait les noms, le sourire amiral des Jeunes garçons qui avaient été ses com])agnons de jeu, tout cela touchait son âme et ébranlait son système nerveux.

Quand le bourgmestre fut arrivé, dans son discours, à l'endroit où il devait parler de la mort prématurée du père de Daniel, la voix du vieillard se mit à trembler, et elle prit un ton de sentiment et de vérité qui pénétra irrésistiblement dans le cœur du jeune homme et fit briller une larme dans ses yeux. Mais, quand, en continuant, il fit l'éloge de la bienfaisance de M. de Hoogeland, rappela sa piété, sa bonté, sa vertu, et dit au jeune homme que les bienfaits de sa mère lui avaient gagné pour toujours l'amour et la reconnaissance des habitants, alors Daniel ne put cacher plus longtemps son émotion. Peut-être se fùt-il abandonné sans conscience au sentiment (jui triomphait en lui; peut-être eût-il versé des larmes à la vue même de la foule des spectateurs; — mais le regard inquisiteur et ironique de Gombert?

Egaré par l'impatience et la honte, Daaiel dit d'une voix sourde :

— Assez ! assez ! je vous remercie, monsieur le bourgmestre. Vous êtes bien bon; témoignez, je vous en prie, ma reconnaissance à tous les habitants; mais, excusez-moi, je ne suis pas bien; je souffre d'un cruel mal de tôle. Pardonnez-moi...

A ces mots, il s'éloigna et laissa ià le conseil communal pétrifié de stupéfaction. Suivi de près par Gombert, il fit quelques pas à côté du cortège; mais, soudain, il parut frappé par une vue saisissante et se mit à trembler en détournant le regard et en murmurant en lui-même :

— Céhsie! mon Dieu, qu'elle est belle !

— Prends garde, Daniel, tu te rends ridicule; chuchota Gombert à son oreille. Les paysans vont croire que tu t'es échappé d'une maison d-e fous.

Luttant avec eflort contre son émotion, Daniel regarda la jeune fille fixement dans les yeux, et elle s'avança au-devant de lui avec un sourire d'une ineffable douceur... Mais ce sourire luimême, plein de foi et de confiance dans sa fidélité à lui, le frappa d'un nouveau choc. Pour dissimuler son étrange émotion, il courut droit à l'intendant, lui saisit les deux mains, les lui pressa avec effusion et dit :

— Ah! Willibald! mon bon AVillibald ! comme je suis content de vous revoir !

— Béni soit Dieu de ce bonheur, s'écria le vieux intendant les larmes aux yeux; merci, merci, Daniel !

— Et moi ? ne connaissez-vous plus votre bonne

mère? s'écria en souiiant la tante de Céleste, ([ui s'était placée devant le jeune homme pour se faire reconnaître.

— Ah ! excusez-moi, madame de Bcrg, dit-il, je n'oublierai jamais l'amour, ralfeclion dévouée que vous avez montrée au malheureux orphelin.

Célesle se trouvait de nouveau sous ses yeux avec le même sourire aimant sur le visage. Dans son doux regard, brillait maintenant une prière, comme si elle implorait un mot de sympathie de sa bouche.

Lui, profondément ému, prit sa main et dit, en souriant, et d'un ton calme et triste :

— Céleste ! ah ! Céleste !

Puis il laissa retomber sa main et resta silencieux, les yeux baissés vers la terre, devant la jeune fille.

— Vous êtes bien profondément ému, n'est-ce pas, Daniel? murmura-t-elle. Votre cœur déborde de bonheur en revoyant ceux que vous aimez. Le retour dans le lieu où s'est trouvé votre berceau, où tout vous sourit par un doux souvenir, vous comble de joie? Cinq années d'absence! je sens moi-même que votre cœur doit battre...

Il semblait que le son de la voix de Céleste sur l'àme du jeune homme produisît une expression violente et pénible; car, à chaque mot, il tressaillait de tout son corps, et un soupir étouffé s'échappait de sa poitrine.

Ne pouvant dominer plus longtemps son émotion, il se tourna tout à coup vers l'intendant, et lui dit d'une voix suppliante et avec une fiévreuse impatience :

— AVillibald, mou bon Willibald, pour l'amour de Dieu, conduisez-moi hors de ce peuple, de cette cohue ! Venez, allons au Wulfhof... De l'air, de l'air ! Le sang me monte à la tête.

En disant ces mots, il marcha d'un pas rapide en avant, sans attendre sa société. Les autres le suivirent pendant quelque temps en silence.

Des larmes brillaient dans les yeux de l'intendant; Céleste contemplait Daniel avec un triste étonnemeni; la vieille tante murmurait des paroles de pitié; mais tous jetaient des regards interrogateurs sur Gombert, qui souriait et ne montrait pas la moindre inquiétude.

— Mais qu'a donc le pauvre Daniel? demanda madame de Berg. Vous, monsieur, qui êtes venu avec lui comme ami, vous semblez parfaitement rassuré sur son état?

— Bah! bah ! ce n'est rien, répondit Gombert. Je ne sais ce que le vieux bourgmestre lui a dit, mais j'ai bien vu que la fin du long discours a très fortement ému Daniel.

— Ah! ce serait là la cause de son émotion!

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