LE MAI. DC SIKCLK
s'écria rintendaiit avec joie. I,e hoinj^mcslre lui parlait df sa mt're el du souvenir reconnaissant (ju'a laissé sa bienfaisance dans la contrée...
— Ce sera cela, dit (ioinbert d'un ton léj.'èreiiient railleur, el en interrompant lintendant. Puis revoir ses anciens et surtout certaine belle jeune fdle, cela peut bien avoir contribué à ajîiter ses nerfs. .Mais ne soyez [las iii{juiet,je cimnais Daniel. Laissez-lui (|uelques instants pour débrouiller ses idées et |)0ur laisser se refroidir son <an'^. Ce sera fini comme si rien n'était arrivé.
— .Mais il est donc malade ".' demanda Céleste.
— Malade? il n'est pas niala le, répondit Combert. Ce sont des caprices. Daniel est très sensible.
En ce moment, Daniel s'arrêta, comme s'il voulait attendre la société, et bientôt il se retourna tout à fait.
— Voyez, c'est déjà Uni, dit Combert en riant. Maintenant du moins, il aura sa raison. Si j'ai un conseil ;\ vous donner, ne lui parlez pas trop; le silence, le repos seuls peuvent calmer son âme. Tout ce que vous pouvez lui dire aujourd'bui, tout ce que mademoiselle surtout peut lui dire lera ialailliblement une profonde impression sur son cœur. C'e>t pour(|uoi, soyez indnjirents et montrezlui aussi peu de joie que possible, et, surtout, pas lie pitié. Demain, il sera calme.
Soit que l'émotion du jeune bomme fiit réellemont calmée ou que réloi|,'nement de la foule des villa{;eois lui eut soulagé l'esprit, il semblait beaucoup plus calme. On eût même pu penser qu'il était revenu à sa disposition d'esprit naturelle, si l'étrange et inexplicable expression de son visage n'en eut fait douter. Les rides de son front avaient disparu; ses yeux semblaient e.\prinier un sentiment d'amitié, el il s'eilorrait, par un sourire ouvert, de taire comprendre que la paix était rentrée dans son cœur; mais il restait, dans son regard et sur ses lèvres, je ne sais quoi de pénible, une contraction qui accusait le cliaf:rin et le découra- }{ement.
Il dit d'un ton triste, el avec beaucoup de douceur dan> la voix, tandis qu'il reprenait sa marche entre Céleste et l'intendant :
— 0 mes bons amis, excusez-moi ! Je suis impoli, n'est-ce pas? Vous me croyez in^iràt, peuléire? — Non, non, je sais ce que vous avez lait pour moi, NVillibald, — Je sais, ujadame de Berg, que vous avez alfectueusement rempli la place de ma mère, — Je sais, Céleste, je sai».., Oh ! ces souvenirs tourbillonnent dans ma tête comme une tempête. Si je pouvais les oublier... im instant seulement !
— {testez calme, Daniel, dit la jeune fille d'une voix douce et bas«ie. Ne parlez pas, cela vous
excite. Demain, nous remercierons Dieu ensemble de votre heureux retour au pays.
Probablement le jeune homme n'entendit pas ce que la douce v(»ix murmurait à son oreille; car il niarcliait lentement, profondément piéoccupé, et sans donner le moindre signe d'attention.
Pendant quebjue temps réiiiia le silence le plus complet. Tous, le C(eur palpitant et ému d'une sincère pitié, tenaient les yeux fixés sur le jeune homme rêveur; mais, suivant le conseil donné par l'ami de Daniel, ils cachaient, autant que possible, leur émotion, et ne parlaient pas. Gond)ert seul souriait et secouait l.i tète par intervalles. Lui aussi était plus calme et plus silencieux que son caractère ne le rom|iortait. Il avait certainement remarcjué des choses qui rin(|uiétaienl et lui donnaient matière à penser.
Tout à coup. Daniel releva la tète et ililen murmurant à Céleste, bien cpi'd ne sut à (jui il parlait:
— L'homme est un singulier instrument, n'estce pas? un petit monde «pii a aussi sa lumière et ses ténèbres, ses jours sereins et sesten;pètes destructives? mais si compliqué, si fragile, que le moindre ressort (|ui se dérange dans son intérieur, compromet tout le système. \]ne simple petite blessure au cœur suffit à le tuer; une seule petite tache sur le cerveau le frappe d'une folie complète. Pauvre âme, qui est condamnée à rester éternellement l'enclave du corps! Homme, être vide et orgueilleux (|ni se croit un géant de volonté, de courage et de puissance et (jui, hélas ! est le jouet des lilets matériels f|u'on nomme les nerfs.
Bien que Céleste n'eût rien compris de cette tirade, sinon qu'il se plaignait de l'agitation de ses nerfs, le ton sombre de sa voix fil une si profonde impression sur elle, qu'elle ne put contenir plus longtemps son émotion et dut détourner la tète pour cacher les larmes (jui jaillissaient de ses yeux. Le jeune homme ne le remarqua pas.
Ils étaient arrivés assez loin pour voir, à une courte dislance du chemin, la campagne de madame de Berg.
La vieille dame regarda silencieusement sa nièce el sendila lui demander, par un Iriste regard, pour(|Uoi elle s'élail mise tout à couj) à pleurer.
— Ah ! chère tante, dit-elle d'une voix étoutTée, il est si malade ! notre présence l'émeut encore davantage. Voici notre demeure; n'allons pas jusqu'au Wulfhof; donnons-lui, par pitié, le repos, le calme jusqu'à demain.
— Tu as raison. Céleste... Dans quel état nous le revoyons !
Et, s'arrétant au milieu du chemin, madame de Berg dit à haute voix :
— Monsieur Daniel, nous vous quittons ici. Vous connaissez la campagne lleurie où chaque
LE MAL DU SiLCLK
— Ce langage, à nioil (Pogc 2'2.)
arbre a conservé un doux souvenir de votre présence. N'oubliez pas trop longtemps que là habitent toujours des gens qui ont été vos bons amis. Nous espérons que vous voudrez bien nous honorer de votre visite...
— Je viendrai, je viendrai, répondit le jeune homme.
— Adieu, Daniel, adieu jusqu'à demain ! dit la jeune fille en soupirant.
— Quoi ! des larmes ? des larmes dans vos yeux, Céleste? s'écria le jeune homme ému. La folie, la dureté de mes paroles vous a-t-elle blessée? malheureux que je suis !
— Non, non, murmura-t-elle, c'est parce que vous êtes souffrant, Daniel. Je n'ai rien à vous reprocher. Soyez sans inquiétude et donnez à votre esprit le repos nécessaire. Pendant ce temps-là, vos amis prieront pour vous. A demain !
— A demain ! répéta Daniel d'un ton presque inintelligible.
Puis il demeura quelques instants rêveur à suivre du regard la jeune fille, jusqu'à ce que Gombert lui frappât sur l'épaule et lui dit d'une voix impatiente et pleine de dépit :
— La tragédie est à sa fin ! A demain la seconde représentation. Nous verrons pourtant... Et maintenant à des affaires plus sérieuses !
Et, se tournant vers l'intendant, il demanda :
— Sommes-nous encore loin du château ?
Mais le vieillard semblait plongé dans une
préoccupation qui l'absorbait complètement. On eût dit qu'il avait perdu la conscience du lieu où il se trouvait, et de ce qui s'était passé.
— J'ai eu l'honneur de vous demander, monsieur l'intendant, si nous sommes encore loin du château? répéta Gombert.
— Dix minutes! répondit distraitement le vieillard.
LU -MAL Dl SIECLE.
— r/est assez pour vous dire ce ijiie nous venons faire ici. —Va en avant, Daniel; nous ferons, tnul en niarclianf. ootnitri-ntlrc nuire but à M. rinlondant. — Ali ça, monsieur WilIihaLL,, vous vous nommez \Villil)alil, je crois ".'... jo vous dirai d'abord que je suis le caissier de mon ami Danifl, ou de nous deux et «incj ai ses |)Ieins pouvoirs. Quant à lui, il n'a pas la moindre connaissance des affaires matérielles; mais moi qui, de bonne JuMue, me suis ocmpc de la tenue d'une ban(|Ui', je m'entends parfaitcMuenl en cbiiïres, et il faudrait un compte terriblement obscur pour (|iie je n'y visse pas clair, (lumpretiez-vous?
- Non monsieur, je ne vous comprends pas, répondit le vioillard un peu étonné. Pourquoi me dites-vois cela ?
— C'est, dit-il, pour que vous ne tentiez pas d'inutiles moyens de me cacher la vérité.
— Moi, cacher la vérité? Pourquoi ?
— Allons, j'abrèfîe et je parle plus clairement. Dites-moi, monsieur l'intendant, comment il se fait (jue vous osiez écrire à M. Daniel (\\w son béliti'ge p. terncl ne s'élève qu'à deux cent mille francs environ ?
I-e vieillard regarda Gombert avec une singulière s!uj)éfaction.
— Comment j'ai ose écrire cela? répéla-t-il. l'arce que c'est la vérité.
— .\llons, allons, faites accroire cela à d'antres, dit Gombert en riant. Ne faites pas d'edorts pour nous tromper; ils sont parfaitement inutiles.
Un éclair d'indifrnalion brilla dans les yeux de Willibald ; il releva la tête avec fierté et s'écria tout tremblant d'émotion :
— Ce lan.ira.ue ! à moi ! Oui étes-vous donc, monsieur, qui vous croyez le droit d'insulter ainsi à mes cheveux blancs?
— Voyons, n'évilez pas la réponse; il serait beaucoup plus simple de nous dire à combien monte en réalité la fortune de M. Daniel.
— Il n'y a qu'une personne ici à qui je reconnaisse le droit de Fn'inlerro^rer là-dessus, dit le vieillarrl d'une voix ferme. Huant à vous, monsieur, je suis encore prêt à vous répondre comme le veut la politesse, si vous-même n'en oubliez pas les lois.
Cette leçon prononcée avec une t^randç dignité blessa très prohuidèuient Gombert dans sou orgueil. Pour cacher son émotiot), il conserva néanmoins son ton railleur et s'écria en riant :
— Ah! ah! c'est ainsi (jue vous entendez la chose! Nous allons voir. — Viens un peu ici, Daniel! Plus près : ce n'est plus le temps de rêver maintenant, et mets une (in à tes f(dies, sinon je me sauve d'ici.
— (Jue \eux-tu? d.uiauda le jeune homme très calme en apparence.
— Déclare d'alKud à ton intendant (|ue j"ai tes pleins pouvoirs, ([ue je puis coiuuiaiider ici en ton nom et que chacun doit m'y respecter et m'y obéir comme à toi-même
— Il en est en effet ainsi, mon bon Willibald, conlirma Daniel. Entre .M. Gombert et moi, tout est commun. Je vous serai reconnaissant de tout ce (|ue vous ferez pour lui plaire.
— Demande maintenant à .M. liulenilanl s'il a bien écrit la vérité en te faisant croire à diver.-es reprises que ton hérila:.:e ne s'élève (|u'à deux cent mille francs.
— J'avoue que, comme mou aiMi,je doute de l'exactitude de celle ihuinée, balbutia le jeune homme.
— Ne vous laissez donc pas induire à de tels soupçons, Daniel, dit le vieillard d'une voix suppliante.
— Mais il n'y a rien d'insullaut pour vous dans cette opinion, mon brave Willibald. Au contraire, je vous suis reconnaissant de la paternelle sollicitude avec latinclle vous avez essayé de me cacher le montant de ma fortune.
— Vous vous trompez, Daniel ; ne restez pas dans cette fatale erreur, dit l'iutendant. La preuve de ce que je dis est si facile! Toutes les terres qui constituaient votre héritage paternel sont situées autour du Wulfhof; je vous les montrerai demain et vous éclairerai sur leur valeur. Alors vous serez convaincu que je ne vous ai écrit (|ue la vérité.
— Ainsi je serais pauvre ? murmura Daniel avec un amer sourire sur les lèvres.
— Pauvre ! Comment cela? Il vous reste encore au moins cent mille francs, Daniel. Je veillerai à ce que vous ne vous aperceviez jamais de la diminution de votre fortune, et toujours...
— Mais, monsieur Willibald,. dit le jeune homme d'une voix très franche et très calme, lorsf|ue feu mon père vivait, chacun le croyait passablement riche; beaucoup de gens graves, qui (levaient bien savoir à quoi s'en tenir, estimaient sa fortune en biens mobiliers et immobiliers à un demi-million.
— Et (|u'est devenu ce qui manque? demanda Gombert.
Le vieux Willibald ne répondit jins. Il regarda avec stupéfacliou le jeune homme, qui, d'une voix naturelle et avec une suite dans les idées impossible à méconnaître, venait de lui parler. Durant ce court instant de réflexion, un torrent d'idées de toute sorte pas.sa par la tête du vieillard. Daniel était-il frappé d'éfiarement intellectuel? Etait-ce la présence de Céleste qui l'avait ému au point de troubler ses penséfs? Devait-il penser que Daniel était ingrat envers lui |)arce qu'il avait douté de la loyauté de ses lettres? Cela n'était-il pas naturel,
LE MAL DU SIÈCLE
puisqu'il croyait (jui l'avait trompé dans une intention généreuse ! Quoi (|u'il en soil, les yeux de l'inlendanl brillaient de larmes contenues avec peine.
— La queslion de M. Daniel semble vous mettre dans l'embarras? dit Gumbert d'un ton railleur. Dites, qu'est devenu ce qui manque?
— Il ne manque rien, monsieur, répondit Willibald. Je vous en prie, épargnez ma sensibilité et ne me soupçonnez pas avant d'avoir examiné les affaires.
— En effet, remarqua Daniel, ce serait injuste. Ne parlons plus de cela aujourd'hui.
— Y a-t-il au moins des livres? demanda Gombert.
— Il y a des livres, monsieur.
— Des livres clairs, sincères?
— Des livres clairs et sincères! répéta Tiiitendant d'une voix altérée.
— Vous nous les montrerez?
— Je vous les montrerai quand M. Daniel me l'ordonnera ou m'en priera.
— Eh bien, demain. — N'est-ce pas Daniel, demain?
— Oui, monsieur Willibald, dit le jeune homme, il me serait extrêmement agréable de savoir, dès demain, clairement, dans quel état sont mes affaires, si celte obligation n'est pas difficile ou pénible à remplir pour vous?
— Demain, je vous montrerai mes livres, dit l'intendant. A quelle heure monsieur Daniel désiret-il que je me présente ?
— Oh ! dit Gonibert, pas trop tôt. Nous sommes fatigués; j'aime assez à faire la grasse matinée. Mettons dix heures.
— Soit! à dix l.eures, monsieur.
Ils apercevaient le Wulfhof, à quelques portées d'arbalète du bout du chemin. A l'entrée se trouvaient les ouvriers du château, qui avaient orné la grande porte de verdoyantes guirlandes de feuillage et de fleurs. Il s'y trouvait en même temps une multitude d'habitants des fermes voisines, et tous faisaient tourner leurs chapeaux à la fois pour souhaiter la bienvenue au jeune homme à son entrée dans le manoir paternel.
Cette vue parut ne pas plaire à Daniel; il fit entendre un murmure de mécontentement et ses lèvres se contractèrent sous une grimace d'impatience.
Mais il fut bien plus vivement ému lorsqu'il approcha de la porte du Wulfhof et entendit les ouvriers et les paysans lui souhaiter à tue-tète la bienvenue.
— Bienvenue à monsieur de Hoogeland 1 Vive noire maîlre! vive monsieur Daniel. Hourra! hourra !
Les cris joyeux retentissaient des côtés de la colline et allaient retentir jusqu'au fond du vallon.
Miiis Daniel marchait tête baissée ai mi'ieu de ces gens en liesse, et traversait la cour d'un pas si rapide, que ses deux compagnons avaient peine à le suivre.
Lorsqu'ils furent arrivés à l'escalier de la maison, il saisit la main de l'intendant et dit :
— Ce bruit, ces cris me bouleversent. J'ai besoin de repos; ils faut que je cherche le calme dans la solitude. Où est ma chambre?
— Tout est resté tel que cela était lors de votre départ, balbutia le vieillard.
— Eh bien, mon bouAVillibald, pardonnez-moi; je désire être seul. A demain, à demain!
Et, à ces mots, il ouvrit une porte et disparut, suivi de son ami Gombert, dans le fond de la maison.
L'intendant resta un instant pétrifié sur la place et se frotta le front de la main pour rappeler son esprit à l'idée de ce qui était arrivé.
Puis il traversa à pns lents et tout rêveur le corridor jusqu'à ce qu'il se trouvât sur l'éminence en maçonnerie construite derrière la maison et d'où, comme le sait le lecteur, on embrasse toute la contrée à plusieurs lieues à la ronde. Il resta là quelques temps, immobile, à regarder dans l'espace. Mais bientôt son courage sembla succomber sous une amère conviction. Il posa la tête sur le bord du balcon et se mit à pleurer abondamment; ses larmes silencieuses tombaient comme de brillantes perles dans les profondeurs de la vallée.
SOUVENIRS D ENFAiNCE
La nuit ne devait pas avoir donné beaucoup de repos au pauvre Daniel : car les premières lueurs du matin le surprirent tout vêtu, assis dans un fauteuil, à côté du lit et l'œil immobile, perdu dans la demi-obscurité de la chambre.
Sur son visage se succédaient diverses expressions de dépit et de tristesse et parfois il secouait la tète d'un air de doute et de découragement... Peu à peu cependant son visage se rasséréna et un doux sourire l'illumina pendant longtemi)s; mais enfin ses traits s'assombrirent de nouveau, et, comme si ses pensées avaient pris une forme plus précise, il dit d'un Ion rêveur :
— Que faul-il donc pour pouvoir croire? Douter encore quand l'âme d'une jeune fille, dans sa plus naïve pureté, nous sourit sur un visage angélique? Cruelle expérience de la vie! J'ai rencontré bien d'autres visages qui paraissaient ornés de tous les