I.i: MAI. nu SIKCI.K
charmes de la beauté el du seuliineul, fl qui , n'étaient que des masques pour séduiro el tromper! (ialoimiie! calomnie! Comparer Céleste à de tels êtres venus sur la terre pour tuer tout amour, toute foi, toue espérance! Cette étincelle dans son regard, ce snrire d'une sénérité an;,'éli(|ue, plein de pitié pour ma douleur, plein d'excuse pt»ur ma Iblie, ce ne serait rien qu'un sentiment allumé par l'égoisme'^ Ciomberl, (iombeiM, si tu te trompais, (|uel horrible meurtre d'une âme tu aurais commis en moi!... Pauvre NVillibald, quel amour inquiet ses yeux exprimaient pour moi ! Le vieil ami de mon père, l'excellent i-uide de mon enfance, il ne serait mû que par l'intérêt personnel? 11 se tut un instant et poursuivit ses réllexions en silence; bientôt un amer ricanement courut >ur ses lèvres et ce fut d'un ton railleur (ju'il dit :
— Qu'est-ce que la vérité".' Ou'est-ce (jue l'erreur? Oui dira où la réalité finit el où l'illusion commence? Impitoyable doute qui tiens mon âme plongée dans un abinie d'idées indécises. Kt où est, hélas! Tétoile qui peut illuminer la nuit de mon esprit?
— Oui, oui, je Ut sais bien, s'écria-t-il après une pause, simplicité de cœur, confiance, foi dans le bien, dons célestes que nous recevons à notre naissance comme de magiques talismans contre l'haleine empoisonnée de la froide réalité... on faiblesses qui sont propres à l'enfant, à l'homme qui n'a pas pris tout son développement, à l'être (|ui ne s'est pas encore trouvé aux prises avec l'impitoyable vérité... Ah! si mon âme possédait encore quelque chose de ces salutaires faiblesses! Si je pouvais encore croire aveuglément, comme je serais heureux ! .\n lieu de sentir un enfer en moi, où d'orageuses pensées se disputent le triomphe comme des démons, j'accepterais, des larmes de reconnaissance dans les yeux, la main de la jeune tille qui n'a connu d'autre espoir (|ue mon amour; je presserais dans mes bras le vieil ami de mon père dont le cœur déborde de tendre sympathie pour moi. Oh oui ! je réchanflerais mon cu'ur glacé au leu de leur affection, j'apprendrais de nouveau à aimer le m<mde. je me réconcilierais avec l'homme et avec les choses, et je m'élancerais avec joie au-devant d'un avenir plein d'espoir...
Le ricanement triste reparut sur son visage.
— Simplicité, confiance, foi dans le bien, reprit-il, fragiles cl délicates fleurs <iui vous épanouissez dans le printemps du C(cur, comme le souflle de l'expérience vous brise tôt ! Kl, (juand vous gisez llétries, rien ne peut redresser voire lige; le doute s'attache à vous jusqu'à ce (pie loute vie y soit desséchée. Je voudrais me réconcilier a\ec rinnnme fl avec le monde, f F tire
aveuglément à tout ce qui paraît bon au dehors... Impossible! l'o'il qui s'est un jour ouvert sur la réalité ne se referme jamais, quand même cette réalité ferait reculer l'àme humaine devant le gouffre menaçant de l'universelle désillusion... Qu'est-ce que la volonté et le désir, là où manque la puissance ? Hélas ! j'ai perdu, perdu pour toujours la force d'aimer!
Il se promena pendant quel(|ues instants dans la chambre, puis s'arrêta, les bras croisés sur la poitrine, le regard fixé sur le parcjnet. 11 s'écria alors avec une certaine indignation dans la voix :
— .Mais l'ignorance, l'erreur volontaire, la servitude de l'esprit, tout cela serait-il l'unique condilion du bonheur sur la terre? N'étais-je pas naif et croyant lorsque je suis entré dans le monde? Tout ne m'a-t-il pas trompé ? N'ai-je pas été le jouet el la victime de l'égoïsme général ? C'est la surface des hommes et des choses qui brille : au dedans, il n'y a (|ue perversité... Et, maintenant, je voudrais recommencer celte douloureuse expérience? Je me livrerais avec une aveugle confiance à la chance de recevoir les plus cruelles blessures par la dernière des déceptions?
Ajirès un court silence, il reprit d'une voix sourde :
— Mais si c'était moi (pii me trompasse? Si la clarté que je crois découvrir n'était que la fausse lueur de l'orgueil ?
Il se laissa tomber sur un siège et resta longtemps sans mouvement, égaré dans ses pensées. Son ricanement amer lit peu A peu |>lace à une expression pins douce, tandis que, dans un plein oubli des idées sondjres (jui venaient de le préoccuper, il prononçait d'un ton étrange des paroles où le nom de Céleste était seul compréhensible.
On commençait à entendre dans la cour les premiers bruits du travail ; les vaches beuglaient, les moutons bêlaient, les chevaux frappaient du pied potir deinandei' leur rejias du malin...
Soit que ces bruits Iroublassenl le jeune homme dans sa rêverie, soit qu'un nouveau Pot de pensées le poussât au mouvement, il (|uitta la chambre, descendit l'escalierel entra dans la cour.
Les ouvriers le saluèrent avec des témoignages de respect ; mais lui, sans regarder personne, franchit la porte et prit un sentier i\\ù devait le conduire derrière le \\ ulfhof sur le point le plus élevé de la chaîne des collines.
Arrivé là, il s'assit contre un arbre solitaire, croisa ses bras sur sa jioitrine, el contenqda le paysage qui s'étendait sous ses yeux jusqu'au majestueux horizon sans bornes.
Le soleil s'est dégagé depuis une demi-heure des brumes nocturnes, et inonde en ce moment le ciel serein d'un torrent de lumière. Là-bas. tout
LE MAL DU SIÈCLE
au loin, au delà de l'Escaut, le mont de l'Ermitage se montre aussi au-dessus du brouillard bleuâtre; son flanc oriental semble en feu et brille d'une teinte jaune d'or, tandis que sa pente, du côté du coucliant, reste encore plongée dans une demiobscurité. Ainsi brillent aussi, sous la plus splendide lumière, les cimes des arbres sur les collines; mais, au fond des vallées, du côté qui reste privé des premiers rayons du soleil, la brume pourprée du matin est encore suspendue sur la terre comme un transparent vêtement de nuit... .Les oiseaux, sous l'influence du mois de mai, — temps de doux amour et d'énergie vitale, — folâtrent sous le frais feuillage et envoient ta gorge déployée une hymne de reconnaissance au Seigneur des dons duquel ils jouissent ; le colza tardif déploie ses fleurs comme des tapis de drap d'or ; le gracieux lin commence à ondoyer sous la fraîche haleine de la brise du matin ; le blé secoue ses premières fleurs; et charge l'air d'une agréable odeur de safran. Le long des chemins brillent des fleurs; sur le sol fourmillent les insectes qui s'éveillent; dans l'air voltigent déjà quelques papillons et bourdonnent de laborieuses abeilles : partout joie de vivre, confiance, poésie, excepté peut-être dans le cœur plein de doute de celui qui, du haut de la colline, contemple ce magnifique et riant tableau...
Cependant, il fallait que Daniel fût quelque peu frappé par toutes ces beautés de la nature renaissante; car, tandis qu'il laisse errer lentement son œil sur les collines et les vallées, peu à peu se peint sur ses traits une sereine expression d'admiration et de jouissance. A mesure qu'il était plus longtemps sous l'influence du grandiose spectacle, il semblait de plus en plus tomber dans l'oubli de sa situation et souriait parfois aux doux souvenirs qui affluaient dans son âme. Pas d'arbre, pas de sentier, pas de colline qui ne lui parlent de sa vie antérieure, vie de simplicité, d'amour et de bonheur !
11 voyait au loin l'humble église où des milliers de fois il s'était agenouillé avec une douce foi en la bonté de Dieu; la croix de bois et la chapelle élevées par sa mère au fond de la vallée; le ruisseau au bord duquel, plus tard, il aimait tant à rêver... et, non loin de là, le vieux tilleul, unique témoin de son premier aveu d'amour!
Probablement son esprit se serait laissé entraîner longtemps sans conscience par le torrent des souvenirs; mais les accents d'une joyeuse voix d'homme et le claquement d'un fouet vinrent le troubler dans sa rêverie. Il vit de loin un jeune laboureur sur une charrette qui, suivant le chemin du dos des collines, devait passer devant l'arbre isolé au pied duquel il était assis.
Daniel descendit lentement la pente méridionale de la colline sans autre but apparent que d'éviter la rencontre du laboureur.
Très souvent il s'arrêtait dans le sentier qu'il suivait, écoutait avec plaisir le chant des oiseaux, cueillait ça et là une fleur sans savoii- ce qu'il faisait, saluait d'un sourire épanoui les vallées qui se déployaient devant lui et qu'il embrassait d'une large regard, et errait ainsi plongé dans un rêveur oubli de lui-même... jusqu'à ce qu'enfin le rapide tic tac d'un métier de tisserand frapi)ât son oreille et éveillât son attention d'une façon toute particulière.
Il s'arrêta ému et dirigea ses yeux vers une maisonnette qui se trouvait à une portée d'arbalète plus loin, au bord du sentier, et d'où venait le bruit de travail.
— Ah ! dit-il avec une joyeuse surprise, la maisonnette de Jean le tisserand ! Combien de fois j'ai été là, avec mon enfantine curiosité, près de son métier, suivant la rapide navette dans sa promenade sans repos! Combien ne m'étonnais-jepas de voir grandir sous sa main la toile où on devait couper pour moi de fines petites chemises ! Avec quelle rapidité la bonne Lisbeth faisait passer le lin entre ses doigts... et combien de fois j'ai brisé son fil et embrouillé son écheveau !
Cette fois, tout à fait dominé par ses souvenirs, il marcha droit vers la maison de Jean le tisserand. Cependant, lorsqu'il arriva près de la chaumière et qu'il put y jeter les yeux par la porte ouverte, il s'arrêta avec une expression de triste surprise sur le visage.
Derrière la fenêtre, et d'un côté de la chaumière, il voyait bien le métier connu de Jean à la même place qu'autrefois, et le tic tac ne résonnait pas moins vite et moins fort; mais c'était une femme encore jeune qui était assise, et c'était elle qui, sous l'effort de deux bras musculeux, faisait voler comme un éclair la rapide navette. Sur son visage, florissant de santé, brillait un sentiment de courage et de joyeuse ardeur au travail, et il flottait même sur ses lèvres un sourire indécis, tandis que, dans un complet oubli, elle renouvelait les bobines épuisées et poursuivait en toute hâte son travail.
Enfin, à côté du métier, un jeune garçon d'environ douze ans, avec de grands yeux bleus et une tête couverte de cheveux blonds bouclés, était occupé à dévider du fil d'un dévidoir et à préparer les bobines que la femme devait mettre en œuvre.
La vue de cette femme parut frapper Daniel de tristesse; il entra cependant dans la maisonnette et promena silencieusement autour de lui des regards interrogateurs.
Dès que la femme, surprise par son arrivée,