I.K MAI. 1)1 SIÈCLK
l'eut regarcU" en lace, elle se leva vivciiit'nl derrière son inélier et s'écria avec un (•laii do joie :
— Vous, vous, iiion.sieur Daniel, dans notre pauvre iliauinièro ! Ali ! comme j'ai souvent montré à nos enfants, avec orj,'uoil, la place sur ce plancher où vous îiVicz coutume de vous tenir pendant des heures ! — Karel, c'e>l le jeune monsieur dont je te parlais toujours. — Oh! Dieu soit béni, monsieur Daniel, d'avoir permis que vous reveniez sain et sauf au pays I
Le jeune homme r('i,'ardait avec émotion la femme qui lui souhaitait la bienvenue si cordialement et l'enfant qui lui souriait alTectueusement.
— .Mais, femme, munniira-t-il, je ne vous connais |)as.
— C'est possible, monsieur, répondit-olle, vous étiez si jeune! Ne vous lappelez-vous plus de la servante du fermier Lanjberl... (|ni venait le dimanche ici chez Jean le tisserand, son frère, passer l'après-diner et (|ui racontait des histoires et chantait des chansons, pour vous amuser, (juand vous y étiez ?
— Ah! êles-vous la bonne grosse llosalie? s'écria le jeune homme. Oui, je vous reconnais! Donnez-moi la main, femme. Merci : cela me lait (In l)ien au e.eur.
Homme s'il eut eu hmite de son émotion, il détouina le visajie et miiriunra d'une voix iloulourense :
— Temps de foi et de bonheur, de conliance et de poésie! Oh! si l'homme pouvait rester tonjours enfant cl ne jamais soulever le voile fatal sous lequel se cache la vérité !
La femme le regarda avec surprise; mais il ne lui laissa pas le lem|>s de la réflexion, et, tournant de nouveau son rejjard vers elle, il lui dit d'une voix calme en apparence :
— Dites-moi, Uosalie, où est Jean le tisserand? Comment se porte sa femme Lisbeth? Comment se lail-il que vous ayez jnis sa place à s(»n métier?
Lue expression de profonde tristesse contracta le visage de la jeune femme, tandis qu'elle sortait de derrière son métier et se rapprochait de Daniel.
— .\h! monsieur, dit-elle, ce sont de tristes choses! .Mon |)auvre frère a, durant les mauvaises années de la famine, gâté sa santé. Il n'y avait pas d'ouvrage, tout était hors de prix, et la femme et les enfants *lc\aient cependant manger. Avec le petit morceau de pain (|u'il pouvait gagner «ncore, et qu'il s'arracha de la bonche, cela ne faisait q-ue tiainer; mais il était ilevenu si maigre et si pâle! et sa pauvre femme avait gagné, de chagrin et de misère, une mauvaise toux sur la poitrine. Lorsqu'il revint de rou\rage pour le tisserand, et que de meilleurs temps se trouvaient à la porte, le typhus est venu pour emportir les malheureux
dont le sang avait été trop tourné en eau par la famine. Oh ! monsieur, le typhus est un cniel Iléau ! .Ma belle-soMir est morie d'abord; huit jours après, mtm frère est aussi londjé malade. Je les ai soignés tous deux, nuit et jour, assise seule près de leur lit; car la terreur était si grande, parmi les gens, «pi'il y avait [teu de secours à espérer des voisins et des amis. Mon pauvre fière! il ne parlait de rien autre, dans son délire, (jue de ses quatre malheureux enfants; il se plaignait amèreniciit (lu ciel qui les allait laisser seuls et abandonnés sans appui dans le monde. Moi, pour le consoler, pour adoucir son agonie, je lui promis (|ue je seiais la mère de ses enfants, que je travaillerais pour eux, que je les élèverais comme ma propre chair et mon propre sang, (jue jamais je ne les abandonnerais. 11 mourut dans cette certitude, consolé et bénissant Ditsu...
La voix de la femme avait, en pronon^anl ces derniers mots, tremblé d'émotion et une larme brillante était tombée de chacun de ses yeux.
Daniel la regarda avec une indéfinissable expression. Ses yeux brillaient aussi; mais ce devait être de joie ou d'admiration, car un doux et radieux sourire illuminait son visage.
Après un cours silence, il demanda :
— Kl vous, Rosalie, vous remplissez votre sainte promesse, n'est-ce |ias? C'est pour cela (|ue, de si bon matin, si heureuse de cœur, vous êtes assise devant le métier? .'\Iais trouvez-vous par votre travail d'affectueux dévouement à gagner assez pour faire ce (jue vous avez promis à votre frère mourant ?
— D'abord, cela alla diflicilemenl, répondit Rosalie, je n'étais pas très adroile à tisser; mais nous sommes de père en fils, tous originaires de tisserands; au bout de peu de teni|)S, je gagnai un bon salaire. La navette volante, voyez-vous, monsieur, c'est une invention du bon Dieu |tour le pauvre ouvrier des Flandres. Maii;lenai.t il y a du travail en abondance; les fabric; nts me confient leur ouvrage le plus avantageux; je gagne une jolie somme à n)on métier. Voyez ma mai.-oiinelte, monsieur; n'esl-ellc pas propre el nette? et le bon Dieu en soit béni, ces enfants ne manquent de rien non plus : si seubinent ils voulaient, je les ferais gros comme des blaireaux.
— Kxcel lente femme que vous êtes, dit le jenne homme, comme vous devez être heureuse.
— Oui, oui, vous le voyez bien, m(m>ieur, reprit Rosalie, avec contentement d'elle-même. Voyez ce petit vaurien-là, avec sa tête bouclée. Cela va le matin à l'école, cela apprend à lire et à écrire. Lt ses deux saurs et son petit frère, (jnand ils seront assez âgés, iront à leur tour à l'école, je ne le négligerai pas : dnssé-je m'imposer quel(|ues pri-
LE My\L Dl! SIÈCLE.
valions, mon pauvre frère pourra voir du liaul, du ciel que je remplis la promesse quo je lui ai failo. Le jeune liomme paraissait profondément ému. Il ne disait rien, bien que la femme eût cessé (\c parler; mais il la regardait d'un air d'attente, comme s'il voulait tirer de sa bouche de nouvelles paroles.
— Ils sont si beaux et si bons, mes enfants ! reprit Rosalie, avec un joyeux orgueil dans le regard. Ils dorment là, derrière la porte, dans la petite chambre au-dessus de la cave. Je ne veux pas les éveiller, un enfant doit dormir son soûl : il en grandit mieux et en gagne du sang plus rouge. Venez, monsieur, venez ! je vais vous faire voir mes trois petits anges.
Daniel était tellement dominé par l'admiration du généreux amour de cette femme, qu'il la suivit silencieusement.
A la por^e de la chambre, Piosalie mit le doigt sur la bouche et murmura :
— Je vous en prie, monsieur, ne les éveillez pas, ils pourraient s'effrayer.
Et alors, ouvrant la porte avec une précaution infinie, elle lui montra, les yeux rayonnants d'une maternelle fierté, un propre et petit lit où trois enfants dormaient l'un à côté de l'autre; sur les petits visages flottait un sourire indécis; le soleil lançîiit un rayon oblique sur leur lit, et dorait leurs têtes blondes et bouclées; ils étaient dans les bras les uns des autres comme s'ils s'étaient endormis avec des paroles d'amour sur leurs lèvres roses.
Ce spectacle alla au cœur du jeune homme, coiTime si on lui avait permis de jeter un regard dans le ciel : il tremblait d'émotion, et des larmes d'admiration jaillirent par ses joues.
Par un mouvement auquel sa volonté semblait ne pas avoir de part, il lira une brillante bourse de sa poche et la déposa silencieusement sur le lit aux pieds des enfants; mais la femme prit le riche objet et avec des témoignages de reconnaissance voulut le lui faire reprendre.
Daniel sortit de la chambre et voulut quitter la chaumière; la femme le suivit en renouvelant ses efforts.
— Ah ! je vous en supplie, dit le jeune homme, permettez-moi de vous aider dans votre œuvre d'amour. C'est moi qui suis reconnaissant envers vous. Adieu, adieu ! que Dieu vous bénisse, femme !
A ces mots, Daniel ému se précipita hors de la maisonnette de Jean le tisserand, et courut pendant quelques instants dans un sentier, sans conscience du lieu où il se trouvait.
Il s'arrêta enfin, se frotta les yeux et regarda avec une étrange expression la larme qui brillait sur sa main.
— J'ai pleuré, murmura-t-il. C'est bien une larme qui brille à mes doigts. 11 y a donc encore de la simplicité dans mon cœur ? Tout sentiment n'est donc pas mort en moi ? Ah ! j'ai cru à la générosité, à l'amour, au sacrifice de celle femme !
Après un instant de réflexion il reprit :
— Et pourquoi pas ! de l'intérêt personnel ? Quel intérêt pourrait l'engager à remplir une pareille lâche? Elle est belle, forte, courageuse; elle peut encore inspirer de l'amour, avoir une famille à elle... Mais non, elle verse sa sueur pour les pauvres orphelins. Elle renonce à tout pour abriter de son amour les malheureux enfants de son frère. Oh ! ce n'f st qu'une paysanne, un être bien humble sur la terre... et cependant elle est l'image de la plus sublime abnégation de soi-même!... Et C(^pendant, qui sait? les ressorts et les mobiles de nos actions sont souvent si profondément cachés... Arrière, doute maudii!
Sons le coup de douloureux mouvements de i'àme, il poursuivit son chemin, se passant là main sur le front, murmurant en lui-même, haussant les épaules, et paraissant lutier contre une idée qui l'attristait. Au bout de quelque temps, son âme s'apaisa; une expression calme et rêveuse flotta sur son visage et ses yeux brillèrent de nouveau d'une sorte de joie naïve.
Il avait presque atteint le fond de la vallée et vit, à une couple de portées d'arbalète de lui, une chapelle et <à. côté une grande croix au pied de laquelle une jeune paysanne priait, la tête baissée.
— La croix plantée par ma mère ! murmura-t-il. Combien de fois ai-je sur ce banc envoyé au ciel mes innocentes prières ! Comme la paysanne que voilà épanche en silence ses vœux ou ses actions de grâces devant l'image du Sauveur; j'y priais les mains jointes, pour les âmes de mes parents. Ah ! je sais encore combien, chaque fois que je me levais de ce banc, mon cœur battait d'espoir et de con fiance ! Maintenant, je vois trop bien que l'image a été mutilée ; celte sombre couleur rouge est tout à fait contre nature; et quelle barbe et quels yeux impossibles on y a peints! Pour l'homme raffiné, la forme doit s'accorder avec le but... pour ces innocents campagnards, l'intention suffit... N'en serat-il pas de même devant Dieu?
Il vit la paysanne qui priait, la tête baissée devant la croix, se lever et essuyer les larmes de ses yeux. C'était une jeune fille, dont le visage florissant et les traits doux ne parurent pas tout à fait étrangers à Daniel. Au moins fit-il un eflort pour se rappeler les souvenirs qui pouvaient les lui faire reconnaître.
Comme la jeune fille suivait le sentier où il se trouvait, et devait, par conséquent, passer devant lui, elle ne larda pas à se rapprocher; elle le salua