‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 161 sur 225 · I.A flKI>niTI<t>" ItKS COMI'TK s · texte numérisé non relu

I.A flKI>niTI<t>" ItKS COMI'TK s

Dans une cbandire du Wullhof, .M. Willibald était assis (levant un secrétaire à pupitre saillant. A crMé de lui, sur une laide, gi^^aienl de grands livres entassés les uns >ur le-^ autres; toutes les chaises étaient chargées de liasses de papiers et de feuilles détachées : le parquet de la chatidne luimême en ''tait en partie couvert.

Au-dessus du secrétaire étaient suspendus quel-

ques fusils et pistolets an milieu de tonte sorte de pièces d'altiraM de chasse. Deux portraits ornaient les murailles vis-à-vis l'un de l'autre. L'un était un portrait de femme au visage calme et doux, l'aiitre représentait un homme dont les traits

I élaieut visiblement llétris et amaigris par le chagrin.

Le coude appuyé sur le pupitre, le vieillard

I était assis [doni;é dans ses pensées. Il secouait parfois la tête avec une triste expression de doute, et remuait les lèvres sans cpie cependant aucun son sortit de sa bouche. Scidemen^ de temps en temps, sa poitrine se gonllait, pour se rétrécir en-

I suite par l'expiration d'un profond soupir.

Les portraits tenaient leurs yeux fixes dirigés sur lui et semidaient l'interroger. Soit que l'intendant rêveur sentit la mystérieuse influence de ce regard, ou qu'une nouvelle pensée passât dans son esprit, il leva lentement la tète et contempla les deux portraits pendant quebjues instants. Peu à peu, celte vue l'émut à tel point, qu'il poussa un cri d'anxiété, laissa tomber si tète sur sa main et murmura en frissonnant :

— Ils me demandent ce que j'ai fait de leur enfant ! Et nmi, hélas! je ne puis, je n'ose leur répondre.

Après celle plainte, le vieillard ému resta longtemps silencieux et immobile, les yeux fixés sur le parquet. Cependant son visage se rassi-réna par degrés, une sorte de sourire |dein d'espoir flotta même sur ses lèvres, et il murmura :

— Ou'est-ce donc (jui m'inquiéie ainsi? Pourquoi trembler devant un mal incertain? .Mon espiit attristé se crée des fantômes, peut-être... La parole de Daniel, le ton de sa voix, n'esl-il pas aussi affectneux qu'autrefois? n'ai-je pas vu son âme aimante me sourire du fond de ses yeux? C'est inconcevable ! .Me laisser insulter en sa présence, me laisser accuser de fausseté et de tromperie! El nommer son ami celui qui jette ainsi la calomnie sur mes cheveux blancs! .Mais D.miel est malade: il est jdus digne de pitié que de hIAme... Ah! si le ver du froid égoïsire, de l'orgueil, du doute, avait jamais trouvé le chemin île son cœur? Ce même ver i|ui jadis a déchiré mon ca-ur ! Non, non, comment alors le regard de Céleste pourrait-il l'émouvoir jusqu'au fond du cœur? Sa maladie semble, au contraire, la con>ér|uence d'une .«urexcilalion de la sensibilité. One dois-je craindre ?Qiie dois-jc espérer? (lomberl ne serait-il pas le démon qui assiège l'Ame de Daniel? Les explications (|ue Josse m'a données me le foni croire. Peul-élre le mal de Daniel n'esl-il pas autre chose que le chagrin de savoir sa fortune si diminuée? Si je lui donnais l'héritage de ma sœur! cela l'arrachernil peut-être au désespoir (|ni l'accable... .Non, il ne

LE MAL DU SIECLE

faut pas briser cette dernière planche de salut ! S'il retourne à Paris avec son ami, il dépensera tout ce qui lui appartient. Si c'est une fatalité et qu'elle doive s'accomplir, eh bien, il trouvera toujours ici un cœur pour l'aimer et un petit trésor pour le sauver de la détresse et de l'humiliation. Je dois parler à Daniel seul, lui ouvrir les yeux sur son dangereux ami; mais ce Gombert ne l'a pas quitté hier un seul instant. Puissé-je être plus heureux aujourd'hui ! J'entends leurs pas en bas. Au compte maintenant! Quel nouvel outrage me réserve cet impudent étranger? Outrage, calomnie, que m'importe ! Mais mon pauvre malheureux Daniel, que Dieu le protège !

Le domestique Josse frappa à la porte, et dit après qu'on lui eût ouvert, que M. Daniel attendait l'intendant pour la reddition des comptes.

Le vieillard chargea les grands livres sur It^s bras du domestique, et descendit l'escalier avec lui.

Willibald entra dans la salle en saluant. Il dirigea d'abord les yeux sur Daniel avec un éclair de joie mêlée de tristesse; mais, lorsqu'il vit Gombert s'avancer, il releva la têle et regarda l'étranger avec une expression froide et hautaine.

Josse, haletant de fatigue, déposa le tas de livres sur la table et quitta la salle.

— Qu'est-ce que c'est que tout cela? s'écria Gombert étonné. Vous n'espérez pas que nous allons examiner tous ces livres, n'est-ce pas ? il faudrait plus d'une semaine.

— Ce sont les comptes de mon administration, répondit Willibald. Dans le premier registre sont inscrites les dépenses pour l'entretien et l'amélioration des bâtiments; le second renferme les dépenses pour le ménage et la nourriture des domestiques et ouvriers. Ceci est le livre des recettes et des dépenses relatives à la culture des terres et à la vente des fruits. De ces deux lourds registres, l'un est mon journal, où toutes les dépenses et les recettes, sans exception, sont inscrites au moment même où elles ont lieu; le second est le grand-livre, où les dépenses et les recettes sont réunies, et où, à la fin de chaque année, la clôture général est faite. J'ai au moins trois fois autant de livres encore, qui se rapportent aux premières années de mon administration. J'irai les chercher, ■si vous le désirez. Mais, dans ces derniers registres, vous trouverez le résumé et la conclusion de tout.

En murmurant quelques paroles de dépit, Gombert avait pris le livre supérieur et l'avait ouvert sur la table. Daniel s'était levé et s'était approché de son ami.

— Parbleu! s'écria Gombert, voilà une bonne manière de faire les comptes où le diable lui-même

ne verrait pas clair! « Quatre livres de clous de grenier kvingt-cimj centimes, w/i franc; six livres de couleur verte à (piatre-rinfjt-fjninze centimes; une brosse,,. » Si nous devions chercher ainsi la justification d'une dépense de cent mille francs, il y aurait moyen d'y passer six mois!

— C'est possible, répondit le vieux Willibald très froidement; mais, puisque monsieur a l'expérience de semblables affaires, ce ne sera pas la première fois qu'il aura reconnu que ce n'est pas dans ces annotations particulières qu'on peut trouver la conclusion des comptes. Voilà le grand-livre,

Gombert ouvrit le registre indiqué et resta longtemps à en contempler les pages.

— En effet, cela devient plus clair, dit-il. Je trouve ici consignées des sommes beaucoup plus fortes; mais qui dit que cela a été réellement dépensé?

L'intendant frissonna, et le rouge de la colère lui monta au front. Il ne répondit pas à la question de Gombert, mais le regarda dans les yeux avec une expression de fierté blessée.

— Vous pouvez le prendre comme vous voulez, dit Gombert. Je le répète : tout cela est bel et bon, et les livres sont écrits avec soin; mais qui me dit que ces sommes sont vraiment dépensées?

— Ainsi, monsieur, s'écria Willibald avec un sourire amer, vous osez me croire capable de falsification? C'est un outrage que je ne supporterais pas, si mon respect et mon attachement pour une autre personne ne me retenaient,

— Quel ton prenez-vous là? dit Gombert d'un ton railleur. Êtes-vous donc plus qu'un domesti((ue?

Le vieux Willibald eut peine à contenir son indignation; il tremblait visiblement, et des larmes tombèrent sur ses joues.

A cette vue, Daniel courut à lui, le prit par la main, et, tendant le poing vers Gombert, il s'écria :

— Ah! c'en est trop! Non, non, je ne laisserai pas insulter le vieil ami de mon père. Gombert, respecte ses cheveux gris ou je fais jeter ces livres au feu et ne veux plus entendre parler de comptes. Ne ris pas, pour l'amour de Dieu, ne raille pas. Ce que tu fais est une odieuse méchanceté !

Le visage de Daniel était pâle comme celui d'un mort et il vacillait sur ses jambes sous le poids de l'émotion qui l'accablait,

— Merci, merci, Daniel, murmura l'intendant ému, avec de nouvelles larmes dans les yeux, larmes de joie et de doux bonheur.

— Je ne comprends plus ce qui arrive, murmura Gombert, avec une véritable surprise et un remarquable sang-froid. Si nous devons accepter sans examen ce que les livres disent alors, je vous de-

IK MAL I)L' SIÈCI.K.

mande ùquoi les livres servent? En toul cas, puisque mon ami Daniel se montre si tendre à votre égard, il vaut mieux, nionsieur l'intendant, (jue nous mettions lin à celte scène ridicule. Je vous dis adieu a tous deux, et vais faire mes malles. Imbécile que je suis! Venir de si loin pour être ici victime de la duplicité et de la lâcheté. !

Ces mots elVrayèrenl Daniel, d'autant plus qu'il j vit son ami se diriger vers la purte. Il se plaça de- i vaut lui, le ramona par la main dans la salle, el ; dit du ton du commandement :

— Allons, Ciomhert, il faut être indul{,'enl. Je faciliterai l'alfaire. Aie un peu de respect pour un vieillard.

Goinbert se laissa conduire ;i la table en 1,'rommelant, il y avait cependant une grimace ironicjue sur ses lèvres comme si ce qui se passait lui faisait pitié.

— .Monsieur Willibald, dit le jeune homme, nous ne pouvons rien comprendre à ces livres de comptes sans votre secours; le temps nous man- i (|ue pour un examen approfondi. Ayez la bonté de nous a|)prendre ce (|ue nous désirons savoir. Vous m'(d)ligerez, et je vous en serai reconnaissant, Willibald.

La voix suppliante de Daniel dut faire une profonde improsioii sur le vieillard : car, sur son visage parut un calme sourire (jui témoignait que tout ressentiment avait disparu de son cteur.

— Pour vous, Daniel, dit-il, je veux tout faire, tout supporter, répondit-il.

Kt, se tournant vers (iomherl, il dit avec une certaine alfabililé :

— Kh bien, monsieur, puisque Daniel le désire, oublions les paroles désagréables échangées entre nous. J'apporterai ici les (juittances de toutes les dépenses; il y en a cependant assez pour couvrir toute eelte table.

— Non, non, les f|uittances ne sont pas nécessaires, dit Daniel en l'interrompant.

— Soitî Je ferai seulement chercher |dus lard celles qui auraient trait à des dépenses an sujet «lesquelles M. liomberl voudrait un supplément de certitude. Veuillez m'écouler; je veux, en peu de mots, vous faire connaître l'état de vos alTaires et suis prêt, à la moindre (|neslion, à vous donner les explications les |iliis précises. Permettez-moi de m'asseoir, je parlerai plus facilement.

Les autres suivirent son exemidc. cl, qn.md tous trois furent assis h la table, l'inlendanl dit, tandis qu'il ouvrait le grand-livre el y prenait qiirWpies papiers :

— Du tem|)s où vos parents vivaient encore, Daniel, votre maison avait, en effet, le renom d'être passablement rirhe; on estimait alors la fortune de voire père, comme vous le disiez hier, à environ

un demi-million, mais c'était à tort, soyez-en sûr. Les causes île cette surestimation étaient l'inépuisable bienfaisance de votre mère et la circonstance particulière que la plus grande partie de la fortune de votre père consistait en rentes sur l'Klal et en actions dans des entre[)rises industrielles. On Ibnda, à cette époque, à Anvers, (juebjues sociétés d'assurances contre les sinistres de mer. Ces entreprises donnèrent d'abord des bénénces si surprenants, que les capitaux s'olfrirent à l'envi pour y prendre part,el qu'on augmenta encore le nombre de ces sociétés. Votre père se laissa séduire par l'espoir d'un intérêt triple, et s'engagea vis-àvis de ces sociétés pour une somme qui dépassait la valeur de sa fortune mobilière. Il arriva alors une saison qui causa un grand nombre de sinistres maritimes importants. Les sociétés dont votre |)ère était actionnaire perdirent non seulement leurs fonds de réserve, mais aussi le montant total des capitaux souscrits. Beaucoup de bruits étranges couraient sur la façon dcmt ces entreprises avaient été administrées. Quoiqu'il en fût, votre père y engloutit la plus grande partie de sa fortune. Ce coup le liappa si |)rol'ondément, que, depuis lors, il commença à languir, et, courbé sous le poids d'un chagrin (jui le rongeait sonrdeiuent, marcha d'un pas rapide vers une mort prématurée. Je vous donne ces explications |ténibles pour vous et [lour moi, Daniel, pour vous faire comprendre comment il se fait (|ue ceux-là se trompent qui croient qu'à sa mort la fortune de votre père était encore ce ([u'cUe avait été aujiaravant.

Daniel écoutait, immobile et avec une grande attention, les paroles de l'intendant, peut-être plutôt parce (ju'il lui j)arlait de ses parents morts, que par le désir de connaître le véritable état di' sa fortune.

Les explications du vieillard produisirent une impression |)lus forte sur (jombert. Il s'agitait suison siège et secouait la tête d'un air de doute; sur son visage, il y avait une expression de mécontentement et aussi de crainte. La pensée «pie luimême avait pu se tromper, commentait à l'inquiéter sérieusement.

— Maintenant que je vous ai dojiné ces explications iiréliminnires, reprit l'inlendant d'un Ion franc et sur de lui, i|ui inspirait le respect, maintenant, je vais vous faire coniiaîtieen peu de mots, Daniel, l'étal présent de voire fortune. Voici une feuille sur la(|uelle le calcul est fait avec la plus grande précision; mais, pour être plus clair, je négligerai les sommes inégales dans mon exposé; elles se retrouveront, en toutca^, dans le compte exact. Veuillez m'écouler avec atlenlion, messieurs. Après la mort de M. de Iloogeland, .ses bien.s- (ond< furent esliujés, par des hommes experts

dans la matière, à cent trente -cinq mille Iraiics.

— Comment? vous vous trompez, monsieur W illibald? balbutia Daniel.

— Comment? seulement cent trente-cinq mille francs! s'écria Gombert effrayé.

— C'est comme je vous le dis, répliqua le vieillard. L'original de la pièce qui constate l'estimation est devant vous avec la valeur de chaque parcelle de terrain et des bâtiments.

— Ah! ah! dit Gombert avec un rire convulsif, si on en déduit les sommes que nous avons reçues à Paris, il ne resterait donc que quinze mille francs? Pas même de quoi vivre misérablement pendant trois mois! Assurément, vous voulez vous moquer de nous!

— Mon Dieu, mon Dieu, ce n'est pas possible! s"écria Daniel, comme pétrifié de ce résultat.

— Vous jugez trop vite, messieurs, je vous prie de me laisser continuer, reprit l'intendant; les affaires ne sont pas dans un si mauvais état que vous le croyez.

— Et l'argent, et les actions industrielles qu'on a trouvés dans la maison mortuaire? dit vivement Gombert en l'interrompant.

— On n'a pas trouvé d'actions ni de papiers de valeur, par la raison bien simple qu'il n'y en avait plus, répondit Willibald. Quant au peu d'argent comptant, il fut à peine suffisant pour payer les frais de sépulture et les services de l'église. Ne soyez pas impatients, messieurs, et écoutez-moi avec calme. Durant mon administration, j'ai pu épargner des sommes assez considérables; et, selon l'occasion, j'ai acheté çà et là des pièces de terre autour de Wulfhof. La valeur des terrains dont j'ai accru, de cette manière, la propriété de M. Daniel s'élève à quatre-vingt trois mille francs. Le total des biens-fonds représente donc à l'heure qu'il est environ deux cent dix-huit mille francs, et en y ajoutant les biens mobiliers, les meubles meublants, le bétail, le matériel agricole, etc., de la valeur de quinze mille francs, nous arrivons au chiffre de deux cent trente-trois mille francs. Soustrayez de cette somme les cent vingt mille francs que madame van Everdael a prêtés en hypothèque sur le Wulfhof, et vous reconnaîtrez que le résultat définitif, c'est-à-dire la fortune présente de M. Daniel, s'élève à cent trente mille francs, quelque chose de plus ou de moins.

Le jeune homme baissa les yeux et murmura quelques paroles inintelligibles.

Gombert, surpris et écrasé par l'annonce du chiffre fatal, resta un instant absorbé dans d'amères pensées; mais il releva bientôt la tête, et, croisant les bras sur sa poitrine, il regarda l'intendant fixement dans les yeux, comme s'il voulait, par

l'impudence de son regard, l'accuser de fausseté et de tromperie.

Le vieillard supporta cette muette interrogation avec un calme fier qui embarrassa Gombert Ipimême et le força de baisser les yeux. Blessé dans son orgueil, il s'élança de son siège et dit avec un sourire amer :

— Nous verrons si les comptes au sujet des dépenses et des recettes sont bien comme vous le dites, j'examinerai aujourd'hui les livres à mon aise. En tout cas, je sais, monsieur l'intendant, sous quelle pierre gît l'anguille. C'est dans l'estimation des immeubles que nous retrouverons ce qui manque. A moins qu'il n'y ait une déloyale coalition entre les enchérisseurs, la vente fera mieux connaître que ce chiffon do papier la véritable valeur des biens. Combien de temps faut-il dans ce pays, monsieur l'intendant, pour pouvoir procéder à la vente publique d'immeubles?

— Comment? Que dites-vous? Une vente publique ! s'écria l'intendant : vendre le Wulfhof, ô ciel !

Il regarda Daniel d'un air d'anxieuse interrogation ; et, quand il eut reçu de la bouche du jeune homme la confirmation du projet redouté, il s'écria :

— Mais, Daniel, il n'est pas possible que vous ayez résolu un pareil acte. Le berceau de votre père et le vôtre ont reposé sur cette propriété. Tous les souvenirs de votre race, tous les souvenirs de votre enfance s'y rattachent. Aussi longtemps qu'elle reste votre propriété, quelque obérée qu'elle soit, elle peut être un refuge final pour vous, un lieu où vous trouverez la paix et le repos après les orages de la jeunesse. Vous le vendriez, vous le changeriez en une somme d'argent qui aurait disparu en peu de temps ! 0 Daniel, songez à votre père, à votre mère ! Songez au nom que vous portez, à l'avenir qui vous menace.

— Assez, assez de ce sermon! s'écria Gombert. Que signifient ces lamentations? On comprend, monsieur l'intendant, que vous ne perdiez pas volontiers votre place ici ; mais ne vous appuyez donc pas sur des raisons ridicules. Si chacun devait conserver les biens de ses parents, il n'y aurait jamais de vente possible. Et puis, voyez-vous, je pourrais vous demander qui vous donne le droit de parler à votre maître comme à un enfant insensé et en tutelle.

Un sourire amer crispa les lèvres du vieillard ; et ce fut avec une aigreur qui ne lui était pas ha- j biluelle qu'il répondit :

— Mon droit? C'est mon attachement à la famille des Hoogeland, prouvé par vingt-sept années de sacrifices et de fidélité. L'action à laquelle vous poussez mon jeune maître m'attriste et m'elTraie,

I,E MAI. OU SIKCLK

comme si je voyais mon |iio[)ro (ils se [u rcipiter à sa perle. Ah ! j'aime Daniel ; mon aîVeclioii est désintéressée et pnre. Plùl à Dieu que tous ses conseillers pussent en dire autant !

— Cela n'e>l plus snpporlalde, s'écria Gombert d'une voix tonnante en menaçant du |)oing. Si nous n'étiez pas un vieillard, un domestique, vous auriez à me rendre compte de votre impudence 1

Et, se tournant furieux vers Daniel, il dit :

— El toi, Daniel, tu laisses insulter ton ami par les domesti(|ues? Tu n'as pas un mot |)onr le défendre? Décide entre nous à l'instant; venijemoi, je l'exige; sinon laisse-moi partir... et que la vie tesoitdouceetagréable dans cedésert ! Elibien?

Le jeune homme ainsi violemment a|>|>elé a appuyer les paroles de son ami se leva. Son visage était pAle, il tremblait et des mouvements nerveux couraient sur ses joues.

Ce fut cependant d'un ton pres(iue suppliant i{u'il dit :

— Non, non, calmez-vous tous deux, |iour lamour de Dieu. — Monsieur Willihald, vous avez tort de soupçonner la bonne foi de mon ami (lomberl. — Toi, Gombert, sois indulgent pour UN homme (|ui a consacré toute sa vie au service de mon père et au mien... — Ecoulez, Willihald, je vais vous dire quelle est ma volonté et mon désir; et je vous prie de vous abstenir de conseils à ce sujet : ils n'empêcheraient jamais la réalisation d'une mesure irrévoi'ahlemenl airêtée. Je ne puis plus habiter au Wulfhof, j'y périrais d'impatience et d'ennni. C'est en France, à Paris seul, que je puis et veu\ vivre; et, comme pour cela j'ai besoin d'argent, je désire très expressément que ces biens qui lorment mon héritage paternel soient vendus le plus tôt jtossihle.

— Eh bien, qu'avez-vonsà dire à cela? demanda Gombert lriom|diant.

Les mains jointes et des larmes dans la voix, le vieillard dit en soupirant :

— Daniel, Daniel, ah! je vous en su|>plie, ne me faites pas vendre le Wullliof!

— Je vous l'ordonne, Willihald! dit le jeune homme lri>sonnant sous l'elTort qu'il se faisait en dttnnant cet ordre sévère pour complaire à son ami.

L'intendant pencha la tète sur sa [loitrine et resta, comme anéanti, les yeux fixés sur le parquet. La vue de sa douleur frappa tellement Daniel, (|u'il s'approcha du vieillard et lui dit avec compassion :

— Allons, mnn bon Willihald. que ma résolulion ne vous afflige pas tant. Je sais quel est votre allacliemeni pour moi, et que vous verriez avec peine le Wulfhof pa>>er dans les mainxle nouveaux propriétaires; mais cela est irrévocablement dé-

cidé et rien ne peut empêcher que cela ne se réalise. Consolez-vous cepentlant, je ne vous laisserai pas sans secours. Si je ne me trompe, vous avez oublié dans votre compte un traitement ou quelque autre récompense de vos services, il ne me reste pas beaucoup, héias! vous le savez; mais je ferai cependant ce que je puis; el, si la vente réalise quel(|ue peu l'espoir de mon ami Gondicrl, je vous ferai un don suffisant pour mettre au moins vos vieux jours à l'abri du besoin. Soyez assez bon et assez complaisant maintenant pour prêter la main à la prompte vente des biens.

Gonihert Irépignait d'impatience et de dépit.

— Willihald, puis-je attendre cette dernière niar(ii:e de votre sympathie, de votre loyale alTeclion? demanda le jeune homme.

L'intendant se leva. Bien que ses yeux brillassent encore de larmes coiiteinics, une expression de résolution s'était cependant peinte sur son visage, il répondit d'une voix ferme :

— Vous le voulez, monsieur Daniel? iUen ne peut l'empêcher? Vous demandez mon aide? Eh bien, je suis prêt, quand désirez-vous que la vente ait lieu?

— Aussi tôt (|ue possible. Si tout pouvait être fait en peu de temps, vous m'obligeriez plus (|ue vous ne pouvez penser.

— Le pire de tout, c'est que nous devons encore rester des semaines ici! grommela Gombert.

L'inlendant demeura (pielques instants à rélléchir, la main sur ie front, puis il dit :

— IJester encore ici des semaines? Il y a un moyen de finir l'affaire en qnel(|ues jours, et, avec cela, de sauver le nom de lloogeland du scandale d'uiie vente publique.

— Ah ! s'écria Gombert, voilà ce qui s'appelle parler! et (|uel heureux mcyen, s'il vous plait?

— Le moyen est très simple, répondit le vieillard. Madame van Everdael, qui a déjà prêté sur nos propriétés une somme considérable, m'a exprimé pln-iienrs fois le désir tie posséder tout le Wulfhof en propriété. M. Daniel pourrait ie vendre de la main à la main....

— Oui, mais en ollrira-t-elle la véritable valeur? demanda Gombert en rinterroni|)ant.

— Certainement, je ne crois pas (|ue personne en offre plus que madame van Everdael. Laissezmoi, en tout ras, es^ayer. Je vous ferai connaître son odre; el, si elle ne vous parait pas suflisanle, ce ne sera qu'une couple de jours perdus.

— (lui, oui, essayez ce moyen, mon bon Willihald, dit Daniel; mais jinisque nous ne sommes pas sûrs que cela réu.ssira, il faudra vous hâter.

— Je me rends à l'inslanl chez le notaire. Je vais appeler le domesli(juc pour emporter ces li- Tr< s.

LE MAL DU SIÈCLK

Daniel ne bougea pas. (Page 38.)

— Emporter ces livres? s'écria Gombert. Non, non ; je veux, en plein repos et seul, les examiner attentivement. Il n'y a pas de raison pour vous en formaliser, monsieur l'intendant; les bons comptes font les bons amis, dit le proverbe.

— Faites comme vous voudrez, monsieur, dit rintendant.

Et il sortit de la salle.

Daniel le suivit jusqu'à la porte, et, lui prenant la main, lui dit :

— Willibald, vous m'accusez de folie, de déraison, de prodigalité, n'est-ce pas? Peut-être n'avezvous pas tort; mais ne m'accusez jamais d'ingratitude. Quoi qu'il arrive, je garderai toujours avec reconnaissance le souvenir de ce que vous avez fait pour mon père et pour moi.

L'intendant attira doucement ie jeune homme liors de la porte et lui dit :

— Daniel, accordez-moi une grâce; permettez-

moi de vous parler à vous seul; que la personne qui se dit voire ami ne soit pas présente...

— Ah ! ah ! je ne puis être présent ! s'écria Gombert, qui, par méfiance, s'était approché de la porte. Bien, bien, monsieur l'intendant, la guerre est déclarée entre nous, et vous voulez combattre avec des armes secrètes? Bah ! vous pouvez parler cà votre maître seul, tant que cela vous plaira. Le croyez-vous assez stupide et assez faible pour changer à chaque instant de résolution? II doit savoir s'il veut justifier une idée aussi honorable...

Déjà l'intendant s'était éloigné dans le corridor, lorsque Gombert prononça ces dernières paroles et rentra dans la salle suivi par le jeune homme.

— Gombert, Gombert, s'écria Daniel, d'un ton de reproche irrité, ta conduite ne témoigne pas toujours de ton amitié pour moi. Tu vois que je respecte le vieil ami de mon père; pourquoi ne le respectes-tu pas pour l'amour de moi? Bien ([ue

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