‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 163 sur 225 · KiMiKUVE in: L AMOUn · texte numérisé non relu

KiMiKUVE in: L AMOUn

A nne(lizaine de minutes de Wulfhof, à côté du chemin qui conduisait au village, se trouvait une petite cam|)agne (|ui attirait l'attention du passant par la fraîcheur de ses buissons fleuris et de ses arbres verdoyants cl lui souriait par l'atmosphère de joie et de bien-être qui semblait l'envelopper.

Ce petit château moderne, (|uel que soit le nom qu'on lui donne, devait être une agréable demeure. La maison qui se trouvait au fond du jardin n'était ni très haute ni très large, mais elle était peinte

LE MAL DU SIECLE

à riiiiile et resplendissante de coquette propreté.

Du balcon au-dessus de la porte et des deux fenêtres situées aux extrémités du premier étage, de vertes plantes grimpantes descendaient en gracieuses guirlandes; la plupart des appuis des autres fenêtres étaient garnis de pots de fleurs et de cages peintes en toutes couleurs. A la droite du bâtiment brillaient les vitres d'une serre destinée à abriter pendant Tiiiver les plantes des climats plus chauds; au côté gauche s'élevait une volière en fil de laiton, et l'on pouvait entendre, aux gazouillements et aux sifflements perpétuels qui en sortaient, qu'un grand nombre de chantres ailés y étaient captifs.

Devant la maison, et jusqu'à l'entrée de la campagne, s'étendait un moelleux tapis de gazon, où on avait ménagé certaines places vides pour les remplir de corbeilles des fleurs les plus magnifiques. Un jet d'eau, scintillant comme de l'argent liquide, jaillissait du sein de l'herbe et montrait sous la lumière oblique du soleil toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

Malgré le chant retentissant des oiseaux, un remarquable silence régnait sur la verte campagne; car pas un bruit ne venait y trahir la présence des habitants. Le seul signe qu'il s'y trouvât quelqu'un en ce moment, était une tète de femme qui, de temps en temps, se montrait à travers la verdure d'un lointain bosquet de seringas, regardait avec une mystérieuse curiosité vers l'entrée du jardin et puis disparaissait.

Cette femme était Céleste de Berg. Elle était assise à coudre à une petite table, et avait probablemement choisi cette place en plein air, pour jouir de la douce brise de mai et du beau temps. Sur la table, devant un siège plus large, se trouvait un tricot, comme si une autre femme venait de le quitter.

Le jeune fille devait attendre quelque chose ou quelqu'un; car elle semblait surexcitée par l'impatience et le désir, et, chaque fois qu'elle avait regardé vers la barrière du jardin et qu'elle retournait son visage vers sa couture, un nuage de tristesse descendait sur son doux visage.

Elle resta longtemps assise ainsi, rêveuse et uensive, tantôt dirigeant les yeux vers l'entrée de la campagne, tantôt adressant au soleil un regard interrogateur, comme si elle eût voulu mesurer le degré d'avancement du jour; puis encore elle secouait la tête avec doute, comme si elle eût désespéré de la réalisation du désir qui faisait battre son cœur.

Une dame âgée sortit de la maison, et, étant venue s'asseoir près de la jeune fille rêveuse, elle dit:

— 11 faut t'en consoler, mon enfant, il ne viendra pas aujourd'hui.

— Il l'a promis pourtant, dit l'autre en soupirant.

— Mais, Céleste, tu dois être raisonnable. Qu'est-ce qu'un jour dans la vie des hommes? Daniel a besoin de repos, tu le sais. Et s'il ne venait ni aujourd'hui ni demain, je n'irais pas pour cela l'accuser d'indifférence.

— Ah ! je ne l'accuse pas, chère lanle, répondit Céleste; mais, s'il ne vient pas, s'il ne remplit pas sa promesse, que dois-je penser? Que son indisposition est aggravée, n'est-ce pas? Pauvre Daniel!

— Non, ce n'est pas pour cela. L'intendant n'at-il pas dit à notre servante que son jeune maître allait un peu mieux?

-- Mais les yeux de "Willibald n'étaient-ils pas remplis de larmes, lorsqu'il a donné à notre servante ce renseignement douteux?

— Que cela ne t'étonne pas, Hélène : nous aussi, nous avons versé des larmes. ^Yillibald ne l'aime pas mieux que nous. Le bon vieillard croyait aussi que Daniel allait revenir en pleine santé, et il le voit souffrant et incompréhensible. Cette déception (le notre espérance nous a péniblement frappés; mais ce n'est pas une raison pour croire que l'indisposition de Daniel soit très sérieuse.

La jeune fille entendit quelque bruit et passa la tête avec une hâte fiévreuse à travers le feuillage dis seringas, pour voir du côté de la barrière; mais, lorsqu'elle eut vu que c'était une charrette qui passait sur la chaussée, elle reprit sa première altitude, tandis que les mots : « Ce n'est pas lui ! » s'échappaient de sa poitrine avec un profond soupir.

— Ne l'attends plus aujourd'hui. Céleste, dit la vieille dame, sans doute il n'aura pu venir dans la crainte que ta présence ne l'émeuve trop. Je ne puis lui donner tort, mon enfant; car tu dois avouer que ton regard seul a fait sur lui une impression bien profonde. Chaque fois qu'il levait les yeux sur toi, il pâlissait d'émotion et tressaillait de tout son corps. Entre ma compassion et le chagrin de le voir malade, cela m'a pourtant réjoui, parce que cela m'a dit combien le sensible Daniel t'aime toujours d'un amour profond. Cette bienheureuse conviction n'est-elle pas aussi descendue dans ton cœur, Céleste?

Le rouge d'une virginale pudeur et d'une douce émotion, peut-être, colora le front île Céleste, et, comme si elle voulait éviter de répondre à la question de sa tante, elle dit, après un instant de silence :

— Mais quel mal mystérieux a frappé le pauvre Daniel? Elles étaient bien terribles, ses paroles incompréhensibles : le ton de sa voix était si étrange, si douloureux, si désespéré ! Chaque fois

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\.K MAL DU SIÈCLE

que j'j'titpnds encore sa pLTinle aiii''re murmurer à iiidii («reille, mon cœur se serre iraiixiélé.

— Ce sont les nerfs, mon cnlanl. Tu ne sais pas encore ce que ce mot sij,'nifie; peut-ôlre l'apprendras-tii aussi (juand tu seras plus àgre. d'st une maladie des Ames sensil)les; elle prend les formes les plus singulières et fait dire et faire à l'homme les choses les plus élranfre?, sans (|nc lui-nit'-me le sache ; mais c'csl un mal (jui trouble peu la santi' et qui passe el disparait avec le repos de r;\me; Daniel, dans cette calme et |)aisible contrée, sera bienlùt -.Miéri.

Comme frappée par un coup invisibh^ Céleste tourna la tête, remania à travers le massif de serinfras et bondit debout, en s'écriant d'une voix tremblante :

— Ah ! le voilà! Daniel !

La veille dame se leva aussi et fit un pas sur le côté, pour ajierccvoir vers le sentier jusqu'à l'entrée dans la campagne.

Daniel avait franchi la barrière; mais, dès qu'il eut mis le pied dans le riant jardin, où il avait passé les plus belles années de sa vie, où tout ce qu'il voyait lui parlait de son heureux passé, où chaque objet lui envoyait un doux souvenir, il s'arrêta tout saisi, et, dans une sorte d'inconscience, promenant les yeux autour de lui, il commenta à relire une à une ces pages du livre de son enfance et de sa jeunesse.

— Voyons, ne te laisse pas emporter par la joie, Céleste, dit madame de Berg, Daniel est là-bas près de la barrière; il regarde la volière, la serre, le jet d'eau, tons ses vieux amis. Comme son sourire est cordial et heureux! 11 est déjà guéri. Viens, allons au devant de lui.

Céleste s'avança avec sa tante dans le sentier.

Un instant après, elles tenaient chacune une des mains de Daniel, et toutes deux l'accablaient de témoignages de joie sur son prompt rétablissement et sur sa visite.

Le jeune homme sembla d'abord embarrassé; mais les douces paroles de Céleste firent cette fois une impression favorable sur son Ame; il leva bientôt le regard sur elle, et murmura avec une douce expression de bonheur sur le visage :

— .\h ! je vous remercie jiour tant de sympathie. Mes nerfs sont en effet un peu calmés; mais je ne vais cependant pas bien pour cela.

— Prenez courage, Daniel, dit la jeune fille. Le changement dair, la calme nature, la paix, l'amitié vous guériront bientôt. La vie est si belle et si douce ici ! Et, maintenant que vous y êtes, Daniel...

Le jeune homme, comme poussé par une autre penséo, mar( ha en a\.inf sur le tapis de gazon, et se dirigea ea souriant vers la volière. Il s'arrêta,

contempla les uns après les autres les chanteurs ailés qui, à la vue de Céleste qui s'approchait, commencèrent tous ensemble à gazouiller, à siffler et à se suspendre au treillage de cuivre, comme pour recevoir des mains de la jeune fille leurs friandises accoutumées.

Trompé dans son attente et secouant la tête, Daniel dit aux deux femmes qui l'avaient suivi :

— Je ne les reconnais plus. .Mes pauvres oiseaux sont morts, n'est-ce pas?

— De t|uel temps parlez-vous aussi? s'écria madame de Herg essayant de sourire, comme si elle s'efTorvail de détruire la triste impression des paroles de Daniel. Alors vous étiez enfant: les oiseaux ne vivent pas si longtemps.

Céleste prit le bras du jeune homme, et, l'entrainanl avec une joie bruyante vers la serre, elle lui dit :

— Ah ! il y a encore ici un oiseau (|ni vous connaît, Daniel. Venez, venez, je vais vous le montrer.

Elle ouvrit la porte de la serre, montra du doigt une grande cage suspendue sous le feuillage rampant d'une passiflore et cria de loin à l'oiseau :

— Annette, Annetle, Annelte, qui attends-tu? Une grosse voix rauque répondit de la cage.

— Daniel, Daniel.

Son nom prononcé jiar la pie dut frapper profondément le jeune homme; car il resta un instant plongé dans ses pensées.

— Ne vous rappelez- vous plus Annette?

demanda Céleste avec une joie triomphante. l'our la prendre dans son nid, vous êtes monté sur l'arbre le plus haut qu'il y ait dans le pays. M. Willibald vous enferma pour quatre jours dans une chambre du Wulfhofpour vous punir de votre audace.

— Oh ! si je m'en souviens, reprit le jeune homme avec un certain enthousiasme contenu dans la voix. Je sais encore, comme si c'était hier, comment je courais des jours entiers, parcourant les bois et regardant à travers le feuillage de tous les arbres, pour trouver les nids des oiseaux les plus rares. Uien ne pouvait me retenir, ni les remontrances paternelles de M. Willibald, ni le danger imminent de perdre la vie. La chasse aux nids était devenue pour moi comme une fièvre, comme une folie...

— Ah ! je vous vois encore accourir avec le nid à la main, dit madame de Derg. Je vois encore la joie et le bonheur briller dans vos yeux, tandis que, le Cd'ur palpitant et haletant de fatigue, vous déposiez la jeune couvée sur les genoux de Céleste enchantée.

— Et moi, innocente enfant, murmura Céleste, j'étais aussi contente du cadeau que si chaque nid d'oiseau eut éjé un précieux trésor.

LE MAL DU SIÈCLE

— Enfant! remarqua la tante. G'est-à-dirc que Daniel était déjà presque un homme, qu'il venait encore, toujours l'apporter des oiseaux ou des fleurs.

— C'est vrai, dit le jeune homme, je suis resté si longtemps simple de cœur. Heureux temps qui, hélas! ne peut revenir!

— Pourquoi? dit la vieille dame. C'était, dans l'enfance, des fleurs et des nids d'oiseaux. Maintenant ce seront des cadeaux plus sérieux ; mais en quoi consiste le changement, si le sentiment et les intentions sont restés les mêmes.

Céleste montra un rosier qui se trouvait tout seul près de la porte de la serre, et qui déployait en ce moment dans toute sa luxuriance sa première verdure de printemps.

Le rouge de la pudeur sur les joues, elle demanda :

— Connaissez-vous encore ce beau rosier? Savez-vous encore, Daniel, qui l'a planté?

— Vous n'étiez plus des enfants alors, du moins, ajouta la vieille dame.

Le jeune homme fixa un instaut son regard sur le rosier et fit, en gardant un silence rêveur, un signe affirmatif de la tête. Dans ses yeux brilla une larme.

— Oui, oui, dit-il, c'était un joyeux et heureux jour ! Vous alliez atteindre votre quinzième année. Céleste. J'étais allé à Courtrai et j'y avais acheté le plus beau rosier que j'eusse pu trouver; il était cultivé avec un art et un soin extraordinaires , sa cime était couronnée d'au moins vingt fleurs. Nous l'avons tiré de son pot et placé ensemble ici : chacun de nous le tenait d'une main. 11 devait être un emblème de notre constance et notre espoir... Je fis des vers à cette occasion ; je crois que je m'en rappelle encore quelques-uns...

Oh ! puisse ce rosier lleurir longues années, Et braver les hivers, la tempête et le temps ; Mais plus longtemps encor vivront les sentiments A Céleste voués

11 s'interrompit, et un sourire amer contracta ses lèvres. 11 murmura ensuite avec une triste ironie :

— Hélas! le rosier vit encore, et le sentiment dont il devait être l'emblème...

Céleste ne comprit pas le sens de ces paroles désespérées ; elle crut voir que le rosier, souvenir d'un des jours les plus marquants de sa vie, l'émouvait profondément. Pour détourner son attention de ce symbole de sa sympathie, elle lui prit la main et, l'entraînant de là, dit :

— Venez, Daniel, les plantes vivent plus longtemps que les oiseaux. Je vous en montrerai beaucoup qui ne seraient pas ici, si votre amitié pour

Céleste ne les y eût apportées. Voyez-vous ces deux camélias à haute tige? Lorsque vous me les avez donnés, c'étaient de petites plantes que vous aviez achetées à Gand. Je les ai soignés comme des enfants bien-aimés. Maintenant, ce sont presque des arbres. Là, en bas, se trouvent encore dans leur écorce les deux lettres que vous y^avez gravées, en souriant, comme souvenir. Et ces deux yuccas panachés, et ces azalées, et ces mimosas... et toutes ces belles plantes autour de nous, qui me les a apportées? Là-bas, dans le coin, contre le mur, se trouve encore la grotte que vous avez construite en galets, de vos propres mains, pour y mettre mes plantes grasses. Ciel ! quel plaisir, quand la jolie grotte commença à montrer des formes! Comme l'afl'ectueux maçon travaillait avec ardeur ! Quelle fête lorsque nous dûmes placer les plantes dans les creux des pierres, disputant à l'envi, comme si nous étions occupés à décorer un autel !

Ainsi la confiante Céleste continuait de montrer au jeune homme tout ce qui, dans la campagne, était resté de son enfance et de sa jeunesse. Elle le conduisit autour de la maison, le guida dans le jardin, lui prit affectueusement la main, et semblait vraiment reportée aux années de simplicité et de bonheur dont elle parlait avec tant d'effusion. A mesure qu'elle acquérait la conviction que ces souvenirs ne causaient pas à Daniel une émotion pénible, elle donnait pleine carrière à la joie qui débordait de son cœur : sa voix prit un ton pénétrant de douceur et d'amour, à la puissante influence duquel le- jeune homme ne put résister, quoiqu'il luttât en lui-même, pour ne pas être entraîné tout à fait dans le monde de la foi et des doux rêves.

11 ne disait presque rien ou ne répondait que par de courtes phrases ; mais sur son visage brillait un radieux sourire et dans ses yeux une étincelle de bonheur tranquille. 11 était rare qu'une pensée soudaine vînt jeter un nuage sur son front et assombrît ses traits; et alors encore un nouvel épanchement de la joie de Céleste ramenait immédiatement le confiant sourire sur ses lèvres.

Lorsque, pendant un temps passablement long, on eut ainsi montré à Daniel ce qu'on avait religieusement conservé comme les souvenirs de sa présence, l'entretien prit une tournure moins favorable. Les deux dames peignirent, avec un enthousiasme enfantin, les jouissances de le vie tranquille des champs, sous le ciel bleu, au milieu d'une riante nature, loin des orages du monde et seul avec tout ce que l'on aime.

Le jeune homme pouvait presque comprendre, par chacune de leurs paroles, qu'elles ne doutaient pas qu'il n'eût l'intention de rester jusqu'à la fin de sa vie au Wulfhof. Son départ immédiat était

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