I.i: MAL UU su: CLE
donc un secret pour elles? el il riait verni pour 1 leur dire un éternel adieu! Coninienl iiniioncer cela à Céleste? Irail-il briser ce cœur si plein de loi, si débordant de pur amour? et pourtant il ne pouvait éibapper à celte lalalilé cruelle. 11 élail bien résolu à ([uilter un lien on tout raccusail, le troublait et lui criait (juil ne pouvait plus y avoir de repos pour lui, au milieu d'une nature (|ui était devenue hostile à l'honiine ilésenclianlé el privé de senlimenl. Gomberl se trouvait devant ses yeux, se raillant de sa faiblesse...
CesréneNions assombrirent son esprit el émurent ses nerfs. Le souiire avait disparu de son visage, el il poussait de temps en temps un soupir comme si quebjue chose lui pesait sur le cœur.
Céleste reMiart|ua cet inexplicable changement dans la disposition d'esprit du jeui^ homme et ne dit plus f;rand'chose ; mais madame de lîerg, devenue tout à fait de bonne humeur, conlinuail le développement de ses joyeuses perspectives. Elle était occupée à laire une esquisse du Wulfhof, comme elle crcyaii «ju'il devait être disposé pour rappeler à Céleste la rianle cainpai;ne où elle avait passé ses jeunes années. Klle pariait d'un séjour d'hiver à Bruxelles, de voitures el de chevaux, el faisait le c ilcul de la l'orlune présumée île Daniel avec la dot de Céleste, pour prouver que leurs revenus seraient suflisanls pour leur permettre une vie moins retirée el plus variée. Klle fit allusion à la noce en mots |)eu couverts, au plaisir d'avoir une famille, el elle alla enûn si loin, qu'elle parla d'enfanls, de baptême el d'élre marraine.
Alors un violent saisissement frnp|)a tout à coup le jeune homme; tous ses membres se mirent à trembler el un cri étouifé de désespoir s'échappa de son sein.
Céleste murmura des plaintes de pitié |)leines d'angoisses; et, comme on s'approchait de la petite table à ouvrage, elle le conduisit à une chaise. Il s'y alfaissa, el voulut ré[)oti(lre aux (|uestions de madame de Derg ; mais la parole mourut sur ses lèvres.
I^a vieille dame remarqua (ju'il voulait dire quel(|ue chose, qu'un scnet errait sur ses lèvres. Klle crut (|ue sa prrs«Mice empêchait le jeune homme de parler. Klle jeta «ncorrî un triste regard sur lui, s'éloigna el dit à haute voix en se dirigeant vers la maison :
— Je viens, Thérèse, je viens, pour faire croire qu'tm l'avait appelée.
La jeune filb.', se voyanl seule avec Daniel, ne .«■avait si «.'Ile devait lui parler ou iai>>er à son émotion le temps de se calmer. Au bout d'un instant, elle murmura d'une voix presque distincte et d'un ton de profonde compassion et d'in(|uiet amour :
— Daniel, pauvre Daniel, tenez-vous lianquille; cela [lassera.
Le jeune homme releva la télé, promena autour de lui un regard égaré; puis, joignant les mains comme pour une prière, il dit, surexcité par la fièvre :
— 0 Céleste, pardon, partlon 1 Je dois frapper votre cieur sensible d'une sanglante blessure ; mais une implacable fatalité me domine. Ame innocente et aimante, toute votre vie, vous avez rêvé un avenir (|ui, pour nous, transformerait la terre en un paradis de |)aix el d'amour. Vous avez cru que riioinnie peut être destiné à tant de bonheur. Hélas ! Céleste, vos rêves élaient vains... Ma bouche se refuse à la cruelle révélation, et cepend<inl je ne puis me sousliaire à l'impitoyable nécessité. Céleste, je suis venu ici pour vous dire un éternel adieu : je quitte pour toujours la terre paternelle; mes yeux ne vous reverronl jamais !
La jeune (ille le regarda toute tremblante; mais elle semblait ne pas comprendre ses sinistres paroles.
11 reprit d'un Ion sourd el avec des larmes dans la voix :
— Et cependant, je donnerais tout le reste de ma vie, Céleste, pour pouvoir jouir une seule année de celle félicité (jue vous avez rêvée pour nous deux, et pouvoir habiter ici une seule année, sous voire doux regard, avec une pleine foi dans la réalité du bonheur... Mais mon cœur est vide, le doute seul y régne, le doute, le désespoir, le dégoût...
Céleste poussa un cri perçant, se mil les mains sur les yeux el s'écria du ton d'un douloureux effroi :
— .Mon Dieu, mon Dieu, protégez-le! malheureux Daniel !
— Vous ne pouvez croire à de si tristes choses? dit le jeune homme avec une sorte de sourire convulsif, ce qui i)rouvait qu'il était presque égaré jus(|u'à la folie. Vous me croyez incapable d'une aussi alfreuse cruauté? Vous m'accusez d'ingratitude, de perfidie? Mais, Céleste, si j'acceptais le sacrifice de votre vie, de votre être, avec l'espoir (|ue voire co-ur pur et croyani pourrait réchauffer mon àme glacée par le doule... alors vous auriez le droit de vous plaindre de moi à Dieu, comme d'un monstre d'égoisme. Si je ne puis plus \ous aimer comme autrefois, votre pur sentiment, voire douce vertu, votre angélique confiance m'inspirent encore assez ile respect pour me faire reculer d'effroi devant un crime. Non, je ne ferai pas de vous la martyre de m(m dé>enrhanlemcnl; vous ne vivrez pas à coté d'un époux qui n'a plus pour vous payer votre amour que l'ennui, le dégoût de la \ie el un incurable découragement!
LE MAL DU SIÈCLE
— Taisez-vous, taisez-vous, Daniel, vous me faites mourir! s'écria la jeune fille, d'une voix faible, altérée, dont le ton navrant fit frémir le jeune homme.
Il rei-arda longtemps Céleste en silence; elle tenait toujours les mains devant son visage et haletait en sanglotant sous le poids de sa douleur. Il vit une des larmes brillantes rouler entre ses doigts... 11 baissa lentement la tête et de ses yeux aussi roulèrent des larmes muettes.
Déjà le soir élait près de tomber; le soleil allait descendre derrière l'horizon, l'ombre des arbres s'allongeait indéfiniment.
La vieille dame, peut-être inquiétée par le cri de Céleste, sortit de la maison et s'approcha des deux jeunes gens. En les trouvant en pleurs, elle s'écria effrayée :
— Ciel ! qu'est-il arrivé ? Pourquoi ces larmes?
Céleste, à la voix de sa tante, se leva vivement et se jeta à son cou.
— Ah ! je me sens défaillir ! s'écria-t-elle. Daniel dit qu'il va partir pour toujours; que mes yeux ne le verront plus jamais. Ses terribles paroles ont accablé mon cœur; ma vie est brisée !
— Allons, allons, calme-loi, murmura la dame à son oreille, ce sont les nerfs; il ne sait pas ce qu'il dit. Vois ! il n'entend même pas tes plaintes, le malheureux jeune homme!
Daniel, comme s'il sortait d'un abîme de pensées, se leva avec une énergie fébrile et marcha droit à la jeune fille en pleurs. Il tremblait sur ses jambes et était pâle comme un mort : on eût dit qu'il avait pris une grave et douloureuse résolution. Mais, quand son regard rencontra les yeux en pleurs de Céleste, il comprima violemment son émotion et dit :
— Je m'égare, ma raison se trouble... Céleste, que vous ai-je dit? Ah! je le sais. Que j'allais quitter le Wulfhof pour toujours, n'est-ce pas? La nouvelle vous perce le cœur ? Vous m'accusez d'inhumanité ? Daniel est-il le bourreau qui devait donner le coup de la mort à Céleste? Non, non, puisque vous voulez sacrifier votre belle âme. Eh bien ! eh bien ! soyez tranquille. Céleste, ne désespérez pas; peut-être accepterai-je le sacrifice; mais, maintenant, j'ai un crêpe devant les yeux. Mes pensées sont indistinctes et sombres comme la nuit. Oh ! je vous en prie, laissez-moi m'en aller; laissez-moi partir! Ayez encore confiance, attendez, attendez, tout n'est pas perdu ! A demain ! à demain !
Il se retourna et marcha en chancelant comme un homme ivre, dans le sentier qui conduisait à l'entrée de la campagne.
— Daniel, ah ! mon pauvre Daniel ! s'écria la
jeune fille en tendant les mains, comme si elle voulait courir après lui.
Mais sa tante la retint, et, bien que d'abondantes larmes tombassent aussi de ses yeux, elle s'efforça de faire comprendre à Céleste que ce qui venait de se passer n'était qu'une conséquence de la maladie du jeune homme. Que Daniel l'aimât encore comme auparavant et même avec une ardeur extraordinaire, cela lui était démontré p.ir tout ce qui s'était p;issé ce jour-là.
Ainsi, consolant sa nièce et plaignant le triste sort de Daniel, la bonne dame reconduisit la malheureuse jeune fille à la maison.
Daniel s'était mis à courir sur le chemin du Wulfhof. Il murmurait, grommelait, s'arrachait les cheveux, et fouillait avec ses ongles dans la chair de sa poitrine.
Fouetté par ses orageuses pensées, il prit le premier sentier qui se présenta à lui et disparut sous les arbres qui descendaient sur la pente méridionale de la colline,jusqu'au fond des vallées.
l'orgie
Dans une salle brillamment éclairée du Wulfhof, M. Gombert était assis devant une table encore couverte des restes d'un souper. Devant lui scintillaient quelques bouteilles demi-vides de différentes formes. En ce moment, son verre était rempli d'un vin jaune qui, sous la lumière oblique des lampes, brillait comme une topaze taillée à facettes; et il fallait que la généreuse liqueur eût déjà versé l'exaltation et la gaieté dans son cœur : car ses joues étaient hautes en couleur, et un sourire ouvert et plein de contentement flottait continuellement sur ses lèvres.
Non loin de lui, contre le mur de la salle, gisaient sur deux ou trois chaises, les livres de comptes qu'il avait examinés ce jour-là. De temps en temps, il dirigeait son regard de ce côté, et haussait les épaules ou murmurait d'ironiques paroles. Sur ces entrefaites, il vidait son verre à mainte reprise, et croquait distraitement quelques bribes du dessert.
11 tourna de nouveau les yeux vers les livres et se dit à part lui :
— Maudit intendant! il a si bien établi et embrouillé ses comptes, que je me suis rendu fou et aveugle à les examiner, sans y pouvoir rien comprendre. Allons, allons, soyons franc : j'y ai bien compris quelque chose, mais cela n'est pas du tout consolant. Cent treize mille francs; d'où il 1 faut déduire soixante raille francs pour le paye-
LE MAI. DU SIÈCLE
ment des lettres île change de Paris, restent cinquante-trois nulle francs! Quel(|ues mois, et puis!... .Mais à quoi bon raisonner? Je serais bien sot si j'allais me désoler pour si peu. Ce sera la sixième fois (jue je verrai le foin! de ma bourse. El, comme les autres lois, le hasard sera mon banquier. Jusqu'ici, je n'ai pas à me plaindre de la Providence.
Il reporta son regard snr la table et murmura après un instant de réflexion :
— En allendant, je ne dois pas me laisser vaincre par l'inlendanl. Cinquante mille francs, ce n'est pas beaucoup; mais le sort est un banquier qui ne paye pas à jours li\es les lettres de change qu'on tire sur lui. Avec cinquante mille francs on peut attendre le jour inconnu de l'échéance. Je dois avoir l'œil à la voile; il y a péril à bord. L'air de ce pays exerce une influeuce nuisible sur Daniel. Si je ne l'arrache pas bientôt d'ici, il pourrait bien gagner envie d'y rester éternellement. Où serait-il maintenant? Il est sorti, disait-il, pour se promener solitairement aux environs du Wulfhof. Il n'est pas avec l'intendant; car j'ai vu celui-ci deux ou trois lois dans la cour. Il est donc près de Céleste, une autre ennemie qui m'ofl'rc le combat! L'alfaire devient grave. très grave...
Il secoua la tète avec inijuiéludc; mais, immédiatennnt après, il éclata de rire et dit :
— N'ai-je pas ressenti là comme un frisson ? La ridicule maladie de nerfs me saisirail-ello aussi ? Gombert craindre? Quelle ironie! Dali! bah! Daniel est mon esclave; le démon ne tiendrait pas mieux une âme perdue que je ne liens la sienne; je puis pétrir son cœur entre mes mains comme un morceau de cire; il me suivra jus(|u'au bout.
Il saisit la bouteille pour remplir son verre; mais la trouvant vide, il lit retentir la sonnette de table et dit au domestique qui, à cet appel, entra dans la salle :
— Josse, apporlemoi encore une bouteille du dernier vin. Comment s'appelle ce vin ?
— Jr n'en sais rien, répondit le domestique. L'intendant semblait fâché lorsque, selon vos ordres, j'allais à dilTérentes reprises lui redemander du vi'K II m'a donné la ciel, et j'ai pris ce (jui m'a paru le meilh-nr.
— Dis ce que tu as trouvé de meilleur, goinfre ! dit Combert en plaisantant. Tu as la face encore plu:, rouge qu'à l'ordinaire. Prends garde de faire des sottise-,... Ah ça, as-tu fait ta paix avec la vachère, comme .M. Daniel te l'a ordonné ?
— Plus souvent ! dil le domestique en riant, elle ne veut entendre parler d'autre paix que du mariage. Je devrais tievenir paysan et courir derrière la charrue. Mon, non, je retourne avec
vous à Paris. M. Daniel a bien une vieille connaissance ici : il la quitte bien.
— Au fond, lu as raison, Josse; le mariage, c'est la (In fatale de toute liberté, de tout plaisir de la vie. Va me chercher encore une bouteille; ap|iortes-cn deux ; cela t'épargnera une course.
Un instant après, le domestique ap|)orta les deux bouteilles demandées et quitta de nouveau la salle.
— C'est du vin d'Espagne, sans doute; de vieux vin d'Espagne; un peu doux, mais chaud et généreux. Il y a longtemps que je ne me suis senti bien gai. J'ai grande envie ce soir de me venger de ce long jeûne... Qui ouvre la porte de la maison? C'est le pas de Daniel !
Lejeune homme entra et s'ap|)rocha sileniieusemenl de la table. Son air était étrange et incompréhensible; ses cheveux étaient ébouriffés, ses vêtements en désordre, ses jones pâles. Cependant snr son visage, il y avait un sourire de contentement de lui-même, et, s'il n'y avait pas eu quelque chose de maladif dans son expression, on eut pu penser qu'il sortait d'une lutte vi(denle et qu'il savourait le plaisir d'être resté vainciueur.
Gombert se mé|)rit sur l'étal de l'âme de Daniel, et posant un verre plein devant lui, il s'écria :
— Ciel ! qu'est-il encore arrivé ? Tu t'échapperais dune caverne de voleurs que tu n'aurais pas plus mauvaise mine. Tiens, bois vite ce verre de vin; cela te rafraîchira. Tu refuses?
Sans prendre garde à cette invitation, le jeune homme prit une chaise, et, s'asseyant non loin de son ajni, dit avec un calme surprenant dans la voix :
— Gombert, je dois te dire une chose qui t'étonnera sans doute. J'ai résolu de rester ici et de ne pas (juiller le Wulfhof, avant d'avoir acquis la conviction (|ue je ne puis y trouvei le bonheur ni la paix.
— Tiens, liens ! quel nouveau caprice est-ce là? grommela Gombert, surpris du ton de ferme résolution avec lequel le jeun*- homme déclarait son dessein.
— Ne plaisante pas, Gombeil; celte Ibis, ce n'est pas un caprice. Je sors d'une lutte de l'esprit, d'une lièvre des nerfs, comme je n'en ai jamais subies; mais du désordre même de mes sens a jailli un rayon de lumière, qui a rempli mon (erveau de clarté. J'ai compris que la vie orageuse et dissipée de Paris n'offre (|uc des plaisirs mensongers; c'est une lièvre qui dévore les forces de l'àme, la source qui dessèche tout sentiment vrai, et ne laisse <|ue le doute, le remords et le dégoût de la vie. Il y a peut-être encore en moi quebjues germes de foi et de simplicité de cœur (pii ne sont
i pas tout à fait éloullés. Qui sait si le séjour de
LE MAL DU SIÈCLE
Sur le ciiemin de Wulfhof. (Page 43.)
cette paisible contrée ne les réveillerait pas? Je veux l'essayer.
— Ah ! ah ! voilà l'arbre qui montre ses fruits ! dit ironiquement Gombert avec un ricanement de colère et de mépris sur les lèvres. Je te remercie du congé que tu me donnes. Pourquoi tourner autour du pot, Daniel? Tu pouvais me dire plus brièvement : « Je n'ai plus besoin de toi, va-t'en au diable, Gombert! » Oh! naif imbécile que j'étais! avoir été assez stupide pour croire du moins à ton amitié !
Les paroles acerbes de son ami firent une pénible impression sur le jeune homme, et ce fut avec dépit qu'il dit :
— Non, Gombert, tu ne t'es pas trompé sur la sincérité de mon amitié. Cela m'attriste profondément de penser que tu me crois capable d'ingratitude envers le seul homme qui me soit resté fidèle dans le malheur. Si j'ai adopté le projet de
I ne pas quitter tout de suite le Wulfhof, c'est parce que je pensais pouvoir espérer que, par sympathie pour moi, tu consentirais à rester ici quelques mois. Gela peut me guérir du trouble qui afflige mon cerveau; cela peut me rendre la paix de l'âme que j'ai perdue. Pourquoi me refuserais-tu ce sacrifice, si je te conjurais au nom de notre amitié même de le faire pour mon bien ?
Bien que Gombert fût intérieurement inquiet, et que la demande du jeune homme le mît dans l'embarras, il éclata de rire et s'écria :
— Encore plus haut ! tu es fou sur ma parole ! moi, Gombert, j'irais m'ensevelir dans cette vaste tombe? Ne plus entendre que le grognement des porcs et le beuglement des bœufs? Ne plus rien voir que de stupides paysans et d'affreux peupliers? Et j'irais sacrifier ainsi le peu d'années de force et de jeunesse qui me restent à je ne sais quel sot remords et quelle ridicule espérance?
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