I.K MAI. Ul SIKCI.E
Pour te plaire, je ileviais me coiisoUm* on t'aidanl ] i\ te guérir île ta soi-disant maladie de iierls; mais je ferais tout, excepté te fortilier dans une erreur qui te coùtorait |)robal»lement la raison et la vie.
— Tu te Irompes, (lomhert, sois en sur, répliqua le jeune homme d'un Ion de conviction. La vie à Paris nous a rendus insensibles aux beautés de cette paisible nature; mais c'est une sensibilité de l'Ame qui revient bientôt. Sous l'inlluence de l'iouvre infinie de Dieu, le cieur fatigué retrouve de nouvelles forces, une nouvelle faculté d'aimeiet de jouir. Peu à peu, notre àme se met en harmonie avec la création; bientôt nous découvrons, dans ces choses qui vivent et croissent autour de nous, des beautés cachées et de merveilleux secrets, et, enfin, il s'établit entre nous et la nature une source abondante de doux bonheur, d'inaltérable paix de cœur et de [)oéli(iue enthousiasme.
— .Ml! quelle émouvante idylle! Les larmes m'en viennent aux yeux! s'écria l'autre.
Daniel secoua la tète avec tristesse en entendant l'ironique plaisanterie de son ami; mais il resta calme et reprit :
— La vie ne serait pas aussi monotone que tu te l'imagines. Nous irions souvent à la chasse, il y a beaucoup de gibier dans ce pays. Il y a aussi de belie> promenades, nous nous entretiendrions de notre vie passée, de questions de philosophie, ou de» secrets et des merveilles de la nature. Nous ferions des connaissances dans les villages et les châteaux voisins, et à Courtrai. C'est une belle ville, où on trouve bonne société et des gens affectueux, tt qui savent bien vivre. Maintenant qu'on croit au NVulfhof que j'y resterais pour toujours, si tu n'étais pas avec moi, on semble un peu fâché contre toi; mais dès qu'on saura que noU'- ne partons pas, chacun le res|)eclera (!t l'aimera. Kt ne crains pas, (lombert,de m'étre jamais a charge. Si l'épreuve nous réussissait et que tu consentisses à demeurer définitivement ici, sois a>suré que tu serais estimé et respecté par moi et par tous les miens, comme un membre de ma famille.
Gombert regardait le parquet et murmurait, à part lui, des parole-^ inintclli:'ibles.
— Une famille! |>ensail-il. Le mariage lui trotte en tête, il veut se marier ! Diable ! cela devient menaçant: nos affaires prennent une dangeureuse tournure.
— Eh ^bien, que dis-tu? demanda le jeune homme avec une pleine confiance, comme s'il croyait pouvoir voir dans le silence de (iombert le |ir»' curseur de son consentement.
— Ce que je dis? Je ne sais que dire, je ne sais que penser, répondit (iombert avec une feinte surprise. Parles-tu sérieusemenf, Daniel.' Coui-
ment, lu veux que je passe ma vie dans ce désert ?
— Non, non, quel(|ues mois seulement. Ah ! je t'en prie, fais-le |)ar amour pour moi !
— Par amour, par amitié pour toi, je devrais m'opposer avec colère à ton inconcevable projet; mais je n'en trouve pas la force. Ilien que depuis quebjue temps tu sois devenu capable des plus grandes folies, il m'est cependant impossible de croire ([ue tu puisses être décidé à un anéantissement aussi décisif de toi-uième.
— Reste au moins quebjues semaines ! dit Daniel d'une voix suppliante.
— Jus(|u'à ce que les biens soient vendus; pas plus longtemps.
— Jusfpi'à ce que les biens soient vendus ! répéta le jeune homme en soupirant, comme si ce souvenir d'une décision antérieure l'elfrayail. Mais il ciiassa celte idée de son esprit et dit :
— Allons, Combert, je l'en conjure, donne-moi cette |)ieuve d'amitié.
L'autre haussa les épaules et léponiiit :
— Daniel, Daniel, j'ai pitié de l'égarement de ta raison. L'air n'est pas bon pour toi; |)Our m'acquitler de mon devoir, je devrais, dès aujourd'hui, t'arracher, même par la force, de ce lieu fatal.
— Ainsi, tu refuses mon offre? Tu rejettes ma prière? demanda le jeune homme avec une profonde tristesse dans la voix. Tu restes inexorable?
— Inexorable, oui !
Daniel baissa les yeux et secoua la tète, douloureusement |iréoccupé.
— Je perdrais l'ann éprouvé {|ue jespérais voir à côté de moi jusqu'à la fin de ma vie ! murmurat-il. Combien m'elfraye la pensée de cette séparation. Quel nouveau vide dan.S mon cœur... Quel pénible sacrifice !
Gondjert regardait, muet et chagrin, le jeune homme rêveur; mais, lorsqu'il remarqua qu'il commençait à se tordre les bras, et que de légers frissonnements nerveux parcouraient ses membres, un sourire réprimé parut sur son visage, et, dans ses yeux, brilla une étincelle d'espoir triomphant.
Daniel se leva toul à cou|);ses lèvres Uemblaienl, son visage montrait une ex|iression de terreur, comme si il avait pris une résoluli<tn ilont la nécessité lui navrait le co-ur.
— Cionibert, tu le veux? Tu me refuses la laveur (|ue j'implore de la bonté? s'écria-t-il. Kli bien, tu peux rester avec moi au Wnllhof, ou lu peux partir, lu es libre !
Kt, comme si toute l'énergie de son àme lui échappait avec ces mots, il se laissa retomber sur sa chaise, tandis qu'il disait en soupirant :
— Il pèse une malédiction sur moi. Quoi que je fasse ou ne lasse pas, je dois être le malheur de
LE MAL DU SIÈCLE
ceux qui m'aiment. Implacable l'alalité ! quand me donneras-tu le repos ? Dans la tombe, dans les bras de la mort, dans rélernolle...
La parole mourut sur sa bouche, et bien que ses lèvres remuassent encore, elles ne formaient plus
sons.
Gombert avait frémi de dépit et de rage, lorsque son ami lui avait dit d'un ton si décidé : « Tu es libre. » Et il répéta ces mots avec une sombre ironie. Il songea à donner l'essor à sa colère par une vive sortie, et à accuser le jeune homme de fausse amitié et d'ingratitude; mais une secrète réflexion le retint. Au bout d'un instant de silence, il s'efforça de donner à son visage une expression de tristesse, et dit, du ton d'une douloureuse émotion :
— C'est bien, je partirai. Perdre un ami, et un ami sur la fidélité duquel on comptait, c'est un rude coup, même quand on sait que cet ami sera heureux sans nous ; mais le quitter et rester convaincu que la douleur et le malheur seront infailliblement son partage, c'est une blessure qui doit éternellement saigner au cœur. Demain, Daniel, demain, je te serrerai pour la dernière fois la main. Oh ! cette idée m'accable. Ce n'est pas possible. Dis-moi, Daniel, que je n'ai pas bien compris, que je me trompe, que tu n'es pas assez cruel pour chasser ton ami !
— Ah 1 aie pitié de moi ! dit le jeune homme en soupirant et sans lever les yeux.
— Eh bien, dis que tu ne veux pas mourir d'ennui au Wulfhof.
— Je dois... je dois rester.
De nouveau un ricanement de colère crispa les lèvres de Gombert ; mais il fit bientôt place à l'expression d'une profonde réflexion. Il régna un instant de silence; après quoi Gombert, d'un ton «triste et avec une énergie calculée, parla au jeune homme, tandis qu'il fixait sur lui ses yeux immobiles, comme pour mesurer l'impression produite par ses paroles.
— Soit; je me soumets au sort qui nous frappe tous deux, toi d'égarement, moi du plus douloureux désenchantement que j'aie jamais eu à subir. Ce que tu vas faire, Daniel, me rappelle la triste histoire d'un homme qui m'était aussi cher que toi. Puisse cette histoire ne pas devenir la tienne ! C'était un jeune homme doué de sentiment, de science et d'énergie morale. Il vivait dans le grand monde, et comme, à la noblesse et à la beauté du visage, il joignait un esprit plein d'éclat, il était attiré et fêté partout. Les hommes lui poriaient envie, les femmes semaient sur son chemin des fleurs toujours nouvelles. Sa vie n'était qu'une seule partie de plaisir, un long triomphe. 11 va de soi qu'un tel enfant gâté de la forJune devait con-
sidérer la première petite contrariété comme le plus aflreux malheur. Il lui survint une adversité, une de ces vicissitudes ordinaires des choses de ce monde; au lieu de se raidir contre le sort, .it d'aller en riant au devant d'une meilleure chance, il se laissa complètement abattre, et s'enfuit de Paris dans un vieux château situé dans une province éloignée; là, il rencontra une jeune fille qu'il avait connue auparavant; il se laissa séduire par la belle solitaire, et, dans l'opinion qu'il avait découvert un trésor de candeur et d'amour, il accepta la chaîne dorée du mariage. Trois années après, le hasard me conduisit dans la province où mon ami demeurait. J'allai le chercher et le trouvai dans un château en ruines, dans une contrée insignifiante, comme celle-ci. Lorsqu'il parut en ma présence, j'eus peine à le reconnaître; il était devenu maigre comme un homme miné par une fièvre lente; ses yeux étaient vagues et sans vie, sa tête penchait sur son épaule; en un mot, il était la véritable image du découragement et du désespoir. Lorsque je lui demandai la cause de sa maladie, — car je croyais qu'une grave maladie menaçait sa vie, — deux larmes tombèrent sur ses joues, et il me confia des choses qui empoisonnent la vie de beaucoup d'hommes, mais qui ne servent de leçon à personne. Pauvre jeune homme ! il avait cru que le sentiment de l'amour est durable et qu'il suffisait toujours au bonheur de la vie. L'illusion ne dura que quelques mois. Alors il remarqua le vide qui régnait autour de lui. Le visage de sa femme n'était pas sans beauté ; mais il était toujours le même, et, comme c'était le miroir d'une âme calme, endormie, une expression nouvelle venait si rarement le vivifier, que le mari, en le voyant tous les jours, finit par le trouver insignifiant et insensible. Sa femme, élevée dans la solitude, n'avait pas d'expérience du monde; elle ne pouvait prendre part à une conversation spirituelle ou intéressante, et savait dire peu de chose de plus que les phrases vulgaires sur le bon et le mauvais temps, de l'hiver qui s'approche ou de l'été qui vient, à ce point que les deux époux prirent l'habitude de s'endormir tout en bâillant sur leurs sièges, longtemps avant que l'heure du repos eût sonné. Le mari rêvait de la brillante vie de Paris, de joyeux amis, de conversations spirituelles, de radieuses femmes: sa moitié endormie pleurait, dans son rêve, sur la terrible déception qu'elle subissait. Au lieu du féal chevalier, l'époux éternellement aimant que son imagination solitaire lui avait promis, elle était liée pour la vie à un homme qui bâillait à côté d'elle. L'infortunée femme accusait son mari d'indifférence et s'efforçait, par ses larmes et ses gémissements, d'éveiller en lui un sentiment qui était
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déjà iiiorl dans >oii propre coear. De là, pour tous deux, encore plus d'enoui et enfin de l'aversion et une liaine soorî'l»'. Que dirai-je encore? Li' mari rherclia des disiractittns et (il loiinaissaiice avec des gens que sa femme n'avait pas choisis pour amis. La jalousie alluma les cerveaux des époux <|ui se néi,'li},'eaient, el cette innocente et douée tuurtorelle devint une cruelle et inquiète harpie i|ui le poursuivait parlout, se venj^eait de ses moindres |aroles, et l'assaillait cha(|ue jour de scènes de colère el de désespoir. Il restait encore une étincelle d'énerjiie morale en lui; il se révolta contre ce qu'il appelait sa servitude. Alors vinrent le lieau-père, la helle-mère, la tante, les frères, les sœurs, (jui l'accusèrent de vouloir faire mourir sa femme de la mort du martyre, — et lui, doutant enfin de lui-même, vaincu et découragé, courha la léte, feiirnil la sympathie et le contentement, el lut dévoré vivant par l'atVreuse maladie qui se nomme l'ennui. 11 est mort, mon pauvre ami. Hélas ! et devoir craindre un tel sort pour toi, Daniel !
Durant le récit de celle histoire habilement < omhinée, le jeune homme n'avait pas dit on mot, ni levé les yeux sur (îombert; mais il était visible que ce récit avait fait sur lui une impression |)rolonde, car il s'était a.uilé conlinuellemenl sur stm siège et s'était de temjis en temps tordu convulsivement les hras.
Maintenant (|ue son compagnon l'interpellait directement par son nom, il leva la tête et dit en -oupirant et d'un ton d'ironie fiévreuse :
— Et cette histoire deviendrait la mienne? Ah ! non, non, tu ne connais pas Céleste !
— Ainsi je ne me suis pas trompé? dit Gombert. C'est mademoiselle Céleste qui t'a mis sur les yeux le bandeau (|ui t'aveugle ! .le ne la connais pas, crois-tu? Son portrait n'est-il pas ressemblant dans l'histoire de nmn malheureux ami? Qu'y man(jue-t-il ?
— Céleste est un ange de sentiment, de bonté et d'amour.
— Eh bien, oui, elles sont toutes des anges, tant que l'illusion dure. Mais parlons un peu raison, Daniel; il me senfble (jiie tu perds de vue une considération importante. L'histoire de mon ami peut, en elfet, n'être pas la tienne. Un destin pire t'attend; l'huiniliation doit se joindre à l'ennui pour le faire dépérir plus I6l. Mademoiselle Céleste sait-elle que Ion héritage paternel s'est fondu jusqu'à ne plus valoir que cinquante mille francs ?
Un soudain frémissement nerveux saisit le jeune homme, comme si la (juestion de son ami ayait jeté un douloureux rayon de lumière dans son esprit.
— Tu te tais, reprit Gombeil; je dois donc
croire que ni elle ni ses parents ne connaissent la véritable situation de tes affaires pécuniaires. Ce sera agréable pour toi, (|iiand lu devras faire ta confession el implorer [lardon, sans savoir si on repoussera le dissipateur ou non.
Daniel parul accablé d'ed'roi et de tristesse.
— Mais sup|»osons que tout aille selon ton désir, poursuivit Comhert. Tu deviens l'éponv d'une femme dont la fortune, en apparence au moins, est devenue la tienne. Tu vivras de son argent; tout ce dont lu jouiras sera une faveur d'elle. Tu consulteras ses yeux pour deviner son moindre désir ; à la promenade, tu porteras son parasol; en société, on te traitera comme appartenant à la suite de ta femme. Es-tu assez naïf, Daniel, pour croire que l'amour durera longtemps, là où les rôles sont intervertis contre nature, el où le mari se voit abaissé à la condition de serviteur ou de valet de pied de sa femme? Je ne parle pas de la lâcheté qu'il peut y avoir à renier ainsi sa grandeur d'homme et à consentir à être jusqu'à la fin de sa vie un être sans mission et sans dignité ? Tu ne dis rien ? Toutes ces prédictions sont impuissantes sur Ion âme.
— Mon Dieu, mon Dieu, quelles ténèbres dans mon cerveau' dit Daniel du ton du plus profond désespoir.
— Allons, dit (ioinbert d'un ton dégagé, ne décide pas encore. Mois quelques verres de vin; lu sentiras ton C(eur se gonfler, et la clarté se fera dans ton esprit...
Daniel, ému, saisit son verre en poussant un cri étrange, le vida, le remplit de nonveau, le but encore et ainsi trois fois de suite. Il eût encore bu davantage si la bouteille n'eût été vide. Comme saisi |)ar la fièvre, il tendit sa main tremblante vers (Ioinbert el s'écria :
— Donne ! encore, encore ! Étouffons le feu du doute dans notre cœur! Si la raison me refuse sa clarté, ({lie l'éclair de l'ivresse illumine la nuit de mon espiil ! Du vin, du vin!
Gomheil, un sourire de triomphe sur le visage, saisit la sonnette de la table et la fit retentir.
— Apporte encore deux bouteilles, dit-il au domestique qui entra en chancelanl dans la salle. Encore deux bouteilles du même vin d'Espagne. VA vois dans la cave si tu ne trouveras pas une bonleille de cognac. Nous en auicms besoin plus tard
Au moment on Daniel succombai! à la séduction de son perfide ami, le \ieil inlendani était occupé à écrire dans sa chambre. Il élait assis, courbé sur une table, à cùlé d'une petite lampe
économique, et alignait en munniiranl des colonnes il.' rlil(Tre-> sur une feuille de papier; il
devait s'occuper de dresser un compte compliqué.
Il ne hougeait pas, du reste; il était si profondément enfoncé dans ses additions, qu'il ne se laissait pas même troubler par un certain bruit et certains cris qui, par intervalles, montaient vers lui.
Quelque peu de lumière que reçussent les murailles de la chambre, les portraits semblaient avoir les yeux fixés sur le vieillard ; il y avait, dans leur regard immobile, dans le silence qui régnait dans la pièce, et même dans la laborieuse préoccupation de l'intendant, une teinte de sombre solennité.
Longtemps encore, Willibald poursuivit le résultat de son calcul. Puis le bruit s'accrut en bas et des cris plus forts retentirent jusqu'à l'étage. Déjà, plus d'une fois, il avait interrompu son travail, et, secouant la tête avec tristesse, écoulé ces cris étranges. Enfin, il entendit les voix s'élever à un diapason si haut et si sauvage, qu'elles semblaient retentir dans tout le Wulfhof. Le vieillard déposa sa plume, jeta un triste regard sur les portraits et quitta la chambre à pas lents. Il descendit les escaliers et traversa un corridor obscur pour arriver derrière le bâtiment dans le petit jardin du Wulfhof. Chemin faisant, il devait traverser une chambre, qui communiquait par une porte avec la salle où le souper de Daniel et de son compagnon avait été servi. Il entendit Gombert parler à Daniel sur un étrange ton d'orgueil et d'ironie. Ce que le vieillard comprit de ses paroles le fit frissonner d'effroi, et, comme cloué au sol, il écouta le cœur palpitant.
— Ah ! ah ! s'écriait Gombert, élève ton esprit au-dessus de toute faiblesse. Sois un géant au milieu des nains, et regarde avec mépris, surtout ce que l'homme égoïste a inventé pour régner sur l'homme ignorant ou moins fort, comme sur un esclave. Qu'est-ce que l'amour? Un instinct de notre nature animale dissimulé sous l'hypocrite manteau d'une inclination morale. Qu'est-ce que la loyauté ? Un masque pour tromper plus sûrement. Qu'est-ce que la générosité? L'orgueil qui triomphe de l'humiliation du prochain. Qu'est-ce que la simplicité de cœur? La reconnaissance de sa faiblesse et la conviction qu'on est né pour vivre en agneau au milieu des loups. Qu'est-ce que la prudence ? De la lâcheté et de la duplicité... Et que sont toutes les vertus tant vantées, sinon des inventions de l'égoisme, de l'avidité et de l'ambition ?...
— Oui, oui, des inventions de l'égoisme et de la fausseté ! s'écria Daniel d'une voix bégayante. A boire ! à boire !
Un douloureux soupir échappa à l'intendant: tremblant d'anxiété et d'indignation, il quitta la
chambre, ouvrit une porte et entra dans le jardin, qu'il traversa dans les ténèbres jusqu'à un berceau où se trouvaient une table et un banc de jardin.
Le vieillard accablé s'y assit et dirigea la vue vers les fenêtres brillamment illuminées de la •salle. Les rideaux étaient baissés; mais on pouvait, sur leur face transparente, voir flotter deçà et delà deux ombres les bras en l'air, avec le verre et la bouteille à la main, et se mouvant avec des bonds sauvages et désordonnés; on pouvait entendre les cris et les hurlements retentir; on pouvait même percevoir en partie les chants insensés que les convives faisaient retentir à plein gosier jusqu'au fond du jardin.
Anéanti par cette vue si terrible pour son cœur aimant, l'intendant avec essuyé deux larmes qui mouillaient ses joues et avait baissé la tête.
— Hélas ! c'en est fait, dit-il en soupirant, plus d'espoir. S'il est venu ici avec l'intention de vendre son patrimoine paternel, comment pourrait-il y rester après un pareil scandale ? Quel rayon peut illuminer son esprit, aussi longtemps que le démon du doute, aussi longtemps que le perfide Gombert est à son côté? Encore un seul remède. La misère ! L'ennemi de son repos et de sa foi ne le lâchera pas avant qu'il n'ait tout dissipé ; et ainsi l'heure de la pauvreté pourrait être pour Daniel l'heure de la délivrance. Quelle situation ! devoir espérer de l'excès du mal !
Soudain un éclat étrange, comme celui d'un incendie, vint interrompre sa triste rêverie. Il bondit en jetant un cri et allait se précipiter à travers les ténèbres ; mais il remarqua ce que c était et se laissa de nouveau retomber sur le banc.
A travers les rideaux on pouvait voir, sur la table, une large coupe où des flammes vertes, bleues et jaunes montaient en l'air en serpentant, et, avec cela deux ombres qui, avec un fou rire, remuaient et attisaient le feu liquide avec de longues cuillers. Le punch et le cognac flambaient sur la table : dans le bol bouillonnait le poison mortel.
Si l'intendant n'eût pas été saisi, jusqu'à la stupéfaction, par cet affreux spectacle, il eût en cet instant entendu que, dans la cour, les voix des ouvriers et des servantes se mêlaient aux hurlements des ombres et même les surpassaient parfois; mais il avait l'œil si fixement arrêté sur le foyer ardent, et toute son intelligence était en proie à un tel sentiment d'angoisse et de chagrin, que ses sens étaient comme paralysés.
Après avoir serpenté et ondoyé pendant longtemps, les flammes diminuèrent sur la table; bientôt elles perdirent leurs tous colorés et leur éclat
LE MAL DU SIÈCLE
se clianjioa eu une lueur violelle, couiine la lumière mourante d'une lampe funéraire.
L'intendant vit une longue ombre Immaini'. <|ni prenait sous le liras une ombre de moindre taille, et semblait vouloir lentrainer de lorce vers la porte... Les ombres disparurent de la salle et un morne silence remplaea les sauvages hurlements.
Alors l'intendant enlendil un bruit de voix dans la cour et en même temps les gémissements d'une lemme. il .>;e leva et suivit, dans l'obscurité, le même chemin par lequel il avait gagné le jardin.
Dans l'escalier de la maison, il s'arrêta et écouta avec douleur les plaintes d'une jeune fille (|ui, à (juel(|ues pas de lui, semblait agenouillée devant la |)orle de la salle.
— 0 Seigneur! ù mon Dieu! s'écria-l-elle, il va mourir! mon pauvre Josse! mon pauvre Josse! Au secours! au secours! Voyez comme il se dt'bal! Que faire? Je donnerais la moitié de ma vie pour pouvoir le sauver ! C'est bien un grand pécheur; mais la mort ! Ah! il ne l'a pas méritée!
Quelques gens qui l'entouraient riaient de sa douleur.
— Laissez le porc là! Harbe, dit l'un d'eux; il n'en mourra pas encore cette fois-ci.
— Verse un seau d'eau sur sa têle rousse, murmura un second.
— Voilà ce que c'est, dit un troisième. Il avait bien besoin de boire du feu avec une cuiller d'argent! maintenant son estomac est brûlé !
Ces observations arrachaient de nouveaux gémissements à la vachère en pleurs.
— Allons! cela dure depuis assez longtemps, dit un des spectateurs d'un ton impérieux, mettez les mains à l'œuvre; nous porterons l'ivrogne à l'écurif; là du moins, il ne se blessera pas en se débattant.
Tons soulevèrent .losse et le transportèrent à travers la cour dans l'étable. Harbe, le tablier sur les yeux, les suivait dans l'obscurité.
Quanil les domestiques eurent disparu du vestibule, l'intendant ^approcha de la porte de la salle et l'ouvrit. Il s'arrêta un instant tremblant sur le seuil et regarda, avec une triste stupéfaction, la scène rpii ^'offrait à lui. Les chaises étaient renversées par terre, des débris de verres et de bouteilles cassés couvraient la table, des torrents de vin coulaient sur la nappe et les rideaux euxmêmes en étaient souillés.
Le vieillard entra dans la salle, et ht le tour de la table: il secoua la lèleen soupirant avec dé.sespoir et arrosa de ses larmes les restes du scandaleux repas. Le nmn d • l'inrortiiné qu'il aimait et plaignait tomba plus d'une fois de ses lèvres, et il
leva souvent les yeux vers le ciel pour imjdorer protection et pardon |)our l'enfant prodigue.
Avec un lent mouvement, l'intendant éleignil successivement toutes les lumières. Dans l'obscurité il marchait sur des fragments de bouteille; le verre grinçait aiïreusement sous les pieds.
\ la |Mnte, un douloureux soupir s'échappa encore de son sein.
— Daniel ! ô pauvre Daniel!
Alors la porte lut fermée et close au dehors à doulde tour.
Un instant après, le Wullliof élail plongé dans le plus profond silence.
l.A TK.NTATIVF. SlI IM^MK
Le lendemain, de bon matin, Daniel arpentait sa chambre avec tous les signes d'une inilis|tosilion physi(|ue et d'un désespoir sans bornes. Ses joues étaient pâles, ses yeux enflammés et tout son visage contracté et fatigué. Les douloureuses contorsions (le ses membres faisaient présumer que son estomac et ses entrailles brûlaient encore du feu de l'orgie.
De temps en temps, il s'arrêtait, portait avec une énergie convulsive la main à son front, comme j)our y rappeler un souvenir précis, et il semblait reculer dhorrcur devant l'idée de ce (|ui s'était passé. D'autres fois, il écoulait avec surprise le bruit du calme et profond somineil de son ami liombert, qui dormait dans une chambre voisine, et, comme si son repentir et ses angoisses lui faisaient honte en présence de l'insensible indilTérencc de (iombert, il murmura le mot Ldr fie ! conlic lui-même, s'arracha les cheveux et reprit sa course à travers la chambre pour fuir les cruelles pensées qui le poursuivaient.
Knfin, peut-être sans bien savoir ce qu'il faisait, il descendit les escaliers et ouvrit la porte de la glande salle. Il frissonna de dégoiit en voyant encore une partie des débris de la débauche de la veille sur le parquet; mais ce qui le frappa encore comme un coup de |>oignard, ce fut le regard inquisiteur et hardi de deux ouvriers qui étaient occupés à ramasser les fragments de verre, et qui, en le saluant, eurent l'air de lui demander comment il se portail après nue telle soirée.
Le jeune homme pencha la tète, baissa les yeux et traversa la salle pour gagner une chambre plus retirée.
Accablé par le sentiment de sa honte, il se laissa tomber sur un siège, regarda un instant dans l'es-
LE MAL DU SIECLE
pace avec une prunelle fixe, et murmura, avec le rictus sarcastique du désespoir :
— Ah! la mesure est-elle comble maintenant? Suis-je tombé assez bas? Devoir baisser les yeux devant mes serviteurs ! Trembler de honte sous le regard de mes laquais ! Et j'habiterais désormais le Wulfhof? Non, non, ce sol m'est fatal : chaque pas me conduit plus près de la fin décisive, de la récompense de mon aiïreuse làcbelé ! Quelle malédiction pèse donc sur moi? Suis-je fou? Il me semble qu'il y a dans ma tête un gouffre plein de ténèbres et d'incertitude... Hier, mon cœur s'était évanoui devant un rayon d'espoir; je sentais l'estime de moi-même, la confiance, l'amour se réveiller dans mon âme et croître comme les fraîches fleurs de la vie; depuis lors, un siècle s'est passé, une longue et orageuse nuit. Le feu de la débauche, l'éclair du doute, le ver du remords ont desséché, consumé, dévoré en moi les derniers germes du senliment. C'était l'étincelle de la lampe mourante, qui jette encore une brillante lueur avant que toute lumière meure...
Il se tut et secoua la tète, comme si ses pensées étaient dans un désordre complet; mais bientôt le nom de Céleste s'échappa indistinct de ses lèvres. Ce nom le frappa d'une vive émolion; un amer ricanement de dédain parut sur sa bouche.
— Impie! murmura-t-il. Tu oses vautrer dans la fange de tes pensées maudites, le souvenir de tont ce qui est pur, beau et bon ! El j'oserais encore lever les yeux en présence de la plus pure image de la foi et de la vertu? Oh! elle saura comment j'ai répondu à son amour, comment j'ai, le même soir, étouffé le souvenir de ses douleurs dans la plus ignoble débauche... Elle regardera du haut de sa grandeur le misérable ivrogne. Je me sentirai écrasé et ramperai comme un vil insecte sous son regard accusateur. Non, non, si quelqu'un doit voir ma honte, que ce ne soit pas Célesle.
11 interrompit son discours, et promena dans l'espace des yeux égarés. Après une courte réflexion, il sourit à ses propres pensées; une expression de contentement intérieur se peignit sur son visage.
— Fuir son regard : partir dès aujourd'hui! s'écria-t-il. Persévérer inébranlablement dans celte résolution; rester impitoyable, insensible aux prières et à la raillerie! C'est dit.
11 se leva vivement et lira le cordon de la sonnette suspendu dans un coin de la chambre. Peu après, un domestique ouvrit la porte.
— Allez prier l'intendant, dit Daniel, de venir ici, à l'instant, sans retard.
Le domestique disparut pour aller remplir l'ordre qu'il venait de recevoir. Le jeune homme le.ta
quelques instants d('i)oul, Td-il fixé sur la jiorte et attendant la venue de rintcndant. Comme celui-ci ne parut pas immédiatement, il retomba peu à peu dans ses pensées et po.-a les deux mains sur son front.
Lorsque l'intendant entra enfin dans la chambre, il surprit le jeune homme dans cette altitude. Une expression de triste compassion contracta le visage du vieillard; mais, quand, en promenant les yeux autour de lui, il se fut assuré que, celte fois, Daniel était tout seul, une lueur de joie illumina ses yeux.
— M. Daniel m'a fait appeler? dit-il d'une voix douce.
— Eh bien, dit le jeune homme sortant en sursaut de sa préoccupation, madame van Everdael veut-elle, oui ou non, acheter le Wulfhof?
— Elle veut bien l'acheter, répondit Willibald, mais elle ne fait pas d'ofl're acceptable.
— Il faut accepter son offre, quelle qu'elle soit. L'intendant s'effraya du ton âpre et impérieux
de la voix de Daniel.
— Avec votre permission, monsieur, balbutia-t-il, vous ne pouvez cependant vendre votre patrimoine paternel au-dessous de sa valeur.
— Épargnez-moi les raisonnements, monsieur l'intendant, dit Daniel en l'interrompant avec une remarquable dureté. Le Wulfhof doit être vendu aujourd'hui même, peu importe à quel prix. Si madame van Kverdael consentait à me remelire en mains, immédiatament, une bonne partie de ce prix, je ne regarderais pas à quelques milliers de francs de moins. Je veux partir ce soir. Qu'on me donne l'argent; tout le reste m'est indifférent!
Deux larmes brillantes scintillèrent dans les yeux du vieillard, mais il comprima sa douleur et dit avec calme :
— Daniel, je ne puis prêter la main à une vente aussi désavantageuse. Madame van Everdael n'offre que cent mille francs au-dessus des sotnmes qu'elle a déjà prêtées. Ce serait une perte certaine de plus de quinze mille francs. J'ai trouvé un meilleur moyen, il y a une personne, un ami de feu votre père, qui, par sollicitude pour l'honneur de votre nom, consent à donner, en hypothèque, l'équivalent complet de la valeur non engagée du Wulfhof et des propriétés qui en dépendent, c"est-à. dire cent treize mille francs; de cette façon, du moins, le Wullhof continue de vous appartenir. Laissez-moi le soin de forcer le sol à produire les intérêts, et le consolant espoir que mon pauvre maître, le malheureux Daniel, reviendra un jour encore, et non en vain, demander à son patrimoine paternel le repos et la paix du cœur.
Le jeune homme élait profondémont touché par le ton pénétré avec lequel le vieillard avait dit et s
LE MAL DU SIÈCLE
deiniers mois. Il lui prit la main, la serra avec elViision et lui dit :
— Bon Willibaltl! toujours le uième. lUen ne peut altrrer voire sympathie pour iiu)i. Eli bien, conservez, du moins en apparence, la propriT'lé du Wullhof, au nom que je porte si indignement... Mais la personne, l'ami de mon père, qui veut me fournir l'argenl, le peut-il immédi.itemenl?
— Je ne doute pas (pi'il ne puissf rendre une partie de la somme disponible en traites sur Paris; mais, pour cela, il faut qu'il aille à Courtrai. Si, [lour l'accomplissement décisif et la réalisation de votre désir, il faiM une couple de jours, j'espère (jui- vous en prendrez votre parti, n'est-ce-pas?
— Ah ! je vous en prie, dil le jeune homme, d'une voix suppliante, essayez l'impossible pour me mettre en possession <le l'argent. Je ne veux plus passer la nuit au Wulfhol. Rien n'est assez puissant pour me faire chanceler dans ma résolution.
— Vous avez le droit de commander, dit l'intendant avec un triste abattement. Quelque fatale que soit votre résolution, j'obéirai à votre désir. Avant ce soir, vous serez en possession d'une bonne partie de l'emprunl. J'ai vos pleins pouvoirs par écrit, et puis, par conséquent, ai;ir sans votre intervention personnelle. Êles-vous content de moi, Daniel ?
— Je vous remercie, Willibald. Votre affectueuse complaisance pourrait ôlre pour moi un doux souvenir. Hélas! elle doit, pour mon cœur insensible, être une accusation et un éternel remords. Si je pouvais seulement vous accorder la récompense que vous avez méritée, une petite compensation pécuniaire; mais matéiiellement et moralement je suis tombé dans le plus profond décourafjement.
— Vous pouvez me donner une récompense, dit l'intendant, et je vous prie de me l'accorder.
— Tout, tout ce dont je suis capable.
— iJepuis que vous êtes revenu de Paris, Daniel, j'ai, du matin jus(|u'au soir, épié vainement l'occasion d'être seul avec vous. J'avais espéré que mon expérience, mes services rendus et mon attarbenient éprouvé seraient assez puissants sur votre àme pour \ous faire renoncer à ret(»urner à Paris. Rien que cet espoir soit complètement éteint en moi, je sonjje cependant à remplir encore un devoir en vous éclairant sur voire situation, et, s'il est possible, en vous préparant à rcnaiire un jour à la vérité et à la paix du cu-ur. La récftmpcnse, la faveur <|ue je vous demande, c'est de vouloir bien m'écouter pendant (pjelques in>lants avec indulgence et patience.
— Par pitié, Willibald, n'essayez pas d'empêcher ce départ immédiat : cela n»' pourrait rien contre
ma résolution et cela me ferait souffrir inutilement... Eh bien, parlez, je vous écouterai puis(|uc vous le désirez.
L'intendant apjuocha une chaise, s'assit devant le jeune homme, et dit d'un ton calme :
— Daniel, il existe aujourd'hui une maladie (jue nos ancêtres ne connaissaient pas. Elle est h; fruit de notre siècle d'incrédulité et de doute.. Uuelquesuns la nommonl le mal du sthlc, mais on pourrail la nonnner aussi la consomption lie /'«me, car elle ronge lentement, elle épuise les forces morales, el dessèche la source même de tout sentiment; mais elle laisse au corps sa force et ne tue que le cœur. Ce mal règne presque exclusivement dans les grandes villes et frappe surtout les jeunes gens les plus sensibles, les jdus confiants, les plus richement doués. Pour vous faire comprendre comment cette maladie naît et empire peu à peu juscju'à devenir incurable, je supposerai un jeune homme simple de cœur et plein de foi dans le bien (pii entre dans une grande capitale, — à Paris, par exemple, — pour y passer qucbjue temps. S'il échappe à la séduction qui se lève à chacun de ses pas, il trouve le vrai, le noble et le beau comme en tout endroit, et le mal dont nous parlons lui reste inconnu; mais, dans un tel centre de civilisation humaine, et aussi de corruption humaine, le vice a réuni tous ses moyens de séduire. Notre jeune homme — nous le supposons — est moins heureux. Désarmé contre les pièges du monde, unicjuement conseillé par ses passions, il se laisse entraîner; et, sans \v savoir, pour ainsi dire, il est irrésistiblement emporté |)ar le torrent d'aveugles plaisirs. Lui, ange de la loyauté, offre son amour à des femmes sans cci-ur; il offre son amitié à des hommes sans sentiment; il met sa confiance en des gens (jui le regardent comme leur proie et rpji ne connaissent d'autres lois que leurs désirs matériels et leur égoisme sans âme. Au n)onde corrompu dans lequel il se meut, il demande la vérité, la g(''nérosilé, l'amour, et ne trouve naturellement (|ue la fausseté, la lâcheté et le vil intérêt personnel. El quand, par toutes ces tromperies el ces déceptions, il >e sent blessé dans sa foi et dans son espoir, il ose dire qu'il n'y a pas de femmes dignes de respect, pas d'amis fidèles, pas de cœurs généreux; alors il blas|)hème Dieu en s'écriani qu'il n'y a ni vertu, ni vérité sur la terre, parce qu (ui ne le^ trouve pas dans la mare fangeuse des passions déchaînées !
Daniel avait d'abord éccuité avec une sorte de condescendance f(»rcée les paroles du vieillard; mais peu à peu le ton calme et imposant de sa voix avait fait impression sur son Ame, il avait posé la léte sur sa main el fixait son regard avec attention sur les lèvres de l'intendant.
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A boire, à boire! (Page 51.)
— Ce n'est cependant rien, poursuivit celui-ci, que la révolte d'une àme égarée, mais vertueuse, contre le mal. Bientôt il se laisse aller à l'oubli complet de l'honneur et du devoir; et le remords, ce ver rongeur, commence à dévorer son cœur. Poursuivi sans trêve par cet accusateur, il sent par moments une tendance à fuir l'erreur et à sauver sa foi menacée ; mais les passions conservent toujours la victoire. Puis il s'etTorce de troubler dans son esprit la notion du bien et du mal. Pour échapper à la responsabilité qui l'effraye, il s'efforce de douter de la vérité de la vertu, et cherche une excuse à sa propre erreur dans le prétexte que tout sur la terre est fausseté et vice.
— Willibald, qui vous a dit tout cela? demanda le jeune homme avec stupéfaction.
Sans répondre à la question de Daniel, le vieillard reprit avec plus d'expression.
— Maison ne renie pas impunément ainsi le
sentiment inné de la vertu, et on ne détruit pas par de vaines paroles le besoin de notre nature morale de croire au bien et uu vrai. Notre jeune homme remarque bientôt que le vide se fait dans son cœur, que les ténèbres se répandent autour de lui, que sa sensibilité et sa puissance de jouir diminuent, à mesure que le désenchantement se glisse comme un serpent dans son sein. Alors viennent des instants où il recule d'effroi devant le spectre du doute qui grimace devant lui, alors il écoute la voix de sa conscience accusatrice; et, s'il pouvait le faire d'un seul effort, il détournerait ses lèvres de la coupe empoisonnée; mais son orgueil, ses mauvaises idées, les conseils pernicieux des faux amis étoutîent chaque fois la bonne inspiration de son cœur. Lui, qui est doué de force d'àme, il tombe sans en reconnaître la véritable cause, dans un état d'incompréhensible faiblesse d'esprit. Entre le cri de sa conscience et le
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conseil de son orgueil, il est perpt'luclliMiit'nl liallott* dans une accablanl»' incertitude. Il vent faire ce (jiii est bien, cl n'en a pas la puissance ; il veut s'aveugler dans l'erreur et ne l.iit ipie des choses qui lui inspirent de l'Iiorreui et aggravent de plus en plus sa situation. (1 race à celle altcinative de doute et de résolution, de repentir el de nouveaux faux pas, de conceptions du mal et d'impuissance pour le bien, il s'engage dans son âme une douloureuse lutte, il se produit une sombre lempêle de pensées incertaines, une lièvre sans relâche... El alors, il est possible aussi, Daniel, que le corps de notre jeune homme, grâce aux orageuses secousses de son esprit, louîbe malade et que ses nerfs soient frappés d'une sensibilité maladive. Pauvre jeune homme égaré! il possède enc(»re tous ses dons, toutes ses forces morales, toute sa foi. N'est-il pas déplorable (jue le courage lui manque pour se lirer , par un seul instinct de volonté, de l'abime de doute et se délivrer de l'affreuse torture qui rend son cerveau malade et obscurcit sa raison. Me tromperais-je, Daniel, en pensant que l'histoire de ce jeune homme a beaucoup d'analogie avec ce qui s'est passé dans votre àme pendant voire séjour dans la capitale de la France ?
— Ali î s'écria le jeune homme avec une amèro ironie, plut à Dieu que je ne fusse pas plus loin sur le chemin du doute, .le comprends votre généreux dessein, Willibald, et vous en suis reconnaissant; mais, je vous en prie, renoncez à tout espoir: il est trop tard.
Le vieillard frémit en entendant les froides paroles du jeune homme; avec un certain dépit dans la voix, il dit :
— Kh bien, je vais continuer Ihistf-ire du jeune homme, non pourtrouver la moindre ressemblance avec l'élal de voire âme, mais pour vous faire voir ce qu'on devient, lorsqu'on ne quille [las à temps ce chemin falal. J'ai dit que notre jeune homme avait été jusqu'il feindre le doute, et s'élait efforcé ainsi de se mettre un bmdeau sur les yeux. Kl là est la preuve (ju'il n'est pas trop tard, comme vous le diles; car relui qui a besoin d'un bandeau qui l'aveugle pour se livrer au vice, recrmn.iit au moins que le vice lui inspire de lliorreiir; mais il n'écoule pas les avertissements répétés de sa conscience, el continue à jouer avec le feu dévorant du doute. .Mors ses dernières forces se perdent pour tout (lebon, et bienlôt il ne lui reste plus ombre de puissance, sinon pour le mal seul. Il se révolte avec rage contre son senliment inné; il veut se délivrer de l'inquiétude qui le loiliire; il veut tuer le ver qui le mord au cœur. Puis vient la raillerie, cet éclair sorli de l.i nuit d'une conscience coupable et trop lâche pour revenir à la
verliiet à la vérité. La religion, la moralité, les lois du sacrifice, le sentiment du devoir, tout ce (|ui |w,'ut arrêter les passions dans leur essor, doit être jeté en proie à l'ironie. Kl ainsi, de sarcasme en sarcasme, — et quand on ne pense (|u*à échapper à loule dénégation, — on trouve enfin (pTon n'a raillé que son jiropre être, qu'on n'a rien éloulfé que sa propre àme. Si, ensuite, dans une heure de clarté, on jette un regard dans son co-ur, on re<ule avec horreur, comme devant le vide affreux de l'abîme...
— Taisez vous! taisez-vous! Willibald, murmura Daniel; vous me faites trembler. Pourquoi memetire si vivement sous les yeux la fatale vérité? Aussi la cruelle blessure de mon cœur ne se guérira pas parce que vous l'ouvrez violemment el me forcez d'en sonder la profondeur...
— A-l-on une àme remplie d'instincts matériels, poursuivit le vieillard, alors tout est fini; la tempête a fait rage, la conscience éloulfée se met au repos dans une insensibilité animale, el le cœur matérialisé, devient incapable de toute autre émotion, que celles que nous avons en commun avec les animaux sans raiscm. Hélas! j'ai bien entendu (pielqu'un vous prôner celle situation comme le but vers lequel la pbilosoptiie liMiiaine devait tendre, comme vers le l'aile de la grandeur morale. Quel alfieux blasphème! celui (|ui a conservé quelque chose de sa confiance innée, el, avec celle confiance, la puissance de sentir, d'aimer et d'espérer, serait un nain ; mais celui (pii ne croit plus, ne sent |ilus et est incapable de sacrifice et d'amour, celui-là est un géant. Ainsi, pour être grand moralement, il faut d'abord être semblable à la brute. Kl insulter au (Iréaleur et cracher à la face de riiumanité, ce serait la sagesse : méprisable raillerie!
Daniel saisit la main du vieillard avec une force convulsive.
— Willibald, ù Willibald, pourquoi m'avez-vous envoyée Paris? s'écria-l-il. (l'est la vérité (|ui' vous dites, (l'est ainsi (|u'on roule sur la pente du doute jusqu'au désencliantemenl, et. quand on sent le iond de l'abîme, notre cinirest glacé el mort pour jamais.
— delà peiil être \rai pour certaines pers(mnes (pic je connais, dit l'inleiidaiil. P(»ur vous, Daniel, c'est raflicalement faux. J'ai |ioussé celle histoire à l'extrême, pour vous imuilrer qu'elb; est pour un cteur qui s'ab:ii)(lonne aux iiislincls matériels, et aussi, à la longue, pour les âmes bien douées, le terme du chemin du doule et de l'inmie; mais. Die I en soit béni, Daiiiid, vous êtes encore loin de là! (jr(»yez-nioi, il vous reste encore assez de forces vives, pour vr>o-> s nivcr d<' la sombre nuit de l'incrédiililé.
LE MAL ui' su; eu-:.
— A moi? Il me resterait encore des forces vives? Les derniers !>erme3 de foi ne seraient pas éteints dans mon cœur? mnrrnura le jeune homme avec un sourire d'incrédulité. Vous vous trompez, Willibald. Qu'est-ce autre chose que la destructions de toute foi et de toute espérance en moi, qui me retient si impitoyablement enseveli dans l'enfer du désespoir?
— Non, Daniel, c'est le cri de détresse de votre âme effrayée qui recule devant le menaçant désenchantement ; c'est la voix du sentiment inné de la vertu qui vous crie (ju'il est encore temps de vous sauver. Si Tidée du vrai et le penchant poui- le bon étaient éteints en vous, pourquoi le doute vous inspirerait-il de l'horreur? Pourquoi la pensée que toute foi est morte en vous, vous accableraitelle de désespoir?
Le jeune homme se lut et parut chanceler dans sa conviction, ou du moins l'intendant crut remarquer quelque chose de semblable. Cette conjecture remplit de joie la cœur du vieillard.
— 0 Daniel, dit-il, ayez confiance dans ma longue expérience et dans mon attachement éprouvé! Restez ici, restez ici deux mois seulement, vous verrez comme tout vous sourira bientôt, comme votre esprit sera rafraîchi et fortifié à respirer cet air que ni le vice, ni le doute, ni l'ironie, n'ont souillé. Oui, oui, Daniel, mon fils, mon ami, il n'y a encore rien de perdu ! Soyez sûr que toutes les forces de votre cœur refleuriront comme les plantes printanières après un long hiver. Vous aimerez Dieu pour ses bienfaits, la nature pour ses beautés, la vie pour ses douces émotions. Ici, vous trouverez, sur votre sol natal, la paix perdue de l'âme, des gens qui vous estiment, des amis qui vous aiment, une tendre fiancée et enfin aussi une famille bien-aimée. Daniel, cet avenir n'est-il pas assez beau, pour vous excitera un instant de volonté et de résolution.
Le jeune homme secoua la tête, tandis que ses lèvres murmuraient quelques paroles incompréhensibles. Il semblait livré à un douloureux combat; car déjà ses bras se tordaient visiblement, et sur son visage couraient des frissons de fièvre.
Pendant quelques instants, l'intendant, la lueur de l'espoir surlevisage,contemplalejeune homme rêveur. Puis il dit d'un ton plein d'expression et en suppliant :
— Daniel, j'étais l'ami de votre père, je vous ai élevé comme mon propre fils, j'ai concentré sur vous, avec une naïve confiance, tout mon espoir, tout mon amour. Je suis, vis-à-vis de vos défunts parents, responsable de votre bonheur. Ah ! ne condamnez pas mes cheveux blancs à un éternel remords! Ne me faites pas descendre dans la tombe avec la conviction que je suis la cause de
voire perte! Oh! faites (|ue je puisse répondre sans effroi à la voix de votre père (|iii me crie au fond du tombeau : « Willibald, Willibald, qu'astu fais de mon enfant? »
— Mon Dieu, mon Dieu, s'écria Daniel d'un ton désespéré, encore l'inceititude et le doute! Que faire? J'ai pitié de votre amour sans bornes, Willibald; je donnerais la moitié de ma vie pour pouvoir faire ce que vous désirez ; mais, Gombert? devrai-je l'abandonner, le trahir?
— Non, il partira de son ])ropre mouvement, Daniel. Ah ! puisse le Seigneur dans sa bonté vous délivrer bientôt de ce cruel ennemi de votre âme!
Ils entendirent tout à coup, au-dessus de la chambre où ils se trouvaient, quelques lourds pas d'homme qui faisaient craquer le plafond et une voix joyeuse dont les sons retentissaient dans les corridors du premier étage.
— Malheur! malheur, le voilà! s'écria l'intendant en frissonnant de dépit et de tristesse.
— Gombert! c'est Gombert qui vient ! murmura le jeune homme.
— Eh bien, Daniel, dit le vieillard, décidez sur votre sort, sur le inien; parlez, résisterez-vous aux perfides conseils de Gomberl? llesterez-vous au Wulfhof?
— Non, non, c'est décidé! s'écria le jeune homme, tandis qu'une violente agitation nerveuse s'emparait de lui. Plus un jour! Et, Willibald, si vous faites encore des efforts pour me retenir, je fuis loin d'ici, sans ressources, sans adieu, pour n'y revenir jamais... jamais !
— Hélas ! qu'il en soit donc ainsi ! dit l'intendant en poussant un douloureux soupir. Je me soumettrai à la fatalité; et, si rien ne peut vous faire renoncer à votre projet, je remplirai ma promesse et vous procurerai de l'argent avant ce soir; mais, je vous en prie, Daniel, accordez-moi encore un instant d'attention et n'oubliez jamais ce que je vais vous dire. L'argent qui vous reste sera un jour à sa fin, alors quelque chose vous renverra vers le lieu de votre naissance; mais vous hésiterez : la honte, l'orgueil, s'efforceront de vous retenir ; vous craindrez que la pauvreté ne soit ici, pour vous, une humiliation continuelle. N'écoutez pas cette crainte, elle est fausse. Par mes soins et mon travail, je vous garderai de tout besoin, de tout abaissement. Vous habiterez le Wulfhof en pleine paix. N'en doutez pas, mon amour sera assez puissant pour vous protéger jusque-là. Daniel, promettez-moi qu'un jour, vous viendrez demander à votre patrimoine paternel et à votre vieil ami Willibald, la paix du cœur et le bonheur de votre vie! Promettez-moi que vous me permettrez un jour de faire pour vous ce que votre père a fait jadis pour moi.
âli