‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 166 sur 225 · I.E MA!. DU SIKCLE · texte numérisé non relu

I.E MA!. DU SIKCLE

— INdinjUui vous lrom|t('r? dit lo iiMiiic homme en soupirant ol avt'c un triple sourire sur les lëvres.

Les sons dt' la voi\ de (îoinliert lelcnlissaieiil dans la salle d'en bas, et |)araissaient se rapproche r.

Les mains jointes et avec une hàle liévrcnse l'iiitendanl dit :

— Si une aussi cons(dante pers()eclive ne peut vous vainrre, Daniel, laites celle promesse, par reconnaissance, par {ÇiMiérosité. Ayez pitié du vieil ami de votre père, ayez pitié de celle qui n'a vécu que pour vous ;iimer! Pitié pour la pauvre Céleste !

— Céleste ! oui, Céleste! Sort fatal ! Je devais i être son époux, et je suis son cruel bourreau ! murmura le jeune homme avec aj/ilation.

— El cependant, s'écria-t-il, par un seul mot je puis la combler de bonheur ! ce mot...

La porte de la chambre s'ouvrit, et (îombert surprit l'intendanl. suppliant encore, les mains jointes, le jeune homme de lui donner une réponse favorable. Le vieillard laissa tomber ses mains et s'efforva de jirendre une alliinde indiiïérente.

Le compairnon tie Daniel semblait ne pas ressentir les suites de l'ori-'ie de la veille; sun visajre allestait (|uel(jne fati}.'ne; mais le sourire (|iii se jouait sur ses lèvres était [dus ouvert et moins railleur qu'ordinairement.

il s'approcha de ^Villibald et dit :

— Il ne faut pas vous cacher pour moi, monsieur lintendanl. Quand on crie certains noms avec tant de force qu'ils retentissent dans la grande salle, on ne peut guère espérer le secret. .\h ! ali ! vous parliez de Céleste ? Et voire jeune maître s'est de nouveau laissé vaincre? Il demeurera désormais au Wullhor, n'est-ce pas? (Jnanl à moi, il ne me reste qu'à faire mon paquet et à retourner seul h Paris pour y maudire à mon aise les faux amis ? Ah ! nous verrons bien qui rira le dernier !

— Cesse ce langa^fe, (lomberl, s'écria le jeune homme. C'est toi seul qui te trompes ici. Nous quittons le Wulfhof et le pays dès aujourd'hui, avant le ^^oir; el ne raille pas : cette fois, ma résolution e<t si fermement |trise, (|ue ni toi, ni personne, quel quil soit, n'aurait la pnissaocp (]o me faire rester ici jusqu'à demain.

— Ah ! ah ! murmura fiomberl élonm-. Le Wulfhoi est donc vendu? Condjif-n en a-l-ou obtenu ?

— Il n est pa» vendu el ur b- scia pas.

— .Ml rà, Daniel, pas de mauvaise plaisanterie, s'il te plail. .Me crois-tu assez sot pour le laisser partir sans argent?

Il y aura de l'argent.

— ( toi. m ais combien ?

Le jeune homme regarda l'intendant, comme s'il vendait lui répéter la question.

Le vieillard, s'avançanl, dit à Gombert :

— Permettez-moi de vous expliquer l'afTaire. .Madame van Everdae! veut W\p\\ acheter la propriété avec les champs et les jirairies ipii en dépendent; mais elle olfre treize mille francs de moins que notre estimation. J'ai trouvé (|uel(|u'un qui consent à préler à .M. Daniel le montant total de leur valeur, bien entendu de la valeur non bvpothéquée.

— Diable ! dit Comhert, celui-là doit èlre un malin oiseau on un imbécile. Celte personne nous donnerait donc cent treize mille francs?

— Oui, cent treize mille francs.

— Aujourd'hui? Alors je n'ai pas d'objection à ce que nous parlions. Je consens même à ne plus rester une minute, dès qu'on nous aura montré l'argent.

— Si on lui accorde qnebiues jours, le préleur |)ourra probablement 'réunir toute la somme, remarqua l'intendant. Vous comprendrez, monsieur, qu'on ne garde pas chez soi cent treize mille francs en argent comptant el que, pour faire un payement aussi considérable, il faut vendre beaucoup de rentes sur l'Iliat el d'anlres fonds publics.

— Que signilie celte explicalion préliminaire? s'écria Gombert avec ironie. Vous voulez nous renvoyer d'ici les mains vides? Cela ne réussira pas, intendant.

Le vieux Willibald, bien que blessé de l'insolence de Ciomberl, garda son calme. Un sourire presque imperceptible de dédain fut le seul signe de son mécontentement.

— Plus longtemps .M. Daniel restera, mieux cela vaudra, dit-il. Ce n'est pas moi qui l'excite à retourner à Paris. Mais il veut encore repartir aujourd'hui; sur sa prière, je lui ai promis d'aller trouver le préleur el j'irai, seul ou avec lui, à Courtrai, pour déposer le papier qui permettra de lever au moins une partie de l'emprunt.

— Oui, tout cela me semble é(|nivoque el louche. Combien nous procureriez-vous donc?

— Probablement environ cinquante mille francs. Cela me paraît suffisant pour attendre le reste pendant ({uelques semaines.

— Ah ! cela vous semble suffisant ! dit Gombert en ricanant. Je suis curieux de savoir ce que Da-

I niel en pense.

— Ce n'est pas assez, Willibald, dit le jeune homme. Je vous en prie, tâchez de nous procurer une somme plus considérable.

j — Eh bien, je lâcherai de vous apporter I soixante niille francs en lettres de change |)our I Paris, répondit riiilendanl. Sera-ce bien ainsi? Le jeune homme secoua la tôle négativement.

LE MAL DU SIÈCLE

maisparuthésiteràdeinaiulorunesommopliisforle.

— Allons, allons, dit Gomberl, en lambinant conime cela, nous n'en viendrons jamais où nous [levons être. Ce qu'il nous faut pour pouvoir partir, c'est cent mille francs.

— Cent mille francs ! répéta le vieillard, que voulez-vous donc faire de cette somme pour que vous la demandiez immédiatement?

— Bah! bah ! pourquoi cacher ce qui est ordinaire et naturel? Voyez-vous, intendant, nous avons encore à Paris une dette considérable. La reconnaissance de celte dette est signée par Daniel et par moi. Il ne nous est pas possible de mettre le pied à Paris, si nous n'avons pas l'argent nécessaire pour faire honneur à notre signature. Pour cela seul, il faut soixante mille francs.

— Ciel ! vous avez une dette de soixante mille francs ! s'écria l'intendant avec une surprise pleine d'anxiété.

— Eh bien, qu'y a-t-il de contre nature et d'étonnant dans ce fait? dit Gombeit en riant. N'ayez pas l'air si abattu, intendant; il doit vous être indifférent que nous ayons soixante mille francs de pins ou de moins à dépenser; mais vous aurez sans doute puisé, dans ma révélation, la conviction que nous ne pouvons nous mettre en route avec moins de cent mille francs.

M. Willibald reprit son calme et dit : — - Soit ! je ferai tout ce qui dépendra de moi pour obtenir aujourd'hui la plus forte somme possible. Si je ne puis arriver cà la réalisation de cent mille francs, je crois pouvoir vous prédire que je trouverai plus de soixante mille francs.

— Plus, beaucoup plus, intendant.

— Laissez-moi essayer, j'espère que M. Daniel sera content de mon zèle à le servir. Je vais partir immédiatement. Si tout réussit à mon gré, je serai de retour dans l'après-diner avec l'argent. Attendez avec patience mon retour.

Le vieillard quitta la chambre.

— Allons, Daniel, j'ai la tète un peu étourdie; à voir ton visage, le cerveau doit aussi un peu te brûler. L'air frais nous remettia; et puis j'ai encore à le parler sérieusement de nos alfaires. Qui diable t'a mis ainsi tout à coup le couteau sur la gorge pour que tu prennes la fuite comme un débiteur qu'on veut incarcérer? Allons, allons, nous causerons tout en nous promenant.

Daniel suivit son ami en silence dans les corridors de la maison et dans la cour : tous deux disparurent au détour d'un sentier ombragé. . .

Dans l'après-diner, une voiture attelée de deux chevaux se trouvait dans la cour du Wulfhof, près de la porte de la maison.

Josse se tenait à l'entrée, prêt à abaisser le marchepied. Il regardait par terre et songeait ; seulement parfois il tournait la tête un peu de côté et jetait un rapide regard dans un coin éloigné de la cour, où une jeune fille pleurait, le tablier sur les yeux.

On i)ouvait voir, aux portes des écuries et des granges, les ouvriers et les servantes passer de temps en temps la tète, et regarder timidement autour d'eux, jeter à Josse un coup d'oeil de mépris et un de pitié sur la pauvre vachère Barbe.

— L'innocente et douce brebis, pensaient-ils : elle verse encore des larmes au départ du vaurien qui est la cause de sa douleur!

Tous se taisaient avec une sorte de crainte et de respect. Sur le Wulfhof régnait un solennel silence. Les animaux eux-mêmes, dormant leur somme de midi, ne trahissaient pas leur présence par le moindre bruit...

La porte de la maison s'ouvrit. Daniel et son ami s'avancèrent dans la cour ; Willibald, le visage pâle, mais calme d'expression, les suivit.

— Ainsi, monsieur l'intendant, dit Gombert, vous nous restez redevable de trente-trois mille francs. Et nous pouvons compter que cette somme nous sera remise à notre première demande?

— Au bout d'un mois, à la première demande de M.. Daniel, répondit tranquillement Willibald.

— C'est bien. Viens, Daniel, ne traînons pas. Nous partons !

Le jeune homme prit la main du vieillard, la serra avec effusion, et dit d'une voix émue :

— Adieu, bon Willibald ! Ayez pitié de mon sort... Et, si une femme au noble cœur, qui était ma seconde mère, si l'ange qui a illuminé ma jeunesse de ses purs rayons d'amour vous demandent quel salut je leur ai envoyé en partant, dites-leur que je les supplie de ne pas oublier dans leurs prières le malheureux qui, jusqu'à son dernier soupir, gardera le vivant souvenir de leur admirable bonté... Adieu! adieu!

— Daniel, rappelez-vous mes dernières paroles de ce matin, balbutia l'intendant en soupirant. Je prierai Dieu, des cœurs plus purs le prieront qu'il vous arrête sur le bord de l'abîme. Adieu et ne désespérez pas... mon pauvre, mon malheureux Daniel !

Des larmes silencieuses coulèrent sur les joues du vieillard et il porta les deux mains à ses yeux.

Uncri sourd s'échappa du sein dujeune homme... Mais Gombert le prit en riant par le bras el l'entraîna vers la voiture.

La portière fut fermée.

— Josse, fouette les chevaux! cria Gomberl. En avant ! Et montre que tu connais ton métier.

Le claquement du fouet retentit dans la cour;

I K MAI, ItU SIKCI.E.

les chevaux, excités, frappèrent «lu pied la terre avec impatience et s'ôlaiicèrenl rapiileniiMil à ira- I vers la \ orto du W uUlKtl'. Le sable du chemin vola i dans l'air et bientôt la voiture disparut dans un gris miaj;e de poussière.

L'intendant rentra à pas lents à la maiMin... Le même sdence continua de peser sur le W ullliof, comme si rien n'était arrive. In seul cri s'était fait entendre; c'était un cri île détresse p lUSsé |>ar la vachère llarbe en voyant ilisparaitre sans adieu l'homme qu'elle avait aimé pendant tant d'années.

LA TUISTK Nor VKLI.K

Dés que Uarbe eut trait les vaches el(|u'elle eut terminé son premier travail du matin, elle quitta le Wulfliof avec une cruche étincelanle, remplie de lait, et prit le grantl chemin de la crête des collines.

Le soleil était déjà au-dessus de l'horizon et brillait de tout son éclat sur sa roule d'azur foncé. Sous sa fécondante chaleur, les llenrs du printemps déployaient leurs calices; les oiseaux sautillaient cl chantaient, heureux de vivre sous le feuillaf,'e brillant; la dernière brume de la nuit s'évaporait du fond des bois, comme des tourbillons d'encens dans les airs...

liarbe, la courageuse et joyeuse fillette, laissait maintenant pendre sa tête sur sa poitrine et marchait en chancelant au bord du sentier. Ses yeux étaient rouges et ses joues pâles; et les soupirs qui s'échappaient par intervalles de son sein oppressé attestaient un chagrin profond et un amer désespoir.

IMotigé dans unedouloureuse rêverie, elle |)oursuivail son chemin sans faire aucun geste ({ui vint trahir les mouvements de son àme.

Une fois seulenn-nt elle s'arrêta. Presque à ses pieds tombèrent deux petits oiseaux (jui l'eiïrayèrent par leurs cris. Les pauvres petites bêtes semblaient vouloir se battre : mais ce n'était qu'un jeu; car immédiatement elles s'envolèrent, roulèrent et tonrnftyéieiit dans les airs l'une après l'autre, et firent retentir le feuillage de leurs joyeux gazouillement. Puis un des oiseaux las de folâtrer, Se [losa sur la plus haute branche d'un saule, et modula un chant si aigu, si courageux et si en> thousi.iste, cpie Barbe en fut émue. L'autre oiseau s'abattit sur le chemin, |trit un brin de paille dans son bec et s'envola jn>qu'au plus profond du taillis.

Deux larmes brillantes tombèrent sur les joues de la jeune lilie rêveuse, et elle dirigea un triste regard vers le ciel, comme si elle voulait se

plaindre à Dieu; mais elle pencha de nouveau la tête, suspendit le pot de lait à son autre bras, et reprit sa marche avec plus de hâte qu'auparavant. Knfin elle eritra dans une allée qui descendait la douce pente de la colline. <Juel(|ues instants après, (die franchit uin' barrière ouverte, traversa un jardin plein de Heurs, jusiju'à la porte d'une petite jolie maison de campagne, où elle sonna.

L'iu' vieille servante, une canette à la main, ouvrit la [lorte et dit :

— Kh ! bonjour. Barbe ! 11 ne faut pas l'en aller, enlends-lu? mademoiselle Céleste a tlil qu'elle vonilrail bien te |)arler. I)onnc-nmi le lait et entre; je vais avertir notre demoiselle. Mais je ne me trompe pas! Tu as pleuré, tes yeux sont rouges. Qu'est-ce (ju'il y a, ma chère enfant? Josse, n'estce pas?

Kn vidant le lait dans la canette, iJarbe dit en soupirant :

— Ah! Thérèse, il est parti.

— Parli? Comment cela? Pour où?

— Pour Paiis, Thérèse, pour Paris et pour toujours! Je ne le reverrai plus en ce monde.

La servante lui prit la main et la lit entrer dans la maison.

— Viens dans la cuisine, dit-elle, et exp!i(|uemoi ce (|uecela signifie. Je le donnerai une tasse de café, nous causerons un instant. Notre demoiselle n'est pas encore descendue, assieds-toi.

Dès (}ue Barbe eut machinalement satisfait à son désir, et se fut assise près de la table, la servante lui versa une tasse de cale et lui demanda avec une vive curiosité :

— 11 est parti, dis-tu? seul?

— Non, Thérèse, avec M. Daniel et le monsieur étranger. Tous ensemble sont |)artis pour Paris et ne reviendront plus jamais.

— Comment? (jn(»i? iM. Daniel est parti pcnir Paris? Impossibli', Barbe; notre demoiselle n'en sait rien !

— .N'.ivez-vous |ias vu passer hier au soir une voiture à deux chevaux?

— Oui, les chevaux volaient sur la chaussée, et la poussière tourbillonnait jusqu'au haut des arbres.

— Eh bien, dans cette \oiture était ,M. Daniel avec le monsieur étranger : et c'était Josse qui frappait et animait si foit les chevaux... Pour m'empécher sans doute de le voir pend.mt longtemps.

En disant ces mots, «die porta à ses yeux le coin de son mouchoir et se mita pleurer silencieusement.

— Allons, allons, il ne laut pas pleurer pour v-'». Barbe, dit la vieille servante. Une fille comme toi, fraîche, travailleuse et honnête, peut choisir entre

LE MAL IJU SIÈCLE

cent qui valent mieux que lui. IMains plutôt noire demoiselle. Pour elle, c'est une triste affaire, mon enfant. Elle est, depuis son enfance, élevée pour devenir la femme de M. Daniel, et maintenant l'espoirde toute sa vie est anéanti ! Mais je ne comprends pas : comment M. de Hoogeland peut-il partir pour Paris sans dire adieu à notre demoiselle? Thomas, l'ouvrier de VVulhfof, m'a reconnu très bien lorsque je revenais de l'église; et, parlant de M. Daniel, il jiortait le doigt à son front, comme s'il voulait dire que son jeune maître est malade du cerveau ! Que le Dieu de miséricorde nous en garde! Ce serait (in affreux malheur et notre demoiselle en dépérirait certainement. Dis, Barbe, il n'en est rien? M. Daniel a encore toujours toute sa raison?

— Je ne sais ce qu'ils ont, dit la vachère au milieu de ses larmes, ils sont comme ensorcelés; mais, c'est égal, Thérèse, ils n'en sont pas moins partis, et Josse avec eux pour toujours... Ah! comment est-il possible que les gens puissent se faire les uns aux autres tant de chagrin? Il est cependant si facile d'être heureux!

— Allons, Barbe, il faut le consoler, dit la vieille femme avec compassion, Pour parler net, Josse avec sa tête rousse n'était pas si beau que tu doives le regretter longtemps; et, comme je viens de te le dire, tu trouveras bientôt une meilleure occasion d'entrer en ménage.

— J'ai déjà celle occasion, dit Barbe,

— Ah ! et une bonne?

— Hier, vers le soir, pleine de tristesse et de désespoir, je suis courue à Sweveghem, pour me plaindre à mon oncle de mon malheur. Il y avait précisément là, un de mes cousins éloignés, François Kenkelaer, qui m'a toujours montré de l'affection et qui m'a demandé si je voulais me marier avec lui.

— Est-ce un gaillard éveillé? Et est-il bon travailleur? Et a-t-il quelque chose pour entrer en ménage?

— Il a une bonne santé et un bon cœur, et ses parents peuvent lui venir en aide.

— Eh bien, pourquoi n'acceptes-tu pas sa proposition, innocente que tu es?

— Oui, Thérèse, c'est facile à dire, dit la jeune fille en soupirant. Quand on a eu pendant des années un sentiment, cela fait beaucoup de chagrin etde la peine d'y renoncer. Et puis, je n'aurais plus de repos dans ma vie. Mon pauvre Josse pourrait revenir un jour avec de meilleures pensées et me trouver mariée. Ne serai-je pas alors la cause de son malheur?

— Oh! oh! tu pousses la générosité trop loin, murmura la servante, avec un homme qui n'a plus le moindre attachement pour toi!

— Non! non! vous vous trompez, s'écria Barbe

avec de nouvelles larmes. Josse est séduit; mais il m'aime encore cependant: je l'ai remarqué plus d'une fois dans ses yeux ; et, lorsque, hier, il était prêt à partir, il était pfde, et je pouvais voir battre son cœur sous son habit.

Une sonnette retentit à l'intérieur de la maison.

— C'est notre demoiselle qui appelle, dit la servante, elle aura entendu ta voix. Viens avec moi; je vais le conduire au salon, où elle t'attend.

Suivie de la jeune fille en pleurs, elle entra dans un corridor, ouvrit une porte et dit :

— Mademoiselle Céleste, voici Barbe à qui vous désirez parler.

Et, poussant la jeune fille par le bras dans la salle, elle lui chuchota encore à l'oreille :

— Quand casera fini, reviens à la cuisine, nous causerons encore un peu ensemble ; je te donnerai un bon conseil et te consolerai.

Elle tira la porte derrière la vachère et disparut | dans le corridor. '

Madame de Berg et Céleste étaient assises à une table où leur déjeuner était servi. Toutes deux se levèrent étonnées en voyant la vachère les yeux pleins de larmes.

— Je voulais te demander des nouvelles du WuHhof, dit Céleste; mais comme tu as l'air affiigée, Barbe ! T'esl-il arrivé quelque chose de mal?

— Pourquoi verses-tu des larmes si amères, ma chère enfant? demanda la tante de Céleste.

— Ah! madame, ah! mademoiselle, dit la jeune fille en sanglotant, ils sont partis, partis pour toujours!

— Qui est parti? demandèrent à la fois les deux dames, non sans quelque pressentiment de la triste nouvelle.

— M. Daniel, Josse et le monsieur étranger, répondit Barbe. Hier, après midi, ils ont quitté le Wulfhof, pour retourner à Paris. Josse m'a dit qu'ils ne reviendraient jamais, jamais au pays.

— Mais Josse t'a dit cela pour rire, dit Céleste en pâlissant. Tu t'es laissé tromper, Barbe. C'est impossible ; ils seront allés à Courtrai, ou peutêtre à Gand ou à Bruxelles.

— Ah! ah! cette naive Barbe qui s'est laissé conter un conte en l'air, dit madame de Berg en plaisantant. Et c'est pour cela que tu pleures?

— Je pleure parce que je suis convaincue de mon malheur, dit la jeune fille en soupirant. Si ce que Josse m'a dit n'était pas vrai, pourquoi le vieil intendant aurait-il versé des larmes lors de leur départ?

— M. Willib'ild a versé des larmes? s'écria madame de Berg.

— Oui, et j'ai entenilu qu'il disait au jeune homme : « Je prierai pour vous, mon pauvre el malheureux Daniel! »

<iU

LE MAL DU SIÈCLE

Un cri rtouffé échappa à Célesl»', et ellf s'alTaissa sur sa cliaise eu couvranl ses yeux de srs mains.

La conviction de la surprenante nouvelle (it une autre ini|iressioii sur madame de Ilcru. Son visage parut se colorer du rouge de riiidignation, tt Sfs li'vres se contractèrent d'un sourire amer.

— C'est inconcevable! mnrmura-t-i'llo. l'ailir sans adieu! s'il n'est pas complt-leiiient fou, il doit avoir perdu la dernière étincelle du sentiment des convenances. — Voyons, Barbe, parle avec clarté. Qu'est-ce qui s'est passé hier an NVuiriiof? Quelle peut-être la cause d'un départ si imprévu?

— Je n'en sais rien, madame, répondit la jeune nile. Le soir avant, comme je l'ai dit à votre servante Thérèse, M. Daniel s'était mis en gaielé avec son ami, ils avaient bu beaucoup de vin et chaulé (le singulières chansons. Hier matin, M. Daniel était levé de très bonne heure; Tinlendanl est resté longtemps avec lui. Ce (ju'ils ont di(, je ne le sais pas, mais Tenlendant a lait seller sur-le-champ un cheval et est parti pour Courtrai. Je l'ai vu revenir dans l'après-midi, il était pâle et semidait 1res chagrin et très inquiet. Tandis qu'il était dans la maison avec M. Daniel, Josse a tiré la vieille voilure de la cour et y a attelé les deux meilleurs chevaux. .M. Daniel et son ami y sont montés; l'intendant s'est mis à pleurer et la voilure a disparu dans un nuage de poussière.

— Mon Dieu ! «luelles choses étranges ! murmura madame de Derg suprise. C'est bien, Darbe, nous vous remercions.

La vachère murmura un silencieux adieu et sortit de la salle, la lete baissée.

Pendant un instant, madame de Berg regarda la jeune lille qui s'emblail accablée |)ar l'incroyable nouvelle, et restait toujours muette, les mains sur les yeux. Enfin, elle s'écria d'un ton de colère :

— Oh! cela va vraiment trop loin ! C'est un sanglant outrage ! Voilà tlonl la récompense de mon sacrifice et de mon amour, la récompense de vingt années de sollicituile pour son bonheur! Une servante doit venir nous dire: « Il est parti! » Ainsi, il a étoulTè dans M)n ctenr le souvenir de toute une vie ! Ailreuse ingratitude!

La jeune fille leva les deux mains vers sa tante et parut la supplier de pardonner à Daniel; mais la vieille dame, surexcitée par ses piroles mômes, répondit à celte muette prière :

— Non, non, c'en est fait ; plus d'excuse ! J'obéirai au cri de ma dignité blessée. .Ma ré3oluli(m est prise irrévocablement. Depuis bm^'lemps, lu le .sais, j'avais en\ie d'aller habiter Bruxelles, auprès de ma snur. Elle est veuve et sans enfants et s'ennuie dans sa solitude. Si, pendant des années, j'ai résisté à ses prièrt:s, c'était uniquement par amour pour lui et poux m. J espérais faire partie un jour

ici d'une heureuse famille. Maintenant, cet espoir est anéanti pour jamais. Dès aujourd'hui j'écrirai à ma sœur et lui donnerai avis ({ue je vais enfin satisfaire à son désir et habiter avec elle à Bruxelles, jus(iu';i la fin de ma vie. Qu'on ne me parle plus de l'ingrat (|ui nous porte au cœur la sanglante blessure du désenchantement!

— Calmez-vous donc, chère tante, dit Céleste avec un accent de prière; ayez encore un peu de compassion pour le malheureux Daniel !

— De la pilié? répliqua la vieille dame irritée, de la pilié pour celui qui n'a pas même assez de reconnaissance pour être poli à noire égard ?

— Soyez au moins miséricordieuse pour moi ! dit la jeune fille. Vous le nommez ingrat, vous l'accusez sans pilié ; ah ! ne comprenez-vous pas que chacune de vos paroles me fait trembler et me perce cruellement le co'ur? Daniel est malade ; ses nerfs ébranlés lui font commellre les actions les plus inconcevables. Il est si malheureux ! Au lien de le plaindre et d'implorer Dieu pour sa guérison, allons-nous être irritées contre lui et lui reprocher sa maladie même comme un crime?

Tandis que la jeune fille parlait ainsi, des larmes coulaient sur ses joues. Il était évident qu'elle même ne croyait pas à ses j)ropres paroles.

.Madame de Berg le voyait bien, aussi ce lui avec un sourire forcé sur les lèvres qu'elle répondit :

— Voyons, Céleste, ne le trompe pas toi-même, mon enfant; malade ou non, ce n'esl pas ainsi qu'un homme se comporte (juand il lui reste le moindre senliment.

— Mais, ma chère tante, si Barbe nous avait a|)porté une nouvelle mal fondée? Vous ne pouvez pas le savoir. M. Willibald nous rendra certainement visite ce matin : attendons avant de condamner le pauvre Daniel.

— Tu fais d'inutiles efTorts pour garder encore quebjue espérance, Céleste, dit madame de Berg avec une grande froideur; que les choses soient comme elles veulent, M. de lloogeland est parti sans nous dire adieu, et le vieux Willibald a versé des larmes lors du départ. Cela suflil; d'autres éclaircissements ne sont pas nécessaires pour me convaincre de la vérité de ce que Barbe nous a dit. Quant à toi, Céleste, ne crois pas (|ue mon dépit, à propos de la grossière impolitesse de Daniel, me rende insensible à ta douleur. Je comprends trop combien tu dois être profondément malheureuse, combien ton cienr doit saigner de l'anéantissement de l'espoir de la vie...

La jeune fille se mit de nouveau les mains devant les yeux en sanglotant.

— Mais, si la falalilé nous frappe, poursuivit la vieille dame, pouvons-nous faire autre chose que

LE MAL DU SIÈCLE

Mes forces m'abandonnent. (Page 64.)

nous courber sous ses coups? Tu dois renoncer à une attente impossible, Céleste; le sentiment de ta dignité te l'ordonne. Maintenant M. de lloogeland est parti pour Paris. Chacun s'étonnera de ce départ inexplicable, on en parlera, on saura ce qui est arrivé. Oseras-tu encore aller à l'église quand chacun iiilerrogeraton visage et te plaindra comme une malheureuse jeune fille trompée dans son espoir et dans son amour. Tu ne peux rester dans ce pays, Céleste; ton honneur, ton avenir exigent que tu t'éloignes d'un lieu où un tel outrage t'a été fait. Suis mon conseil, viens avec moi habiter à Bruxelles.

— Oh ! non, non, ne parlez pas ainsi, dit la jeune fille d'une voix suppliante. Quitter le lieu de ma naissance? Dire un éternel adieu à tout ce que j'ai aimé ? non seulement à lui, mais aussi aux choses qui ont vu son heureuse jeunesse. Je vous en prie, chère tante, par pitié pour mon

amère douleur, revenez sur votre résolution désespérée.

— Impossible, Céleste, mon dessein est invariable. Tu me connais, je suis bonne et patiente jusqu'à l'excès; mais, quand on me blesse protondément, c'en est fait. Tu es indépendante par ta fortune, et, si tu ne veux pas me suivre, tu peux, ci ton choix, demeurer ici ou ailleurs. Cependant, je ne puis croire. Céleste, que lu veuilles quitter ta vieille tante, ta mère adoptive, pour l'attacher au souvenir de celui qui récompense ton amour par l'indifférence.

— Si je pouvais croire à la vérité de cette accusation, dit la jeune fille, moi-même je vous prierais de m'emmener loin d'ici, bien loin, pour que rien ne me parlât de mon bonheur perdu; mais, chère tante, vous vous trompez : Daniel m'aime encore.

— Quelle idée insensée !

Ai

l.i: MAI. m SIKCI.E.

— C.Vsl une ferme conviction, reprit Céleste ^ avec un certain enthousiasme clans la voix. Lorsciue hier, il se promenait avec nous dans le jardin, il tremblait d'émotion à chacune de mes paroles ; je voyais son ;\me sourire sous son brillant rcjiard, aussi doux et aussi aiïeclueux i|ue lors de son premier ilépart pour l'aris. Croye/-moi,il y a quelque chose lie mystérieux et d'inconcevable en lui; mais, quant à son cieur, il est resté pour vous et pour moi aussi reconnaissant et aussi aimant qu'auparavant. Irai-je demeurera Bruxelles, pour fuir les souvenirs de notre jeunesse, et avec l'espoir que jt' pourrai l'oublier? Parce (ju'il est malade et malheureux, devrai-je briser ma promesse et le livrer à son triste sort? Ah! .s'il revenait rétabli, et cherchait sa fiancée, comment n'accuserait il pas l'infidèle qui n'aurait pas eu assez compassion de sa maladie, pour attendre sa guérison...

La porte de la salle s'ouvrit.

— Willibald ! voilà Willibald ! s'écria la jeune fille avec une grande joie, tandis qu'elle courait nu-devanl de l'intendant et lui prenait les deux mains.

KUe le conduisit vers la table, et lui demanda :

— Est-il vrai, monsieur Willibald, (jue M. Daniel soit parti pour l'aris ?

— Il est parti. Céleste, dit le vieillard d'un Ion triste.

— Pour toujours?

— Non, non. Oui dit cela?

— Vous voyez bien, ma tante ! dit la jeune fille, ce n'est pas pour toujours.

Mais madame de Herj,' resta dépitée et froide ; elle approcha une chaise et dit :

— Veuillez vous asseoir, monsieur l'intendant, et, >i c'est possible, essayez d'explicjuer la conduite de .M. Daniel. Je suis très fâchée, et ce ne sont pas de simples paroles qui me convaincront qu'il ne nous a pas grossièrement insultées, en quittant ainsi le Wulfbnf, sans venir nous ilire adieu.

Le vieux Willibald parut frémir, au ton âpre de ces paroles. D'une voix calme et triste, il répondit :

— 11 est parti hier, vers le soir. .le serais venu immédiatement vous donner avis de ce qui venait d'arriver; mais j'étais trop ému et je ne me portais [las bien.

— Vous avez versé des larmes lors du départ, n'est-ce pas? demanda madame de Herp en l'interrompant.

— tn effet, <lil l'intendant, ce départ me déchirait le cœur.

— Je le crois bien, une pareille ingratitude!

— .Non, madame, pas pour cela, répliqua le

vieillard. Cela me déchirait le cœur de voir le pauvre Daniel si malade et si malheureux.

— Mais dites-nous pourcjuoi il est parti soudainement.

— Je ne le sais pas, madame.

— Comment vous ne le savez pas ? Qui donc le saura ?

— C'est ainsi pourtant, dit l'intendant. Daniel a une incompréhensible maladie. Ses nerfs se mettent en révolte à la moindre émotion; ses pensées sont confuses et obscures; il ne sait ce qu'il veut ni ce qu'il désire; cent fois par jour il change de résolution. Hier, il était terriblement ému. Si vous l'aviez vu, madame, soyez sûre (pie votre bon cœur n'eût pas résisté à tant de douleurs : vous auriez versé des larmes de compassion. Tantôt il voulait rester au NVulfhofet revoit une vie Irancjuille au milieu d'une famille bien-aimée; puis ce boniieur semblait l'effrayer, et, tandis que ce doute lui arrachait des cris de désespoir, il s'écriait (|u'il voulait fuir, qu'il devait partir, sans retard, immédiatement. Et, au milieu de tous ces signes de son triste mal, des paroles de reconnaissance et d'amour lui échappaient pour vous, madame, pour mademoiselle Céleste et pour moi. Kn un mot, c'était comme s'il eût été frappé de folie.

— 0 mon Dieu, préservez-le d'un pareil malheur! s'écria la jeune fille en lovant ses mains au ciel.

— Non, Céleste, ne craignez pas de choses si terribles, dit le vieillard pour la consoler; ses nerfs seuls sont malades; quand ceux-ci sont calmes, Daniel jouitde toute sa plénitude d'esprit.

— Sa tète est peul-éire bonne, je n'en doute pas; mais son cd-ur, monsieur, ne serait-il pas devenu quelque peu ingrat et insensible ?

— Insensible, ingrat, son cœur! répéta Willibald, avec surprise. Je crois que sa maladie n'est qu'une sensibilité exagérée. En elfel, comment serait il possible qu'un homme insensible lut extraordinairement ému par un seul mot, par un signe, par un souvenir? Vous l'avez vu ici, était-il insensible?

— Oh! non, iii>n, s'écria (déleste, c'est comme vous le dites, bon Willibald, le pauvre Daniel semble souffrir d'une excitation maladive de la sensibilité.

— C'est égal, murmura madame van Herg, je ne lui pardonnerai jamais d'être parti, sans prendre congé de nous, l ne telle conduite est indigne d'un homme bien élevé.

— Il ne se dissimulait pas en lui-môme, madame, qu'il allait vous donner contre lui des motifs d'irritation ; mais le mal qui le domine le faisait frémir en songeant à l'émotion qui l'attendait. Ce fut avec les yeux |tleins de larmes, rju'il

LE MAL DU SIECLE

me chargea de vous porter son triste snlut d'adieu.

— Ali ! il vous a chargé de nous dire adieu en son nom ? murmura la vieille dame.

— Voici ses paroles, madame, et jugez par là s'il est parti comme un ingrat. Pleurant et succombant, pour ainsi dire, sous sa douleur, il dit en sanglotant : « Si la femme au noble cœur qui fut pour moi une seconde mère; si l'ange, qui a éclairé ma jeunesse de ses doux rayons, vous demandent de quel salut je vous ai chargé en m'en allanl, dites-leur que je les supplie de ne pas oublier dans leurs prières l'infortuné qui, jusqu'à son dernier soupir, conservera le vivant souvenir de leur admirable bonté. »

— Ah ! le pauvre Daniel ! s'écria Céleste en versant des larmes abondantes.

— A-t-il dit cela? dit la vieille dame aussi profondément touchée.

— Ce sont ses propres paroles, confirma Willibald.

— Eh bien, chère tante, dit Céleste en sanglotant, lorsque vous entendez ces choses, pouvezvous encore dire que vous voulez aller habiter à Bruxelles! Abandonner l'infortuné Daniel? ce serait cruel et inhumain.

— Que dites-vous, Céleste? s'écria l'intendant surpris. Aller habiter à Bruxelles?

— Oui, c'est mon intention, répondit madame de Berg. Maintenant que M. Daniel est parti. Dieu sait pour combien de temps, j'ignore s'il convient que ma nièce attende son retour.

Le vieillard prit la main de la vieille dame et dit d'un ton doux et avec un accent de prière :

— Vous ne donnerez pas suite à ce projet, n'estce pas, ma bonne et noble amie? Depuis vingt ans, nous avons veillé ensemble pour protéger l'orphelin; maintenant qu'il a plus que jamais besoin de notre aide et que l'alfreux mal qui le torture doit inspirer au plus insensible de la pitié, me laisseriez-vous seul chargé de l'œuvre de miséricorde et d'amour que nous avons entreprise ensemble? Ah! prenez exemple sur la bonté même de Céleste. J'étais venu avec la pensée que je devrais faire de douloureux efforts pour excuser Daniel auprès d'elle ; car, si l'un de nous avait le droit de se sentir insulté ou blessé, ce devait être elle... Et voyez, madame, en présence du malheur de Daniel, elle oublie sa propre douleur et ne pense à rien autre chose que les souffrances de son bien-aimé... Oh! soyez bénie, mon enfant! Votre générosité remplit mon cœur de consolation et de confiance... et le vieux Willibald a bien besoin de ce soutien pour ne pas succomber sous le chagrin et le désespoir.

— Allons, chère tante, laissez-vous fléchir, dit Céleste d'une voix suppliante. Le pauvre Daniel ne pouvait venir nous dire adieu ici; vous comprenez bien que la séparation l'eût trop vivement ému;

bien que mon cœur saigne de son départ imprévu, je remercie cependant le bon Dieu de lui avoir épargné les souffrances d'un triste adieu.

La vieille dame, à demi vaincue, secoua la tête et dit :

— Tout cela est bien, et je reconnais que j'ai jugé trop sévèrement la conduite de Daniel. Les paroles qu'il a chargé l'intendant de nous porter, prouvent qu'il n'est pas tout à fait ingrat ni insensible. Son mal mystérieux m'inspire une profonde compassion. Mais à quoi cela peut-il nous conduire d'attendre plus longtemps? Quand reviendra t-il au Wulfhof? Qui peut nous dire que nous le leverrons encore? Il y a dans cette incertitude quelque chose qui, non seulement m'inquiète, mais m'effraye. Si vous pouvez me tranquilliser sur ce point, monsieur Willibald, faites-le, je vous en prie.

— Que répondrai-je? dit le vieillard. Je l'ai interrogé sur ses intentions. L'agitation des nerfs obscurcissait tellement son esprit, il y avait un tel désordre dans ses pensées, que je n'ai rien pu obtenir de lui qui fût clair et intelligible. Il était évident pour moi qu'il ne savait ce qu'il faisait ou disait. Je m'étonnerais aussi peu de le voir revenir demain que de nous laisser pendant six mois sans nouvelles. Cela dépend des mouvements maladifs de son àme. Espérer est mon unique consolation prier, notre seul refuge; et, quand je consulte mon cœ.ur, j'ose ajouter : « Attendre est pour nous un devoir de miséricorde envers le malheureux qui, après la guérison de son terrible mal, ne peut retrouver le repos de l'àme que dans notre amitié et notre amour, »

Madame de Berg resta quelque temps plongée dans une silencieuse méditation, tandis que Willibald et Céleste tenaient les yeux fixés sur elle avec un pressentiment plein d'espoir.

— Eh bien, dit-elle enfin, je renoncerai pour maintenant à l'accomplissement de mon projet; mais, si le mystère qui entoure l'incompréhensible conduite de Daniel ne s'éclaircit pas bientôt, j'y reviendrai et je le mettrai certainement à exécution.

— Oh! merci, merci, ma chère tante! s'écria Céleste avec joie.

L'intendant témoigna par quelques paroles sa reconnaissance de la généreuse indulgence de la vieille dame et lui pressa les mains. Quelques instants après, il se leva et dit :

— Que Dieu soit béni de ce que, dans sa bonté, il ait placé deux anges à mes côtés pour me venir en aide et me donner le courage de remplir ma difficile mission. Excusez-moi de vous quitter si tôt aujourd'hui. Le départ de M. Daniel m'impose des devoirs que je ne puis négliger. Ma présence est nécessaire au Wulfhof; les domestiques et les ouvriers sont agités et surpris; il ne convient pas

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