‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 167 sur 225 · I.K MAL DU su: CLE · texte numérisé non relu

I.K MAL DU su: CLE

qu'on leur laisse beaucoup de temps pour jaser sur ce qui est arrivé... Soyez Iranquilies, bonnes amies, demain, comme aujourd'hui, je viendrai vous visiter. Ayez conliance, la pénible épreuve aura sa fni, nous verrou^ encore Daniel heureux.

A ces mots, il se dirigea vers la porte el quitta la salle. Les deux dames l'aocompagnèrent jusque dans le jardin. Là, le vieillard dit encore : . — Ah ! n'oublions pas ce cri de ilétresse qui a échappé à notre pauvre Daniel lors de son départ : « One ceux (|ui m'aiment si' souviennent do moi dans leurs prières. »

Et il s'éloigna d'un pas rapide par le sentier qui contluisait à la rivière.

Les deux dames le suivirent des yeux jusiju'à ce qu'il eût disparu derrière la dùlnre du jardin.

Alors, comme si Céleste arrivait seulement à l'iiiée claire de la situation, elle porta la main à ses yeux, se mil à pleurer à chaudes larmes et s'écria d'une voix navrante :

— Hélas î hélas! (juejesnis malheureuse! Venez, venez, ma tante, mes Forces m'abandonnent : je me sens.défaillir. Ah! est-ce là ce bonheur si longtemps rêvé? Quel avenir me gardez-vous, mon Dieu'/

Madame de IJerg prit sa nièce arfli;;ée par le bras et la conduisit dans la maison en murmurant quelparoles de ronsolation.

LK l'.Kr'MU m. i.n.Mi-.l.l, I

L'intendant était assis sur l'élévation en maçonnerie derrière le WuUhof, le coude appuyé sur le lonj,' du mur de soutènement, la lète sur les mains, et son regard plongeait en silence dans les vallées (|ui s'étendaient sous ses yeux jnsi|n'au pied du mont de l'Krmitage.

L'aspect de la campagne avait changé. Le lin avait atteint toute sa croissance et balaniail ses (leurs bleu de ciel, en ondes profondes, sous le souffle de la moinilre brise; le seigle comnieneait à montrer les tons jaune d'or de la [irochaine maturité, tandis que le froment conservait encore la teinte sombre d'une fone vé^'élalive qui n'avait pas diminué, et que l'avoine s'étendait r;i et là en tissus de velours vert de mer sur la pente des collines. Le colza était déjà moissonné et le foin emporté des prairies,

11 était visible (jue ni les beautés de la nature ni la richesse des champ-, n éveillaient l'allention de l'inlendanl, et que, réfléchissant et songeant, il laissait errer sans but son regard incertain dans l'espace. Seulement, parlois, il Jixail sa vue plus spécialement sur une troupe d'ouvriers (|ui, au

bas de la colline, non loin de Wulfliof, étaient occupés à battie du colza. Puis il suivait les mouvements des travailleurs pendant (juelques instants, «|Uelque triste et abattue (|ue lut l'expression de son \isage, un sourire de satislàclion ou une expression de méconlement venait l'émouvoir selon qu'il remarquait |)Ius ou moins de zèle dans le travail. .Mais, chaque l'ois, il reloiubail ilaiis une rêverie (|ni l'absorbait el dirigeait son regard sur la cime brumeuse du mont de l'Ermitage, comme si la ressemblance (|u'il y avait entre l'immense et vague horizon el l'incertitude de ses pensées, l'attirait par une force impérieuse.

Tandis qu'il était ainsi plongé dans un apparent oubli de lui-niènie, une personne entra dans le jardin el gravit le haut balcon sans (|ue l'intendant l'apervnt : cette personne resta quelques instants derrière le vieillard, le contempla avec compassion el secoua Irislenienl la tête ; puis elle lui |»osa doucement la main sur l'épaule et dit :

— Toujours rêveur, toujours à réiléchir ! Je vous plains, mon pauvre ami; il est impossible (jue votre santé résiste à cette éternelle préoccupatimi.

Le vieillard se leva el ditavec une douce atïabililé :

— Donjour, monsieur le notaire. Votre arrivée me sui'prend agréablement : c'était à vous que je pensais. Demain, il y aura un mois que M. Daniel est parti. On doit me présenter à payer une lettre de change de Irenle-trois mille francs, et il me mancjne de i|uoi faire celle somme, vous le savez.

Le notaire lira un portefeuille de la poche de son habit, y pril queb|ues billets de bancjue, et les tendit à l'inlendanl.

— Voici votre affaire, dit il. .le ne comprends vraiment pas, mon bon Willibald, commenl vous |)Ouvez être in(juiet à mon égard. Quand donc ai-je mani|ué au ponctuel accomplisemenl de mes promesses?

— Jamais, monsieur; mais vous devez me pardonner ce doute. C'est une tendance qui, sous l'inlluence d'un chagrin prolongé, s'eura< ine dans notre cœur, à force de craindre toujours et d'avoir sans lesse l'œil fixé sur un sombre avenir : on finit par croire que tout doit lalalement tourner contre nos vœux. Mon intention élail d'aller chez vous après midi; je vous remercie de m'épargner cette longue juomenade par votre arrivée. V(mlezvous entrer, monsieur le notaire, et prendre quelque chose? Un verre de vin?

— Non, Willibald, répondit le notaire, je n'ai pas le temps, ma voiture est dans la cour; je dois aller faire une vente à Saint-Denis. Ainsi, c'est demain que les trente-trois mille francs qui restent de la fortune de .M. Daniel seront disponibles?

— Demain, le :{i> juin.

— Et vous attendez-vous, Willibald, à ce que

LE MAL DU SIÈCLE

M. Daniel les veuille toucher immédiatemenl?

— Je n'en doute pas.

— Cela ne semble pas vous attrister, Willibakl?

— Que voulez-vous, monsieur! il ne me reste qu'un espoir dans ma douleur; c'est que ce dernier argent soit bientôt dépensé.

Le notaire parut très étonné de ces paroles.

— Je ne vous comprends pas, dit-il; il me semble qu'il serait plus désirable que Daniel conservât quelque chose de sa fortune, si peut que se fût.

— Les affaires sont maintenant dans un si triste état, répondit le vieillard, que je ne puis encore espérer son salut que de l'excès du mal. Aussi longtemps que Daniel aura assez d'argent à sa disposition pour mener une vie de dissipation, le perlide ami qui domine tous ses instincts, ne le lâchera pas; mais que Daniel tombe dans une vraie pauvreté, le fatal conseiller disparaîtra de son côté, et lui rendra ainsi la liberté d'obéir à l'inspiration de son cœur.

— Et si son cœur était corrompu, à quoi servirait-il que M. Gombert le quittât?

— J'espère que le Dieu de miséricorde aura exaucé mes prières et celles de Céleste, dit l'intendant en soupirant douloureusement.

— Je ne veux pas combattre votre incompréhensible confiance, AVillibald, dit le notaire en haussant les épaules; depuis longtemps, il m'est démontré que tous mes efforts demeureraient inutiles. D'ailleurs, je n'ai pas le temps, je dois partir.

Suivi par l'intendant, il descendit du balcon dans le jardin; et, en suivant le sentier, il dit :

— Willibald, j'ai rendu visite hier à madame de Berg : nous avons parlé longtemps de M. Daniel.

— Vous avez gardé mon secret? demanda le vieillard en l'interrompant avec anxiété.

— N'en doutez pas; il ne m'a rien échappé qui puisse inspirer la moindre défiance; mais cela me peinait, de laisser ces âmes généreuses dans l'ignorance de ce qui les intéresse plus que personne. Je ne puis vous exprimer, Willibald, quelle profonde admiration et qu'elle sincère compassion m'ont inspiré la bonté de madame de Berg et l'amour de Céleste.

— Je crois, monsieur, dit l'intendant, que ce sont des anges de sacrifice et de confiance !

— Mais ce que je n'ose presque vous dire, et que je dois vous dire pourtant, c'est que vous vous trompez, Willibald, et que vous ne faites pas du tout bien de cacher à Céleste et à sa tante la coupable conduite de Daniel et surtout ia perte de sa fortune.

— La coupable conduite de Daniel ! répéta l'intendant. Tant que son cœur reste bon, on peut

encore considérer tous ses actes comme des erreurs de jeunesse. S'il revient au Wulfhoi et relrouve ici, sous le doux regard de Céleste, la voix de l'âme qu'il a perdue, la reconnaissance changera son amour en un religieux sentiment d'admiration, et Céleste sera plus heureuse que s'il n'eût jamais quitté son patrimoine paternel. Ils avaient traversé la maison et entraient dans la cour. Le notaire tira l'intendant un peu à part et dit :

— Je ne vous chercherai pas querelle à propos de voire étrange espoir; mais le gaspillage de sa fortune est une perte matérielle qu'on ne répare pas avec du sentiment.

— En effet, dit l'intendant d'une voix contenue; mais si cela en venait jusque-là, qu'il devînt l'époux de Céleste, il lui resterait toujours cent vingt-cinq mille francs. La dot de Céleste ne s'élève pas à cette somme.

— Ainsi vous êtes encore toujours disposé à sacrifier, en sa faveur, tout ce que vous possédez?

— Toujours, monsieur. Ajoutez-y la dot de Céleste. Alors le Wulfhof peut-être dégrevé de toutes ses hypothèques, et Daniel peut trouver dans le revenu de cette propriété les moyens de faire honneur à sa position et de vivre en paix avec sa femme et sa famille. Pour écarter tout soupçon de voire esprit, monsieur, j'ajouterai encore une chose. Dieu m'a institué protecteur d'un orphelin; mais je veillerai en même temps au bonheur de celle dont l'amour a éveillé voire admiration comme la mienne. Laissez revenir Daniel, j'épierai son âme et je sonderai son cœur. Si je trouve qu'il ne possède plus de qualités qui le rendent digne de Céleste, j'empêcherai moimême le mariage, et prendrai tout entière sur moi la tâche de guérir les blessures de Daniel et d'adoucir sa vie. Êtes-vous rassuré à mon point de vue ?

— Je devrais vous parler plus amplement de cette grave affaire, dit le notaire en regardant sa montre, mais mon temps est écoulé. Adieu, Willibald ; je dois cependant avouer que vous êtes un modèle de générosité, bien que je ne puisse pas approuver complètement vos résolutions.

Il pressa la main de l'intendant, et allait se diriger vers sa voiture, quand tout à coup le claquement lointain d'un fouet lui fit diriger les yeux sur le chemin qui aboutissait à la porte du Wulfhof.

— Attendez-vous quelqu'un, Willibald ? demanda-t-il; je vois là-bas une voiture qui s'approche rapidement d'ici.

L'intendant regarda pendant un instant dans la direction indiquée, bientôt une joyeuse attente parut l'émouvoir, car ses yeux se mirent à briller, et un radieux sourire illumina son visage :

i.E MAL DU sikcm:.

— Ail ! ne me trompé-je point ! s'écria-t-il d'une voixtreriihlaiilf. Arôli' du cocher, je vois un homme avec un gah)n d'or au chapeau. C'est Josse, je crois ! Au-dessus do hi voilure, je vois deux malles noires avec des clous de cuivre. Monsieur, mon ami, c'est Daniel qui revient !

— Daniel/ murmura ranhc. S'il levenait ici pour tout de hoii, IfS Ireiile-truis mille francs seraient ainsi sauvés.

— Dieu soit lour! s'écria l'inlendaiil. \.c mal n'aura pas eu le temps d'étoufler son sentiment inné de la vertu; il revient avec le même cd'ur aimant! Vniis voyez bien, nmnsieur, ([ue mon espoir ne m'avait pas trompé.

A peine avait-il prononcé ces mots, que la voiture IVanchit la porte, et s'arrêta dans la cour, non loin de la place où se trouvait l'intendant.

Celui-ci fit une couple de pas pour aller audevant de son jeune maître; mais la portière de la voilure s'ouvrit vivement, et M. Gombert, qui sauta dehors, saisit la main du vieillard, tandis (ju'il disait en riant :

— Ah ! bonjour, monsieur l'intendant ! Comment vous portez-vous depuis notre départ? Vous n'avez pas cru nous voir sitùt, n'est-ce pas? 11 fait terriblement chaud et étonlTant dans ce pays !

.M. Willihald déj,'agea avec une douce violence sa main de celle de Ciomberl, et, sans l'écouter, regarda dans la voiture derrière lui.

— Je vois ce qui vous distrait ainsi. Vous croyez (jne Daniel est venu avec moi ? Non, non, il est beaucoup trop fin pour entreprendre un aussi ennuyeux voyage, et charge volontiers ses amis des commissions désagréables.

Accablé par l'amére déception, l'int-'iidant pàlil cl trembla visiblement; puis il laissa tomber sa tête sur sa [loitrine, et murmura une triste plainte.

Gombert lui posa la main sur I rpaulf et dit :

— Ah çà, intendant, avant que je vous parle de l'afTaire qui me fait venir de Paris, je déjeunerais voloiitit'rs et boirais de même une demi-bouteille di' ce vieux vin d'Kspagiif; car je suis très altéré et aiïamé. Veuillez donner ordre i|n'(m me serve. — Toi, Josse. donne aux chevaux un peu de pain et d'eau : nous ne resterons pas ici plus d'une demi-heure, je l'espère du moins. Va ensuite dans la cuisine, cl mange aussi à la hAle un morceau.

Le notaire regardait avec une curiosité mécontente l'étranger (|ui commandait sor !<> ton hautain d'un maître; mais, lorsfju'il vil que Gombert fixait son attention sur lui, il salua à haute voix rintendmt et monta dans sa voiture.

— (JutI iiubérile est-ce là? grommela Gombert, tandis que l.t voiture s'éloignait. Il me regarde romme si j'étais un sauvage; et, i|uand je veux lui adresser un mot de politesse, il fuit comme si

je voulais le dévorer. Mais on esl ici comme dans un désert. Le NVulhofest bien désert et bien silencieux, intendant? On sont donc les forts gaillards et les grosses servantes (|ue j'y ai vus?

— Les domestiques sont au travail des champs, répondit Willibald.

— Alois, i|ni servira le déjeuner?

— La vieille servante, qui esl à la cuisine.

— Kh bien, intendant, entrons; je vous dirai en deux mots le but de mon voyage; vous le présumez sans doute ?

— Vous venez pour l'argent? dit WillibaM en le suivant.

— Justement, vous l'avez deviné; et j'espère qu'il est prêt?

— Veuillez entrer dans la salle, dit W illibald en ouvrant la porte. Je vais veiller à ce qu'on vous apporte à déjeuner. Désirez-vous du café?

— Non, de la viande, du pain et du vin.

— Comme vous êtes pressé, monsieur, je ne puis vous olîrir (|ue du rôti froid et du jambon.

— C'est assez. N'oubliez pas le vin d*Ks|)agne. Le vieillard s'éloigna parle corridor tandis que

Gombert entrait dans la salle et se laissait aller sur une chaise près de la table. A peine était-il assis depuis quelques minutes qu'il se mit à trépigner des pieds avec impatience et à grommeler sur la longue absence de l'intendant; mais celui-ci parut dans la salle et dit :

— On va vous servir à l'instant le déjeuner demandé... Vous venez chercher l'argent au nom (le y\. Daniel?

— INiur(itioi celte question? Ne vous l'ai-je pas dit? Kt que diable voudriez-vous (jue Je vinsse faire autre (jue cela ici?

— Combien désirez-vous, monsieur?

— Tiens, tiens, le vieux finaud! Ni plus ni Mioins que trente-trois mille francs, mon bon intendant.

Les lèvres du vieillard se contractèrent en un sourire de mépris; il dit cependant avec le même cahne :

— Vous avez sans doute des papiers? nn plein pouvoir, une quittance?

— J'ai tout ce qui esl nécessaire, répondit Gombert en tendant à l'inlendant un couple de feuilles de papiers couvertes d'écritures. Ah! ah! nous connaissons votre exactitude et nous savons que vous \\>i lâcheriez pas l'argent si on pouvait contester une seule lettre. Aussi, avons-nous pris nos précautions pour ne pas partir d'ici sans avoir termiiu'' l'alTaire. Kxaminez ce plein pouvoir passé par-devant notaire et ce reeu »ign(^. Ine seule de ces deux pièce- -«Mail snflisanle. .N'est-ce pas ainsi?

.M. Willibald était encore occupé à lire le plein

LE MAL DU SIÈCLL

pouvoir. Quant il eut examiné celle pièce et aussi la quitlaiicc, il murmura :

— Je n'ai pas de remarques à (aire; tout est en règle...

l'^n tlisatit ces mois, il tira un lourd portefeuille de la poche de son habit, en tira un paquet de billets de banque, et, le posant devant Gombert, dit :

— Voici la somme, trente-trois mille francs. Veuillez voir s'il n'y manque rien.

— Ah ! celte fois, du moins, vous vous montrez de bonne volonté! s'écria Gombert surpris. Je me comportais comme si je ne doutais pas de la remise immédiate de l'argent; mais j'ose vous avouer, intendant, que je m'attendais à de l'hésitation et de la résistance de votre part. Je vous remercie de tout mon cœur; je crois qu'au fond vous êtes un brave homme. Avec votre permission, je vais compter cette liasse de billets.

Pendant que Gombert faisait passer les billets un à un entre ses doigts, la vieille servante entra dans la salle avec un plateau, et elle déposa le déjeuner sur la table et aussi la bouteille de vin.

— Le compte est juste : trente-trois mille francs ! Cela ne fait pas un gros paquet de papier, n'est-ce pas? On pourrait porter sur soi un million comme cela sans en sentir le poids.

— Ce sont des billets de la banque de Belgique, remarqua le vieillard, vous feriez bien de les échanger chez un banquier de Courtrai contre du papier français, afin de perdre moins au change.

— Je ne suis pas embarrassé pour cela, intendant, répondit Gombert, mais je vous remercie de votre conseil amical... Et maintenant, au déjeuner. J'ai une faim d'enragé...

Il se mit à son aise, se coupa quelques morceaux de rôti et commença à dévorer les mets av»c un véritable appétit, en arrosant le tout de quelques verres de vin,

— Puis-je à mon tour demander comment Daniel se porte à Paris? demanda Wiliibald.

— Tout ce que vous voulez; tout à votre service, intendant. J'aime à parler quand je mange. Daniel? Que puis-je vous en dire? C'est un fou qui, depuis longtemps, eût fait les plus énormes sottises si je n'avais veillé sur lui.

— Mais comment va sa maladie nerveuse? Estil peut-être guéri?

— Guéri? dit Gombert en riant. C'est encore pire qu'auparavant. Sa visite au Wulfhof ne lui a pas fait de bien. Maintenant, il est poursuivi par je ne sais quelles pensées secrètes qui ne lui laissent ni repos ni trêve. Parfois il refuse pendant des semaines entières de mettre le pied hors de la maison, il murmure et grommelle sans cesse et se ronge le cœur; puis il éclate comme un sauvage et se jette jusqu'au cou dans le loirent des

plaisirs pour perdre la conscienci; de Ini-rnènie. Ah! intendant, j'ai là un ami qui ne me procure guère de plaisir, vous pouvez le croire. Maintenant que nous devons vivre économi(|uement, non par goût, mais par nécessité, Paris n'est plus un séjour pour nous. J'ai proposé à Daniel d'entreprendre un voyage en Californie...

— En Californie! s'écria Wiliibald effrayé.

— Oui, intendant, non seulement pour y chercher de l'or; mais San-Francisco est un véritable paradis pour un homme comme moi qui suis doué d'une grande énergie et d'un certain esprit d'industrie.

— Et Daniel a-t-il consenti? demanda l'intendant avec anxiété.

— Non; la pensée seule d'un voyage lointain lui inspire une inconcevable horreur.

— Ah! j'en remercie Dieu! murmura le vieillard avec un profond soupir. Ainsi vous avez renoncé à votre voyage?

— Pas du tout, intendant; si Daniel ne veut pas me suivre, je partirai seul.

— En Californie, un homme comme vous, monsieur, peut en effet faire une rapide fortune, affirma Wiliibald avec une expression de joie contenue. Avez-vous vraiment envie d'entreprendre le voyage du pays de l'or avant peu? La saison actuelle est la meilleure, si je ne me trompe.

— Je serais déjà depuis deux ou trois semaines en mer, si l'amitié ne m'eût retenu. Je n'ose abandonner Daniel à lui-même; il pourrait se faire un malheur.

— Que voulez-vous dire? dit l'intendant, frappé par le ton profond et mystérieux sur lequel ces derniers mots furent prononcés.

Il semblait que Gombert prit plaisir à dire à l'intendant des choses qui pussent l'émouvoir péniblement, car il fixait sur lui un regard oblique et souriait en lui-même quand le visage de l'intendant annonçait une profonde émotion. Ses paroles étaient probablement feintes et exagérées; puis, comme il parlait tout en mangeant et qu'il tournait très rarement son visage vers l'intendant, celui-ci ne pouvait remarquer l'étincelle de joie maligne qui brillait dans ses yeux.

— Daniel se ferait un malheur, dites-vous, monsieur? balbutia Wiliibald d'un ton presque suppliant. Vos paroles me font trembler. Mais je me trompe sans doute. Ah! ce serait trop affreux!

— Non, non, vous rfe vous trompez pas. Depuis une couple de semaines, il ne parle que de se brûler la cervelle d'un coup de pistolet ou de se délivrer d'une vie qui le dégoûte.

— Oh ! malheur, malheur, s'écria Wiliibald en pâlissant. Cela pourrait être la fin de Daniel? Impossible !

LE MAL DU SIÈCLE

L'emolion extrême du vieillard parut iiispiier à Goiiiberl qiiehjue pitié; il <e tourna vers lui et dit :

— Tranquillisez-vous là-de-^sns, intendant, cela n'arrivera pas. l)aniel n'a pas le eouraixe nt'cessaire pour une telle action.

— Le courai;e? s'écria Willihald indii^Mié, la lâcheté, voul(;z-vous dire?

— Oui, le courage de la l.ulielé, dit l'autre en ricanant. Et puis, ne suis-je pas avec lui pour l'enipéclier de commettre une telle sottise? Vous devriez ni'élre reconnaissant do mes soins; car, si je ne veillais pas sur Daniel avec la sollicitude de l'amitié, depuis longtemps, ce lait, dont la pensée seule vous l'ait trembler, serait accompli. Oue diable, intendant, pourquoi envoyiez vous Daniel à Paris, après lui avoir rempli la tcte de puériles illusions et lui avoir donné sur la vertu et le vice des idées (|ni devaient l'exposer à mille et mille pièges ([ui sont tendus là aux jeunes gens riches et surtout naïfs. Ce jambon est excellent, intendant, et ce vin a le goût d'un vrai nectar. On peut bien dire que la faim est le meilleur assaisonnement.

.M. \Villibald entendit à peine les accusations que Gombert lançait contre lui; il se. leva, les yeux baissés et égaré par d'amères rêveries. Il releva la tète et dit avec une liévreuse précipitation :

— Je vais à Paris; je veux parler à Daniel, je veux lui dire des choses qui le délivreront peutêtre de ses affreuses pensées. Laissez-moi vous accompagner, je partirai avec vous.

Ces mots |iarurent frapper Combert d'une soudaine surprise. Ce lut comme s'il avait tressailli, mais il maîtrisa aussitôt son émotion et dit en souriant :

— .\h! ahî je vous le conseille! V<»ns iriez à Paris; cela suffirait pour pousser Daniel aux plus extrêmes folies. Nous avons parfoi> parlé de la possibilité de votre arrivée. Le ntoindre mot sur ce sujet le jette dans de si violentes crampes nerveuses, que c'est terrible à voir. J'en comprends bien la cause, (juand il vous voit, mille souvenirs s'éveillent en lui qui le torturent et secouent son système nerveux. Il se croit coupable de je ne sais quelles erreurs. Pauvre gareon, il est encore à ce |ioinl qu'il regarde comme un crime de boire à pleines gorgées le caliec de la vie, comme si on

^ pouvait trop user de ce (|iii est bon et agréable! Voilà le déjeuner (ini. Je vais vous dire adieu, intendant.

— (Jue doi»-fe faire? (Jue puis-je tenter? demanda le vieillard avec émolictn. .Mil monsieur, dminez-moi donc un bon conseil.

— Vous devez rester ici et attendre, du moins

jusqu'à ce que le mal de Daniel ait diminué, répondit Gombert en se levant de table. V<»tre crainte est sans fondement, je vous le dis. Il y a plus de deux ans (|ue Daniel parle de mettre lin à son prétendu désespoii"; mais nous connaissons la chanson; ce sont des paroles en l'air. Quand on est capable d'une chose pareille, on ne le dit pas. Adieu, portez-vous bien; et, pour le reste, fiez vous à moi !

L'intendant prit la main de Gombert cl, la pressant fiévreusement, dit avec des larmes dans les yeux :

— Ah! monsieur, écoutez-moi encore un instant, et laissez-moi implorer une faveur de votre générosité ! L'argent que je vous ai mis en mains ne durera pas éternellement. Je ne dois pas vous demander ce que vous ferez quand il sera dépensé. La vie de hasard ne vous effraye pas, et probablement vous trouverez bien les moyens de forcer la fortune à un retour favoiable; mais Daniel est trop simple de cœur pour lutter contre un monde aussi impitoyable. Il succombera sous l'humiliation, sous le sentiment de son insnfri>aiue, dès qu'un complet manque d'argent l'aura plongé dans une véritable impuissance. Vous, monsieur Gombert, vous pouvez, comme récompense de son amitié, lui valoir un inestimable bienfait et le garder d'un sort terrible. Par quelques mots, quelques bonnes paroles vous pouvez le sauver et le rendre heureux pour le reste de sa vie.

— Diable! murmura (îomberl, vous parlez comme si vous me preniez pour- un magicien. Allons, parlez, si faire le bien coûte si peu de peine, pourquoi ne pas l'essayer?

— Voyez-vous, monsieur, le Wulfhof est maintenant chargé d hypothèques jusqu'à sa plein* valeur; mais, avec du travail et des soins, on peut lui faire produire lieaucoup plus de revenus que les intérêts des sommes prêtées n'en exigenL Daniel peut encore ici, sur son patrimoine paternel, vivre en paix. Je vous en supplie, faites lui comprendre cela; dites-lui que des amis fidèles et dévoués l'attendent ici, prêts à le recevoir les bras ouverts; que jamais un n)ot de reproche ne tombera de leurs lèvres; qu'ils le garderont de la moindre humiliation; en un mot, que son retour sera le bonheur de tons ceux qui l'aiment et qu'ils l'entoureront de reconnaissance, de respect et d'amour. Vous êtes tout-puissant sur son âme, monsieur, dites-lui cela et répétez-le-lui ! qu'il tourne ses regards vers sa patrie; montrez-lui l'étoile du salut et c(mvainquez-le qu'il ne rétro, ivera que dans son patrimoine paternel la paix de l'âme qu'il a perdue.

liombert fit un signe de tête affirmatiL

— Oh ! monsieur, continua Willihald, si vous

LE MAL DU SIÈCLE

■i,%.J\ di^i.

Tous deux se démenaient sur le siège. (Page 70.)

voulez exaucer ma prière, quelle bonne action vous ferez ! vous rendrez à la vie votre anmi pauvre et malade; il vous devra tout le bonheur de sa vie à venir; et quand, dans bien des années, il se souviendra de vous, cène sera que pour bénir le nom de son bienfaiteur ! Je vous en prie, monsieur, suivez la bonne inspiration de votre cœur, et ne refusez pas d'accomplir cette œuvre élevée de miséricorde.

— Vous pouvez y compter; je vous donne ma parole d'honneur que je ferai tout ce que je puis, dit Gombertavec un étrange sourire sur les lèvres.

— Loyalement, avec amour, avec bonne volonté? dit Willibald en suppliant les mains jointes.

— Oui, très loyalement et avec la meilleure volonté du monde, intendant.

— Votre influence sur Daniel est toute puissante.

— Je le sais, intendant, et j'ai tout intérêt à me

délivrer aussitôt que possible d'un compagnon qui, désormais, à Paris comme en Californie, ne serait qu'un embarras et qui finirait par remplir de fiel ma vie comme la sienne. D'ailleurs, avec toutes ses faiblesses, Daniel est un bon garçon, et, puisqu'il peut être heureux ici, eh bien, je vous le renverrai, intendant... mais sous la condition que vous ne veniez pas à Paris avant que je vous écrive qu'il est prêt à regagner la Belgique avec vous.

— Ah ! vous seriez aussi bon et aussi généreux! dit le vieillard tressaillant de joie. J'attendrai avec espoir, avec confiance, et, en attendant, je prierai Dieu qu'il vous fortifie dans votre affectueux projet.

Gombert se dirigea vers la porte de la salle et dit:

— Si l'on s'occupe là-haut de pareilles choses, nous laisserons la question indécise. Il suffit que je vous aie donné ma parole. Vous pouvez mieux compter sur cela.

LK MAL Dl SIKCLK

Arrive'- dans la cour, et près de sa voilure, il y trouva le cocher de Courlrai assis sur le siège et prêta paitir; Josse, qui était dans la cuisine, se (il a[)|ielerln»is fois et parut enfin la bouche encore pleine.

— Adieu ! dit (loniberlen pressant de ntuivcau la main de rinlendanl. Fiez-vous à ma |)roniesse. Dans quinze jours, peut-être, je vous écrirai déjà que vous pouvez venir prendre Daniel, ou (m'il veut faire seul le voyage vers sa patrie.

— 0 monsieur ! Je \ous en serai reconnaissant jusque sur mon lit de mort, dit le vieillard en son|)iranl, tandis (|ue deux larmes tombaient sur ses joues. Adieu ! que Dieu vous protège !

— Coclicr, menez vos chevaux bon train î s'écria Gundjorl. Il y a un bon pourboire à gagner; mais, si j'arrive, au contraire, trop tard pour le départ du cluMuin de fer, vous n'aurez rien.

Le fouet retentit dans la cuur et les chevaux s'élancèrent en avant.

Au moment où ils allaient atteindre la porte, se montra sur le pont une jeune paysanne, avec une lourde botte d'herbes sur la tète. Elle reconnut le domestique qui était assis à côté du cocher, jeta un cri dejoie, laissa lomberàlerrelabolie d'herbes, tandis qu'elle répétait à plusieurs reprises le nom de Josse.

Le cocher lui cria de se garer du chemin et fit avancer se^ chevaux si rapidement qu'ils auraient certainement foub- auv pieds la pauvre fille, si Josse, en prononçant des paroles de colère, ne lui eût arraché la bride et détourné la voilure aussitôt. Le cocher reprit la briile de la main de Jos-^e; et pendant que tous deux se démenaient sur le siège, la voiture passait sous la porte et roulait avec une double rapidité sur la chaussée.

La jeune paysanne resta un instant surprise et alla lentement ramasser la bottes dherbes pour la recharger sur sa tète; chemin faisant, elle mil le iloigt "^ur son fr<ml et murmura avec un doux et traîUjuille sourire :

— Qu'est-ce que Josse est venu faire ici! il ui'a défendue avec colère? il m'aimerait donc encore?

I I» Vf. I.E FI, A M A Ml K

.\ii moment le plus chaud du jour, deux jeunes paysannes étaient occupées dans la vallée, au pied du Wullhof, à arracher les mauvaises herbes d'un champ de carotles'. Le silence le plus profond

t. Kn FInndre, l'opûralion du »arclago ne se boriu- pa^ aux jarelin» polaKcr», il •t'rtcml à loulc la (grande ruilure y comprit les céréales.

régnait autour d'elles; pas le moindre vent n'agilait le feuillage, pas une seule voix de la nature ne se faisait entendre; les oiseaux eux-mêmes s'étaient cachés sons l'ombre la i)lus épaisse des arbres.

Sous les feux ardenls du soleil, les deux jeunes lilles rampaient à genoux, arrachant, sansrelàche, les herbes parasites d'entre les jeunes carottes, jus(|n'à ce qu'elles eussent atteint l'autre coté du champ. Alors, elles allaient s'asseoir à l'ombre des peupliers, essuyaient la sueur de leur visage, prenaient haleine un instant, puis reprenaient leur travail dès (|ue le repos avait rafraîchi leur tète et calmé les battements accélérés de leur ciKur.

Cha(|ue fois (lu'ainsi rafraîchies, et, avec un nouveau courage, elles commençaient un nouveau sillon dans le champ, elles échangeaient quelques paroles en travaillant et poursuivaient l'entretien qu'auparavant la l'aligne et la chaleur les avait forcées d'interrompre.

— Ainsi, Darbe, tu vas te maiier avec 1- rançois Kenkelaer de Swavcghem? demanda celle fois la plus âgée des deux. Ksl-ce décidé pour de bon?

— (l'est après-demain dimanche, répondit l'autre d'un Ion Irisle, et je dois aller, ce jour-là, chez mon oncle pour dire oui ou non. Il ne veut me donner de plus long délai.

— Kl tu diras sans doute oui?

— Il le faut bien, Trine: sans cela, mon oncle se fâcherait contre moi; car, si je ne me marie pas tout de suite, la belle petite ferme derrière Knocke nous échappe, et nous ne retrouverons jamais une pareille occasion.

— Tu semblés triste de cela, Harbe? Si j'étais à ta place! François Kenkelaer est un solide et alerte gaillard ipii a de bons bras au corps. Tu seras heureuse avec lui.

— Je crois (pie non, dit la jeune fille en soupirant et en secouant mélancoliquement la tête.

— .Mais que te faudrail-il donc?

Personne ne s'est fait soi-même, Trine; j'ai lort, je le sais; mais les pensées sont maîtresses de moi. Lorsque nous avons su que M. Daniel allait revenir au Wulfhof, mon oucle m'a menée voir la pelile ferme qu'il devait louer pour me mettre en ménage. J'y suis restée |)res(|ue tout un jour, et j'ai mangé et bu avec les gens, (juel beau rêve c'était, Trine! .le me voyais moi-même à la table comme fermière; en face de moi élait Josse, qui me remerciait, avec un doux sourire, de mon bon café; je voyais Josse occupé dans le jardin à arranger les carrés de légumes pour notre provision ; dans les champs, j'entendais sa voix qui faisait tourner le cheval au btiut du sillon ; dans l'écurie, je l'entendais chanter de bonheur el de contentement; sous la cheminée, je le voyais

LE MAL I)i; SIECLE.

assis, la pipe ;i la bouche, landis que je fUais ^ près de la lampe du soir... Ah! Trine, de quelque côlé que je me tournais ce jour-h'i, à la ferme, c'était toujours Josse qui était devant mes yeux ; et je disposais si hien mon ménage dans ma tète, que c'était déjà comme si j'avais été mariée depuis longtemps. Je n'ose presque pas lo dire tant c'est innocent, mais, pense un peu : j'avais, dans ma simplicilé, déjà fixé la place où le berceau serait pour mettre les enfants hors du courant d'air de la porte et de la fenêtre, et je voyais Josse qui tirait la corde du berceau et endormait l'enfaiit par ses chants, comme un brave et bon père...

Barbe avait parlé ainsi d'abord avec un profond sentiment et à la fin d'une voix douloureusement altérée. Sa compagne dut être frappée; car ce ne fut qu'au bout d'un instant de silence qu'elle dit :

— Eh bien, Barbe, lu auras tout cela aussi bien, sinon mieux, avec François Kenkelaer qu'avec Josse.

— Non, non, répondit l'autre; François Kenkelaer est un honnête et bon garçon, je l'avoue, mais je n'ai jamais songé à lui. Si je vais maintenant habiter avec lui la petite ferme, je n'aurai peutêtre pas assez de force sur moi-même pour oublier tout de suite comment j'avais arrangé là mon ménage, et il est bien possible que l'ombre de Josse apparaisse parfois au coin de la cheminée.

— Mais avec le temps, Barbe...

— Oui, avec le temps, Trine, cela passera; et puis je m'efforcerai de chasser ce souvenir de mon esprit. Il me semble que je commence à sentir plus de penchant pour François; sa bonté et son esprit droit m'inspirent de la reconnaissance et de l'estime, mais ce ne sera jamais la même chose, Trine.

— Tu es une singulière fille ! reiTiarqua l'autre. Comment peux-tu t'obstiner ainsi à penser à Josse? 11 se moque de ton affection : il va et vient dans ce pays et quitte pour la seconde fois le AVulfhof sans s'enquérir de toi. Avec cela, il est devenu un mauvais sujet; il jure, il boit, et il croit qu'il est bien au-dessus des paysans, parce qu'il a un ruban d'or à son chapeau. Je parie que, s'il revenait encore et qu'il te dit une bonne parole tu serais assez innocente pour repousser François et accepter Josse.

— Tu te trompes en cela, dit Barbe d'un ton décidé. Depuis quelque temps, j'ai bien réfléchi à ma situation et j'ai vu qu'avec Josse tel qu'il est devenu, je ne puis plus être heureuse. Ce n'est pas l'espoir qui me fait encore penser à lui ; c'est le chagrin et le dépit que la belle vie que j'avais rêvée soit pour toujours devenue impossible.

— Allons, allons, épouse François Kenkelaer;

cola t'ira mieux qu'avec ce vaurien de Josse, qui, entre nous soit dit, n'est ni beau ni malin.

Un profond soupir fut la réponse de Barbe.

Filles étaient arrivées à l'autre côté du champ et s'assirent silencieusement au boid du chemin qui se dirige de Heestert vers Avelghem.

A peine étaient-elles là depuis un instant, que l'attention de Trine fut éveillée par l'apparition d'un homme à l'extrémité lointaine du chemin. Elle ne pouvait le reconnaître, car il était au fond de la vallée et encore très éloigné. Comme il avait une blouse bleue et une casquette sur la tête, Trine crut que c'était un ouvrier du Wulfhof, et elle s'efforça de deviner qui ce pouvait être ; mais, le bâton à la main et les signes d'exti ême fatigue que trahissait sa marche, lui firent abandonner cette opinion.

— Vois donc. Barbe, dit-elle, si tu peux reconnaître qui vient là-bas vers le Wulfhof; je croyais d'abord que c'était Thomas, notre garçon d'écurie.

— Ce sera le marchand de bêtes qu'on attend au Wulfhof pour lui montrer notre bœuf gras, murmura Barbe avec indifférence.

— Mais vois donc comme cet homme doit être fatigué; il laisse pencher la tête sur sa poitrine et traîne les jambes avec peine. Est-ce un temps aussi pour voyager sous un soleil aussi brûlant'^ La graisse en fondrait sur le corps !

— Allons, ne perdons pas notre temps, Trine, dit la jeune fille en se levant. Tu sais que l'intendant nous a ordonné de nous presser.

— Attends un peu, Barbe. Cet homme-là a des cheveux roux...

— Qu'est-ce que cela fait?

— Oui, mais ce sont des cheveux roux juste comme ceux de Josse. Tiens, vois, il lève la tête. C'est Josse lui-même !

— Tu te trompes, Trine, tu veux m'effrayer, balbutia la jeune fille profondément émue.

— Non, non, je ne me trompe pas, il vient de rebaisser la tête; sans cela, tu l'eusses reconnu également.

— Josse avec une blouse bleue? C'est impossible !

Mais elle parlait assurément contre sa propre idée, car, tandis que ses yeux se fixaient sur l'homme qui approchait, elle se mit à trembler de plus en plus et dit enfin :

— Ah! Trine, c'est Josse, en effet! Viens; allons-nous-en d'ici; qu'il ne me voie pas.

— Pourquoi? Je suis curieuse de savoir comment il se fait que Josse revienne au Wulfhof avec une casquette et une blouse de paysan. Quant à toi. Barbe, fais comme si tu ne t'en souciais plus. Sois indifl'érente et forte.

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