DEUX DÉVOUEMENTS
Barbe et Trine, après le départ de Josse, avaient poursuivi leur travail avec tant de zèle, qu'elles avaient atteint la fin du champ peu après trois heures, et s'en retournèrent, le cœur joyeux et avec une vive impatience au Wulfhof.
Lorsqu'elles approchèrent de la porte et purent voir dans la cour, Barbe arrêta sa compagne et lui montra, avec un sourire muet, une chose dont la vue semblait la remplir d'une joie extraordinaire.
La cour était déserte, car les domestiques et les ouvriers étaient aux travaux des champs. On ne pouvait y voir personne en ce moment, si ce n'est un homme fortement musclé, aux cheveux roux, qui était occupé à vider l'écurie des chevaux et à
I mettre en tas la litière fumante. 11 avait retroussé les manches de sa blouse et travaillait avec une joyeuse activité : la sueur perlait sur son front et il haletait de fatigue; cependant un sourire de satisfaction brillait sur son visage, et, par moments, il faisait entendre quelques mesures d'un joyeux air.
— Eh bien, qu'en dis-tu? dit Barbe d'un ton de triomphe. Josse n'est pas encore manchot.
— Non, en eflet, répondit Trine; mais que peut-il avoir? il agite et enfonce sa fourche comme uu fou. On dirait qu'il veut se battre avec le fumier.
— Ne vois-tu pas que c'est de joie, Trine? le pauvre garçon est si heureux, qu'il ne se contient plus. Ah ! sois sûre que Josse sera un mari laborieux et (jue je n'aurai pas à me plaindre de lui avoir pardonné au lieu de le laisser partir pour se faire soldat.
— L'intendant lui aura peut-être donné une lâche. Cela m'étonne de le voir si gaiement et si tranquillement travaillé au Wulfhof; Barbe, nous lui demanderons en passant comment l'intendant l'a reçu.
Elles franchirent la porte et entrèrent dans la cour. Josse élait tellement absorbé dans son travail, ou dans ses pensées, qu'il ne remarqua pas l'arrivée des jeunes filles avant qu'elles fussent près de lui et s'écriassent en même temps :
— Ah! le vaillant ouvrier! Bravo! Josse, bravo!
Josse tressaillit et ses joues et son front devinrent encore plus rouges. Il fixa des yeux pleins de reconnaissance sur la jeune fille et dit :
— Barbe, Barbe, je ne sais pas ce que ta bonté m'a fait; mais il me semble que je pourrais travailler ainsi tout un mois sans me reposer; mes bras me semblent de fer ou d'acier. Que sera-ce donc quand je verserai ma sueur pour toi? Voistu, chère Barbe, tu me croiras ou non, mais je suis si heureux que je me mettrais à danser si j'osais. Pourvu que je ne perde pas la tète !
Barbe sentit des larmes couler de ses yeux en entendant cette expression de la reconnaissance de Josse envers elle. Mais ses dernières paroles l'inquiétèrent cependant comme si elle n'avait pas eu grande foi dans la solidité de sa raison.
— Il faut être calme, Josse, dit- elle d'un ton de remontrance. Un homme doit pouvoir supporter le bonheur comme le chagrin.
— Ah! Barbe, s'écria-t-il, je disais cela pour rire. Que j'aie été un imbécile, et que je le resterai peut-être, je ne le conteste pas; mais sois sûre que ta bonté m'a ouvert l'esprit, du moins pour me faire pénétrer tout ce que je dois faire pour te montrer mon affection. Que la miséricorde de Dieu me laisse seulement la santé, et lu verras !
I K MAI. Dr SIÈCLE.
— Ce qu'il (lit là n'est pas si sol, murmura Trille surprise à l'oreille de sa compagne. Je commence à croire, Darhe, qu'il y a encore beaucoup de bon en lui.
Barbe était émue et ne pliriait pas; mais son regard était attacbé sur Josse avec satisfaction.
— Mais dis-nous donc, demanda Trine, comment l'intendant t'a re^n '' ctnnmenl se fait-il que tu sois déjà à l'ouvrage, comme si tu n'avais jamais quitté le Wulfln.f.
— L'intendant ma d'abord reru très froidement; c'était à prévoir, répondit Josse; mais, peu à peu, il est devenu moins sévère; il a été, en dernier lieu, si bienveillant, (|ue j'en ai eu les larmes aux yeux. J'ai eu tous les bonlieurs aujourd'lmi.
— Va qua-t-il dit lorsque tu lui as raconté la fuite de M. Gombert en Angleterre? il a sans doute été très saisi?
— Non Trine; il a fait un signe de léte, comme si l'affaire ne l'élonnait pas du tout.
— Kt que le Wulfhof n'appartenait plus à .M. Daniel? A-t-il pris cela aussi de sang-froid?
— Je n'avais pas à lui dire cela ; il le sait mieux que personne... Mais Trine, et loi, Harbe, ne parlez, pour l'amour de Dieu, de cela à âme qui vive. L'intendant m'a instamment prié de garder le secret de ce que j'en sais.
— Oui, et je parie, Josse, que lu as raconté tout, cet après-midi, à madame de Berg et à mademoiselle Céleste.
— C'est vrai, dit Josse en soupirant, c'était une terrible sottise de ma part; mais je ne savais pas mal faire.
— L'intendant est-il au Wullbof? demanda Barbe.
— Non, il est sorti.
— il est allé chez mademoiselle Céleste, sans doute. Ub : Josse il apprendra que lu as trop parlé'. Il faut être plus prudent, Josse!
— Oui, oui, je le sais bien. Par exemple, je pourrai> vous dire ce que je pense des intentions de l'intendant; mais ferais-je bien ou mal?
— Crois-tu <jue nous ne savons pas nous taire, murmura Trine.
— Tu peux bien le dire à nous, ajouta Barbe, et puisée ne sont que des idées, n'esl-re pas?
Josse s'approcha plus près des deux jeunes filles et dit d'une voix (ontenue:
— Voyez-vous, l'intendant s'est montré ralme et sans inquiétude vis-à-vis (le moi, mais ce n'était qu'en app.ireiice. Je remarquai bien qu'intérieurement il devait itre vivement ému. Il me demanda des renseignements si préci>sur la rue et la maison où demeure .M. Daniel à l'aris; il m'a ordonné
de donner l'avoine au cheval gris... Que croyezvous (jue cela sigiiilie? Les deux jeunes filles regardaient bouche béante.
— Cela signilie, dit Josse, (|u'il vent aller dès aujourd'hui à Coiirtrai avec le cheval gris, et qu'il a l'intention d'aller chercher notre jeune maître à Paris.
— Mais le cheval gris est encore dans l'écurie, dit Trine.
— L'intendant a couru en toute bâte là derrière, par le chemin qui coiuluit au village. J'oserais parier ([u'il est allé parler au notaire.
— l'ourciuoi au notaire?
— Ne comprends-tu pas, Trine, pour prendre de l'argent pour M. Daniel. Il a bien raison, car il y a encore là-bas plus d'un gros compte à payer.
— Mais, Josse, n'as-tu pas dit à .M. Willibald un petit mot sur notre intention d'aller demain matin à Sweveghem, chez mon oncle? demanda la jeune fille.
— Je lui ai tout dit. Barbe, et je lui ai fait entendre que désormais je voulais vivre comme un simple enfant depaysan, travailler, et me bien conduire, afin de pouvoir me montrer reconnaissant envers toi de ton allectioii. Il m'a félicité et m'a per. mis de rester au ^Vullhof comme ouvrier, jusqu'au jour de notre mariage. L'intendant est aussi un ange de bonté. Si tu savais, Barbe, avec quel respect et (|uelle estime il parle de loi !
— Kt pouvons-nyiis aller demain à Sweveghem?
— M. W illibald nous laisse pleine liberté, et il a dit (jue, s'il pouvait nous rendre quelque service, il nous aiderait toujours avec joie par des actes et par des conseils.
— Oh ! le bon, le brave homme 1 dit Barbe touchée. Nous prierons ensemble pour lui, n'estce pas ?
Au lieu de répondre, Josse prit sa fourche, continua son travail, et murmura effrayé :
— Laisse-moi seul. Barbe ! L'intendant est derrière toi !
Les jeunes filles surprises voulurent s'éloigner; mais M. ^ViIlibahl leur lit signe de la main de rester, et, consultant sa montre, il dit à Josse :
— Dans trois quarts d'heure, la voiture avec le cheval gris doivent être prêts. Tu me conduiras à Courirai.
Kt, se tournant vers Trine, il lui dit rai)idement :
— Va au champ, derrière la chapelle, et dis au conlre-mailre de venir au Wulfhof, j'ai besoin de lui parler. — Barbe, dit-il, tandis (|ue Trine s'éloignait déjà, j'ai une prière à te faire, mon enfant. Il est probable que je serai absent trois ou quaire jours, peut-être davantage. Je puis me fier sur toi, n'e.«t-ce pas, et être sur que lu surveilleras et soigneras bien le bétail ?
LE MAL Dl SIKCLE.
11 élreigiiit convulsivement le pistolet. (Page 81.)
— Ail ! monsieur l'intendant, s'écria Barbe avec une sorte de fierté blessée, que me demandezvous ! J'aimerais mieux souffrir la faim et le besoin plutôt que de laisser manquer de quelque chose ces pauvres bêtes.
— Je le sais, Barbe; mais, lorsque le contremaître est aux chanips avec les travailleurs, tu dois surveiller, toi, les autres domestiques, et dire de temps en temps une bonne parole pour que chacun fasse loyalement sa besogne. De toi, on reçoit tout avec amour. Tu vas te marier, Barbe? Josse me l'a dit. C'est une perte pour le WuUhof; mais, comme j'ai des raisons de croire que tu seras heureuse...
— Ah '.c'est votre opinion, monsieur Willibald? s'écria la jeune fille joyeuse.
— Oui, mon enfant. Josse est encore simple de cœur, et le bienfait que tu lui apportes lui inspirera assez de reconnaissance et de respect à ton
égard, pour lui faire suivre en tout ton conseil. Tu as ramené dans le bon chemin une brebis égarée, Dieu t'en récompensera. Ainsi, Barbe, tu tiendras l'œil à l'ouvrage, n'est-ce pas?
— Ah ! monsieur Willibald, s'écria la jeune fille, si je pouvais me couper en quatre pour vous plaire, je n'hésiterais pas un instant.
L'intendant s'éloigna en souriant et rentra dans la maison.
Arrivé dans sa chambre, il alla droit à une haute armoire et en tira une malle de cuir qu'il posa sur une table et qu'il remplit de linge et de petits objets d'habillement, comme un homme qui se prépare à un long voyage.
Quand il parut avoir fini cette besogne, il porta le doigt à son front pour réfléchir s'il n'avait rien oublié. Il tira un portefeuille de sa poche, compta {(uelques billets de banque qui y étaient renfermés, et les déposa dans le double fond de la malle.
LK MAL UL SIÈCLE
Puis il s'assit sur une chaise, coiitemi)la im instant le parciut'l, et niuiniiira en hii-nit-nio :
— Cinij mille francs! Cela su((ira-t-il V .losse ne croit pas qu'il y a de «grosses dettes à payer. Si Daniel refusait de me suivre, ou s'il ne le pouvait avant d'avoir lt»nt payé à Paris ! Quelle pensée ! J'ai là encore les diamants de ma sœur; ils peuvent bleu valoir dix à douze mille francs. Sacrifier ce cher souvenir? Le seul souvenir visible (|ui me reste d'elle 1 A (jnelle plus belle lin puis-je l'employer qu'à un bienfait? Ah ! si les joyaux qui lui ont appartenu pouvaient contribuer à sauver de la ruine nn pauvre jeune homme, ma s(eur ne s'en réjouirait-elle pas dans le ciel ? Qu'est-ce qu'un souvenir matériel en comparaison avec l'âme, le bonheur et la joie de la vie d'un homme ! Le père de Daniel a-l-il hésité dans ses sacrifices pous me tirer de l'abîme du désespoir?
11 alla au secrétaire, ouvrit un tiroir, y prit une boite en cuir, la mil dans la malle, avec les billets de banque, puis la ferma, mit la clef dans sa poche, consulla sa montre et se rassit sur la chaise. Il resta pendant (juelque temps absorbé dans de proiondes rélloxions, el hoL-liait, par moments, la tête avec (lécourag:ement. Dienlùt, cependant, il sembla vaincre sa tristesse el dit avec un sourire tranquille sur les lèvres :
— Mais pourquoi prêter l'oreille à des pensées si inquiétantes? Si Gomberl a fui avec Tarifent, ne dois-je pas considérer cela plutôt comme une f,'ràce du Seigneur, comme un bonheur? Eût-il mieux valu qu'ils dissipassent cet argent à l'aris ? L'instant longtemps désiré est arrive : Daniel est délivré du mauvais génie qui le dominait et étouffait Ions ses bons instincts; maintenant il écoutera le conseil, la prière du vieil ami de son père. Il reviendra au \\ ulfhof; il retrouvera |)eu à peu la paix de l'Ame, son sentiment inné de confiance se développera sous l'inlluencc d'une nature calme, et peut-être le bel avenir que j'ai rêvé pour lui se rénliscra-t-il encore complétemt'nl. Pauvre Céleste, pure image de la bonté et de l'amour! Si le cœur de Daniel était vraiment refroidi, si la vie de Paris, avait laissé dans son cteur des racines indestructibles d'incrédulité et de doute? Ah! alors je ne pourrais sans crime attacher nn aiij.'e à une Ame flétrie. Encore cette triste crainte! Mais je ne me suis pas trompé; le cœur de Daniel est encore bon, et toutes ses souffrances, sa maladie, 8on éjraremonl, ne sont rien autre chose r|uuni' pénible lullo contre le mal qui l'effraye.
Malgré ces paroles encourageantes (pie l'intendant s'adressait pour chasser les pensées ipii le lourmentaicnl, il semblait de plus en plus succ«imber à la tristesse. Après qu'il eut, pendant (|U(>lqiies instants, poursuivi sa méditation, un fris-
son le prit et ce fut avec anxiété (ju'il ninrniura : - Pauvrt' Daniel ! il attend à Paris l'argent (|ui doit peut-être le préserver d'amères humiliations; il attend l'ami auquel il avait accordé sa confiance. S'il apprenait à l'improviste (|ue l'argent est perdu, que son faux ami a été assez cruel et assez perfide pour lui voler ses dernières ressources? Oh ! qui sait à quoi le désespoir pourrait porter l'infortuné ? Mais comment pourrait-il l'apprendre ? Non, non, j'arriverai encore à temps pour le protéger contre ce coup fatal...
On frappa à la porte et une voix de femme cria du dehors :
— Monsieur l'intendant, êtes-vous là?
— Entre, Barbe, répondit le vietllard.
La jeune fille ouvrit la porte et présenta à l'intendant nn paquet soigneusement fermé par trois ou (juatre cachets.
— La servante de mademoiselle Céleste a apporté ce paf|uet, dit-elle. Mademoiselle lui a ordonné de le remettre immmédialement entre vos mains. Thérèse attend en bas l'assurance que je vous l'ai donné moi-même.
L'intendant parut extrêmement surpris de ce message, tourna et retourna quelquefois le paquet sous ses yeux.
— C'est bien, Darbe, répondit-il. Dis au maître domestique que je l'allends dans la cour, je vais à l'inslant descendre.
Dès que la jeune fille eut quitté la chambre, l'intendant ouvrit le pafjuet el y trouva, à son grand étounement, toute une liasse de titres d'emprunts de riltat et de rentes avec quelques billets de ban(|ue d'une haute valeur. Par un coup d'cril, il juil juger (jue le paquet contenait une somme considérable. Il remar(}ua en même temps qu'une lettre y était jointe.
Tremhlanl d'émotion, il ouvrit celte lettre (|ui devait lui donner le mol de l'énigme de ce surprenant envoi. Il y tint un instant les yeux fixés sans parler; mais bientôt il se frotta le front et les yeux comme un homme dont la vue est troublée et qui ne peut croire à ce qu'il voit.
— De Céleste! est-ce bien possible? s'écria-l-il. Ces taches! la trace de ses larmes! non, non, re n'est pas une illusion.
Et, portant de nouveau la lettre sous son regard, il lut à haute voix pour se convaincre qu'il n'était pas le jouel d'un rêve :
n Mon bon Willib.dd,
» .lossc m'a révélé un douloureux secret. Depuis lors, mon rreur saigne de com|iassion et mes larmes coiilent sans cesse. Dani<»l, |)auvre et sans fortune, trompé par un perfide ami! Quitter Paris
LE MAL DU SIÈCLE
en proie à l'humilialion et au besoin! Oh! cette pensée me déchire le cœur; une nnystérieuse terreur me fait trembler; l'angoisse trouble ma raison! mais ce ne sont pas des plaintes qui peuvent le sauver. Élevons, en présence de son malheur, notre courage à la hauteur de notre amour pour lui. Il faut vous hâter de courir à son secours. Willibald, ne perdez pas une heure; sauvez-le du désespoir; dites-lui que le cœur de ses amis est assez riche en sympathie pour lui faire oublier ce malheur! Trompez-le, par pitié, sur le véritable état de ses affaires; consolez-le en lui laissant penser qu'il lui reste encore une partie de sa fortune. Je vous envoie ce que j'ai pu rendre disponible de mon héritage, emportez-le à Paris, et, s'il est nécessaire de tout sacrifier pour le proléger contre une seule humiliation, je vous supplie de ne pas hésiter un instant! mais qu'il ne sache jamais la source de ce secours. Vous douterez peut-être si vous pouvez accepter mon ofTre. Oh! je vous en supplie, Willibald, ne refusez pas cette offrande de l'amour! Si cela était en votre pouvoir, ne feriez-vous pas avec joie ce que je vous prie de me laisser faire, ne l'avons-nous pas aimé également. Je pars pour Bruxelles; ma tante est très irritée; elle reste insensible à mes larmes, je dois la suivre; elle se calmera. Partez immédiatement pour la capitale de la France, ramenez le pauvre Daniel au Wulfhof. Je reviendrai aussi; nous travaillerons ensemble à le consoler et à guérir les blessures de son cœur... Partez pour Paris, Willibald. Adieu! adieu! que Dieu vous conduise.