CÉLESTE DE BERG
Des larmes tombèrent des yeux du vieillard.
— Ame admirable! murmura-t-il. Ange de générosité et de dévouement! Elle offre son héritage paternel pour le sauver de l'humiliation, sans hésiter, comme si c'élait une action toute ordinaire, toute naturelle! mais elle mè croit impuissant et elle ne sait pas que Willibald peut faire et a fait ce que son amour lui inspire. Elle a bien raison de penser que je refuserai ce secours. Entre Daniel et Céleste, il ne faut pas d'argent dont il puisse rougir un jour.
Il se tut un instant, puis dit :
— Que faire? Comment lui rendre ces papiers? Elle va partir; je dois me hâter pour arrivera Courtrai de manière à ne pas manquer le train de Paris. Je ne puis garder cet argent : Céleste pourrait croire que je veux en faire usage... J'enverrai le paquet par Barbe. Écrivons à la hâte une lettre...
Il alla à son secrétaire, et, tandis qu'il tirait d'un tiroir une feuille de papier, il dit :
— Je ne cacherai plus rien à la généreuse fille; je lui déclarerai tout franchement, je lui dirai que, moi-même, j'ai placé l'héritage de ma sœur en hypothèque sur le Wulfhof, et que la furtune de Daniel s'élève encore au moins à ci-nt quarante mille francs. Cela ne l'étonnera pas. Elle sait que je n'ai pas d'héritiers et que tout ce qui m'appartient ne peut être destiné qu'à Daniel.
Il se mit à écrire : d'abord sa plume courut avec rapidité sur le papier et la lettre avança vite; mais, ensuite, il hésita souvent et s'interrompit de temps en temps avec mécontentement. Cependant, quelque difficile que ce travail lui parût, il s'efforçait chaque fois de le poursuivre, jusqu'à ce qu'enfin il prît de la table la lettre inachevée et la relut depuis le commencement en secouant la tête d'un air de doute.
— Non, non, dii-il, on n'écrit pas de telles choses. On ne sait pas dans quelles mains un papier peut tomber... Mais je dois prendre une ■résolution; le temps s'écoule...
Il tira sa montre, et, l'œil fixé dessus, il dit :
— Peut-être n'est-il pas encore trop tard; je puis être de retour en moins d'une demi-heure; en pressant un peu le cheval, je pourrais regagner le temps perdu; mais, si madame de Berg allait me retenir? Il n'y a pas d'autre moyen... et je pourrais toujours, au pis aller, être à huit heures à Courtrai et partir pour Paris par le dernier convoi.
Il se hâta de cacher la lettre de Céleste et la sienne dans le grand tiroir de son secrétaire et descendit les escaliers.
Dans la cour, le contre-maître accourut d'une grange à sa rencontre; mais le vieillard agité lui fit signe de s'arrêter.
Il dit en passant à Josse, qui travaillait encore au fumier :
— Dans une petite demi-heure la voiture doit être attelée. Je cours à la campagne de madame de Berg et je reviens à l'instant. Tiens-toi prêt et fais que rien ne manque pour que nous fassions le chemin rapidement.
En disant ces derniers mots, il avait déjà franchi la porte et s'avançait.
LE RETOUR DE l'eNFANT PRODIGUE
Après le départ de l'intendant, Josse n'avait pas déposé sa fourche; il travaillait avec une nouvelle hâte à mettre le fumier en las avec autan' de soin que possible. Par la quantité d'ouvrage fait, il voulait montrer que la vie facile ne lui
LE MAI. DU SIKCLE
avait ùlé ni h'S forces ni le courage au travail. Seuleiuent, il levait parfois la tète et rc{;ardait vers la porto de lÏTurie d'où Itarho lui avait (h'-jà souri (ii'ux fois en passant. Mais, depuis longtemps, il n'avait plus reniar.jué de mouvement dans l'écurie; il cnit (juo son amie t'-lait octupéi' dans le tond des hàtimenis et il ne délourna plus les yeux de son travail.
Tanilis (|ue, mnel, il jelait sur le tas les dernières parcelles du fumier, un monsieur apparut à la porte de la cour. Celte personne semblait pressée et fat-jruée; son visage était pâle, ses lèvres avaient une vive expression de mécontentement ef l'ensemble de ses traits attestait le chai;rin, rinijuiétude et même la colère. 11 était visible, à la poussière blanche dont ses habits étaient couverts. i|u'il venait de loin cl avait voya.ué à pied.
La solitude du Wulfhof le frap|)a délonnemciit; il promena les yeux autour de lui avec un amer sourire: mais, dès qu'il eut aperçu .losse, il marcha droit à lui el lui dem.inda d'un Ion brusque :
— Que fais-tu ici?
Le son de cette voix parut frapper le domestique d'un saisissement soudain; il laissa tomber sa fourche el bondit en arrière, tandis qu'il levait les mains au ciel et s'écriait :
— Ciel! monsieur Daniel!
— Tien-î-toi tranquille, et ne faU pas tant de bruit! ordonna l'aulre.
Mais le doineslique regarda «on maître di- la tète aux pieds et s'écria à ba'ile voix :
— .Mon pauvre maUre! il a voyagé à pied par o' soleil brûlant! .\h! monsieur, je plains voire malheur!
— Ciombert esl-il au Wulfhof? demanda Daniel.
— (iomberl? Gomberl est en Angleterre, balbutia le domestique.
— Kn .Xnirleterre? répéta I)ani(d pâlissant. Parle clairement : que veux-tu dire?
— Nous souimes venus chercher ici le dernier argent. M. Ciombert est parti pour Anvers, et, de là, il s'est enfui en Angleterre avec l'argent et même avec mes habits et mes épargnes.
— Tu es fou, tu rêves! s'écria le jeune homme d'une voix rau(|ue.
— Je voudrais bien rêver! dit Josse en soupirant; alors je n'aurais pas dû vendre mes habits fie livrée pour ne pas mourir de faim. Avec votre permission, monsieur, vous ne pouvez le croire, mais t'ioinberl est le plus grand scéb-rat el le plus vilain trompeur qui soit sous le ciel.
— Kl a-l-il reru l'argenl de l'intendant? demanda Daniel.
— (Certainement; tout un pa()uel de billets de banque; je \cs lui ai vu changer à Anvers con're je ne sais queh autres papiers blancs.
— Combien l'inlendant lui a-t-il donné?
— Tout, jusqu'au dernier centime qui se trouvait encore ici. Gomberl, lui-môme, m'a dit qu'il ne vous reste plus rien.
Daniel pencha la tète sur sa poilrino «t murmura des paroles incompréhensibles, 11 lutta un instant avec de pénible> ell'orts contre la conviction du cruel égoïsme et de l'odieuse déloyauté de Combert; mais il ne |)ut résister longtemps à une évidente clarté. Un cri sombre el rau(|ue s'échappa de son sein oppressé; tous ses membres furent pris de ctmtorsions convulsives, une pâleur mortelle décolora sou visage, et il porta les mains à ses cheveux avec une sorte de r.ige insensée.
Elfrayé de la terrible émotion de son maître, Josse balbutia quelques paroles pour le consoler; mais Daniel ne l'entendait pas el semblait avoir perdu la conscience de sa situation.
— Calmez-vous, monsieur, dit le domestique. L'intendant est allé chez mademoiselle Céleste, je cours le chercher. Il vous dira des choses qui vous tranquilliseront.
Daniel avait tressailli sous l'impression du nom de Céleste, el un cri de désespoir lui avait échappé.
Avec un signe impérieux el un regard élincelant, il se remit à grommeler en se tournant vers la porte.
— Keste ici ! C'en est fail, je n'ai plus besoin de rien, adieu !
Le domestique suivit son maître avec des yeux pleins de larmes el secoua Irislement la tète. Poussé parrcil'roi et la pitié, il voulut même courir à lui pour le retenir : mais il vil le jeune homme se retourner près de la porte et s'arrêter, comme s il avait cbatiiié de dessein.
Un instant, Daniel tint son regard fixé sur la maison; une mystérieuse pensée semblait lui sourire, et cependant il faisait entendre de sombres |)laintes, el fouillait sa |)oilrine de ses ongles. Puis, avant que le domesli(|ue pùl l'approcher, il s'élança, traversa la cour, ouvrit vivement une porte et disparu! dans l'intéiieur de la maison.
Josse jeta un cri de joie, courut vers la p(»rte et prit le chemin qui conduisait à la campagne de la tante de Céleste.
Daniel s'était assis sur une chaise dans la grande salle. 11 tremblait, tous ses membres semblaient frissonner, une expression insensée et maladive de joie ironique (lollail sur ses lèvres, el il finil même par rire si haut, qm- ses éclats retentissaitml dans la chauibre; m lis, sous le coup d'une cruelle pensée, il se leva vivement, se mit h marcher rapidement dans la sjlle, et se dit avec une ironie anière :
— Ah! le monde! le m<mde ! Oiiel bourbier! quel enfer de fausset-, d'égoîsme, de froide