I.E MAL DU SIÈCLE
cruauté : Gombert, mon (idole compagnon, mon ami de cœur, mon frère dévoué! Un lâche trompeur, un vaurien sans honneur, un misérable voleur ! Et moi, naïf que j'étais, qui lui avait confié mon bonheur, ma vie ! ah ! ah ! et après une telle preuve, je pourrais encore croire à l'homme ! Et je n'éclaterais pas de rire en entendant prononcer les mots hypocrites d'amitié, de dévouement, de fidélité? Je consentirais à rester le jouet d'une société où le plus innocent a plus de venin dans le cœur que le serpent le plus venimeux. Désanchanté et trompé dans tous les instincts de mon cœur, irais-je traîner une misérable vie jusqu'à la tombe? A quoi puis-je être bon désormais? Quel but mon existence peut-elle encore avoir sur la terre ? Coupable à mes propres yeux, impuissant jusqu'à la lâcheté, tombé au dernier degré de la misère matérielle et morale, que ferai-je? Implorer la pitié de gens (}ui me feraient payer un avare secours par la plus sanglante humiliation ! De la générosité ! de l'amour ! Ne sont-ce pas des hommes? Gombert ne m'a-t-il pas trahi, lui, le seul en qui je crusse encore? Accepterais-je l'aide de ceux dont j'ai méconnu les preuves d'amitié ? de l'estime desquels je me suis moi-même rendu indigne? J'irais mendier? Non, non, la coupe de la vie est pleine de fiel, pourquoi y boire |)endant un siècle de dégoût et de désespoir ? Ah ! vidons-la d'un seul coup !
Il arpenta de nouveau la chambre et promena son regard autour de lui. Ce regard était farouche, ses mouvements fiévreux, et, de temps en temps, il était saisi d'une convulsion qui lui arrachait un alfreux cri de douleur et du désespoir.
Tout à coup il se frappa le front de la main, une étrange clameur, comme s'il s'était souvenu de quelque chose. Il s'élança hors de la salle, traversa le corridor, monta l'escalier, ouvrit la porte d'une chambre et se précipita avec une aveugle hâte vers le secrétaire, au-dessus duquel était appendu l'attirail de chasse de l'iritendaiit Il arracha avec un cri de joie un lourd pistolet de la muraille, recula d'une couple de pas, mit la baguette dans le canon et s'assura que l'arme était chargée.
Puis il resta immobile et sembla, en ce suprême et solennel instant, rassembler une dernière fois toute l'énergie de sa pensée. Il redressa la tête et leva les yeux au ciel, comme s'il voulait se plaindre au Créateur de son sort ; mais son regard rencontra les portraits appendus au loin contre le mur. Cette vue lui causa une vive émotion.
— Ma mère ! murmura-t-il d'une voix tremblante. Ah ! je ne l'ai jamais connue ! La confiance, l'amour, rayonnent dans ses yeux calmes et tranquilles. Elle, elle a cru ! Si Dieu lui avait donné
une plus longue vie, elle aurait protégé son enfant contre la connaissance de la désenchantante vérité !... Mon pauvre père ! Comme ses yeux sont ternes et sans éclat, comme son visage est flétri, comme le pli du chagrin est amer sur ses lèvres ! Lui, il a connu l'homme ! Lui, il a été la proie de l'égoisme général ; lui aussi est mort avec le serpent du désenchantement dans son cœur desséché, patiemment, avec résignation, avec l'abandon d'un martyr.
Il avait prononcé ces derniers mots d'un ton de doute, et il avait tremblé comme si un douloureux rayon de lumière avait tout à coup pénétré dans son esprit.
Il détourna les yeux des portraits de ses parents en poussant un cri sourd, garda un moment le silence, et, les yeux fixés sur le parquet, il étreignait convulsivement le pistolet du poing. Bientôt il sembla revenir à l'idée de sa situation, La pensée qui avait été interrompue par la vue des portraits se réveilla dans son esprit. 11 tomba lentement à genoux, leva les yeux au ciel et dit :
— 0 mon Dieu, pardonnez à votre malheureuse créature sa folie et son désespoir. Vous avez mis dans mon âme l'instinct du bon, lasoif de la vérité, l'aspiralion ardente vers l'amitié et vers l'amour. Si seulement j'avais pu croire à quelque chose d'humain; si un sentiment du cœur m'avait paru pur et désintéressé dans quelque homme que ce soit ; si une seule espérance m'était restée, j'aurais supporté avec soumission le poids de la vie... Mais non, mon cœur saigne des mille blessures de la désillusion; toute foi, tout espoir est mort en moi ; rien que le dégoût, l'impuissance et le doute ! Il y a une voix qui crie en moi que je vais commettre une affreuse lâcheté, que je vais attirer sur moi votre juste colère. Ah ! je n'ai plus le courage de vivre, mon cerveau est malade; je suis fou. Pardon, pardon, pour un pauvre et faible être qui recule d'eCfroi devant le mal et qui, harassé et épuisé de force, cherche un dernier asile dans la mort !
Il se leva et porta les deux mains au pistolet ; le chien grinça lugubrement dans la chambre.
— C'en en fait ! La lutte est à sa fin. Adieu à la vie ! Adieu au monde pervers, lâche et sans âme ! murmura-t-il en élevant le pistolet.
Mais une soudaine émotion s'empara de lui, et un amer et maladif sourire fit trembler ses lèvres.
II venait seulement de remarquer que son pistolet, bien que chargé, n'était pas muni d'une capsule et que le chien frapperait en vain la cheminée.
Il s'élança vers le secrétaire en s'écriant :
— Ah ! ah ! encore un instant de vie ! Ce n'est rien, je trouverai ce qui est nécessaire...