‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 172 sur 225 · I.K MM. 1»L' SIÈCLE · texte numérisé non relu

I.K MM. 1»L' SIÈCLE

Les mains Iremlilantes el avec des mouvements brusques, il ouvrit un à uu tous les petits tiroirs du secrétaire cl y fouilla (ièvreusemeiil pour y trouver une boile de capsules. L'inutilité do ses recherches le lit gémir d'impatience; ses mains tremhlaitMit de plus en plus fort, ses cheveux se drej^saienl sur sa lêle, une froide sueur perlait sur son front, el il semblait frappé d'une complète folie.

11 ouvrit enliii le grand liroir el y regarda avec le faible espoir d'y trouver peul-élre l'objcl qu'il cherchait.

Mais, comme si dans le liroir un objet terrible avait frappé sa vue, il s'arrêta soudain, immobile, pas un soupir ne s'échappa de son sein, sa respiration même parut suspendue. Il était là, le regard fixé dans le liroir immobile comme une slalue.

Peu à peu un frémissement nerveux commença à parcourir sesmembres; ses jambes s'affaissèrenl sous le poids de son corps, le pistolet tomba de sa main sur le par(|nol.

Sentant ses forces défaillir, il se retourna et alla, en chancelant, à une chaise où il s'affaissa.

Dans chaque main, il tenait uiie feuille de papier couverte d'écriture : les deux lellres qne l'intendant avait déposées dans le tiroir.

Comme si les lettres tracées sur ces feuilles exerçaient sur lui une induence magique, il y tenait son regard (ixemenl allaché et les regardait tour à tour sans que son visage alteslàl autre chose qu'un affreux égaremenl d'esprit. l'eu à peu, cependant, le jour parul se faire dans ses idées, et son regard prit plus clairement l'expression d'une surprise sans bornes.

Sans savoir en apparence ce iju'il faisait ici, peut-être sans comprendre les sons qui tombaient lentement de ses lèvres, il lisait çà et là dans ces deux lettres des mots isolés qui, plus que les autres, le frappaient de slupéfaclion.

c Klevons noire courage à la hauteur de notre amour pour lui ! murmura-l-il, l'œil sur la lettre de Céleste. S'il est nécessaire de loul sacrifier pour le sauver d'une seule humiliation, n'hésilez pas un instant... Nous travaillerons ensemble à guérir les blessures «le son co-ur...»

Et, portant les regards sur la b-llre de l'intendant, il poursuivait d'un ton rêveur :

(i Daniel n'a pas besoin de votre généreuse aide. Je po>sède une fortune personnelle, riiéritagc de ma sœur. Elle servira à payer au fils malheureux ma dette envers le père. Ne vous en étonnez pas; de ma pari, ce n'est pas un sacrifice, je ne vis que pour Daniel ; une seule pensée occupe mon esprit : le sauver, le voir encore heureux sur la terre... Daniel est trop confiant, trop croyant, la simplicité de son c(Kur l'a fait lomber sous les sé-

ductions d'hommes faux el égoïstes. Je le ramènerai au Wulfhof; nous l'entourerons d'amitié, d'amour; nous lui ferons oublier ce (ju'il a souffert... Je pars à l'instant... (Ih ! (A'Ieste, âme aimante el pure, votre prière doil-êlie puissante auprès de Dieu ; suppiie/.-le, en mon absence, (pi'il nous donne pour récompense le bmilieur de Daniel...»

Les deux lellres échappèrent à sa main et tombèrent à terre; sa léle s'alTaissa sur sa poitrine, tandis que des larmes abondantes commençaient à couler de ses yeux. Longtemps il pleura en silence; ma's son esprit était sans doute en proie à de pénibles réilexious, car, de temps en lenq)s, ses membres tressaillaient encore légèrement el un profonil soupir s'échappait de son sein. Il était engagé dans nue luttrt entre toutes ses pensées égarées el une nouvelU; conviclion (|ui prenait possession de lui irrésisliblemenl, mais non sans violeiice.

Kniin, l'ardeur de celle lutte parut diminuer, el un sourire de bonheur éclaira son visage, tandis qu'il murmurait en lui-même.

— J'ai cruellement méconnu son ad'ection; je l'ai outragée el blessée. Je ne mérite que sa haine. Elle pleure, elle Iremble, elle succombe sous l'anxiélé à la pensée de mon malheur! Elle sacrifie son héritage paternel pour me sauver d'une seule humiliation! Elle veut consacrer sa vie, tous les inslincls de son àme angéli(jue à guérir les blessures de mon cœur ingrat! El le vieux Willibald? 11 a entouré mes jeunes années de plus d"an)onr, de plus de soins, (junne tendre mère n'eût pu en donnera son enfant chéri. Quelle récompense pour laut de bonté! Je ne lui ai donné que du chagrin; j'ai altéré sa santé et abrégé sa vie, et, c'est cruel ! j'ai ex|)Osé ses cheveux blancs aux outrages d'un hâbleur sans âme; je l'ai vu humilié devant ce vil Combert... el je ne l'ai pas protégé! Il veut se dè|ioniller de lonl pour me sauver. Il doit savoir que, dans une vie aussi orageuse, l'argent du bienfait peut aussi être dissipé. Qu'est-ce que cela lui fait? Il acceptera la misère pour ses vieux jours, pourvu (|u'il puisse penser (|u'il soudre pour Daniel !

Il se passa vivement la main sur le front.

— Mais c'est un rêve peut-être? dil-il en soupirant. Tout un monde de pensées onl traversé ma lélc depuis (juelques instants. Si j'étais le jouel d'un obscurcissement de rinlelligence !

El, (ixant sa vue sur les lettres, il dit avec un sourire de bonheur :

— Non, c'est la vérité. Comment douter avec ces nutls éUmnants sous les yeux : « Je ne vis que pour Daniel ; nue seule pensée remplit mon esprit : le sauver, le voir heureux sur la terre. »

Dion que ses trails parussent illuminés par l'es-

LE MAL DU SIÈCF.E

pérance et par la joie de La foi qui lui revenait, des larmes lombaient encore de ses yeux. Il resta un instant plongé dans ses réflexions, et se laissa glisser de la chaise à genoux sur le sol. 11 leva les yeux au ciel et s'écria :

— 0 mon Dieu ! je vous ai blasphémé dans voire œuvre! Je vous ai blasphémé dans l'homme, dans le monde, dans la naiure! Et, tandis que je vous outrageais par mon doute orgueilleux, par mon désespoir insensé, vous mettiez deux de vos anges sur mon chemin, pour me retenir sur le bord de l'abîme, pour me sauver de la plus affreuse lâcheté, pour ne pas me laisser paraître devant vous chargé du crime d'un suicide ! Ah ! pardon, pardon, mon Dieu, j'expierai...

Un cri perçant, une sinistre clameur retentit derrière lui.

Reconnaissant la voix, il se leva vivement, ouvrit les bras, et se jeta en avant avec un crie de joie.

— Willibald, Willibald, mon ami, mon bienfaiteur, mon père! s'écria-t-il.

Et il se jeta sur le sein du vieillard, tandis qu'un torrent de larmes inondait ses yeux.

L'intendant, muet et plein d'anxiété, tenait le regard fixé sur le pistolet qui se trouvait par terre devant le secrétaire. La vue de cet instrument de mort l'effrayait tellement, qu'il semblait indifférent aux démonstrations affectueuses du jeune homme, et celui-ci sentait le vieillard trembler dans ses bras.

Après une longue étreinte, Daniel lâcha l'intendant, et, péniblement affecté par sa froideur, le regarda avec une douloureuse anxiété.

M. Willibald désigna le pistolet d'un geste muet.

— Ce n'est rien, rien que la dernière tache de mon passé, s'écria Daniel. Détournez les yeux de ce maudit souvenir. Je suis régénéré par une nouvelle vie. Votre âme, l'âme de Céleste, m'ont parlé par ces pages. Ce sont les sources de ma foi regagnée. Ne craignez plus pour Daniel; il est réconcilié avec la vie, avec l'humanité et avec Dieu.

Un cri de bonheur retentit dans la chambre; et le vieux Willibald serra étroitement le jeune homme sur son cœur. Des larmes coulaient aussi sur les joues du vieillard. Il levait les yeux, avec une expression d'adoration, pour remercier le ciel de sa miséricorde, et il dirigea un regard de triomphe vers les portraits, comme s'il voulait dire : « Oh ! ne m'accusez plus : voire enfant est sauvé. »

Et, se dégageant des bras du jeune homme, il dit d'une voix qui tremblait d'une bienheureuse émotion :

— Daniel, mon cher fils, jette un regard d'espoir dans l'avenir : ton apparent malheur est une

faveur du Seigneur. Tout ce que lu as rèvc dans Ion heureuse jeunesse va devenir une vérité. Le Wulfhof sera un paradis de confiance, de paix et d'amitié. Ah ! maintenant, lu ne le quitteras plus ce lieu béni, où une jeune fille d'ilite l'entourera de l'auréole d'un éternel amour.

Le jeune homme, muet, regardait le parquet et il secoua négativement la tête.

Il sentit la main du vieillard trembler dans la sienne, et dit d'un ton triste :

— Je dois vous quitter de nouveau, Willibald.

— Vous retournez à Paris? s'écria l'intendant. 0 malheur ! je me suis trompé.

— Non, répondit Daniel, j'ai pour toujours renoncé à l'erreur; mais je me reconnais indigne de tant de bonheur. J'ai promis à Dieu que j'expierais mes coupables folies.

— Daniel, Daniel, tu m'effrayes? Quelle est ta résolution?

Montrant l'une des deux lettres, le jeune homme dit avec un calme mélancolique dans la voix :

— Dans cet écrit, Willibald, j'ai non seulement appris jusqu'à quel point le cœur humain peut être généreux et aimanl; j'y ai appris aussi qu'il me reste quelque chose de mon héritage paternel. Donnez-moi quelques milliers de francs; je veux aller dans le monde me rendre utile, m'éprouver moi-même, me purifier par le travail. Croyez-moi, Willibald, la pensée de votre bonté infinie m'accompagnera sans s'affaiblir.

— Et Céleste? dit le vieillard en soupirant.

— Et Céleste? répéta Daniel. Oh ! ce serait un orgueil insensé de ma part, que de nourrir l'espoir que vous faites briller à mes yeux par excès d'amour. Céleste est tant au-dessus de moi; je sens si bien ma petitesse et mon infériorité, que je n'oserais sans honte et sans trembler, élever les yeux jusqu'à elle. Je l'admire; je puis l'adorer comme l'image de la bonté infinie de Dieu; mais, indigne comme je le suis, je ne puis accepter le sacrifice de cet être pur et angélique.

M. Willibald, un peu rassuré, prit de nouveau la main du jeune homme et dit :

— Mon pauvre Daniel, l'erreur, le doute, ont laissé quelque obscurité dans ton esprit. Comment, tu admires la grandeur d'âme de Céleste? Tu devrais pouvoir rendre hommage à la bonté du Seigneur, dis-tu? Et, par excès de reconnaissance, pour récompenser son amour, lu irais briser son espoir, la rendre malheureuse et changer sa vie en une longue et triste désolation! Et, pour prouver à ton vieil ami Willibald que tu es sensible à son attachement, tu veux le frapper d'un éternel désespoir et charger ses vieux jours de chagrin!

Le jeune homme se tut, et, pour toute réponse, pressa avec effusion la main du vieillard.

Si

U: MAL 1>U SIKCLK.

— Ne le laisse pas soduire par l'urj^^ucil, par ce faux senliiiieiil de ditjiiilé personnelle (|iii l'a si longtemps aveujçlé, reprit Willibald d'un Ion doux. La vraie dignité consiste à accepter les faveurs de Dieu, sans s'insurger avec l'orgueil du doute contre le bienfait. 0 Daniel! j'ai tres>;iilli de bonlieur quand je t'ai entendu l'applaudir d'une nouvelle vie, de ta foi reconquise, de ta réconcijiali.in avec les lionnnes. Hélas! je nie suis tronip»'; le doute habile encore ton cœur.

— Non, non, s'écria le jeune homme edrayé de cette ;H'cusalion, je crois, j'ai confiance, toute incerlitude a disparu de mon esprit.

— Pourquoi ne le prouves-tu donc pas?

— Qu'exi-ez-vous'? que dois-je faire, Willibald?

— U faut te livrer sans résistance au bonheur que le ciel t'offre et ne pas gàler Ion salul par les hésitations de l'orgueil. Tu dois, avec une l'ervenle reconnaissance, accepter la main de celle que Dieu l'a destinée pour é|)ouse; la respecter, l'aimer el la récompenser de son amour.

Daniel luttait encore contre l'idée de paraître en la présence de Céleste. C'étail un sentiment de honte (jui le troublait.

— Tu peux nie prouver, Daniel, que tu as Irioniphé du doute, reprit liiilendanl. Josse est \eiiu mannoncer chez Céleste Ion retour au Wulfhof. Ton émotion, ta pâleur, tes paroles étranges avaient elfrayé le pauvre garçon. 11 me parla d'un inalheur (pii pouvait arriver et me su|)plia de c<turir au Wullhof |»our empêcher la catastrophe, s'il en était encore temps, .l'ai quitté Céleste au moiiient où un torrent de larmes jaillissait de ses \eux, on elle remplissait sa demeure de ses cris d'angoisse et on elle allait défaillir d'épouvante. Songe à ce qu'elle doit souffrir dans sa mortelle inct-rtituile sur ton sort! sonde sa douleur, vois-la frémir de < rainle (ju'on ne vienne lui dire « Daniel n'est plus .«ur la terre ! » sais-tu ce (jui serait un acte de reconnaissance, de justice et d'amour? sais-tu comnienl In pourrais me prouver (|ue la foi, le courage et le vrai sentiment du bien sont >raiment revenus en loi? Dis-mui (|u'ii l'instant tu veux aller trouver Céleste; dis-moi que tu ne connais ni riiumili.ilion ni la honte fiuaiid il s'agit d'abréger de pareilles douleurs. U Daniel! j.' t'en conjure, n'hésite pas!

— Allons! allons! s'écria le jeune iiomine, je

me souiiifls; s'il y a qnel(|ne clio>e dans mon indignité (jui m'humilie, l'amour de Céleste m'élèvera à mes propres yeux. Allons, mon généreux ami, faites à votre volonté.

Le vieux Willibald leva les yeux au ciel et s'écria avec une joie triomphaiilc :

— Béni, béni soit le Seigneur, l'esprit du doute est vaincu 1

Et, saisissant la main du jeune homme, il l'attira hors de la chambre et descendit à la hâte avec lui les escaliers.

Justement, en ce moment, Céleste et sa tante ajiparaissaient sous la grande porte : sans doute les deux femmes n'avaient pu résister plus longtemps à leur anxiété et étaient venues au Wnifhof pour a|»preiidre ce qui s'était passé.

Céleste marchait d'un pas chancelant au bras de sa tante; la jeune tille, elfrayée, était pile el des larmes inondaient ses joues. Devant la porte de l'écurie se trouvait Barbe, (|iii, à la vue des larmes de Céleste, leva les mains au ciel de compassion et s'écria :

— Pauvre demoiselle, comme elle est malheureuse !

Kn ce moment, Daniel et l'intendant parurent dans la cour...

Céleste s'arrêta tremblante; Daniel, profondément ému, retint également son pas.

Des yeux de tous deux rayonnait un pénétrant regard; sur les deux visages apparut un sourire d'une indicible douceur, et, — comme si leurs âmes, avec la rapidité de l'éclair, avaient échangé l'assurance d'un éternel amour, — des deux poitrines s'écliai»pa un cri de triomphe, et, ouvrant les bras, ils coururent au-devant l'un de l'autre et tombèrent, poitrine contre poitrine, dans une longue étreinte.

— Céle>le!

— Daniel!

L'intendant pressa la main de madame de Berg

dans la sienne cl dit d'une voix altérée :

— Ah! chère amie, je succombe à la bienheureuse émution. Uéjouissez-vous, nous sommes récompensés!

B;irbe était devant la porte de l'écurie à battre des mains et àdanser comme un enfant en s'écrianl :

— Hourra! bourrai mademoiselle Céleste va aussi se marier : je ne serai pas seule heureuse!

UN u C MAL HV MÊCLI,

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