‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 3 sur 225 · JO · texte numérisé non relu

JO

LES SKIIKS DE ILA.NDUE.

l.orsijiu', à bout île forces, il alleijinil l'endroit falal, le jeune lionime hles.^é étail toujours éteiulu sur le sol dans la nièine position; mais les veux seiiiItlaiciU à moitié ouverts et, (|iioi((ii'il n'en sortit (|u'un reparti leine et vitreux, Thomas Kverland, à ce si};ne douteux de vie, se berrait d'un espoir insensé.

S'a};enouillant de nouveau, il dit, après avoir embrassé son (ils :

— Jaci|ues ! mon elier Jac(|ues! ne désespère pas, tu guériras, ouvre les lèvres; voici de l'eau, de l'eau fraiclie. Soyez béni, ô mon Dieu, il a bu! Maintenant je vais panser ta blessure, le Irans- |iorter à la maison, te veiller, tesoulai,'er, te yuérir. Coura},'e, coura},'e! mon [tauvre eiilant!

Il lava la plaie, déchira le drap de lit en laii,'es bandes et travailla lon},'leinps et péniblement pour en faire un baii(laj:e(|ui, enlourani luule la poitrine, serrait assez pour tenir la blessure fermée.

(]ela lui coiita beaucoup de travail et ses efforts infructueux lui arraclièreni plus d'un cri de désespoir; m:iis enfin il réussit.

Alors il plaça avec mille précautions le corps inanimé sur la brouette et partit. 11 lui fallut des forces surhumaines pour conduire la lourde brouette sur le sol raboeox des bruyères; mais le pauvre père croyait qu'il enlevait son (ils à la mort. S'arrèterail-il et renoncerait-il à la lutte?

Non, non, fallùt-il se briser les muscles!

Kn(in il a accompli son travail de i^éautlSon fils est étendu là dans la chambre sur deux bottes de paille, et il est agenouillé à côté de lui, serrant tendrement sa main et épiant dans ses yeux à moitié fermés et sur son visajre pâle le moindre si},'ne de vie.

I>e jeune homme n'est pas mort ; de temps en temps, sa poitrine semble se soulever et il remue d'uni' manière pres(|ueimpeice|»tible. Le père l'embrasse par moment et murmure sans cesse des paroles de consolation et d'enrourajiement.

— Tu ;;uériras, mon cher Jacques, tu;;uériras! lui dit-il à l'oreille. Le sort affreux de sa pauvre Bejrjja ie présente bien devant ses yeuv; mais il chasse cespensét'S douloureuses. L'espoir qu'il ne perdra pas i-on (ils le rend si heureux, qu'il défend sa joie contre tout ce (|ui peut la troubler.

— (Ju'esl cela? () ciel! Jacipies ne remue-t-il pa> les lèvres? Veut-il parler? Oui, il ouvre les yeux 1 lhnurmure(|uelque chose , mais les paroles expirent dans sa bouche.

Le vieillard, Iremblaiil d'impalienre, tend l'oreille, i; en, il ne comprend rien! Ah! en(in!

— Mon père, bégiie le jeune homme a.'^onisant, mon père.... le mérhant chevalier.... ma pauvre scpur.... Moi.... vous.,., au ciel.... bien.,.. Ah! adieu!

Vn frisson spasmodiquc parcourt les membres du jeune homme, sa |)oitrine s'alfaisse et ses yeux se ferment... Plus de doute : la lutte est (inie, la mort a triomphé...

Thomas Kvertand reste un moment muet et immoltile à regar.ler le visage de son (ils ; ses cheveux se dressent sur sa tète; ses lèvres tremblent... mais tout à coup il lève la léle ; ses lèvres s'agitent et il s'écrie d'un ton lamentable :

— Mort! il est mort, mon bon ,lac(|ues!.... Dieu, Dienjuste, (|nel mélait(uit-ilscummis, mes pauvres enfants?.... Seul, seul sur la terre! Que me reslet-il, misérable pére,lio nme lépionvé (|ue je suis'' Mourir? Oh? oui, mourir est la délivrance! Allons! Seigneur, soyez-moi misécordieux : accordez moi la nmrf.... .tinsi, mes lèvres sur les lèvres de mon enfant!

H tomba par terre comme si en elfet il succombait sous le poids de son terrible malheur. Le .silence de la tombe l'eitourait.... et la nuit noire le trouva encore penché sur le mort, et inondant le cadavre déjà froid de larmes brûlantes.

C'était par une claire matinée. Il y avait à peine deux heures (jue le soled s'était levé dans l'azur foncé du ciel, el déjà ses rayons bnilants dardaient d'aplomb sur la terre altérée. La journée s'annonçait comme très chaude.

Hors de la pDrte Sainle-datherine, sur la roule de llrugesà Courtrai, s'avançait en ce moment un long cortège de chevaliers et de gentilshommes qui, avec leur suite et leurs serviteurs de toute espèce, pouvait bien atteindre le chilfrede soixante chevaux.

Il était visible qu'ils allaient à la chasse, car aucun d'eux n'avait le heaume, ni la cuirasse, m la lance. La seule arme qu'ils portaient était une courte épée ou plutôt un grand couteau attaché à leur ceinture.

Tout en avant chevanchail un chevalier dont le costume contrastait par son austérité avec l'ajustement multicolore de ses compagnons. Il portait une longue robe en damas noir et un cha|)eron de même éiolTe sans le moindre ornement ni armoirie. S'il n'eùi porté sur la poitrine l'ordre de la Toison d'or, aucun signe extérieur n'aurait révélé eu lui le puissant duc Charles de Konrgogne.

Deux gardes «lu corps — pndinblement de nobles écuycrs, car l'un étail encore très jeune — chevauchaient denière lui el ne le quittaient l>as des yeux pour obéir à son premier ordre, à son premier signe.

Le duc Charles n'était pas très coaunnuicatif;

LES SEflFS DE FLANDIU:.

les soins de ses vastes Kluls, son désir de réformes, les iiilriguesderaslucieux roi de France, Louis XI, absorbaient trop son esprit pour lui perineltre d'accorder beaucouj) de temps à des divertissements ou à des convei'salions spirituelles. Né;inmoins il avait aussi ses bons moments; et alors il savait parfois se montrer si amical et si enjoué, qu'il étonnait le monde.

Il était dans un de ces jours de bonne bumeur; car le cortège avait à peine atteint le village d'Oostcamp, que le duc donna successivement l'ordre à ses écuyers d'annoncer à tel ou tel seigneur qu'il désirait causer avec eux. Alors, chevauchant en compagnie des gentilsbommes appelés, le duc leur parlait des choses qu'il savait pouvoir leur être le plus agréabU'S. Lorsque l'entretien avait duré quelque temps, il leur donnait gracieusement l'autorisation de reprendre leur place dans le cortège.

Il avait fait appeler ainsi les principaux seigneurs. On allait rejoindre, près de Nieuwenbove, les serviteurs avec les chiens. Là commençait la chasse, car les gardes-chasse devaient montrer l'endroit choisi comme gite par le cerf.

Le prince regarda de nouveau derrière lui.

— Liedekerke, dit-il au plus âgé de ses écuyers, regardez, là-bas, à la queue du cortège, le chevalier qui semble absorbé dans ses pensées et qui avance avec la tète penchée. N'est-ce pas le jeune seigneur Gautier Van der llameide?

— C'est lui-même, seigneur duc. Votre Altesse l'a invité hier à assister à celte chasse.

— En effet, son adresse et sa vigueur au tournoi m'ont plu infiniment. Avec un peu plus de chance, il aurait gagné le faucon d'or contre Ravestein, contre Ravestein, la meilleure lance de la chrétienté, peut-être!... Ingelmunster, allez prier le seigneur Van der Hameide de venir près de moi.

Le chevalier appelé donna de l'éperon à son cheval, pour satisfaire au désir de son souverain.

Gautier Van der Hameide était un beau cavalier, vigoureux, svelle, élégant, avec les traits du visage fortement accusés. Sous son large front brillaient deux grands yeux noirs, pleins de (ierté et d'audace.

Lorsqu'il se fut approché avec des signes de respect et de reconnaissance, le duc dit en souriant gracieusement :

— Venez, seigneur Van der Hameide, placez votre cheval à côté du mien, je désire causer un instant avec vous... Dites-moi, vous qui êtes jeune et n'avez pas de charge, pourquoi marchez-vous absorbé dans des pensées, la tête penchée sur la poitrine? Est-ce fatigue? Votre combat contre le seigneur de Ravestein était en efTet une lutte de géant pour vous.

— Je vous prie do m'excuser, gracieux seigneur, répondit Gautier avec une certaine fiertô, mais je ne me fatigue pas si vite.

— Vous êtes solidement bàli, en effet. C'est peut-être l'amour qui a pris possession de votre esprit? Vous secouez la tête, messire. Qu'y aurait-il d'étonnant à cela? Vous êtes un bel homme, de maison illustre; je suis bien ceilain que la [)lus noble demoiselle s'estimerait heureuse d'obtenir vos hommages. Quel âge avez-vous?

— Vingt-huit ans, gracieux seigneur.

— Et pas encore marié! Ce n'est pas bien. Quand l'occasion se présentera, je m'occuperai de votre sort et vous chercherai une épouse qui augmentera la si)lendeur de votre maison.

— Monseigneur, je n'ai pas encore de goût pour le mariage, dit le jeune homme.

— -C'est égal, je n'aime pas que mes gentilshommes restent si longtemps célibataires. Il en résulte des désordres qui tendent souvent à déshonorer la noblesse. Soyez tranquille, messire Van der Hameide, je suis très porté pour vous, et, si je vous présente une femme, vous aurez des raisons pour me remercier, soyez-en certain... Vous avez un château dans ces environs, m'a-t-on dit. Où est-il?

— C'est loin, très loin d'ici, derrière les bois, balbutia Gautier avec une inquiétude mal déguisée.

— Pourquoi riez-vous, Ingelmunster? demanda le duc au plus jeune de ses écuyers.

— Que Votre Altesse ne le prenne pas en mauvaise part, répondit celui-ci, mais le bourg de Ilersberge où messire Van der Hameide demeure d'habitude, est à moins d'une demi-lieue d'ici. Tantôt je voyais encore les tours au-dessus de ces bois.

— Que signifie cela, messire? demanda le duc avec un regard sévère. Vous tentez de tromper votre prince?... x\llons, pourquoi ne répondez-vous pas?

— Ah! gracieux seigneur, pardonnez-moi cette distraction, dit Gautier avec émotion. J'habite à Bruges dans le domaine de Uytkerke, près de ma mère. Mon château à Hersberge n'est qu'une vieille maison de chasse qui tombe en ruines; il n'y a rien là sous la main pour me permettre d'y recevoir convenablement, même un ami, un égal. La crainte que Votre Altesse...

— La crainte ([ue je veuille visiter votre château? Vous espérez beaucoup à la fois, messire!... C'est une idée cependant. Après demain je chasse encore avec d'autres seigneurs, mes invités, dans les bois de Wardamme. Alors j'irai à Hersberge frapper à la porte de votre manoir; mais je vous défends sévèrement d'y rien changer et d'y apporter autre chose que ce qui y est maintenant. Ce que

LKS SEIII'S DE 1 l.AMiliK.

je lais esl iini(|ii(Miii ni |'o:ir vo'is f.iire Imimt'iir cl pour vous tt'moii,'iit'r mon all'cclinn.

Messiie Van di-r Hainei<le ôlail visihlerncnl embarrassé; mais, coni'ue son émotion s'e\|>li(|iiait assez par r.-niiionct' innllendue de la visit<' princière, person:ie n'y vil plus rien d'étrange.

Faisant un iresle de la m-iin comme s'il voulait donner con};i' au jeune chevalier, le duc ajouta:

— Noire illustre liancée .Mari^uerite d'York arrivera sous peu d'.\n}ilelerre. Hurant les l'éles, je veux lui doni;er une suite de iicntilsliommes les |)Ius illustres df naissance en même temps (|ue |{>s plus élégants el les plus hcanv. Heslez demain ;\ HrugeSjje vous ferai prévenir à la maison do votre mère, el je vous dirai alors f|nclli' |)Iace je vous ai destinée dans 1 1 suite di* ma royale fiancée.

Gautier arréia son cheval en exprimant ses remerciements pour la laveur extraordinaire (lue le duc lui témoignait.

Peu de temps après on atteignit le hameau de Nieuwenhove. Là se trouvaient les gardes chasse avec les chiens tenus en laisse.

Le chet des gardes vint à la rencontre dn duc el lui annonça (|ue le cerl avait pris son gite à un bon (|uart d'heure de là, dans un épais taillis peu accessible aux chevaux; mais les serviteurs feraient un détour avec les chiens pour chasser le cerf dans la plaine. Là, les nobles chasseurs pourraient le poursuivre de près.

Avec la permission du duc les chiens furent emmen s et le cortège se rendit lentement en rase campagne dans la direction indifiuée par le chefgarde.

L'on avait marché longtemps en silence, lorsque le duc, se soulevant sur sa selle, dit à haute voix :

— Messires, nous verrons qui, aujourd'hui, aura l'honneur de donner au cerf le coup de grâce.

— Votre .Mtesse, sans doute. Personne n'est aussi bon cavalier et chasseur aussi habile que Votre .Mtesse ! s'écrièrent les chevaliers en s'inclinant.

— Oui, je le sais, réplirpia le prince en souriant, mais aujourd'hui je ne l'entends pas ainsi. .le suis fatigué; la chaleur me c(njtrarie beaucoup. Je suivrai la chasse; mais ne soyez |)as étonnés si je reste parfois en arrière.

Un murmure de tristesse, vraie ou feinte, s'éleva parmi les c|ie\aliers.

— Je veux vous prouver, messires, que mes paroles sont sérieuses. Voici, à mon doigt, une bague avec les armes de Bourgogne. Celui qui tuera le cerf recevra ce précieux bijou; et mon désir est, entendez-vous bien, que le prix soit gagné... L'aboiement des chiens retentit dans le bois! Ils ont dérouvert la piste... .Mtention, mes-

sires, je verrai (pii de vous est le meilleur cavalier!

Tous les chevaliers s'arrêtèrent pour entendre l'aboiement des chiens. Ils liièrent la bride à leurs chevaux, caressèrent les animaux impalienls, leur firent sentir légèrement l'éperon et leur parlèrent pour leur faire comprendre qu'on allait exiger d'eux un grand elTort.

— Tenez, Liedekerke, serrez ceci dans voire gibecière, dit le duc. Cela pourrait m'embarrasser en galopant.

Il ota le collier de la Toison d'Or de son cou et le tendit à l'écuyer.

Les chiens s'approchaient de plus en plus par le bois et l'on pouvait com|)rendie à leurs alioi^j redoublés el brefs qu'ils avaient vu le gibier.

Tout à coup le cerf s'élança du taillis à travers la bruyère el passa comme une (lèche.

Les chevaliers donnèrcnl de l'éperon à leurs chevaux el lâchèrent la bride.

Aux acclamations letenlissanles, aux cris Iriomphanls accompagnant les fanfares du cor et l'aboiement des chiens, tout le cortège, comme un nuage orageux, poursuivit le gibier... Le duc, excité par les clameurs et entraîné par sa passion innée, resta près de la chasse ; et s'il n'était pas des premiers, il n'était cependant pas le dernier.

Celle course folle dura plus d'une heure; les nobles chasseurs, sous le feu du soleil ardent, haletaient violemment, la sueur coulait de leurs visages ; mais ils n'ysongeaient pas et nequittaienl pas des yeux le cerf qui sentait déjà les chiens et qui devait succomber bientôt sous leur attaque furieuse, d'autant plus qu'il semblait chercher un refuge dans une forêt épaisse de haute futaie où il serait immédiatement arrêté avec ses bois dixcors...

En effet, le cerf cogna violemment de ses cornes contre les premiers arbres du bois ; il tomba et déjà les chiens les plus rapprochés voulaient le déchirer; mais la pauvre bêle, se voyant en danger de mort, rassembla toutes ses forces, fit un bond de vingt pas au-dessus des chiens et s'enfuit de nouveau sur la bruyère, presque dans la direction du gite (l'on on l'avait chasse en premier lieu.

Les chevaliers éperonnèrent leurs chevaux jusqu'au sang el reprirent leur chasse fiévreuse avec des cris plus sauvages.

Le duc (Charles se contentait de suivre lentement la chasse et il eut bientôt perdu tout le cortège de vue, accompagné seub-ment de ses deux écuyers. 11 ralentit le pas de son cheval et le dirigea vers la lisière du bois, où il remarqua un chemin étroit, ombragé par des arbres touflns. Il y entra et dit à ses écuyers :

— Quelle chaleur ! I^aissez courir les chasseurs;

LES SERFS DE FLANDRE

ils no tiennent pas encore le cerf. Je veux me promener un peu ici et jouir de la fraîcheur.

Les écuyers, surj)ris de ce caprice inattendu du prince, le suivirent dans le bois periidant près d'un quart d'heure sans faire la moindre remarque.

Puis le duc se retourna et dit :

— Ingelmunster, donnez-moi à boire, j'ai soif. Le jeune homme interpellé ouvrit sa gibecière

et en tira une bouteille d'osier qu'il lendit à son maître.

— Que contient cette bouteille ?

— Du vieux vin, monseigneur.

— Du vin capiteux, du bourgogne, pour un gosier sec? murmura le duc, en portant la bouteille à ses lèvres. Pouah ! en outre, il est presque bouillant... Ah! que ne donnerais-je pas en ce moment pour une gorgée d'eau fraîche !

— Votre Altesse n'a qu'à souhaiter! s'écria le plus jeune en s'inclinant. Voyez là-bas, entre ces arbres, la perche d'un puits. 11 doit y avoir là une maison.

— J'y cours ! dit l'autre écuyer.

— Restez, Liedekerke, commanda le prince. Je veux me reposer un peu dans cette maison et je demanderai moi-même à boire. J'ai si rarement l'occasion de causer incognito avec mes sujets. Vous, sortez du bois et tâchez d'atteindre la chasse. Dès que le cerf sera tué, venez me prévenir. Ingelmunster donnera à boire à mon cheval,le conduira à l'ombre, là-bas, et m'y attendra.

Il descendit de cheval et s'approcha de la petite maison. Comme la porte n'était pas fermée, il n'eut besoin que de la pousser doucement pour l'ouvrir.

Il vit un vieillard de haute taille, assis sur une chaise, le coude sur la table et la main devant la figure. Il semblait dormir.

Le duc s'approcha, lui frappa doucement sur l'épaule et dit :

— Eh ! brave homme, éveillez-vous, il y a quelqu'un qui veut vous demander un service.

Le vieillard leva lentement la tête et montra un visage pâle qui paraissait contracté par un violent chagrin.

Il toisa d'abord l'étranger des pieds à la tête avec une sorte d'indifférence résignée; mais tout à coup il sauta debout et recula de quelques pas, comme s'il croyait reconnaître un ennemi. Ses y€ux étincelaient, ses lèvres tremblaient et il serrait les poings comme pour se préparer à une vigoureuse attaque.

Cette altitude inexplicable étonna beaucoup le prince; cependant il ne montra pas d'émotion et dit d'une voix douce :

— Vous avez du chagrin, brave homme, et vous semblez craindre que je veuille vous faire du mal ? Vous vous trompez....

— Lâchebourreau! tyran inhumain! cria l'homme avec une sombre rage. Je devrais venger mes enfants sur vous... Mais non, non, partez! Kloignez vous de mes yeux; je veux mourir sans avoir versé le sang humain. Dieu vous punira, scélérat !

Un jeune paysan, qui soignait les vaches dans retable, entra tout à coup en courant, et, après avoir jeté un coup d'œil furtif sur l'étranger, il sauta au cou du vieillard pour le retenir. La tète tournée vers le chevalier, il s'écria :

— 0 seigneur, qui que vous soyez, pardonnezlui et ayez pitié d'un malheureux père que le chagrin fait délirer !

— Quoi ! la souffrance vous aurait-elle dérangé le cerveau, pauvre homme? demanda le duc. Vous m'accusiez d'un méfait envers vous ? Je ne vous connais pas, vous ne m'avez probablement jamais vu.

— Non, non, ce seigneur n'est pas le ravisseur ! affirma le jeune homme.

Thomas Evertand — car c'était le père de la malheureuse Begga — se calma; le ton franc de l'étranger ne lui permettait pas de douter de sa sincérité. Son visage se détendit tout à fait; il ne trahit plus que l'abattement e'. une profonde affliction.

— Avant aujourd'hui ce seigneur n'est jamais venu dans ma maison ? demanda-t-il. Il n'a jamais vu mes pauvres enfants ?

— Jamais ! répondit le duc.

— Et qu'est-ce qui amène le seigneur dans mon humble demeure? grommela Thomas dans un nouvel accès de méfiance.

— J'ai été à la chasse avec beaucoup de compagnons. Ils sont maintenant loin d'ici. La chaleur m'a fait chercher la fraîcheur de l'ombre, et c'est ainsi, qu'à ma grande joie, je trouvai votre maison. J'ai soif; vous m'obligeriez si vous vouliez me donner un gobelet de lait.

Tout à fait tranquillisé par ces paroles amicales, le vieillard bégaya quelques mots pour s'excuser. Il dit au jeune homme, en se dirigeant vers la porte du fond :

— Lucas, donne un siège à messire.

Le duc refusa cette offre d'un geste; le jeune paysan se tenait courbé devant lui dans une attitude de respect exagéré.

— Que signifie tout cela? demanda le duc. Vous avez l'air de me craindre. Croyez-vous donc vraiment que je suis venu ici pour vous faire du mal.

— Ah ! mon bon seigneur, balbutia Lucas, les mains jointes, que Dieu vous bénisse pour votre générosité! Nous, qui ne sommes pas même dignes de baiser vos souliers, nous osons...

LES SERFS DE FLANDRE

Mais le refour du jK're Kverland le for(;a de se taire.

Le vieillard teiidil au duc imh' jrraude t'-cuelie de lait et dit :

— .Messire est pnibahleiuent chevalier; mais chacun n'c>l respousahle <|ue de ses pio|)res actious. Que bien vous fasse !

FVndant que le duc portait l'écuelle à ses Icvres et buvait à loni,'S traits, le père Kvertand se laissa choir sur une chaise, pencha la tète sous le poids de son chairrin et essuya une larme.

Après avoir hu, le duc Charles s'approcha de la table, prit un sii'}?e et s'approcha du vieill.ird.

— Mou ami, dit-il, si je comprends vos paroles obscures, vous auriez à vous plain Ire d'une grande injustice ou d'un jirand mal lait à vos enfatils. (le jeune liomme est-il votre (ils?

— Non, messire, Lucas est un ami, une bonne àme qui vient me soutenir dans ma misère.

— .\insi, sans lui, vous lan^^uiriez ici tout seul '! Où sont vos enfants?

Le vieux Thomas jeta un re,L;ard au ciel et poussa une plainte, mais il laissa la (|uestion sans réponse.

— .Mions, parlez, jo compatis à votre cliagrin. Dites, où sont vos en'ants? répéta le duc.

— J'en avais deux, dit le vieillard en soupirant.. Un fils, un vaillant travailleur, un bon cœur... Une fdle pure et belle...

— Oh ! généreux seigneur, s'écria Neliszone, belle comme une rose au printemps : un ange!

— (jue leur est-il donc arrivé ?

— Mon fils a été lâchement assassiné... Ma fille, ma pauvre Hegga, a été enlevée de ma maison. Hélas! la mort vaudrait mieux pour elle ! .\u ciel il n'y a ni tyran ni esclave.

— Votre flis assassiné, votre fille enlevée! s'écria le duc avec une expression d'horreur. Racontez-moi, je vous prie, comment cela s'est passé ?

— A quoi bon, seigneur? .N'étes-vous pas un noble chesalier ?

— Kn effet.

— (Juel intérêt le malheur ou le désespoir d'un misérable habitant de trou neut-il vous in^^pirer alors?

— Huel intérêt, brave homme ? N'étes-vous pas des hommes comme nous? Certes, Dieu a as.si<:né à chacun une place déterminée et une lâche spéciale; mais si les nobles versent leur sang pour la défense de leur pays et de leur souverain, n'est-ce pas votre sueur (juotidienne qui nom rit le peu|de et les chevaliers? S'il existe une difr<'reiice luces- .Htire entre les nobles et les paysans roncernnni le droit de commander et d'obéir, devant la lu au moins tous doivent être égaux.

— La justice et la magnanimité parlent par votre lionrhe, noire seigneur. Merci! m(>rci ! s'écria Neliszone.

— Ah ! vous èles certainement étranger dans celte C(mtrée, grommela Thomas haussant les épaules, autrement vous sauriez (jue, dans ce pays, il n'y a plus de justice à espérer pour de pauvres gens comme nous.

— Plus de justice à espérer?

— Aucune... rour(|uoi trembles-tu, Lucas?Je(lis la vérité. Tiens-loi tranquille et laisse-moi parler!

Le jeune homme, elfrayé par le regard sévère du vieillard, recula.

— Le chagrin vous fait ejiiagérer le mal, brave homme, dit le duc. Certainement, il y a des seigneurs qui ont le cœur cruel et (|ui commettent des injustices; mais il y en a infiniment plus qui n'ont à cœur que le bien-être de leurs vassaux.

— Ailleurs, peut-être; ici, pas. Comment pourrions-nous obtenir justice? Nos juges sont nos seigneurs eux-mêmes, et tous estiment si bas le bonheur et même la vie d'un liomme du peuple, qu'elle ne vaut pas la peine d'inquiéter un seul instant leurs nobles pareils. Moi, misérable père, j'ai perdu mes deux enfants; (jue puis-je espérer encore? Il ne me reste plus ([u'à mourir d'aldiction...

— Ah! nous verrous cela! s'écria le duc avec rndignalion. Hacontez-moi comment et par qui celle violence fut commise contre vos enfants.

— Ah ! cela ne peut que renouveler mes souffrances !

— Je vous en prie, mon ami ; vous ne regretterez pas voire condance.

— Qu'il en soit donc ainsi; écoutez, seigneur. Et le vieux Thomas raconta comment certains

chevaliers, étant à la chasse dans le bois de Wardamnie, étaient venus deux fois dans sa maison pendant son absence, et avaient fait rougir sa (ille par leurs paroles légères. Sans doute, l'un deux, à la vue de la jeunesse et de la beauté de Begga, avait conçu un projet criminel ; car, l'ayant Irouvée seule à la maison, il avait saisi l'innocente jeune tille, l'avait bâillonnée, jetée sur son cheval et enlevée. Comme il traversait la bruyère avec sa victime, son frère Jacques était accouru et avait tAché de retenir le chevalier potir sauver sa sceur mais le crud ravisseur avail percé de son épée le cœur du pauvre garçon.

Pendant ce rt-cil des larmes coulaient des joues du vieillard; à la fin, il ne pouvait presque plus parler.

Neliszone, la tète appuyée contre le mur, sanglotait tout haut.

— Combien de temps y a-t-il (jue cela s'est passé ? demanda le duc.

LES SERFS DE FLANDI5E

— Quaire jours, seigneur. Hier seulement, avec Taille lie ce garçon, j'ai porié le corps de mon Hls au cimelière.

— Et cet assassin, ce lâche ravisseur de femme est un chevalier? En êles-vous bien certain?

— Tout à fait certain, seigneur; deux serviteurs armés le suivaient.

— Son nom?

— Je ne le connais pas, messire ; je n'ai pas vu son visage.

— Et où a-l-il conduit votre fille? Ne l'a-t-on pas recherchée ?

— Oùpouvais-je chercher, messire? Laisseraiton pénétrer un misérable comme moi dans les ciiâteaux ? Ah ! si j'osais seulement faire connaître le but de mes recherches, les serviteurs me repousseraient à coups de bâton. Un manant exiger ou demander seulement que justice lui soit rendue contre un chevalier ! C'e^t un crime, n'est-ce pas?

Le duc contenait avec peine sa colère, qui était encore plus excitée par l'ironie désespérée du vieux paysan.

— De qui êtes-vous serf? demanda-t-il.

— Je suis homme libre, seigneur.

— Que signifie cela ? Si pauvre et être libre !

— JNé libre de père en fils.

— Je ne vous comprends pas. Ce n'est pas là ce que je voulais vous demander. Sur quelle terre seigneuriale se trouve votre maison?

— Sous Wingliene, seigneur.

— Eh bien ! à Winghene, comme ailleurs, il doit y avoir un bailli qui a pour devoir de rechercher les malfaiteurs au nom du prince.

— Je me suis présenté chez le bailli, seigneur, pour me plaindre de mon malheur.

— Et il vous a dit qu'il allait immédiatement commencer ses recherches?

La même expression de raillerie découragée crispa les lèvres du vieillard pendant qu'il secouait négativement la tête.

— Il a refusé ? s'écria le duc.

— Non, seigneur; mais il a essayé de me convaincre qu'il n'y avait pas de juslice à attendre pour moi, et il m a prié et supplié de ronger mon frein en silence ; car, si l'on ébruitait cette affaire, il pourrait en coûter à lui sou emploi et à moi la vie.

— Damnation ! Et on appelle cela de la juslice !

— 11 ne refusa pas positivement, seigneur; le bailli est un homme bon, mais il ne peut cependant pas faire l'impossible. Il recherchera prudemment, et, s'il découvre le ravisseur de ma fille, il le priera d'avoir pilié de »on malheureux père.

— Mais, si le bailli ne peut pas vous faire obtenir justice, le duc n'est-il pas là, comme juge

suprême en Flandre ? Adressez-vous à lui, il vous écoutera.

— Je lui ai dit cela dix fois, généreux seigneur, fit remarquer Ncliszone. Noire prince a bon cœur et il est juste.

— Le duc? répéta Thomas Évertand avec une expression de doute ironi(]ue. J'irai à Druges, oui ; je lâcherai de l'approcher; mais, seigneur, vous ne savez pas, sans doute, où en sont les affaires à la cour de notre duc? J'ai consulté beaucoup de gens à ^Yinghene là-dessus; tous ont essayé de me retenir et m'ont presque convaincu que je ne dépasserais pas même le seuil du palais du prince. En effet, ceux qui entourent le duc comme une impénétrable garde du corps, sont des gentilshommes, n'est-ce pas? En outre, comment notre prince, qui ne parait songer qu'aux fêtes, tournois et festins, aurait-il le temps de se...

— Taisez-vous, insolent ! interrompit le duc tremblant de colère. Parlez avec plus de respect de voire souverain ! Ne craignez-vous pas qu'il apprenne le langage téméraire que vous osez tenir contre lui !

Neliszone, courbé jusqu'à terre, demandait pardon en tremblant.

— Du respect ! murmura Thomas. J'ai toujours respecté nos princes et même, par sentiment du devoir, je les ai aimés sans les connaître. En ce moment, près delà tombe encore ouverte de mon fils, pensant au sort plus affreux de ma pauvre Begga, maintenant je les accuse de négligence et d'injustice... Et que craindrais-je encore? La mort serait une faveur pour moi !

— Votre dulear vous rend excusable, dit le duc plus calme^ Vous avez cependant tort de croire que notre prince refuserait de vous rendre justice, fût-ce même contre un illustre gentilhomme. Je connais le duc; je suis un de ses officiers les plus intimes, et je lui parlerai de votre malheur. Soyez-en sûr, il fera rechercher votre fille et il la trouvera, son ravisseur l'eùt-il cachée à cent lieues d'ici.

— Oh! si je pouvais serrer ma fille dans mes bras, je bénirais le duc jusqu'à mon dernier soupir I s'écria le vieillard.

— On vous a trompé, brave homme, reprit le prince. Deux ou trois fois par semaine, le duc tient audience publique dans son palais, et il reçoit avec la même bienveillance les plaintes des chevaliers et des gens du peuple. Mais ne faites pas de nouvelles tentatives. Je serai votre interprète auprès de lui. Peut-êtie voudra-t-il vous voir. Dans ce cas, un de ses serviieurs viendra \ous chercher pour vous conduire au palais,

— Merci, mille fois merci !

— Malheureusement vous ne connaissez pas le

LES SERFS DE FLANUllE.

ravisseur. Ah! si je pouvais a[)pr(Miilie son nous au duc, il serait fait juslice iininédiate ot dés demain, peut-être, votre lille serait revenue.

— Le bailli de \\ ingliene connaît lo ravisseur^ seij.'ncur.

— Et il ne vous a pas dit son nom.

Il n'a pas osé uic le révéler.

Le duc trépigna d'injpatieuce et demanda :

— Ries-vous bien sur ([ue le bailli, sur l'ordre du duc, pourrait dire qui a commis le double méfait contre vous'.' Comment pouvez-vous le savoir?

— C'est une circonstance que je ne vous ai pas lait connaître, seigneur, répondit Thomas. Lorsque, le lonilemain du crime, j'errais comme un l'on autour de ma maison, je trouvai non loin du puits un anneau d'or qui, assurément, avait été perdu par le ravisseur, lors(|ue, malgré sa résistance, il traîna mki lille vers son cheval. J'ai montré cet anneau au bailli; la vue de ce bijou le fit pùlir et je rem.irquai bien dans ses yeux que la haute qualité du iavi>seur le frappait de terreur.

— Ou est l'anneau? vite, monlre/-le-mui.

— Le bailli a refusé de me le rendre.

— Mais puisqu'il a reconnu le propriétaire de l'anneau, il devait s'y trouver probablement certaines marques?

— Oui, seigneur, trois oiseaux d'or sur une pierre bleue.

— Des oiseaux ? Quels oiseaux?

— Le bailli les a nommés des faucons.

— Des faucons? Trois faucons sur azur? Estil possible! A <|ui encore se fier en ce monde'? 0 l'hypocrite! Il saura ce que c'est que de l'aire hair le nom de son prince! Consolez-vous, brave homme ; nous sommes aujourd'hui mercredi ; avant (jue la semaine soit écoulée vous serrerez voire (ille sur votre cœur. Ne douiez pas; c'est comme si votre souverain lui-même vous parlait [tar ma bouche, car...

L'arrivée de son écuyer l'interrompit.

— Gracieux seigneur duc, annonça-t-il, le cerf est tué...

— 0 mon Dieu! notre illustre souverain ! s'érria Thomas Evertand tombant à genoux. Qu'ai-je fait?

.Neliszone rampa par terre jusque auprès du duc et élevant les bras en tremblant, il s'écria :

— Pardon, pardon!

— Levez-vous, vous n'avez pas besoin (h' pardon, dit le prince. .le tiendrai |)arole et vous verrez s'd e>t vrai que la vie d'un pauvre mais honnête homme du peuple ne vaut pas la vie d'un assassm de haute naissance.

A ces mots, le duc marcha vers la porte; de là, il ordonna au vieillard et au jeune homme de se

lever; mais ils restèrent agenouillés et profondément courbés, répétant indistinctement les mots :

— Merci ! pardon !

— Qui a lionne le coup de grâce au cerf? demanda le duc à son écuyer.

— Messire Van der llameide.

— llameide? llameide? répéta le duc avec une sorte d'aversion, llameide! Ah! ah! Il aura la bague, il y a de la place à ses doigis...

Et, se dirigeant vers la porte, il ajouta en luimême :

— Mais, aussi vrai que Dieu est juste, il ne la portera pas longtemps.

En prononçant ces paroles irritées, il quitta la maison, sauta à cheval et rentia dans le chemin creux.

Au commencement, ses écuyers n'osèrent pas parler, car il paraissait très courroucé; mais enfin Liedekerke s'enhardit à lui dire :

— Avec votre permission, monseigneur, le cerf se trouve derrière nous ; nous nous éloignons de la chasse.

— Iletournez-y, annoncez aux chasseurs que je dois me rendre immédiatement à Bruges pour une affaire de grande importance et qui ne souffre pas de relard. Que personne n'essaie de m'approcher aujounriiui ; je ne suis pas visible de toute la journée... Allez, Liederkerke, remplissez votre mission ; et vous, Ingelmunster, donnez de l'éperon à votre cheval et suivez-moi !

Il était à peine huit heures du matin lorsqu'un chevalier (tassa au petit trot S(ms la porte Sainte- Catherine. Il paraissait absorbé dans ses pensées; car il laissait pendre nonchalamment la bride et ne regarda même pas une seule fois devant lui [)our s'orienter. Si, à cette heure matinale, il y avait eu [tlus de monde sur pied, son cheval, quoique habitué à suivre ce chemin, aurait bien certainement renversé des bourgeois.

Il passa avec la même hâte par la rue Sainte- Marie et traversa le marché sans modérer le trot de son cheval, jusqu'à ce qu'il s'arrêtât dans la rue Haute, devant une grande maison (|u'à ses tourelles et à ses girouettes étincelantes on reconnaissait pour un château de chevalier.

On devait l'avoir entendu de l'intérieur, car la porte cochère s'ouvrit immédiatement toute grande. Le cavalier entra à cheval dans la cour, mit pied à terre, confia son cheval au palefrenier et demanda à un autre serviteur, qui le salua du nom de messire Gautier :

— Etienne, ma mère est-elle là?

LKS SEHFS DI'] Fl.ANUlU;.

— Nous vous condamnons à mort! (Page iG.) ,

— Non, messire, madame votre mère est allée avec mademoiselle Alcidis à l'église Sainte-Walburge; mais le service sera bientôt terminé.

— C'est bien.

— Votre seigneurie n'a-t-elle rienàm'ordonner?

— Non, qu'on me laisse seul.

A ces mots, il entra dans la maison et, arrivé dans une vaste salle, il s'assit sur une chaise près de la fenêtre. Après avoir réfléchi quelques instants, il se leva et se mit à marcher de long en large dans la chambre avec des signes visibles d'inquiétude ou d'impatience.

A peine eut-il repris sa place sur la chaise qu'un bruit à la porte le fit lever. Avant qu'il eût fait un pas, deux dames, — une vieille et une jeune — accoururent et lui sautèrent au cou avec des cris de joie.

— Gautier! mon cher Gautier! s'écria la noble dame Van der Hameide, mon cœur aspirait après

Ion arrivée ! Je te félicite ; mon cher fils, quel glorieux avenir te promet la haute laveur de notre gracieux souverain !

— Cet honneur rejaillit sur toute notre maison. Tu ne le croirais pas, mon frère, mais déjà nous en avons des preuves ! dit mademoiselle Alcidis en battant des mains.

— Vous savez donc ce qui m'est arrivé hier à. la chasse? demanda le chevalier. Cela m'étonne.

— Comment? Cela s'est passé en présence de plusieurs personnes, dit la noble dame. Nous avons appris de la bouche de messire Ingelmunster les propres paroles du duc, si flatteuses et si honorables pour toi et pour nous tous ! Tu vas, avec un petit nombre d'illustres chevaliers, être attaché à la personne de la royale fiancée de notre prince. N'en es-tu pas fier et heureux?

— Oui, ma mère; c'est une grande faveur, balbutia Gautier presque avec indifl'érence.

Ylil.

is

LES SERFS DE FI.AMUlE.

— Et la iiinfîniliiiue ha^uc que tu as ;;aj;ii('e inaljirt^ tant de chevaliers ! s'rcria Alcidis. Ali 1 elle restera un précieux souvenir dans noire fainille.

Elle prit son frère par les inaiiH et demanda avec surprise :

— Eli bien ! Où est la bague que monseigneur le due t'a donnée?

— Je ne jxissède pas encore la haj^ue, répondit Gautier. Noire j;racieu\ seigneur- a dn quiller la clia<se pour aiïaires d'Kiat 1res urgentes, avant que la hète lut tuée; mais il m'a dil (ju'il me ferait appeler à la cour aujourd'hui, pour me faire connaître quelle fonction j'aurai à remplir près de son illustre (lancée. Il me remettra la bague en même tem|ts.

— Allons, mes enfants, asseyons-nous, dit madame Van der Ilameide, et causons un peu à loisir de ces belles choses.... Mais (in'as-tn, cher (laulier ? Le bonheur le laisse-t-il donc insensible? Tu semblés préoccupé?

— L'n peu de lassitude, ma mère, répondit-il. Ça passera.

Ils s'assirent l'un près de l'autre.

— .Maintenant, lîaulier, raconte-nous toi-mémc comment le duc le lit appeler, ce (|u'il te dit, ce que tu lui répondis..., et comment tu devanças tous tes compagnons à la chasse et donnas le coup de mort au cerf?

— Ah ! je suis bien fatigué et j'ai la tète bien lourde, ma mère. Accordez-moi un |ieu de repos ; je vous raconterai tout dans la journée.

— Nous t'avons attendu hier fout l'après-diner, fit remarquer la jeune dernoisidle. (iliaque fois qu'il se faisait du bruit dans la rue, je me levais avec une impatience joyeuse et les bras ouverts pour t'embrasser et te féliciter ; mais tu n'es pas venu hier, mon frère. Je n'ai pas pu dormir de toute la nuit. Ce n'est pas bien.

— C'était pénible, en effet, Gautier, ajouta la mère d'un ton de tendre reproche. Tu pouvais certes bien penser que ta mère désirerait ardemment le serrer contre son cœur et se réjouir avec toi lie la bif-nveillance du duc.

— Oui, ma mère, répondit le jeune homme après quelque hésitation ; je le sentais bien, et mon plus grand désir était d'accourir à llriig. s pour vous apjiorter le premier de tous la bruine nouvelle; mais il y a une circonstance (|iii m'en a empêché. Jugez-en : le duc vient demain ou après-demain me rendre visite k llersberge...

— Ciel ! serail-il possible ! s'écrièrent les deux dames, la joie et la fierté dans les yeux. Un honneur aussi grand, une faveur aussi inaccoutumée de la part de notre redouté souverain? Tu vas devenir son favori!... Nous devrons être présentes à llersberge.

— Non, non, ce n'est (junne visite d'un instant pendant lâchasse. Le duc m'a défemlu de montrer d'une façon quelconque que j'étais prévenu d'avance de son arrivée. Toutefois, ma mère, je ne pcuvais pas me dispenser de faire tout arr.inger à llersberge et même de m'assurer si mes ordres sont (onveuablement exécutés. C'est pour cela (jue je n'ai pu venir hier après-midi à liruges, et c'est également le motif pour le(|uel je suis un peu iiKiuiet. Vous comprenez, n'est-ce [las, que celte visite princière m'occupe l'esprit ?

— Sans doute, mon fils ; mais elle doit te réjouir au |dus haut point. Heancoup de chevaliers, et des plus illustres, envieront ton bonheur ; car, chacun le sait, noire seigneur duc n'est pas prodigue de pareilles faveurs. Oh ! si ton bon père vivait encore ! Lui, qui metlail toutes ses espérances daiis l'avenir de son fils uiii(iue...

— Adolphe m^ viemlra-l-il pas ce matin ? interrompit (oui à coup le chevalier, comme s'il n'avait pas écoulé les paroles de sa mère.

Elle le regarda avec une expression de surprise et de reproche.

— Ne m'en veuillez pas, chère mère, dit-il, j'ai l'esprit un peu troublé. Je dois absolument parler à Adolphe ce matin. Ne viendra-l-il pas?

— Sois tranipiille, mon frère, réiiondil Alcidis. Adolphe a promis de venir aujourd'hui de très bonne heure pour te féliciter. L'heure (|u'il avait fixée est déjà passée... En allendant, je veux t'annoncer une chose qui te fera probablement plaisir. Hier, après midi, nolriî mère a été appelée à la cour près de la duchesse-mère. Là, on lui a dit quelles fonctions nous aurons à remplir aux noces de nos [irinces. Notre mère ira, avec les nobles dames les plus illustres, à la rencontre de la royale fiancée jusque hors la porte de la Croix ; et moi, Gautier, je devrai me tenir à toutes les cérémonies dans la compagnie de la jeune Marie de Ijourgogne et ne jamais la(|uiller. Vn grand honneur pour nous Ions, n'est-ce |)as?

— J'en suis bien heureux, dit-il. Pourvu (|u'Adolphe ne larde pas trop longtemps.

— Gautier, sais-tu (|ui est venu hier, vers le soir, sous prétexte de me féliciter ? demanda madame Van der Ilameide en souriant :

— .Madame Van Hoode avec sa fille ?

— Sans sa fille, (ianlier. Ne comprends-tu pas le but de sa visite?

— Oh! cela m'est indilTéreiii.

— Tu as lorl, mon fils ; mademoiselie Van lîoode est l'unique héritière d'immenses propriétés. Sa maison est ancienne et illustre; elle se distingue par la beauté de son visage et elle est très renommée par ses gracieuses manières de cour. Tu ne pourrais souhaiter un mariage plus avantageux,

LES SEHFS UE FLANDRE

môinc si monseigneur le duc t'élevait au faite de sn faveur. La jeune demoiselle Van Uoode témoigne une affection particulière pour toi. Donne ton consentement, et elle devient ta fiancée.

— Ah ! ma mère, mon cœur est rempli de trop de soucis maintenant pour songera pareille chose.

— Tu dois pourtant te marier un jour, Gautier?

— Oui, mais pas encore ; plus tard, chère mère, plus tnrd... Dans quelque temps j'y penserai sérieusement.

— Ce serait une chose étonnante, s'écria la jeune fille en riant, si je me mariais avant mon frère! Oui, Gautier, ne me regarde pas ainsi, Adolphe ne demande pas mieux, et, si notre mère ne trouvait pas que je suis encore trop jeune... Ah ! Dieu soit loué ! j'entends ouvrir la poite : c'est certainement messire d'Eerneghem.

Un jeune chevalier à figure douce et aimable entra dans la pièce, s'inclina devant chacun en particulier et prit Gautier par les mains.

— Oh! mon ami, s'écria-t-il, jeté félicite du plus profond démon cœur! Je ne doute pas que tout ce que messire de Liedekerke m'a dit de la bienveillance du duc à ton égard ne soit la vérité. Il était présent et il atout entendu, n'est-ce pas?

— Je te remercie de ta bonne affection, Adolphe, répondit messire Vander Hameide. C'est la vérité : notre gracieux souverain m'a témoigné beaucoup de bonté.

Adolphe prit aussi la main de la jeune fille.

— Que vous devez être contente, ma chère Alcidis, du bonheur de votre frère! s'écria-til, car vous l'aimez tant.

La jeune fille allait répondre, mais Gautier ne lui en laissa pas le temps.

— Ma mère, ma sœur, ne m'en veuillez pas si j'emmène mon ami Adolphe au jardin. Je dois lui parler immédiatement d'affaires d'Etat qui concernent le duc et que je ne puis confier qu'à lui... Messire d'Eerneghem veut-il me suivre!

— Quoi ! mon frère, tu nous laisses toutes seules ! Cela durera-t-il longtemps? murmura Alcidis.

— Quelques instants seulement. Nous revenons immédiatement.

Adolphe, étonné du ton mystérieux de son ami, le suivit sans mot dire jusqu'au milieu du jardin, sous un berceau de verdure.

— Monseigneur le duc t'a-t-il en efl'et chargé de me confier une affaire secrète? demanda messire d'Eerneghem.

— Ce n'est pas cela. Le duc vient me rendre visite demain ou après-demain à mon château.

— Une telle marque de faveur! Tu es bien heureux, Gautier.

— Oui, mais ne comprends-tu pas que cette visite me remplit d'inquiétude?

— En effet. Tu veux dire que le prince pourrait découvrir' l'oiseau (|ui y est enfermé. Mais si eli'r reste de plein gré à ton cliâfoau...

— De plein gré! C'est une étrange jeune fille; un homme ne montrerait pas plus de courage. J'ai essayé de tous les moyens pour l'amadouer : de somptueux habits et des bijoux. En vain... Hier soir je voulus m'approcher d'elle pour lui prendre la main; elle tira un couteau de son sein et m'en aurait percé le cœur, si je ne m'étais pas rejeté en arrière. Comment elle est parvenue à avoir un couteau, personne ne lésait. Il ne fallut pas moins de quatre de mes serviteurs pour le lui arracher de force.

— Oui, cette race est ainsi, dit Adolphe, indomptable et fière dans sa bassesse et sa misère. J'ai beaucoup de ces habitants de trous, de ces maraudeurs, dans mes terres; le mieux est de les laisser en paix; car, par vengeance, ils incendieraient les bois ou assassineraient mes serviteurs dans quelque coin.

— Elle n'a pas voulu manger depuis son arrivée à mon château, reprit messire Van der Hameide. Je ne comprends pas comment elle peut y résister si longtemps. Si elle allait mourir, Adolphe?

— C'est ce qu'il y aurait de mieux pour elle et en même temps pour toi : tu en serais délivré.

Un geste d'impatience de son ami surprit messire d'Eerneghem.

— Ne m'as-tu pas dit toi-même, Gautier, que l'enlèvement de cette jeune fille du peuple n'était qu'un caprice.

— En elTet, je l'ai dit. Mais il n'en est plus ainsi. Sa résistance me provoque et blesse mon orgueil. Depuis qu'elle est à mon château, je ne lui ai même pas pris la main. Je ne comprends pas quelle influence cette jeune fille exerce sur moi; mais je m'approche d'elle avec une sorte de respect et je tremble sous son regard courroucé.

— Du respect pour une roturière! dit Adolphe en riant. S^rait-il possible! L<^ fier chevalier Gauthier Van der Hameide trembler devant la fille d'un habitant de trou? Que serait-ce? de l'amour?

— Tu railles, mon ami; me crois-tu capable de choisit' pour l'objet de mon amour une jeune fille de si basse naissance?

— Qu'est-ce alors?

— ■ Je ne puis l'expliquer; mais ce sentiment est plus fort que ma volonté... Maintenant le duc vient à mon château; cette visite m'inquiète profondément; mon cœur est rempli d'émoi.

— Eh bien ! mets la jeune fille à la porte de ton château et laisse-la aller en liberté.

— Impossible, Adolphe. Plutôt que de la perdre maintenant, je sacrifierais la moitié de mes biens ! s'écria messire Van der Hameide avec force.

LES SEliFS DE FLANDRE.

— Est-ce ainsi? dilirouiqjuMnent Adolphe. Alors il ne reste (|u'à attendre avec tran(|uillité la visite dn dur. Caclic la prisonnière dans une cave de ton château.

— .\ii liruit de lantde visiteurs elle pourrait appeler à laide. Si le duc la découvrait?

— Il rirait de lallaire. Ouel inl»''rêl pourrait lui inspiier une lille du peufile, sans naissance? encore si elle ('-lait la fille d'un bourgeois; mais reniant d'un vil lialdiant de trou.

(iautii'r ho'iia la Ictiî avec impiiéliiile.

— Si notre duc voyait la jeune liile il serait induhitablenieiil pris de pitié, dit-il. Tu ne peux t'iniai^iner, Adolphe, i|uel elïel ses yeux noirs l'ont sur sa figure impressionnable, maintenant (ju'elle est blanche cnnvne une toile.

— Kt (|ue pourrait faire le duc, an pi- aller? l'ordonner de laisser retourner librement la jeune lille chez son père? iih bien! tu obéirais, et tout serait fini.

— .le veux éviter ce danger, .le ne la laisserais aller pour rien au ninnde. Le duc ne peut pas la voir.

— Cache Idi-eau dans une autre cage, Gautier.

— ,\h! lu m'a compris, .\dol|)he. C'est, en eiïet, le seul moyen pour moi d'attendre avec tran(|nillité la vigile du duc. .Mais pour pouvoir rem|d(iyer, j'ai besoin de l'aide d'un ami (idèle; lu ne t'étonneras donc pas si j'ai songé à toi avant tout.

— A moi? Que veux-tu dire? murmura Adolphe avec inipiiélude. Désirerais-tu que je me chargeasse de la jeune lille?

— Je voulais le prier de la coiuluire à ton château d'I^ernegbem et de la cacher là jusqu'à ce i|ue la visite du duc soit passée ou aussi longtemps que j'aie à craindre une pareille visite. Le vini:l-cirui de ce mois, la royale (iancée, .^Larguerile d'York, arrive à l'Kcluse. Alors de loni:lem|is notre seigneur duc ne pourra songer qu'aux festins. Donc pour huit jours seulement.

— Moi? je ne sais (|ue le dire, balbutia messire d'Eerneghem. Lue (ille enlevée dans mon château ! Je ne tiens pas à ces aventures. Que penseraient mes serviteurs?

— L'opinion de tes sirviteurs peut-elle t'empéclier de faire ta volonté? Dis que c'est une prisonnière (|ni t'est confiée pour raison (PKtat. On verra bien (|u'ell(' t'est tout à fait in<lidén;nte.

— Mais, (lautier, si la sœur — Ion ne peut jtas savoir rommenl — apprenait la présence de cette jeun; rolurièn' à mon cli.Meau?

— Ne serais-je pa- là pour prendre la faute sur moi et prouver ton innorenre?

— Et si le duc...?

— Que signifierait cela, Adolphe? Depuis quand est-ce un crime de rendre service à ses amis? Dans ce cas, lu peux franchement me nommer... Refuses-tu, |)arle!

— Je ne refuse pas; mais sois-en certain, cette mission m'est très désagréable. Ktre le geôlier d'une malheureuse jeune (ille (pii ne fait (pie se lamenter et |>leurer! Elle est de basse extraction, mais mon cœur est compatissant.

— Tu n'as pas besoin de rester à ton château, .\dolphe. Tu as bien sûr (|uelques serviteurs à (pii tu peux te lier. Cela suffit, ordonne-leur de surveiller de près... Tu hésites ? Je me serais trompé sur ton alTection |)0ur moi et sur ton courage? Eh bien! n'en parlons plus. Je chercherai un autre ami.

— Non, non, j'accepte! s'écria Adolphe comme si la menace de (laulier l'cllrayait. Je remplirai la lâche (|ue tu m'imposes avec zèle et loyauté.

Messire Van der Hameide lui serra la main.

— .Merci, Adolphe, dil-il, je prévoyais tes objections; mais je savais bien que je n'avais pas compté à tort sur ton dévouement.

— Tu désires tjue je reçoive la jeune (ille à mon château? Quand?

— Aujourd'hui même, avant la nuit. Le duc peut venir demain à Ilersberge. Mon désir est qu'après avoir passé une partie de la matinée avec ma sœur el ma mère pour ne pas éveiller de soupçons, tu fasses sceller ton meilleur cheval et que tu partes pour Ilersberge. .Mes serviteurs ne connaissent pas mon intention ; mais j'ai dit à mon majordome que si lu te présenlais aujourd'hui à mon château, chacun devait l'obéir comme si tes ordres sortaient de ma propre bouche. Cela suffit. Tu le feras accompa.i;ner de (|uatre de mes serviteurs armés, comme escorte, et lu mèneras la jeune fille à Kerneghem. Envoie d'avance, en mon nom, un messager pour ordonner qu'on prépare le chariot couvert.

— N'as-lu plus rien à me dire, Ga\ilier? Dépéche-loi alors, car je vois là-bas mademoiselle Alcidis qui me l'ail des signes d'impatience.

— Encore une prière, .Adolphe. Ta prisonnière est bien une roturière ; mais lu la respecteras et lu la feras respecter, n'est-ce pas?... C'est bien, merci. Fais signe maintenant à ma sœur qu'elle peut venir. Ne fais semblant de rien et montre-toi joyeux C(Mnme d'habilmle; je tâcherai également de paraître gai, mainlenani (|ue m(ui co'ur est soulagé de ce lourd fardeau.

Les nobles dames entrèrent dans le jardin, .Mcidis demanda en riant :

— Ces messieurs ont-ils Uni avec leurs secrets d'Etat? C'est bien heureux. Causons mainlenani de choses plus agréables.

LES SEKFS DE FLANDRE

— Oui, parlons un peu des prochaines fêtes nuptiales, dit madame Van der Ilameide. On en dit monts et merveilles; mais personne ne semble connaître la vérité. N'en as-tu rien appris à la chasse, Gautier?

— Rien, ma mère, que des détails incertains : l'un dit ceci, l'autre dit cela.

— Et vous, Adolphe?

— Moi, je sais beaucoup, beaucoup! répondit messire d'Eerneghem. Hier soir, messire Van Gruuthuuse m'a raconté toutes les merveilles imprévues que les t'êtes du mariage de notre prince mettront au jour. On les tient secrètes autant que possible pour surprendre les illustres invités.

— Oh ! Adolphe, racontez-les nous aussi ! dit la jeune fille curieuse.

— Écoutez donc. Notre nouvelle duchesse fera son entrée par la porte de la Croix. La rue Longue sera complètement tendue de soie et de draps d'or. De dislance en distance on représentera des mystères faisant allusion au mariage du duc, comme Dieu qui donne au Paradis terrestre notre première mère Eve en mariage à Adam; la belle Cléopàtre qui olfre sa main à l'empereur xVntoine... et ainsi de suite. Mais vous connaissez déjà beaucoup de ces choses-là. Le tournoi dépassera en splendeur tout ce qu'on aura jamais vu en ce genre. 11 y aura au milieu de la grande place un arbre avec un tronc et des feuilles d'or. Au pied de l'arbre sera couché un formidable géant chargé de chaînes et gardé par un nain. Un courrier, un sauvage, apportera une lettre de la reine de l'Ile Inconnue, dans laquelle elle promet le prix du jeu au chevalier qui délivrera le géant; Adolphe Van Cleef, seigneur de Raveslein, sera le premier qui tentera l'aventure. . .

— Il me semble que je le vois déjà ! s'écria Alcidis les bras levés. Ces centaines de chevaliers aux armes étincelantes, sur leurs chevaux piaffants et écumants! Et, dans les tribunes, tout autour de la place, toutes les nobles dames vêtues de satin, de damas et de draps d'or, couvertes de diamants et de rubis!

— Tout cela n'est rien cependant auprès des merveilles qu'on verra au festin de noces, reprit Adolphe. Il y paraîtra une licorne avec un léopard sur le dos. Les deux animaux seront comme vivants et tous leurs membres remueront. Le léopard présentera au duc une fleur que nous nommons madelieve et les Français marguerite. Elle est donc l'emblème de l'illustre fiancée. Puis entrera un lion d'or qui chantera une chanson en l'honneur de la nouvelle duchesse. Ces merveilleuses apparitions auront à peine quitté la salle, que l'on verra entrer une baleine d'une soixantaine de pieds de longueur, accompagnée

de deux géants. La baleine remuera les nageoires et ouvrira la gueule, d'où sortiront douze sirènes qui chanteront et douze chevaliers qui danseront. Les nobles dames étaient suspendues aux lèvres du conteur.

— Ce n'est pas tout, dit Adolphe, vous allez entendre. .

Il fut interrompu par l'arrivée d'un domestique qui annonça à haute voix :

— Un messager de notre seigneur le duc!

En effet, un homme portant une masse d'armes couronnée le suivait :

— De la part de notre redouté seigneur, Charles, duc de Bourgogne etdeBrabant, comte de Flandre, dit-il, messire Gautier Van der Hameide est invité par la présente à se rendre immédiatement à la cour.

Après avoir rempli cette mission, il salua et partit.

— Je dois me hâter, ma mère.

— Tu reviendras ici, n'est-ce pas?

— Sans retard, pour vous annoncer ce que monseigneur le duc m'aura dit.

— Et tu me montreras la bague, Gautier? s'écria Alcidis.

— Oui, ma sœur; elle sera trop grande, sans cela je la passerais à ton doigt. Allons, à tantôt.

En se dirigeant vers la porte, il fit signe à son ami, lui serra encore la main et lui demanda :

— Je puis compter sur toi, Adolphe?

— Comme sur toi-même, sois tranquille.

— Adieu alors, à demain!

Et il se hâta de se rendre à la cour.

Le duc Charles était assis seul dans une salle de son palais, le coude posé sur la table et la tète dans la main. Un sourire amer contractait par moments ses lèvres.

^a pièce n'était pas grande ni bien meublée. C'était là que le prince venait réfléchir dans la solitude aux importantes affaires d'Etat.

De vieux tapis représentant des scènes de l'histoire héroïque des Grecs ornaient les quatre murs. Tout le mobilier était de forme sévère et sans le moindre éclat; car, si le duc Charles exigeait dans les cérémonies publiques de ses courtisans et de tous les chevaliers qui l'approchaient, le plus grand luxe, lui-même, au contraire — autant dans son costume que dans les objets à son usage personnel — montrait une grande simplicité ; il avait cela de commun avec le roi Louis XI.

Il n'y avait dans la chambre qu'un seul objet

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