LA VIERGE DE FLANDKE
L'Esclave de la mode, jeune fille aux joues couvertes de vermillon, aux boucles d'oreilles, aux colliers et aux bagues faux, chargés de rubans et de plumes, portant une chevelure empruntée, ayant la taille étroitement serrée, le regard voluptueux et le sourire du désir sur les lèvres.
L'Ambition qui, l'orgueil et la cupidité dans le regard, presse sur sa poitrine un monceau d'objets étranges; des sceptres, des épées, des bâtons de commandement, des vêtements d'hermine...
Au milieu de biens d'autres encore, je vis une femme maigre, richement vêtue et éblouissante d'or et de pierreries...
Cependant son visage et son corps contrastaient singulièrement avec cette magnifique parure ; ses yeux étaient creux el ternes, ses joues hâves et enfoncées.
Elle ressemblait à une mendiante qui se serait affublée du costume d'une reine.
Sur son front souillé, elle portait un bandeau d'argent sur lequel était écrit :
Centralisation.
Les yeux de toutes ces figures étaient immobiles et dirigés avec une expression de haine et d'envie, vers un coin de la salle où j'aperçus une jeune fille mourante, étendue sur le sol.
Des chaînes étreignaient les reins de l'infortunée; ses vêtements étaient en lambeaux, son visage pâle, maigre et étiolé, comme si elle se mourait de faim.
Son corps reposait sur un amas de glaives brisés, de tableaux déchirés, de harpes détendues, de métiers à tisser mis en pièces, de livres aux feuillets déchirés...
Elle s'appuyait sur le corps d'un lion endormi.
Elle tenait dans sa main crispée la hampe d'un étendard déchiré sur lequel on lisait le mot : Flandre.
J'aurais cru que la jeune fille jouissait déjà de la paix des morts, si, sous sa paupière soulevée, un regard flamboyant comme une étincelle n'eût brillé dans les ténèbres
Les murs de la salle disparurent et laissèrent apparaître un horizon immense; on eût dit que nous nous trouvions au milieu d'un monde sans limites.
J'aperçus derrière la table des troupes nombreuses d'hommes à tètes de singe qui, le dos courbé et la physionomie craintive, fixaient humblement sur le maître un regard suppliant et mendiant.
Je vis aussi, derrière la jeune fille enchaînée et
derrière le lion endormi, des troupes entières de jeunes gens, de bourgeois, d'hommes du peuple, couchés par terre et assoupis.
Tout à coup la jeune fille releva la tête, s'appuya sur le coude, et jeta un regard de mépris vers la fable.
Le lion comme s'il allait s'éveiller, étendit une de ses griffes mais la rentra aussitôt.
Comme si ce mouvement eût été un signal, la vie et la parole descendirent soudain dans ceux qui se trouvaient assis à table.
Le maître à la fleur de lis sur la poitrine, promena sur ses compagnons un regard irrité et dit dans une langue étrangère :
— La maudite ne veut pas mourir! Huit cents ans de parjure, de trahison, d'oppression, de pillage, de famine même, rien n'a pu anéantir sa vie tenace! Qu'allons-nous faire?
Il ne reçut pas de réponse. Un sourire de dédain contracta son visage, tandis qu'il reprenait :
— Pour étoufl"er cette vie, il faut en tarir les sources. Quelles sont les sources d'où la maudite tire son inextinguible vitalité?
— La langue de ses ancêtres, qu'elle ne veut pas renier, dit le bâtard.
— Nous lui enlèverons celte langue, dit le maître. Nous lui ferons croire qu'il est louable et glorieux de renier la marque que Dieu a imprimé en nous. Nous vénérerons la bâtardise et nous mépriserons et persécuterons la dignité personnelle. La maudite est stupide et lâche ; elle ajoutera foi à ce que nous lui dirons! Quelles autres sources de vie a-t-elle encore ?
— Ses mœurs et ses coutumes à elle! répondit l'Esclave de la mode.
— Nous lui ravirons ses mœurs et ses coutumes, reprit le maître ; nous lui ferons croire que la civilisation et le savoir consistent pour l'esclave à imiter en tout ses maîtres; nous en ferons un singe qui soit dans le monde sans langue propre, sans ancêtres, sans foi, sans dignité, comme une prostituée prête à recevoir le premier étranger venu dans sa couche profanée... Et qu'y a-t-il encore?
— La science, répondit l'Ambition.
— Nous la lui ôterons, reprit le maître. Qu'elle n'entende plus sa langue à elle; la science et la lumière s'éloigneront d'elle; les ténèbres se feront dans son esprit; elle s'agenouillera dans la poussière de nos pas, et se courbera dans la fange de nos pieds, car elle est épuisée et découragée!... Et quelles sources y a-t-il encore?
— La gloire de ses enfants, répondit l'Envie.
— Nous lui ôterons cette gloire , reprit le maître. Nous lancerons la calomnie et le venin
, sur le nom de tous ceux qui l'aiment; et ainsi,
li ^
LA VIKIIGK 1)K II.WDIlK
i;ràce à la dillaiiialioii cl à de l'anssos accusations, nous ferons liair ses lils les plus i;lorioux par leurs frères soulfranls eux-mêmes. Ml l'insensée croira (]ue nous sommes ses seuls défenseurs, elle nous oiVrira un baiser de sonir, mais nous, dans létreinle, nous rélouiïerons sur notre sein ! Et (juelle antre source y a-t-il encore?
— La vie propre, Tari |)ropre, la ;;loire [>ropre, répondit la Centialisation.
— Nous lui enlèverons tout cela, reprit le maître. Nous lui ferons croire <|ue c'est un devoir d'honneur pour elle, — esclave comme elle est, — de nous livrer à nous ses joyaux et ses pierreries. Klle saura porter on nous le voudrons sa science, ses arts, son industrie, sa puissance populaire, sa gloire, et le travail, fruit dcî ses sueurs. l'uis, dépouillée et misérable comme une mendiante, impuissante et méprisée par les peuples de la terre, elle rampera devant nous et servira tie marchepied à notre légitime orgueil...
Le maître se leva; dans son œil brillaient une hautaine arrogance et une joie cruelle. 11 se tourna vers ses compagnons et leur dit :
— Mais à quoi bon toutes ces peines pour venir à bout d'une ennemie (pii agonise? Levez-vous ! L'heure est venue : elle doit mourir. Que sa mort soit une mort cruelle et inlamanie !
Tous se dirigèrent vers la jeune liile couchée ((ui les vit venir avec un étrange sourire; ses yeux ravonnaient despératice et de joie, comme si elle croyait qu'on venait la délivier.
L'P^nvie lança sur elle son venin et la calomnie.
LWmbilion arracha son diadème de sa tête.
L'Esclave de la mode l'accabla de cruelles railleries.
La Centralisation lui enleva le peu de bijoux et de pierreries qui brillaient encore i-ur ses vêlements.
Le HîUard posa le pied sur son sein, et la frappa à lui briser la poitrine.
La Làchelé regardait en baissant la tête.
A mesure (pièces outrages étaient faits à la jeune fille, je voyais plus de signes de force et do vie se manifester en elle.
A chaque mauvais traitement, à chafjue injure, je voyais ses bras se roidir et se fortilier, et ses joues se remplir et se colorer d'un sang plus chaud.
Peu à peu elle devint si belle et si majestueuse que mon c<eur se mit à battre d'admiration. Je jetai un regard étonné vers l'Esprit, jionr lui demander l'explication de celle transformation.
Il répondit d'un ton calme :
— C'est dans le ffuque le fer se trempe et devient acier... C'est dans la douleur que l'homme trouve la révélation de sa Ibrce.
Je ne compris |)as ces (d)scures paroles, et vis en fiissonnant le lion (|ui avait ouvert ses grilles et lixaii sur la jeune lille son oeil ardent et plein de menaces.
Les troupes de jeunes gens et de bourgeois élentlus derrière la jeune (ille restaient toujours endormis.
Une exj)ression de rage contracta le visage du maiire, et il dit d'une voix altérée à ses compagnons :
— Silence ! silence! cessez! L'outrage, la raillerie et les mauvais traitements ne la tuent pas ; elle y puise de nouvelles forces... et cepenilant il faut qu'elle meure.
En ce moment, tles clameurs sauvages et fonnimables éclatèrent dans les rangs des hoinmes à tête de singe (jui se trouvaient à l'horizon derrière la table; on eût cru entendre en rêve une bande de loups airanu''s hurlant après une proie.
— Patience! patience, bâtards! cria le maître il'un ton de mépris et de colère. Il vous faut le vêtement de votre mère, n'est-ce pas, pour le mettre en pièces et en emporter chacun un lambeau. Patience, vous allez recevoir le prix de votre lâcheté.
Il se i)encha vers la jeune lille et lui arracha si cruellement du corps son manteau de pourpre, que l'agrafe d'or se brisa en pièces sur son cou nu.
Alors il jeta au loin le manteau princier dans les rangs de ceux qui l'avaient réclaun''.
L'ne lutte terrible s'engagea entre les avides bâtards; comme une mer ondoyante, celle foule furieuse se pressa tumultueusement autour du manteau, luttant, frappant, déchirant, jusqu'à ce que chacun se lut approprié un fragment du mar»teau. l'uis un chant sauvage et sinistre s'éleva de cette multitude... L'Esprit lui même en frémit... Ils chantaient la chute de leur patrie.
Sur (es entrefaites, le maître remarquait avec angoisse (|ne la jeune lîlle reprenait de plus en plus la force et la vie. Il se tourna vers ses com|)agnons et dit :
— Hâtons nous ou elle revivra tout à fait! Si les tortures n'y font rien, qu'elle reçoive enfin le coup de la mort!
A ces mots, il ramassa un glaive dans les débris entassés, le leva des deux mains au-dessus de sa têle, visa le sein nu de la jeune lille el lui lit une large blessure dans la poitrine.
Un large Ilot de sang jaillit. Cependant elle .se leva lentemenl: un sourire céleste illuminait son visage, le triomphe éclatait dans ses yeux, et elle semblait défier, avec une majestueuse fierté, le maiire et ses compagnons.
Elle saisit du poing la crinière du lion, et .se- I cona le puissant animal pour l'arracher à son .som-