LA VIERGE DE FLANDRE
meil. Puis cllo ploiii^ea la main dans sa poitrine héanle et lança son sang comme une pluie sur les jeunes gens endormis.
Sa voix relontit comme la voix de la Divinité, et elle s'écria avec une formidable puissance :
— Flandre au lion !
A ce cri de victoire de leurs pères, les jeunes gens, les bourgeois, les gens du peuple s'éveillèrent... Tous bondirent debout.
Dans leurs yeux rayonnait le feu d'une virile conviction; il y avait une expression de paix, de résignation et d'amour dans leur regard, mais en même temps quelque cliose qui fait frémir en permettant de sonder la volonté de fer qui les animait.
A leurs pieds gisaient des épées, des goedendags, des haches, des armes de toute espèce; mais ils repoussèrent ces instruments de mort et vinrent tour à tour ramasser les objets qui avaient servi de couche à la jeune fdle :
L'un prit une harpe, l'autre un sistre, ou une palette, ou un ciseau, ou un livre, ou une navette à tisser.
Et tous entonnèrent à la fois un chant en l'honneur des ancêtres, un chant si beau, si lier, si imposant, que la foule des bâtards eux-mêmes en fut saisie.
Dans ce chant, il était question de la gloire de la Flandre, de l'art de la Flandre, de la grandeur de la Flandre...
Dans ce chant on célébrait la langue, les coutumes, la civilisation flamandes... Dans ce chant, il s'agissait du passé, du présent et de l'avenir de la patrie.
Ces puissants accents étaient si émouvants que, l'œil rayonnant de fierté, je m'élançai, et, transporté dejoie, j'unis ma voix à celle des jeunes gens.
Le maître et ses compagnons, quoique tout tremblants, lancèrent encore quelques injures à la jeune fille.
Un des jeunes gens qui portait une harpe, jeta l'instruncent loin de lui, et, furieux, ramassa un glaive.
Mais la jeune fille le lui reprit et dit :
— Le temps des sauvages violences est passé, mon fils. Le glaive de la parole est plus fort que le fer homicide; la conviction, la foi, l'inébranlable foi dans le nom de tes pères, dans la noblesse de mon sang, voilà ton glaive; l'injustice le trempera, et le temps l'aiguisera.
Et le chant patriotique s'éleva de nouveau. Un instant la troupe des bâtards avait écoulé
avec stupéfaction; eux aussi semblaient profondément émus, comme si le chant leur parlait de belles et grandes choses qu'ils avaient oubliées.
Peu à peu quelques-uns d'entre eux se détachèrent de leurs rangs et vinrent se joindre à la légion des poètes, et prendre part à l'hymne patriotique.
Ef quelques efforts, quelques élans de fureur que missent en œuvre le maîlre et ses compagnons pour étoufler la voix des harpes patriotiques, le chant ne tarda pas à s'élever de toutes les bouches.
Les deux troupes se confondirent.
Et, tandis que des millions d'hommes se serraient la main et échangeaient un baiser fraternel, le chant s'achevait par un formidable cri :
— Flandre au lion !
Et ce cri retentit jusque dans les dernières profondeurs de l'espace.
Un coup de foudre ébranla la terre; d'ardents éclairs jaillirent du sein de l'atmosphère...
Maîtres et laquais gisaient foudroyés sur le sol
Le ciel s'ouvrit à mes yeux; des torrents de lumière inondèrent la terre.
Je vis la Divinité sur le trône radieux, et à ses pieds nos glorieux ancêtres.
Et j'y vis des héros, des poètes, des artistes et des savants dont ma mère m'avait appris les noms.
Et je vis qu'ils prenaient les feuilles, les fleurs et les pierreries de leurs couronnes, et les répandaient comme d'ardentes étincelles sur la jeune génération qui, à gepoux et tremblante de respect, levait son regard vers Dieu.
Et l'esprit me montra, au fond des cieux, un coin obscur où une petite étoile brillait comme une humble lampe.
Et, comme je contemplais cette modeste lumière, son éclat augmenta peu à i)eu, et grandit, grandit, jusqu'à ce qu'enfin, semblable à un soleil, elle remplit toute l'espace de lumière et d'éclat.
Tout à coup je vis dans l'abîme de lumière des lettres plus ardentes encore que le feu du soleil ; voici ce que je lus :
— Le triomphe appartient à l'homme courageux qui croit et espère; sa postérité devient amie et maîtresse des temps à venir !
Et l'Esprit me dit d'un ton joyeux en me montrant l'abîme de feu :
— Mon fils, voilà l'avenir de la Flandre !
Et à peine avait-il dit ces mots que tout disparut à mes yeux.
FJN DE LA VIERGF, [lE FLANDRE
Au printemps de 1854, par un bel après-midi, j'étais allé me promener au bois de la Cambre', en compagnie de quelques amis.
Il faisait un temps charmant : un soleil vif et clair brillait dans le ciel bleu, la jeune verdure étincelait et remplissait l'air de senteurs printanières; léchant des oiseaux amoureux résonnait à travers les bois.
Au retour de notre promenade, nous étions assis sous l'ombrage des tilleuls, devant la porte d'un