Le bois de Boulogne des Bruxellois
cabaret, près de la chaussée de VIeurgat, pour nous reposer un peu et prendre un verre de bière.
Nous allions nous remettre en route vers Bruxelles, lorsque l'un de nous, — un jeune poMe qui marchait à quelques pas en avant, — s'arrêta tout à coup en s'écriant :
— Quel étrange tableau ! C'est comme un poème vivant. Regardez...
Nous vîmes venir de notre côté, se tenant par le bras, et se traînant péniblement sur la route, deux très vieilles gens, vêtus comme des bourgeois delà classe aisée. Ils ne nous avaient pas aperçus, ou du moins ils ne faisaient pas attention à nous.
Le plus âgé devait bien avoir quatre-vingt-dix ans; il marchait profondément courbé, et sa tête
LK l'.KMI'LAC.VNT.
Ijalloltail sur sa poitrine, cumiiie si sou cou n'avait plus la loicede porter lepoiils tlt* son rerveau. Ses joues fiaient creuses, ses os semblaient sur le point (le percer la peau (|ui les couvrait, et son nez et son menton se touchaient [tresciue.
.Mali:ré l'élévation de la température, il portait une sorte de houppelande à double collet, en drap très épais, el s'ap|)uyait sur un long rotin dont le pommeau darj^ent dépassait de beaucoup sa main décharnée.
Il était visible que la tombe attendait ce vieillard avec impatience; car son j:rand âge et sa faiblesse lui donnaient l'air d'un cadavre ambulant.
Son compagnon, quoiijirileiU aussi des cheveux blancs comme neige el un visage couvert de rides, devait avoir quehjues années de moins. Peut-être n'avail-il pas beaucoup plus de soixante-dix ans. car son regaid était plein île vie; il tenait la tête droite, el ses mouvements avaient encore une certaine vivacité.
Il portail unerediuirote bleu, boutonnée jusqu'au menton. Un ruban roii;,'e était noué à sa boulonnière.
Ces deux vieillards, étaient de remarquables el même de majestueux échantillons de la vieillesse humaine. Ce (|ui nous surprenait le plus, ce n'élait pas tant le grand âge de ces deux promeneurs que les soins filiaux (jue l'homme au ruban rouge prodiguait à son vieux compagnon.
Peut-être était-ce son père? Cela semblait peu probable, vu le peu de dilTérence do leurs âges. Quoi (ju'il en lût, si le plus jeune était le lils de l'autre, l'âge avait certainement interverti les rôles, car il soutenaii, caressait et soignait son compa^'uon comme une tendre mère qui veille sur son enCaiit malade el languissant.
Les deux vieillards s'approchèrent du cabaret devant lequel nous étions encore arrêtés. Le plus jeune mena le vieux près d'une lable, à lombre des tilleuls, el appela la cabaretière pour lui demander un verre de bière et un verre d'eau sucrée.
Muets et |>leins de respect , nous tenions les yeux fixés sur ces deux étranges personnages ; nous vîmes le plus jeune porter le verre aux lèvres de l'autre, puis le» e>suyer avec un mouchoir blanc el lui sourire amicalement cl l'aider à se placer commodément sur le banc.
Mais ce (|ui nous alla au cm ur, c f>i I amour (jui brillait dans le> yeux ilu plus jeune et la reconnaissance qu'exprimait le regard du plus vieux.
.Après s'être reposés quelques instants, ils se lovèrent, l'un airlanl l'autre el reprirent le chemin du faubourg dixelles.
Nous inlcrrogtAmes la cabaretière pour savoir ipielles étaient ces deux personnes. Mais elle ne put nous renseigner; il n'y avait pas longtemps i|ii'elle
j demeurait là; elle avait bien, à la vérité, vu plusieurs fois ces deux vieillards à la promenade, el elle n'en savait pas davantage.
Nous (initiâmes le cabaret sans avoir rien appris sur « les deux amis », car c'est ainsi qu'on les nommait dans les environs, à ce que disait la cabaretière.
Leur image me poursuivit toute la journée, et, le soir, (|uand je retournai à Anvers, je ne pus m'empêcher d'y penser encore.
Cependant celle impression s'alTaiblil graduellement et finit par s'effacer pres(|ue entièrement.
Seize ans|)lus tard, lors(iue je vins habiter moimême le faubouig d'ixelles, je me trouvai un jour dans une famille de vieux Ixellois où, en parlant de choses et d'autres, on finit |)ar raconter quebjue chose qui me parut se rapporter aux « deux vieux amis » de IS.")!.
Je ne me trompais |)as. Le narrateur, interrogé par moi en j)articulier, m'apprit ([uels avaient été ces deux vieillards, et d'où venait l'immense all'ection ({u'ils avaient l'un pour l'autre.
.\njourdhui, ils sont morts tous les deux, et leurs proches aussi. Je puis donc à mon tour, el sans indiscrétion, raconter à mes lecteurs, avec certaines précautions, l'histoire des « deux vieux amis ».
l'ar une des (bM'nières soirées de juin de l'année 181:2, M. Christiaans, |)lus connu alors sous le nom du bon docteur d'ixelles, entra dans un cabaret de la commune d'KUerbeeK, près de Hruxelles.
Il y vil, dans un coin à demi éclairé, un de ses amis, Marck, le marchand de bestiaux, assis la léte cachée dans ses mains.
Il s'approcha de lui, lui frappa sur l'épaule, et lui dit en plaisanlant, avec un bon gros rire.
— Singulier endroit pour dormir, l'ami Jean! Pardonnez-moi d'interrompre vos doux rêves.
11 crut remarquer une profonde tristesse sur le visage de sim ami, qui leva la tête.
— .\vez-vous du chagrin! demanda-t-il.
— Je viens d'.Auderghem el je suis fatigué, répondit le marchand. Il n'est pas bien amusant d'être i( i tout seul, Mirloul (|uand ou a peu de raisons d'être gai.
— Eh bien, je resterai une demi-heure avec vous; nous causerons.
— Mais vous, docteur, vous paraissez de bien bonne humeur: la gaieté rayonne dans vos veux.
— Il m'est arrivé un grand bonheur aujourti hui, ami MarcK.
— Kncor»'?
LE REMPLAÇANT
— Comment, encore! demanda le docteur surpris.
— Oui, oui, dit l'autre avec une nuance de dépit; vous èles l'iiomme le plus heureux que je connaisse. Depuis notre enfance, je ne sache pas
que quelque chose vous ait contrarié; tandis que moi, hélas! je n'ai rencontré que des contrariétés et des tribulations dans ma vie laborieuse. Tenez ami Chrisliaans, croyez-moi, il y a des moments où je voudrais être mort
— Quoi! vos affaires vont si mal? repartit le docteur étonné: contez- moi cela, je vous aiderai selon mes moyens.
— Aider? Il n'y a pas d'aide à cela? dit le marchand en soupirant profondément. Pouvez-vous rendre la vie à ma fdle aînée, morte tout récemment? Pouvez-vous me rendre mon fils Jacques, traîné en Allemagne par ce bourreau de Napoléon, pour y trouver la mort dans la première bataille?
— Votre (ils vit encore. Espérons que Dieu le protégera,
— Ah! ils étaient cent vingt mille jeunes gens qui partirent pour suivre l'empereur et faire la guerre îi la Russie. Que restera-t-il de cet énorme las de chair à canon? Ami Christiaans quand je pense au sort de mon malheureux Jacques, j'en deviens fou. Savez-vous ce que j'ai rêvé cette nuit? J'étais devenu sorcier; grâce à mon pouvoir magique, je rassemblais toutes les larmes versées par les mères des pauvres conscrits et tout le sang répandu par ce barbare antechrist. C'était une affreuse mare, profonde et large comme une mer, et dans cet abîme fumant, je noyais en hurlant de joie le Corse sanguinaire qui a arraché mon tils de mes bras, pour le sacrifier au démon de son ambition.
— Je comprends votre inquiétude, ami Jean, dit le docteur; mais vous avez tort de vous désespérer ainsi. Il y a de bonnes nouvelles de là-bas. Avan^ de quitter la Pologne pour pénétrer en Russie, Napoléon a fait connaître à l'empereur de Russie son ultimatum et les conditions de la paix qu'il propose. On négocie sérieusement depuis plusieurs semaines, et il paraît qu'il y a beaucoup de chance de prévenir la terrible guerre que l'on redoute. Alors, les conscrits rentreraient immédiatement dans leurs foyers.
— Est-ce vrai, ce que vous dites? Ne me trompez-vous pas? s'écria Marck, dans les yeux duquel brilla la lueur d'une joie subite.
— J'ai vu, chez M. Wouters, une lettre de Varsovie où la chose est expliquée tout au long. Les gazettes en parlent également.
— Oh! si cela pouvait réussir, je bénirais Dieu de sa bonté! Oui, ami Christiaans, vous ne savez pas combien un père est malheureux de rcver
toujours qu'il voit le cadavre sanglant de son enfant couché sur un champ de bataille!
— Je le sens bien, dit le docteur en soupirant.
— Impossible! l'adversité ne vous a jamais atteint. Tenez, votre fds Bernard a tiré au sort le même jour que mon Jacques; Bernard a tiré un des plus gros numéros, et il a été exempt du service. Mais ce n'est pas assez : j'ai donné cinci mille francs pour un substituant, puis encore une fois sept mille francs. Tous les deux ont déserté. J'ai voulu hypothéquer ma maison pour faire encore un sacrifice considérable ; mais je n'ai plus pu trouver de remplaçant, et mon Jacques a été forcé de partir pour la boucherie. Ma femme en a été trois mois malade, et j'en ai presque perdu l'esprit. Pareille chose ne peut pas vous arriver, ami Christiaans.
— Que j'aie eu du bonheur jusqu'à présent, je le reconnais et j'en remercie le ciel; mais pour ce qui regarde mon fils, je ne serais pas complètement rassuré, si les nouvelles favorables de Pologne ne me donnaient lieu de considérer le danger comme très éloigné, sinon tout à fait disparu. Notre Bernard a bien tiré un très haut numéro; mais si, en cas d'insuccès de l'armée, on devait ordonner une nouvelle levée d'une couple de cent mille hommes, qui vous a dit que le numéro de mon fils ne devrait point partir aussi:
— Ha! ha! cela est impossible: on ne remontera jamais si haut ; et d'ailleurs, vous avez les moyens d'acheter un remplaçant.
— Puisqu'il n'y a déjà plus de remplaçants à trouver maintenant!
— Pour vous, docteur, on en trouverait, dussent-ils sortir de terre.
— Allons, allons, vous déraisonnez, ami Jean. On peut avoir été passablement heureux toute sa vie; mais un seul jour suffit pour nous apprendre à connaître l'adversité.
— Non, docteur, ne dites pas que vous n'êtes pas visiblement favorisé de la fortune. Votre fils Bernard n'a pas seulement été exempt du service, mais le voilà qui a fait la connaissance de la fille de Wouters, le négociant millionnaire. — Vous voyez que je suis au courant. — S'il n'était pas votre fils, je douterais du succès de cette brillante affaire ; mais un mariage en sera probablement la suite.
Le docteur leva les épaules et murmura:
— Il n'en n'est rien encore, mon ami. Peut-être mon fils a-t-il une inclination pour mademoiselle Wouters; mais que pense-t-elle de lui? Et que dirait M. Wouters lui-même, si nous osions lui parler d'une union aussi inégale?
— Laissez taire, docteur, vous avez une belle étoile au ciel : tout doit vous réussir. Lorsque vous êtes entré, vous disiez qu'un nouveau bonheur
LK REMPLAÇANT
vous est arrivé aujourci'liui même. Une belle affaire d'argent, pas vrai?
— Non, une atVaire de cu'ur punr inni. J'ai été appelé en lonti- liAle dans un hameau près de ^\olu\\e, pour donnei" mes soins à un enfant qui était en dan.uer de mort. Mon clieval boite. J'ai donc fait la route h pied, aussi vite cpie je pouvais marcher. .\ mon arrivée je tiouvai l'enfant presque mort. Il avait rongé un os, et un petit éclat avait pénétré dans sa gorge, où il s'était arrêté. Les parents, effrayés et tondant en larmes, me suppliaient, en levant vers moi leurs mains tremblantes, de leur conserver leur enfant. Après beaucoup d'efforts iniructueux, je parvins à saisir le morceau d'os et à le tirer du gosier du petit patient. Lorsque je dis aux parents que le mal était guéri, et (ju'ils n'avaient plus rien à craindre, ils tombèrent à genoux devant moi et appelèrent sur moi les bénédictions du ciel. Des larmes d'attendrissement et de bonheur jaillirent de mes yeux. Oui, de bonheur, car bien qu'il ne m'ait point lallu faire preuve de graiule science, j'ai pourtant sauvé l'enfant d'une mort certaine, et cette conviction m'a rempli d'une joie inexprimable.
— Chacun sait (jue vous avez le coMir sensible et que vous êtes humain. Je comprends la joie que vous cause la guérison de cet enfant; mais cette guérison vous apportera aussi des avantages considérables au point de vue matériel. Les parents vanteront partout votre habileté, et peut-être vous offriront-ils un riche i)résent pour gage de leur reconnaissance
— Ce sont des ouvriers.
— De pauvres ouvriers?
— Très pauvres. La misère qui règne dans leur chaumière m'a fait pitié.
— El, selon votre coutume, vous leur avez laissé un témoignage de votre bienfaisance?
— Que voulez-vous, ami Marcus? Je n'ai pas d'autre moyen de remercier Dieu que de faire va et là un peu de bien selon mes faibles ressources, (juand l'occasion ^'en présente. Je me fais payer largement par les gens riches, je soigne les pauvres par charité; et, (|ue vous me croyiez ou non, charjue fois que j'ai pu aider les gens qui étaient dans le besoin, soit |)ar mon art, soit |)ar un peu d'argent, je me sens heureux comme ce soir. Le docteur vida son verre et se leva; son compagnon en fit autant.
Ils sortirent ensemble. Dans la rue ob>rure, ils se serrèrent la main; M. Christiaans répéta encore la bonne nouvelle qu'il avait lue dans la lettre de Varsovie, et essaya de consoler son ami en lui inspirant le ferme espoir du prochain retour île son fils.
Marck s'en montra reconnaissant, et quitta le
docteur un peu réconforté. H demeurait à Schaerbeek, tandis que M. Christians, pour rentrer chez lui, devait prendre le chemin de la porte de Namur.
Pour abréger sa route, le docteur devait couper en biais à travers une vallée et suivre des chemins de terre ou des sentiers qui se prolongeaient en replis nombreux sur cette plaine déserte où, depuis lors, on a établi la gare du chemin de fer du Luxembourg, et construit de nouveaux quartiers.
Il faisait noir; à peine pouvait-on distinguer les objets à trois pas devant soi, comme des ombres noires.
Le médecin, (|ni était un homme solide et connaissait parfaitement le chemin, marchait avec assurance. Il avançait lentement, cependant, car il repassait dans son esprit sa conversation avec son ami Jean, et réfléchissait à tout ce que celuici lui avait dit. Comme il avait confiance dans les nouvelles de paix apportées par la lettre de Varsovie, les idées du docteur s'arrêtèrent bientôt sur des sujets plus gais. Si son fils réussissait à gagner les sympathies de mademoiselle Véronique Wouters et à obtenir sa main, Bernard deviendrait presque millionnaire; car M. Wouters n'avait que deux enfants. La réalisation d'une espérance si hinrdie était, il est vrai, peu probable pour le moment; mais qui pouvait savoir? Ainsi que l'avait dit son ami iMarck, Dieu le favorisait visiblement, et tout, jus(jue aujourd'hui, lui avait réussi. Ce serait certes un grand bonheur [)our lui si son cher (ils pouvait devenir tout d'un coup très riche; mais à cette espérance se mêlait cependant un sentiment égoïste. II calculait que, llernard une fois bien établi, et sa fille également dotée largement, il lui restait encore assez de fortune pour assurer son propre repos. Il abandonnerait alors sa profession de médecin, et ne l'exercerait plus que par charité, pour soigner les pauvres. Le reste de son temps serait consacré à la culture des (leurs et des plantes exotiques, à l'étude, et à des conversations et des causeries intimes avec quel(|nes amis.
Il en était là de ses rêveries, lorsqu'il arriva dans un chemin profondément encaissé entre deux côtés presfjue à pic.
Tout à coup il sauta en arrière et leva son bâton au-dessus de sa tète, pour se défendre. Il lui .semblait voir, à (|uel<ines pas devant lui, dans les ténèbres du chemin, une ombre noire, — un animal ou un homme accroupi, — qui savaneait
' vers lui. Qu'est-ce que ce pouvait être?
Au môme instant, il entendit une voix rauque
, et altérée <|ni lui criait :
I — Sur votre vie, déposez tout ce que vous avez.
LE REMPLAÇANT
M. Christiaans, qui croyait que le voleur allait se jeter immédiatement sur lui, leva sa grosse canne et se mit en état de défense.
Mais k voleur se tenait liors de ses atteintes, et lui dit d'une voix étouffée, qui trahissait en même temps de l'hésitation et une résolution fermement arrêtée :
— 0 monsieur, qui que vous soyez, ne me forcez pas à verser voire sang! Donnez tout ce que vous avez, sinon je vous tue!
Quoique le docteur ne fût pas à son aise, surtout parce qu'il croyait voir briller la lame d'un couteau dans la main de son agresseur, une idée lui traversa l'esprit : c'est qu'il avait affaire à un malheureux plutôt qu'cà un assassin.
— Tenez-vous à distance, dit-il, je déposerai au pied de ce buisson d'épines ma bourse, qui contient environ trente francs.
— Non, cela ne suffit pas : il me faut aussi votre montre. Tout, lout! L'inexorable fatalité le veut. Je ne puis pas reculer. Vite, vite.
— Ma montre est un souvenir de feu mon père, dit le docteur d'un ton résolu. Je la défendrai au prix de ma vie. Venez donc, misérable ! et assassinez, si vous le pouvez, le bon docteur d'Ixelles.
Le voleur s'était élancé le couteau levé. Mais, lorsque le nom du bon docteur d'Ixelles frappa son oreille, il recula de trois pas, laissa tomber son couteau, et s'écria avec horreur :
— Vous êtes M. Christiaans, le bon docteur d'Ixelles! 0 Dieu, qu'allais-je faire? Continuez votre chemin, monsieur. Ne craignez rien. Voyez, je vous demande pardon à genoux. Vous êtes sacré pour moi : quand bien même je pourrais échapper à l'enfer en touchant à un seul cheveu de votre tête, je ne le ferais pas.
Et il se jeta réellement à genoux devant le docteur, les mains jointes.
Pendant quelques moments, M. Christiaans essaya de ramener un peu d'ordre dans ses idées. Tout cela s'était passé avec la rapidité de l'éclair, et il se demandait s'il était bien éveillé. Il était convaincu que ce faux assassin devait être la victime d'une grande infortune; car sa voix, maintenant douce et suppliante, ne pouvait être que la voix d'un tout jeune homme.
M. Christiaans, ému subitement de pitié, s'avança vers son agresseur, qui s'était levé et qui restait maintenant la tête appuyée contre le talus qui bordait le chemin. Il lui prit la main, comme s'il voulait lui tâter le pouls, et lui dit doucement :
— Vous êtes malheureux !
— Terriblement malheureux ! dit l'homme en soupirante
— Vous avez la fièvre, une fièvre chaude.
— Ma tête brûle comme si mon cerveau était en feu. Tout tourne devant mes yeux... Vous tuer, vous, le bon docteur Christiaans ! Ah ! quand j'étais enfant, j'ai si souvent béni votre nom dans mes prières... et j'irais tremper mes mains dans votre noble sang!
A ces mots, il se mit à soupirer et à sangloter; les larmes ruisselaient le long de ses joues.
Le docteur se sentait de plus en plus ému de compassion.
— Vous me connaissez? demanda-t-il. Vous me témoignez du respect et de la reconnaissance. Vous ai-je peut-être fait quelque bien?
— Vous avez sauvé la vie de ma mère, monsieur.
— Comment vous nommez-vous?
— Votre question me fait frémir. Mon nom? Si je vous disais mon nom, je sacrifierais la vie de ma mère.
— Vous aimez donc bien tendrement votre mère?
— Dieu lit dans mon cœur : il le sait, dit le jeune homme d'un ton qui eût attendri des gens moins sensibles que le docteur.
— Comment est-il possible? murmura M. Christiaans. Vous aimez votre mère, et vous pouvez...
-7- Par amour pour elle, monsieur,
— Voleur et assassin par amour pour votre mère?
— C'est sa vie, son honneur que je voulais vous arracher.
— Je ne vous comprends pas; vous me stupéfiez, murmura le docteur. Si votre cervelle n'est pas dérangée, comment expliquer vos étranges paroles?
— Oui, j'étais insensé, j'étais en proie à une fièvre ardente, répondit le jeune homme qui pleurait toujours. Maintenant, cet accès est calmé... mais il reviendra, et alors, hélas !...
— Et alors?
— Il ne me reste qu'à mourir. Si l'on ne découvre pas mon cadavre, ma mère sera désespérée, elle mourra de chagrin. Mais, du moins, la honte ne lui rongera pas le cœur.
— Si je ne me trompe pas, votre malheur peut se réparer avec de l'argent, dit le docteur. Venez avec moi dans ma maison. Expliquez-moi ce qui vous rend si malheureux, et, si je vous trouve digne d'assistance, je ferai ce que je puis pour vous sauver.
Il reprit la main du jeune homme, pour le faire avancer dans le chemin creux. Mais l'autre retira sa main en frémissant, sauta en arrière, et dit avec effroi :
— Vous suivre chez vous? Montrer mon visage à la lumière ! Oh ! je ne le puis pas, je ne le puis pas.