Aujourd'hui Niciif'Ml
LES KERLES DE FLANDRE
mon père me fit descendre du pont, où j'étais restée toute la journée, dans la cabine du navire. Alors d'effroyables roulements de tonnerre retentirent, et des éclairs aveuglants se succédèrent sans interruption. Cependant je ne croyais pas courir le moindre danger, car mon père m'assurait qu'il n'y avait aucune raison d'être inquiète... Tout à coup le bateau se mit à danser furieusement. Ballotté par l'ouragan déchaîné sur la mer, tantôt il mentait à la crête des lames élevées comme des montagnes, tantôt il retombait avec des craquements effrayants entre deux vagues qui se creusaient en précipice. A chaque instant, nous étions jetés contre les flancs du bâtiment; la grêle, le vent et le tonnerre faisaient rage, et j'adressais au ciel de ferventes prières, pensant que ma dernière heure était venue.
— 0 mon Dieu, je tremble! dit Wilta. Et vous n'êtes pas morte de peur, Dakerlia?
— C'est alors, Witta, que je fis vœu de donner à Notre-Dame de Bruges ma croix d'or avec émeraude, si elle nous préservait, mon père et moi, de cette mort affreuse. Elle exauça ma prière. Et,
■ ce matin, dès le point du jour, je suis allée avec mon père à l'église pour remplir mon vœu. Nous sommes restés longtemps en prière, et c'est pour cela que je suis venue si tard.
Un valet ouvrit la porte et annonça à Witta qu'un écuyer demandait sire Robert Sneloghe, el ne voulait remettre son message qu'à lui-même ou à sa sœur. Wilta laissa son amie un moment seule et revint bientôt auprès d'elle en lui disant :
— C'est un page de sire Richard Van Woumen, qui fait savoir à mon frère qu'il l'attend aujourd'hui même avant midi... Mais j'y pense, Dakerlia: vous ne m'avez pas encore demandé comment mon frère se porte.
Dakerlia, troublée, murmura quelques excuses embarrassées.
— Je savais que sire Robert est en bonne santé et en belle humeur. Votre portier me l'a dit quand je suis entrée.
— En belle humeur? Au contraire, mon frère a, depuis trois semaines, l'humeur noire, et parait profondément triste.
— Il a du chagrin? Pourquoi?
— Je n'en sais rien. C'est un secret qu'il me cache. Et ce doit être un pénible secret, car il est embarrassé et mécontent lorsque je lui demande la cause de sa préoccupation. Il essaie de me faire croire que je me trompe, que rien ne l'inquiète, mais bientôt il retombe dans ses sombres rêveries et se remet à parler tout bas. C'est dès le lendemain de votre départ, Dakerlia, que cette tristesse a commencé. Et depuis, elle n'a fait qu'augmenter, surtout depuis quelques jours. Et je crois en
savoir la cause. Figurez-vous, Dakerlia, que nos oncles, le prieur de Saint-Donat el Ilacket, le châtelain, se sont mis en tête de marier mon frère avec Placida Van Woumen. ..
— Mon Dieu !... le marier... que diles-vous, Witta, balbutia Dakerlia en se faisant violence pour cacher la profonde impression que lui causait cette nouvelle.
— Ce serait un brillant mariage, Dakerlia. Messire Richard Van Woumen est un chevalier très estimé et très influent auprès du comte de Flandre.
— Mais cette Placida, la connaissez-vous. Witta?
— Sans doute. On vante sa beauté. On dit bien qu'elle est orgueilleuse, mais cela ne messied pas à une jeune fille bien née. De plus, elle est une des plus riches héritières des Flandres.
— Mais, Witta, son père est un de ceux qui tiennent avec nos ennemis, et qui ont voulu priver les Reries (hommes libres) de leur liberté.
— Mon oncle, le prieur de Saint-Donat, dit que c'est à tort qu'on l'accuse de cela. Il a, au contraire, défendu les Kerles auprès du comte.
— Mais, Witta, mademoiselle Van Woumen devait épouser Gilbert Tancmar, leur irréconciliable ennemi.
— Il n'est plus question de ce mariage.
— C'est égal! Placida est notre ennemie : le sang des oppresseurs coule dans ses veines.
La sœur de Robert, étonnée de l'aigreur du ton de Dakerlia, la regarda d'un air étrange.
— Vous m'étonnez, dit-elle. Vous êtes donc devenue tout à coup une Kerline déterminée? On dirait que vous haïssez cette innocente Placida.
Mademoiselle Wulf ne répondit pas ; elle paraissait irritée, quoiqu'elle fit de visibles efforts pour comprimer ses larmes. Elle se leva et dit :
— Je ne me sens pas bien, et j'ai besoin de repos. Je voudrais retourner.
Witta lui prit la main et lui dit en souriant :
— Restez avec moi. Vous pleurez? Comment une nouvelle aussi insignifiante peut-elle vous émouvoir à ce point?
— Robert sera malheureux.
— S'il épouse mademoiselle Van Woumen?
Pourquoi?
— Ah ! Witta vous ne connaissez pas son orgueil. Plus tard elle lui reprochera l'honneur qu'elle lui fait en lui accordant sa main.
— Comment cela? Mon frère est plus riche qu'elle.
— Oui, mais elle se croit d'un sang plus noble. Elle consent peut-être à l'oublier pour le moment, mais elle ne manquera pas de le lui reprocher plus tard. Pauvre Robert 1
LES KERI.ES DE FLANDRE
Will.t, S' méprenant sur la vt-rilalile cause de rallliction île Dakerlia, se sentait prêle à [larla^'iîr les irainles île son auiie.
— Mais, Dakerlia, ce mariage n'est pas encore lait, (lit-elle eu manière de consolation. Mni» frère n a pas ;,'iamle envie de se marier.
— Vous l'a-l-il dit? demandât-elle les yeux brillants de joie.
— l'as posiiivement ; il ne me parle jruère de cela; je ne suis passa conlidenle; mais s'il était satisfait des efforts que fait le prieur de Saint- Donat pour rendre ce maria.i;e |)0ssible, serait-il depuis (|uinze jours si morose et si taciturne ?
— Je comprends, Willa,on veutlui faire violence.
— Vous savez bien (|u'il n'est pas de ceux qui se laissent violenter.
— .Mais si son oncle le prieur l'onlonne?
— 11 refusera tout de même.
— Comment le savez-vous?
— lira dit.
— A vous?
— Non, mais ui) soir (|ue je passais très tard devant la clianil)re de mon frère, je l'ai entendu qui criait avec force : « Je ne sais pas, je ne peux pas!... » .Mais enlendez-vous les aboiements de notre cbien-loup? Ils annoncent l'arrivée de mon frère.
Dakerlia re^j'anla autour de l'appartement comme pour ctierclier un moyen d'échapper à une rencontre redoutée.
— Qn'avez-vous? demanda Willa. Avez- ons peur de mon Irére mainlcnanl? Il est irnp lard, d'ailleurs, car le voila.
En eJM'l, à peine avait-elle fini di; parltir (jue Robert ouvrait 1 1 [)orle. C'était nn élci^ant et robuste cav.ilier, d'une taille élancée, dont le beau visaf^e, couronné d'une forêt de clieveux bruns, était éclairé par des yeux noirs cl brillants. Son baudrier était incrusté de pierreries, et ses vêtements couverts de broderies d'or. Sa physionomie mâle et ouverte, fière et douce en même leinj)s, respirait la sympathie au premier coup d'œil.
Kn apercevant Dakerlia, il s'arrêta, comme si sa présence lui causait une surprise pénible. 11 lui jeta un re};ard si profond <|u'elle se mit à trembler; mais alors, maîtrisant son émotion, il lui tendit la main et lui dit d'une voix «pii trahissait un complet découragement :
— Dakerlia, vous voici de retour .' Soyez la bienvenue. J'espérais ce|iendaiit que vous resteriez plus d'un mois à Fumes.
I,n jeune (ille le rc;;ardaavec élonnement.
— Vous ne comjirenez pas, n'est-ce pas? C'est qu'il va se passer (|uelque chose qui m'effraie et me faitsonffrir; et mon clia};rin ne peut (pie vous alllij:er. Je vais me marier, Dakerlia !
Klle pitussa un cri de douleur.
— Oui, celle douce vie (|ue je passais ici entre une tendre sieur et une douce amie, celle vie est finie pour moi.
— Mais, Robert, vous pouvez refuser ! s'écria Witta. Qui a le dniil de vous contraindre?
— Refuser? J'ai relusé longtemps. .Mais il laut céder. Qui peut me contraindre ? Nul homme au monde, mais mon diîvoir envers mon [)ays, envers notre race, envers la liberté. Non, non, mon arrêt est prononcé et je l'ai accepté. C'était fatal : je vous rexpli(|uerai plus tard, ma chère sœur; maintenant on m'attend.
Dakerlia pleurait; des san.^lols soulevaient sa poitrine; il alla à elle et lui dit d'une voix émue :
— Vous me plaiiinez, n'est-ce pas, Dakerlia? Merci, c'est nn Iriste sort de passer sa vie avec une femme qu'on n'aime pas, et qu'on craint de ne pouvoir aimer jamais... Mais consolez-vous; peutêtre me tronipé-je. IMacida est belle; elle a bon cœur; peut-être pourrai-je lui donner l'amour qu'elle mérite...
Les yeux de Dakerlia lancèrent un éclair.
— IMacid.i? s'écria- t-elle, l'iacida vous rendra malheureux, [)auvre Robert. Mon C(T!Lir me le dit.
U(d)erl liiltait contre lui-même pour ne pas trahir ses sentiments secrets.
— Voire pitié vous égare, Dakerlia, dit-il, IMacida est diirne d'amour... mais on m'attend, il faut que je sorte encore... llevenez cet après-midi, ou bien j'irai chez vous avec ma sieur pour vous expliquer ce qui me force à ce mariage.
Il marcha vers un buffet, l'ouvrit, et en tira une boite dmil le couvercle était incrusté d'or.
Dakerlia poussa un cri d'angoisse, s'élança et lui arracha la boit^ des mains; mais, comme si elle avait la conscience de son inconvenance, elle la lui rendit sur-le-chan)|). l'uis, succombant à son émotion, elle s'affaissa sur son siège, pleurant et confuse.
Robert frémissanl el gardant avec peine s(m sang-froid lui dit d'une voix altérée ;
— Dakerlia, Dakerlia, si Vdus avez un secietsur le c(jeur, par [tilié, gardez-le toujours. Il y a des choses (]ui, i|uand on les sait, nous rendent malheureux |>our toute la vie.
Dakerlia se leva, les yeux encore humides de larmes, et dit en sanglotant :
— Je pais; je comprends mon devoir : je ne dois plus franchir le seuil de ce manoir. Le secret qui m'est échappé malgré moi, je le ren(ermeiai dans nitui cn'ur. Soyez hi'ureux, Robert!... Ah! mon Dieu, IMacida Van Woumen votre femme, (|uandiuoi... adieu, R(d)ert, ne vous in(|uiétez pas de moi : laissez-moi souffrir, languir, mourir.
LES KEIILES DE FLANDRE
Elle se jeta an cou de Witla, et lui dit, en l'embrassanl fiévreusement :
— Encore une (ois, la dernière!
Et, s'arrachant à son étreinte, elle se dirigea vers la porte. Mais Robert la retint.
— Restez, Dakerlia.je vous en supplie. Tout espoir n'est pas encore perdu. Mon pays ne peut pas exiger le sacrifice de notre bonheur à tous deux. Car nous avons lu dans le cœur l'un de l'autre. Non, non, Placida Van Woumen ne sera pas ma femme; ayez espoir et confiance. Maintenant laissez-moi partir; notre sort peut dépendre d'un seul instant.
11 jeta le coffre à bijoux sur la table et sortit en courant.
Dakerlia le suivit des yeux; puis, comme si elle n'ajoutait aucune loi à ses paroles, elle cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer amèrement.
Au milieu de la ville de Bruges, il y avait une puissante forteresse élevée autrefois comme un refuge contre les invasions des terribles Normands. On l'appelait le Burg.
Au sud et à l'ouest, elle était bordée de larges fossés ; au nord et à l'est elle était protégée par un grand mur de pierre avec galeries, crénaux et meurtrières. Trois ponts et quatre portes donnaient accès à la vaste place quadrangulaire autour de laquelle s'élevaient les constructions les plus considérables de la ville. Lorsque, venant de la place du Marché, on passait le pont de la Cour, pour ))énétrer dans le Burg, on voyait obliquement l'hôtel (les Seigneurs, un beau pnlais avec un vestibule voûté, que l'on appelait la « Loove •», et où les comtes de Flandre tenaient leur cour lorsqu'ils se trouvaient à Bruges.
Sur le côté droit, s'élevait une belle maison qu'on nommait le château, et où résidait le châtelain de Bruges, commandant et gardien du Burg, et à côté, la façade postérieure tournée vers le Marché, était la prison.
Le quatrième côté au nord de la place était entièrement occupé par des constructions religieuses : d'abord l'église Sainl-Donat, avec sa haute tour carrée, entourée d'une double galerie à créneaux; puis le cloître Saint-Donat, et enfin riiôtel du prieuré, habité par Bertolplie, prieur de Saint-Donat et chancelier héréditaiie de Flandre.
Toutes ces constructions, comprises dans l'enceinte commune du Burg, étaient en outre entourées d'un autre mur, très haut et très épais, avec créneaux et tourelles, afin que l'église, le
cloître et le prieuré pussent résister plus longtemps que le reste du Burg à un assaut.
Le Burgétait donc le siège delà force publique en Flandre. Le prieur de Saint-Donat et le châtelain de Bruges avaient plus d'influence que le comte de Flandre lui-même sur cette partie occidentale du comté de Flandre, à tel point que les chevaliers de l'entourage du prince supportaient impatiemment l'autorité de ces deux hommes.
En effet, Bertuif, le prieur de Saint-Donat, et son frère Ilacket, le châtelain, étaient des Kerles originaires de la seigneurie de Furnes, où ils avaient leurs domaines.
D'autres Kerles, à cause de leur richesse, jouissaient à Bruges d'une grande influence. On les appelait les Erembauts, parce que les principaux d'entre eux descendaient d'Erembaut, le premier Kerle qui occupa la dignité de châtelain, et qui s'éleva par là au-dessus des antres chevaliers. Ceux-ci considéraient tout travail et tout commerce comme déshonorant. Leurs seuls revenus consistaient dans les contributions et taxes qu'ils imposaient aux serfs qui demeuraient sur leurs terres, et dans les droits de passage qu'ils extorquaient aux voyageurs et aux marchands.
Les hommes libres du pays dts Kerles considéraient au contraire le travail, l'agriculture et le commerce comme un devoir et un honneur. Toute la navigation des Flandres, ot la pêche jusque sur les côtes d'Angleterre, étaient entre leurs mains. S'il manquait du blé dans le pays, ils allaient en Danemarck, et jusque dans les mers du Levant. Rien d'étonnant donc que les plus intelligents et les plus actifs de ces Kerles eussent amassé par le temps de grandes richesses, qui leur avaient permis d'acheter des seigneurs et des princes les plus hautes dignités de l'État. 11 en résultait une animosité secrète des comtes et de leurs courtisans, contre les Kerles et leurs chefs.
Ce jour-là, une certaine agitation régnait dans le Burg; les chanoines, les religieux et les bourgeois causaient entre eux à voix basse, par groupes. Devant la porte du prieuré, une dizaine de messagers à cheval attendaient des ordres et des lettres qu'ils devaient aller porter. Ces ordres n'émanaient pas du comte de Flandre qui était parti avec des milliers de chevaliers pour aller guerroyer en Aquitaine sous la bannière de la France.
Un personnage qui attira l'attention et la curiosité de tous parut au milieu du groupe principal. C'était un chevalier de très haute taille et d'une puissante carrure. Il tenait haut sa tête fière, ses yeux noirs lançaient des éclairs, et sa démarche imposante inspirait le respect. Il portait le glaive des hommes libres, et ses vêtements, où le bleu
LES KERLES DE FLANDRE
(lominaU, élau'iil il'uiie siinplicili'- sin.miliiMe. Les |:iou|ies s'ouvrirent respecliiouseinent devaiil le iiéant.
— Voici noucliard Kna|», le neveu île noire prieur, le (ils de Lambert Van lîodeinburj;, dit un religieux. Si on (»sait Tinterroger, on saurait vite ce qui se passe.
— Kh, bien, inlerroi;ez-le, dit un bour},'eois.
— Dieu m'en garde. Ce Bouchard-là e>t l'Iiomme le plus inabordable et le plus irascible du monde.
— Et vous avez peur qu'il ne vous aplatisse d'un coup de poing?
— Ne riez pas. Il en est bien capable.
— Eh bien, je vais lui demaniier (|iielles nouvelles, moi, dit un armurier. 11 vient souvent dans ma boutique et me répondra sans colère.
Il s'approcha du gi-ant et balbutia :
— Seigneur Bouchard, excusez ma hardiesse. Quelle nouvelle est donc arrivée ?
— Le savez-vous? demanda le chevalier d'une ▼oix caverneuse, en laissant tomber sur l'audacieux un regard aigre.
— Non, seigneur.
— Moi non plus. Vous m'ennuyez. Au large. Kt sans s'arrêter davantage il se dirigea vers la
porte ilu prieuré.
Il traversa un long portique et pénétra dans une salle on une douzaine de chevaliers étaient assis autour d'une table près de laquelle il y avait deux Tauteuils vides.
— Eh bien, (|u'est-ce qui se prépare? demanda Bouchard après un brelsalut ciiculaire.
— Le comte est revenu d'Aquitaine, répondit Segher Wulf. L'armée française est arrivée à .\rras. Nos chevaliers y resteront encore, car le roi de France craint une attaque des Anglais de Normandie, mais le comte arrive après-demain à Bruges.
Ine expression de mécontentement pinra les lèvres de Bouchard.
— Où est le prieur".' demanda-t-il.
— Il écrit dt's ordres, et va \enir.
— Kt le châtelain?
— Avec lui.
Bourhanl se laissa tondier sur une «haise de chêne qui craqua sous son poids.
— On dirait que l'arrivée du comte vous contrarie, dit Wulf.
— Elle m'est indifférente.
— Alors pourquoi avez-vons l'air mécontent?
— Les Iseiigrins viennent avec lui?
— Naturellement.
— El son diable de Tancmar aussi?
— .Messire Bouchard, dit un des chevaliers, n'avez-vous pas promis de laisser \olre différend
avec If conseiller aulique Tancmar en suspens jusqu'au retour du comte?
— Oui, mais Tancmar en partant pour la guerre avec ses deux (ils a confié la direction de ses biens ù son neveu Uaimbaud. (Ir, ce llaimbaud sème, moissonne, et bâtit sur mes propriétés. Et je le soulfiirais, moi, Bouchard Knap? Si, dès aprèsdemain, le comte ne me lait pas rendre les biens qu'on m'a ainsi volés, par le marteau de Thoi , j'écrase (|uiconque m'ose contredire.
— Monseigneur le comte saura bien tirer l'affaire au clair et vous rendre justice, dit un autre chevalier.
— Charles de Danemarck? demanda Bouchard avec un souiire de mépris. Est-ce là le souverain qui convient à la Flandre? H rampe devant le roi de France, et ce n'est pas celui-là qui lui apprendra à respecter les droits des hommes libres.
— N'accusez j)as noire prince Charles. S'il n'était pas mal entouré, il serait d'une rigoureuse équité; mais ces faux Isengrins qui l'entou rent.
— Voilà justement l'affaire. Ces seigneurs féodaux qu'on appelle Isengrins, c'est-à-dire /o«/},sà cause de leur rapacité, sonl les ennemis nés des Kerles, et |)0ussent constamment le comle à l'injustice.
— Vous le verrez, messires, exclama Bouchard, dès (ju'ils seront île retour, les Isengrins recommenceront leurs intrigues pour imposer aux Kerles la taxe de la servitude, le joug de l'esclavage.
— Le comte saura l'empêcher!
— Le comte? ricana Bouchard. Cet hypocrite? Il l'a essayé lui-même. La guerre seule...
— Silence, voici le prieur et le châtelain, Berlolphe, le prieur de Saint-llonat, était un
homme de plus de soixante ans, à la figure respectable, intelligent et digne. Malj^ré son Age, il marchait très droit. Sa longue robe noire descendait en larges plis jnsijue sur ses pieds. Il |»orlait autour du cou et des épaules des fourrures d'hermine, de sorte que son costume paraissait moitié religieux et moitié civil. Et en elfel. il n'était pas prêtre, quoique occu|tant une haute dignité ecclésiastique.
Il s'assit dans un des fauteuils vides, son frère le châtelain dans l'autre, salua l'assistance et dit :
— .Messires, j'ai à vous annoncer <|ue notre comle revient après-demain. Il ne restera pas encore à Bruges, car il doit retourner à l'armée d'.Xrras. Il convient cependant (jue nous recevions notre prince, après une si longue absence, avec les honneurs (|ni lui sont dus. Je vous ai convoqués afin que vous réunissiez à Bruges un nombre suffisant d'hommes libres des métiers et corporations.
LES KERLES DE FLANDRE
-' "//lAJ».
Le voici avec mademoiselle, (l'âge 11.)
Vous comprendrez que cela est nécessaire pour que nos ennemis ne puissent pas accuser les Kerles d'indifférence ou d'irrévérance à l'égard du prince. Nos affaires sont sur un bon pieii ; pendant l'absence du comte nous avons réussi à maintenir le pays dans un calme absolu. Il doit être content de nois, et cela nous donne le droit d'espérer qu'il nous protégera conli'e les mécbantes attaques des Isengrins.
— Oui, comptez-y! grommela Bouchard. 11 est lui-même le plus grand Isengrin.
— Mon neveu a toujours quelque chose de désagréable à dire du prince, répondit le prieur d'un ton de reproche. Ce sont des questions personnelles dont nous n'avons pas à nous occuper. Maintenant, messires, envoyez vos ordres et vos instructions atînquevoshonimesse réunissent à Bruges pour le retour du comie. Dites-leur que c'est un devoir patriotique de lui faire un brillant accueil.
Les assistants se montrèrent disposés à déférer à cette invitation. Bouchard Knop seul déclara que ce serait un acte de basse courtisanerie.
En ce moment un chevalier couvert du heaume et vêtu de la cotte de mailles pénétra dans la salle.
— Ah! voilà notre ami Isaac Van Reninghe! Qu'il soit le bienvenu, s'écrièrent les chevaliers en se levant pour lui tenilre la main.
— Messires, leur dit-il après avoir soigneusement refermé la porte, j'arrive de l'armée et j'appo te de graves nouvelles. Vous vous bercez de l'espoir que l'on a abandonné le projet de dépouiller les Kerles de leur liberté. Je regrette d'avoir à vous détromper : les Kerles sont, au contraire, menacés de nouvelles persécutions.
Un cri de surprise et de colère fut la réponse générale. Bouchard frappa violemment du pied en blasphémant, mais le prieur lui ordonna d'être calme et demanda à Isaac Van Reninghe :
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LES KKIILES DE FLANDRE
— Sur (|iit)i foiulez-vous celle supposition".' Y at-il lies preuves?
— l)i'S jxeuves? Les Isen};rins, depuis que nous avons quille l'Aquilaine, se vanlenl ouveileineiil qu'il ne déposeronl pas les armes avant (jue les Kerli's ne soient réduits en esclavajje et soumis à la taxe.
— Nous sommes habitués à ces menaces des Isengrins, dit le prieur. Cela ne signifie rien.
— Ce ne sont plus les Iseii};rins seuls. Le roi de France et les priiiri|>aux seigneurs qui l'entourent s'occu|)ent di- l'alVaire et disent : « Pas (le terre sans >ei^neur. »
— l'ar le diable el ses cornes! s'écria Bouchard, le roi de France se mêle de nos alTaires? Pas de terre sans seigneur? iNotre tyran Charles luimême seiail donc l'esclave d'un prince étranger?
— Kn ce cas, nous n'avons qu'une chose à faire, appeller tous les Kerles aux armes, dit Guillaume de Wervick.
— Va brûler Ions les chàtcaux-lorts (jue nos ennemis ont cimslruits |)0ur menacer notre liiierté. J'ai dans les bois autour d'Ki iieghcm deux cents Kerles des bois (|ui n'aspirent qu'à se battre.
— Messires, et vous surtout, Boncliar'l, je ne [mis assez vous recommander le calme et la prudence, dit le prieur; une violence intempestive ne sauve jnmais rien, même la plus juste cause.
Je reconnais que les nouvelles de notre ami Isaac seraient graves si elles étaient vraies; mais au contraire, j'ai reçu, moi, des informations direrles d'un homme qui possède plus (|ue tout autre laconliance du comte de Flaiidrt", (îtdont personne de vous ne contestera la sincérité, je veux parler du vieux Frumold. Celui-ci m'a écrit que nous avons toutes raisons de croire que les Kerles ne seront plus inquiétés désormais dans leur liberté, et il nous conseille de recevoir le comte avec de grandes manjui's de dévouement et de respect, afin de le fortifier dans ses bonnes dispositions à notre égard. C'est notre devoir de suivre ce sage conseil. Nest-ce pas l'avis de la majorité de cette assemblée?
La plupart des chevaliers firent un signe d'assentiment.
— Prenons doMf une résolution, ajouta le prieur, car mon temps est |irérieux. Voii i mon sentiment. Que ceux il'enlrc nous qui ne sont pas tenus d'attendre le comte aillent à sa rencontre à cheval.
— .Moi? s'écria Ilouch.ird, m'exposeiaux regards ironi(|nos des Isengrins? .Non, non. Je ferais un un malheur.
— Kh bien ! mon neveu, précisément parce (|ue je vous sais si emporté, je voulais vous prier de .ester ce jonr-lâ chez vous, à Uetliferkcrke.
— Ne craignez rien, on ne me verra pas à Bruges.
— Nous ferons donc notre devoir, messires, continua le prieur, et, dans les circonstances où nous sommes, je suis heuieux de pouvoir vous apprendre ((ue j'ai réussi à rattacher la puissante maison de Kicliard Van Woumen a noire lignée par un maiiage.
— Vraiment? messire Robert Sneloghe a donc fini par consentir? demanda Maiifred W egel.
— Oui, répondit le prieur; personne de nous n'est plus que Robert, mon neveu, près à se sacrifier à l'intérêt des Kerles. Il m'a suffi d'invoquer cet intérêt pour le décider à ce mariage qui nous assure de hautes inlliiences au|)rèsdu prince.
— Kl Richard est content de celle union? Un des plus puissants seigneurs féodaux s'allier avec un Kerle !
— Avec le plus riche el le plus puissant des Kerles, corrigea Bertolphe. Oui ne sait que njon ne\eu possède plus de francs-alleus que messire Richard de fiefs féodaux?
— Mais Gilbert Tancmar prétendait aussi à la main de la jeune Placida. Si son oncle le conseiller auli(|ue revient avec le coinle, il pourrait bien empêcher le mariage de messire Robert.
— Impossible, répondit Rerlolphe. Ce matin même Placida Van Woumen recevra le présent de lianeailles des mains de Robert. C'est pour cela (|u'il n'e^t point parmi nous.
Un valet annonça au prieur que le chef des échevins de Bruges désirait lui parler.
Tous les chevaliers se levèrent, et Bertolphe les conduisit presque à la porte en leur recommandant encore la prudence. Sur le seuil, le chAtelain dit tout bas au prieur :
— Dites-moi, mon frère, poun|uoi cachez-vous la véritable situation des choses? Nos informalions ne sont pas aussi rassurantes que vous dites.
— Ce que nous avons à craindre, c'est f|ue les Kerles des corporations ne se soulèvent. Ce serait pour le jeu des Isengrins. Avec des enragés comme notre neveu Bouchard, nous ne pouvons pas dire toute la vérité. Soyez sans inquiétude, frère, el dites à l'huissier d'mtroduire le chef des échevins.
Le châtelain s'éloigna. Vn riche et notable bourgeois qui était, en (|nalité de bourgmestre, à la tête de l'administration de la \ille, fut introduit, el s'assit dans le fauteuil que lui désignait Bertolphe.
Lorsqu'ils furent tous deux assis, le prieur lui dit :
— - Messire, j'ai à vous apprendre que Monseigneur le comte revient ajirés-demain à Bruges.
— Je le sais, messire.
LES KERLES DE FLANDRE
— Vous le savez? Le comte vous a-l-il au>si dépêché un messager?
— Non; le conseiller Tancmar Van Stracten m'a apporté lui-même la nouvelle.
— Le conseiller Tancmar, répéta le prieur inquiet.
— Oui, et aussi le sommelier de la cour, Gauthier Van Lokeran,
— Ils sont bien pressés de se montrer à Bruges. Vous ont-ils apporté aussi quelques ordres du comte?
— Des ordres, pas précisément; mais ils m'ont conseillé de faire élever une estrade sur la place du Marché afin d'y offrir les clefs de la ville au prince comme s'il faisait sa première entrée en ville. La raison de cela, c'est que quelques illustres chevaliers français accompagneront notre comte, et qu'il désire que sa réception soit aussi solennelle que possible. Je ne vois aucun obstacle à l'accomplissement de ce désir. En outre, j'inviterai les bourgeois à décorer somptueusement leurs façades sur le passage du cortège.
— Je vois que tout est déjà réglé comme il convient, dit le prieur; je legrette seulement de vous avoir fait venir si loin pour vous donner les mêmes conseils, monsieur le bourgmestre.
Le bourgmestre se leva.
— Ainsi leconseiller Tancmar est en ville?reprit Bertolphe.
— Oui, mais il retourne vers Arras, à la rencontre de Monseigneur le comte.
— Quan>l part-il ? ce matin ?
— Non, dans l'après-midi.
Le prieur secoua la tête.
— Craignez-vous donc quelque chose de la présence de Tancmar à Bruges? demanda le bourgmestre.
— Quel bien les bourgeois ainsi que les Kerles peuvent-ils attendre de ces meneurs des Isengrins ?
— Pas grand chose, répondit le bour-gmestre. Ils sont les ennemis nés du peuple. Ils prétendent maintenant avoir le droit d'imposer la taxe de servitude à un grand nombre de bourgeois de Bruges, sous prétexte qu'ils proviennent de serfs. Or, notre charte, octroyée par les souverains précédents, dit iiuelout serf qui a habité notre ville pendant un an et un jour, sans que son seigneur l'ait rappelé, acquiert droit de bourgeoisie, et jouit dès lors de la liberté des francs bourgeois.
— Et ceux auxquels les Isengrins veulent faire payer l'impôt habitent Bruges depuis plus d'un an et un jour?
— Depuis des années, monsieur le prieur. Quelques-uns même de temps immémorial.
— Vous ne souffrirez pas cette injustice, n'estce pas, monsieur le bourgmestre.
— Nous nous |)lainderons au comte et demanderons justice.
— Oui, il faut espérer que le comte nous protégera... Mais s'il donnait raison à nos ennemis...
— Les bourgeois sont patients; mais ils n'en ont que plus de sang à donner pour défendre leurs droits, si on les pousse à bout.
— Bien parlé, bourgmestre ! dit Bertolphe en lui serrant la main. De la patience tant qu'il est possible : mais être ,jrêls à tout pour repousser la tyrannie. Si les bourgeois sont attaqués avant les Kerles, nous volerons à votre aide, car il s'agit de ce que nos pères nous ont laissé de plus cher. Le même sang coule dans nos veines; nous descendons d'une même souche de Kerles. C'est pour cela que les Isengrins nous enveloppent dans la même haine. Unissons-nous donc en frères.
— Oui, nous nous unirons, messire, et nous lutterons ensemble contre l'ennemi commun. Adieu.
Ils se serrèrent la main, et le prince resta seul et rêveur.
— Tancmar à Bruges? se dit-il. Qu'y vient-il faire? Et s'il apprend quelque chose du mariage projeté? Heureusement les présents de fiançailles doivent être échangés à l'heure qu'il est, et Richard Van Woumen ne pourra plus se dédire.
En relevant la tète il vit devant lui son neveu Robert Snaloghe, dont la physionomie respirait la tristesse.
— Vous, Robert? dit-il. Qu'avez-vous ? Mademoiselle Van Wournena-t-elle reçu votre cadeau?
— Je ne me suis pas encore présenté chez elle.
— Comment? s'écria le prieur inquiet. Quel fatal empêchement vous a retenu?
— Laissez-moi renoncer à cette union, mon oncle.
— Impossible. Vous êtes fou !
— Je vous en conjure, mon oncle, au nom de feu mon père.
— Ce mariage est nécessaire pour le salut des Kerles. Les Isengrins menacent notre liberté !
— N'avons-nous pas notre épée? Je suis prêt à verser mon sang; mais vous me demandez mon âme. La ruse n'a jamais été que la ressource des faibles et des lâches. Nous sommes forts et courageux.
— Vraiment, vous me feriez douter de la solilidité de votre bon sens. Pourquoi rompez-vous votre promesse? demanda le prieur frémissant d'indignation.
— Je serai malheureux toute ma vie.
— Avec Placida Van Woumen? N'est-elle pas assez belle, et noble, et riche?
— Je ne saurais l'aimer. Ce mariage me fait horreur.
l.tS KKULES UE FLANUUE.
— Mais pourquoi?
Rohcit ln'sila d'aliord; puis se faisant violence :
— Parce (|ue j'en aiuie une autre.
— Une autre? répéta le prieur slupél'ait.
— Dakerlia Wulf.
— Allons, c'est ini|)ossil)le, mon neveu. Didier Vos aspire à la main de Dakerlia, et le pt-r»- consent à la lui ilonner.
— Le père laisse sa fille libre de son clioix et c'est moi (pi'elle aime.
— Kt vous me le cachiez! Vous m'avez donc trompé ?
— C'est aujourd'hui seulement que j'ai re(,u son aveu.
— Et c'est à cet amour d'un jour que vous voulez sacrifier les |>lus grands intérêts de votre patrie? C'est incroyable! Si vous ne voulez pas perdre à jamais mon amitiî et mon estime, rendezvous sur le champ chez Uichanl Van AVoumen.
— Ainsi, pas de grâce pour moi?
— Non ! Votre promesse doit vous èlre sacrée. Robert hésita un in^^tant; puis, re^^ardanl le
prieur en face :
— Mon oncle, depuis mon enfance je vous ai aimé tt respecté comme un i)ére, uiais aujotird'liui je ne puis vous obéir. Je refuse de devenir le fiancé de IMacida.
— Vous refusez?
— Oui. Dakerlia Wulf sera la compagne de ma vie.
— Oh ! Oh ! c'est ce (|ue nous verrons ! écoutezmoi bien. Après-demain, le comte renireà l!rui,'es. Les seigneurs féodaux, les Isengrins, nos ennemis, se vantent ouvertement d'imposer aux Kerles la taxe de servage. L'Iieuie de la grande lutte pour la liberté approche pour nous.
— Dieu soit loué! dit Kobert, nous pourrons enfin risqwer notre vie pour la liberté.
— Le plus humble de nous peut eu faire autant, répliqua le prieur avec chaleur. Mais qui a plus doit sacrifier davantage .s'il veut accomplir son devoir. Nos parents et amis, qui étaient réunis ici il n'y a qu'un instant, ont accueilli la nouvelle de votre mariage comme la ruine déliniiive i\c!^ projets de nos ennemis, parce qu'il rallie à notre cause une nombreuse et puissante famille. Richard Van NVoumcn peut tout aujués du comte. S'il drcide le prince à èlre juste envers les Kerles, qu'avon-nous h craindre ?
Robert avait pâli, et 'regardait sou ouile en silence,
— Persistez dans votre refus, poiirMiivil le vieil- . lard avec force, ol l'aide de JUchard Van Wouruen
nous échappe. ."Supposez que la lutte éclate, le sol de la j.atrie se couvre dr cadavres et de ruines, el la liberlr de notre race y péril peut-être pour
I jamais. Et c'est sur vous que retomberait la res-
, ponsabilité de ces malheurs; c'est votre nom (jui
I serait maudit comme celui de l'homme à qui le
courage a manqué pour accomplir le sacrifice qui
pouvait sauver sa patrie!
Robert se taisait, écrasé par la fatalité.
1 — Mon bon Robert, ajouli le prieur en adoucis-
j saut sa Voix, je ne puis comprendre que vous
n'acceptiez pas avec joie la main de Placida. Ce
' mariage vous élève très h lut, et en même temps
il rap|)rochc du trône toute notre famille. .Messire
Wull', lui, n'est |)as riche; si estimable qu'il soit,
votre mariage avec si fille serai! une mésalliance.
Robert frémit, mais ne répondit rien.
— Voulcz-vojs, insista le prieur, que je rappelle nos parents et nos amis pour leur annoncer que vous aimez mieux livrer votre pays à la servitude, que d'accepter la main de la plus belle et de la plus riche héritière des Flandres? Vous invoquez la mémoire de votre père; pensez-vous qu'il approuve de trahir notre cause, et de me dés(d)éir à moi, héritier de son autorité? Vous ne répondez pas? Tout sentiment d'honneur et de devoir est-il éteint en vous ? Si Dakerlia était ici, et que je lui demandasse un |)areil sacrifice pour sauver notre liberté, pensez-vousqu'elle le refuserait? N'cst-elle pas une fille de Kerle?
Robert releva la tête. Une étincelle de résolution brillait à travers s:\ tristesse.
— Mon oncle, dit-il, cessez vos reproches, je cor.sens : je me soumets à l'implacable loi du devoir. Avant une heure Placida aura reçu mon présent.
— Ah ! loué soit Dieu ! dit le |)ri('ur sans chercher à dissimuler sa joie. .Mlez, et hàtcz-vous, mon bon neveu, car nos ennemis sont vigilants. .Mais prenez garde (pie votre tristesse, ou votre froideur...
— Ne craignez rien, ma résolution est prise et elle est sincère; j'accomplirai mon devoir jusqu'au bout. Je m'efforcerai d'être aimable avec Placidi. Elle est jolie et charmante : peui-êlre pourrai-je l'aimer un jour, quoitju'à présent...
— C'est bien, mon bon Robert, dit le prieur en lui lapant sur l'épaule avec une bonté paiernelle. Allez, el ne perdez pas de temps.
Le jeune Sneb^glie sortit, et se dirigea vcr> la rue de la cour. Mais en route il se rappela qu'il avait laissé chez lui b' cnffiel à bijoux qu'il di-vait offrir à Placida.
Il secoua la lèlc d'un air décourag • el se rendit rue Haute, en ralentissant 1.' |»as. Il rmlia en tremblant dans la pièce où il croyait trouver encore Dakerlia, mais .sa sœur était seule. (!"la lui rendit un |»eu de courage.
Il essaya de faire comprendre à Willa le sacri-
LES KERLES DE FLANDRE
fice que son devoir lui imposait, et lui fit promettre d'en faire part à Dal<erlia, et d'obtenir d'elle son pardon, et sa sœur le lui promit.
Robert mil le coffret dans son aumônière et quitta le manoir en retenant ses larmes à grande peine; il marcha rapidement jusqu'à la place du Marché, où il s'arrêta pour prendre pleine possession de lui-mcmo.
— Adieu, adieu, beau rêve qui m'entr'ouvrais les cieux, dit-il. Tu n'as duré qu'une heure ! Mais le devoir est impitoyable. Je suis Kerle; pas de faiblesse.
En achevant ces mots, il reprit sa marche et disparut derrière la chapelle de Saint-Cristophe.
Au bout de la rue des Tonneliers s'élevait, audessus des maisons bourgeoises, la tour octogone du château de messire Richard VanWoumen. Il se composait de différentes bâtisses encadrant une cour carrée, et d'un jardin dont le mur d'enceinte crénelé regardait, par les trous de ses meurtrières, le faubourg Saint-Pierre. Le château était tout à fait entouré d'eau, et unpont-levis interrompait la nuit, dans les temps de danger, toute communication avec la ville.
Le vaste jardin était ombragé de grands arbres dont le feuillage, en cette saison avancée, se colorait de teintes automnales. Ce jour-là le soleil brillait; et l'air était doux et clair comme une matinée de printemps.
Sous les arbres, assises autour d'une table, trois femmes travaillaient à de riches vêtements. La plus vieille donnait parfois des indications et des conseils aux deux autres. Leur costume trahissait leur condition de servantes. L'une d'elles avait les yeux humides, comme si elle avait pleuré.
— Allons, Brigitte, ne pensez plus à cela, dit la plus vieille. D'ailleurs, notre maîtresse a raison : nous n'avons pas à nous mêler de ses affaires. •
— Elle est trop dure pour nous, Marthe. Quel mal ai-je fait en disant du bien de messire Robert Sneloghe?
- — Aucun, en effet, mais pourquoi parlez-vous de Gilbert Tancmar sans le respect qui lui est dû? Nous sommes des serves.
— Oui, oui, des esclaves ! dit Brigitte en soupirant. Savez-vous ce que je pense, Marthe? ajoutat-eile en baissant la voix. Je pense que mademoiselle Placida préfère Gilbert, et qu'elle n'accepte la main de Robert Sneloghe que parce que ses parents le veulent. Ne voyez-vous pas...
— Plus bas, interrompit la vieille, si l'on vous entendait.
— Me trompé-je? Qu'en pensez-vous, Arnelberge?
— Moi? bégaya l'autre jeune tille. Je pense rpie nous ferions mieux de ne rien penser du tout. 11 y a trois ans, pour quelques paroles un peu hardies, mademoiselle m'a fait battre de verges jusqu'au sang.
— Ah! si pareil affront devait m'arriver...
— Vous le supporteriez comme Amelberge, dit Marthe.
— Moi, moi? Jamais. Je n'y survivrais pas. Je me laisserais plutôt mourir de faim.
— De grands mots, tout cela, répondit Amelberge.
— Vous ne les comprenez pas parce que vous êtes nées en servitude, sur un fief féodal; mais moi je suis née libre, dans le pays des Kerles.
— Qu'importe, puisqu'il y a des Kerles qui servent aussi?
— Il n'y en a pas. Qui perd sa liberté cesse d'être Kerle.
— Alors votre père s'est probablement vendu, ou la punition d'un méfait l'a réduit en servitude, dit Amalberge en se moquant.
— Je vous pardonne parce que vous parlez sans savoir, ditBrigilte. Mon père, qui était un homme libre, vendit ses biens et sa maison pour rachet&r la liberté de son neveu qui avait tué son adversaire dans une rixe fatale. Peu de temps après, il fut blessé à mort à la chasse par un sanglier et mourut de sa blessure. Ma mère restée veuve avec trois petites filles, sans parents et sans secours, alla s'offrir en esclavage au couvent de Nonnenbosch, près d'Ypres; c'est là que j'ai appris ce que je sais, et c'est ainsi que je suis retombée en servitude. Je n'accuse pas ma pauvre mère, qui est aux cieux maintenant, mais si je pouvais redevenir libre!...
— Ainsi, vous l'avez été réellement? murmura Marthe.
— Je n'ai dit que la vérité. Quand mademoiselle Placida exprima le désir d'avoir une jeune servante habile dans les ouvrages de mains, son père m'a rachetée du couvent et m'a prise à son service.
— Mais que pouvait faire votre mère? Dans tous les cas, en vous mettant en service, vous perdiez votre liberté.
— Pas du tout. Les serviteurs des Kerles ne sont pas des serfs; ce sont des « compagnons » qui louent leurs services à qui et où il veulent. Si j'étais restée libre, j'aurais facilement trouvé un homme libre pour mari. S'il n'avait pas possédé un lopin de terre, nous aurions travaillé dur pour en acheter un, et alors j'aurais été fière et libre chez moi comme la plus noble dame de Flandre. Comprenez-vous maintenant mes regrets?
LES Kfcilll.ES DE FLANDUE.
— Oui; el jt; comprends aussi vos préférences pour iJohtTl Snt'Iojilio, dit >f;irllit'. C'est la voix du sani; (lui a parlé en vous, car inessire lloberl est aussi un Keile. 11 esl né dans le cercle d'Ypres,
— Vrai? dit Drii^ille. Ah! Marthe, je vous en supplie, vous avez beaucoup d'iniluencesur niadenioiscllf IMacida. ConsiMllc/.-liii de me prendre avec elle si elle(juitte lecli;\teau apri-s son niariaije avec messire Iloherl... mais silence, le voici avec mademoiselle.
Les trois femmes se levèrent, el regardèrent avec une curiosité mêlée de surjjrise le beau collier do perles d'Orient et d'émeraudes qui brillait au cou de IMacida, el la croix de rubis qui pendait sur sa poitrine. C'était sans doute le présent de Uoberl Sneloghe.
Placida Van Woumeu pouvait avoir vini^t ans; elle était d'une taille élancée, et marchait la tète haute, ce qui lui donnait un air de fierté renforcée encore par la fixité de son regard. Ses cheveux blonds, (ju'elle portait dénoués sur ses épaules comme toutes les jeunes filles, étaient entourés sur sa lête d'un large bandeau dor. Sa robe était de soie blanche.
Klle rt'poiidiil par pluasos brèves et sèches aux compliments de Uobert, et son visaije restait froid ri impassible. Sans doute elle subissait ce mariage, et ne l'acceptait qu'à legret.
llicbard Van Woumen avec sa femme Aldegonde mircliait ilerrière les jeunes gens. Quelques serviteurs suivaient jjortant des sièges, (ju'ils placèrent sous un grand tilleul, où l'on s'assit.
— Ainsi, messsire Uobert, dit le père de Placida, c'est bien convenu, vous choisissez Ravenschool pour résid(Mice d'été? Ce château n'est pas loin de Bruges; il nous serait pénible que notre fille unique s'éloignât fort de nous; mais de cette fa«;on ce sera comme si elle ne nous quittait pas.
— Ah! ma chère Placida, dit la mère, comme pour égayer sa fille, Havenschoot esl un séjour enchanleur renommé dans toute la Flandre jiar la beauté de ses jardins, de son parc et de ses bois. N'eles-vous pas contente d'en devenir la châtelaine?
— Oui, ma mère, répondit la jeune fille; mais ce (|ui me réjouil davantage, c'est que je |i/turrrii vous voir tous les jours.
- J'avais craint nu instant, dit lUcliard à son futur gendre, que vous prissiez pour résidence d'été votre château de Ilouthem, près d'Ypres. Mais qii'avez-vons? Vous paraissez tout sonircur?
l'.obert releva la tète, jeta en souriant un coup d'œil à Placida, et répondit :
— C'e.st tine idée qui m'est venue, el (|ue je complais ne vous faire coiiuaiire (|ue le lendemain des noces; mais je veux vous en faire pari tout do
suite pour remercier mad<>moiselle Placida de son gracieux accueil. Il est convenu, n'est-ce pas, entre vous el mon oncle le prieur, que je cousiituerai le domaine de lloulbem en douaire à ma femme?
— Oui, cela esl convenu.
— Eh bien, ce n'esl pas Iloulhcm, c'est Rosenschoot que je lui donnerai. C'est donc son domaine à elle que nous habiterons.
Les yeux de Placida brillaient de joie el d'orgueil el ellejoijinil ses remerciements aux effusions de ses |>arenls.
Un valet s'approcha, annonçant à Richard Van Woumen qu'un chevalier l'allendail au salon.
— Quel esl ce visiteur importun? demanda Richard.
— Le conseiller Tancmar Van Straclon, dit le valet.
Le maître du logis se leva avec surprise.
— Tancmar, de retour de l'armée, dit-il. Il m'apporte sans doute d'intéressantes nouvelles. Attendez- moi, je reviens à l'iuslanl.
11 se rendit au salon où raltendait un vieux chevalier qui lui serra amicalement les mains. C'était Tancmar, qui lui apprit que le comte l'avait envoyé en avant |)our lui préparer une rentrée solennelle, parce qu'il revenait ac('ompagné du jeune Guillaume de Normandie, favori du roi de France, et de plusieurs autres gentilshommes français. Puis, passant à un autre objet, Tancmar aborda immcdialement la (|uestion du mariage prochain de Placida avec Robert Sneloghe, (ju'il venait d'appicndre; il ajouta que; sans doute le conUe de Flandre désapprouverait cette union el peut-être s'y opposerait.
— Le comte ne sait rien de ce projet, dit Van Woumen; c'est donc vous (|ui l'y pousseriez?
— Moi, ou d'antres de vos amis, par intérêt pour vous, pour votre fille et pour l'honneur de votre nom.
— L'honneur de mon nom ? J'en suis le meilleur gardien. Robert Sneloghe est un chevalier accompli, généreux, riche, honoré, estimé. Son père a été en Terre-Sainte avec notre comte et s'y est distingué par son coura.m-.
— Sneloghe est un Erembaut ; donc, un Kerle.
— Eh bien, qu'importe?
— Mais les Kerles ne peuvent pas rester libres; rien ne peut les préserver de la servitude; ce n'est qu'une ailairc de temps.
— Expliquez-vous.
— Supposons (pie, dans les temps les |)lus barbares, les Kerles aient élé des hommes libres, comme, du reste, tous les barbares qui, descendant vers le sud, ont chassé les Romains «le la Gaule. .Mainlenani du inoin>, par le cours dos siècles elles progrès de la civilisation, le peuple.
LES KERLES DE FLANDRE
en France, en Italie, en Allemagne, et dans la plus grande partie des Flandres même, a perdu sa liberté; les villageois, les artisans, les ouvriers sont soumis aux nobles et aux seigneurs. Croyezvous.que les Keries seuls aient pu conserver leurs institutions que toute la clievalerie doit considérer comme un empiétement sur la puissance souveraine, ou sur l'autorité qui appartient à la noblesse?
— Mais il y a deux siècles que les Keries ont eu à défendre leur liberlé, et ils n'y ont pas failli.
— Elle touche à sa fin. La paix est faite aujourd'hui entre la France et la Flandre. Les chevaliers des deux pays, autrefois divisés, marcheront unis sous un même chef, qui est le roi de France; on étouffera toute velléité d'indépendance populaire; et, s'il survit quelques vesli!j;es de la liberté des temps barbares, nous les anéantirons sous les lois les plus implacables; c'est assez dire que les Keries seront bientôt réduits on servitude.
— Et vous avez l'intention d'atteindre ce but par violence ?
— Par la violence et la ruse.
— Mais c'est une trahison! s'écria Richard. Avant de partir pour la guerre, le comte et ses chevaliers ont laissé croire aux Keries que leur liberté ne serait plus contestée désormais.
— Quand on va guerroyer en pays lointain, il faut bien laisser la paix chez soi.
— Et Mgr le comte tromperait les Keries?
— NoH ; du moins je n'oserais l'affirmer. Mais n'oubliez pas qu'il a dû leur garder rancune d'avoir soutenu — quelques-uns du moins — son compétiteur Guillaume Van Loo a\i Irône de Flandre. Il désire les voir soumis au joi!g; mais il espère pouvoir y arriver avec le temps, sans effusion de sang. Que les Keries fassent quelque chose qui lui déplaise particulièrement, — et nous soignerons pour cela, — et il fera immédiatement ce que lui conseillait le roi de France et tous les chevaliers; il les écrasera et les asservira pour toujours.
— Ecraser les Keries? Ce ne sera pas facile.
— Pas facile ? Nous sommes dix mille chevaliers et hommes d'arme à l'armée du roi de France. Pensez-vous que les Keries puissent résistera une pareille force? D'ailleurs, si elle ne suffisait pas, toute l'armée française n'esl-elle pas là pour nous aider?
— L'armée française vous aiderait contre les Keries ?
— Oui certainement.
— Mais le comte de Flandre s'y opposerait.
— Maintenant, peut-être. Mais nous connaissons des moyens de pousser les Keries à des imprudences et d'irriter le comte contre eux. Croyez-
moi, mon ami, c'en est fait de la liberté des Keries.
Richard Van Woumcn réfléchissait.
— Eh bien, poursuivit Tancmar, supposez que votre fille épouse Robert Sneloghe. Elle devrait donc partager le sort d'une race condamnée. Xousmême, il vous faudrait prendre parti contre le comte et contre tous les chevaliers de Flandre et de France; les liens du sang vous y obligeraient.
— Une race condamnée, les Erembauts? Pensez-vous avoirassez d'cmpiresur le comte pour lui faire envelopper les Erembauts dans la chute des Keries?
— Je n'en doute nullement. C'est une conséquence logique.
— Vous ine mettez dans un cruel embarras, messire Tancmar.
— La chose est bien simple pourtant. Cherchez l'un ou l'autre prétexte pour rompre avec Sneloghe. Vous trouverez facilement pour votre fille un parti avantageux. Mon fils Gilbert, par exemple. Il a toute la faveui- du prince.
— Votre fils Gilbert? répéta Richard avec un sourire ironique.
— Je sais que vous ne lui êtes pas favorable, mais il aime votre fille et elle l'accepterait volontiers pour époux.
— Est-ce pour cela que vous voulez me faire rompre avec Robert?
— Oh! non, n'en parlons plus. Seulement, persistez-vous à faire entrer votre fille dans une famille qui ne tardera pas à être réduite en servitude ?
— C'est une affaire grave. Je veux y réfléchir à loisir.
— Je suis certain de votre décision. Aprèsdemain beaucoup de vos amis rentrent à Bruges avec le comte. Interrogez-les. Et, si vous désirez voir Gauthier Van Lokeren, vous le trouverez chez moi cet après-midi.
— Je viendrai, dit Richard pensif.
Comme ils traversaient la cour, Tancmar dit encore à son hôte qui le reconduisait :
— Quand les Keries seront asservis, tous leurs biens seront déclarés domaines de la couronne. Le comte les divisera en fiefs et les donnera aux chevaliers qui jouissent de sa faveur. Vos services vous donnent des titres. Voulez-vous perdre la chance d'agrandir ainsi vos domaines?... Réfléchissez aussi à cela. Le bonheur de votre fille et l'honneur de votre race dépendent du parti que vous prendrez.
Richard Van Woumen, en rentrant seul au salon, se laissa tomber sur une chaise.
— Pauvres Keries ! dit-il. Ils travaillent en toute confiance; ils gardent la mer, ils labourent la
LES KKULES DE FLANKUE.
teiTi', ils tissent, ils font le commerce, ils ouvrent pour la Flandre toutes les sources de la richesse et lie la prospérilt', et, pendant ce temps-là, des amhilieux complotent leur perte. Tancmar est leur ennt'mi-né; mais le comte, (jui est juste, ris(|uerat-il sa couronne pourexécuU'rrinjuslt' projet qu'on lui sugiière ? D'autre part les chevaliers l'ranvais tiennent avec Tancmar, et l'esprit d'indépendance des Kerles (U'plail à notre souverain... Que faire? Cruelle inccrlitudc !
il relourna au jardin, où il trouva lloberl Sne- Iti^'hi' l'ii train de prendre coiii^é de IMacida et de sa int-rr, et il lui sembla que IMacida rej^ardait son (iancé avec une tendresse marquée; cela le clia- 1,'rina, parce qu'une rupture, s'il s'y décidait, en deviendrait plus pénible. Il sortit avec le jeune Snelojihe sous prétexte de donner des ofilres pour la réception du comie, et ils se séparèrent au coin de la rue d'Aii^ent, après avoir échangé quelques paroles sur le retour inattendu du comte.
Le jeune homme prit la rue Sainl-Jac(|ues, et ralentit insensiblement le pas. Arrivé derrière la chapelle Sainl-Cliristophc, il s'arrêta et rei;arda aulnur de lui, comme s'il ne savait cpiel cbcmin prendre pour rentrer chez lui. Au lieu de traverser la place du Marché, il prit à irauclie et descendit jusqu'au canal où il s'assit sur un banc de pierre, à l'ombre des grands ormes du quai.
Son sort était doncdécidé, pour toujours décidé! Il s'élait soumis à l'inexorable loi du devoir! Cependant il ne pouvait chasser l'image de Dakerlia et de l'heureuse existence qui se lïit ouverte devant lui, s'il avait pu être uni à cette chère compagne de ces premiers jeux! El Willa, sa pauvre sœur, que deviendrait-elle désormais? elle ne pourrait pas demeurer avec la fière IMacida, tandis qu'elle eut vécu avec DaUerliacomme une amie, une tendre .sdiur. Et maiiilenant, (pie deviendrail-cdlc? Son cœur saignait à cette pensée. Mais il n'y avait rien à faire ; le devoir commandait ; il ne lui restait plus qu'à arracher de son cœur l'image de Dakerlia, et à lâcher d'aimer celle (jue la fatalité lui donnait pour temme.
Il poussa un profond soupir, et s'ahimadans ses réveiies. Il en fut tiié par un chevalier <\\\'i \iiit s'asseoir à côté de lui en lui disant :
— Je remercie le ciel qui me fait renconirer le seul homme (|ui [tcul nje consoler. Roberl, je suis Lien malln'ureu\.Dit»'s-njoi f[ue toute es|ioir n'est pas perdu.
— Que voulez-vous dire? Je ne vous coni|)rcnds pas, Diilier.
— lloberl, j'aime Dakerlia de toutes les forces de mon àiiie. Sans son amour je ne puis vivre.
— Et Dakerlia ne vous aime pas?
— Elle en aime un autre. Le connaissez-vous, Robert?
— Pourcinoi ces détours? Parlez donc franchement : vous voulez dire que je suis un obstacle à votre bonheur? Vous l'a-t-elle déclaré?
— Non, mais j'ai cru le comprendre par ses paroles. Convenez-en, je vous en prie.
— C'est son secret cela, Didier.
— Je n'avais pas besoin de vous le demander, répondit en soupirant Ditlier, je le savais depuis longtemps. Mais faut-il que je renonce à tout espoir de gagner son cœur? en d'autres termes l'aimez-vous aussi ?
— Didier... je l'ai aimée, en eiïet...
— 0 ciel, et maintenant?
— Maintenant cet amour m'est défendu... je vais me marier.
— Vous marier?
— Avec IMacida Van Woumen. Les présents sont échangés. La noce se fait dans un mois. C'est mon oncle le prieur (|ui a arrangé ce mariage.
— Ah! Dieu soit loué! s'écria Didier Vos en ferrant avec elfusion la main de Robert, vous me rendez la vie. Maintenant j'ai une grâce à vous demander. C'est de dire quelques mots en ma faveur à Dakerlia. Elle vous écoutera...
— C'est impossible, répondit Robert en soupirant. Ke comprenez-vous pas que je dois éviter de la voir, de lui parler?
— Oui, vous avez raison, ré|)ondil Didier tout joyeux.
Et au bout d'un instant il ajouta :
— Et votre mariage est (ixé? Il n'y a plus à y revenir? Vous renoncez à Dakerlia pour toujours?
— Vos questions sont bien hardies, répondit Robert avec un léger dépit. Certes, si j'étais encore libre, je ne renoncerais pour personne au monde à la main de Dakerlia. Mais je ne le suis plus, et il ne me coûte point de reconnaître (|ue je voudrais la voir mariée. Je souhaite donc que vous réussissiez. Je demanderai même à ma sœur de parler pour Vous. Ayez donc bon espoir.
Il serra la main de Didier et s'éloigna sous le arbres.
Didici" le suivit lies yeux avec un sourire amer.
— Il l'a aimée! Il l'aime encore ! Et son c»i'ur, à elle, ne bat que pour lui! ô jalousie!
Lorsque Robert entra chez lui, il trouva sa sœur toute en larmes.
— Qu'a\ez-vou>, ma bonne Willa? demandat-il.
— Ah! Robert, celte pauvre Dakerlia!
— Eh bien, Darkerlia?
— Eh bien, depuis ({ne je lui ai appris la fatale nouvelle, elle est comme folle. Elle est au lit, et il a fallu aller chercher le médecin. Je me sui> enfuie
LES KERLES DE FLANDRE
L'un des combaltants tomba, la lèle fendue. (Page "21.
à son arrivée... Ah! c'est un sort cruel qui nous frappe. Elle ne pourra plusjamais remettre les pieds ici! J'en suis désespérée.
— Écoutez, Witta, dit Robert d'un ton grave, le mariage est un lien sacré. Je vais épouser Placida Yan Woumen. A partir de ce moment je ne peux plus pensera Dakerlia; et vous ne pouvez plusprononcerson nom devant moi. Comprenez-vous, Witta?
— Je comprends, frère, et j'obéirai à ce pénible devoir.
— Soyez forte, Wilta. Retournez dans la demeure de messire Wulf, et sachez ce qui s'y passe. Moi je me retire dans ma chambre et je désire qu'on ne m'y trouble pas.
Charles de Danemarck, venant d'Arras par Lille et Courtrai avait passé la nuit à Thourout où on
lui avait offert l'hospitalité, pour lui et sa suite, dans le riche couvent de Saint-Pierre. Beaucoup de chevaliers flamands, parmi lesquels les principiux KerlesdeBruges, étaient venus à sa rencontre pour lui rendre hommage, et lui avaient donné les nouvelles les plus rassurantes sur le calme dont la Flandre avait joui pendant son absence. Aussi le comte, certain de pouvoir montrer aux chevaliers français qui l'accompagnaient l'excellent accueil que lui préparait son peuple, était-il d'une charmante humeur lorsqu'il monta à cheval pour se rendre à Bruges.
11 marchait en tête de son escorte, ayant à ses côtés le duc Guillaume de Normandie, beau-frère et favori du roi. Longtemps ils marchèrent à travers des bois épais d'où ils apercevaient à peine de loin quelques villageois; mais bienlùt la route dôbouciia dans une plaine où s'élevaient beaucoup d'habitations, et où se croisaient les routes d'Aactrvke, de
IS
LLS KEKLES DE FLANDRE.
Ruildt'woorde ilo Wardamonc et d'autres villages. Ils reinaniiièieiit (jue la roule vers |{iiii;es était ci)u\erle de chaque côté d'une foule d'hommes de haute stature, portant île longues harbes, el de leniines éj^alcnienl ijrandes.
Le duc de Normandie regarda avec curiosité, cette population clran,;,'c el inconnue pour lui.
— Cesoiilles Kerles, dont on vous a parlé souvent, dit le comte.
— Ah! ce sont les kerles, dit (iuillaunie. Ces longues harbes leur donnent vraiment l'air de gens à demi-sauvages.
Le hieu dominait dans leurs vétemen Is. Les femmes portaient des capuchons de toile el se distinguaient surtout par la grande quantité de bijoux (l'or et d'argent qui brillaient sur leur tête, à leur cou, àleursoreilles et sur leur poitrine. Les enfants même en étaient couverts.
Cha()ue Kt;rle (lortaitau côté un glaive recourbé; chez quelques-uns la poignée était inscrustée d'ar. gent. Al'aj'proche des princes, les Kerles el leurs femmes agitèrent leurs chaperons et leurs mains, en poussant des vivats retentissants. Le comtes Charles saluait d'un air très satisfait.
— Cesonl des paysans, n'est-ce pas? demanda le duc de .Normandie. Pouniuoi jtortent-ils l'épée comme des nobles?
— Oui, se sont des laboureurs, répondit le comte • mais pas comme on l'eniend en France. Ils prétendent être libres de[)uis les temps les plus rereculés. Jamais on ne voit un Kerle sans éiée. Mes prédécesseurs et moi avons fait de vains efforts pour leur enlever le droit de |)orter des armes; ils se iéraient plulùt luer tous jusqu'au dernier, que d'y renoncer.
— Et esl-il vrai (|u'ils refusent aussi de vous payer taxe ?
— En effet, ils considèrent le paiement d'une taxe comme un signe de servitude; mais lorsque je leur demande de me fournir une certaine quantité de marcs d'argent |)our leur part dans les trais de guerre ou d'administration du pays, ils délibèrent entre eux etm'apporlent la contribution demandée sur le ()u'ils apprllent le trésor de leur corporation.
— Et ils pourraient refuser?
— Sans doute, puisqu'ils y voient un don volotitaire,
— On dit que ces Kerles n'obéissent à personne, ni à vous, seigneur comte, ni à vos fonctionnaires, ni a leurs seigneurs féodaux.
— Ils me rendent hommage, et ne se croient obligés qu'à me servir avec leurs armes en cas de guerre. Ils n'ont pas de seigneurs, et repoussent toute ingérence d'une autorité supérieure dans leurs aiïaires.
— Vos châtelains n'ont donc rien à leur commainler?
— Dans cette partie de mon comté l'autorité de mes cliAtelains s'arrèle aux limites du territoire des villes fortes. J'y nomme les échevins. Mais les Kerles, dans les campagnes et les villes ouvertes, ont divisé leur pays en cercles. Chaque cercle forme un district qu'ils appellent Aiithdct, et dont les habitants élisent eux-mêmes leurs chefs et leurs juges. Ils vivent dans une indépendance presque complète de la couronne et refusent même de me rendre compte de ce qu'ils décident relativement à l'administration de leurs aiïaires.
— El vous supportez un pareil état de choses? diKiuillaume de Noiinandic avec une indignation mal dissimulée. Messire Tancmar a raison. C'est une injure el une humiliation pour vous et pour les chevaliers, obligés de reconnaître pour leurs égaux ces grossiers paysans.
— Oui, oui, j'y pense souvent, murmura le comte, mais les Kerles ont un droit écrit que j'ai juré de respecter en montant sur le trône.
— Qu'im|)orte? Tout n'esl-il pas sujet à changement, et un souverain pourrait-il être tenu de respecter ce qui est scandaleux pour son pays et pour sa légilime autorité?
— Question de tt'm|is, seigneur duc, répondit le comte avec un grand calme. J'arriverai à changer les lois du pays des Kerles; c'est môme le but principal de mes eiïorts ; mais je ne veux pas couvrir de sang tous mes États. La chose est plus difficile que vous ne croyez. Peut-être gagneraije plus par patience et douceur que par violence.
— Le roi mon frère vous a offert le secours de son armée. En ([uelques jours on peut réduire cette orgueuilleuse engeance et la rejeter dans la servitude d'où elle n'aurait jamais du sortir.
— (Irave question! dit le comte tout songeur. Les Kerles de Flandre ont-ils jamais été serfs ?
— Mais de quelle race sont-ils donc, el d'où sont-ils venus?
— Le vieux Litira, le savant chanoine de Saint- Donat, pourrait vous en a|)prendre là-dessus plus long (|ue moi. D'après lui, ces Kerles habitaient déjà notre pays du temps des Koiuains, el seraient de la même race que les Anglo-Saxons.
— Il y a donc des peuples de race diverse dans votre comlé?
— Non, seigneur duc; tous les habitants des Flandr«'s sont d'origine germanique et parlent la même langue, celle dont on se sert sur toute la côte depuis le Daiiemarck justju'aux frontières de votre duché.
— Et sonl-ils si puissants el si nombreux ({ue vous craigniez de les réduire à merci ?
LES KERLES DE FLANDRE
— Puissants, oui, à cause de l'intrépidité et de la richesse de certaines familles. Autrefois toute la Mandre occidentale, depuis IJoulogne jusqu'à Courirai, et jusqu'aux îles de la Zélande, n'était habitée que par des Kerles. Par le temps quelques-uns se sont soumis aux lois et aux coutumes de la France. Mais les habitants de la côte, jusque passé Ypres, Tliouroul et Bruges ont, défendu avec opiniâtreté leurs lois et leurs' mœurs et les conservent encore, malgré les efforts incessants des princes et des chevaliers.
— Et n'y a-t-il pas de nobles parmi eux?
— Non, mais il y en a parmi eux qui exercent une grande infiuence. Nous avons notamment à Bruges une famille de Kerles particulièrement riche et puissante, qu'on appelle les Erembauls. Leurs influence immense e^t réellement un ombrage pour moi et pour les chevaliers.
— Mais cela ne peut durer! répliqua le duc de Normandie, toute la chevalerie vous accuserait de faiblesse.
— Je le répète, c'est affaire de temps. Les Kerles sont nos meilleurs laboureurs, nos plus industrieux ouvriers et commerçants, nos plus adroits marins. Une guerre avec eux détruirait pour longtemps la prospérité publique en Flandre
— Vous parlez d'eux avec une indulgence excessive. Ce n'est pas ainsi qu'en parle votre conseiller aulique Tancmar.
— Tancmar n'est dévoué, mais il exagère; il est poussé par une vieille haine contre les Kerles.
Le duc de Normandie fit signée à Tancmar d'approcher, et lui répéta les paroles du comte.
— L'extrême bonté de monseigneur l'aveugle, répondit Tancmar; je veux lui prouver...
— Inutile, monsieur le conseiller; je connais vos preuves. Aujourd'hui je ne veux pas voir le côté attristant des choses.
— Comme vous voudrez, monseigneur, dit Tancmar en retenant la bride de son cheval pour le faire rester en arrière.
En ce moment, un cavalier venant de Bruges s'approchait du cortège, et se disposait à rejoindre l'escorte après avoir salué respectueusement les princes; mais le comte Charles l'arrêta au passage, lui serra amicalement lamain,et ne le laissa aller qu'après l'échange de quelques paroles aimables.
— Voilà un gentil jeune homme, un fier chevalier, dit Guillaume de Normandie.
— C'est un Kerle, répondit le comte.
— Un Kerle? impossible !
— Un Erembaut de Bruges, Robert Sneloghe. Son père a été châtelain de Bruges et fut mon compagnon d'armes et mon ami intime avant mon avènement au trône. C'est pourquoi j'ai des sym-
pathies pour le fils. Ce jeune homme est peut-être l'homme le plus riche de mes États.
En causant ainsi, les deux princes étaient parvenus à une heure de marche de Bruges.
Dans la ville, on avait fait de grands préparatifs pour les recevoir. Sur la place du Marché, on avait dressé une estrade couverte de tapis, où des fauteuils somptueux attendaient le comte et sa suite. Les façades des maisons étaient ornées de verdure, de tentures et de bannières. Partout le chiffre du comte brillait sur des écussons, La foule était grande partout. Les bourgeois se reconnaissaient à leurs vêtements bruns ou noirs bordés de fourrures, à leurs cheveux courts, et à leurs mentons rasés, tandis que les gentilshommes portaient la chevelure longue et bouclée, et les Kerles, de longues barbes.
A quelques pas de l'estrade, se tenait un Kerle à la barbe grisonnante, qui, bien qu'il fût d'une taille moyenne, étonnaient les bourgeois par la puissance de ses membres. Sur chacune de ses larges épaules était assis un petit garçon de sept à huit ans, et il causait avec sa femme qui se tenait à ces côtés.
— Arnolphe, dit-elle, le comte se fait attendre biein longtemps. Êtes-vous sûr qu'il arrivera avan midi ?
— Très sûr, Strena; vous avez vu que le prieur de Saint-Donat avec les chevaliers et les échevins...
Il s'interrompit tout à coup, déposa rapidement ses enfants par terre et se dressa sur ses pointes pour regarder au dessus de la foule. Sa femme le considéra avec étonnement.
— Que voyez-vous de surprenant, Arnolphe? Le comte vient-il?
Le Kerle prit sa femme par la main, l'attira à lui et tendant le bras dans une certaine direction, lui dit à voix basse :
— Strena, voyez-vous là-bas contre cette haute maison cet homme à barbe noire ?
— Oui, très bien.
— Le reconnaissez-vous ?
— Non, je ne l'ai jamais rencontré, que je sache.
— N'est ce pas Warad Valk, de Dudzeele ?
— Quoi? Le meurtrier de votre frère? s'écria la femme effrayée; vous vous trompez. Cet homme n'est pas Warad.
— C'est lui, vous dis-je, Strena.
— Non, non, le ciel nous en garde. Pareille rencontre en ce jour? Ce serait un hasard fatal.
— Malheureux hasard en effet; mais je ne puis pas laisser impunie la mort de mon pauvre frère.
— Qu'allez-vous faire, Arnolphe? dit-elle, en lui serrant le bras avec inquiétude.
LES KEULES DE FLANDHi:.
— Vous le supposez làeii, i(''pi)ii'lil-il d'un air sombre. Le devoir csl le devoir; ne me retenez pas, restez tranquille et veillez sur les enfants. Si cet homme n'est pas Warad, je reviens immédiatement.
Il poussa en avant et disparut dans la foule.
La mère ini|uiète prit ses deux (ils dans ses bras et les serra avec amour contre sa poitrine. (Juallail-il se passer? Klle t'tait si joyeuse t'>ut à l'heure en entrant à Bruges avec son mari et ses enfants? Comment relournait-clle s'il ne revenait pas?
Jlais, pendant qu'elle courbait la tête sous le poids de ces pénibles pensées, Arnolplie était revenu.
— L'homme n'était plus là, dit-il. Peut-être n'était-ce pas Warail Valk. Vous devez le savoir, Strena; vos yeux sont meilleurs que les miens.
— Ce n'était pas lui, vous vous êtes trompé.
— Tant mieux. Je n'aimerais pas exercer ma vengeance aujourd'hui. Mais si je voyais le meurtrier de mon frère...
— Et si vous ajourniez l'accomplissement de votre devoir?
— Impossible, je serais déshonoré, vous le savez. Attention à ce mouvement dtî la foule. C'est sans doute le cortèjje qui s'avance. Serrez-vous contre moi, Strena, et vous, mes enfants, donnezmoi la main. Nous résisterons autant (|uc possible à la poussée île la fouie pour voir la chose de prés.
Un (lot de peuple déboucha de la rue du Steer. On entendait au loin les clairons et les trompettes dominant les acclamations de la foule, et bientôt la léle du cortèi,'i' arriva sur la place.
Au premier rang, marchait le prieur de Saint- Donat avec ses chanoines et le haut clergé de Bruges; ils chantaient alternativement des actions de grâce et des psaumes, pendant que des enfants df chœur agitaient des encensoirs.
Puis, le bourgmestre et douze échevins, suivis de leur> scribes.
Derrière eux, entre deux sonneurs de trompe, un homme portait sur un coussin de velours rouge les clefs de la ville dorées pour la circonstance; puis cinq hérauts d'armes à cheval, avec de longues trompettes, et au milieu d'eux un chevalier jiortant l'étendard de Flandre. Ensuite, sur un cinval blanc disparaissant prestjuc tout entier sous un drap d'or, le comte de llandre Charles de Danemark. Il pouvait avoir quarantt; ans. Son visage majestueux portant les caractères de la fierté, de la volonté, en même temps que de la douceur, jusiiliait cette opinion [lopulaii e que le comte Charles était extrêmement bon pour (jui lui plaisait, mais sévère et imjiitoyable pour qui lui déplaisait.
Le prince avait revéln, par-dessus sa cotte de mailles, une simarre de velours rouge. Son casque d'or étincelait au soleil, et, autour de son cou et sur sa poitrine, brillaient une lourde chaîne d'or et une croix, incrustées de pierres précieuses et de diamants, qu'il avait pris aux Sariazins dans sa croisade en Terre-Sainte. A la droite du prince chevauchait le iluc de Normandie, et à sa gauche, son camérier Gervais Van Praet, un chevalier renommé par sa sagesse, son courage et son dévouement.
Derrière eux venaient Tancmai- Van Straeten, Bichard Van Woumen, Hackes, châtelain de Bruges, Baudouin d'Alost, et toute la foule des chevaliers flamands et français. On y remarquait aussi des Kerles, mais ceux-ci faisaient pour ainsi dire bande à part.
Quand le comte Charles monta sur l'estrade, des exclamations enthousiastes partirent de tous les entés de la place; les plus chaleureuses étaient poussées par les nombreux groupes de Kerles, que le souverain regardait avec une satisfaction visible et une (ierlé non dissimulée.
Sur un signe du bourgmestre, les trompettes sonnèrent une fanfare de fête. Les conseillers, les échevins et le bourgmestre montèrent sur l'estrade avec l'homme portant les clefs de la ville sur un coussin de velours, et le bourgmestre les olfrit au comte en prononçant une harangue pour l'assurer du dévouement des Bru:,'eois, et pour invoquer sa protection contre ceux qui mi'uaceraient les libertés, les droits et les privilèges des citoyens,
Charles de Danemark répondit par quchjues mots aimables et rendit les clefs de la ville au bourgmestre en disant qu'elles ne pouvaient être en meilleures mains; mais il ne (it aucune allusion aux libertés ni aux piivilèges des citoyens, et celte rélicence fut fort remanjuée par les échevins fjui en furent péniblement affectés.
Puis ce fut le tour du clergé, ayant à sa léte le prieur de Saint-Ddual et l'abbé de Ten Keckhout. Pendant que le comte causait avec eux, il se fit un grand mouvement à l'une des extrémités de la place; on -.il (|uelques bourgeois s'enfuir effrayés, tandis que beaucoup de Kerles se groupaient autour de deux hommes (|ui venaient de tirer l'é|>ée. L'un d'eux, dont la joue ruisselait de sang, criait d'une voix de Stentor : t A l'aide ! au secours ! »
Quel(|ues chevaliers accoururent el voulurent s'interposer, mais les Kerles les retinrent en criant : « Lutte! lutte!» voulant dire par là qu'il s'agissait d'un différi-nd dont personne n'a\ait à se mêler.
Avant que le nmite, (rémi-sant de coléri", eut ' pu donner si-s ordres, les épéts brillèrent de
LES KERLES DE FLANDRE
nouveau, et Tiin des combattants tomba, la tète fendue.
— Qu'on saisisse le meurtrier, s'écria Charles de Danemark; et qu'on me l'amène mort ou vif. Je veux, pour exemple, faire prompte justice de ce crime odieux.
Une dizaine de chevaliers s'élancèrent, croyant mettre la main sur le coupable; mais celui-ci, brandissant son arme encore sanglante, s'écriait qu'il abattrait à ses pieds le premier qui oserait le toucher. Beaucoup de Kerles avaient aussi tiré leurs glaives prêts à défendre leur compagnon si quelqu'un voulait lui faire violence.
Hacket, le châtelain de Bruges, s'approcha, et, reconnaissant l'auteur du meurtre, lui dit d'un ton de regret :
— Hélas ! Arnolphe, qu'avez-vous fait?
— Mon devoir. Il est le meurtrier de mon frère, et il m'a refusé l'expiation. Vous, châtelain de Bruges, vous connaissez la loi mieux que moi.
— Mais le comte est hors de lui de colère! Soumettez-vous pour conjurer des maux plus grands.
— Mettre la main sur moi ? s'écria le Kerle. Je suis un homme libre, et je répondrai de mon fait quand et où il faudra.
— Le comte veut que vous comparaissiez immédiatement devant lui. Par prudence montrezvous obéissant.
— Soit. Conduisez-moi vers lui, mais préservezmoi de tout affront et de toute injustice, répondit Arnolphe.
Il remit son épée au fourreau et s'avança vers l'estrade, suivi d'une cinquantaine de Kerles. Il y monta seul avec le châtelain, et se présenta au prince devant lequel il s'inclina profondément, la tète découverte, mais avec une assurance et une résolution qui excluaient toute idée de peur.
— Misérable! s'écria le comte irrité, comment osez-vous souiller ce jour solennel par un pareil crime. Vous en porterez la peine. Aujourd'hui même le bourreau vous accrochera à la potence pour l'exemple du peuple.
Arnolphe le regarda avec une si profonde expression d'étonnement, que le comte surpris murmura :
— Audacieux, vous ne me croyez pas?
— Partout où règne la justice, répondit le Kerle, personne n'est condamné sans s'être défendu. Messire le comte m'autorisera-t-il à parler ?
— Parlez, dit le prince avec impatience.
— Voici l'affciire, monseigneur. J'avais un frère, un excellent homme, aimé et estimé de tous. Un certain Warad Valk de Dudzeele eut un différend avec lui au sujet d'une pâture, et lui porta un coup mortel. Moi, son plus proche parent, j'ai hérité,
d'après nos lois et nos coutumes, de l'obligation de soigner sa veuve et ses enfants, et aussi de poursuivre sa vengeance. Croyant que peut-être le meurtre avait été involontaire, j'offris la paix à son meurtrier en laissant à des arbitres le soin de fixer la rançon qu'il aurait à payer à la veuve de mon frère. Que fit Warad Volk? Au jour fixé, il ne comparut pas et méprisa la justice. Malgré la trêve, il insulta la pauvre veuve et la menaça de mettre le feu à sa métairie. Depuis lors il a disparu du district. Je l'ai rencontré ici, et j'ai fait mon devoir.
— Et deviez-vous pour cela verser le sang en ma présence? s'écria le comte, plutôt exaspéré que calmé par les paroles d'Arnolphe.
— La loi me l'ordonnait, répondit celui-ci. Qui rompt la paix jurée peut être partout attaqué et puni. Je pouvais tuer Warad Valk sans l'avertir; je l'ai provoqué et appelé au combat. Si je n'avais pas vengé mon frère j'aurais été considéré comme un lâche, et déshonoré. J'ai fait mon devoir; j'ai droit à lestime de tous.
— Ah ! c'est ce que nous verrons ! s'écria le comte stupéfait de tant de hardiesse. Châtelain, que l'on conduise cet homme à la prison de Burg, et qu'il y reste jusqu'à ce que nous ayons prononcé son jugement,
— En prison, moi? dit le Kerle avec un rire d'incrédulité. Je suis un homme libre; je n'ai nulle envie de fuir, et j'accourrai à la première citation; mais je ne veux pas aller en prison. Aucun des Kerles qui sont là ne souffrira qu'on m'y conduise, innocent comme je suis. S'il coule encore du sang. Dieu saura qui l'aura fait verser.
Une centaine de Kerles, rangés au bas de l'estrade, témoignaient par leur attitude et leurs murmures qu'ils étaient prêts à prendre parti pour Arnolphe, si on lui faisait quelque injustice. Le comte ne fit que s'en irriter davantage, car la présence des chevaliers français le gênait particulièrement.
— Vous irez en prison! répéta-t-il. Si le châtelain de Bruges n'a pas le moyen de faire exécuter mes ordres, mes chevaliers et leurs hommes d'armes les exécuteront pour lui.
Arnolphe, voyant qu'effectivement il se faisait un mouvement parmi les chevaliers, fit deux pas pas en arrière et mit la main sur la poignée de son glaive.
— Qu'on porte donc mon corps à la prison! gronda-t-il, les yeux injectés de sang et lançant des éclairs.
Tout le monde hésitait à l'approcher. Tandis que le châtelain essayait de calmer Arnolphe, Robert Sneloghe était descendu au milieu des Kerles pour les exhorter à rester tranquilles.
LES KERLES DE FLANUHE.
Arnolpho ne voulait rien entendre et refusait de se laisser mener en prison. Mais le prieur de ' Saint-Donat s'approcha de lui, et lui dit à ] l'oreille : '
— Suivez le châtelain, Arnolphe. Si vons ne le faites pas, vous mettez probablement en péril la liberté de tous les Kerles. Nous veillerons sur , vons, et ferons en sorte (|ue vons soyez traité selon le droit.
— Eh bien, seijînenr comte, je me soumets à votre volonté, dit ArMol|)iie en s'inclinanl profondément, dans la confiance qu'on me donnera des juj^es comme il convient, el qu'on m'entemlra au tribunal en liomme libre.
— Des jui,'esV Certes vous en aurez, répondit le comte avec une ironie amère. Avant ce soir, vons comparaîtrez devant le tribunal suprême qui prononcera votre arrêt.
Le Kerle suivit le châtelain, et, après avoir embrassé sa femme et ses enfants et serré la main à quebjues amis, il disparut dans la foule. Heaucoup de Kerles le suivirent en murmurant contre l'injustice qu'on lui faisait; mais il les calma en disant qu'il se rendait volontairement en prison.
Le comte Charles était profondément afl'eclé de ce fâcheux incident. Ses chevaliers n'osaient le troubler dans ses réflexions. Seuls Tancmar Van Straelen et Gauthier Van Lokeren paraissaient enchantés, parce (ju'ils espéraient que le comte, irrité contre les Kerles, se laisserait pousser à les réduire en servitude.
Charles de Danemark descendit de l'estrade, remonta à cheval avec sa suite el se dirigea vers le Durg. Les acclamations el les vivats retentissaient encore sur son passage, mais avec bien moins tie chaleur et d'enlhousiasme.
Quand le cortège arriva sur le Burg, environ deux cents Kerles, attroupés devant la prison, se mirent à crier : « Justice! justice! » ce qui blessa profondément le comte. Kn descendant de cheval, il appela d'un signe le châtelain de Druges et lui demanda sévèrement :
— Ce maudit Kerle est-il en prison?
— Oui, mon-eigneur.
— Enchaîné dans le cachot des meurtriers ?
— Non, C'est un homme libre, motiseigneur.
— Un homme libre, cei enragé/ Ah! ma patience est à bout. Je veux êlrc obéi! Vous me répondez du prisonnier. Tenez-vous prêt à me l'amener au premier signe.
Le conitt', suivi de Ions les chevaliers, mira dans la grancle salle du palais. Chacun le regardait en silence. Les chevaliers français surtout semblaient indignés de l'andaro dfs Kerles.
— Messieurs, dit b* |trince en s'adressant à l'assemblée, vous comprendrez mon chagrin el
mon émotion. J'ai besoin de repos, et je veux réiléchir â ce i|ue me commande mon devoir pour punir le coupable et faire un exemple. Que ks membres de mon conseil privé nu; suivent. (Juand à vous, messires, ne vous éloignez pas, je vous prie.
Il prit le bras du duc de Normandie el se rendit avec lui dans la salle du conseil où le suivirent Tancmar Van Siraeten, Gauthier Van Lokeren, Gervais Van Praet, le vieux Frumold et son neveu, et deux ou trois autres. Quand ils furent tous assis, le comte leur demanda :
— Eh bien, messieurs, (|ue dites-vous de cet événement?
— Un pareil mépris de voire autorité mérite l.i mort, monseigneur, dit Tancmar. Mais cela ne suffit pas. Ces Kerles maudits, et surtout les Erendtauts, qui les insliguent el les encouragent dans leur arrogance, doivent être punis également. Vous avez vu comment le meurtrier, qui refusait obstinément d'obéir à son souverain, s'est soumis docilement au premier mot murmuré à son oreille par le prieur de Sainl-Donat, C'est donc le [)rieur, ce sont les Erembauls qui commandent aux districts et aux Kerles, et dans leur orgueil...
— l'arlons du meurtrier, interrompit le comte. Notre dignité exige qu'il meure ; mais on ne peut pas le condamner sans l'entendre. Qui prononcera sa sentence?
— Un mot de vous suffit, seigneur comte, dit Gauthier,
— En effet, fit o!)>erver Guillaume de Normandie, il me semble qu'on a déjà lro|) hésité. Si la chose s'était passée en France, le coupable serait déjà pendu haut el court.
— Oui, mais en Flandre nous ne sommes pas si avancés, répondit le comte ; mon intention est de donner des juges au coupable el d'écouler sa défense. Le jugement ne pourra être douteux, car je veux traduire le Kerle devant la haute cour des chevaliers ; comme cela, du moins, le peuple ne pourra pas m'accuser d'arbitraire ou de tyrannie, Vovez-vous (|ueb|ue raismi, messires, de ne pas convo(jner immédialemeni la haute Cdur des chevaliers,
— Aucune, dil Tancmar; l'idée est excellente.
— .Mais, objecta (lervais Van Prael, la haute cour des chevaliers n'est instituée (|ue pour juger les nobles el les hommes libres. En traduisant le Kerle devant elle, ne reconnaissez-vous pas qu'il esl de naissance libri"?
— (lest vrai, répondit Tancmar. Il vaudrait mieux que monseigneur le fil |»enilre par un décret de sa vcdoidé souveraine.
— Cela ne serait pas moins imprudent, répli- \ qua Van l'rael. Voulez-vous aujounlhui même
LES KERLES DE FLANDRE
pousser à la violence tous les Korles présents à Biui^es? N'ullcz-vous pas soulever tout leur pays? Et les bourgeois seront-ils avec nous pour défendre ce qu'ils considèrent comme une injustice? Notre armée est à Arras. Seuls, nous exposerions inutilement notre vie.
— Messird le camérier a raison, dit le vieux Frumold. Je connais les bourgeois de Bruges.
— Je n'ai donc qu'une ombred'autorilé? s'écria le comte avec dépit. N'importe, messire Van Praet a raison. Que le coupable reste donc en prison...
— Monseigneur me permet-il une observation? dit Van Praet; en le retenant en prison, nous aurions les mêmes maux à craindre. D'après la loi, aucun Kerle ne peut être incarcéré, si d'autres se portent caution pour lui.
— Que faire alors ? dévorer cette honte, cette humiliation?
— C'est une insupportable offense pour qui a du sang noble dans les veines.
— En effet, dit Van Praet, et cette arrogance des Kerles ne peut être tolérée plus longtemps. Mais qui veut la fin doit vouloir les moyens. Je pense qu'il faut mettre le Kerle en liberté. S'il est coupable, les juges de son district le condamneront.
— Mais, s'écria le comte, pareil acte de faiblesse ne fera-t-il pas de moi la risée des Kerles? Si le meurtrier n'est pas punissable d'après les lois de son district, n'a-t-il pas méconnu mon autorité et manqué publiquement de respect à ma personne?
— Oui, monseigneur, mais le grand but que nous voulons atteindre ne doit pas être manqué pour punir un seul homme.
— Monseigneur, dit le vieux Frumold, je sais un moyen déterminer l'affaire à votre honneur, et sans que votre dignité en soit atteinte, au contraire. Que le prisonnier vous demande pardon d'avoir commis ce meurtre en votre présence, et vous lui ferez grâce de votre propre mouvement.
— Mais l'entêté consentira-t-il? demanda Tancmar. L'orgueil de ces Kerles est insurmontable.
— Que monseigneur me permette d'essayer, dit Frumold, on obtient tout[)ar la bonté.
— Allez donc, dit le prince, car celte affaire m'ennuie outre mesure. Plus tard on saura qui je suis.
Frumold sortit et revint au bout d'un quart d'heure avec le châtelain et son prisonnier. Arnolphe e*xprima le regret d'avoir troublé la solennité du retour du prince en exer(,\int sa vengeance sous les yeux de son souverain, et Charles de Danemark, feignant une satisfaction qu'il était loin d'éprouver, pardonna au coupable et lui dit qu'il était libre.
Le retour d'Arnolphe au milieu des siens fut
salué par les cris répétés de : « Vive le comte de Flandre! »
Et en même temps, cette décision inespérée rassurait le prieur et ses proches sur les intentions du souverain relativement aux Kerles.
Dakerlia Wulf était assise à la fenêtre d'une des salles du manoir paternel, tenant sur ses genoux une broderie à laquelle elle oubliait de travailler. Elle était pâle et pensive, et se parlait à elle-même avec des signes visibles de regret et de chagrin.
Tout à coup la porte s'ouvrit, et une jeune fille accourut vers elle les bras ouverts.
— Ah ! chère Witla, dit Dakerlia en se levant et en embrassant tendrement la nouvelle venue, qu'il y a longtemps que je vous attends !
— Un empêchement imprévu, dit Witla en hésitant. Et vous allez bien aujourd'hui? Vous êtes pâle, vous avez pleuré.
— Non, mais je suis d'une tristesse inexprimable. On est si faible contre son propre cœur!
Witta lui prit la main.
— Pauvre amie! dit-elle, ja vous plains. Mais il faut vous résigner; à quoi servirait de se révolter contre le sort? Ne craignez-vous pas de faire de la peine à votre pauvre père, qui serait désolé s'il vous voyait dépérir ? Avant-hier encore il m'a demandé les causes de votre chagrin. Je n'ai pas osé les lui dire.
— Je les lui ai dites, moi, Witta, et sans rien lui cacher.
— Vous? Et qu'a-t-il dit, Dakerlia?
— Cela lui a fait plaisir. 11 a ri de ma peine.
— Je ne puis le croire. Votre père vous aime trop pour rester insensible à vos souffrances
— Il craignait que je fusse menacée d'une grave maladie; maintenant il estrassuré. Affaire d'amour. On ne meurt pas de cela, dit-il.
— Je crois qu'il a raison, Dakerlia.
— Je ne lui ai pas répliqué; je lui aurais fait trop de peine.
— Que voulez-vous dire, Dakerlia?
— Soyez sans crainte, dans trois semaines, quand tout sera irrévocable, je serai forte. Maintenant, parlez-moi de lui. Comment va-t-il?
— Passablement. Il subit son sort avec résignation.
— Oui, il est homme, lui! Il essaiera d'aimer Placida, et il y réussira... Et la pauvre Dakerlia sera oubliée. Ah !Je suis bien malheureuse!...
Et elle cacha sa figure dans ses mains pour ne pas laisser voir ses larmes.
— Vous êtes injuste, dit Witta. Robert souffre
LKS KEULES DE FLANDUE.
autant el plus que vous; il m'avail recoin maiiiU' île no vdus en rien dire; mais, ilevanl voire iliagiinje manque à ma [iromesse.
— Ah ! parlez, parlez de gràee.
— Kli l)ien, en revenant d'Y|)res dû il ôlail allé faire escorte au comte, mon frère aurait dû rendre visite à IMacida Van Woumen; mais il s'e.-t trouvé si las el si triste, qu'il n'en a pas eu le courajie el qu'il lui a envoyé un message pour s'excuser. Il s'est mis au lit, et y est resté tonte lajournée.
— Il est malade? s'écria Uakerlia inquiète.
— Je le craignais : le soir, je suis allée dans sa cliamhre; il dormait; et j'ai entendu votre nom sortir deux fois de ses lèvres.
— Ah! merci, merci! me voilà toute consolée*
— Ce matin il s'est levé, et m'a dit (jue, dans rai)rès-midi, il irait rendre visite à Placida. Cette visite lui est pénible, mais il ne peut la retarder. Messire Hichard Van Woumen, qui a accompagné le comte <à Lille, doit être revenu ce matin... Maintenant il faut que je m'en retourne; je n'étais venu que j)oiir prendre de vos nouvelles.
— Quoi, déjà me <|uitter? Restez, je vous en prie, Witta.
— Impossible, mon frère m'attend.
— C'est donc lui (|ni vous a envoyée? demanda joyeusement Dakerlia.
— Eh bien, oui, c'est lui : il est inquiet de votre santé. .Maintenant, laissez-moi paitir.
— Allez, allez vite; rassurez-le; dites-lui que ma santé n'est nullement menacée. A hientôl.
Witta Sneloghe se hâta de rentrer et de rapporter à son frère, dans ses moindres détails, la conversation qu'elle venait d'avoir avec son amie. Un peu consolé par ce récit, llobert Sneloghe se décida en soupirant à accomplir ce qu'il considérait comme un sacrifice nécessaire, comme le plus impérieux des devoirs. Un moment il avait espéré qu'il pouvait aimer Placiila; mais hélas! la désillusion avait été prompte. .Maintenant il frémissait à la seule idée de se trouver en face d'elle. Et cependant il le fallait; il l'avait promis, le salut de son pays l'exigeait...
Le valet qui lui ouvrit lui dit (|ue messire Richard était revenu la veille, (|u"il était déjà sorti, et que mademoiselle IMacida l'attendait.
Hohert fut introiluit dans un salon où Placida était assise avec sa \ieilU' suivante .Martiia, près d'une petite table sur laquelle il reniai ipia avec étonnement le coffret de bijoux qu'il .i\ait donné roniine [irésent de liançailles. La jeune lillc avait un air froi I el sévère qui le dérnncerl i tout d'abord. Il s'inclina profondément, el commença par s'excuser de n'èire pas venu la veille : mais son indi-iposil^on, sa maladie même ..
— Kl aujourd'hui messire Sneloghe est tout à i
fait guéri? demanda ironiijuement Placiila, en congédiant sa suivante ti'un signe.
Robert, tout interdit, la regarda sans rien dire.
— Pouriiuoi me tromper? dit-elle. Vous n'étiez pas malade, n'est-ce |>as? vous deviez rendre visite à une autre personne.
— Je ne vous comprends pas, répondit Robert. J'ai été si soullrant (jueje n'ai pas quitté le lit.
— Et vous n'avez vu personne?
— Personne que ma sœur.
Placida le regarda avec un sourire d'incrédulité ironi(|ue.
— Voire regard m'accuse, dit-il : si j'ai fait quelque chose qui ait pu vous blesser, c'est sans le savoir, car je ne cherche qu'à vous plaire.
— Voilà votre fausseté, dit Placida, donnant cours à sa colère.
— Ma fausseté? s'écria Robert avec indignation. Si un homme osait me parler ainsi, il le paierait cher. On vous a trompée, c'est sur. On vous a dit du mal de moi, et vous l'avez cru.
— Oseriez-vous soutenir que vous avez été sincère avec moi? Comment! vous me laissez croire que je posséderai tonte votre affection, j'accepte votre main, et vous me condamnez sciemment et volontairement à passer ma trisle vie avec un mari dont les pensées sont loin de moi, et qui ne me pardonnerait jamais d'avoir pris la |>lace d'une autre femme!
Profondément atleint par cette atta(|ue inattendue, Itobert regarda la jeune tille en silence.
— Vous vous taisez, c'est donc vrai? s'écriat-elle.
Robert, partagé entre deux sentiments contraires, le désir d'être libéré d'une union qu'il redoutait, et la crainte de faillir à son devoir et à ses promesses, répondit sans amertume :
— Mademoiselle Placida, nos parents ont jugé qu'un mariage entre nous était hautement désirable pour le bien de nos deux races. Ils n'oni pas consulté nos cœurs. Ils ne pouvaient pas le faire, nous nous connaissions à peine. Pour moi, j'ai accepté cette alliance par devoir, avec l'espérance, pres(jue avec la cerlilude que je pourrais vous aimer. Vous êtes belle...
— Commeiil p(»uviez-vous espérer cela, puis()ue votre Cd'uresl plein de l'amour d"u;ie autre femme. Et comment auriez-vous pu vous croire honoré d'épouser une fille noble? Vous êtes Kerle : une Kerline seule est digne de voire amour. Hue Dakerlia habite donc Ravenschoot. Soyez certain que je n'envie pas ce bonheur à la fille de Segher Wulf.
- Je vous en supplie, dit Robert d'une voix al-
LES KEIILES DE FLAlNDUE.
Voici le collier que m"a remis ma mère. (Page "IG.)
lérée, n'insullez pas Dakerlia Wulf en ma présence. Je souffrirai tout excepté cela.
— Il suffit, j'en sais assez; je vois qu'on m'a dit la vérité ! Que tout soit donc fini entre nous. Reprenez votre présent de fiançailles.
— Hélas! mademoiselle Placida, que faitesvous?
— Reprenez votre cadeau ; je vous rends votre promesse. Vous êtes libre.
— Mais que dira votre père?
— Mon père est prévenu, il regrette ma résolution, mais il me laisse faire, il ne veut pas me contraindre.
— Et il deviendra notre ennemi?
— Nullement. Reprenez votre présent, messire, Mou père ira parler à votre oncle le prieur et lui fera comprendre que c'est moi qui suis la rause de tout; que je repousse ce mariage. Reprenez votre présent.
Robert reprit le coffret en soupirant.
— Tout est donc rompu, hélas? demanda-t-il tristement,
— Tout.
— Irrévocablement et pour toujours?
— Pour toujours.
— Dieu vous garde donc, mademoiselle Van Woumen, et qu'il vous fasse heureuse, c'est mon vœu le plus sincère.
Ce furent les derniers mots qu'ils échangèrent. Robert salua profondément et sortit. Une fois dans la rue, il releva la tête ; ses yeux rayonnèrent, et il se dit à lui-même d'un ton joyeux :
— Libre, libre ! j'ai fait mon devoir, j'ai supporté l'injure, j'ai accepté le sacrifice, et cependant je suis libre! Ah! je bénis le ciel de m' avoir épargné ce triste avenir!
Et, sous l'empire de ces consolantes pensées, il accéléra sa marche. Comme il s'approchait de sa
LES KEI'.LES DE FLAMilli:.
(liMnt>uri% il fut abonlô i)ar une feiimit' (|ui lui dit à voix ba-^se
— Ne me reconnaissez-vous pas, inessiie?
— Oui, vous l'Ies Drigille, la servante de mademoiselle IMacida.
— Ne me trahissez pas, j'ai quehjue chose à vous dire. Je le fais |tar dévouement, par respect pour vous. Hier au soir, en rentrant de voya},'e, mon maître s'est enfermé avec sa (ille, et lui a dit qu'il avait a|>pris île messire Tancmar Van Straten que vous aimiez une autre femme, et qu'il fallait vous rendre voire promesse. Que [tour qu'il n'encoure pas la colère et le lessentiincnt de vos parents, ma maîtresse elle-même devait se cliarjrer de cette rupture. Mais loul espoir n'est pas perdu, messire; prouvez-lui (|ue vous êtes innocent et mademoiselle IMacida reviendra sur sa résolulien. Maintenant je m'en retourne au plus vite. Ne me remerciez pas, Je suis une ancienne Kerline.
Robert la rejjarda s'éloigner, puis il dit :
— Ah! c'est à Lille qu'on a comploté de rompre ce mariaii;e? Ma conscience est donc pure et mon oncle n'a rien à me reprocher. Tancmar, toujours Tancmar! Il nous poursuit sans relâche; mais cette fois il a man()ué son but. H croyait m'humilier, et me rend le plus heureux îles hommes. Dakerlia sera la compagne de ma vie.
Hentré chez lui, il saula au cou de sa sœur en s't criant :
— Wilt.i, je n'épouse plus IMacida. C'est ellem/^me ijui a rotnpu. Je suis libre.
— Ah! Dieu soit loué, il a exaucé mes prières.
— Mais il faut que Dakerlia le sache. Allons la trouver.
— Non, la joie pourrait lui faire mal, la tuer peut-être. Laissez-moi lui parler seule d'abord. Vous viendrez après.
— Oui, c'est cela, allez vile.
Wiita trouva son amie assise, comme le matin, prés de la fenêtre, plongée dans ses rêveries et essuyant marhinaleiiient ses larmes qui c«»ulaient lentement.
— Ne pleurez plus, machère, dit Willa...
— Ah! je lu: puis surmonter mon chagrin : j'en deviendrai malade, je le sens.
— Je viens vous apprendre une iiouMlle^ Dakerlia. Il parait que le mariage de mon frère avec IMacida rencoiilre des idislai les.
Puis, avec tonte sorte de précautions pour ménager la sensibilité de son amie, W ilta lui a|)prit cjue le mariage de Iloberl était rompu.
itobert parut à son tour, et, après avoir confirmé riieureiisc nouvelle, il dit à Dakerlia :
— I ois-je vous demander, Dakerlia, si \olre lœur lorme les mêmes vœux que le mien? Je ne peux plus vivre .«^ans vous ; nous ne pouvons plus
élre amis comme auparavant. Nous devons être autre chose l'un [xuir l'autre. Y consent 'z-\ous.' La jeune lille voulut répondre, mais sa voix s'étrangla dans sa gorge.
— Ah!lîol)ert, Wilta, dit-elle enlin, pardonnez-moi. Je suis heureuse.
— Dakerlia, reprit le jeune homme, voulezvous être ma femme? Voici le collier que m'a remis ma mère à son lit de mort. Laissez-moi le passer à votre cou; c'est le gage de nos fian(,ailles.
Dakerlia saisit le bijou, le pressa sur ses lèvres, puis, baissant la télé, elle lendit le col pour que Hobei l y passât le collier.
Après les premières effusions de l'amour partagé, Uobert dit à sa fiancée :
— Mon amie, le soin de notre bonheur m'oblige à vous quitter. Je vous laisse avec ma sœur. Il faut que mon oncle sache ce qui s'est passé, et il ne doit apprendre que de ma bouche le nom de celle à qui j'ai donné ce collier. Soyez sans crainte, rien ne pourra plus nous séj>arer. Votre père m'approuvera; je viendrai remplir mes devoirs envers lui.
Il serra tendremenl la main de Dakerlia el jiril le chemin du Burg. Arrivé là, il trouva ses oncles Derlolplie, le prieur, el Hackel, le châtelain, causant gaiement ensemble.
— Donjour, mon cher nleveu, dit Berlolphe. Votre sacrifice a porté ses fruits. Je reçois d'Vpres des nouvelles qui n'annoncent que Richard Van Woumen nous a défendus auprès du comte de Flandre. C'est à voire mariage avec sa fille <|ui' nous devons sa puissante protection.
— Mon mariage? llestrom|iu,(lil Uoberl hésitant.
— Rompu, votre m triage avec IMacida?
— Oui, irrévocablement rompu. Elle-même m'a forcé de reprendre mon cadeau de fiançailles.
— Le courage vous a manqué au dernier moment! C'est ce que je craignais, dit Bertolphe d'un ton de reproche.
— Non, je n'ai pas main]ué de courage, répondit fièrement Robert; j'ai poussé la patience jusqu'aux dernières limites, pour avoir la conscience du devoir accompli jusqu'au bout. Je me suis laissé insulter...
— .Mais quelle raison messire Van Wouiiien donne-t-il d'une résolution si inallendue? demaiida le châtelain.
— Messire Richard n'était pas présent. On s'était arrangé pour que je me trouvasse seul avec IMacida. Klle m'a accusé de ne pas l'aimer, d'avoir donné mon lœur à une autre, el elle a roiujui noire engagement.
— Kausses inventions de nos ennemis! Lt commet t n'avez-vous |)as anéanti sur-le-cliainj) celle calunnie? demanda Bertolphe.
LES K Eli LES DE FLAM)HE.
— Ce n'élait pas une calomnie. Je ne snis pas menlir. Vous oubliez, mon oncle, coque je vous ai tlil touchant Dakeilia Wulf.
— i\e m'aviez vous pas promis de chasser cet amour de votre cœur?
■ — En elTet, et j'ai tenu loyalement ma promesse. Dès ma première visite à Placida, je n'ai plus revu Dakerlia, et j'avais même défendu qu'on me parlât d'elle. Je m'étais résigné au sacrifice dans l'intérêt de mon pays. Maintenant je remercie Dieu de m'avoir rendu la liberté; car on ne fait pas violence à son cœur. La contrainte avive l'amour comme lèvent avive la flamme. J'aime Dakerlia de toutes les forces de mon âme...
— Taisez-vous! dit le vieux Bertolplie. Voulezvous donc assurer le triomphe de nos ennemis?
— Maintenant je comprends, dit le chcâtelain, pourquoi Raimbaud, le neveu de Tancmar, assurait avec tant de confiance que le mariage de Placida avec Piobert ne se ferait pas. Il le savait d'avance.
— Non, mon oncle, répondit Robert. C'est à Lille que cela s'est tramé, et c'est le conseiller Tancmar avec les Isengrins de la suite du comte qui y ont décidé le père de Placida. Quoi qu'il en soit, mes chers oncles, maintenant j'ai reconquis ma liberté, je vous le déclare, j'aime Dakerlia Wulf, et je n'aurai jamais d'autre femme.
— Mais la rupture avec la puissante maison des Van W'oumen ne peut pas être définitive, objecta le prieur.
— Définitive et irrévocable, dit Robert.
— Nous parlerons à messire Richard, dit le châtelain. Il reconnaîtra qu'il a été le jouet des perfides ennemis des Kerles, et qu'on l'a trompé.
— Inutile, répliqua Robert. On ne changera pas ici ce qu'on à décidé à Lille. D'ailleurs, je refuse absolument toute nouvelle tentative. Pour tout homme qui se respecte, la patience et l'abnégation ont des bornes. On me reproche, chez les Van Woumen, d'être un Kerle. Eh bien, un Kerle ne baisse pas la tête devant l'injure.
— Notre avenir s'assombrit ! soupira le prieur avec découragement, Tancmar l'emporte. Richard Van Woumen va devenir notre irréconciliable ennemi.
— Non pas, mon oncle, dit Robert; il a voulu que sa fille prît tout sur elle. Placida elle-même m'a dit que son père viendra vous parler pour s'excuser.
— S'il en est ainsi, laissez-moi faire un nouvel effort.
— Non, mon oncle; je vous l'ai dit, je ne veuxplus entendre parler de ce mariage; j'aime Dakerlia Wulf et je l'épouserai. Je lui ai déjà donné mon présent de fiançailles.
— Quoi ! que dites-vous? Et elle l'a accepté? Robert fit un signe artirmatif.
— Ah! (ont est contre nous, dit Bertolplie. L'orage s'amasse sur nos têtes. Qu.iml éclaterat-il? Pouvons-nous encore le détourner? Je n'en sais rien. Il nous faut la prudence et la vigilance du marin qui veut mener sa barque à travers les écueils. A cause de cela, Robert, permettez-moi de tenir secret quelques jours encore votre engagement avec Dakerlia Wulf.
— Je vous le promets, mon oncle.
En ce moment on entendit le pas d'un cheval battre le pavé.
— C'est notre neveu Bouchard, dit le prieur. Que peut nous vouloir ce forcené ?
Il n'avait pas achevé que Bouchard entra, salua en souriant, et se laissa tomber sur un siège en disant :
— Ouf! J'apporte une bonne nouvelle.
— Une bonne nouvelle ! répéta le prieur inquiet. C'est étonnant.
— Oui. J'ai été h Oudenburg, à Ghistelles, à Mocré et dans les environs. Les Kerles y sont très montés; ils crient vengeance et demandent la guerre immédiate, parce que je leur ai dit que les Isengrins veulent leur imposer la taxe du servage. Qu'ils viennent, nos ennemis! Le comte lui-même fùt-il à leur tête, pas un ne sortira vivant du pays des Kerles.
— C'est cela que vous appelez de bonnes nouvelles? dit le châtelain. Vous feriez mieux de vous tenir tranquille. Nous avons déjà assez de peine à faire respecter la paix par les gens des cercles. Vos imprudences pousseront le comte à suivre les conseils de nos ennemis.
— Oui-dà? Vous préféreriez que je vinsse vous dire : les Kerles ont perdu tout courage et courberont docilement la tête sous le joug? Pour moi, je ne veux pas plier ; j'aime mieux rompre. Rompre les autres ou moi-même. Ah! si j'étais maître!...
— Si vous étiez maître vous attireriez sur le pays tous les malheurs dont notre prudence l'a préservé jusqu'ici.
— Oui, oui, mes chez oncles, vous êtes la patience même, ricana Bouchard; continuez à compter sur la générosité des Isengrins, et un de ces jours les Kerles se réveilleront avec le boulet de l'esclavage au pied. Et alors il sera trop tard.
— Bouchard a raison, dit Robert Sneloghe. Nous sommes trop patients. On finirait par croire que nous n'avons que du lait dans les veines.
— Quoi, vous aussi, Robert, interrompit le prieur : vous vous laissez entraîner par les grandes phrases de Bouchard. Il n'a pas le sens commun. Nous attendrons le retour du comte. Tant qu'il est absent, nous n'avons rien à craindre.
LES KEULES DE FLANDRE
— Eh bien, dit Bouchanl, l'avenir prouvera qui i\ raison de vous ou de nous.
El, tendant la main à liobert, il le félicita de son brillant niariajre avec mademoiselle Van NVounien.
— Mon mariage est rompu, définitivement rompu.
— l'ardien ! s'écria Bouchard, j'avais bien pensé (jne cela finirait ainsi. Partout où un Tancmar s'approche, un Erombaut ne peut s'attendre qu'à des outrages. Vous êtes victime d'une basse intrigut% llobert. Peut-être ne le saviez-vous pas. Gilbert Tancmar a aussi aspiré à la main de Placida. De là vient votre bumilialion.
— En effet, c'est sur le conseil de niessire Tancmar que la rupture a eu lieu.
— Je le trouverai, cet odieux Gilbert, groi^na Bouchard. Il ne mourra que de ma main.
— Bah ! bah ! vous dites toujours la même chose, répondit llacket.
— Je le tuerai, vous dis-je. L'heure de la vengeance sonnera. Je n'aurai de repos (|u'a|)rès avoir fendu la tète an dernier de ces Tancmar maudits.
— Vous parlez comme un enragé dépourvu de raison, dit le prieur. Tuer, massacrer, é,uorj:er, écraser, vous n'avez que ces mots-là dans la bouche. Quel droit avons-nous de nous plaindre (h; nosennemis, si nous sommesplus violents qu'eux?
— Vous n'avez aucune vengeance à exercer à cause de la rupture de mon mariage, dit Robert. Si Gilbert Tancmar en est la cause, je lui en sais gré, car il m'a rendu un inappréciable service.
Bouchanl se lut un instant; puis, se frappant le front :
— J'oubliais, dit-il; je voulais parler d'une affaire qui m'est personnelle, mais que je tiens à v(»us faire connaître, pour (|ue vous ne m'accusiez pas de cachotteries.
— Ou'pst-ce encore? demanda le prieur inquiet.
— De puis peu de jours Baimbaul Tancmar est venu habiter le château de Stracten avec son père. Il y avait là une menace pour moi : elle ne lardera pas à se réaliser. Pendant (|ue j'étais allé voir mon pire à Bodenbourg, Bainibaut Tancmar, accompagné de nombreux ouvriers, est venu à Bethferkerke, entourer d'une palissade un terrain qui m'est inju>lemerit contesté. Mes compagnons ont voulu s'opposer à celle usurpation, mais ils ont été maltraités, et obligés de céder à la force du nombre, d'autant plus (jue je leur avais strictement dén-ndu de se commettre avec les Tancmar. V*>us savez (jue j'ai avec moi à Bethferkerke un jeune fils de feu ma sœur, un enfant de quatorze ans qui a du sang de Kerle dans les vt'ine*. car c'est lui qui a le i)lus longtemps résisté aux Tancmar. On a si ciuellt'ment baliu le pelit Eric qu'il en garde le lit.
— Lâche cruauté! s'écria Bobert. Et vous avez vengé le panvie enfant, n'est-ce pas?
— Va ([u'avez-vous fait? demandèrent ensemble le prieur et le châtelain.
— Vous croyez (jue j'ai écrasé les auteurs de ce méfait? demanda Bouchard. G'a été ma première idée, mais je me suis relciiu par égard pour vous, mes oncles.
— Dieu soit loué! J'en tremblais déjà, dit le prieur.
— Et vous avez renoncé à la vengeance? dit Bobert étonné.
— Je me suis contenté de renverser la palissade, j'ai repris possession de mon terrain, après avoir chassé les envahissenrs, et j'ai envoyé un messager à Baimbaud Tancmar pour l'avertir que dorénavant je défendrais mon bien par la force des armes.
— Vous avez bien fait, dit Bobert.
— Mais c'est une déclaration de guerre, dit le châtelain.
— Il le prendra comme il voudra, je suis prêt.
— Et (|u'a répondu Baimbaud? demanda le prieur.
— Bien. Pas de nouvelles. Vous voyez qu'il n'y a rien à gagner par la longanimité.
— Ces Tancmar sont nés pour notre malheur, dit le prieur. Vous croyez (|u'ils laisseront la chose ainsi, et vous (luillez Bethferkerke comme si vous jugiez le retour de Baimbaud impossible.
— Ma propriété est bien gardée, répondit Bouchard avec un lier sourire. Je ne crains jilus Baimbaud Tancmar.
La porte s'ouvrit, et un valet parut, portant un lourd panier.
— .Messire Bouchard, dit-il, un messager de Baimbaud Tancmar vient d'apporter pour vous ce panier. C'est un présent de son maître, contenant des fruits d'une espèce nouvelle dont la vue vous réjouira, dit-il.
Bouchard découvrit le panier.
— Des pommes, dil-il, de belles pommes. Je les connais, elles ont |ioussé sur mon terrain.
Tout à coup il pâlit et poussa un cri terrible. Sous, les pommes, il venait d'apercevoir un pied humain tout cnuverl de sang. Il vida le |)anier|)ar terre : il contenait encore d'autres pieds humains fraîchement coupés; il en com|)la (|ualre; et, tout au f(»nd, un autre pieti j)lus pelit portant encore une chaussure bleue...
Un cri d'horreur retentit dans la pièce. Bouchard, le Kerle indomptable, s'affaissa sur un siège et se mit à pleurer comme un enfant.
— Eric, Eric, lenfant de ma sœur! gémit-il. Mort, mort, assassiné sans défense!
LES KERLES DE FLANDRE
— C'est horrible, s'écria Robert frémissant d'indignation et de colère. La vengeance est un devoir. Quoi qu'il doive arriver, la patience serait une lâcheté.
— Et bien, mes oncles, qu'en pensez-vous? demanda Bouchard. Direz-vous encore; soyez patient, soyez prudent, supportez tout?
— Non, non, c'en est trop! dit le vieux prieur. Il faut que Raimbaud Tancmar soit puni; mais n'agissez pas du moins sans réflexion.
Bouchard hésita un instant, puis, se levant tout à coup et repoussant ses oncles, il sortit en criant d'une voix tonnante :
— Mon cheval ! mon cheval !
Le chapelain, qui l'avait suivi, le ramena au salon et le supplia de ne pas se donner en spectacle et de ne pas provoquer une émeute. Le prieur de son côté essaya de lui faire comprendre que, pour assurer sa vengeance, il fallait prendre certaines précautions et ne pas agir à l'aveugle. 11 promettait d'ailleurs d'aider son neveu, mais le lendemain seulement.
Bouchard n'écoutait rien; il rugissait comme un lion en fureur.
— Consolez-vous, Bouchard; et prenez courage, lui dit Robert Sneloghe. J'irai chercher mes hommes de Ravenschoot, et nous irons ensemble à Stracten.
— Non, non, répondit Bouchard; vous n'êtes pas assez cruel. Je veux agir seul... Ah!... mon cheval !
Il ramassa le pied d'enfant qui était resté par terre, le serra dans son escarcelle, et s'élança dehors. Ses oncles le suivirent, mais ils n'arrivèrent sur l'esplanade du Burg que pour le voir disparaître au galop sous la porte.
Au sud et à l'est de Bruges, le pays était couvert autrefois d'une vaste forêt, coupée seulement de loin en loin par des tourbières et des marécages sablonneux.
Une population robuste et laborieuse avait, depuis des siècles, pris possession de ce sol abandonné, avait érodé beaucoup de bois et créé des cultures fertiles, débarrassé les bords des cours d'eau de toute végétation encombrante, donné un écoulement aux eaux stagnantes, et, à force de patience et de travail, transformé le désert en un terrain fécond, où les bêtes à cornes, les brebis et les animaux de basse-cour trouvaient une pâture abondante et savoureuse.
C'étaient les Kerles des bois, dont les demeures éparses s'élevaient jusque sur la lisière de la forêt,
et même parfois dans les clairières cachées dans son sein.
Ils avaient peu de relations avec les bourgeois des villes et avec les étrangers; ils avaient conservé presque intactes les mœurs et les coutumes de leurs ancêtres. Quoique chrétiens, ils mêlaient au culte de leur religion des pratiques païennes, vestige du culte de Wodan, de Thor et de Freya.
Comme ils vivaient très isolés, ils avaient senti le besoin d'un centre commun; tous les habitants d'une contrée déterminée formaient une communauté qu'on nommait gilde ou amitié. Au milieu de cette Gilde, ordinairement près d'un cours d'eau, s'élevait une grande maison habitée par un brasseur, et flanquée d'une vaste grange où se tenaient des assemblées de toute espèce. On y choisissait à la majorité des voix les administrateurs et les juges; on y délibérait sur les affaires communes; on y apportait la contribution pour la caisse de la Gilde; on y célébrait les naissances, mariages et funérailles.
Devant la porte, au milieu d'une pelouse, se dressait la haute perche où l'on tirait l'oiseau à l'arc ou à l'arbalète.
Un peu sur le côté, contre une haie demi-circulaire, il y avait quatre bancs de gazon sur lesquels les juges, suivant la coutume germanique, rendaient la justice.
Parmi ces Kerles des bois, il n'y avait que des hommes libres, avec cette seule difl'érence entre eux que, pour avoir droit de vote dans les assemblées, il fallait être propriétaire d'une terre. A cause de cela, le sol y était très morcelé, et presque tous les hommes valides étaient propriétaires d'un champ.
Entre Zedelghem et Aartryke il y avait une grande brasserie qui portait le nom de Krekaarzele. Un soir, beaucoup de Kerles des bois y étaient réunis pour célébrer une noce. La vaste grange était pleine d'hommes de tout âge, de femmes et d'enfants, tous en habits de fête. La mariée était reconnaissable à sa toilette blanche, tranchant sur le bleu des autres, à ses cheveux relevés, et à sa couronne de fleurs blanches.
Au bout de la salle, sur une table, étaient assis trois mucisiens : deux sonneurs de cornemuse et un tambour de basque. Après chaque danse, on remplissait les canettes de bière d'orge, et on les vidait à longs traits, puis la danse reprenait de plus belle.
Tout à coup, au milieu du vacarme des muciciens, des exclamations joyeuses et des trépignements des danseurs, une voix forte cria : « Silence, silence! » comme si quelque danger imminent menaçait l'assistance.
La danse cessa; les hommes sautèrent sur les glaives qu'ils avaient déposé sur le banc régnant
J.i:s KKl'.I.KS DE FLAMUŒ.
autour il(» la iiuiraille. Les femmes e[ les t'iiraiils se ta>st''reiil dans u:i coin, et tous les re^Mids se tournèrent vers la porte, sur le seuil de iaiiuelle puni un lioinine d'une taille colossale.
— Mt'Ssire Itouchard Knopll'ul le iri }:t''néral.
Il s'avança au milieu de la salle, tira de son escarcelle un pied d'enfant ensanglanté, et ouvrit la bouche pour haran-iuer les assistants, mais les larmes qui jaillirent malgré' lui de ses yeux lui coupèrent la parole.
En voyant plesirer ce colosse dont ils connaissaieiil la rare inirépidilé, la plupart des assistants pressentirent un grand mallienr. Boucliard s'essuyait vivement les yeux, et, surmontajil son émotion, dit d'une voix étranglée:
— .Mes amis, vous connaissez mon neveu Eric, ce bel adolescent qui m'accompagnait parfois à la chasse. Je l'aimais comn)e un lils, et il promettait de faire honneur à la race des Kerles. Eli bien, mon pauvre Eric, ils me l'ont tué! Voilà son pied.
— Tué! répétèrent les assistants.
— Tué, le jeune Eric! gémirent les femmes.
— Tué, par (pii, par qui? demandaient les hommes.
— Par les Isengrins, répondit Bouchard.
Des cris de vengeance retentirent de toutes parts.
— .Mes amis, reprit Bouchard en élevant la voix, plus d'une fois vous m'avez offert votre aide. Aujourd'hui je viens la réclamer, ainsi que tons les Kerles de notre Gilde. Hue ceux qui ont charge de femme et d'enfants restent chez eux; je ne re- (jiiiersque les célibataires, et il y en a assez. Retournez chez vous; convopiez en passant vos amis et convoquez-les ici ; diles-lfur dapjiorler leurs vans. Les Isengrins, qui ont asiatainé aion pauvre Eric, habitent un château fortifie'. Cr repaire doit être pris d'assaut, pour que nous y écrasions celte engeance maudite. Nous trouverons sur place des échelles et des arbres (\n\ nous serviront de béliers. Ilàtez-vous! Nous allons allumerle fende détresse et sonner du cor. .\ bientôt, compagnons.
Il sortit, suivi de la foule des Kerles qui se dispersèrent dans toutes les directions; et bientôt après on entendit retentir dans les bois le son plaintif du cordonmnt le signal de détresse.
Bouchard s'approcha de la perche qu'on avait abaissée. Trois ou quatre jeunes gens étaient en train d'attacher aux branches de fer de grandes touffes de chanvre (|u'on avait préalablement Irempéi'S dans de la résine fonilue.
— l'as encore prêt. Vigbcrt? demanda Bouchard.
— Tout de suite, iiies>irc Knop. Le (en de détresse ne lardera pas à briller, et les Kerles accourront en foule.
— Bien ; quand ils arriveront, dites-leur d'attendre dans la grange et failes-leur donner à boire. Moi, je tombe de fatigue et vais me reposer un instant. Onand ils seront en nombre, venez m'appeler.
Il entra dans la maison du brasseur, où il se laissa tomber sur une chal.<e. La leinine qui s'y trouvait avec ses trois enfants, en train de manger une bouillie au lait dans une grande écuelle, le laissa reposer en paix et dit à ses enfants :
— Mais enfants, il faut aller vous coucher. Mais n'oubliez pas le .Malin.
In des enfants prit la cuiller à pot, et laissa tomber une cuillerée de bouillie par terre, dans un coin de la vaste cheminée on l'on avait ménagé, à hauteur d'homme, une cavité semblable à une petite chapelle, où il y avait eu autrefois, sans doute, f|uel(iue idole |>aienne, et où il y avait maintenant une petite image delà Vierge.
— Maintenant le Malin ne troublera pas votre sommeil, dit la mère. Dites vos prières du soir.
Les enfants obéirent, puis la mère les emmena. Quand elle revint, Bouchard paraissait un peu reposé.
— F'emme Moerenck, où est votre mari'.'demanda-t-il.
— Il est aller sonner de la trompe dans le chemin d'Eineghem, pour réveiller les Kerles.
— Et votre jière, le vieux Balderic?
— Le voici (lui vient, je l'entends tousser.
Un vieillard à birbiî blanche entra et s'assit à côté de Bouchard en disant :
— On a chassé les dieux de nos ancêtres et remplacé partout leurs images parcelles des saints et des martyrs chrétiens. Mais je sais encore un vieux chêne dédié à Thor, le dieu de la vengeance. Il vous protégera.
— Le croyez-vous, Balderic?
— J'ensuis sur. J'ai consulté le sort.
En ce moment, on vint avertir Bouchard qu'une soixantaine do K-rles étaient réunis dans la grange, ainsi que deu\ des juges, tous jurant de venger Eric.
Bouchard .s'em|)ressa de se rendre au milieu d'eux. La plupart étaient armés de lourdes arbalètes. nuel(|ues-uns portaient des arcs, destléaux, et des vans pour s'en servir comme île boucliers. Tous sans exception portaient un glaive recourbé, une espèce de faux.
Bouchard serra la main à quelques-uns, et dit à haute voix :
— Compagnons, vous savez tous, n'est-ce pas, que vous êtes réunis ici pour venger la mort de mon neveu Eric, assassiné par les Isengrins, nos éternels ennemis, sous les ordres de Baimbaud Tancniar. Dix Kerles ont clé lâchement massacrés
LES KERLES DE FLANDRE
en même temps que mon neveu. Les assassins sont réfugiés au burg de Slraelen. Il faut qu'il ne reste pas pierre sur pierre de ce nid d'iseni rins.
— Nous le brûlerons et nous le raserons! s'écrièrenl les Kerles en agitant leurs armes en l'air.
— Eh bien, amis, marchons en silence, pourles surprendre. Que notre vengeance les frappe à rimproviste.
— Qui devons-nous épargner? demanda un jeune homme.
— Epargner? Ont-ils épargné un pauvre enfant innocent?
— Raimbaut Tancmar surtout ne doit pas nous échapper, dit Bouchard. Que n'a-t-il un fils! En avant, mes amis, à Straeten. Il y a près de deux lieues d'ici là. INe marchons pas trop vite, afin de conserver nos forces pour l'assaut.
Ils partirent. Bouchard et les deux juges sautèrent à cheval, et la bande, composée d'une centaine d'hommes, se mit en route, dans les ténèbres. Lorsque, après avoir suivi d'étroits sentiers à travers les bois, ils arrivèrent cà une route plus large, en pleine campagne, Bouchard leur donna l'explication suivante :
— Je possède à Straeten, du chef de ma mère, un verger et une prairie que notre comte, poussé par les Isengrins au mépris de nos droits, a donnés enfief à Tancmar. J'ai naturellement voulu m'opposer à cette usurpation. En partant pour la guerre, le comte à décrété une trêve générale, et, par respect pour mes oncletj, le prieur de Saint- Donat et le châtelain de Bruges, j'ai consenti à laisser mon terrain inoccupé jusqu'au retour de Charles de Danemark. Mais les Tancmar n'ont pas respecté la trêve de leur côté; ils m'ont humilié et bravé de toute3manières,el, cesjours derniers, ils ont entouré ma propriété d'une palissade et maltraité mes compagnons. J'ai renversé la palissade, confié la garde de mon terrain à une vingtaine d'hommes armés. Raimbaut Tancmar les a attaqués avec des forces considérables, et a coupé le pied droit aux blessés et aux prisonniers, puis il m'a envoyé ces témoignages sanglants de sa cruauté. Mon pauvre neveu Eric a été une de ses victimes. Ne les vengerons-nous pas ?
— Oui, nous leur appliquerons la loi du talion, dit un des juges.
— Non, non, dit l'autre, nous réduirons leur burg en cendres; et nous les ensevelirons tous sous ses ruines.
— Mais Raimbaut, Raimbaut! grinça Bouchard. Il me faut son pied droit. Je veux que son oncle le re(;oive de moi.
Et, s'excitant ainsi les uns les autres, ils arrivèrent bientôt à proximité de Bethferkerke. Là Bouchard et les juges descendirent de cheval. On
fit halle et, après avoir reru les instructions de leur chef, les Kerles marchèrent un à un dans le taillis pour se dissimuler le plus possible aux regards de leurs ennemis si par hasard il y en avait dans les bois.
Tout à coup celui ([ui marchait en tête s'arrêta et fit signe aux autres d'en faire autant. Il avait cru voir un homme dans les broussailles, et le froissement du feuillage lui prouva qu'il ne s'était pas trompé.
— Qui vive? cria-t-il? Es-tu Pied blew? N'ayant pas reçu de réponse, le Keile banda
son arc et lança sa flèche au juger. Trois ou quatre de ses compagnons l'imitèrent. Un cri de douleur s'éleva du taillis, et l'on entendit le pas précipité de quelqu'un qui s'enfuit.
Bouchard, à qui l'on raconta ce qui venait de se passer, s'écria avec dépit :
— Nous sommes trahis! c'était un espion ou une sentinelle. On veille dansle burg.
— II ne courra pas loin, dit un de ceux qui avaient tiré. Ma flèche l'a mortellement frappé.
— Non, dit un autre, il n'est que légèrement blessé. Ne l'avez-vous pas entendu courir ? Un homme frappé à mort ne court pas ainsi, croyez-en Ivon, le chasseur de loups.
— Taisons-nous, dit Bouchard. Soyons prudents et marchons en silence.
Il prit la tète et les conduisit par des chemins détournés jusqu'à sa propriété, qui n'était pas à proprement parler un château fort, mais qui était entourée de hautes murailles et de fossés profonds. Il traversa seul le pont, et frappa à la porte à la façon des Kerles, c'est-à-dire deux coups rapides, et un troisième après une seconde d'intervalle.
— Es-tu Pied bien? demanda une voix à l'intérieur.
— Tempête sur mer, répondit Bouchard.
Ouvrez, Alain, c'est moi.
La porte grinça sur ses gonds, et toute la bande, sur les pas de Bouchard, pénétra dans la cour intérieure. On alluma des torches et l'on apporta tous les engins nécessaires à un siège : de hautes échelles, un madrier en chêne revêtu à l'une des extrémités d'une tête de bélier en fer, des tas de bottes de chanvre trempées dans la graisse ou dans l'huile, des pioches, des haches, des maillets et des cordes.
Bouchard disposa ses hommes par petits groupes : d'abord les arbalétriers, qui ne portaient que leur arme : puis les porteurs des trois grandes échelles; puis une vingtaine d'hommes sur les épaules desquels reposait le bélier; puis enfin ceux qui portaient les autres engins. Dès que l'on éteignit les torches, on se mit en
LES KEULES DE FLANDRE
marche à travers les ténèbres. Bouchard con duisil sa troupe jusqu'à la lisière du bois, et leur mollira, à une bonne portt'e de llèche devant eux, le burg de Slraeten donl les tourelles de pierres se délaciiaienl en noir sur le loml j;ris ilu ciel.
— Déposez vos fardeaux, reposez-vous un instant et rassemblez toutes vos forces, dit-il en allant d'un j,'roupeà l'autre.
— On veille là-bas, dil Ivon le chasseur de loups dont les rej;ards perdaient les tt-nèbres. Je vois d'ici briller l'acier sur les remparts. Ce sont des casques ou des épées.
— Oui, répondit IJouchaid, après avoir regardé à son tour, on veille. On nous altt-ml. C'est l'espion de tantôt (jui nous a trahis. Us sont en nombre, et l'assaut sera rude. Tant mieux. Je pourrai tirer du meurtre de mes comj)ai;nons une vengeance plus éclatante. Voici ce que nous allons faire. Nous allons coucher nos deux plus courtes échelles par terre, par-dessus le fossé, afin de pouvoir atteindre et briser les chaînes du pontlevis. Le pont baissé, nous enfoncerons à coups de bélier la porte du burg, et nous y pénétrerons, l'ailes part de ces dispositions à nos hommes, chacun en ce qui les concerne. Que le vieux Lambert reste dans le bois avec une dizaine d'hommes pour soigner les blessés.
En quelques instants tout fut prêt pour l'asaul. A côté de chaque porteur d'échelle marchait un homme tenant au-dessus de sa tête, en guise de bouclier, un van, pour le protéger contre les flèches, les pierres et autres projectiles.
Tout alla bien jusqu'au moment où l'on afiprocha du fossé. Mais alors une grêle de flèches tomba sur les assaillants et un formidable éclat de rire retentit sur les murailles.
— En avant les échelles ! cria Bouchard. Archers, visez au-dessus tle la porte, et donnez de l'occupation à ces rieurs jusqu'à ce i|ue nous étouffions leur rire dans le sang !
Son ordre fut exécuté, le fossé franchi, et les chaînes tlu poul-levis atla(iuéesà c<mps de maillet, (le hache, de jlevier et de tenailles. Les flèches et U?s pierres pleuvaieni sans discontinuité du haut des murs. Déjà un Kerle était tombé mort devant le pont. Trois autres, grièvement bh-ssés .rvaient été porté.s dans le bois. Tout à cou|i un des juges qui se tenait à côté de Bouchard, sous un van, poussa un cri de douleur, saisit Bouchard par le bras, et s'écria :
— Soutenez-moi, je vais tomber.
— (Ju'e>«t ce donc?
— J ai mon com()te... ur.e flèche dans la poirinc... c'e>l (ini...
— Ciel ! vous, Elstnine mon ami ! mourir ici !
11 le saisit à bras le corps et l'emporta en courant dans le bois, où il le déposa à côté des autres blessés. 11 ne voulait pas le quitter, mais Eslrune le renvoya en lui disant que sa présence était plus nécessaire àl'assaul.
£n elfet, près du burg, les hommes chargés de rompre les chaînes du ponl-levis se tenaient presijue immobiles sous leurs vans, tellement était serrée la grêle de projectiles et d'étonpes enflammées ([ue les assiégés faisaient pleuvoir sur eux. Bouchard, bouillant de colère, poussa un rugissement de lion, traversa le fossé sur une deéchelles, et, écartant les vans qu'on tenait audessus de sa tête, il prit un levier des mains d'un de ses hommes, le passa dans un des chaînons et se mit à le tourner avec une telle force que des étincelles jaillirent du métal. Ki projectiles ni étoupes entlammées ne le firent reculer; les chaînes tordues furent brisées, et le pont retomba aux cris de joie de tous les Kerles. .Maintenant la voie était ouverte pour attacjuer la porte à coups de bélier.
Cinquante hommes saisirent la lourde poutre de chêne, et, prenant leur élan, en poussèrent Texlrémité contre la porte dn burg avec une telle violence que le coup retentit comme un éclat de la poudre. Mais la porte résista.
Un second coup ne produisit pas plus d'effet. De temps en tem|)s un assaillant, blessé par les projectiles lancés d'en haut, était obligé de quitter son rang et de se retirer dans le bois.
Après le ciniiuième coup la porte restait toujours inébranlable. Bouchard, transporté de fureur, s'attela lui-même à la poutre, et, soit (|ue sa force fut réellement irrésistible, soit que son aide redoublât le courage de ses hommes, au premier choc la |)orle résonna comme si elle était jetée à moitié hors de ses gonds.
— Courage, amis, s'écria Bouchard. Encore un ellort, et elle tombe!... Mais (ju'est-ce que je vois là-bas le long des murs? Des hommes qui s'éloignent? Voudraienl-il échappera notre vengeance? En avant, en avant!
En elfet, la porte ne résista pas à un nouvel clfort, et elle tomba par terre avec un bruit épouvantable.
— Bas les vans, maintenant, et en avant les épées! exclama Bouchard en s'élançant dans le burg à la tête de ses compagnons.
Les ennemis surpris n'opposèrent (|u'une faible résistance et cherchèrent à se dissimuler dans les coins et recoins des bâtiments, espérant trouver |dns tard une issue. .Mais les Kerles, altérés de vengeance, les poursuivirent et taillèrent impito- j yablemenl en pièces tout le qui avait vie. !
Bouchard qui n'avait ([u'uii but, se venger sur i
LES KERLES DE FLANDHE.
Quand il fut eu présence du cadavre... (Page 33.)
Raimljaut Tancmar en personne, lit allumer des torches, et fouilla la château dans ses recoins les plus secrels, mais en vain. Raimbaut avait disparu.
— Il m'échappe, le lâche! s'écria-t-il avec un amer désappointement.
— Messire, dit l'un des Kerles, je viens d'apprendre par un blessé que Tancmar, avec une grande partie de ses hommes, est descendu par une échelle du côté opposé à la porte d'entrée; qu'à l'aide de la même échelle ils ont traversé le fossé, et qu'ils nous ont ainsi échappé.
— Damnation! s'écria Bouchard : mes amis sont vengés ; mais le meurtre de mon pauvre Eric restera impuni!
— Non, Éric est vengé, dit un des Kerles. J'ai vu, dans une chambre basse, le cadavre de la propre sœur de Tancmar, tuée pendant l'assaut.
— Sa sœur ! dit Bouchard ! courons voir.
Il saisit une torche et suivit le Kerle qui lui montrait le chemin.
— Oui, dit-il, quand il futen présence du cadavre. Oui, c'est bien elle. Mon pauvre Éric est vengé.
— Lui couperai-je le pied? demanda le Kerle.
— Une femme?... Non, non, c'est assez. Ma vengeance est satisfaite. Qu'on place tous les cadavres en un tas, et qu'on mette le feu aux bâtiments en cent endroits à la fois.
11 descendit dans la cour, où il s'arrêta, les bras croisés sur la poitrine. Les tlammes ne tardèrent pas à montrer leurs langues rouges, et montèrent bientôt le long des tours qu'elles enveloppèrent jusqu'à ce que le burg, incendié tout entier, et pareil à un volcan en éruption, illuminât de ses lueurs rouges le ciel sombre de la nuit.
— L'œuvre de vengeance est accomplie, dit Bouchard, maintenant songeons aux blessés et rentrons chez nous.
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Li:s kEKLES [)E ll.A.NDHE.
l'eu lie tt'Mip? apr«''S on enloiidait rclt-nlir dans le bois le iliaiil de vicloire îles Keiles qui s'alTaihlissait peu à peu dans réloij5'nemen(.
Lorsiiue Haimbaul Tancniar arriva à Arras et raconla au comle de Flandre la prise de son château el la niorl de sa sieur el de ses serviteurs, le prince enlra dans une terrible colère. Comme lîaimbant eut soin de ne rien dire de son propre niriail, Tarn inar et ses amis ne négligèrent pas d'accuser de complicité les Erembauts et tous les Kerles en gt-nt-ral. Ils s'efforcèrent de pousser à boni l'indiiiiialion du comle el de le ili''cider à tombei- immédiatemi'iil avec iiiieforlc partie de ses troupes,
Cbarles de Danemark, quoiqu'il fùl babiliié à réllécliir longuement avant de prendre une résolution importante, leur avait laissé croire que, celle fois du moins, il suivrait leur conseil. Mais, le nième jour, il avait reçu, des mains d'un envoyé sp'cial du prieur de Saint-Donat, une lettre dans laquelle llertolplie lui exposait l'affaire dans tous les déiails, en exprimant l'espoir (pie le comte prononcerait entre les deux ennemis suivant la raison et le droit.
Cet écrit fil hésiter le comte. Malgré son orgueil, il savait se mailriser, car il tenait [lar-tlessus tout à |)asser aux yeux des Flamands pour un prince juste. Aussi en vint-il bientôt à l'idée de faire comparailie pnbli(iui'menl llaimbaut Tancmarel Bouchard Knop devant la haute cour des chevaliers.
Les Tancmar feignirent d'être fort mécontents de cette résolution, car, au fond, ils étaient convaincus que celte haute cour, composée d'ennemis des Frembauts et des Kéries, Cdiidamnerail sûrement Bouchard.
On envoya à Biiiges et dans les autres villes des lettres du comte de Flandre convoquant à Ypres, dans les cinq jours, la haute cour qui devaitjuger Uaimbaul et Bouchard. Le jour fixé était arrivé. Suivant la coutume du temps, les parents et les amis des accusés devaient les aicom|Mgncr au tribunal soit pour les difindre, soit pour attester par leur présence l'eslimi' dont ils jouissaient; les Ert'inbauls de Bruges, au nombre diinf trentaine, chevauchaient sur la route «lYpres, après avoir passé la nuit à Thonrout. Brrtolphe, le prieur et son frère llarkct le châtelain ne cessaient de recommander le calme et la prudence à leur neveu Bouchard, à t«l point que celui-ci, impatienté, retint son cheval en maugréant, pour ne pas rester à côté de ses oncles.
l,n autre cavalier retint également sa monture
pour rester en arrière avec Bourhard. Citait Didier Vos, le rival maliieunuix de Kobert Sneloghe. Il enlama la cimversalion en se plaignant de la tiédeur des Frembauts et des Kerles en général, et insinua malicieiiseinenl que les [dus proches parents de Bouchard l'abandonnaient.
— Mes parents? lesquels? demanda Bouchard étonné.
— Mais, llobert Sneloghe. Pourquoi n'est-il pas ici?
— Une affaire importante l'a empêché de partir avec nous ; mais il sera à temps à Ypres.
— J'en doute. Ne voyez-vous donc pas (|uil cherche à se rapprocher des Isengrins? Que n'a-t-il pas fait pour obtenir la main de Placida Van Woumen!
— Par Loki, Didier, vous déraisonnez! C'est son oncle le prieur qui désirait celte union el qui l'avait négociée. Mais le mariage est rompu. Bobert épouse Dakerlia Wulf.
— .le ne le sais que trop, pour mon malheur!
— Quoi! vous aimez aussi Dakerlia?
— Plus que ma vie.
— Ah! Je vous plains, pauvre Didier!
— Sneloghe a agi envers moi comme un traître; il m'a trompé lâchement. Mais je me vengerai!
— Vous venger, sur Bobert? dit Bouchard en souriant. C'est votre alfairc; mais par amitié pour vous je dois vous avertir de deux choses. La première, c'est qu'il est plus fort que vous el qu'il est renoniméjiar son adresse dans le maniement des armes. La seconde, c'est qu'il est généralement aimé et estimé; que, si vous réussissiez à le frapper dans un duel, vingt autres à la (ile viendraient vous |irévoquer. Moi-même, peut-être.
— Et cependant je me vengerai, gronda Didier. Une voix appela Bouchard de l'antre côté de la
route.
— Damnation, le voilà! dit Vos avec colère. En effet, Bobert Sneloghe el le père de Dakerlia
les dépassèrent pour rejoindre le prieur el le châtelain.
— Vous voyez bien qu'il vous évite, conlinuat-il. C'est â i)eine s'il vous a salué.
— Non, non, répondit Bouchard, je le connais mieux que vous. Tenez, le voilà qui retourne son cheval pour venir vers nous.
En effet, Bobert s'approcha de Bouchard, lui tendit la main, et lui exprima l'espoir sincère qu'il gagnerait sa cause, qui était juste cl légititne.
Bouchard n'jiondit qu'il n'allait à Vjires que pour donner salisfactiiu) à ses oncles, mais qu'il était convaincu (|u'il serait condamné par un tribunal composé d'ennemis des Frembauts et des Kerles, et présidé par Charles de Danemark.
LES KERLES DE FLANDRE
Didier, absorbe dans ses pensées, ne se mêlait pas à la conversation. Au passage d'un pont étroit qui empêchait les trois cavaliers de marcher de front, Uobertlui dit en se rapprochant :
— Je voudrais causer un instant avec vous, messire Vos. Accordez-moi un instant d'entretien, je vous prie.
— - Tout de suite, si vous voulez.
Bouchard se rapprocha, Robert le pria de les devancer un peu, ayant à causer avec Didier d'aiïaires particulières.
— Je sais ce que c'est, dit Bouchard. AfTaires d'amour. Il s'agit de votre mariage avec Dakerlia Wulf. Didier m'en a parlé. 11 paraît qu'il voudrait bien être à votre place.
— Alors il n'y a plus de secret, vous pouvez entendre ce que nous avons à nous dire. Ce ne sera pas long, Bouchard.
11 se tourna vers Didier et lui dit d'un ton calme et grave :
— Messire Vos, je vous ai annoncé solennellement mon mariage avec mademoiselle Wulf, et nous nous sommes quittés bons amis, en apparence du moins. Pourquoi feignez-vous d'avoir oublié ce que je vous ai dit?
— Je suis inhabile à deviner les énigmes, répondit Didier.
— Eh bien, parlons clairement. Tant que vous ignoriez qu'il y avait promesse de mariage entre Dakerlia Wulf et moi, vous avez pu espérer vous faire aimer d'elle. Maintenant vous n'en avez plus le droit : elle s'est plainte à moi de vos poursuites et de vos importunités, en me priant de les faire cesser. Mon devoir est de protéger ma fiancée, et vous comprendrez, je pense, que le votre est de cesser vos démarches, c'est-à-dire de la laisser en paix,
— Je n'ai d'ordres à recevoir de personne.
— Ainsi, vous avez l'intention de continuer?
— Je ferai ce qui me semblera bon. -
— Fort bien, riposta Robert. Je le regrette ; mais puisque vous m'y contraignez, s'il y a du sang versé entre nous, qu'il retombe sur vous. Acceptez donc ce gage.
Il lui tendit son gantelet, Didier pâlit, et lui jeta un regard aigu.
— Vous hésitez? demanda Robert stupéfait. Mais Bouchard, qui approuvait complètement le
refus de Didier, saisit le gantelet, en disant :
— C'est un malentendu. Vous ne vous battrez pas. Didier est triste; mais pouvez-vous lui en vouloir pour cela? Ne le seriez-vous pas si Dakerlia vous repoussait?
— Sans doute. Que Didier promette de respecter ma fiancée, et tout sera oublié.
— Je le promets, dit Vos, et je l'eusse déjà
promis, si vous ne m'aviez humilié en me parlant d'un ton si impérieux, à moi, un ami!
— Puisqu'il en est ainsi, Didier, restons amis, et que tout soit oublié, dit Robert d'une voix plus douce.
Ils se serrèrent la main; mais, malgré cette marque de réconciliation, le visage de Didier conservait une expression d'aigreur et d'amertume qui aurait pu faire douter de sa sincérité. Puis Sneloghe prit congé de Bouchard pour rejoindre le prieur et le châtelain de Bruges, à la tête du cortège.
Peu de temps après, les Erembauts atteignirent Ypres. La ville, déjà fort peuplée par elle-même, avait reçu de nombreux visiteurs de Furnes, de Dixmude, de Roesbrugge, de Steenvoorde, de Poperinghe et d'autres cercles voisins. De plus, toute la cour du comte de Flandre, et une centaine de chevaliers avec une suite nombreuse, étaient arrivés dans la matinée, de sorte que les rues étaient pleines de monde. A mesure que l'heure fixée pour la réunion de la haute cour approchait, l'esplanade du bourg se couvrait de monde; mais la foule n'osait pas manifester ses sympathies pour l'un ou l'autre parti, parce qu'il y avait là de nombreux hommes d'armes, l'épée au clair, prêts à faire respecter la loi du prince.
A l'heure dite, les sonneurs de trompe firent le tour de la place, appelant par leurs noms Raimbaut Tancmar et Bouchard Knap. Les appelés, suivis de leurs parents, entrèrent dans la grande salle du bourg et prirent place, les uns à droite, les autres à gauche, sur des bancs qu'on leur désigna au milieu de la salle. Le comte était assis sur une estrade, sous une espèce de dais, derrière une grande table autour de laquelle les membres de la haute cour, le maréchal et les secrétaires, avaient également pris place. Tous étaient des ennemis des Erembauts, ou du moins ils étaient connus comme Isengrins, c'est-à-dire comme tout portés en faveur des seigneurs féodaux, auxquels ils reconnaissaient tous les droits, même au prix du droit et de la liberté des bourgeois et des Kerles.
Un seul chevalier, le châtelain ou burgrave d'Ypres, qui siégeait à côté du prince, était considéré par Bouchard comme un ami et un défenseur. C'était Guillaume Van Loo, descendant des comtes de Flandre, et qu'une guerre malheureuse avait contraint de renoncer à la couronne au profit de Charles de Danemark. Sa présence parmi les juges réjouit les Erembauts, quoique le prieur sût bien qu'il ne leur était pas favorable parce qu'ils avaient pris parti coutre lui dans la guerre de succession.
Les trompettes sonnèrent de nouveau, et le
LES KERLES DE FLANDRE
maréchaK prtilaiil la parole pour le prince, invita Ilaiiiiliaut Tanoiiiar à exposer p(>ur(iiii»i il se plaignait et ileniandait Justice.
Avec un calme hypocrite et une nioilt-ralioii calculée, Uaiinbaul raconta ce ijui s'était passé à Straeten, omettant tout ce qui lui était défavorabl»', insistatil sur les torts de Douchard et tournant les choses absolument à son avantajre.
l'endant ce récit, Douchard serrait les poings, frappait du pied, et }.'rommelail des malédictions contre son accusateur. Vainement ses oncles essavaicnt de le calmer. La voi de son ennemi suHi<:ait pour l'exaspérer.
Invité à s'expliquer à son tour, il s'avança (iérement vers la cour.
— Tout ce (|ue cet homme artificieux vient de vous dire est faux, tout à fait faux! s'écria-t-il avec force. Le sol était h moi ; Je l'avais hérité de ma m'-re. On vous a trompé, seiiiueur comte; si vous aviez su que la prairie et le verger de Straeten ne vous appartenaient pas, vous ne les eussiez certainement pas donnés, car le prince lui-même doit respecter les droits de chacun...
In mouvement de désapprobation l'empêcha de continuer, Bouchard, blessé, releva la tète avec orgueil cl poursuivit :
— Ceux qui osent prétendre (juc le prince a le droit de faire des injustices sont des courtisans ou des llattours. Dieu lui-même n'a pas ce droit-là.
Ces paroles téméraires arrachèrent un cri d'indignation à tous les chevaliers; le visage du comte était sombre et cimrroucé.
Bertolphe, remanjuant le danger, s'approcha do son neveu et lui adressa vivement quelques mots à voix basse. Bouchard retourna à son banc de mauvaise grAcc, et le prieur s'inclina profondément devant la cour, demanda la permission de présenter la défense de son neveu, ce qui lui fut accordé après une courte délibération.
— Mcssires, dii-il, pour décider quel est ici le vrai coupable, il importe peu de savoir à qui appartenaient la prairieet le verger de Straeten. Mpr le comte avait ordonné que, jus(ju'à son retour de la ^.'uerre, tout restAt dans le même état qu'au moment de son départ, et que la trêve fut respectée. Qui a enfreint cet ordre et violé la |réve, si ce n'est Haimbaud ïancmar, en entourant d'une palissade le lerrair) coulesté ? Mon neveu u'a-t-il pas usé de son droit en renversant la palissade et en rétablissant les choses en l'étal? Haimbaud a cha«>é a main armée et maltraité le- compagnons «le Bouchard Kn.ip; il en a égorgé une partie, leur a coupé le |»ied droit, et, ces débris sanglants, il les a mis dans un panier (ju'il a envoyé au prieur de Bruges avec ers mots à l'adresse de mon neveu : * Haimbaud Tancmar fait hommage à
Bouchard Knap des fruits d'un nouveau terrain. Il espère (jue cette vue le réjouira. » Et ce ialal panier contenait aussi le pied du jeune Eric, (ils de la dt'funlf stcur de Bouchard, un enfant de quatorze ans ([u'il aimait comme la lumière de ses yeux. Je m'ailresse à votre cœur, seigneur comte, et à votre conscience, messires : qu'eussiez-vous fait à sa place? Quelle résolution vous eut inspirée cette froide et infernale cruauté? Demander justice au souverain, direz-vous? Oui, c'est cela qu'il eût fallu faire; mais n'oubliez pas que mon neveu est homme, et (lu'une patience surhumaine seule aurait pu lui donner la force de renoncer à se venger lui-même.
Le conseilli-r Tancmar se leva et déclara (|ue son neveu Baimbaut avait été |irovo(|ué à commettre cet acte de cruauté par lîouchard lui-même, qui avait menacé publiquement Haimbaud défaire subir le même traitement à quincontiue mettrait le pied sur le teirain contesté.
— Celui qui a dit cela en a menti ! s'écria Bouchard.
\^\ï cou|) d'(eil impérieux de Bertolphe le réduisit au silence, puis le prieur reprit la défense de son neveu avec une éloquence et une puissance de logique qui eussent convaincu des juges moins prévenus.
A|»rès des ré[)liques fort animées, le comte et les membres de la cour se levèrent pour se retirer dans la salle des délibérations. Elle y resta fort longtemps, et à mesure que les heures s'écoulaient, l'espoir d'une issue favorable grandissait parmi les Krembauts, tandis que chez les amis de Tancmar, convaincus d'ailleurs de sa culpabilité, la confiance allait en s'amoindrissant. Le vieux Bertolphe, (jui redoutait une condamnation, exhortait Bouchard à écouler avec calme la sentence, quelle ({u'elle fut, et à s'y soumettre, du moins en a|)j)arence, tant dans son intérêt (|ue dans l'intérêt de tous les Kerles;il parla avec tant de chaleur, de conviction et d'autorité, (|uc Bouchard promit de suivre son conseil.
Enfin la cour rentra en séance : chacun reprit sa place; les trompettes sonnèrent une fanfare, et le jeune Frumold, comme greffier de la coui', se leva et se mit à lire lejugenient. La lecture dura longtemps sans que, du récit détaillé des faits on put lire le présage de la conclusion finale. Aussi toute l'assistance écoutait avec une attention fiéreusc et le cœur palpitant d'espoir ou de crainte. Tout à coup, un cri d'angoisse échap|)a au vieux prieur, auquel répondait un cri de rage de Bouchard, tandis (|ue les Tancmar poussaient des exclamations de triomphe. Bouchard était déclaré coupable et condamné à rebâtira ses frais le château de Straeten; à voir brûler et raser complètement
sa maison de Belliferkerkc; déplus il lui était dél'eudu, sous peine de mort, de conserver une habitation dans le cercle de Bruges; enfin, le jugement prononçait contre lui la peine de bannissement pendant dix ans, donnant à tous, nobles, bourgeois et vilains, le droit de le tuer s'il reparaissait dans le comté de Flandre avant l'expiration de ces dix ans. On lui donnait jusqu'au coucher du soleil pour quitter Ypres, et jusqu'à la fin du troisième» jour pour quitter la Flandre.
Raimbaud Tancmar était acquitté.
Bouchard, qui s'était contenu jusque-là, se leva tout à coup et montra le poing au Gomte en profèrent d'horribles malédictions; mais le prieur, le châtelain, Robert Sneloghe, Segher Wulf et d'autres amis l'entourèrent, le retinrent, et réussirent enfin à l'entraîner hors de la salle, pendant que les trompettes sonnaient pour annoncer que la séance était levée. Ils le conduisirent, en fendant les flots pressés de la foule des curieux, à l'auberge du Lion d'or, où ils l'introduisirent dans une grande salle dont les portes furent closes.
Bouchard, fou de colère et de rage à cause de l'injustice qui lui était faite, ne parlait de rien moins que de massacrer le comte et tous les juges qui l'avaient condamné et de leur arracher la langue.
Didier Vos allait plus loin encore: il était d'avis qu'il fallait attendre la nuit pour mettre le feu aux quatre coins du burg, afin d'ensevelir le comte et ses odieux Isengrins sous les ruines.
Les Erembauts étaient très montés, et leur chef, le vieux Bertolphe, dut employer toute son autorité et toute son éloquence pour les amener à envisager la situation avec calme, et à ne pas se livrer immédiatement à des actes de révolte et de représailles.
Bouchard, exaspéré et altéré de vengeance, accusait son oncle de lâcheté et criait qu'il n'avait besoin de personne pour faire courir, tous les Kerles aux armes; il ne demandait pas huit jours pour mettre le feu à tous les châteaux que les Isengrins possédaient dans le pays, et pour faire tomber la couronne de la tète du comte.
Le prieur ne se découragea pas : il opposa qu'on ne pourrait pas mettre tout le pays à un seul homme. Que d'ailleurs on n'avait pas le droit de rien entreprendre sans consulter les Gildes; que, dans trois semaines, leur assemblée annuelle devait se réunir à Furnes, et qu'alors on y délibérerait mûrement sur ce que les Kerles avaient à faire. Que si l'on y décidait la révolte et la guerre, lui, son frère le chapelain et tous ceux qui tenaient avec eux exécuteraient la décision, même au prix de leur sang. En attendant, Bouchard pouvait trouver un asile chez son père, à Rodenburg, où per-
sonne n'oserait le rechercher ai le |)0ursuivre. A la fin, Bouchard, convaincu, ou plutôt fatigué de lutter, consentit à quitter Ypres le soir même, comme le jugement le lui ordonnait. Déjà le prieur ouvrait la porte pour présider au départ, lorsqu'un chevalier entra, et alla droit à Bouchard, dont il serra les mains avec sympathie.
— Messire Guillaume Van Loo, burgrave d' Ypres, voulez-vous être comte de Flandre? s'écria Bouchard.
— Moi ? comte de Flandre, répéta le nouveau venu étonné.
— N'êtes-vous pas l'héritier légitime de nos princes? Charles de Danemark ne vous a-t-il pas ravi la couronne, demanda Bouchard avec une animation singulière.
Guillaume Van Loo fit signe qu'on fermât la porte.
— Messire Knap, dit-il, ne parlez point de pareilles choses.
)) Le comte est à Ypres avec beaucoup de chevaliers et de gens armés. Il peut faire de vous ce qu'il veut. Certes, si le droit avait été respecté, je serais sur le trône, et l'on ne verrait pas se passer les faits auxquels nous venons d'assister. Mais le sort s'est déclaré contre moi. J'ai subi la force des armes.
— Les temps sont changés, interrompit Bouchard. La mesure de l'injustice est comble. Voulez-vous être comte de Flandre? Dites un mot !
— Hélas ! Qui pourrait me rendre mon héritage.
— Qui ? moi. '
— Mais quels moyens?
— Ça, c'est mon secret, répondit Bouchard en se frappant le front.
— Bah ! dit Guillaume Van Loo, ce sont des rêves, des rêves impossibles. Je vous sais gré de vos bonnes intentions, mais votre indignation vous fait croire à la possibilité de ce qui est tout à fait impossible.
Le prieur interrompit la conversation en pressant son neveu de partir, car le soleil était bien près de son coucher, et qui sait si quelque partisan des Isengrins n'attenterait pas à la vie de Bouchard, puisque le jugement leur en donnait le droit.
Tous suvirent son conseil et quittèrent l'auberge du Lion d'Or. Le burgrave d'Ypres n'avait pas quitté Bouchard.
— Comte, nous nous reverrons bientôt, lui dit Bouchard à l'oreille au moment de monter à cheval.
— Mais vous êtes banni ! répondit l'autre; je ne puis pas vous recevoir sous mon toit.
— Quand le comte sera parti. La nuit. Ne craignez rien. J'ai des choses importantes à vous com-