LES KERLES UE FI-.\.M)UE
niuni(iuer. Votre bonheur et nnire liliorlr en di'jteiidi'nl.
Kn acIioNaiil ces mots, il saiil.i à cheval cl rejoignit les autres Eremhaiits qui avaient hâte de sortir th' la ville.
Dakerlia Wuif était seule dans un salon de la maison de son père, conleinplanl d'un œil ravi et avec un visage rayonnant de bonheur les riches présents de noces étalés sur une table : érrins, colTrcts, argenteries, cristaux, ivoires s(ulptés, objets d'art de toute sorte. Un bruit de pas la tira de sa contemplation.
C'était Robert et sa sœur Witta, suivis d'un valet portant dans ses bras un objet d'art sous le le poids duquel il fléchissait. C'était une châsse en or massif ayant la forme d'une église avec ses tours et ses hautes fenêtres, (la et 1 1 des pierres précieuses étaient enchâssées dans le métal. La double porte de cette église s'ouvrait et laissait voir, sur le maître autel, une petite boîte en argent qui contenait unereliriue.
A la vue de ce cadeau princier, Dakerlia poussa des cris d'admiration, remercia son fiancé avec les transports de la plus vive reconnaissance. Robert la prit par la main, la conduisit à un fauteuil, et s'assit à côté d'el'e en lui disant d'une voix attendrie :
— Chère Dakerlia, encore huit jours et le ciel s'ouvrira pour nous.
Witta, assise de l'autre côté, atlira son amie contre son sein, et l'embrassa tendrement en disant :
— Oui, encore huit jours, et vous serez ma sccur pour toujours.
Deux larmes de joie coulèrent sur les joues de Dakerlia.
— Ah ! dit-elle, est-ce bien vrai tout ce bonheur-là? Il me semble parfois (|ue je rêve. Pourvu que notre ciel ne soit pas obscurri par quelque orage inattendu!
— Non, non, ne craignez rien, ma chère âme, répondit Robert.. le sais à (|uoi vous faites allusion ; mais, depuis que le comte e.st rentré à llruges, son ressentiment contre les Kerles est bien calmé, mes oncles me l'ont dit. D'ailleurs huit jours sont bien vite |>assé.s, et notre mariage sera célébré avant que queb|ue nouveau danger vienne menacer les Kerles, Ainsi, livrez-vous sans anrtme pensée à la joie.
Il fut interrompt! par l 'mirée de Se^'her Wulf, en habits de cérémonie, et l'épée au rôté. Il sourit aux jeunes gens, et, après avoir admiré les magni-
fiques présents de noce que sa fille lui montra avec complaisance, il dit à son futur gendre :
— Le comte tient aujourd'hui cour plénière. C'est notre tievoir de lui rendre hommage par notre présence. .N'irez vous pas, Robert?
— Mais, mon père, Robert ne fait que d'arriver. Nous avons lant de choses à nous dire, et tant de préparatifs à faire. Songez-donc, huit jours c'est si
• vite passé!
— Kt puis, ajouta Robert, parmi lanl de seigneurs on no remar(juera pas mon absence. D'ailleurs, les esprits sont bien calmés, et, pour le moment du moins, nous n'avons pas à nous inquiéter.
— Cela n'est pas bien certain, répondit Seglier Wulf. l)e|)uis (jue Bouchard Knap a été banni et sa maison brûlée, on répand des bruits singuliers. On prétend qu'il parcourt les bois la nuit pour exciter les Kerles â la révolte. On assure qu'on l'a vu du côté d'Vpres, près du château de Loo. Serait-il eu relations secrètes avec Guillaume Van Loo? Oue trament-ils? Le comte de l'iandre, s'il apprend ces entrevues mystérieuses, se fâchera, car Guillaume Van Loo, quoiqu'il se soit soumis en apparence, est resté son ennemi mortel, et le comte le sait bien. C'est une malheureuse comjilication. Les Kerles sont rendus responsables des faits et gestes de Bouchard, et qui peut prévoir quelles nouvelles complications en résulteront ponr nous ?
— Mais mon oncle le prieur m'a dit qu'il a le ferme espoir d'obtenir du comte la grâce de Bouchard. Lui et le châtelain feront rebâtir à leurs frais la maison de Belhferkerke. Ainsi tout sera réparé, et Bouchard pourra rentrer en paix chez lui.
— Non, non, mon ami, l'avenir n'est pas aussi riant q«ie vous le croyez. Que décidera l'assemblée des Cibles, qui se réunit h Fumes dans quinze jours? Dieu merci, mes enfants, vous serez mariés auparavant, sans cela... Restez donc, Robert. Au besoin, j'excuserai votre absence.
Il serra les mains à Robert et à sa sœur, baisa sa fille au front, et se dirigea vers le burg.
En entrant dans le palais, Sehger Wulf trouva une centaine de seigneurs réunis par groupes dans la salle des réceptions, et attendant l'arrivée du comte.
Dans un des groupes, on parlait avec beaucoup d'anitnalion.
— Oui, disait Gilbert Tancmar, le fils aîné du conseiller, ils paieront la taxe de servage, et quatre deniers à leur mort, ou le meilleur meuble an profil rlii comte.
-- De qui paric-t-on? deuianda Segher Wulf â Eustachc Van Steenvoord, un ami des Erembauls.
LES KEULES DE FI.A.XDllE.
Gillierl Tancmar qui avait enlondii répondit :
— Je parle des Kcrlcs, messire Wulf, el vous le savez bien.
— Les Kerles sont nés libres; on n'a pas le droit de leur imposer la taxe du servage, répliqua Segher Wulf.
— Nés libres, les Kerles? Ah! ah! ricana Gilbert, avec l'intention visible de provoquer chez les Erembauls quelque mouvement d'indignation qui eût pu leur nuire auprès du comte. Et comment prouveront-ils leur libre naissance?
— Prouve-t-on l'origine des choses qui ont toujours existé? Les Kerles ont été les premiers habitants du pays. Les fils ont reçu intacte de leurs pères cette liberté dont ils sont fiers.
— Qu'on le prouve! Le comte ne demande que des preuves écrites. Mais on ne saurait pas. Avant le départ de nos princes pour délivrer Jérusalem, les Kerles payaient la taxe du servage.
— C'est faux! c'est faux! crièrent |)lusieurs voix.
— Et pendant l'absence des comtes, et de leurs seigneurs féodaux, les Kerles ont usurpé la liberté qu'ils n'avaient jamais eue.
SegherWulfbouillait de colère et d'indignation, mais il se contint et dit tristement :
— Ah! messieurs, reconnaissez que j'avais bien prédit quels malheurs j)réparent à noire pauvre Flandre ceux qui conseillent au comte l'injustice et la violence. Les Tancmar vous égarent : je vous en supplie, ne leur prêtez pas la main. Les Kerles ne désirent que la paix afin de pouvoir travailler librement à enrichir le prince et le pays. Pourquoi les contraindre à verser leur sang pour conserver leur liberté?
Quelques Erembauts et une dizaine de chevaliers vinrent grossir le groupe, les uns pour conseiller le calme, les autres pour attiser le différend. Il était clair que le conseiller Tancmar et son fils exécutaient un plan arrêté d'avance, et ne cherchaient qu'à blesser et à exaspérer les Erembauts.
— Les Kerles ont toujours été des serfs, et ils le sont encore, criait Gilbert. Cela peut déplaire aux Erembauts, qui sont du même sang, mais c'est ainsi. Et vous, messire Wulf, pourquoi les défendez-vous si chaudement, si ce n'est par crainte qu'on ne vous demande aussi la preuve que vous êtes né libre.
— C'en est trop, clama Segher Wulf. Messire Gilbert, vous êtes un calomniateur, vous mentez! Je vous défie en un combat mortel. Dieu décidera entre les Kerles et leurs persécuteurs. Voilà mon gant. Si vous n'êtes pas aussi lâche que méchant, vous le ramasserez.
Gilbert, qui avait atteint son but, jeta sur son
ennemi un regard ironique el fit un signe de refus.
— \'ous refusez? Vous reconnaissez donc que vous êtes un lâche?
— Ces messieurs jugeront, répondit froidement Gilbert. Un chevalier ne peut, sans ho:ite, se mesurer en champ clos avec un homme qui n'est pas né libre. La libre naissance de Seghur Wulf ne m'est pas prouvée; je la nie. Je dois donc repousser son défi.
Segher Wulf écumait ! Il accabla Gilbert Tancmar de reproches, d'outrages et d'injures, mais en vain. C'était un parti pris d'avance de refuser le combat.
Cependant les autres Erembauts commençaient à s'agiter; on avait prononcé les mots d'isengrins et de Pieds bleus, et l'on pouvait craindre quelque rixe sanglante, lorsqu'un chevalier haut comme un géant, qui avait assisté à toute la scène, immobile dans un coin de la salle, s'avança au milieu des adversaires, ramassa le gant, et dit :
— Moi, Jacques Van Waesten, surnommé le Lion, noble de naissance et chevalier, je relève le gant et j'accepte le combat. Je défends l'honneur de ceux (|u'on ose appeler Isengrins.
Tancmar et ses amis essayèrent de le dissuader, mais il ne voulut rien entendre. Il se disposait à parler avec calm.e à Segher Wulf, afin de convenir de l'heure du duel, lorsqu'une porte s'ouvrit à deux battants, et le comte parut.
Tous les chevaliers s'inclinèrent profondément: leurs rangs s'ouvrirent, et le prince traversa lentement la salle et monta sur son trône.
— Messieurs, dit-il d'un ton irrité, ne pourrai-je donc jamais mettre le pied à Bruges sans me voir manquer de respect? Que des villageois se laissent aller à des disputes grossières, cela se comprend; mais des chevaliers, des hommes de sang noble!... Et quelle est la cause de celte discussion?
Le conseiller aulique Tancmar raconta d'abord l'affaire à sa façon, avec une impartialité apparente, mais au fond avec une véritable perfidie qui indigna tous les Erembauts.
Segher Wulf obtint également la parole, pour justifier son défi, et Jacques le Lion sollicita l'autorisation du prince, à l'effet d'accepter le jugement de Dieu.
Le comte Charles, qui avait écouté en silence, se leva et dit à voix haute :
— Nous approuvons, et permettons que notre vassal messire Jacques Van Waesten entre en champ clos contre messire Segher Wulf Van Lampernisse, aujourd'hui à deux heures après midi, dans l'arène de notre burg, à Druges. Nous chargeons notre châtelain et nos autres fonctionnaires que la chose concerne, de veiller à ce que
LES KERLES DE l' LAN DUE.
le combat ail lieu suivant les n'-gles de la clievalerie. De plus, comme nous avons à liélihéreravec calme sur des choses importantes, nous ordonnons que les deux adversaires s'éloip:nent du palais juscju'à l'heure du combat.
Segher Wulf et Jacques Van Waestcn, suivis de quelques amis, sortirent de la salle. Prè.5 de la porte du burjî, sous les arbres, le prieur et le châtelain serrèrent tristement la main à leurs amis. Ils étaient en proie aux plus noirs pressentiments, ignorant au fond les dispositions du comte et se demandant si tout ce (jui venait de se passer n'avait pas été convenu d'avance avec lui. Et puis, Seglier Wulf ne succomberait-il pas dans son duel avec Jacques le Lion dont la force el l'adresse étaient renommés dans toute la Flandre.
Le vieux Bertholphe avait les larmes aux yeux en parlant de tout cela, mais Segher Wulf lui ht comprendre qu'ils devaient, le châtelain el lui, rentrer dans la salle, pour savoir ce qu'on y pouvait dire contre les Kerles. Lui-même avait à se préparer au combat.
En approchant de sa demeure, le père de Dakcrlia ralentit le pas. Comment lui annoncerait-il ce duel qui pouvait la rendre orpheline? Ce mariage, si ardemment désiré, il faudrait peul-èlre le retarder s'il était seulement blessé. Et si l'orage que les Kerles redoutaient venait à éclater, le bonheur de son enfant ne serait-il pas anéanti pour toujours?
.\ussi lorsqu'il entra dans le salon où Dakerlia, Witta et Robert étaient encore réunis, il s'était composé un visage souriant. Mais sa lille s'aperçut qu'il avait quelque chose.
— Ou'avez-vous, mon père? demanda-t-elle. Que vous est-il arrivé?
— Uien, mais qui vous a dit?...
— Je lis dans vos yeux, mon père, vous avez quelque chose qui vous inquiète.
— P^h bien! oui, ma chère enfant. Emporté par une légitime indignation, j'ai provofjué (lilbert Tancinar qui osait me braver en face en simleiiaiit que les Kerles, les Erembauts et leurs familles n'étaient pas nés libres.
— 0 Dieu, le nuage, le sombre nuage, dans notre beau ciel! s'écria tristement Dakerlia. .
— Va Gilbert a-t-il relevé votre défi? demanda Hoberl.
— Non! le lâche a refusé sous prétexte (pie je ne suis pas né libre, et qu'un noble ne peut se battre avec moi.
— .Mil mon père, que vous m'avtz fait peur, dit joyeusement Dakerlia. Il a refusé. Dieu soit loué!
— Vous craignez donc bien de me voir descendre en champ clos, ma (ille? Que de fois pour-
tant j'ai exposé ma vie pour défendre mon honneur on celui de ma race. Le ciel m'a loujours protégé. Pourquoi m'abandonnerait-il maintenant? Dakerlia lui jeta les bras autour du cou.
— Oui, mon père, vous avez raison. Le ciel serait avec les défenseurs du droit. Vous avez bien fait. Mais je n'en suis pas moins heureuse du refus de Gilbert! L'idée de vous savoir en danger me ferait trembler comme la feuille.
— Et cependant je me bas aujourd'hui mémo.
— Quoi! Vous battre? Mais non, c'est impossible puis(iue...
— Un autre chevalier a ramassé mon gant et accepté le combat.
Dakerlia fondit en larmes.
— Ne pleurez pas, ma chère Dakerlia, dit llobert. Votre père ne se battra pas. Je prendrai sa place. Je suis jeune et fort.
— Vous, Robert, descendre dans la lice! s'écria-t-elle avec un redoublement de frayeur.
— Votre père ou moi ; un de nous doit dégager le gant jeté.
— Taisez-vous! Taisez-vous tous les deux ! vous me faites mourir.
— Ce ((ue vous proposez est impossible, Robert, dit Segiier Wulf. Vous, ma fille, je comprends votre trouble; voire bonheur est menacé; voire mariage...
— Oui, gémit Dakerlia, mon bonheur était trop grandjj'avais le pressentiment ([u'il serait troublé... Mais ce qui m'effraie et m'afflige profondément, c'est le danger que vous allez courir.
— Je vous en supplie, insista Robert Sneloghe, confiez-moi le soin de venger votre honneur. Vous avez fait vingt fois vos preuves. Moi, je suis jeune et fort.
— Je vous remercie, mon aini, mais c'est impossible, dit Segher Wulf. Le comte m'a désigné nominativement comme un des combattants. Et que dirait-on si je me retirais, moi (|ui ai jelé le gant? D'ailleurs, ma fille a^torl de s'effrayer ainsi ; je >uis dans toute ma force, et Dieu combattra avec moi pour le droit el pour la justice.
— Mais quel est donc votre adversaire? demanda Robert.
— Vous ne le connaissez probablement pas.
— Qui est-ce?
Jacques Van W'aeslen est son nom.
— Jacques le Lion? Juste ciel!
— Le Lion? le chevalier géant dont le regard fait trembler tout le monde? s'écria Dakerlia d'un Ion désespéré. .Mi! mon pauvre père, malheur à moi!
Elle cacha son visage dans le sein paternel, l'étreignanl con\ul.sivement dans ses bras, el s'abandtmna au plus violent désespoir, gans écouter les consolations des siens et de son amie Witta.
LES KEliLES DE FLANDIIE.
Drjà le trisle cortège était arrivé. (Page 43.)
La nouvelle du combat à mort qui devait se livrer ce jour-là entre deux chevaliers s'était répandue avec la rapidité de la foudre. Aussi, avant l'heure fixée, la foule se pressait sur la place du burg et dans les rues avoisinantes. D'après les ordres du comtp, on y avait établi la lice, c'est-àdire une enceinte carrée formée par de grosses cordes soutenues par des pieux. A chaque bout du parrallélogramme, aux endroits par lesquels les combattants devaient entrer, se tenaient deux hérauts d'armes, accompagnés d'un sonneur de trompe. Derrière eux, dans un espace également réservé, les deux adversaires, à côté de leur cheval de bataille, attendaient le signal du combat. Jacques le Lion était du côté du palais du comte; Segher Wulf du côté de l'église Saint-Donat.
Tous deux étaient entourés de quelques amis et de valets d'armes chargés de contenir leurs ci.evaux et de porter leurs armes. Autour de l'enceinle, les Ilots du peuple étaient si serrés qu'on ne voyait qu'une mer de têtes, remuée sans cesse par de nouveaux flots de curieux accourant de tous le points de la ville.
A toutes les fenêtres, les femmes se pressaient en foule ; sur les toits, sur les tours, sur les arbres, à toutes les saillies des bâtiments de la place des grappes de curieux étaient accrochées. Seule, la large galerie au-dessus des arbres du palais était encore vide. On y avait placé, autour d'une espèce de trône, quelques fauteuils pour les juges du camp qui ne devaient paraître qu'à l'heure fixée.
En attendant, les deux adversaires s'altachaient les dernière pièces de leur armure. Robert Sneloghe etEustacheVan Steenvoorde aidaient Segher ^Yulf dans ces préparatifs. D'abord on lui boucla
LES KEllLES DE FLANDRE.
sa cu!ras-;e |>ar-.lessus sa cotle de mailles en aiiiioaux (l'acier, puis le gorgerin, les brassards, les cuirasses, les genouillères, les jainbards, et enlin le heaume doré dont la visière baissée ne laissait voir (|ue les yeux du guerrier. Il élait là, couv.-rl de fer et d'aeier de la t^^le aux pieils, à côté de sou gigantesque cheval dont la lêle, le jioitrail et les épaules ét:iieiil également |)rotégés |»ar des plafjues de métal. Ses armes consi-ilaienl en une longue lance, une large épée à deux mains et un bouclier carré.
D'après les lois du duel, les adversaires devaient d abord s'atlaiiuer à cheval, à la lance. Si cette épreuve ne donnait pas de résultat décisif, ou si l'un des combattants était désarçonné sans être cependant blessé à mort, la lutte continuait à pied, à l'épée, jusqu'à ce que l'un des deux demandât grâce ou rendit l'âme.
Il y a toujours eu, dans la nature humaine, un ine.\plicable plaisir, une curiosité odieuse qui pousse l'homme à assister à des scènes de sang, à des spectacles terrifiants. On savait qu'il s'agissait d'un duel à mort ; qu'un de ces deux vaillants chevaliers devait mourir sous les yeux de la foule, et cependant, dans les ran,;,^s serrés de celle-ci on n'cnl -ndait (jne des propos joyeux, des cris d'impatience, qui se changèrent tout à coup en longues exclamations lorsque le comte parut au balcon et prit place sous le dais de brocard rouge. Deux hérauts d'armes, porteurs de Irompeiles garnies de bannières, se tenaient auprès de lui. De chaque côté s'assirent Ls juges du camp, et, au bout du balcon, les chevaliers de la suiie lin comte. On n'allendail [dus que le signal. Segher Wulfjjrit Robert dans ses bras, et lui dit d'iirn' voix émue :
— Hubert, mon fils, nul ne sait ce iinc Dieu décidera. Celte journée peut être ma dernière. Un guerrier ne craint pas la mort; mais je suis père, et mou ( œur trendjb; à l'idée que ma chère Dakcrlia resterait seule au monde. Je vous en prie, pron.ettez-moi, si je meurs, de l'aimer toujours, délre pour elle un époux lidèle, un ami mm-, un proleclenr génércui.
— Le ciel fera triompher le droit, répondit Hobert ; mais je vous le jure, mcs.sire AVulf, chaque battement de cœur sera consacré au bonheur de votre entant.
— (iela suffit. J'ai confiance en votre loyauté, iii'>n (ds!
(ne première sonnerie de clairon avertit les adver>aires de se tenir prêts. On les aida à monter à cheval, et on leur mit en main la longue lance. Ils se placèrent devant l'entrée de l'arène. In ^ilenre solennel régnait parmi la foule.
Lorsqn'on les vit assis sur lenrs grands chevaux.
un sentiment de pitié pour Segher Wuif se manifesta chez beaucoup d'assistants. Il était d'une bonne tète plus petit que son gigantesque adversaire.
— Confiance et espoir, lui dit Robert. DaKeilia j prie pour vous. I
— Ah 1 ne me parlez pas de ma fille ! i
— Au contraire, pensez à elle. Son imai:e don- j blera votre courage. |
— Oui, vous avez raison. Je dois vivre pour j elle.
Le clairon retentit pour la seconde fois. Au troisième signal, les gardes du camp firent tomber la barrière devant les pieds des chevaux, et les deux chevaliers, dressés sur leurs étriers, la lance en arrêt, s'élancèrent l'un sur l'autre.
Ce premier choc n'eut pas de résultat; les lances glissèrent sur les boucliers.
Cinq fois de suite les deux combaltanis rejirirent leur élan et s'élancèrent l'un sur l'antre au iialop précipité de leurs pesants coursiers. Les lances frappaient les boucliers avec un bruit épouvantable, et les flancs des chevaux, labourés violemment à coup? d'éperon, laissaient tomber sur le ; sable de larges gouttes de sang. \
Les Erembauts commençaient à espérer une j heureuse issue du combat, car il élait évident (|ue, | si Segher Wulf était moins grand et moins fort i que son adversaire, il rachetait amplement cette infériorité par son adresse et sa smplesse. Eii cITet, il avait évilé jusqu'alors tous les coups et, j plisieiirs fois, il avait atteint son adversaire en j plaine cuirasse avec une telle force, que Jacques Van Waesten avait chancelé sur sa selle. j
Mais, â la sixième passe, le cheval de Segher Wiilf tomba sur ses genoux et parut faire d-i vains efforts pour se relever. Les Isengrins poussèrent des cris de triom|)he. Heureusement Jaccpies Van Waesten, cmi>orté par l'élan de sa cour^e, ne sut pas se retourner avant que son adversaiie eût relevé son cheval cl pris du champ pour un nouvel et plus rude assaut.
Ils se ruèrent encore une fois l'un sur l'autre. Segher Wnlf fiappa Jac(|ues le Lion si violemment au gorgerin, (|ue sa lance ploya et se rompit. Jacques baissa la tète sur le cou de sa monture, et len lit le sang p;ir le nez et p:ir la bouche. Une fanfare reteniit. D'ajirès les lois du duel, le combat ne pouvait plus conlinuer qn à pii-d et à ré|)i'c, après que leg champions auraient pris queli|ues moments de repos.
Jacques Van W apsien sortit de la lice, auprès de ses amis, qui lui donnèrent à boire, lui ôjèrenl son casque ot lui lavèrent le visage, tout couvert de sueur et de s.uig.
Los Eri-mbanls, d- b-ur côt"'-, recinfortèrent
LES KERLKS DE FLAMillE.
Sej^hrr Wulf et lui coinmuniquèrciit leur ronfiaiice, car jusqu'à ce moment toutes les cliaiices étaient pour lui : Robert le serra dans ses bras et lui parla de sa fdlc pour raffermir sou courage. Mais le vieux Segher n'avait pas besoin d'encouragement. La lutte l'avait rajeuni et fortifié; il semblait impatient de reprendre le combat, et exprimait une confiance inébranlable dans l'issue finale. Aussi, quand les trompettes donnèrent le signal de la reprise, saisit-il son épée à deux mains, en s'élançant dans la lice.
Alors commença une lutte acharnée. Les lourdes épées décrivaient des cercles au-dessus de la tète des combattants et s'abattaient avec un bruit terrible sur leurs armures, en faisant jaillir des étincelles. Dans cet assaut formidable l'adresse avait au moins autant à faire que la force, car la victoire définitive devait rester à celui (jui frapperait son ennemi au défaut de l'armure. . . .
La foule assistait, anxieuse et haletante, aux péripéties du combat, et, chaque fois qu'un des combattants frappait le haubert ou la cuirasse de son adversaire, des cris de joie ou d'angoisse retentissaient autour de l'enceinte.
Enfin, au bout de dix minutes, une immense clameur retentit : les deux champions était étendus par terre. Jacques le Lion avait la tête fendue, et sa cervelle se répandait par l'ouverture de son casque littéralement coupé en deux. Le haubert de Segher Wulf était également brisé, et son sang coulait à flots par une large blessure qu'il avait au défaut de l'épaule.
Une sonnerie de clairon annonça la fin du combat.
A ce signal, les parents et les amis des deux adversaires, accompagnés de médecins, firent irruption dans l'arène afin de porter secours aux blessés s'il en était temps encore et de les emporter sur les civières qui étaient là toutes préparées,
Jacques Van Waeslen avait rendu l'àme, mais Segher Wulf vivait encore, quoique ses yeux fussent clos et que son visage fût couvert de la pâleur plombée de la mort. Les Erembauts l'entouraient, muets et consternés, interrogeant du regard le médecin qui le débarrassait de son armure et examinait ses plaies avec une visible inquiétude,
Robert Sneloghe, agenouillé auprès du blessé, lui soulevait la tête en lui parlant de Dakerlia pour le rappeler à lui pendant que le médecin procédait à un premier pansement dont il se montra fort satisfait, bien que le blessé n'eut pas repris connaissance. Par son ordre, on alla chercher un matelas qui fut étendu sur la civière, afin que le transport pût se faire sans secousses.
— Messieurs, dit-il aux amis de Segher qui
l'entouraient, la blessure est très dangereuse, mais tout espoir n'est pas perdu. Aucun organe essentiel ne me paraît lésé. La clavicule est brisée, il est vrai, mais cela peut se guérir. S'il ne perd plus de sang, et si l'inflammation ne se met pas dans sa blessure, nous pourrons lui conserver la vie. Ayez donc bon espoir, et aidez-moi à le placer doucement sur cette civière. Le moindre mouvement peut rouvrir sa blessure, et ce serait la mort certaine. Nous le transporterons chez lui; le grand air lui fait du mal.
On obéit en silence, et l'on se dirigea à pas com|)tés vers la demeure de Segher Wulf.
Déjà le triste cortège était arrivé à proximité de la rue Haute, lorsque la foule refîna devant une jeune fille qui accourait fout en larmes, les bras levés au ciel. Quelqu'un avait sans doute averti la pauvre Dakerlia du terrible malheur qui venait de lui arriver. Elle s'approcha de la civière, comfempla un instant son père inanimé, poussa un cri d'angoisse et tomba évanouie entre les bras de llobert Sneloghe et de son oncle le prieur.
Ce fut un mouvement d'inexprimable angoisse. La jeune fille avait les yeux fermés, et la pâleurde la mort était répandue sur son visage. Robert, la gorge serrée et la larme à l'œil, effleura de ses lèvres le front décoloré de sa fiancée et murmura :
— Dakerlia, Dakerlia! revenez à vous! c'est moi, Robert.
Mais elle n'entendit pas et demeui'a inanimée.
Le médecin ordonna au funèbre cortège de se remettre en route afin que la jeune fille, quand elle reviendrait à elle, n'eût pas sous les yeux le triste spectacle de son père blessé.
Lorsqu'on lui eut mouillé les tempes avec de l'eau fraiche, elle rouvrit les yeux, jeta un regard égaré vers ceux qui l'entouraient, et, n'apercevant plus la civière, elle s'écria :
— Mon père, mon pauvre père! mort! Et moi!... Ah! je veux le suivre dans la tombe!
Et elle se débattit violemment pour se dégager des bras de ceux qui essayaient de la retenir. Robert s'efforça de la calmer en lui adressant de douces paroles d'espérance et de consolation, mais elle ne l'écoutait même pas; on eût dit que les sons de la voix de son fiancé ne parvenaient plus à son oreille.
A la fin, épuisée par les efforts qu'elle avait faits pour s'échapper, elle entendit et s'écria tout à coup :
— Que dites-vous, Robert? Mon père vivant? Ah! ne me trompez pas! Ai-je rêvé? Quel était donc le cadavre que j'ai eu devant mes yeux?
— Ah! par pitié, Dakerlia, écoutez-moi. Votre père vit. Sa blessure quoique grave peut se guérir.