I.I•:^ KEr.LES DE FLANDllE
Lf> inéilocin l'a<siiro. Pourquiii donc dêsosiirrer? La houle (le Hii'ii est iiiliuic. Appuyoz-vous sur nous, el reniions. Votre père guérira, mon cœur me le dit.
Soutenue par l{ol)orl Sneloglie et par le vieux lîerlolpliejajeune fille se laissi ramener chez elle. L lie fuis rentrée, elle voulut se reinlre au|U'ès de ^on p»''re, mais un lui dit (|ue les niéileeius élaieiit occupés à poser un nouvel appareil sur sa hlessure et qu'on viendrait raverlir dés qu'elle pourrait le voir.
I>akerlia se mit à pleurer à san.ulols, sans vouloir écouter les consolations de Rohert. Au houl il'une demi-heure, le cliàtelaiu de Bruges vint lui dire qu'elle pouvait voir sou père, mais pour (|uelque minutes seulement. 11 était encore sans connaissance, mais le médecin avait beaucoupd'espoir.
— J'y vole, s'érria-t-elle en se levant comme mue par un ressort.
— Pas ainsi, mon enfant! dit le châtelain en la it tenant. Soyez raisonnable et écoutez ce que Je vous dis. Vous ne pouvez pas dire un mot ni pousser une pi liiite auprès du lit de votre père. La moindre émotion, le moindre bruit lui seraient funestes.
— Je serai muette, je comprimerai ma douleur.
— Eh bien, alors, suivez-moi.
Sejrlier Wulfétait étendu sur sou lit sans mouvement, les yeux clos el les lèvres violac 'es. Surveillée par Robeit el par le |)rieur, Dakerlia s'apjiroclii, le rej^anl fixe el les lèvres tremblantes. Le cicur du père eut-il le sentiment de rapproche de son enfant, ou fùt-ceun pur hasard? Il sortit de son long évanouissement, entrouvrit les paupières et jeta sur sa fille un coup d'mil d'abord va.uue, puis brillant de tendresse. Il sembla môme à la jeune que ses lèvres faisaient un mouvement, comme pour sourire.
Quoiqu'elle eût promis de respecter l'ordre des médecin-, elle ne sut pas contenir l'élan de sa joie ; elle se pencha sur son père, le baisa au front, en le mouillant de ses larmes, et murmura à son oreille :
— Mon père, mon cher père, prenez courage, vous guérirez!
.Mais le médecin et le rhirurj.'ien la lirèreul en arrière el la firent sortir malgré sa résistance.
— Imprudente! Voulez-vous donc le tuer? dit le médecin. La moin Ire émotion |>eul rouvrir sa blessure, et alors il est perdu.
— l.ai-<8ez-inoi relonrner auprès de lui, supplia-t-t lie à mains jointes.
— Non, non, vous ne pouvez pas rester dans sa chambre.
hakerlia se jeta à genoux devant le mé<lecin. el - écria en tendant ?ers lui les mains:
— Pitié, mon bon monsieur, pitié et pardon! Ne m'éloignez pas de mon père. Je vgux le veiller, le soigner jour et nuit. Je ne parlerai plus, je ne |>ousserai plus nn sou|iir. Pitié, ji> mouille vos |iieds de mes larmes.
— Pour l'amour de Dieu, laissez-vous toucher par celle immense douleur, dit Robert. Ne rep(Mis- >ez pas sa prière.
Le médecin, ému, releva la pauvre fille et lui dit :
— Lh bien, mademoiselle, essayons encore. Mais sachez bien que, si vous risquiez encore d'émouvoir votre père, ne fiit-ce que par un geste, je vous éloignerais impitoyablement de sa chambre, dussé-je employer la force. Je suis responsable de sa vie.
Dakerlia entra sur la pointe dn jiied, el jeta un cou|) (l'œil sur son père, qui avait refermé les yeux. Puis elle |)rit Rob(îrt par la main, le conduisit au fond de la chambre, lui montra sans prononcer un motle prie-Dieu placé devant un grand crucifix attaché à la muraille, el se laissa tomber à genoux.
Le jeune homme s'agenouilla à côté d'elle. Tons deux courbèrent la tête et s'absorbèrent dans une ardente prière.
Un silence, aussi profond que le silence d'une tombe, régna dans l'apparement pendant de longues heures.
Après f|uelques jours d'un temps pluvieux et froid, le soleil s'était levé dans un ciel bleu sans nuages et Pair était très doux pour la saison.
Un chevalier se promenait à pas lents, de long en large, près de l'église du Saint-Sauveur, absorbé dans de profondes rédexions, sous l'emjjire desquelles son visage s'assombrissait et s'éclairait alternativement. Un autre chevalierdéboucha d'une rue latérale sans (juil Paperçril el lui frappa amicalement sur l'épaule.
— Lh ! mon ami Didier, qu'est-ce donc qui vous préoccupe à ce point? Vous ressemblez à un somnambule.
— Tiens, répondit Didier, c'est ce cher Guillaume de Wervick. J'ai été malade, et je viens me réchauffer au soleil.
— Malade? Kst-ce de cela que vous êtes encore pAle? .Mais vous connaissez du moins le duel entre Jacques le Lion el .Segher Wulf?
— Oui, je sais, et commenl se porte messire ^Vulf?
— Je l'ai vu avant-hier. 11 est resté six jours entre la vie et la iiiurt ; el maintenant qu'il a repris connaissance el qu'il lient les yeux ouverts, les
LES KERLES UE FLANDRE
médecins lui interdisent le mouvement et la tension d'esprit.
— Pauvre Dakerlia ! dit Didier; quel doit être son chagrin, elle qui aimesi tendrement son père !
— Elle le veille jour et nuit; aussi a-t-elle singulièrement maigri. Elle n'est plus que Tombre d'elle-même.
Didier pinça les lèvres d'un air ironique.
— Robert Snelorhe était sans doute présent lors de votre visite?
— En effet. Rien d'étonnant à cela. D'ailleurs, il s'occupe beaucoup plus d'elle que de son père; il l'encourage, la console et pleure avec elle...
— Le lâche, pleurer comme une femme! grommela Didier d'un (on haineux.
— Lâche, Robert Sneloghe! répéta Wervick étonné.
— Il me semble, répliqua Didier, qu'un homme, un chevalier ne devrait pas avoir de ces faiblesses... Maintenant le mariage de Robert sera sans doute différé pour longtemps?
— Certes. Si Segher Wulf guérit, il ne pourra quitter le lit d'ici à plusieurs mois.
— Et s'il meurt, le deuil durera un an.
— Cela paraît vous faire plaisir? demanda Wervick en le regardant dans le blanc des yeux.
Didier Vos haussa les épaules sans répondre.
— Je comprends, dit l'autre: vous aussi vous avez aimé Dakerlia Wulf et aspiré à sa main. Mais il faut vous résigner. Elle deviendra certainement la femme de Robert.
— ^- Ce mariage n'est pas encore fait, répondit Didier dont les yeux lancèrent un éclair de joie triomphante.
— Quoi? supposeriez-vous que Dakerlia pourrait vous épouser?
— Qui sait? En un an il passe tant d'eau sous les ponts! Que la guerre éclate en Flandre, que les Kerles courent aux armes contre le prince... Il peut survenir bien des changements.
— Sans doute; mais la guerre n'est pas probable : le comte a accepté le jugement de Dieu, et la victoire de S«gher Wulf a préservé les Kerles d'une grande effusion de sang.
— Le croyez-vous? quoique j'aie été malade, je sais peut-être mieux que vous ce qui se passe. Estil vrai que, depuis ce duel, les Isengrins sont devenus silencieux et réservés, et parlent mystérieusement entre eux, comme s'ils cachaient un secret aux Erembauts.
— C'est vrai.
— Eh bien, le complot qui se trame dans l'ombre éclatera inopinément. Le prieur de Saint- Donat, le châtelain, Robert Sneloghe et tous ceux qui pensent comme eux et qui suivent leurs conseils sont aveugles; ils ne veulent pa? voir ce qui
se passe. Ils envoient partout des émissaires pour recommander aux Kerles le courage et la i)atieiice des poltrons! ils se réveilleront quand il sera trop tard. Bouchard Knap, voilà l'homme qui seul peutêtre peut sauver noire liberté... Et ils l'ont laissé injustement condamner sans rien tenter pour le défendre ou le venger.
— Oui, vous avez raison, dit Wervick, cette sagesse-là mène droit à la servitude. Mais les Kerles ne se laisseront pas faire. Dans six jours, l'assemblée des Gildes se réunit à Furnes; on y décidera du sort du pays, et les Erambauts n'y seront pas les seuls maîtres. J'y serai comme délégué de Proven, où j'ai beaucoup de biens.
— J'y serai aussi comme député par le cercle de Bekeghem.
— Tiens, qui vient donc là-bas?... Quand on p arle du loup...
— Robert Sneloghe! grommela Didier d'une voix altérée par la haine.
Mais il se fit violence en voyant Robert s'a procher pour les saluer. Après quelques mots échangés, Didier demanda à Robert si son mariage était indéfiniment reculé.
— Hélas! nous ne pensons plus à cela, soupira Robert. Que le père de Dakerlia guérisse, nous ne souhaitons pas autre chose...
Une lueur de joie brilla dans les yeux de Didier.
— Nous vous verrons sans doute à Furnes dans huit jours, demanda-t-il à Robert. Houthem vous choisit d'ordinaire pour son délégué.
— Je ne pourrai peut-être pas assister à l'assemblée. Vous comprenez, la triste situation de Wulf et de sa fille...
— Et si l'on y décide la guerre?
— Alors nous ferons notre devoir; nous donnerons noire sang pour la liberté du pays. Mais espérons que la sagesse du comte préviendra ce malheur.
— Est-il vrai, demanda Guillaume de Wervick, que vous avez jeté votre gant au visage de Gilbert Tancmar en pleine cour?
— C'est vrai.
— Et il a refusé de se battre avec vous?
— Oui, sous prétexte que lui, gentilhomme, ne peut pas se battre avec quelqu'un dont la libre naissance ne lui est pas prouvée.
— Quelle lâcheté!
— Lâcheté, non. Hypocrisie et méchanceté. Il veut nous pousser à des actes de violence, afin d'irriter le comte contre nous.
— Et vous ne l'avez pas frappé de votre épée? demanda Didier.
— Le comte entrait précisément au moment de la querelle. Il nous a ordonné de faire la paix. J'ai