‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 215 sur 225 · I.KS IvEIiLKS I)K l'I.ANDUK · texte numérisé non relu

I.KS IvEIiLKS I)K l'I.ANDUK

dû ol)i'ir, mais soyoz-eii certains, lui ou tanl je V-M:;;''rai sur Gilbert Tancinar le cliaf^iiii de Dakerlia.

— Si c'était à iiioi (|u'il refusât le coinhal, je retendrais mort à mes pieds, s't'cria Didier Vos.

— Non, non, je le contraindrai |iar d'autres moyens, répomlit Knljert avec une nuance de mépris. Vn preux chevalier ne se vrnj;e point par un meurtre. Au revoir, messire!

llohert Sneloglie séloigna et se dirigea sur la place du Marciié, où beaiic()U|) de personnes se promenaient pour jouir de la iloncenr île la tempéra- Inre. Il poussa un cri dejoyeuse surprise en apercevanl sa sn'ur et Dakerlia (lui se tenaient par le bras, et paraissaient de très bonne luimeur. 11 |)ressa le pas pour les rejoindre.

— Vous ici, mesdemoiselles? Kn croirai-je mes yeux? dit-il en les abordant. Qn'esl-ce ([ue cela veut dire? Notre père est-il guéri?

— (juel bonheur de vo is ronconirer, Uobert! dit Dakerlia. .Maintenant nous avons un chevalier pour nous mener à la pronienaile. .Mettez-vous entre iii»us deux, nous causerons en marchant.

— La joie rayonne dans vos yeux. Racontez-moi donc ce (|ui vous réjo:iit ainsi.

— Vous êtes venu ce malin, répondit Dakerlia; mtn père était encore alourdi par le sommeil et ne I ar.iissait p.is beaucouj» mieux ([u'hier; mais lorsqu'il lui tout à fait réveillé, ses yeux étaient i)lns vifs, el il demanda à manger. C'était la |ireniière fois. Les médecins ont permis de lui donner un peu lie bouillon de poule, (|ni lui à fait tant de bien qu'il semblait revivre. Il s'est mis à parler à voix ba>se, mais avec une clarté d'esprit <ini nous a confondus. 11 parlait de vous, Hobert.

— De moi?

— Oui. Pendant le temps qu'il est ro.'-té sans mouvement, il a dû entendre elv«ir ce qui se passait autour de lui, car il sait tout. Ab! Robert, .«i vous aviez pu entendre combien il a d'aiïcction et de reconnaissance pour von>!

- El \ous, Dakerlia, ne vous at-il pas remerciée, vous qui avez fait plus qu'on ne peul exiger des forces humaines?

— Je n'ose presque pas le dire, répondit la jeune fdle émue. Il a posé sa main sur mon Iront el m'a bénie en reganlant le ciel. Ne parlons plus de cela, car rien qu'en y pensant je sens encore nies larmes qui roulent malgré moi.

Ils marrbèrent un instant en silence.

— Ce qui cau-c notre joie, dit W itia, c'est que les médecins, qui jusqu'à présent n'osaient pas se jirononcpr, ont ilériaré aujourd'hui qu'ils ne doutcnl plus delà guérison de messire Wull. Sa blessure n'a plus d'indammation : elle csl fermée.

— Dieu soit loué ! vlil Koberl. (l'est une heureuse nouvelle.

— Le prieur et le châtelain sont venus aussi voir le blessé, et ils nous ont dit également que nous n'avons plus rien â craindre.

— Oui, Koberl, continua Dakerlia, cl votre oncle le prieur a dit à mon père qu'en versant son sang, il avait probablenieut racheté la Lberlé des Kerles el préservé le pays d'une guerre désastreuse. Mon père a été heureux et Her.

— Mais tout cela ne m'explique pas connnent il se fait que je vous rencontre ici.

— Vos oncles en sont la cause. Ils ont prétendu que je devieiulrais malade si je conlinais à rester enfermée dans cette chambre de blessé, el que je devais aller me promener au grand air. Les médecins oui dil la même chose, et vos oncles, pour vaincre n)a ré.^ slame, ont promis de rester une couple d'heures auprès de mon [)ère. J'ai consenti pour une heure, el je m'aperçois qu'ils avaient raison : ce grand air el ce clair soleil me font encore plus de bien (|ue le contentement.

En causant ainsi, ds (lient plusieurs fois le tour de la place, jus(|u'à ce que Dakerlia, malgré les instances de Robert, exprima la volonté de renir.'r-

\u moment où ils se dirigeaient vers la rue Haute, ils furent re|)oussés tout à coup par un (lot de peuple qui faisait irruption sur la place à la suite de deux sonneurs de trompe. De tous côtés la foule accourait, car on savait que ces sonneurs de trom|ie étaient les hérauts d'armes habituels du comte el l'on prévoyait ([u'ils allaient annoncer une résolution du souverain.

Aussi curieux que les autres de connaître ce que l'on allait faire savoir aux bourgeo'sde Rrnges, Robert s'arrêta avec ses deux compagnes.

Les sonneurs (Mitonnèrent une fanfare, e!, quand il y eut assez de monde rassemblé autour d'eux, un clerc s'avança et déploya un parchemin au bas duquel on jtouvait voir de grands cachets de cire verte, puis il si; mit à lire sa proclamation d'une voix haute el claire :

« Nous Chailes, comie de Flandre, à tous (eux qui les présentes liront et entendront lire, salut.

» Comme en certaines régions de noire pays de Flandre demeure une race de gens apptdés Kerles, qui, sans occuper de libres héril.iges dits alleux, prétendent être libres de leur personne et de leurs biens, el se |iermellenl de porter des armes, au grand péril de la paix pubti(|ue, malgré la défense (|ui leur en a été f.iile jiar r.os prédécesseurs et renouvelée par nous-mêmes;

> Attendu (|ue ces hommes, qui se donnent le nom de Kerles, n'appartiennent à aucun fief reconnu el refuseiil de s'y soumettre;

» Attendu (juc celte situation n'est qu'une

LES KERLES DE FLANDRE

usurpation illégale, contraire aux droits de la couronne et à la paix du comté;

» Savoir faisons qu'après mûre délibération et examen des droits de chacun nous avons résolu eW arrêté ce qui suit :

» Premièremeni. — Chaque habitant du pays de Flandre qui n'appartient pas à un de nos fiefs ou à un abbaye, ou n'est pas possesseur d'un héritage appelé franc-alleu, ou qui ne jouit pas du droit de bourgeoisie dans une de nos bonnes villes, sera désormais un serf de la couronne. »

Jusque-là la foule, au milieu de laquelle il n'y avait sans doute que peu ou point de Kerles, avait écoulé, muette et la bouche béante, les paroles du lecteur; mais alors s'éleva un tel murmure de surprise et d'indignation, que la voix du crieur ne parvint plus à se faire entendre.

— Silence, silence ! s'écrièrent quelques assistants qui se souciaient sans doute fort peu de la cause des Kerles.

Le crieur continua sa lecture.

« Deuxièmement. — Tous cesserfsde la couronne paieront entre les mains des receveurs de nos burgs et chatellenies la taxe nommée Balfart, c'est à dire un denier par an, quatre deniers le jour de leur mariage, et quatre le jour de leur décès, ou le meilleur meuble au choix du seigneur.

» Troisièmement. — Il reste défendu à tous serfs de porter des armes telles que boucliers, épées, dagues, poignards, massues, sous peine d'amende ou de prison, ainsi qu'il a été décrété par les comtes nos prédécesseurs, et par nous-mêmes. »

Le reste de la proclamation ne consistait qu'en quelques prescriptions pour l'exécution de cet important arrêté.

Les bourgeois se mirent à échanger avec un grand bruit de voix leur sentiment sur cet édit contre les Kerles; mais la plupart suivirent les sonneurs de trompe qui allaient publier l'édit dans un autre quartier. D'autres s'empressèrent d'aller porter la nouvelle à leurs amis et connaissances.

Robert et Dakerlia, frappés de crainte, se regardèrent un instant sans rien dire.

— Hélas, soupira la jeune (ille, le sang de mon pauvre père a coulé en vain. L'orage tant redouté éclate sur la Flandre.

— Le droit triomphera, répondit Robert. Ou nous a joués, trahis, indignement trahis; maintenant la patience et la soumission seraient un crime et une lùcheté. Nous défendrons notre liberté jusqu'à la dernière goutte de notre sang.

— Malheur, malheur! gémit Witta. Quelque soit le vainqueur, le sol de la Flandre se couvrira de cadavres...

— 0 mon Dieu ! s'écria tout à coup Dakerlia pâlissant.

— Qu'y a-t-il? Qu'avez-vous? demanda Robert. Dakerlia prit la main de son fiancé et de son

amie et les entraîna en disant :

— Mon pauvre père ! Venez, venez, courons auprès de lui. Si quelqu'un lui portait cette nouvelle, ce serait pour lui un coup terrible, fatal peut-être. Courons, nous défendrons qu'on laisse approcher personne.

— Calmez votre agitation, Dakerlia, dit Robert; voire père remarquerait que vous lui cachez quelque chose.

— Non, non, il ne verra rien. Je serai forte: je feindrai la gaieté.

En effet, elle souriait en s'approchant du lit de son père; mais, comme il était endormi, elle se tint tranquille et s'assit au chevet de son lit. Robert dit quelques mots à l'oreille de son oncle le prieur, fit un signe au châtelain, et tous trois sortirent de la chambre du blessé.

Le prieurpâlit et le châtelain frémit en apprenant la fatale nouvelle. Tous deux étaient consternés.

— Etes-vous bien sûr de ce que vous dites? demanda le vieux Bertolphe.

— J'ai entendu lire l'édit; je l'ai entendu de mes oreilles, sur la place du marché!

— Quel malheur pour la Flandre ! Les Isengrins triomphent! dit Robert le châtelain.

— Reconnaissez-vous maintenant que votre patience et votre .résignation n'ont servi qu'à exalter l'orgueil de nos ennemis? Mais il n'est pas trop tard : faites un signe, prieur, et avec votre aide, châtelain, demain tout le pays des Kerles sera sous les armes.

— Une résolution aussi prématurée perdrait tout, dit Bertolphe. Nos ennemis doivent désirer la même chose que vous, Robert. Une révolte non préparée d'avance ne pourrait être que partielle. Or, pour réussir, s'il ne nous reste pas d'autre recours, il faut qu'elle soit générale, et nos forces doivent être organisées pour une longue guerre.

— Mais, mon oncle, la mesure n'est-elle pas comble? riposta Robert avec une indigation qu'il cherchait en vain à contenir. La nouvelle de cet édit injurieux mettra les Kerles hor j d'eux-mêmes, surtout les Kerles des bois.

— En effet, dit le châtelain, je ne serais pas surpris s'ils couraient aux armes, et s'ils commenvaient immédiatement à assiéger et à incendier les burgs des seigneurs féodaux.

— Et ne vaudrait-il pas «'.eux, insista Robert, donner le signal d'une révolte générale? Croyezmoi, mon oncle, votre longanimité sera la perte du pays dos Kerles.

iS

LES KERLES DE FLANDRE

— Moilérez-vous, mon neveu, dit sévèrement le prieur. La prt''cipilalion penl les meilleurs causes. N'avez-vous plus coiiliance en ma vieille expérience?

— Sans doute, mon oncle; mais, avec voire permission, il me semble (jue, dans les circonstances urgentes, énergie et courage valent mieux que sagesse.

— Qu'allons-nous faire, mon frère? 11 faut agir pourtant, dit le châtelain.

— Nous devons prévenir tout mouvement dans les Cercles, et obtenir des Kerles (|u'ils se tiennent Iratiquilles jusiju'à ce que l'assemblée des Gildes ait ()ris une décision. Qu'est-ce (jue six jours d'attente? Si l'assemblée décide de tenter le sort des armes, on aura là sons la main des déléirnés de tous les Cercles, et, s'il le faut, soulever d'un mol tout le pays des Kerles comme un seul homme.

— Mais, mon oncle, vous oubliez Bouchard Knap, votre neveu. Oiiand il np|)rendra la nouvelle, celui-là!...

— Je sais où il est. Il recevra de moi une lettre particulière et se tiendra en paix, du moins jusqu'au jour de l'assemblée. Il me l'a promis formellemejil.

— Ainsi, nous devons nous préparer ;i la guerre? demanda le châtelain.

— Vous préparer, assurément, répondit le prieur. Mais la lutte fatale n'est pas encore absolument inévitable. Qui nous dit rpie si Mgr le comte a prêté l'oreille aux conseils de nos ennemis, ce n'est pas uniquement parce que la guerre en Aquitaine et maintenant sur les frontières de Normandie la force à chercher les movens de se procurer de grosses sommes? Si les Kerles luifai>aienl l'offre de (luelques millions de marcs d'argent...

— Encore des concessions et îles prières? murmura Robert. Ne savons-nous donc plus faire aulre chose que supplier? Vous sa\ez, mon onrle, combien j'étais dévoué à .Mgr le comie malgré l'injustice qui nous a été faite. Le prince Charles a honoré et aimé feu mon père. Je lui en étais reconnaissant. .Maintenant jp dois étouffer la reconnaissance dans mon cd-ur. J'ai à dioisir entre la guerre contre le comte cl l'humilialion de ma patrie, la pirte de noire liberté! La conviction que le prince est égaré par les perfides Insengnns me rendait ce choix pénible, je l'avoue; mais la voix «le ma conscience...

— Taisez-vous, interrompit le prieur. Vous devenez aussi emporté, aussi inconsidéré que Bouchard. Écoutez d'abonl le froide raison. Si, par un pareil sarrifire d'argent, nous pouvions faire retirer ledit contre les Kerles et détourner

les terribles malheurs (|ui menacent notre race et notre patrie, me blàmeriez-vous d'en avoir donné le conseil ?

— Non, non, mon oncle. Mais tout espoir de justice et de paix est mort pour moi.

— Eh bien, je lâcherai de savoir (juel serait l'effet d'une telle offre. Dans tous les cas, l'assemblée de Kurnes délibérera sur l'affaire, et nous tous, lidèles à notre serment de Gilde, nous nous soumettrons à sa décision. Iletournons au prieuré, maintenant, Ilacket; le temps est précieux; nous devons nous hâter de [trendre nos précautions pour empêcher tout mouvement des cercles jusqu'à la décision de l'assemblée des Gildes : disons lapidement adieu à Segher Wulf. Il sera peut-être éveillé.

Robert les retint pour leur dire ([u'ils ne pouvaient pas parler de l'édit en présence du malade. Segher Wulf (|ui s'estimait heureux d'avoir ristiué sa vie, espérant avoir racheté de son sang la liberté des Kerles, pouvait recevoir un coup fatal en apprenant que les Isengrins n'avaient pas respecté le jugement de Dieu.

Le prieur et le châtelain promiient de n'en rien dire au malade. Comme ils se disposaient à rentrer dans sa chambre, ils entendirent tout à coup des sons (le trompe résonner à (juebjue distance.

— .Mon Dieu ! s'écria Robert effrayé, voilà qu'on vieot publier le fatal édit dans la rue même. Messire Wulf val'enlendre. Quel coup terrible pour lui!

— Les scélérats 1 grogna le châtelain. Qui sait s'ils n'ont pas donné à cet effet des instructions spéciales aux hérauts d'armes. Ces Tancmar sont implacables, dans leur haine.

— .Mais non : le crieur est encore loin ; messire Wulf ne peut rien entendre de la proclamation.

— Ah! Il a l'ouïe si fine, et son lit est près de la fenêtre, vers la rue, dit Robert.

— Rah ! vous vous in(juiétez à tort, dit le prieur en ouvrant la porte de la chambre du malade.

Segher Wulf leiiait encore les yeux fermés. Dakerlia, debout près de son lit, avait la crainte et l'angoisse peintes sur son visage, car elle aussi avait entendu les sons de trompe.

— Ne vous agitez pas ainsi, ma lille, dit le prieur à son oreille, votre père dort, et les sonneurs de Irnupe sont partis.

Il n'avait pas achevé sa phrase (|ue la voix du héraut d'armes s'éleva sous la fenêtre même. Dakerlia poussa un cri de douleur cl étendit ses mains tremblantes au-dessus de la tête de son père comme pour le sou.straire à la fatale proclamation. Le malade ouvrit les yeux et icouta. Il resia calme; aucun muscle de son visage ne tressaillit : on aurait pu douter qu'il comprit ce qu'on criait .^i haut dans la rue.

LES KERLES DE FLANDKE.

ATAlA^A

L'assemblée était fort agitée. (Page 56.

Déjà le héraut était très loin dans sa lecture, et Segher Wulf n'avait donné aucun signe d'émolion. Mais, lorsqu'il entendit la deuxième disposition de l'édit, il parut frappé d'une violente secousse. Tous ses membres se contractèrent convulsivement et, quoique Dakerlia et les médecins cherchassent à le contenir, il poussa ses deux bras hors du lit, rassembla toutes ses forces, et s'écria en se soulevant avec une étonnante vigueur :

— Serfs ! Les Kerles esclaves? Vengeance, vengeance, ô Dieu !

Hélas ! Sa clavicule mal ressoudée se rompit de nouveau, sa blessure se rouvrit, le sang déborda sur sa poitrine, et il retomba en arrière en poussant un grand cri.

— Ce n'est rien ; pas de gémissements, pas de lamentations, dit un des médecins < n faisant signe au prieur d'emmener immédiatement la jeane fdle.

Tous le comprirent. Robert et ses oncles prirent Darkerlia par les bras et les épaules, et malgré sa résistance furieuse ils la conduisirent dans une chambre écartée. Là ils essayèrent de lui faire croire que l'accident n'aurait pas de suites fâcheuses. Le médecin lui-même n'avait-il pas dit qu'il ne fallait pas s'inquiéter. Un nouveau pansement rétablirait tout.

Mais Dakerlia, en proie à une crainte mortelle, ne se laissait ni persuader ni calmer.

— Les barbares ! s'écriait- elle. Ils n'ont pas su le vaincre dans la lutte. Ils devaient le tuer par la ruse, la perfidie, la lâcheté. 0 mon père, mon pauvre père, qui vous vengera? Qui rachètera le noble sang que vous avez \ersé pour votre pays?

— Soyez tranquille, Dakerlia, répondit Robert Siieloghe, le cor de détresse va retentir sur toute la surface du pays des Kerles. C'est une] guerre à mort. Au milieu des batailles je chercherai les

LES KKRLES DE F LAN DUE

(MiiitMiiis (le votro priT, cl je les frapporai aussi loni.'U'iiips (lUf mou l)ias aura la l'oicf de porler une «'pée,

La jeune fille poussa un j»émissemeiit, caMia sa C\:ur>' dans ses mains et se mil à pleurci* à chaudes larme-:. Mais elle étail si ai^ilée (ju'elle se préci|»ila imnn'dialement sur la porle qu'elle essaya d'ouvrirensedécliiranl leson.^'les. Klle se jetaàgenoux devant le prieur et le supplia à mains jointes delà laisser relourner au|)rès de sou père. Il pouvait mourir, son cœur serré le lui disait : pouvait-on refuser à sa fille la consolation suprême de lui dire un dernier adieu et de lui fermer les yeux?

A la fin, le prieur ému de pilié lui dit (ju'il prierait sou frère le ch;Melain d'aller demander pour elle au médecin l'aulorisation de voir sdu jjère si elle promellail d(> resler calme.

•On ouvrit la porte avec précaution, el Ilacket se rendit dans la chambre du malade.

Là il ne |)ul retenir un cri d'elTroi, quoi{|ue le médecin lui recommandât le silence en mettant le doigt sur ses lèvres.

Sejïher Wulf était étendu sur son lil. H avait un crucifix sur la poitrine. Son visai,'e exsangue avait la transparence de la cire. Witla, à genoux devant le lit, priait et pleurait amèrement.

Le cli;\telain s'approcha le cœur lialtaMt et regarda le médecin.

— Ce n'est |)lus qu'un cadavre, dit celui-ci.

— Vous en êtes sûr ?

— Comment eu serait-il autrement. Il a perdu tout son sang.

— (juel aiïreux malheur!

— Oui, c'est un terrible événeuienl. Mais rien ne Si-rt de se plaindre, seigneur chàlclaiu. Allez auprès «le la jeune fille. Faites-lui d'abord, à demi-mot, j)rcssentir son malheur, et ne le lui annoncez (pi'avec les plus grandes précautions.

Lecli;'iielain s'éloigna silepcieusement pour aller remplir sa triste mission. Mais à j)einc était-il sorii qu'on entendit retentir dans le vestibule des plaint l's désespérées.

Itakcrlia fil irruption dans la chambre el se précipita sur le lit.

Un seul coup d'œil lui apprit tout. Elle poussa un grand cri, un cri dcdctress(î qui résonna dans toulc la maison, et tomba inaminée, la tête sur la poitrine de son père.

Le jour où devait se tenir l'assemblée dcsGildeg était arrivé.

Le malin, de bonne heure, la ville de Fumes fourmillait de monde, accouru de tous les points du pays des Kerks, et on voyait encore à chaque

instant de grands chariots couverts s'arrêter devant la porte des principales hôtelleries.

Tons ces visiteurs ne devaient pas siéger dans l'assemblée des (îildes. Il y en avait que leurs affaires particulières appelaient à Fnrnes, d'autres qui comptaient y rencontrer des amis; mais le plus grand nombre n'avait entrepris le voyage que par curiosité pure.

-Vutour du mur du cimetière de l'église Sainte- Walbnrge, il y avait des échoppes où l'on vendait des comestibles, des fruits, des friandises, des ustensiles aratoires, des objets de ménage, des étoffes, des vêlements, de sorte que de ce coté la place avait tout à fait l'air d une foire ou d'une kermesse.

Il y avait là un grand concours de monde. On reconnaissait les Kerlrs à leurs longues barbes et à leurs larges épées, semblables à des lames de taux. Les Kerles des bois étaient reconnaissables an bleu plus foncé de leurs vêtements, et à leurs chapeaux dont les bords étaient relevés derrière et sur les côtés en forme de casquette, tandis que les Kerles des champs el les Kerles des dunes portaient lies cha|)eaux à larges bords, ornés d'ime plume de lanerel (pied bleu) ou d'aigle de mer.

On remarquait encore parmi eux quelques Kerles du comié de Guines qui se distinguaient des autres en ce qu'ils n'avaient pour arme qu'une massue de bois qu'ils portaient sur l'épaule.

Les bourgeois de Furnes avaient le menton glabre et les principaux d'entre eux seulement portaient un court poignard au-dessus de la j)oche de cuir attachée à leur ceinture. Ils ne se liaient pas beaucoup avec les Kerles (|ui les traitaient avec hauteur el qui évitaient soigneusement de parler devant eux des alfaires des Cercles.

Ku effet, les Kerles considéraient les bourgeois des villes connue des gens ayanl |ierdu leur indépendance, et ne possédant plus des libertés de leurs ancêtres que ce cjuc le prince, volontairement et jiar grâce, leur avait permis de conserver. .\nparavanl toutes les parties du pays des Kerles jouissaient dune égale indépemiance et n'avaient pas d'autres obligations envers le comte de Flandre que de lui fournir des hommes de guerre pour la défense tle la patrie. Ils payaient aussi volontairement toutes les taxes pour |>assage de marchandises, droits d'ancrage et de pontonnage aux fonctinnnaires du coinle, |iour autant i\\io toutes ces conlrihutions ne pussent |tas être considérées comme \ine taxe de ra|)itation personnelle. D'ail leurs, en temps de guerre, ou en d'autres circonstances graves, lorsque le rcunle leur adressait une demande, ils lui prêlaicnl volontairement des sommes importantes, sur les caisses des Gildes. .MaLs, de|iuih deux siècles, les comtes de Flandre,

LES KEULES DE FLANDRE

afin de pouvoir défendre le pays contre les incursions (les Normands, avaient, du consentement des Kerlps, entouré différcnles villes d'une ceinture de murailles et y avaient un burg ou château fort ou commandait un châtelain ou burgrave nommé par le comte.

Dès ce moment, les comtes considérèrent le ressort du hurg- ou château fort comme un fief delà couronne, et les bourgeois comme des vasseaux, avec cette restriction pourtant qu'ils leur laissèrent certaine liberté qu'ils confirmèrent par une concession souveraine. Ils nommèrent des administrateurs de la communauté ou « échevins » chargés de rendre la justice en leur nom sous la haute surveillance du châtelain.

Il en était tout autrement en ce qui concerne les Kerles en dehors de l'enceinte des villes fortes. Ceux-ci avaient conservé les institutions de leurs ancêtres, s'administraient eux-mêmes et rendaient la justice sans aucune intervention d'une autorité supérieure. Un ou plusieurs villages sous une administration commune s'appelaient Amitié (Minne), et plusieurs Amiliés formaient un cercle (Aiiibacht). Ils n'avaient pas d'échevins. Ils appelaient Kemmans (hommes de choix) leurs administrateurs ou juges qu'ils élisaient tous les ans. Ils étaient chargés de débattre les intérêts communs, siégeaient au tribunal et prononçaient sur les contestations civiles et sur les crimes, délits ou méfaits quelconques.

Dans la ville de Furnes même, près d'un coin du marché, il y avait encore un morceau de terre franche qui n'était pas soumis à l'autorité du châtelain. Sur ce terrain, les puissants Kerles du Cercle de Furnes avaient bâti leur grande halle des Gildes (Gildehalle ') pour y traiter les affaires communes et y rendre la justice une fois par semaine.

Vue du dehors, cette halle avait l'aspect d'une maison d'une longueur et d'une largenr immense, sans étage, dont les lignes uniformes n'étaient interrompues que par une haute tourelle où étaient suspendues deux cloches de grandeur dilférenle. Les fenêtres percées très haut au-dessus du sol étaient garnies de barreaux de fer.

Ce jour-là, dix ou douze hommes à longues barbes se tenaient l'épée au clair devant la porte d'entrée, et écartaient les bourgeois et les étrangers.

Celte apparence inhospitalière et mystérieuse devait faire croire que les Kerles, en construisant la halle des Gikles, avaient eu pour but d'écarter tout espionnage du dehors et de protéger leur délibéiaiions contre la curiosité des gens qui n'étaient pas liés par le serment des Gildes.

1. Rapprochez de l'anglais G'uUd/ta//, salle des curpora- Muiis, hùLel de ville.

A l'intérieur, la halle n'était pas aussi sombre, car les fenêtres qui prenaient jour sur ia cour intérieure étaient très larges el aucun griliage ne leur interceptait la lumière. La [dus grande longueur était occupée par une vaste salle, dont la voûte, avec ses nombreuses arêtes, reposait ses deux rangées de piliers bas, couverts de sculptures singulières.

On avait, en prévision de l'assemblée, construit une estrade et placé dans la salle un grand nombre de banquetles.

Beaucoup de pièces moins vastes, ayant toutes une destination particulière, suivaient la grande salle. Elles avaient une sortie commune sur la cour, non loin de Tendroit ou étaient disposés en plein air, dans l'hémicycle formé par une haie, les quatre bancs du tribunal.

Jusqu'alors les Kerles s'étaient promenés autour du cimetière ou avaient causé par groupes sur la place et discuté sur les affaires du pays, en ayant soin de ne pas se laisser entendre par les bour geois.

Dans la halle il n'y avait encore que quelques juges et quelques commis qui préparaient tout pour le service dont ils étaient chargés.

La petite cloche de la tourelle se mit à tinter. Beaucoup de Kerles pénétrèrent dans la halle et se rendirent dans différentes salles, suivant la nature des affaires qu'ils avaient à traiter.

Dans une des grandes pièces, siégeaient les receveurs du trésor de la Gilde avec leurs commis. Les délégués des cercles y vinrent les uns après les autres verser la contribution annuelle qu'ils devaient pour chaque membre delà Gilde.

A côté, et séparés des receveurs, siégeaient les payeurs qui, sur la production des documents délivrés par des experts désignés à cet effet, distribuaient les secours on indemnités pour incendie des maisons, ou pour perte des navires et des barques, car le trésor de la Gilde était en même temps pour les Kerles une caisse d'assurances mutuelles.

Dans une autre salle, siégeait l'administration des routes, rivières, canaux et digues dont l'entretien était à la charge de plus d'un Cercle.

Là siégeaient les magistrats délégués des grands Cercles, tels que Furnes, Capellebrouck, Berg, Broucburg, Ilazebrouck et Dunkcrque. Ils formaient ensemble une cour de justice qui devait entendre tout Kerle ([ui prétendait qu'on lui avait fait tort on refusé justice dans son Cercle. Ce tribunal jugeait donc comme cour d'appel. Il était indépendant de l'assemlée des Gildes, et siégeait plusieurs jours.

Toutes ces alfaires particulières prirent toute la matinée, et ce ne fut qu'à une heure de l'après-

I,ES KERLES DE FLANDRE

midi, après (|u'oiumiI lioiuit' aux délégués le temps de maiiirer un morceau, (pie la groi^se iloclie annouva {"ouverture de rassend)lée.

Peu de tem|»s auparavant, on avait lait sortir tout le momie, et l'enlrée ne fut plus accordée qu'à ceux qui présentaient une procuration délivrée par les juges des Cercles qui les avaient choisis pour leurs délégués.

La grande salle se remplit peu à peu. Chacun prit place selon sa fantaisie, à côté de ses amis ou de ses connaissances.

Ilackel le châtelain était là comme député du Franc de Uurges. A côté de lui, Robert Sneloghe représentait llouthem; et plus en arrière dans la salle, Didier Vos, (Juillaume de Weiveck et Knguenand Van Kessen, avec d'autres chevaliers, délégués par clillérenls Cercles.

Comme la séance n'était pas encore ouverte, et (pie les Kerles exprimaient à hante voix leur sentiment sur la taxe de servage et sur ce qu'il y avait à faire en cette grave conjoncture, il j avait dans toute la salle une rumeur conru.se et ronflanle... •Mais les délégués de> grands Cercles parurent sur l'estrade, et pendantjju'ils prenaient plate sur les fauteuils qu'on leur avait préparés, tous les assistants s'assirent sur les banquettes.

Le brouhaha recommença de nouveau jusqu'au moment où ,1e président frappa sur la table de chêne un coup de maillet si violent qu'il ré.^onna dans toute la salle comme un coup de tonnerre.

Chacun se tut, et le bruit lit place au plus profond silence.

Le président était un juge d'Ilazehniuck, avec une longue barbe blanche. 1! promena lentement son regard sur l'assistance, frappa un second coup de maillet, puis il se leva et dit :

— Compagnons, frères des Gildts, lors(|U(' nous, vos mandataires, nous voulions vous réunir il y a quelques semaines, nous avions fait choix de quelques objets de plus ou moins d'iiii|)ortance pour les .soumettre à vos délibérations. Depuis bjrs, Mgr le comte de ; Flandre a promulgué contre les Kerles un éditqui, s'il devait rester en vigueur, nous réduirait, nous et nos enfants, en une éternelle sersitude. Celte affaire est pour nou.-^ si importante qu'elle doit passer avant toutes les autres. Jespère (pie vous délibérerez avec calme, et (|ue vous apporterez à la discussion de ce (|ne nous avons à faire pour sauver la liberté de notre pavs non pas seulement l'indignation de gens profondément blessés, mais au.ssi la maturité et la réflexion de |.ersoniies sapes et modérées. El, |)(»nr (pie chacun (!e vous c(miiaisse bien les termes et la portée de ledit 'qui vole nos droits, je prierai le greffier de vous en donner lecture.

Le greffier se leva et commenra la lecture de

l'édil. Pies(|ue à chaque ligne, sa voix fut couverte parles murmures de l'assemblée invitée, et, lorsqu'un passage profondément blessant se présentait, on entendait retentir les cris de : « Aux armes! \ mort les Iscngrins! Vengeance! »

— Silence donc ! nous n'entendons pas! criaient les autres.

La lecture continua ainsi, inleirompne par les imprécations et les menaces. Quand elle fut terminée,une longue clameur d'indignation s'éleva de tons les rangs. Mais le président donna un si formidable coup lie maillet (jue chacun (il silence.

— Mes amis, dit-il, je comprends et |)arlage votre émotion et votre colère. .Mais je vous supplie de les conlenir, afin ()uela discussion (jui va commencer puisse se poursuivre avec calme, ei surtout avec le respect dû à toutes les opinions. Je ne tolérerai donc plus d'interruptions, el personne ne pailera qu'après avoir obtenu la parole. Quelqu'un désire-t-il que je la lui accorde ?

Tant de mains se levèrent, (|n'il ne savait lequel choisir parmi tous ceux qui voulaient parler.

En c(! moment, la porte de la salle s'ouvrit et livra passage à un homme de haule taille dont la fière altitude el le regard hardi inspiraient la vénération même à ceux (piine le connaissaient pas. Il était vêtu comme un chevalier, el des pierres précieuses biillaienl à la poignée de son épée.

A son apparition, il s'éleva un murmure général de surjirise, surtout lor.scpie ceux (pii le connaissaient prononcèrent son nom.

— Douchard Knap ! Il est banni. Chacun a le droit de le tuer. Comment ose-l-il se montrer ici en plein jour?A-t-il le droit de siéger dans celle assemblée? se demandait-on les uns aux autres.

Ce murmure délavorable parut blesser Bouchard.

— Compagnons ! s'écria-l-il avec amertume, c'est donc ainsi que vous saluez une victime de la tyrannie? Si personne de nous n'avait en peur de se faire bannir |)ar les Isengrins, le |)ays des Kerles ne serait |>as aujoiid'hui sur le bord de rabîine. Tout le inonde peut me tuer. Le moindre vilain peut me perccrd'une (lèche, je le sais, mais quoique la mort me menace, elle ne i)eul m'einpècher de remplir imm devoir. Je suis délégué de Rodenburg, el comme tel je siégerai parmi vous avec aillant de droit (|ne le meilleur de ceux qui sont ici présents.

— Mais vous êtes banni! cria une voix.

— Quia parlé? répli(|ua Hourhard (pii contenait avec peine sa colère. (Ju'il se lève el qu'il se montre. Je veux savoir quel libre Kcrie s'oUre comme exécuteur des jugements (jue nos o|)pre.sseui s ont pronoiicc> contre ses frères.

— Personne, pers(mne! Vive Bouchard Knap! rép(mdit toute la salle.

LES KERLES DE FLANDRE

Le bruit du maillet résonna.

— Compagnons, dit le président, messire Bouchard Knap de Lîelhferkerke a été, comme chevalier, condamné au bannissement par la haute cour des barons. Comme Kerle, il ne pouvait être jugé que par les Aldermansde son Cercle; c'est comme Kerle qu'il se trouve parmi nous, non comme chevalier. Nous recevons donc en lui le représentant de Rodenburg.

Cette déclaration fut accueillie par un applaudissement général.

Bouchard, encouragé et enhardi, recommença à parler à l'assemblée ; mais le président lui coupa la parole et l'invita à s'asseoir, en lui disant sévèrement que chacun ne pouvait parler qu'à son tour. Et le bouillant jeune homme alla s'asseoir en grommelant auprès de Didier Vos.

— La parole est à messire Racket, châtelain de Bruges, dit le président.

Hacket commença un long discours pour conjurer les réflexions prématurées et irréfléchies. 11 s'attacha à faire peser sur les seuls Isengrins la responsabilité de l'édit du comte, dont il exalta la bonté et la générosité naturelles. Il fit un tableau efl'rayant des malheurs et des ruines qu'une guerre intestine accumulerait sur le pays, et il supplia l'assemblée de les éviter. Puis il exprima l'espoir de voir le comte retirer son fatal édit si on lui faisait l'offre d'un nombre plus ou moins considérable de marcs d'argent pris sur le trésor des Gildes. Et qu'était-ce qu'un sacrifice d'argent auprès des maux de la guerre? Il annonça que le prieur de Saint-Donat avait engagé des négociations dans ce sens avec la cour, et il finit en proposant de ne prendre qu'une décision provisoire, de ne pas courir aux armes avant qu'on fût certain de l'insuccès de tous moyens moins violents.

Ce discours pacifique fut accueilli par de violents murmures de désapprobation.

— Toujours le môme langage de femmes ! s'écria Bouchard. Nous avons déjà la corde au cou ; donnez donc à nos ennemis le temps de nous étrangler tout à fait.

— Notre couardise perdra le pays. La liberté veut du sang. Donnons notre sang ! cria Didier Vos plus haut encore que Bouchard qui lui serra les mains pour ces paroles.

— La parole est à Alain de Ghistelles, dit le président.

Un vieillard très âgé se leva. Son discours se résumait en ceci, qu'il fallait se préparer à la guerre, tout en ne négligeant aucun moyen de l'éviter.

L'assemblée ne lui prêta qu'une attention distraite.

Puis ce fut au tour de Robert Sneloghe.

— Compagnons, dit-il, beaucoup d'entre vous savent que je suis proche parent du châtelain de Bruges et du prieur de Sainl-Donat. Je suis leur neveu. Je rends ici publiquement hommage à leur ardent et sincère dévouement au pays des Kerles ; mais, malgré la peine que j'ensounre,jenepuis me ranger de leur côté dans l'importante question qui nous occupe. Au contraire, le sentiment du devoir me fait exprimer la même conviction qu'à mon ami Didier Vos Van Rekeghem, et de crier avec lui : « Oui, notre longanimité nous réduit en servitude. Plus d'attente, plus d'hésitation! La défense de la liberté exige du sang; donnons notre sang sans tarder! »

Ces dernières paroles furent chaleureusement acclamées, et le cri de : « Vive Robert Sneloge ! » se fit entendre de différents côtés, car le jeune chevalier était généralement connu, et aimé de tout le monde.

— Non, compagnons, dit-il en reprenant son discours, ne vous laissez pas égarer par l'espoir de la paix. Les Isengrins ont juré de ne pas cesser leurs intrigues avant que les Kerles, réduits à l'impuissance, aient courbé la tête sous le joug. Offrez des trésors, dévorez l'injure et l'injustice, cela ne servira de rien. Si nous reculons davantage devant une guerre désormais inévitable, nous forgeons nous-mêmes, comme des insensés ou des lâches, les chaînes qui doivent nous attacher. Levons-nous donc avec l'orgueil de nos ancêtres, et déchirons avec notre épée l'édit de la servitude. Oui, courons aux armes, plutôt aujourd'hui que demain. Qui hésite est à moitié vaincu. Qu'avonsnous à craindre? Si tous les hommes valides du pays des Kerles se mettent en campagne, qui peut nous soumettre? Nous manque-t-il de l'argent, des armes ou du courage?... Voici ce que je propose, compagnons! Que cette nuit et demain surtout, partout où la décision de l'assemblée sera connue, le feu de détresse s'allume et le cor de détresse résonne. Déterminons un lieu de réunion, soit Dixmude, soit Ghistelles ou Oudenbourg; choisissons aujourd'hui même un général expérimenté et un conseil de guerre. Nous aurons immédiatement sous jes armes une force considérable. Avec ces premières troupes nous assaillirions les châteaux forts et nous en prendrions possession sans résistance sérieuse. Appuyés sur ces citadelles, nous pourrions organiser notre armée pour une guerre décisive, et venger la liberté et le pays dans le sang des Isengrins. Notre épée triomphante ne rentrera au fourreau que lorsque le comte Charles aura juré de nouveau et garanti notre liberté, et, lorsque nous aurons obtenu la ferme assurance qu'il éloignera les Isengrins de son conseil, et qu'il sera pour nous un souverain loyal et juste. Quoi que

LES KKULËS DE FLANDRE

vous pensiez df celle proposition, compa{<;aons, croyez-moi, atleihlre el hésiler csl une làcliclé, un crime. (J;ie loiil le pays coure aux armes comme un seul homme, et surprenons nos ennemis par le ilé|iIoiemei)l subit de nos forces.

Un louiierre d'ap|tlau(ii.ssemenls couviil ces paroles; beaucoup d'assistants criaient (|u'il fallait choisir I{ol)ert Sneln;.'he comme conimaiidant en chef, mais Iloheil (lécliiiarel honneur en invo(juant l'excuse de sa jeunesse et de son inexpérience.

Plusieurs orateurs prirent encore la parole. Un ou deux seulement proposèrent de suivre les conseils du châtelain llacKet, mais ils ne fuient écoulés qu'avec une visible défaveur.

Enfin Bouchard Knap put parler à son tour, et il le fit d'une voix donl la sonorité puissante (il tout d'abord une profonde impression sur l'auditoire.

— Compai;nons, j'avais mille raisons toutes prêtes pour vous faire ilécider une guerre immédiate ; mais comme je vois que le sang des Kerles ne bouillonne pas moins iinpétueusemcnt dans vos veines (pie dans les miennes, je vous parlerai d'une autre chose qui n'est pas d'une moindre importance. N'avez-vous pas élé surpris d'entendre, dans cette assemblée, les louanges de Charles de Dant-maik, l'Iiypncrile ennemi des Kerles, qui trame dans l'ombri' avec ses Isengrins noire ruine, et qui, loul à coup, arrive an jour avec un édit qui nous condamne tous à la srrvitude? Je regrette d'avoir à contredire mon oncle llacket; mais la liberté avant tout. Du respect pour Charles de Danemark '! Cet étranger n'a-t-il pas été pour nous un ennemi juré depuis le jour où il est monté sur le trône? n'a-t-il pas commencé par porter un édit pour défendre à tout homme qui n'était pas de libre naissance de porlerles armes? N'a-t-il pas essayé pendant des années de vous y soumeltre, comme si tous les Kerles sans exception étaient nés dans la servitude? iN'a-t-il pas donné à ses abbés et à ses seigneurs féodaux, sans respect pour les droits de propriété, les bois el les prairies (pii, depuis des siècles, apjiartenaient aux pauvres g(>ns de nos Gildes et de nosCercIes? Croyez-moi, la haine des Kerles, que l'iui montre ouvertement à la cour, n'est pas seulement dans le cœur des conseillers de Charles de Danemark, elle est plus ardente encore dans son prupre cœur...

.Messire Hacket et quelt{ues autres murmuraient el criaient tout haut (|ue Bouchard exagérait et qu'il accusait injustement le comte, mais la grande majorité des membres de l'assemblée donnait raison à lionchard; c'e^t ainsi qu'iiiit- L'r.milc rumeur s'éleva dans la salle.

Douchard rt-prit en éhvanl la \oi\ ixmr doniiiier le bruit :

— .l'ai la parole et la garderai jusqu'à ce que j'aie lini... Charles lie Danemark est un étranger pour nous. Toutes ses idées sont étrangères. Pour lui, il ne peut y avdir sur la terre (|ue deux sortes de gens : les dominateurs, rpii commandenl, et les serfs qui obéissent, (hi'il puisse y avoir des hommes libres (|ui labourent, ijuitisscnl, qui font le commerce ou gardent la mer, c'est ce qu'il ne comprend pas. Oui, il considère comme une sanglante injure pour tout chevalier de sang imble qu'un antre (|ue lui puisse se vanter qu'il est libre.

— Vous parlez des Isengrins el non du comte, interrompit Robert.

— Oui, oui, nous savons pourcjuoi messire Sneloglie veut épargner le comte, réj)liqua Houcliard. C'est un souvenir de feu son père, qui était l'ami de Charles de Danemark. Je considère cela eomme une reconnaissance mal comprise, et je répète avec uneinébranlableconviction : ce Charles (le Danemark est un hypocrite, un Iromjieur. 11 feint d'atlacher un grand prix à la réputation d'être juste et sévère; mais, dites-le moi, a-l-il jamais rendu justice à un Kerle? Kst-ce parce que nous avons à le remercier de son équité que nous allons verser des flots de sang? Que les seigneurs féodaux chantentscs louanges, quoi d'étonnant à cela? II est en tout leur i)r(»tecleui', et par consé(iuent l'ennemi naturel du peu|)le... Oui, conlestcz-le tant ([ue vous voudrez, messire Sncloghe, il cherche à op,irimcr même les bourgeois de iJruges, qui dépendent de son bon vouloir. Ne va-t-i! pas imposer à beaucoup d'entre eux la laxe de servage, (iuoi(|u'ils paient déjà leur part dans les droits de la bourgeoisie?... Voulez-vous que je vous montre le seul moyen de conserver notre liberté el même d'élre assurés dans l'avenir contre toute persécution et toute oppression? Nous devons renier le comte des Isengrins el nous choisir un autre comte qui ne sera pas l'ennemi, mais l'ami des Kerles.

Cette proposition inattendue frappa les assistants de slnpeui', el, pendant (jut-hpies instants il y ( ul un silence relatif, (luoiipie (iuel<|ues membres s'élevassent à haute voix contre la témérité de l'orateur.

— Je n'ai pas fini, jioursuivil celui-ci, mais je veux bien céder la pande à mes conlradiclenrs, à la cimdition qu'elli-. me soit rendue dès (|ue nous aurons entendu leurs objections.

Des applaudissements unanimes altestèrenl (pie celte proposition était apjM ouvée.

Ilackel el deux ou trois autres délégués se levèrent l'un .i|irès l'antre el firent des efTorls sincères, non pas pour justifier le comle, mais |)our le jusfier en disant qu'il subissait la pression des Isengrins qui le circonvenaient, et (|ui voulaient seuls la ruine des Kerles.

LES KERF.ES DE FLANDRE

Robert Sncloghe invoriua une autre raison pour rejeter la proposition de Bouchard comme iiiteinpeslive et dangereuse. Il parla de l'émotion qu'elle provoquerait dans toute la Flandre, et même en l'rance, où Charles de Danemark comptait de nombreux amis. Les Kerles voulaient-ils s'opposer au danger de s'attirer tant d'ennemis à la fois? Ils étaient résolus k défendre leur droit et leur liberté au prix de leur sang; mais fallait-il pour cela chasser le comte de Flandre de son trône?

Bouchard répondit qu'il ne s'inquiétait pas de l'approbation des Français, qui avaient assez à se défendre eux-mêmes en Normandie contre les Anglais. Et, quant aux autres régions de la Flandre, il s'efforça de démontrer que les esprits n'y étaient pas moins mécontents que dans le pays des Kerles.

Qu'est-ce que les Kerles avaient à gagner par une victoire finale, si Charles de Danemark continuait à porter la couronne de Flandre? D'après lui, si l'on voulait mettre définitivement fin à la persécution, il fallait mettre pour enjeu dans celte guerre la couronne du comte contre la liberté des Kerles. Aussi repoussail-il toutes les demi-mesures comme inspirées par la timidité et l'hésitation.

Suivant ce qui se passe d'ordinaire dans les assemblées de cette espèce où les résolutions extrêmes sont le plus applaudies, les paroles de Bouchard obtinrent un succès complet.

Guillaume de Wervick et Enguerrand Van Essen les avaient acclamées avec enthousiasme, et exprimé plus énergiquemenl encore leur baine contre le comte. Après quelques répliques des deux parts, le président résuma en quelques mots les principaux arguments que l'on avait fait valoir pour et contre, puis, avant de mettre aux voix la question de la paix ou de la guerre, il rappela aux membres de l'assemblée que leur serment les obligeait à accepter ses décisions, et à concourir à les exécuter, même s'ils avaient voté contre.

— Qae celui qui n'accepte pas complètement cette obligation, dit-il, se lève et le déclare!... Personne ne répond? C'est bien. Je vais vous soumettre les propositions sous forme de questions. Ceux qui voudront répondre affirmativement lèveroiit la main. Je pose la première question. Les cercles libres du pays des Kerles prendront-ils les armes et feront-ils la guerre au comte?

Toutes les mains se levèrent à la fois.

Et, lorsque le président proclama que l'assemblée était unanime pour la guerre, il y eut une longue salve d'applaudissements frénétiques mêlée d'exclamations de joie, et de menaces contre les Isengrins.

Le maillet résonna trois fois.

— Deuxième question, dit le président. Les

Cercles libics renient-ils Charles de Danemark pour comte de Flandre?

Ici il devint nécessaire de compter les suffrages, car un assez grand nombre do délégués n'avai( nt pas levé la main. Vérification faite, il se trouva que la grande majorité adoptait la proposition, et le président annonça le résultat en ces termes :

« L'assemblée décide que les Cercles libres ne reconnaissent plus Charles de Danemark pour comte de Flandre. »

Cette résolution fut encore cbaleureuscmcnt applaudie. Cependant quelques-uns des assistants étaient tristes ou s'effrayaient des conséquences de la décision que l'on prenait si légèrement. Robert Sneloglie secouait la tête en réfléchissant profondément, et le visage assombri d'IIacket trahissait un vif mécontentement.

— Je demande la parole! s'écria Bouchard Knap. Compagnons, dit-il, dès qu'il l'eût obtenue, je vous félicite des résolutions viriles que vous venez de prendre. Vous avez fait ce que le pays pouvait attendre de ses libres et intrépides enfants. Mous n'avons plus de souverain "maintenant. Je vous conseille d'en choisir un autre avant de sortir d'ici, et de fixer votre choix sur un homme qui puisse vous commander comme général en chef dans la guerre. Nous n'avons pas de temps à perdre pour nous donner un pareil chef, et je prendrai la hardiesse de vous en proposer un. Un des descendants de nos princes légitimes est messire Guillaume Van Loo.

— Guillaume Van Loo! Vive Guillaume Van Loo, s'écrièrent des voix nombreuses; mais le président frappa un coup de son marteau, et Bouchard reprit :

— Laissez -moi continuer, compagnons ; messire Guillaume Van Loo, actuellement bnrgraved'Ypres, est un petit-fils de notre illustre comte Robert le Frison. La mère de Guillaume était une libre Kerline. Il a donc du sang de Kerle dans les veines. Il nous connaît, car il a passé toute sa vie au milieu de nous. Il a déjà commandé des armées, et sa réputation d'homme de guerre n'est plus à faire. No semble-t-il pas que Dieu même a conservé ce rameau de l'arbre de nos comtes exprès pour nous conduire à la victoire? Eh bien, proclamons d'une voix unanime Guillaume \'an Loo comte de Flandre.

Les cris : « Vive Guillaume, comte de Flandre! vive, vive notre comte! » retentirent longuement, et avec une telle majorité de voix que personne ne songea à demander l'épreuve du dénombrement des suffrages.

Lorsque le bruit se fut suffisamment apaisé, quelqu'un demanda si l'on pouvait avoir l'assurance que Guillaume Van Loo voudrait accepter

LES KERLES DE FLANDRE

l;i couronne de Flandre des mains des Kerles. Cette couronne devrait peut-être s'acheter au prix de heaucoiip de san*,' versé. Messire (liiillaume consonlirail-il à en courir la chance?

— N'rndoulez pas, répondit Bouchard. Guillaume Van Loo consent à associer son sort au sort des Kerles; il triomphera ou succombera avec nous... Et, si l'assemblée veut m'autoriser à quitter la salle pendant (|uel<|ues instants, je reviendrai avec Guillaume Van Loo, et il vous connimera Ini-niême son acceptation.

— Quoi! ([u'est-ce que cela signifie? il connaissait donc il'avance notre décision ? s'écria une voix.

— Non, répliqua r>i)uchard, jcsuis allé à Ypres; et je lui ai fait part de la proposition que j'avais l'iiitenlion de faire. Certain de votre décision, pifixe que seule elle pouvait nous sauver, je l'ai invité à m'accompagner à Furnes. Je vous ai épargné ainsi une grande perte de temps et beaucoup d'allées et venues. N'ai-jepas rendu ainsi un grand service à notre cause?

— Oui, oui, un grand service ! s'écria-l-on de tous les côtés.

— Eh bien, dit Houchard, que le président donne aux cardes et aux huissiers qui se tiennent à la porte de la salle et de la halle l'ordre de laisser entrer avec moi un chevalier qui ne fait point partie de l'assemblée.

Il sortit en achevant ces mots.

L'assemblée était fort agitée; on discutait sur ce choix hàlif, et les conversations étaient fort animées, lorsque la porte se rouvrit pour livrer passage à messire Guillaume Van Loo.

Guillaume Van Loo était un chevalier d'une taille au-dessus de l'ordinaire, au regard fier et imposant, mais aux lèvres minces que deux rides profondes contractaient en un sourire qui donnait h sa figure un air de ruse et de méfiance.

Il fut conduit par Bouchard, au milieu des acclamations de toute l'assistance, jusqu'à l'estrade, où le président lui adressa quel(|ues mots d'hommage et de lélicitation, et lui offrit le fauteuil d'honneur.

Comme on continuait à crier : « Vive Guillaume, vive le comte de Flandre! «il s'assit, et attendit j pour répondre que les acclamations eussent cessé.

— .\mis du pays des Kerles, dit-il alors en se levant, vous m'offrez la couronne de Flandre que mes aïeux ont si glorieusement portée. Je l'accepte de vos mains, c'est-;\-dire que nctus allons risquer en8cnd)Ie nos biens et notre vie [)our l'arrachera l'usurp ileur étranger. (Jue chacun de vous fasse son devoir comme homme libre et comme Kerle. Je ferai le mien comme prince et comme chef. Si vous exigez de moi tine promesse ou un serment.

je vous jure (|ue je respecterai vos droits et votre liberté; mais vous me promettrez, vous aussi, de m'obéir en tout pendant la guerre, et de me 1 1 laisser conduire comme je le trouverai bon. J'exige cette promesse, non comme souverain, mais comme chef de l'armée... à la guerre on ne peut rien sans une direction unique. Promettez-vous de m'obéir?

Toutes les mains se levèrent, et h-s cris : « Oui, oui, nous le promettons, nous vous obéirons », lépondirentà son appel.

Guillaume Van Loo devait avoir réfléchi à ce qu'il allait dire, car il reprit immédiatement la parole :

— Eh bien, comj)agnons, dit-il, voici mes premiers ordres. Ainsi que vous l'avez décidé, tous les hommes valides du pays des Kerles sont appelés sous les armes et mis à ma disposition afin que je les conduise à l'ennemi. Il n'est pas prudent qu'ils traversent le pays par petites bandes avant que nous ayons réuni une force considérable. Prenez donc vos mesures pour que, dans la nuit de lundi h mardi prochain, c'est-à-dire dans six jours, ils se trouvent tous dans le bois du Trou du Loup, au-dessus de Keyhem. Mon plan est fait; il est basé sur ma longue expérience de la guerre dans ces contrées. D'abord nous exercerons l'armée en rase campagne, avec le château fort (l'Ypres qui est en ma possession pour base d'opérations et de ravitaillement. Qu'on se tienne dans les autres burgs comme si l'on était absolument étranger à la révolte. Lorsque, plus tard, je me présenterai devant chaque burg avec mon armée triomphante, il sera temps assez de nous aider de l'intérieur. En attendant, il ne faut pas éparpiller nos forces. Tel est mon plan, qui pourra être modifié selon les circonstances. Je compte sur une obéissance absolue et j'userai avec une grande sévérité, pour l'heureuse issue de la guerre, du pouvoir que vous me confiez aujourd'hui. Ceux qui refuseront de m'obéir seront punis comme traîtres au pays...

Quelques murmures se firent entendre.

— Celte loi vous deplaît-elle? demanda Guillaume mécontent. Que l'assemblée me le dise, et je renonce immédiatement à la lâche que j'avais acceptée. «

— Non, non, vive Guillaume, notre comte! cria-t-on.

— Eh bien alors, compagnons, faisons tous résolument et lidèleuKmt notre devoir. Je vois dans l'assemblée beaucoup d'amis auxipielsje voudrais serrer la main, et d'autres compagnons avec qui je voudrais faire connaissance. Je jtrie le président de me conduire à eux et de me dire leurs noms, afin que je les reconnaisse quand nous .serons ensemble devant l'ennemi.

MAii^n.

Guillaume Van Loo le suivit des yeux. (Page 59. j

Le président déféra à ce désir. Cette fraternisation du nouveau souverain avec les délégués des Cercles dura assez longtemps. Puis Guillaume Van Loo remonta sur l'eslrade et reprit :

— Maintenant, mes amis, il est temps de nous séparer et de quitter au plus tôt la ville de Furnes. Nous nous retrouverons dans le bois du Trou du Loup. Jusque-là, tenez aussi secret que possible ce qui s'est passé ici. Nous arrêterons alors nos dernières mesures. Ayez confiance en notre cause, compagnons. J'ai déjà fait la guerre à Charles de Danemark, et je l'ai presque vaincu, quoique je ne fusse soutenu que par une faible partie des Kerles. Aujourd'hui ils vont se lever tous pour défendre leur liberté! Forts d'une pareille union, que pouvons-nous craindre? Nous sommes invincibles!

— Oui, oui, invincibles! Vive Guillaume Van Loo, notre comte ! cria-t-on de tous côtés.

— Je vous remercie encore une fols, mes amis,

de la confiance que vous m'avez montrée. Au revoir, à bientôt.

Il descendit de l'estrade. Une dernière exclamation le salua lorsqu'il sortit de la salle.

Bouchard, qui ne voulait pas se montrer avec lui dans les rues de Furnes, resta encore quelques instants à causer avec Didier Vos. Puis, en marchant vers la porte, il dit en passant à Robert Sneloghe.

— Les choses ne se sont pas passées ici selon votre désir?

— Pas tout à fait, en effet. Mais je respecte ce qui est décidé et je m'y soumets.

— Et vous obéirez au nouveau comte? Vous lui serez dévoué ?

— Certes. Il est le souverain des Kerles.

— Et vous exécuterez ses ordres de bonne grâce?

— Aveuglément. C'est mon devoir. La décision de l'assemblée est une loi souveraine.

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