‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 216 sur 225 · ii · texte numérisé non relu

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LES KERLES l»E FL.WItllE.

— Ainsi, nous pouvons vous attendro au Trou (lu Louj) avec les liomuies de IloiilluMn".'

— El avec lesliouiinesde Havensclujol et d'autres encore ; ensemble plus de cincj cents.

— Vous êtes un loyal cl généreux chevalier, dit Doucliard en lui tendant la main. Je vous recommanderai à la laveur du comte. Adieu!

— Vous voyez bien (jue vous vous trompiez sur le compte de Sneloglie, dit Bouchard à l'oreille de Didier Vos (|ui avait entendu toute celte conversalion.

Didier secoua la tôle sans rien dire. Bouchard lui serra la main, (juitta la salle, et se hâta d'aller rejoindre Guillaumo Van Loo dans une hôtellerie à rextrémité île la ville.

Celui-ci était déjà à cheval, entouré de (|uatre cavaliers qui lui stMvaienl de },'arde ilu corps.

L'un d'eui tenait la hriiie d'un cheval pour Bouchard. Dès (ju'il l'eut enfourché, la petite troupe sortit de la ville et s'éloigna au trot jusqu'à ce qu'elle enl dépassé Buiscamp et approchai de Wulvcringhem.

Alors Guillaume Van Loo ralentit l'allure de son cheval el donna à ses hommes l'ordre de rester un peu en arrière.

Il se mit à parler en pleine confiance avec Bouchard des événements do la journée el de ses prévisions relativement à la guerre. Il était prol)ahle que le roi de PVance s'en mêlerait el prendrait parti contre les Kerles; mais dans ce casCnillaume demanderait secours au roi d'Angleterre, qui ne man(inerait pas d'envoyer une flotte. Toutefois l'incertitude au sujet de ce que ferait le roi de France dans celle lutte pour la couronne de Flandre inquiétait fort Guillaumo Van Loo, parce que l'armée française se trouvait en ce moment |)rès des frontières. Eu outre, Charles de Danemark par ses flalli>rios et sa soumission était devenu le favori du roi de France.

Cela donna occasion à Bouchard Knap de donner libre cours à sa haine contre Charles (h; Danemark et de dire que le plus beau jour de sa vie serait celui où il le verrait étendu mort.

Ce lan;.'age plaisait à Guillaume Van Loo, car lui aussi nourrissait une iiaine mortelle contre le comte Charles (|ui lui avait ravi la couronne de Flandre.

Pendant qu'ils épanchaient ainsi leur ressentiment contre l'ennemi commun, ils virent accourir de l(»indeu\ cavaliers qui venaient à leur rencimlre. Lorsqu'ils se furent rapprochés Guillaume reconnut en l'un il'eux un de ses serviteurs, qui lui dit en arrêtant son cheval :

— .Messire le châtelain, voici un homme (|ui vient d'Arras el qui vous apporte un message pressé de messire Godebert Van Belle.

— Vous venez de l'armée? demanda Guillaume. Savez-vous ce que contient voire message?

Le messaj:cr répondit (pfil venait en eiïel de l'armée et tira de sa poche une lettre close que Guillaume ouvrril avec une certaine incjuiétude, el qu'il lut en pâlissant. Il replia la lettre et dit au messager d'aller l'attendre au château de Loo, où il lui remettrait sa réponse. Il (il signe à son escorte de rester en arrière, remit sou cheval au pas el dit à Boucharil :

— .Mauvaise nouvelle, m )u ami. La couronne que je croyais tenir déjà m'échappe.

— Que voulez-vous dire?

— Savez-vous ce que m'annonce cette lettre? Demain, une armée de chevaliers avec leurs hommes d'armes au nombre de deux mille, tous Isengrins, partira d'Arras, pour contraindre les Kerles au respect de l'édit du comle. Ils seront imuiédialemenl suivis de nombreuses bandes de gens de pied, el, quelle que soit la lenteur avec laquelle ces chevaliers voyagent, i's seront chez nous avant que notre armée soit rassemblée.

— Retournons à Ypres en toute hâte, et donnez l'ordre qu'on vous envoie immédiatement les hommes des Cercles, répondit Boucliarl. Nous gagnerions ainsi du temps pour le rassemblement de l'armée.

— Impossible. La grande majorité des membres de l'assemblée ont déjà quitté Furnes. Le jour décline: il va bientôt faire nuit. Et d'ailleurs, à quoi bon? Pensez-vous qu'avec quelques hommes ramassés à la hàle, je puisse risquer le coinliat contre deux mille chevaliers? Oh! cela ne nous est pas propice. Les Isengrins se hâtent d'occuper tons les burgs el châteaux, et alors nos ell'orls sont jtaraiysés d'avance. Déjà j'ai succombé dans des conditions pareilles. Je ne veux plus jouer une si grosse partie sans quelque espoir de victoire, il faut courbt^r la télé et attendre des temps meilleurs. J'enverrai des messagers à tous les Cercles pour leur recommander d(! faire provisoirement leur soumission.

Bouch ird grommelait et grinrait des dents ; mais il ne ilil rien, celte grave nouvelle le remplissait d'in(|uiétude.

— Ce perfide et méchant Charles de Danemark! grogna-t-il enlin. Tout cela était prévu el concerté d'avance.

— Oui, Charles de Itanemark est tro|i rusé pour nous. S'il pouvait se rompre le cou dans quchpie accident, le pays serait délivré de l'usurpaleur, et les chevaliers eux-mêmes me proclameraient comte de Flandre. Mais il est écrit que je ne le serai jamais. Pourcpioi lutter plus longtemps? résignons-nous à la destinée.

Ils marchèrent quelque temps en silence.

LES KEULES DE FLANDRE

Tout à coup, Bouchard releva vivement la tête, j

— Et si quelqu'un venait vous dire : Charles de Danemark est mort, rccevriez-vous le messager avec laveur? demanda-il en éloulTant sa voix.

— Je serais capable de le presser sur mon cœur.

— Et lui demanderiez-vous de quelle manière il est mort ?

— Que m'importe, pourvu que la Flandre soit délivrée de l'usurpateur étranger?

— Écoulez-moi avec attention, seigneur comte, dit Bouchard, et ayez confiance en moi. Ne me demandez plus rien, laissez les Kerles se rassembler dans six jours au lieu fixé, et attendez-vous à une grande nouvelle de moi. J'espère que vous m'avez compris. Laissez-moi partir maintenant : je vais à Aartrycke par Beerst tt Thourout. Je dois y voir certains Kerles des bois. Demain dans la nuit je serai à Bruges. Ne me retenez pas, comte; il fait presque noir, tout me favorise. Adieu.

Et, sans autre explication, il poussa son cheval dans un chemin de traverse.

Guillaume Van Loo, muet et troublé, le suivit des yeux, jusqu'à ce qu'il eût disparu entre les premiers arbres d'un petit bois.

Il faisait déjà nuit depuis longtemps ; un silence complet régnait dans les rues de la ville de Bruges.

Dakerlia, toute vêtue de deuil, était assise dans une salle de son château. A la lumière fumeuse d'une lampe de cuivre, son pâle visage se détachait d'une façon singulière sur sa toilette noire. De temps en temps une larme roulait sur sa joue, car, malgré les eflbrts de son amie Witta assise à côté d'elle, l'image de son père se dressait sans cesse devant ses yeux ; elle entendait son dernier cri de détresse résonner à ses oreilles ; elle le voyait, les lèvres contractées par l'agonie, et le crucifix sur la poitrine; elle voyait descendre son cercueil dans la fosse au cimetière de l'église Notre-Dame, et le bruit sourd des pelletées de terre que les parents et les amis avaient jetées dessus résonnaient encore au fond de son cœur endolori.

Mais sa tristesse était devenue plus calme et se transformait en une rêverie mélancolique.

Aux consolations de Witta elle répondit avec abandon :

— Ma chère amie, vous vous fatiguez inutilement à changer le cours de mes tristes idées. Je ne saurais oublier mon pauvre père; je le vois toujours étendu sur son lit de mort, jetant sur moi un regard désolé, plein d'une tendresse infinie.

— Voilà que vous pleurez encore, Dakerlia. Votre père est au ciel, et ne peut que voir avec

peine que vous vous rendez malade à force de le pleurer.

— Je le sais bien, Witla. Les larmes ne réparent rien. Mais elles soulagent. Le temps me rendra mon courage. Demain, n'est-ce pas ? Demain de bon matin nous irons au cimetière, et nous prierons sur sa tombe plus longtemps encore qu'aujoud'iiui.

— Tant que vous voudrez, Dakerlia, mais parlons d'autre chose. De mon frère, par exemple.

— De Robeit? lui aussi est inconsolable. Quand il est venu cet après-midi avec vous, il avait à peine la force de parler.

— Oui, son chagrin est grand; mais la cause, c'est un secret qui lui pèse sur le cœur.

— Un secret ?

— J'en suis sûre. Cette nuit, quand il est revenu de Furnes, il avait le front chargé de soucis. Je l'ai interrogé : il m'a répondu d'une manière évasive. Je le connais, et il m'est facile de deviner qu'une affaire très grave le préoccupe.

— Quelle affaire le préoccuperait? 11 est à supposer qu'on a pris connaissance, dans l'Assemblée de Furnes, de l'cdit que nous avons entendu lire, et que mon pauvre père... Ah! s'il vivait encore, lui dont chacun vantait le courage!

— Encore, Dakerlia !

— Ah ! Je crains bien que nous n'ayons la guerre !

— Peut-être.

— N'en douiez pas. Mon frère a amené ce matin sa meilleure armure, l'a mise dans une voiture, et fait porter à Ravenschoot. Cela signifie quelque chose, n'est-ce pas ?

C'est ainsi que, exagérant ses propres inquiétudes, l'excellente Witta faisait tous ses effort§ pour distraire l'attention de son amie du souvenir de son père. La soirée se passa ainsi, et la bonne créature qui, depuis la mort de Segher Wulf, couchait dans la demeure de Dakerlia, pour ne pas la laisser seule à sa douleur, parlait déjà d'aller prendre du repos, lorsque la porte s'ouvrit, et Robert entra.

Il alla à sa fiancée, lui pressa tendrement les mains en prononçant quelques douces paroles, puis, après un moment de silence, il dit d'un ton grave :

— Dakerlia, et vous, ma sœur, écoulez-moi. Demain matin, je quitte Bruges. Il se passera peutêtre bien des jours, bien des semaines avant que vous me revoyiez.

— Ciel, vous nous quittez! s'écrièrent ensera ble les deux jeunes filles.

— Soyez sans crainte, j'ai tout prévu et disposé pour qu'en mon absence, aucun danger ne vous menace. Des serviteurs fidèles et dévoués veilleront sur vous. S'il se passait quelque chose dans

co

LES KEIILES DE FI.ANDllE.

la villo ou dans le pays i|iii vous lil souhaiter un soutien |»lus solide ou un abri plus sûr, allez dans le hurj;; des chambres sont préparées pour vous et vos servantes dans le château de mon oncle llacket. Le prieur de Saint-Donal vous prendra sous sa protection, et viendra vous voir tous les jours.

— Les jeunes filles le regardèrent avec épouvante.

— La liuerre va donc éclater? demand i Dakerlia.

— Nous avons tous juré de garder le secret de l'Assemblée des (Jildes, répondit Ilobert. N'essayez donc pas île savoir de moi pourquoi je vais vous quitter.

Dakerlia et \Vitta se mirent à pleurer.

— Je comprends la peine que vous cause cotte séparation inattendue, et je la partage, dit Robert. Mais il est probable (|ue, dans quelques jours, je serai de retour. Mais quand il s'agit de la liberté du pays, de la liberté de tous les Kerles, rien ne doit nous coûter, et riiésitalion serait un crime. Vous le comprenez toutes deux, j'en suis sûr.

Dakerlia, oubliant un instant sa douleur, releva la téle avec fierté, el répondit :

— Dieu merci, oui, nous sommes des Kerlinnes, et nous montrerons que nos plus profondes douleurs ne peuvent nous le faire oublier. Allez, Robert, allez où le devoir vous appelle. Nous prierons pour vous et pour le pays, et nous attendrons avec confiance ce que le sort décidera... Vous partez demain avant l'aube'.'

— Non, pas si tôt. J'attendrai qu'il lasse grand jour.

— Kh bien, alors, mon ami, p<uirquoi prendre congé de nous ce soir? Si quel<|ue chose vous empêche de revenir demain malin, nous nous soumettrons. Mais sinon, nous nous lèverons de très bonne heure.

— Eh bien, soit, Dakerlia. A demain matin. La jeune fille le conduisit jusqu'à la porte; il lui

serra tendrement les mains, pencha la tête sur son épaule, el murmura ;i son oreille :

— Soyez contente, Dakerlia, nous allons venger votre père. Je penserai à vous toujours; votre image géra mon étoile. L'ennemi qui tombera sous mon épée entendra en même temps votre nom et le nom de votre père, tiardez ce secret.

— Merci, mon ami, merci! Faites voire devoir, répondit la jeune fille en plongeant ses regards dans les siens.

— iJonne nuit, ma sœur, à demain.

Lorsque Robert Sneloghe sortit, après avoir entendu grincer derrière lui les lourds verroux de la grande porte, la nuit était noire. Onand il fut pré» de sa demeure, il lui sembla qu'une ombre, rasant lej murailles, le suivait et cherchait à le

rejoindre. Il s'arrêta étonné, mit la main sur la garde de son épée, laissa l'inconnu s'approcher, et demanda d'une voix étoulfée :

— Le pied bleu vole-t-il?

— Tempête sur mer, répondit l'ombre sans hésiter.

— Mon oncle llacket! vous ici, à cette heure!

— Silence! dit le chAtelain. J'ai un message à vous confier, entrons chez vous.

— C'est bien par hasard que vous me trouvez encore levé.

— Je vous aurais fait éveiller.

Quand ils furent entrés dans la demeure de Robert, et assis dans une salle basse éclairée par une lampe de cuivre pendue à la voûte, le châtelain alla s'assurer d'abord (|ue la porte était bien fermée : puis, liianl de son escarcelle un pli cacheté, il le tendit au jeune homme en lui disant :

— Le prieur ne veut pas démordre de ses projets. Après que vous nous aviez quittés, il y est revenu, et, à la fin, malgré mes conseils, il a résolu d'écrire à Guillaume Van Loo. C'est vous qui la lui remettrez. Le prieur vous prie de la cacher sous vos habits, car si elle était surprise par les gens de Charles de Danemark, nos ennemis connaîtraient tout le secret de l'assemblée.

— Ne craignez rien. Je remplirai fidèlement ma mission. Puis-je savoir ce que contient la lettre?

— Mon frère exhorte de toutes façons Guillaume Van Loo à dilTérer les hostilités, même après que l'armée des Kerles sera rassend)lée. Il lui mande que le comte Charles semble vouloir prêter l'oreille à la proposition de lui payer une somme considérable avancée sur le trésor des Gildes.

— Mon oncle Rertolphe se trompe! répondit Robert avec impatience. Si l'on feint de meilleures dispositions à la cour, c'est uniquement pour gagner du temps et nous endormir.

— Je le pense comme vous. Cependant voug ne pouvez l'efuser de porter la lettre. Guillaume Van Loo décidera ce rju'il voudra.

— FjU effet. Je ferai donc ce que le prieur désire.

— Il vous prie en outre d'appuyer ses efforts et de faire tout votre possible auprès de Guillaume Van Loo pour qu'il suive ses conseils.

— Ah! pour cela, non, dit Robert mécontent. Je refuse absolument cette mission. Il n'y a plus à hésiter ni à perdre de temps. Les circonstar)ces sont favorab'es, il faut en profiler el agir promptement. Mon oncle le prieur sait que je suis d'un autre avis que lui,

— laites comme vous l'entendrez.

— Mais dites-moi, vous, mon oncle llacket, connaissez-vous le contenu de la lettre que je vais porter?

LES KERLES DE FLANDRE

— Oui, je l'ai lue.

— Comment le prieur y nomme-t-il messire Guillaume?

— Il l'appelle burgrave.

— Mais cela est dangereux. C'est une violation du serment de la Gilde. L'assemblée a décidé que tous les Kerles reconnaîtront Guillaume Van Loo comme comte de Flandre. Pourquoi le prieur refuse-t-il de lui donner ce titre ?

— Vous le savez, Robert ; dans la dernière guerre pour la couronne, mon frère a pris parti contre Guillaume. Il existe entre eux une haine cachée, mais invétérée. Je regrette profondément que l'assemblée ait pris une décision si pleine de dangers.

— Moi aussi, mais la soumission aux arrêts de l'assemblée des Gildes est un devoir sacré auquel tous les Kerles doivent obéir. Messire Guillaume, le comte de Flandre, — c'est ainsi que je le nomme, sera fort irrité par la lecture de cette lettre, lorsqu'il verra que le prieur refuse de le reconnaître pour comte de Flandre.

— Ce n'est pas ma faute; le prieur n'a pas voulu suivre mon conseil. Il ne peut pas se décider à le reconnaître dès aujourd'hui pour souverain. Il le fera plus tard. Vous pourriez dire à Guillaume que le prieur n'a pas encore été officiellement avisé des résolutions de l'assemblée.

— Soit, je tâcherai de l'excuser. Mais, si le comte Guillaume lui envoie des ordres, les exécutera-t-il?

— Sans doute. Pour ce qui me concerne. Je vous prie d'avertir messire Guillaume que je prépare tout en secret pour tenir le burg de Bruges à la disposition des Kerles, et que j'attends ses ordres pour les exécuter fidèlement. Allez donc en paix, et n'oubliez pas, quand vous serez à l'armée, de nous donner de vos nouvelles aussi souvent que possible. Bonne nuit et bon voyage !

Racket partit, Robert déposa son épée et s'assit, les coudes sur la table et les yeux perdus dans le vide. Il réfléchissait à l'étrange conduite de son oncle Bertolphe qui, par la haine cachée qu'il portait à Guillaume Van Loo, ajoutait des complications nouvelles qui pouvaient être funestes aux Erembaults et à tout le pays des Kerles.

Ce jour-là, Didier Vos était venu au Burg et avait parlé longtemps avec le prieur des résolutions de l'assemblée de Furnes. Le vieux Bertolphe n'avait caché ni son mécontentement, ni son aversion pour Guillaume Van Loo. Si le nouveau comte en avait connaissance, soit par Didier, soit par quelqu'un d'autre, ne deviendrait-il pas l'ennemi des Erembauts? Le prieur, d'ordinaire si sage et si prudent, s'est laissé aveugler par sa haine.

Pendant que Robert Sneloghe réfléchissait à la

situation périlleuse des choses, deux hommes, debout derrière la chapelle de Saint-Jean, parlaient tout bas, mais avec animation.

— Dites ce que vous voudrez, disait l'un, (|ue le marteau de Thor m'écrase si vous ne nous faites pas faire une dangereuse folie.

— Mais non! répondit l'autre. Il est nécessaire, pour le succès de notre entreprise, que Robert Séeloghe nous aide.

— Il refusera.

— Nullement.

— Il respecte trop ses oncles, qui reculent devant tout acte d'énergie.

— Tout cela est changé. Robert s'insurge contre ses oncles; ce malin même, je l'ai entendu dire au prieur qu'il obéira aveuglément à noire nouveau comte.

— Et cependant je ne puis m'ôler de la tête que nous faisons une sottise.

— Vous avez approuvé mes raisons, vous et nos amis. Pourquoi m'obliger à vous les répéter? Ce que nous allons entreprendre fait peser sur nous une teiTible responsabilité. Pour empêcher le prieur et le châtelain de se déclarer contre nous, nous devons avoir avec nous Robert Sneloghe. Alors les chefs des Erembauts nous protégeront et nous défendront. Dites à Robert que notre comte Guillaume Van Loo le désire ou l'ordonne, et vous verrez qu'il obéira immédiatement. En doutezvous?

— Je ne sais vraiment pas, grommela l'autre avec une nuance d'ironie, pourquoi vous insistez tant pour associer Sneloghe à notre entreprise. Je serais tenté de croire que vous la considérez comme très dangereuse, et que c'est pour cela que vous voudriez voir Robert en courir les risques. Car vous le baissez.

— Non, j'ai déposé toute inimitié. Je n'ai d'autre mobile que le désir de voir nos efforts réussir, et d'assurer le succès.

— Eh bien, soit. Nous verrons comment il recevra la proposition. S'il l'accepte, il sera fidèle à sa parole, nous pouvons en être certains. Mais il faut agir prudemment avec lui, et ne pas lui faire connaître toute l'affaire chez lui. Lorsqu'il verra Guillaume de Wervick, Isaac Van Reninghe et Enguerrand Van Eessene, il croira mieux que ce n'est pas une chose téméraire que nous nous risquons... Allons maintenant, mais ne parlons plus avant d'être arrivés.

Lorsqu'ils furent devant la porte de Robert Sneloghe, ils laissèrent retomber le marteau à des intervalles calculés, et un valet parut immédiatement derrière le Judas.

— Qui est là? demanda-t-il.

— Allez dire à votre maître que deux amis dési-

Gi

LES KERLES DE FLANDRE

rent lui parler et qu'il vienne les rocunnaitre. Au boni d'un inslanl une autre voix ileinantla :

— Le pied bien vole-l-il?

— Te(n|)èle sur nier! Ouvrez -nous, Uoberl !

— Douté divine, c'est Uoucbard !

— Silence et ouvrez î

Lu porte s'ouvrit, et llobert, sans rien iliro, introduisit les deux visiteurs dans le salon (jue llacket venait de quitlcr. Puis, (luainl ils furent assis :

— Vous ici, lloucliaidl Ne craigUfz-vous pas pour votre vie? Si l'on vous reconnaissait !

— Klranjre question au moment où nous allons tous risquer notre vie pour la liberté ! Mon ami Didier Vos craint-il d'accompa^'ui'r un banni dans les rues de Brujjes? Le temps est venu ou ciiaquc Kerle doit braver la mort.

— C'est vrai ! Votre visite à cotte bcure m'annonce que vous avec quelque chose de Irt'S important à me communiquer.

— Je viens de la part du comte de Flandre.

— De la part du cumtc Guillaume'.' dit Robert d'un air de doute.

- De la part du seul légitime comte de Flandre, répéta Doucliard. Vo.is le savez, et sinon je vous l'apprends, je jouis de toute sa faveur, et je suis son confident. Il m'a chargé d'une entreprise difficile. Je viens vous demander, Robert, en son nom, si vous êtes prêt à tout risquer, mémo votre vie, pour le service du pays de Kerles.

— La (jueslion est blessante.

— Il a raison, interrompit Didier Vos. Messire Snelojîhe a-t-il jamais donné à personne le droit de douter de sa valeur? Dans cette aiïaire, il y a de la gloire à gairner. Comment pourrait-il refuser?

— Parlons clairement, le temps est précieux, reprit Rouchard. Voici le motif de notre visile : quelqu'un a soumis au comte Guillaume un projet qui, s'il peut s'exécuter, doit sauver pour toujours la liberté des Kerles, et préviendra probablement la guerre. En tout cas, il portera un couj) terrible à la puissance de nos ennemis. Le comte a[)prouve ce projet et m'a chargé de chercher à lîruj^es quelques chevaliers intrépides pour l'exécuter. Je ne vous cache point que l'entreprise est périlleuse. Llle exige de l'audace, de la témérité même. J'ai pensé que je n'avais pis le droit de vous oublier.

— Je vais endosser ma cotte de maille», «lit Robert en se levant.

- Non, non, la précaution est inutile, ce n'est pas pour aujourd'hui. Nous nous rendons seulement à une réunion d'amis qui vous attendent pour délibérer sur les meilleurs moyens de réussir. On vous y e\pli(|uera de quoi il s'agit. Dans une heure vous serez de retour.

- Eh bien, je vous suis, messires, dit Robert

en bouclant son épée. Vous doutiez de ma bonne volonté ! Sil y a un ellorl à tenter pour la liberté du pays, si téméraire (|u'il soit, je vcms montrerai que rien ne me fait hésiter. .Vu contraire, je vous remercie d'avoir |)ensé à moi en cette circonstance.

— Le comte sait que vctus serez des notre. C'est lui-même (jui vous a désigné.

— Comment est-ce possible; Mouchard? Il me connaît donc ?

— Oui ne vous connaît point [)armi les chevaliers du pays?

— l!n tout cas, je prouverai que je suis digne de sa confiance. Parlons.

.\u moment ou ils allaient soitir, Douchard lui dit :

— Maintenant taisez-vous et suivez-moi.

Ils le conduisirent par des lues détournées, sombres et solitaires, jusqu'à un grand manoir (loni la porte s'ouvrit sur un signe de Rouchard. Les trois hommes traversèrent la cour intérieure et pénétrèrent dans une vaste s:ille située tout au fond du bàliment. Roucbard ferma la porte et mit la clef dans sa poche sans qu'on le vit.

Il y avait là, assis autour d'une table, trois chevaliers que Robert connaissait comme très courageux, et dont la loyauté et la bonne reuomméedevaienl lui inspirer pleine confiance. C'étaient Enguerrand Van Essenc, Isaac Van Reninghe et Guillaume de Wervick. Ils montrèrent une grande joie à la vue de Sneloghe, se levèrent avec empressement cl vinrent lui serrer la main avec elTusion.

— .Mais, messieurs, demanda Robert surpris de ces manifestations qu'il trouvait exagérées, doutez-vous donc de mon courage?

— Nullement, répondit Isaac Van Reninghe, mais l'heure indue, la nature particulière et extraordinaire de noire entreprise...

— Eh bien, soi!, messieurs, je me vengerai de vos doutes, en vous montrant (jue je ne suis pas avare de mon sang.

— C'est Rouchard qui nous disait (pie vous ne viendriez |)as.

— Jusqu'à présent, messire Sneloghe a été plus ou moins de l'avis de ses oncles, qui croient qu'on peut tout sauver en se soumettant à nos tyrans, dit Rouchard. Si je m'en Miis trompé, je l'en félicite de tout m(»n cour. .Mais jamais je n'ai douté de sa vaillance.

— Ouant à moi, ajouta Didier, attestez-lui, messire, que, dès le commencement, je me suis poilé garant de son courage et de son bon vouloir.

— Je vous en remercie, Didier, répondit Robert, en serrant sans méfiance la main de son ennemi secret.

LES KliRLES DE FLANDRE.

— Asseyons-nous, messieurs, dit En!,'uerraiid. Noire joie en voyant messire Sneloghe parmi nous doit lui prouver combien nous l'aimons el le respectons. I*arlons de l'affaire qui nous réunit... Messire Sneloghe est-il prêt, demanda-t-il quand tout le monde fut assis, à nous jurer de tenir caclié ce qu'il va apprendre ici, et de prêter les mains à ce que nous allons entreprendre.

— Je le jure, dit Robert. Voici ma main. Je promets de garder le secret et de vous aider comme un fidèle compagnon.

Tous trois se levèrent et joignirent leur main à celle de Robert. C'était là parmi les Kerles, la forme du serment le plus solennel. Puis chacun reprit sa place autour de la table.

— Maintenant vous allez tout savoir, reprit Enguerrand. L'explication sera courte.

H raconta le message que Guillaume Van Loo aviit reçu d'Arras au sortir de l'assemblée de Furnes, et ajouta :

— La cause des Kerles est donc perdue, si nous ne risquons pas un coup hardi pour la sauver. Ce coup hardi, notre comte l'approuve. Après demain, Charles de Danemark donne un ^rand banquet en l'honneur de deux envoyés de l'empereur qui sont arrivés à sa cour. Naturellement les principaux Isengrins, les ennemis jurés de Kerles, y seront invités. Le banquet durera tard : les jours sont courts et la nuit vient de bonne heure. Eh bien, une cinquantaine de Kerles des bois, déterminés, plus s'il le faut, sont prêts à se rassembler secrètement à Bruges. Nous nous mettons à leur tête; favorisés par l'obscurité, nous faisons irruption dans la salle du festin, nous tombons sur les Isengrins, et nous tuons tous les convives sauf les envoyés de l'Empereur...

— Et le comte? demanda Robert.

— Nos premiers coups seront pour Charles de Danemark ; lui surtout, le tyran, doit mourir.

Messire Sneloghe se leva, pâle et frémissant.

— Mais c'est un assassinat, un affreux guetapens, s'écria-t-il. Et vous espérez que je tremperai mes mains dans le sang du prince Charles? Par surprise comme un brigand qui se jette sur une victime sans défense? Jamais, jamais !

— Votre serment ! vous êteslié ! s'écria Bouchard.

— Vous m'avez trompé. C'est une perfidie. Moi, meurtrier? Ah! maintenant je comprends votre méfiance, et je m'en glorifie. Oui, messieurs, vous me rendiezjustice, quand vous pensiez que je refuserais de prendre part à cet affreux complot.

— Vous avez juré, et vous êtes l'esclave de votre serment, dit Isaac Van Reninghe.

— Vous m'avez arraché ce serment par la ruse. Je le romps. Quoi ! vous venez me demander si je suis prêt à risquer ma vie pour la liberté des

Kerles, el maintenant vous exigez que je vous aide à accomplir le plus exécrable forfait? A assassiner? Jamais. Le monde entier se lèverait contre nous. Les Kerles des cercles même reculeront d'horreur. Les armes leurs tomberont des mains. La honte leur fera courber la tête et accepter le joug comme punition d'un pareil crime.

— Vous avez promis à Furnes obéisssance aveugle au comte Guillaume, dit Bouchard.

— Ah! voilà précisément votre trom|(erie, répliqua Robert indigné. Vous voulez me faire croire que Guillaume Van Loo approuve cet assassinat. Eh bien, cela n'est pas, cela ne peut pas être. Vous voulez le calomnier. Il vous aurait donné l'ordre de tuer Charles de Danemark? Par surprise ?

— L'arrêt est prononcé, Charles doit mourir ! dit Wervick.

— Eh bien, non, il ne mourra pas, riposta Sneloghe; j'empêcherai votre affreux projet. Demain matin, le prieur de Saint-Doaat saura ce qui se trame... Et dussé-je me rendre moi-même auprès du comte Charles pour le prévenir, je ne reculerai pas.

Isaac Van Reninghe s'était levé et avait posé sa main sur l'épaule de Robert.

— Calmez-vous, mon ami, vous vous égarez, dit-il. Il n'y a pas d'autre moyen pour sauver les Kerles d'un éternel esclavage. Charles de Danemark est l'homme le plus faux du moi.de ; il mérite cent fois la mort. Soumettez-vous donc à la nécessité.

Robert repoussa doucement la main de Van Reninghe et jeta sur les assistants un regard mouillé de larmes.

— Quoi, vous pleurez ! ricana Guillaume de Wervick. Vous aimez donc bien le tyran ?

— Je pleure, répondit Robert, sur notre malheureux pays où vont couler des torrents de sang, et sur les Kerles dont la cause va être souillée par un assassinat.

Il crut remarquer que Didier Vos et Isaac Van Reninghe l'écoutaient avec plus de bienveillance que les autres, et il fit de nouveaux et chaleureux efforts pour combattre le projet dont on venait de lui donner connaissance. La prière, la persuasion, l'indignation, la colore, la menace, il mit tout en œuvre pour les en détourner. Bouchard avait l'air de rêver; mais les efforts de Sneloghe restèrent vains. Il s'approcha de la porte de la salle et essaya de l'ouvrir : mais il la trouva fermée. II regarda les autres chevaliers avec des yeux enflammés de colère.

— Puisque vous nous abandonnez, prometteznous du moins de garder notre secret, dit Van Reninghe.

Oi

LES KEULES DE FLANDRE

— Non, non, je le ferai connaître. Je tairai vos noms, mais |)ersonne ne m'empêchera de prévenir le prince Charles.

— Vous êtes donc un Iraitre? Un ennemi secret des Kerles ?

— Les ennemis des Kerles sont ceux (jui veulent souiller leur cause de la honte d'un assassinai.

— Mais, téméraire, ne savez-vous pas à quoi votre serment vousoblii;e? Vous êtes en notre pouvoir. Nous pourrions étouiïer dans votre sang le secret ([ue nous vous avons confié.

— Vos menaces ne m'éliraient pas, riposta Ilobert. Kien ne pourra m'empècher de remplir mon devoir. Je ne crains pas la mort.

— Messires, je vous en prie, dit Didier Vos, ^'ardez un instant votre calme, et permettez-moi d'échanger quelques jjaroles avec Koherl Siicloghe.

Il entraîna Robert dans un coin de la salle et se mit à causer avec lui à voix basse. Pendant ce temps, les autres délibéraient seerétenieni enlie eux sur ce qu'il leur restait à faire, car ils étaient persuadés que Sneloghe maintiendrait sa résolulion.

Didier revint vers eux en disant :

— Peine inutile, messires. Je commence à me demander si Kobert n'a pas raison. Ne serait-il pas plus raisonnable de renoncer à cette périlleuse entreprise? Le refus de messire Sneloghe m'afflige; cependant je veux rester fidèle à mon serment.

Bouchard eut un sourire de mé|(ris.

— Eh bien, nies>ires, demanda lloberl, m'ouvre-t-on la porte oui ou non? Faut-il que je brise la serrure et que je m'ouvre un chemin par la force?

— C'est inutile, mon ami Snelo!.'he, dit Bouchard en se levant. J'ai la clef dans ma poche, et je vais ouvrir la porte non seulement pour vous, mais pour nous tous. Et vous, Robert, vous pourrez dormir d'autant plus tranquille que vous pouvez vous vanter de nous avoir convaincus. Ne me regardez pas avec tant de surprise. Je vous dis la vérilé. J'ai bien pesé vos raisons el je crois qu'en effet, <ette attaque par surprise, même si elle réussissait, ferait plus de mal que de bien à votre cause. Probablement messire Van Reninghe est aussi de cet avis.

— En effet, répondit messire Van Reninghe.

— Et si messire Enguerrand veut consentir à renoncer à l'exécution de notre projet...

— .Seul je ne puis rien entreprendre, murmura Enguerrand.

— Didier Vos s'est déjà prononcé, reprit Bouchard; nous ne pouvons donc pas donner suite à nos pr(»jets; et vous avez bien fait de nous en taire voir l'imprudence. Rentrons donc chacun chez nous.

Tous se dirigèrent vers la porte et quittèret la salle.

Robert ne disait rien. Le revirement soudain de ses compagnons l'étonnail singulièrement. Y avait-il quebjue ruse là-dessous? Les conjurés essaieraient-ils d'accomplir le guet-apens prémédité. Il saurait bien l'empêcher et remplir son ilevoir. Il n'avait qu'à avertir le châtelain llacket, sans nommer personne, du danger (jui menarait le comte Charles pendant le banquet. Il avait tout le temps pour cela, puis(jue le banquet ne devait avoir lieu que le surlendemain, et llacket pourrait prendre d'avance toutes ses mesures.

Mais, lorsqu'il eut quitté ses compagnons après (ju'ils l'eurent remercié encore une fois de leur avoir montré la témérité de leur entreprise, il se dit qu'ils étaient peut-être sincères, et il se félicita d'avoir écarté ce danger.

Depuis quelques heures, un sentiment de profonde et inexplicable aversion contre Didier Vos s'était élevé en lui. Pourquoi, il n'aurait pas su le dire; mais il soupçonnait fortement Didier de fausseté. Aussi, est-ce avec une sorte de joie qu'il prit congé de lui, près de la chapelle Saint-Jean.

Messire Vos, resté seul, se mit à monologuer en regagnant lentement sa demeure.

— Je suis sûr que Bouchard et les autres sont encore réunis, se disait-il. Ils ont voulu se débarrasser de Robert et de moi, (jui n'ai jamais eu la moindre envie de prendre part à cette folie. Mais voilà mon coup manqué ! Il était pourtant bien calculé. Si Robert avait consenti au meurtre du comte, je l'aurais fait tomber dans un panneau dont il ne serait pas sorti vivant... .Mais patience... le temps de ma vengeance viendra... Ce mariage n'est pas encore fait.

Pendant (jue Didier conlitiuait son chemin en parlant ainsi, un homme se promenait de long en large sur le quai, non loin de la rue du Chêne, en cherchant à percer du regard l'obscurité de la nuit, pour voir si personne n'approchait. Il attendait dejiuis longtemps déjà, lorsqu'un bruit de pas parvint à son oreille. Il se blottit dans l'enfoncement d'une porte cochère. Le pas se rapprocha.

— Le Pied bleu vole-t-il ? murmura l'homme.

— Tempête sur mer ! répondit une grosse v(»ix. Il poussa contre la |>orte qui céda el s'ouvrit,

fit entrer le nouvel arrivant, le suivit, et referma la porte.

— Les amis sont déjà là, dit-il ; nous commencions à craindre (ju'il ne vous liit arrivé malheur.

— J avais perdu mon chennu, et j'ai fait un long détour. .Maintenant ne perdons plus de temps. Conduisez-moi vers les amis.

Ils traversèrent la cour et entrèrent dans une salle basse où brûlait une petite lampe.

LES KEULES DE FLANDRE

Le comte tomba, Li tête fendue, (l'âge 67,)

— Les valets pourraient nous espionner, dit celui qui avait introduit l'autre. J'éteins la lumière. Parlez très bas.

Ils étaient maintenant dans une obscurité si complète, que personne ne pouvait voir son voisin.

— Heureusement nous sommes délivrés des hésitants, dit une voix. Personne ne peut nous empêcher d'exécuter noire résolution. Hàtonsnous donc, et pas de paroles inutiles.

— Mais l'occasion du banquet est manquée. Qu'allons-nous faire ?

— J'ai eu le temps de tout peser, répondit l'homme à la grosse voix. Voici mon idée. Nous devons reprendre notre premier projet. Charles de Danemark, on le sait, va tous les jours entendre la première messe dans l'église Saint- Donat. Tout le monde peut y assister. En cette saison, il fait encore presque nuit à cette heure.

Mon cheval est à la porte de la ville. Je cours à Betbferkerke. J'ai là sous la main une bande de Kerles des bois qui n'ont peur de rien. Venez demain à la première messe dans le burg; vous nous y verrez, mes hommes et moi, répandus parmi les fidèles, sur les bas-côtés. Peut-être ne nous reconnaîtrez-vous pas. C'est égal, je donnerai le signal en frappant le tyran. Au cri de : « Haro ! haro ! » fermez loules les issues. Aucun Isengrin ne peut échapper. Si vous acceptez celte proposition, unissons nos mains dans une étreinte solennelle, et jurons de nous prêter aide.

Les mains se joignirent ta làtons et le serment fut prononcé.

— En route, maintenant. Sortons, l'un après l'autre. Moi le premier, car mon temps est précieux. A demain, messires. Je compte sur vous comme sur moi-même.

Il fut escorté jusqu'à la porte extérieure par un

LES KEIILKS l»E 1L.\ NUIli:.

(les ctmjurés, et sV'Ioi}rna rapideineiil, à pas légers, à travers les ténèbres.

Mil

I/i'},'lise de Saint-Donat, dans le Lur», était un i;raiul et beau temple d'architecture romane.

La nef du milieu était très élevée; mais de cha(|ue côté se proloni,'eait une basse et sombre nef latérale dont la voùle reposait sur de courts piliers. Au-dessus courait autour de toute l'éiilise une galerie ouverte d'où les (idèles pouvaient, aussi bien (jue d'en bas, voir les officiants et assister aux ofdces.

Le côté sud de cette j^alerie avait élé séparé du reste, et transformé en une chapelle pour le comte de Flandre.

Cette chapelle était ornée d'un autel somptueux et de belles statues de saints. Au milieu, on voyait un prie-Dieu en bois sculpté, presque au pied de l'autel, et à côté du prie-Dieu des rangées de chaises pour les seigneurs de la cour. Derrière, près de l'entrée commune, des bancs de bois pour les (idèles (jui voulaient assister à la messe du comte, mais surtout pour les pauvres gens qui avaient l'habitude d'y venir en fonle dans l'espoir de participer aux aumônes du prince.

Cette chapelle élevée, qu'on appelait l'église su[iérieure, avait pour le peuple une entrée particulière qui débouchait par un étroit escalier de pierre sous la voûte de la nef latérale; mais, près de l'autel, il y avait une deuxième |)orle exclusivement destinée à l'usage du comte. Un passage vonté conduisait de là jusqu'au palais, de telle sorte r|ue le comte Charles, en sortant de sa chambre à coucher, pouvait se rendre à l'église sans traverser la place du burg.

La nuit avait été exceptionnellement sondjre à cause de l'épais brouillard qui, dès la soirée de la veille, était descendu sur la terre comme un voile de deuil.

L'aube allait poindre, mais le brouillard était encore si doux (|u'à (|uel(jn(!s pas les itersonnes et les objets n'apparaissaient fjue comme des ombres indécises.

Dans l'église su|»érieure de Saint-Donat, les frères et les novices du couvent avaient allumé sur l'autel et à côté un grand nombre de cierges, en attendant que sonoàt l'heure de la première messe.

Heaucoui» de hdèles, bourgeois des rues avoisinantes, on indigents, parmi les(|uels il y avait aus>i quelques femmes, entrèrent sous le sombre porche de l'église, ei moittèrent lentement l'escalier de [titTre pour aller entendre la messe dans la chapelle du comte.

Mais ce que personne ne remarqua, c'est que beaiic()U|) d hommes enveloppés dans des manteaux bruns, et porteurs de larges chapeaux, passaient dans l'escalier du prince pour aller se cacher dans l'obscuiité de la nef latérale de l'église inférieure. (Juelques-uns d'entre eux cependant se séparèrent de leurs compagnons près de la porte d'entrée et gravirent l'escalier de pierre en échangeant à voix basse de mystérieuses paroles. .Mais, dès (|u'ils arrivèrent à la porte de la chapelle supérieure, ils se tinrent comme s'ils étaient étrangers l'un à l'autre, et traversèrent la foule dans des directions dillérentes pour aller prendre place sur les bancs.

Un homme qui s'appuyait sur un bâton s'avança ainsi jus(|u'à l'un des piemiers bancs et s'agenouilla entre deux femmes. Elles le regardèrent à la lueur incertaine et vacillante des cierges, et sa haute stature les étonna ; mais l'homme devait être malade ou très vieux, car il se tenait très courbé, et son manteau rapiécé et déchiré indiquait assez qu'il était besoigneux. Sans doute il venait, comme beaucoup d'autres indigents, pour avoir sa part des anuiônes que le comte avait l'habitude de distribuer pendant la première messe.

Un certain nombre d'indigents du môme genre se trouvaient mêlés çà et là à l'assistance; mais quoique le jour naissant envovAt une lumière laiteuse par les fenêtres de la chapelle, l'obscurilé y était encore si profonde (|u"on ne pouvait pas voir distinctement même les gens à côté desquels on était assis.

L'heure de la messe était venue; tout était prêt sur l'autel. Un enfant de chœur lenail à la main la corde d'une cloche pour sonner le premier coup. Dans l'ouverture de la porte de la sacristie, un prêtre se montra, en costume d'olûciant, cl regarda avec impatience vers le passage voûté, pour voir si le comte ne venait ]»as encore.

L'homme au manteau rapiécé paraissait en proie à la même impatience, car bien qu'il lût profimdément courbé sur son banc, au moindre liruit il levait la tête, puis la laissait retomber en poussant un grognement étoulTé. L(!S femmes placées à côté de lui croyaient que c'étaient des soupirs de chagrin parce que celui dont tl espérait du secours se faisait si longtemps allciulre.

Mais leur compassion se trompai!, car, dans le cœur qui battait im|»étucusemenl sous ce manteau déchiré, brûlaient une hairic farouche et une terrible soif de sang. Si le comte, averti jtar Robert Sneloghe, ou retenu par une indisposition, no paraissait pas à la première messe, il échappait à la vengeance de son ennemi, et l'attaque si bien concertée échouait! Alors tout espoir ei.ijt

LES KERLES DE FLANDRE

perdu pour Boucliartl, car rarinée d'Arras était peiil-êlre déjà en Flandre; et le comte Charles, entouré et protégé par une pareille force de chevaliers, ne serait plus abordable pour un banni qui (levait chercher un asile au fond du pays des Kerles .

Pendant que Bouchard roulait ces pensées dans sa tète, un prêtre qu'il reconnutpour le chapelain de la cour sortit de la sacristie. Ce prêtre entra dans le couloir communiquant avec le palais. Bouchard ne doutait pas qu'il n'allât s'informer des causes de l'absence du comte.

Et, en effet, il ne se trompait pas, car le prêtre se rendit dans les appartements particuliers du comte, où il rencontra son valet de chambre, Jean Cauwenoghe, qui lui dit :

— Monseigneur a très mal dormi cette nuit; il s'est levé plus tard que de coutume, mais maintenant il est habillé et il vient tout de suite. Il n'y a pas d'empêchement; entrez, monsieur le chanoine.

Le prêtre frappa et entra. Il trouva le comte debout au milieu de la pièce, tandis qu'un valet l'aidait à attacher son chaperon.

— Excusez-moi, chapelain, dit le prince; si je vous fais attendre, ce n'est pas ma faute. Encore deux minutes.

— Mais, si Votre Altesse est indisposée, dit le chapelain, elle ferait mieux de se remettre au lit et de prendre encore un peu de repos.

— Non, non, monsieur le chanoine. J'éprouve aujourd'hui, plus encore que d'autres jours, le besoin de prier Dieu. J'ai fort mal dormi : j'ai fait des rêves affreux pendant toute la nuit, j'ai eu la fièvre; mon lit était comme un chevalet de torture. Chanoine, vous connaissez les Keiles. Seraient-ils capables en effet de me tuer par surprise?

— Vous tuer? répéta le prêtre épouvanté. Craignez-vous cela, monseigneur?

— On me l'a dit, et j'en ai rêvé plusieurs fois.

— C'est peut-être un avertissement des cieux, soupira le chanoine. Restez dans votre chambre, monseigneur, la chapelle est pleine de monde. Qui sait?

— N'y a-t-il pas tous les jours du monde dans la chapelle? Dieu tient ma vie entre ses mains, dit le comte en souriant. S'il a décidé de mon sort, un meurtrier peut m'atteindre ici comme dans la chapelle. Négligerai-je de remplir mes devoirs de chrétien parce qu'un mauvais rêve a troublé le repos de ma nuit? Je vous suis, chapelain.

Il ouvrit une autre porte et dit aux chevaliers qui attendaient ses ordres :

— Messieurs, nous sommes prêt et nous allons à la messe. Veuillez-nous suivre.

En achevant ces mois il sortit de la chambre

avec le chapelain. Il était suivi de Tancmar Van Slr.'ieten, son conseiller intime; de Gervais Van Praet, son chefcamérier ; de Walter Van Lokeren, sommelier de la cour avec son frère Eustache; de Frumold, d'Arnould et d'Ogier, ses secrétaires et receveurs particuliers, avec trois ou quatre autres fonctionnaires de la cour.

Lorsque le prince parut dans la chapelle, la cloche qui pendait près de la sacristie se mit à tinter... L'homme au manteau déchiré laissa échapper un cri involontaire, mais immédiatement il baissa si profondément la tête que môme s'il y avait eu plus de lumière dans la chapelle, il eût été impossible de reconnaître ses traits.

Le comte Charles s'agenouilla à peu de distance de l'autel; les gens de sa suite prirent place sur les chaises à côté. La messe commença...

Les prêtres chantèrent les prières du matin, et le prince, mariant sa voix aux leurs, récita les psaumes de David pendant que dans le reste de l'église régnait le plus profond silence. Lorsque la messe fut assez avancée, et que le comte récita le pater à voix haute, ïancmar Van Straeten sortit de la rangée de chaises, tira de sa poche une bourse de soie, et déposa, suivant la coutume de chaque jour, une poignée de deniers sur l'appui du prie-Dieu du prince.

C'était le signal pour les indigents qui, de tous les bancs voisins, se levaient et s'approchaient le plus doucement possible du comte pour recevoir une aumône de sa main.

L'homme à la grande taille et au manteau déchiré se leva comnie les autres. Toujours profondément courbé et s'appuyant sur un bâton, comme s'il avait peine à traîner ses jambes raidies, il s'approcha lentement et se rangea derrière le comte parmi d'autres indigents.

Une femme malade, avec un enfant sur les bras, étendit la main la première pour recevoir l'obole que lui tendait le comte Charles... En ce moment Bouchard rejeta son manteau de ses épaules ; une épée brilla dans ses mains, et il l'abattit sur le prince avec une si terrible violence, que le pauvre comte, sans jeter une plainte, tomba â la renverse sur le pavé de l'église, la tète fendue...

Les pauvres gens s'enfuirent loin de l'autel et remplirent la chapelle des cris de : « Malheur, malheur! »

Mais, dominant ces cris de détresse, la voix puissante de Bouchard criait : « Vive Guillaume Van Loo, comte de Flandre. Hourrah! Vive Guillaume! Ilourrah ! »

Dans l'église intérieure les mêmes cris retentirent immédiatement, comme si cent voix confuses iépondaienl aux cris de meurtre.

Stupéfaits par l'horreur même tle ce lorlait

LES KEULES DE FLANDRE

iiiuui, les olievaliers de la suite du coinle ne songèrent pas d'abord à une résistante (|u'ils considéraient d ailleurs comme impossible. Ils s'étaient jetés do cùié |)()ur éviter les nioulinois de l'épée de lîouchard : deux ou trois nuMne avaient fui dans le palais par le passage voûté.

Taiicuiar Van Straelen voulait les suivre; mais Enguerrand Van Kessene, qui accourait avec ciiui ou six hommes, lui porta un Curieux coup d'épée qui lui traversa le poumon sous l'épaule. Le conseiller intime tuiiiha sans vie, baii;né dans son sanj;.

Les fidèles se précipitèrent en hurlant vers la sortie, et s'écrasèrent pour passer par l'étroite porte. L'n irrand nombre descendaient déjà l'escalier de pierre, mais là ils renconlrèrenl les hommes de Bouchard qui, pareils à un ourai;aii, les firent refluer vers le haut et firent irruption derrière eux dans la chapelle en poussant des cris de vengeance.

Dans cette indescriptible bagarre il était impossible de reconnailie ou de poursuivre personne; les meurtriers eux-mêmes étaient bousculés et poussés contre l'autel sans pouvoir résister au mouvement de la foule. Cette circonstance donna à la plu[)art des i;ens du comte le temps et le moyen de s'échapper ; mais comme Knguerrand Van Eessene jîardait la porte de communication avec le palais, ils étaient forcés de piendre un autre chemin, ou de se cacher.

Alors seulement la sortie vers l'église inférieure devint libre. Aussi, un instant après, il ne restait plus personne dans la cha()elle, sauf les meurtriers et trois ou quatre prêtres qui, pleurant et priant, rejrardaient le cadavre sani:lant du prince Charles, sans oser y toucher.

Les meurtriers, enivrés par leur triomphe si prompt, criaient à tue-téte .

— Vive Guillaume, vive le nouveau comte de Flandre! Ilounah.

|jouchard,d"une voix retentissante, leur imposa silence en disant :

— Taisez-vous, notre lAche n'est pas achevée. Avec le comti; il y avait ici une dizaine d'Isengrins maudits. Ils ne peuvent pas s'être échappés; les issues dr la chapelle étaient gardées. Ils sont donc cachés. Cherchez part(»ut, dans tous les coins, et si vous en trouvez un, amenez-le moi. Il va trois marcs d'argent pour qui me livrera NValther Van Lokeren ou Gervais Van Prael, ou le secrétaire Frumold.

J*es hommes, excités par la vue du san,: et par l'espoir de gagner ri(n|)ortanle récompense promis»', commencèrent b'urs pir(|uisilioiis, non seulement dans la chapelle, mais aussi dans l'église inférieure.

Walther Van Lokeren, le plus grand ennemi des Kerles après Tancmar, se tenait caché derrière l'orgue. Un sacristain avait jeté sur lui un manteau, et il se tenait ac(rou|ii sur le plancher sous ce large vêtement.

Il entendit appeler son nom et menacer ses jours; le ca-ur lui battait violemment, et une sueur froide mouillait son liont. Cependant il n'avait pas perdu toute espérance de salut, car jusqu'alors aucun de ses ennemis n'avait songé à visiter cette cachette.

Mais tout à coup il entendit s'approcher une bande de furieux, qui frappèrent si violemment avec leurs épées sur la caisse de l'orgue, (jue chaque coup sonnait comme un arrêt de mort à l'oreille du pauvie chevalier.

Certain qu'ils allaient le découvrir, il se redressa d'un bond el se préci|tila à travers ses ennemis dans la chapelle, en levant les bias au ciel pour implorer du secours, el en demandant grâce de la vie.

Bouchaid et Knguerrand le reconnurent. Us s'élancèrent à sa poursuite en hurlant comme des tigres aliérés de sang :

— Tuez-le, tuez-le, le scélérat d'Isengrin.

Van Lokeren tomba à f:enoux devant l'autel, au moment où Bouchard le rejoignait. Bouchard le saisit d'une main par les cheviux, tandis (|ue de l'autie il levait son épée pour lui donner b^ coup de la mort. .Mais un prêtre retint son bras et le supplia en pleurant de faire grâce au malheureux chevalier, et, lors(ju'il vil, à la réponse de Bouchard, (juil n'y avait pas moyen de sauver la vie au sommelier de la cour, il supplia le meurtrier de ne pas souiller dava.itage la chapelle de sang et (le ne pas profaner la maison de Dieu.

Bouchard et ses deux compagnons Enguerrand et Isaac Irainèrentle chevalier par les cheveux sur le jiavé (le l'église.

— 0 mon Bien, mon Dieu! ayez |titié de moi, gémit Van Lokeren. Epargnez-moi, épargnez-moi!

— Nous vous épargnerons comme vous nous avez épargnés auprès du C(Mnle, perfide calomniateur ! ré|i()iidit Bouchard.

Ils le traînèrent par l'escalier de pierre jusque devant la |iorte de l'église, et là ils le hachèrent avec une lelle rage (juc son corps était méconnaissable lor»(|u'iIs cessèrent de s'acharner sur lui et qu'ils rentrèrent dans l'église |tour chercher de nouvelles victime?.

Pendant ce temps leurs liomiiies avaient découvert dans la chapelle la véritable cachette, derrière l'autel, des chevaliers et des gens de la cour. De ce trou obs( ur. on l'on avait Ihabitude de cacher bs ornement.N d église les moins précieux, ils avaient tiré l'une après l'autre sept ou huit

LES KEULES DE FLANDItE.

personnes, et les avaient traînées au milieu de la cliapelle pour s'assurer si parmi elles il n'y avait pas de chevaliers pour lesquels Bouchard avait promis trois marcs d'argent.

Ces malheureux étaient là tremblants, blêmes, l'angoisse de la mort peinte sur le visage, et contemplant d'un œil hagard le cadavre de leur prince étendu dans son sang. Ils ne doutaient pas du sort cruel qui leur était réservé. Les uns s'agenouillaient; les autres joignaient les mains : quelques-uns supppliaient les prêtres qui se tenaient devant la porte de la sacristie d'écouter leur confession.

Parmi eux se trouvaient Arnould et Ogier, secrétaii-es du comte, Berton et Baudouin, ses valets de chambre, Godbert, son échanson, et le jeune Fremold, son trésorier.

Ce dernier était un de ceux pour la tête desquels Bouchard avait promis trois marcs d'argent; mais les meurtriers ne le connaissaient pas. C'est pourquoi, tout en agitant leurs épées et leurs poignards au-dessus de la tête de ces malheureux, ils ne les frappaient pas. Ils voulaient attendre l'arrivée de leurs chefs, pour savoir lesquels de ces inconnus ils devaient mettre à mort, et lesquels ils avaient à épargner.

Frumold qui s'était laissé tomber à genoux se confessa à haute voix et obtint d'un prêtre la rémission de ses péchés. Puis, tirant de son doigt une bague, il la tendit à l'ecclésiastique en disant :

— Mon père, je vous en prie, donnez ce dernier souvenir à ma fille Alcidis! Dites à la malheureuse enfant que je la bénis, et que je prierai Dieu pour elle là-haut. Qu'elle se souvienne de la pauvre âme de son père...

II ne put continuer : les larmes et les sanglots étouiïaient sa voix.

Le prêtre, ému de pitié, feignit de vouloir accomplir immédiatement le message dont il venait d'être chargé. Il se dirigea vers la porte de l'escalier sans que personne songeât à le retenir. Il avait encore quelque espoir de sauver le trésorier du comte, et, dans cette intention, il courut au prieuré pour avertir Bertolphe et implorer son assistance.

Tout cela s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour le raconter. Une demi-obscurité régnait toujours dans la cliapelle, quoique déjà une lumière grise se répandit dans l'église inférieure-

Bouchard et ses sanguinaires amis rentrèrent dans la chapelle.

Isaac Van Pxeninghe reconnut le trésorier du comte. Il s'élança sur lui en proférant d'horribles blasphèmes, lui arracha son chaperon, l'empoi-

gna par les cheveux, et le traîna sur le plancher, pour aller l'égorger hors de l'église.

Mais alors il rencontra le prieur Bertolphe, avec le vieux Frumold, oncle du trésorier. Malgré sa faiblesse, le vieillard prit Isaac à bras le corps et le contraignit à lâcher sa victime.

Bouchard accourut. Le prieur lui dit, les larmes aux yeux :

— Ah! mon neveu, qu'avez-vous fait! Ne craignez-vous pas que pour un pareil crime la vengeance de Dieu ne s'abatte sur nous comme sur une race de Cains?

— Pas de vaines paroles, dit fièrement Bouchard. Guillaume Yan Loo est comte de Flandre. A lui seul je dois compte de mes actes et s'il approuve ce que je fais, qui oserait me blâmer?

— Les plaintes ni les prières ne réveillent pas les morts, soupira Bertolphe; mais par affection pour votre vieil oncle, épargnez la vie de ces pauvres gens.

— Frumold doit mourir, grogna Enguerrand Van Eessene.

— Ah! Isaac, mon ami, supplia Frumold, ayez pitié de moi, de mes pauvres petits enfants qui resteront sans appui sur la terre.

— Pitié de vous? ricana Isaac Van Reninghe. N'est-ce pas vous qui, plus que tous les autres, nous avez calomniés auprès de votre maître? Vous mourrez, quand même vous nous offririez autant d'or que la chapelle peut en contenir. Allons, allons, à la porte de l'église. Moi seul je vous fendrai la tête.

Pendant ce temps le prieur avait échangé quelques paroles avec son neveu. Celui-ci éleva la voix et commanda :

— Arrêtez. On ne fera ici que ce que j'ordonne. Et se tournant vers Frumold, qui priait encore à

genoux, il lui demanda, plus calme en apparence :

— Vous avez les clefs du trésor du comte?

— Les voici, répondit Frumold en tirant un trousseau de clefs de sa poch^

— Il doit y avoir des trésors cachés ?

— Oui, il y en a, dit Frumold qui commençait à espérer que l'intervention du prieur lui sauverait peut-être la vie.

— Nous les montrerez-vous? demanda Bouchard.

— Je vous les indiquerai sans rien celer.

— Eh bien, continua Bouchard d'un ton qui n'admettait pas de réplique, je confie ces clefs à mon oncle le prieur qui les gardera. Nous n'avons pas le temps de nous occuper de cela. Je mets également sous sa garde tous les prisonniers ; il reste garant envers nous et envers le comte de Flandre que pas un d'eux ne sortira du prieuré sans mon ordre.

Les prisonniers étaient au comble de la joie, car

l.KS KKULES DE FI-ANDIIE.

ils échappaient ainsi à une mort inimt'diato, et ils ne (liiulaienl pas t|iie le prieur, doiil l'autorité était graille, ne continuât à les protéger jus(|u'à ce que la rage (le leurs cruels ennemis lut apaisée. Ils suivirent leur sauveur vers l'escalier de la chapelle. Les compagnons de liuucliard niurinuraienl et grommelaient, mais il leur dit :

— l'as de résistance ! Il nous faut le trésor du comte, tiiiillaume Van Loo s'en servira pour faire la guerre à nos ennemis. Nous pouvons décider plus lard du sort de Frumold el des autres. Maintenant nous avons à visiter le palais |)our voir si niius n'y découvrirons plus (luehjues-uns de nos ennemis. Gervais Van Praet nous a échappé. Les deux (ils du pertide Tancmar vivent encore ! Venez vi'e, nous avons à travailler toute la journée.

Ils traversèrent le couloir voûté et se mirent à chercher dans le palais; mais, malgré les plus minutieuses recherches, ils n'y découvrirent pas un être vivant. Seulement, au moment de (juiller le palais, ils rencontrèrent dans le grand vestibule le châtelain Ilacket avec Henri Van Uoesbrugge, un chevalier de la cour de Charles, et avec Eustaclie Van Lokeren le frère de NValter qui venait d'être massacré.

Dè> qu'ils aperçurent ce dernier, ils levèrent leurs épées pour le frapper sur place, car ils n'étaient plus en lieu bénit. Mais Ilacket s'élança en avant el couvrit les deux chevaliers de son cor|)S en criant :

— Ils sont mes prisonniers. Personne ne touchera à un cheveu de leur léte sans me tuer d'abord.

Soit (jue la fureur de IJouchard fut refroidie, soit qu'il ne voulût pas entrer en lutte avec son oncle, il ordonna à ses hommes de respecter, pour le moment du moins, ces chevaliers (|ui ne s'étaient pas, d'ailleurs, montrés parliculii-rement hostiles aux Kerles; il les mit, comme les autres, sous l<i garde du prieur el du châtelain qui répondraient d'eux.

Kn ce moment, quehjues-uns des hommes de Bouchard lui amenèrent un vieil liomtne qu'ils avaient trouvé derrière la porte.

L'IioMime Soutenait qu'il ne s'était pas caché. Qui voudrait laire du mal à Eggar, le vieux portier du palais, qui ne comptait que des amis à Bruges?

Kn elTet, Bouchard se mit à rire de la dérouverte de ses hommes, et défendit <|u'ou m.iltiailà' le vieux portier.

— Kli bien, Eggar, demanda-t-il, ét.s-vous resté près de la p«trle depuis ce malin .'

— Depuis quatre heures.

— Alors vous avez vu fuir beaucoup de gens, chevaliers et valets?

— Beaucoup.

— .Messire Van l'rael aussi?

— Il a sellé lui-même son cheval, a sauté dessus, et est parti au galop comme s'il avait vu le diable.

— Et les fils de messire Tancmar ?

— Ils ne sont [»as venus au palais et dorment probablement encore, si l'infernale tempête (|ui règne dans le burg ne les a pas réveillés.

— Suivez-moi, compagnons! s'écria Bouchard. Les fils Tancmar sont nos plus grands ennemis. Nous allons les surprendre. 11 faut qu'ils meurent.

Ils traversèrent en courant l'esplanade. Il commençait à faire grand jour et, sans doute, la nouvelle s'était déjà répandue en ville, car il y avait beaucoup de monde dans les rues, des gens du peuple surtout. Partout où Bouchard et ses hommes passaient en criant : a: Vive Guillaume Van Loo, comte de Flandre! » la foule les acclamait et répétait leur cris.

Nulle part un signe de désapprobation, nulle part une larme sur le sort du comte si misérablement tombé sous le fer des assassins.

Le comte Charles n'était généralement pas aimé à Bruges, si bon qu'il se montrAt pour les misérables. Les bourgeois de Bruges, habitués depuis longtemps à une indépendance presque absolue, avaient du sang de Kerles dans les veines, et étaient jaloux de conserver les libertés que les comtes précédents leur avaient laissées. Ils en voulaient à Charles de Danemark qui, conseillé par les heugrins, semblait vouloir absorber en sa personne tous les pouvoirs et tous les droits. C'était assez qu'il voulut substituer au droit sa |)ropre volonté, po\ir qu'il eût perdu la sympathie des bourgeois.

Certes il y avait duis les rues beaucoup de gens (|ui déploraient et blâmaient le meurtre du prince Cliarles, mais ils n'osaient pas le montrer, par crainte des farouches Kerles des bois, parmi lesquels ils en remarcjuaient quelques-uns dont les mains étaient teintes de sang.

En face de l'église du Saint-Sauveur, à l'angle de la rus d',\rgcut, s'élevait un suj)erbe manoir ' habité par la famille Tancmar.

Bouchard et ses hounnes, lorsqu'ils y arrivèrent, se mirent â frapper sur la porte a\cc la pomme de leurs épées, et à crier (ju'on leur ouvrit. Mai-; ils ne reçurent pas de répoiise, el aucun bruit ne se fit entendre à l'intérieur. (Jn eût dit rpie le > manoir étiit inhabité.

Il n'y avait pas moyen d'y |)énétrer de force. Cet obstach; im,irévu mil leur fureur .'i son comble, elelle s'épancha en un torrent d'imprécations. Mais Enguerrand Van Ecssene aperçut une

poulre couchée par terre lui \)eu plus loin devant la porte d'un charron.

Il fit sii^ne à quelques homines, qui ramassèrent la poutre et qui, prenant leur élan, la poussèrent comme un bélier contre la porie avec un bruit de tonnerre.

La porte était solide; elle résista à cinq chocs; mais au sixième la partie supérieure sortit de ses gonds. Encore un effort, et la porte allait tomber par terre.

Les hommes qui tenaient la poutre avaient reculé de nouveau, prêts à porter un dernier coup. Bouchard et ses compagnons levaient déjà leurs épées, prêts à s'élancer à Tintérieur et à frapper leurs ennemis... lorsque tout à coup deux hommes sautèrent du haut du mur postérieur du manoir dans la rue d'Argent, cherchant leur salut dans une fuite rapide.

— C'est eux, les fils de Tancmar ! A mort, à mort. Trois marcs d'argent pour chacun ! s'écria Bouchard en s'élançant à la suite des fuyards. Mais ceux-ci avaient une trop grande avance sur ceux qui avaient soif de leur sang, et ils leur auraient probablement échappé, si un obstacle imprévu ne leur avait pas barré le passage.

Cet obstacle, c'était un bourgeois nommé Berakin, qui, au moment où ils allaient atteindre la porte de la ville, se jeta au-devant d'eux en brandissant une hache.

Ils reculèrent pour éviter le coup de l'arme mortelle. Mais voyant accourir derrière eux la bande hurlante de leurs ennemis, ils s'élancèrent de nouveau en avant. Berakin frappa l'un deux d'un si formidable coup de hache, qu'il lui abattit le bras droit près de l'épaule.

Le malheureux chevalier tomba et cria un dernier et plaintif adieu à son frère qui continuait à fuir.

Quelques hommes s'arrêtèrent et achevèrent la victime avec un plaisir barbare, tandis que les autres continuaient à poursuivre le second fugitif.

Bouchard jeta un regard sur le mourant, dont le sang s'écoulait à flots par sa blessure.

— C'en est un, dit-il, c'est Gauthier. Il a son compte. A Gilbert maintenant! En avant, en avant !

Et reprenant sa course, il s'efforça de rejoindre Gilbert.

Celui-ci avait atteint la porte, et courait en rase campagne, dans la vaste plaine du Sablon. Quoiqu'il eût sur les talons une dizaine d'ennemis, il aurait peut-être échappe à la inort; mais au moment où il allait sauter dans le taillis, il heurta du pied une souche et tomba par terre.

Avant qu'il eût le temps de se relever, il fut

saisi par vingt mains à la fois, et entraîné dans la plaine malgré ses prières et ses supplications.

On voulait lui fendi'e la tête sur-le-champ. Mais celui qui prétendait avoir mis le premier la main sur lui s'y opposa en menaçant les autres de son épée. Il avait, disait-il, gagné les marcs d'argent promis, et voulait livrer le prisonnier à Bourhard Knap, qui ne lui refuserait pas la récompense méritée.

Pendant ce débat, Bouchard arriva sur la plaine avec toute sa bande et s'approcha de ceux qui entouraient le chevalier.

— C'est moi, Batulphe Morlaan, qui l'ai pris. A moi les marcs d'argent ! cria un des compagnons.

— Tous vous les aurez, soyez tranquilles, répondit Bouchard.

— Ah ! ah ! Je te tiens enfin dans mes griffes, toi le plus perfide des Isengrins, dit-il à Gilbert Tancmar avec un ricanement féroce. Recommande ton âme à Dieu : je veux (ju'on t'arrache les membres et qu'on les jette aux quatre coins de cette plaine, comme on fait pour les lâches et pour les traîtres.

Gilbert se traîna à genoux devant lui en demandant grâce et en promettant des monceaux d'or.

— Vous êtes fou! s'écria Bouchard. Vous faire grâce de la vie, à vous, le perfide, le cruel, l'impitoyable ennemi des Kerles ! Qui a calomnié Robert Sneloghe auprès de mademoiselle Van Woumen, et nous a fait faire un sanglant outrage? Ah ! vous croyez devenir le fiancé de mademoiselle Placide ? Vous épouserez la mort !

— Grâce, grâce, je renonce à la main de Placide !

Mais Bouchard ne les écouta point et continua :

— Qui a osé contester à la cour même la libre naissance des Erembauts ? Qui a été ainsi la cause de la mort du noble Kerle Segher Wulf ? Qui a inspiré à Charles de Danemark son dernier édit? Ah ! ah ! et je vous épargnerais? Dites adieu à la vie, votre heure est venue !

— Par le Dieu miséricordieux, ayez pitié de moi, ne me tuez pas ! gémit Gilbert Tancmar.

— Je ne vous tuei'ai pas, ricana Bouchard, prenant plaisir à prolonger l'agonie de sa victime. Je ne veux pas souiller mes mains de votre sang. Mais vous allez voir ce que vous y gagnerez!

Il porta au malheureux chevalier un si violent coup de poing dans les reins qu'il tomba sur le côté, et alors, faisant signe à ses hommes, il leur dit froidement :

— Écrasez la vipère qui a pendant tant d'années bavé son venin sur les Kerles.

Dix épées à la fois s'abattirent sur Gilbert ([ui

LES KERLES DE FLANDRE

rendit IWine sans pouvoir pousser un seul cri. Bientôt ses restes furent méconnaissahles, et ses quatre membres dispersés, comme l'avait prédit Houchanl, aux (|uatre coins de la plaine.

Boucliaril accorda un court repos à ses hommes qui étaient hors d'haleine tant ils avaient couru. Mais bientôt il les rassembla et leur dit qu'il voulait se rendre immédiatement à ."^Iraeten pour y surprendre Haimbaud Tancmar dans son burg, qui était déjà rebâti en partie. De là, on courrait à Snelteghem pour trouver (iervais Van Praet le camérier du comte. En route, on visiterait les châteaux des chevaliers pour ramassser les armes. Il y avait beaucoup de butin à faire, et ainsi ses liommes trouveraient la récompense de leur dévouement et de leur courage.

Une acclamation joyeuse accueillit ses paroles, et la bande, considérablement grossie par les bourgeois accourus de toute part, quitta la plaine aux cris répétés de : « Vive Guillaume Van Loo, comte de Flandre! Vive Houchard Knap! » et ne tarda point à disparaître sur la route de Saint-André.

Robert Sneloghe était encore au lit. Le trouble de son esprit, à la suite des affreuses propositions de Bouchard, l'avait tenu éveillé pendant une partie du la nuit. Vers le matin seulement il s'était assoupi. 11 faisait grand jour lorsqu'il ouvrit les yeux.

Un murmure confus parvint à son oreille, quelcpie chose comme le grondement lointain de la mer, ou comme le sifllemefit du venl dans les arbres d'une forêt, llobcrt s'accouda pour mieux écouter.

Bientôt il entendit dans la rue des voix qui paraissaient se disputer. Comme sa cliambre à coucher était située au fond de son manoir, il ne distinguait pas fort bien ce qui se disait. Mais, au même instant, il entendit passer dans la rue un cheval lancé au galo[).

Cela lui parut singulier. H se leva et s'habilla à la hâte. N'avait-il pas d'ailleurs promis à sa sieur et à Dakerlia d'aller leur dire adieu avant son départ pour Ilonthem ' l'eut-ètre l'altendaienl-elles déjà.

A peine était-il descendu et avait-il fini de boucler sur .ses reins le baudrier de son épce, (|ue sa srpur Wiita et hakerlia tirent irruption dans le salon en gémissant.

— Malheur! Malheur! Dieu protège le pays des Kerles !

— QuV.st-il arrivé? demanda Hobert épouvanté.

— Malhenr! Malheur! Le comte est assassiné.

— Le comte? Le comte Charles, assassiné?

— On lui a fendu la tète à Saint-Donat.

— Oui sont les assassins?

— Hélas! c'est horrible. Les Kerles des bois d'Erneghem.

— El Bouchard Knap?

— Oui, Bouchard... Ouel affreux malheur!

— Ah! Je le savais!

— Vous le saviez? répéta Dakerlia en reculant d'un pas, à la seule idée de la complicité de Uobert.

— Non, non, dit-il en relevant la tête. Je savais que le sauvage Bouchard avait projeté de tuer le comte. Mon indignation, mes menaces, mes prières l'avaient touché, et il m'assurait (|u'il avait renoncé à ce criminel projet! Ah! le malheureux! quelles malédictions, quelles catastrophes il va attirer sur notre pauvre Flandre! ah ! J'aimerais «iiieux briser mon épée (pie de l'employer à la défense des meurtriers... .Mais mes oncles? Je dois les soutenir, les protéger peut-être. On les rendra responsables; on voudra venger sur eux ce crime dont ils sont innocents. Je cours au burg... Dans son aveugle rage, Bouchard serait capable de les maltraiter...

Les deux jeunes filles voulurent le retenir, mais il s'arracha de leurs bras malgré leurs gémissements, en disant que ce n'était pas dans un pareil moment qu'il pouvait négliger son devoir.

Dans la rue il rencontra un grand nombre de bourgeois qui venaient du burg, un entre autres, nommé Thibaud, qu'il connaissait particulièrement, et qui lui donna tous les détails du meurtre dont il avait été témoin.

— Didier Vos était-il là? demanda-t-il.

— Non. S'il y avait été, je l'aurais vu.

— Et Bouchard est-il encore dans le burg?

— Non, il vient d'en sortir avec sa bande pour aller à la recherche des (ils Tancmar. .Malheur sur nous! messire Sneloghe. La vengeance céleste va descendre sur notre ville.

Un antre bourgeois qui s'était approché répli- (|ua :

— One radotez-vous là, Thibaud? On sait bien que vous êtes un poltron. (Juoi, vous plaignez les tyrans? Dieu veuille (jue tou.sles Isengrins fussent égorgés avec le comte! La l'Iandre serait délivrée pour jamais de ses oppresseurs.

— Insensé! Vous ne savei ce que vous dites! répondit llobert.

Il laissa les denx bourgeois aux prises et se dirigea i* grands pas vers le burg. Il pénétra dans l'église Saint-Donat, après avoir enjambé en fi émissant la inaie de sang (|u'avail lais.sée le meurtre du sommelier de la cour, monta dans la chapelle et s'approcha avec horreur de l'autel au pied duquel le cadavre du prince (^harles restait toujours

LES KERLES DE FLANDRE

Il s'agenouilla et se mit à prier. (Page li.)

étendu dans son sang, à la place même où Bouchard l'avait frappé.

Le jeune chevalier ne put retenir ses larmes. Mais bientôt l'indignation reprenant le dessus, il s'approcha des prêtres et leur dit :

— Mais, mes révérends, pourquoi laisse-t-onle corps de notre prince dans ce sang? Rendez-lui du moins les honneurs que l'on doit à tout mort.

Ce langage parut étonner les prêtres.

— Ah! messire Sneloghe, nous n'osons pas, répondit le chanoine Ludgard. Les meurtriers ont juré par les serments les plus terribles de démolir l'église si l'on rendait les honneurs au cadavre du comte, et de massacrer quiconque se permettrait de le plaindre. Ils vont revenir...

— D'ailleurs, nous ne pouvons célébrer aucun olfice dans un temple profané par un meurtre, dit un autre.

— Soit, dit Robert, mais appelez quelques frères, faites laver ce sang, placez le corps sur une civière, et couvrez la tête d'un linge pour cacher cette horrible blessure.

— Nous serons heureux de le faire, mais qui protégera le temple et nous contre la vengeance des meurtriers ?

— Qui? Moi. Vous direz que vous avez agi par ordre du prieuré.

— Le prieur? Mais il est l'oncle de Bouchard, et ce forfait l'a tellement afTecté qu'il n'a plus ni courage ni volonté. 11 ne se mêle plus de rien, ditil, et n'a plus le pouvoir de nous protéger.

— Eh bien, agissez d'après mon ordre à moi, je réponds de tout. Si quelqu'un veut vous mettre obstacle, faites-moi avertir au prieuré.

En achevant ces mots, il quitta la chapelle et courut chez son oncle. Il surprit le \ieux Rertolphe assis auprès d'une table, la tête dans les

LES KEULKS DE FLANDIlE.

mains, 1rs yeux rougis par les larmes. Ils se roj:ardôrenl un inslant en silence.

— .Ml! Uolierl, quel horrible alhiilat! j^émil enfin le vieillard. C'est peul-êlre noire arrcH de inorl à tous. Un va nous accuser de roinpiicilé, et toute la France poursuivra notre perte comme une juste v('n;,'eanreî

— (Ju'imporic la mort, si \\n\ miurt iniioconl? n'pondit Mobert. Mais la licnlc! Nous prétendons être des chevaliers et ile« hommt^s libres, et des }ît'ns de notre raee se conduisent comme de vils assassins. C'est une tache qui ne s'ellacera jamais, et dont le nom des Kerles restera souillé.

— Que Dieu nous soit miséricordieux! mon pauvre ami.

— Et où est noueliard?

— On vient do m'annoncer qu'il est parti pour Straeten avec ses hommes |)our surprendre Uaimbauil Tancmar. Déjà il a massairé les deux lils du conseiller intime. JNous paierons cher ce sang-là.

— Mais, mon oncle, n'ave/-vous pas retenu le bras de Douchard? Votre autorité sur lui est grande; votre ordre...

— Ah! Robert, ne m'accusez pas... J'étais encore couché et ne me doutais de rien, ([uand le comte el ses deux conseillers ont été tués. J'ai vainement essayé de détourner Douchard de nouveaux meurtres; il ne m'a pas écoulé. Il agit, ditil, d'a|>rès les ordres de Guillaume Van Loo, et, si cela est vrai, que pouvons-nous contre la volonté de celui que r.\ssembléc des Gildcs a proclamé comte de Flandre?

— Mais c'est faux! Douchanl nous trompe.

— Qu'en savez-vous? Connaissez-vous le burgrave d'Ypres? Son àme est ulcérée contre Charles de Danemark, qui lui a ravi le trône do Flandre. L'ambition, mon fds, rend capable do bien des crimes. L'histoire fourmille de preuves.

— Quoi! Vous supposez Cuillaume Van Loo capable de...

— Je n'en sais rien, interrompit le prieur, mais ne m'avez-vous pas dit vous-même qu'à Furnes, Douchard s'était vanté d'être le favori île (iuillauiue el d'avoir toute sa confiance?

— C'est vrai! El roconnaitrons-nous pour souverain le làcho qui commence son règne par un assassina»?

— Silence! pas de paroles imprudentes. Attendons les événement> et voyons re (pie nous comniandeia notre propre défense et le salut des Kerb's. Nous sommes liés par le seruiciil, ne l'oubliez pas.

— Où est mon oncle Hacket?

— Dans la prison, où il garde Frumold el les autres prisonniers que Dourhard a commis à sa garde.

— J'ai donné des ordres pour qu'on relève le corps du comte et qu'on le place sur une civière. Le peuple va venir. Il ne faut pas(|u'il puisse nous accuser d'avoir mancpié de respect aux restes tle celui qui était notre prince légitime

— Vous avez bien fait, llobert, et je vous en remercie. Voire présence m'a remlu à moi-même. Je vais écrire à (luillaume Van Loo pour lui apprendre ce qui vient do se passer et invoquer son aide ; aux évéïpies do Thérouanne el de Noyon, pour leur prouver que je suis entièrement étranger à ce crime, et pour les prier de venir rebénir l'église profanée. Soyez certain, llobert, qu'on nous accusera do complicité. Douchard est mon neveu ; on sait que j'avais de l'autorité sur lui : on prétendra que, si je n'avais pasappiouvé le meurtre, j'aurais pu détourner son bras. Les apparences sont contre nous, l'crsone ne peut supposer qu'une a-itorito supérieure à la mienne a ordonné le crime.

— Moi-même je ne puis le croire. Guillaume Van Loo est chevalier!

— Dieu veuille que vous vous trompiez, sans cela l'écrasante responsabilité retombera tout entière sur nous.

— .Ne puis-je vous être utile à quelque chose, mon oncle?

— Oui, allez à la chapelle et prenez le commandement dos six hommes d'armes que j'y ai envoyés pour veiller sur le corps du comte. Je prierai Hacket de vous en envoyer encore d'autres. Dientôt tout Druges sera sur pied. La foule curieuse envahira l'église. Il faudra la contenir, empêcher les rixes, protéger le corps du comte. Allez, mon neveu, je compte sur vous.

— C'est bien, mon oncle, dit Robert, comptez sur moi.

Il quitta le prieuré et rentra dans la chapelle, où il n'y avait encore (|u'une vi iglaine de curieux. Le corps couvert d'un drap blanc était étendu sur une espèce de table autour de laquelle brûlaient des cierges. Les dalles étaient nettoyées, et tout était remis en ordre.

Deaucoup de prêtres et do frères du couvent de Sainl-Donat priaient, agenouillés sur des chaises ; ils ne [lortaient ni surplis ni ornements el ne récitaient pas les prières des morts, car cela était défenilii par les lois ecclésiastiques jusqu'au moment où l'église profanée sérail rebénilc par un évèquo.

Doherl causa un inslant avec le chanoine, Ludgard. disposa ses hcunines autour de la civière el leur di-fendit de lais>er approcher personne. Ces dispositions prises, il plaça un prie-Dieu devant 1 1 porto du ouiloir communiquant avec lo palais, s'y agenouilla et se mil à prier.

LES KEIILES IJE FLANDI'.E.

l'eu ù peu la chapelle s'em[)lil de monde, el bieiilôt on s'y trouva tellenienl les uns sur les autres que les gardes avaient peine à enipêclier les curieux de heurter le cadavre. Il s'ensuivit une contusion et des murmures qui attirèrent l'attention de Hobeit. 11 se leva, commanda le silence, et plaça quatre gardes devant la porte de l'escalier, avec l'ordre de ne plus laisser entrer personne qu'au fur elà mesure des sorties.

En retournant à sa place, il entendit un bourgeois dire que Gliarles de Danemark méritait son sort, et insulter à sa mémoire. Après l'avoir vainement invité à se taire, il le fit expulser par deux gardes, el leur donna l'ordre de le conduire à la prison s'il refusait de quitter le burg.

Le calme un instant troublé fut ainsi rétabli. Cet acte d'énergie inspira du respect à chacun, et chacun se tint tranquille.

lîobert retourna à son prie-Dieu, et des heures se passèrent sans que son intervention redevint nécessaire.

Vers midi, il entendit prononcer doucement son nom derrière lui. Il se retourna: c'étaient sa soeur et Dakerlia. Il mit un doigt sur ses lèvres, et plaça deux chaises à côté de la sienne. Les jeunes filles s'agenouillèrent et se mirent à prier.

Peu de temps après, Edgar Van IsendyK', un de ses amis, entra dans la chapelle, et vint lui dire quelques mots à l'oreille. Robert se leva et fit signe à Witia et à Dakerlia de le suivre.

Dès qu'elles furent hors de l'église, elles donnèrent un libre cours à leur douleur, à leurs inquiétudes et à leurs craintes. Robert les consola et les rassura de son mieux, el les engagea à rentrer chez elles. Elles le pouvaient en toute sécurité, car les bourgeois de Bruges n'avaient pour le moment rien à craindre. Quant à lui, il se devait à ses oncles qui pouvaient avoir besoin de lui.

En causant ainsi, il escorta les deux jeunes filles jusqu'à mi-chemin de leur denieiue, puis il revint au burg, où entraient en même temps "plusieurs chariots chargés d'armes de guerre : casques, cuirasses, cottes de mailles, épées, arbalètes, masse d'armes, épieux et frondes, en un mot tout ce qui s'emploie dans les villes assiégées pour repousser un assaut. Autour de ces chariots, chevauchaien t des Kerles des bois, reconnaissables à leurs habits bleu foncé et à leurs grandes barbes. Les chevaux qu ils montaient avaient évidemment été pris dans les burgs, ou en plein champ, au pâturage, car la plupart n'avaient point de selle, et quelques-uns même n'avaient pour bride qu'une simple corde. Derrière les chariots marchaient des Kerles à pied, portant un butin précieux, jusqu'à des plats d'argent. En débouchanl sur la place du burg ils chantaient : « Arrière, chevaliers et tyrans, voici

les Kerles de Flandre. Isengrins, prenez garde au pied bleu, où vous sentirez ses serres. Nos ancêtres élaent libres; libres, nous voulons rester, tant qu'un c(cur qui hait In lâcheté battra dans notre poitrine. »

Et, après ce chant, ils poussèrent d'une voix formidable le cii de : « Vive Guillaume Van Loo, comte de Flandre!» que les bourgeois répétèrent avec enthousiasme.

Cechantdans labouche de meurtriers fitàPioberl l'elîel d'une profanation, et lui sembla odieux.

Tout à coup, il vit, au milieu des Kerles des bois, Didier Vos, qui devait être un de leurs chefs, car il donnait des ordres pour le déchargement des chariots et l'emmagasinage des armes. Didier l'aperçut et vint â lui.

— Ah! messire Robert, dit-il, ne viendrez-vous pas avec nous dans les burgs des environs? Nous allons y faire un nouveau butin, et, cette fois, nous serons tous à cheval.

— Je ne veux rien avoir de commun avec des assassins, répondit froidement Robert.

— Mais le coup est porté maintenant. Vos regrets ne rendront pas la vie au tyran.

— Maudits soient ceux qui ont lâchement versé le sang du comte Charles. Moi, du moins,je ne serai pas leur complice.

Didier Vos changea de ton, et dit avec une certaine in([uiétude :

— Je n'ai pjs pris part au meurtre. J'étais encore au lit quand je l'appris.

— Je le sais. Peut-être avez-vous vu tuer les fils Tancmar?

— Non, non, on n'a pas versé une goutte deîang en ma présence. J'ai suivi Bouchard à Straeten par curiosité pure. Je l'ai accompagné à Snelloghem, Lophem, Oostcamp et Assebroeck. Partout on était en fuite, et l'un ne nous a opposé aucune résistance. Bouchard croyait y trouver du moins llaimbaud Tancmar, mais l'oiseau était envolé.... Venez avec nous, Robert. Bouchard agit par ordre du comte Guillaume, dont il est le favori, el qui saura quels sont ceux qui l'auront aidé,

Sneloghe sourit avec mépris.

— Vous comprenez, reprit Didier, que les fiefs Issengrins seront partagés entre les chevaliers qui lui auronlprèté leur aide. Voire partserabelle si vous vous rangez franchement et hardiment à côté de Bouchard.

— Je ne fraie pas avec des gens dont les mains sont teintes du sang d'un assassinat! En guerre ouverte, je suis prêt à risijuer ma vie pour les Reries. Mais, en l'occurrence, jamais.

Didier parut vivement contrarié de son insuccès, il salua sèchement et s'éloigna, visiblement dépité. Robert retourna au prieuré; il trouva le vieux

LES KKRLES DE ri.ANDHK.

lierlolplie moins consterné. Une expression souriante éclairait son visage.

— Ce (|iii est l'ail est lait, mon bon Robert, ilit-il. Bouchard est de notre laniille; si bcirribie (|ne soit son nu-fait, nous lui devons assistance.

— .\ssistance, à un meurtrier. Ah! ne nie demandez |>as cela.

— Il est au prieuré; j'ai causé longuement avec lui. Si c'était vrai, pourtant, comme il l'aflinne, qu'il n'a agi que par ordre de Guillaume Van Loo.

— C'est impossible! s'écria Uobeit.

— "Vous ne connaissez pas Guillaume, mon ami. Vdlre noble cœur ne comprend pas cju'on achète la couronne au prix de pareils crimes. Hélas ! vous en ferez la triste expérience. En tout cas, Bouchard se déclare prêt à se justifier devant le nouveau comte quel qu'il soit. Ne l'abandonnons donc pas, et tâchons que nos ennemis ne profitent pas de l'occasion pour réduire les Kerles en servitude.

— Je suis prêt à tout, mais je ne veux plus rien avoir tle commun avec Bouchard : mon aversion pour lui est insurmontable.

— Je comprends ce sentiment, mais il s'affaibliia. Kt, d'ailleurs. il faut savoirfaireunsacrinceau salut du pays. Je viens de parler aux écbevins de Bruges. ils pensent qu'avant tout, il faut songera la défense de la ville et à la garde de ses libertés; remj)lir d'eau les fossés, rétablir les |)alissades, renforcer les ouvrages en terre, armer les tours et les portes.

Robert secoua la tête, quoiqu'il reconnut qu'au fond son oncle avait raison. Kn ce moment on entendit un bruit de pas.

— Ciel, serait-ce lui ? s'écria-t-il, en se levant pour sortir.

— Pour l'amour du pays et de moi-même, Robert, dit le prieur en lui prenant la main, Je vous conjure de cacher votre aversion pour Bouchard.

— Laissez-moi jtartir, mon oncle, je ne saurais .supporter la vue du meurtrier : pas maintenant du moins.

— Nous nous trompions, ce n'est pas Bouchard. Lo chanoine Ludgard entra dans l'appailoment.

— Me>sire .Sneloghe,je vous en prie, dit-il, venez à la chapelle. Les Kerles des bois outragent le corps du comte Charles. Ils ont enlevé le linceul, éteint les cierges, ( hassé les fidèles, et nous ont insulté, nous, les ministres des autels.

Robert indigné mit la main à son épéc et se dirigea ver-, la porte en s'écriant qu'il saurait mettre fin à l'audace des Kerles des bois, dût il leurfemlre la tête. Mais soudain il recula comme terrifié.

Bouchard était sur le seuil de la jiorle, litul souriant. In cor d'argent [tendait à son côté.

— Qu'est-ce que le chanoine Ludgard vient raconter ici de mes Kerles des bois, mon oncle?

demanda-t-ilau prieur qui, par précaution, s'était avancé entre lui et Robert.

— 11 vient demander du secours contre vos hommes, répondit le prieur irrité. Je ne soull'rirai pas plus longtemps leurs profanations.

— N'est-ce que cela? dit Bouchard en saisissant son cor. Vous allez voir comment mes Kerles des bois obéissent au chef (|ui les commande au nom du comte Guillaume. Voici le cor de chasse du perfide Rainibaud Taiicmar. Us connaissent ces sons.

Il sortit et (il lésonner (|uelques sons aigus.

A cet appel répondirent de tous côtés des voix confuses, et l'on vit accourir, sortant de l'église et des entreiiôts, beaucoup de Kerles et même des bourgeois (|ui s'étaient joints à leur bande.

— Ne craignez plus rien |>our votre église, mon oncle, j'emmène de nouveau mes hommes en campagne pour ramasser des armes et faire du butin.... J'aperçois là-bas messire Sneloghe. Il m'évite. Je comprends et je lui pardonne sa susceptibilité; mais dites lui bien, mon oncle, qu'il ne me froisse pas en public, car, par le marteau de Thor...

I — (Juoi, enragé, vous oseriez défier Robert? Il faudrait me tuer d'abord avant que je permette cette lutte fratricide.

— Eh bien, alors, qu'il se contienne. Je n'ai pas besoin de son amitié, mais je ne supporterai pas son mépris.

— Et (jui vous dit que Robert vous méprise?

— J'en ai eu un échantillon celle nuit. Il n'est pas d'injures qu'il ne m'ait jelées à la tète.

— Cette nuit? demanda le prieur étonné.

— IMus lard je vous expliquerai... Maintenant je n'ai pas le temps, adieu.

Le prieur se rendit à la chapelle, où Robert était occupé à faire remettre tout en ordre. 11 demanda à son neveu combien il croyait pouvoir réunir d'hommes armés sur son dcunaine de Ravenschool.

— Tout de suite, mon oncle? demanda Robert.

— Avant ce soir.

— l'nc soixantaine, sinon plus.

— Cela sullit. Nous leur confierons la garde du barg, et vous les con)manderez. Allez les chercher tout «le suite.

— A rin>tanl, mon cher oncle. Le temps d'aller chez moi faire seller un cheval, et de rassurer ma s<rur et mademoiselle Wnlf. Avant ce soir, je serai de retour avec mes hommes.

— Encore un mol, mon cher neveu. Il 56 peut, il est même pndtable (|ue vous viendrez en contact avcr Bouchard. Tar aiinlié pour moi, par dévouement à votre pays, cachez lui votre aversion. Si vous deviez vous battre avec lui, il y aurait de fatales divisions entre les hommes qui doivent vous

LES KERLES DE FLANDRE

défendre. Promettez-moi de vous faire violence.

— Mais j'éprouve pour lui une aversion insurmontable.

— 11 le sait. Je lui conseillerai de ne plus parler devant vous de la mort du comte Charles. N'en parlez pas non plus devant lui.

— J'essaierai, mon oncle.

— Merci, mon neveu, et à ce soir.

Ils se séparèrent sur ces mots.

Quatre jours s'étaient écoulés depuis le meurtre du comte Charles sans qu'aucune force armée se fût montrée devant Bruges pour la venger.

Les Erembauts savaient cependant par des avis reçus que, dans toute la Flandre, les chevaliers s'apprêtaient à attaquer la ville en grande force.

Ils avaient même reçu de leurs plus grands ennemis, notamment des neveux de Tancmar, des lettres de menace pour leur dire qu'ils seraient exterminés tous jusqu'au dernier comme complices de l'assassinat. Mais ces menaces ne les avaient que médiocrement effrayés, car, avant que l'armée des chevaliers pût se présenter devant Bruges, les fortifications de la ville seraient parfaitement remises en état. Et, d'ailleurs, avant d'arriver sous les murs de Bruges, cette armée rencontrerait celle de Guillaume Van Loo qui se rassemblait le lendemain dans le bois du Trou du Loup.

C'était peu après midi. Le prieur de Saint-Donat se promenait tout pensif sur l'esplanade du bourg.

•Une activité fiévreuse y régnait. Des centaines de travailleurs y fourmillaient. On entendait les ordres d«s chefs, le chant des ouvriers, le grincement des poulies, les claquements du fouet des charretiers. A chaque instant, des chariots lourdement chargés s'arrêtaient devant les magasins et les entrepôts, amenant les approvisionnements de denrées et de matériaux de défense en vue d'un siège à soutenir.

Pendant que Bertolphe regardait tous ces apprêts, le chanoine Ludgard vint le prier de venir à la chapelle pour assister à l'enterrement du comte. Bertolphe le suivit.

Dans la chapelle, à l'endroit même où le comte était tombé, on avait creusé une cavité dans laquelle on avait maçonné un tombeau qui s'élevait à trois pieds au-dessus du sol. Le corps avait été embaumé, et mis dans un double cercueil, l'un de plomb, l'autre de chêne.

Quand Bertolphe et le chanoine entrèrent, une dizaine d'ouvriers se tenaient prêts à laisser descendre dans le tombeau ce cercueil posé sur deux

tréteaux. Le prieur, après s'être rapidement assuré que la bière était intacte, (It un signe, et elle descendit lentement dans le tombeau. Les prêtres, sans ornements sacerdotaux, baissèrent la tête, mais aucun son ne sortit de leurs lèvres immobiles.

— C'est triste de devoir enterrer ainsi ce pauvre prince sans aucune cérémonie, dit le chanoine Ludgard au prieur, mais dans une église profanée.. . N'avez-vous pas de nouvelles des évêques?

— Aucune. En tout cas, on a chanté un ohît dans la chapelle Saint-Pierre et dans l'église du Saint-Sauveur.

Pendant ce temps, les ouvriers avaient descendu sur le tombeau l'immense dalle de pierre qui devait le sceller. Le prieur resta encore un moment

à prier, puis il salua silencieusement les chanoines et se retira. Sur l'esplanade, il rencontra son frère Hacket qui lui annonça que le travail de renforcement des remparts avançait rapidement, et que la défense était assurée.

— Et les bourgeois? demanda Bertolphe.

— Ah! vous le savez, beaucoup s'abstiennent, de peur d'être considérés comme complices ; mais le nombre de ceux qui sont avec nous est si grand , que nous pouvons nous passer des autres.

Bertolphe secoua la tête.

— Qu'est-ce qui vous inquiète? demanda Hacket.

— C'est de ne pas recevoir de réponse de Guillaume Van Loo, à qui nous avons envoyé message sur message pour le prier de venir se mettre à notre tête. S'il allait nous trahir? S'il nous laissait sans secours pour faire croire qu'il est resté étranger à la mort de Charles? Je le connais; il est ambitieux, égoïste et rusé.

— Votre méfiance vous rend injuste. C'est demain seulement qu'il sera à la tête d'une force suffisante. Qui sait si, après-demain, il ne sera pas à Bruges avec son armée.

— Oui, mais pourquoi nous laisser sans réponse?

— Les chemins ne sont peut-être pas libres. Ne vous découragez pas, tout ira bien. Soyez certain que les Isengrins n'entreront pas à Bruges. Nous ne manquons ni d'hommes ni de munitions. J'avoue que le meurtre du comte m'avait consterné, mais j'en ai pris mon parti. Nous vendrons chèrement notre vie, et je montrerai que le vieux Hacket à encore du sang de Kerle dans les veines.

— Bouchard est-il encore aigri contre moi? demanda le prieur à demi rassuré.

— Non. Je lui ai lait comprendre que nous ne découvririons le trésor caché de Charles de Danemarck, dont nous avons besoin pour subvenir aux frais de la guerre, qu'en mettant en liberté le jeune Frumold. Quant aux autres prisonniers, il ne s'en inquiète nullement.

LKS Ki:i',Li:s DK 11. A M) Il K

— Et eoimiKMit S(>coiii|»oilciil Douciiardt'lltohcrt vis-à-vis l'un de rtiulre?

— KorI l)i«Mi jiis(|u'à pivsciil. L)'ail!t'iiis. mes pri'caiilioiis soiil prises. iNturcmpt-tlicr Inul coiillil eiilro iMix, j'ai parla}ré nos forces en trois tiivisioti.«. J'ai (ioniic le (oiniiiiindi'iiif'it d(; l'iiiu' à Itoherl, celui de la deuxième à ititucliard, el à la tète île lu troisième j'ai placé Didier Vos...

— Didier Vos? .Mais il parait (|u'il a, plus (juc tout autre, participé par ses coii>eils à la mort du comte, quoi(|u'il lïit ahsoiit lors (lu meurtre. N'avions-iious pas assez de Douchard? l'ouniuoi placer un second complice à la tète de nos hommes? Cela est dangereux.

— Non, non. l'ius Didier e.>.l coupable, [)lus éner^i<|uenienl il se battra pour ne pas tomber entre les mains des Iscnuiins. IJuuclianl désiiail un commandement puur ilidier Vos. Je lui ai donné celle salisfaclinn.

— Hier Knguerrand Van l!es>en, Guillaume de Wervitlv el Isaac Van Uenini;lie sont |)artis pour rassembler une troupe île Keiles. ISe sont-ils pas encore revenus?

— iNon. Vous inéfiez-vous d'eux aussi?

— Je voudrais (ju'ils ne renlrassenl plus à Bruges. Moins nous aurons |)armi nous de meurtriers du comte, mieux cela vaudra.

— Vous éles mal disposé aujourd'hui, Derlolphe. iMais je vous quille. On m'alleud sur les remparts où ma présence est nécessaire. A ce soir.

— lisse séparèrent, el Deriolphe rentra dans son cabinet de travail, au prieuré, où il s'absorba dans ses réflexions, l'eu de temps après, son Hère liackel revint le trouver, accompagné de deux chevaliers qu'il lui présenta.

— Mon Irère, dit- il, voici messire (iodscliault Tay liais el Baudoin .Spegel, envoyés par le comte GuillauMie, doiil ils nous apportent la !r|ioiise.

Le prieur se leva tout joyeux el serra amicalement la main des deux envoyés en leur souhailanl la bienvenue.

— Le comte (iuillauine, dilGodsc.liautsTrayhals, vous mande par noire bouche (jue vous devez avoir confiance en son assistance. Dès (|u'il pourra, il viendra à Bru^'es avec toute son armée, l'-n attendant nous vous avous amené quatre cenis vaillants Kerles. Dans une heure, ils seront à Bruges, ^^ous les avons laissés à Zedelj;hem pour accourir de toute la vitesse de iu>s chevaux.

— .Mtrci de cette bonne nouvelle, dit le prieur. Avec ce.-» Kerles nous pourrons être certains que la ville s»?ra défendue jus(|u'à la mort, et (|ue les Isengrins n'y entreront <|U<- sur des monceaux de cadavres.

— Ainsi, vous croyez être assez forts pour garder la ville jusqu'à ce que l'armée des Gildes

vienne à voire secours? Le comte vous pose celte question, dil Baudoin Spegel.

— J'en ré|)oiids ! s'écria le ( liàlelain.

— .Nous savons (|u'une armée de chevaliers et d'hommes d'armes Haniands a quitté Arras et traversé Lille. Ils arriveront probablement à Bruges par Courtrai el Thouroul; dès demain ils pourraient |)araitre devant vus murs. Kles-vous certains de pouvoir tenir pendant quelques jours?

— Pendant des semaines el des mois, répondirent le prieur el S(tn frère.

— Dans Irois jours, le comte Guillaume aura complètement organisé son armée, el alors il marchera sur Bruges avec toutes ses forces pour vous débloquer si vous éles assiégés. Ayez donc bon courage.

Les deux envoyés |)riienl congé |)our aller à la rencontre de leurs hommes, llacket voulut les accompagner et proliler de l'occasion pour montrer les ouvrages de défense auxquels on se bâtait de mettre la dernière main.

Lorsque les deux chevaliers et le châtelain arrivèrent à la porte de la ville, celui-ci leur montra, non sans fierté, des centaines de bourgeois occu|»és aux travaux de foitificalion. l'arluul on voilurait des terres, on terrassait, mai'onnnait, charpenlait, on montait des pierres, des tonneaux de poix pour jeter sur les assaillaids. Robert Sneloghe el ses soixante Kerles amenés de Uavenschool travaillaient activemenl à répaier une brèche du mur d'enceinte.

A [leine llacket avait-il présenté son neveu aux deux envoyés du comte, qu'on entendit résonner des sons de trompe. Tout le monde courut aux remparts, el Hoberl Sneloghe ajipela ses soixante hommes autour de lui. Mais, dès <|u'on vil déboucher dans la plaine du Sablon les quatre cents Kerles, reconnaissables à leurs babils bleu foiicé el à leurs longues barbes, une longue exclam.ilion s'éleva des murailles el résonna aux oi cilles des arrivants comme un cri de bienvenue, lis franchirent la porte aux sons du clairon et aux accents guerriers du chant des Kerles. Ils paraissaient familiers avec le maniement des armes de guerre, et marchaient en bon ordre rangés par petits groupes, commandée chacun [lar un Kerle.

A la (été de tous marchait Benkin, un archer renommé. C'était uu homme d'uiie ladle moyenne, mais si large d'épaules et si robuste, qu'on avait raison de dire(|u'il |iaraissail fort comme un ours. Une grande arbalèle à l'arc d'acier pendait sur son dos. La |diiparl de ses compagnons portaient des armes pareilles.

(,;à el là, derrière les groupes, marchaienl une dizaine de femmes mariées, aussi robustes el aussi fières que leur mari, el qui portaient au bra.s des

lf:s kerles de flandp.e.

paniers contenant des vivres et des boissons.

Le châtelain et les deux envoyés du comte suivirent les Kerles, dont l'arrivée, l'air intrépide et la fière attitude comblèrent de joie les bourgeois qui travaillaient aux fortifications.

Environ une lieure après quelques gens de la campagne traversèrent la plaine des Sablons et accoururent vers la ville en criant de tontes leurs forces :

■ — Alarme, alarme! l'ennemi, l'ennemi!

Robert Sneloghe alla à leur rencontre.

— Vite, messire, aux armes ! lui crièrent-ils. La route de Tliourout, aussi loin que la vue peut s'étendre, est couverte de chevaliers, d'hommes d'armes et de chariots. Une véritable armée.

— C'est bien, répondit Robert, entrez en ville, et ne gémissez point.

11 fit fermer la porte et lever les ponts et envoya des hommes sûrs an burg et aux autres portes, pour avertir les chefs de l'approche de l'ennemi. Les ouvriers déposèrent leurs outils et montèrent sur les remparts, prêts à accueillir les assaillants à coups de flèches et de pierres.

Peu de temps après, Robert, qui avait escaladé une des tours, vit une troupe de cavaliers, suivie de plusieurs autres, déboucher dans la plaine. Après ces cavaliers venait une multitude de gens de pied, puis un long cortège de chariots chargés les uns de sacs à farine, les autres de longues échelles.

Cette force militaire, qu'il évalua à deux ou trois mille hommes, se massa à l'extrémité de la plaine, hors de l'atteinte des archers. 11 sembla à Robert qu'on déchargeait les échelles. Avait-on l'intention de tenter sur le champ un assaut ? Peut-être croyait-on surprendre les Brugeois par cette attaque soudaine.

Robert descendit à la hâte, dépêcha encore quelques messagers, visita les remparts, s'assura qu'on était prêt à recevoir les Isengrins comme il convenait, et donna du courage à tous.

Il fit part de ce qu'il venait de voir au châtelain Hacket qui l'avait rejoint, et lui demanda s'il ne trouvait pas opportun d'appeler de ce côlé de la ville les hommes qui gardaient le rempart du côté opposé. Mais le châtelain lui répondit que les quatre cents Kerles de Guillaume Van Loo qui venaient d'arriver étaient suffisants, et qu'on ne pouvait pas dégarnir les autres portes, puisqu'on ne connaissait pas les intentions de l'ennemi.

Racket donna l'ordre d'allumer du feu sous les chaudrons pour faire bouillir la poix, la graisse et l'huile destinées à être versées sur l'ennemi lorsqu'il tenterait d'escalader les murailles. Puis il remonta avec Robert sur la tour de la porte, et se mit en observation. Mais sa vue alTaiblie par

l'Age ne lui permettait plus de distinguer nettement ce qui se passait sur la plaine.

— Beaucoup de chevaliers sont descendus de cheval, dit Robert; on a déchargé les échelles. A cinquante endroits différents on décharge aussi les petits sacs remplis de terre et destinés au comblement des fossés.

— Plus de doute, Robert, ils vont tenter l'assaut; descendons vite pour encourager nos hommes et faire notre devoir.

Les quatre cents hommes envoyés par le comte Guillaume furent rangés sur les remparts, prêts à lancer une nuée de flèches sur les assaillants par les meurtrières et les créneaux. L'huile, la poix et la graisse bouillantes étaient prêtes, et de grosses pierres mises en tas n'attendaient qu'une poussée pour écraser les ennemis en tombant du haut des murailles.

— Robert, voyez-vous encore les chevaliers qui sont descendus de cheval ? demanda le châtelain.

— Oui, ils ont de larges boucliers. Les porteurs d'échelles sont à côté d'eux ; et, de l'autre côté, les hommes qui portent les sacs do terre.

— C'est bien cela. Les chevaliers vont monter à l'assaut.

— Ah ! voici une troupe d'archers qui s'avance et me cache la vue du reste de l'armée.

— Attention, la danse va commencer ! cria le châtelain qui avait assisté plus d'une fois à l'assaut d'une forteresse.

En effet, à peine avait-il donné cet avertissement qu'une fanfare déplairons résonna dans la plaine, et qu'une partie de l'armée ennemie, les archers en tête, s'avança vers la ville. Une nuée de flèches et de mangonneaux siffla dans les airs et vint rebondir contre les murailles ou passa par-dessus les crénaux. Les Brugeois répondirent de la même façon, et comme ils tiraient sur des rangs serrés et sans aucune protection, la plupart de leurs flèches atteignirent le but. Beaucoup d'assaillants tombèrent. Quelques hommes tombèrent aussi sur les remparts, mortellement frappés à la tête par les flèches qui avaient franchi les créneaux.

Malgré ses pertes de plus en plus sensibles, l'ennemi avançait toujours; on eût dit que les premiers rangs étaient irrésisliblement poussés en avant parles suivants.

Tout à coup le corps des archers s'ouvrit par le milieu et livra passage à plusieurs centaines d'hommes chargés de sacs, et suivis d'une troupe de chevaliers, le bouclier au bras. Les flèches et les projectiles qui pleuvaient du haut des remparts n'arrêtaient pas leur marche, et ils avançaient toujours, jonchant la plaine de blessés et de morts.

Les porteurs de sacs en vidèrent le contenu dans le fossé plein d'eau à côté du pont-levis, jusqu'à ce

LES KEUI.ES DE KLANDIlE.

qu'il fùl tMiliôreinenl comblé en cet eiulroit. Le Loril tlu losst'' ('lail couvert de cadavres et de blessés.

Pui> d'autres hommes s'approclirrent des murailles en poussant des cris de jiuerre, et dressèrent des échelles. Les chevaliers s'élancèrent alors et se mirent à gravir les échelons...

Les Kerles se tenaient prêts à leur faire payer cher celte aveujile témérité. Du haut des remparts, ils faisaient tomlicr de j^rosses pierres, de l'huile bouillante et de la poix enllammée sur les assiégeants, (|ui tombaient les uns après les autres, la tète écrasée, les eûtes enfoncées, ou les membres atteints de profondes brûlures.

Mais plus il en tondjait. plus leurs (■(iiii|)a^nons s'excitaient à monter à l'assaut. Il l'aliait emporter ce nid d'assassins et massacrer jusqu'au dernier ces perfides pieds bleus, dût-il en coûter beaucoup de sani; noble.

Ilobert Sncloghe se montrait d'une témérité étonnante. Debout sur les remparts, sans se mettre à l'abri des llèches ennemies, il ne cessait d'encoura.i-'cr ses hommes de la voix et de l'exemple, el, quand un certain nondjre de chevaliers arrivèrens sur les murailles, Robert s'élanra en avant suivi de ses plus intrépides compaj^uons, el repoussa les chevaliers avec une telle impétuosité qu'il les rejeta dans le fossé, sanglants et vaincus.

Dans la lutte, il avait élé blessé à la joue et le sang lui coulait dans le cou; m.iis la blessure était peu profonde, el il ne s'en préoccupait pas.

Doucbaril et Didier Vos étaient accourus avec une partie dt' leurs hommes; mais leur secours était inutile, car les remparts n'étaient |)as assez larges pour donner accès à de nouveaux comballanls.

Il arriva un moment où l'ennemi aiïail>li par ses pertes, comprit <|ue sa tentative élail avortée. L'assaut parut faiblir...

Alors quelques appels de clairon retentirent dans le lointain. A te signal les chevaliers renoncéient à leur attaque, ramassèrent leurs blessés sous une grêle de flèches el s'éloignèrent de la plaine p(»ur aller rejoindre le gros de leur armée. Des cris de triomphe répétés, el des éclats de rire ironitjuc^, pon>sés du haut des remparts, saluèrent leur retraite. Ce|iendant, comme on était persuadé qu'ils chercheraient à prendre une prompte revanche, on pi il toutes les mesures nécessaires pour I (•[(oiis'-er viclorieii>emeiil un nouvel assaut.

lîoberl et les Keries du comte \oulaieiit qu'on ouvrit les portes afin de poursuivre les Isengrins et de les atla(|ueren rase campagne. Mais le châtelain leur lit comprendre condnen il serait inprudent il olfrir le coudtal a\er une force médiocre à tout une armée de chevaliers dont les chevaux seuls

étaient suffisants pour écraser cinq ou six cenls hommes.

Au bout de quelque temps, lorsque l'on fut certain que l'ennemi s'était définitivement éloigné, le châtelain lit ouvrir la porte, el envoya un grand nondtre il'ouvriers, munis de bêches, de pioches, de crochets et de civières pour enlerrer les morts, ramener les blessés el retirer du fossé les sacs de terre qu'on y avait jetés.

Ilacket apprit de la bouche d'un chevalier blessé qu'il connaissait bien le nombre el l'intention de l'ennemi. Fortede six mille hommes, y compris les hommes d'armes, l'armée avait (|uilté Arras. Trois mille environ, commandés parle camérier Gervais Van Praet, avaient pris pari à l'assaut de iJruges. Les trois mille autres s'étaient dirigés par Saint- Omer vers leCercle de FurnesàCourtrai, (|uelques chevaliers avaient formé le projet de lenler un coup d'audace pour s'emparer de Bruges par surprise. Gtrvais Van Praet avait éneigiquement combattu ce projet hasardeux, d'autant plus qu'il avait décidé de se contenter de tenir Bruges en observation, pour empêcher que la ville ne fût secourue, jusqu'à ce que les Gantois fussent arrivés avec les forces promises pour donner l'assaut. Malheureusement messire Gervais n'avait pas pu retenir la fougue el l'ardeur de ses chevaliers, et il avait fini par consentir à celte fatale tentative. Maintenant il allait reprendre sans doute son projet piimitif, c'est à dire camper avec ses hommas dans les environs de Bruges pour y attendre, sans rien entreprendre de nouveau, l'arrivée des chevaliers gantois qui devaient amener un nombreux matériel de siège.

La nouvelle de cette première victoire s'était rapidement répandue en ville. Beaucoup de gens qui s'étaient tenus à l'abri pendant l'assaut accouraient \eisles remparts pour s'y réjouir avec les bourgeois armés et avec les Kerles, ou pour s'assurer (jue leurs parents el amis n'était |»oint parmi les morts ou les blessés.

Bienlôl la foule lut si giande près de la porle contre la<pielle rallarjue avait eu li«'U (ju'on avait peine à la traverser.

Le prieur s'y trouvait aussi, accompagné de quelques chanoines et des envoyés du comte Guillaume. Ils entouraient Itoberl Sneloghe elle comblaient de (élicilalious sur son inirépidilé. Le prieur surtout ne taiissait |)as.

Didier Vos se tenait à quelques pas et écoutait, lecieur gonflé de haine et d'envie, ce qui se disait autour de Ucdieil. Ilalleclail d»; regarder d'un autre côté, mais un observateur attcntiraurait remaripu-, à l'amer sourire qui plissait ses lèvres, (|ue chaque mol d'éloge adressé à sou heureux rival le frajqtait comme un coup de poignard.

LES IvERLES DE FLAM)IiE.

Il posa sur la table trois gobelets qu'il emplit. (Page 87)

Tout à coup, il éprouva une émotion singulière, il pâlissait et frémissait... 11 voyait Dakerlia et Witta se frayer un passage à travers la foule, tendre de loin les mains à Robert, el, un instant plus tard, se jeter à son cou avec des cris de joie.

Son cœur se serra lorsqu'il vit Dakerlia manifester publiquement ses sentiments et pleurer sur la poitrine de Sneloghe en remerciant Dieu de le lui avoir conservé. Un grognement rauque râlait dans sa gorge. Il se perdit dans la l'ouïe et s'éloigna pour n e pas être plus longtemps léiuoin de ce spectacle qui lui crevait le cœur.

Il n'était pas agréable au prieur de voir l'étonnement avec lequel les Kerles et les bourgeois suivirent des yeux les témoignages d'amour et de dévouement que son neveu et Dakerlia ne cessaient de se donner.

— Le jour baisse, mes enfants, dit le vieux Bertolplie, mon frère le châtelain voudra bien faire

remplacer mon neveu Robert pour une couple d'heures. Je vous invite à venir souper ce soir au prieuré avec les délégués du comte. Vous aurez tout le temps de causer et de vous réjouir à votre aise.

L'invitation fut acceptée avec joie.

Le prieur reprit !e chemin du i)urg.

Le châtelain demeura sur place pour surveiller l'exécution de ses ordres.

Au bout de deux heures, tout était Uni, les morts étaient enterrés, les blessés portés aux hôpitaux, et le fossé déblayé.

De fortes gardes furent placées sur les remparts, et le reste des hommes revurent la permission d'aller se reposer tout habillés dans les bâtiments duburg, afin d'être sur pied au premier cri d'alarme.

La nuit était venue.

Didier Vos, à la tète d'une cinquantaine de Kerles, gardait une des portes de la ville.

Hi

LES KEUI.ES DE KLAMUiE.

Tandis que les hommes s'amus.iieni à jouer aux dés et (loi(uaieut sur des bottes de paille (I;mis les deux corps de j;arde placés de cliaque C(Mé de la porte, Didier ét.tit assis à l'éta^'e supérieur d'une des tours, devant une table qu'éclairait une lampe fumeuse.

La tête appuyée sur sa main, le rei;ard perdu dans le vide, il songeait.

De temps en temps il faisait un geste de colère et les muscles de son visage se contractaient.

L'orage grondait au dedans de lui et se traduisait par des soupirs ou par des exclamations inarticulées.

Tout à coup il se lova, se promena un instant de long en large, et grommela :

— C'est (ini, plus d'espoir! Les Kerles remporteront. Guillaume Van Loo sera comte de Flandre; Robert, mon ennemi, é[)onsera Dakerlia... Kt nmi, je me rongerai le cœur de jalousie et de désespoir!...

Il s'arrêta un instant dans sa promenade.

— Damnation! reprit-il. Mon projet était pourtant si bien calculé. Si j'avais |)u le décider à prendre |»art au unnirlre du comte Cbarles, sa tète eût été le prix du crime. Lui disparu, j'aurais épousé Dakerlia, tandis que maintenant...

On frappa à la porte, et un Kerle entra.

— .Messire Vos, dil-ii, n'avez-vous pis entendu que quebju'un frappe à la |)orte de la ville, (jui demande à être introduit. Il prétend avoir d'importantes nouvelles à communiquer au châtelain.

— Son nom?

— Lambert Lecoulre, demeurant à IJetliferkerke.

— Je le connais. C'est un des hommes de Douchard.

— C'est cela.

— Mettez vos gardes sous les armes; ouvrez la porte avec précaution, <t amenez-le moi, Lanfroi.

Lanfroi sortit.

Un instant après, il revint avec un homme velu de toile bleue, mais r|ui ne portait pas de barbe.

Dès (pie Lanfroi se fut éloigné, Didier Vos dit au nouveau venu :

— Vous êtes Lambert Lecoutie de Delhferkerke?

— Oui, messiie.

— Homnif lilirc, n'c^t-cc pa>>?

— Oui.

— Je vous reconnais. Nous tles venu un jour, avec nipssire Douchard et moi, à la chasse dans les bois?

— Près de Dtkc'liem; en ellel.

— Il n'y a pas longt» mps, n'est-ce pas ?

— Tout récemmont, messire.

— Vous apportez des nouvelles pour le châtelain.

— Oui, messire.

Sont-elles secrètes?

— Pas pour vous, messire.

— Ah!

— Si vous le désirez, je vous dirai ce que je sais.

— Parlez, vous me ferez plaisir.

— Kh bien, messire, j'apporte de mauvaises nouvelles...

— Mauvaises? Pour les Kerles?

— Pour Pruges et pour les Kerles.

— Expli(juez-vous.

— Voici la chose : les Isengrins m'ont forcé de les suivre avec une charrette et deux chevaux pour transporter leurs chevaux.

— Après?

— Trois heures durant j'ai écouté ce qui se disait autour de moi, et j'ai tout gravé dans ma mémoire.

— Eh bien?

— L'insuccès de l'assaut de Ihiiges n'a découragé ni les chevaliers, ni les hommes d'armes. Ils en parlent comme dune échanlfourée sans importance, et ils expriment la ferme conviction qu'avant une semaine ils seront à Bruges.

— Allons donc!

— Et (|ue, de i)lus, tout le pays des Kerles portera le joug de la servitude.

— Vaine menace de gens présomptueux!

— Non, non, messire, leurs paroles m'ont fait trembler, car leur conviction s'appuie sur des faits positifs.

— Ouels fails?

— Ces chevaliers ne sont (piune faible avantgarde d'une armée considérable. Toutes les forces militaires flamandes qui sont à Arras vont descendre dans le pays des Kerles.

— Nous savons cela.

— De plus, sous peu de jours, après-demain peut-être, les chevaliers de la l'Iandre impériale, avec le matériel de siège dont la forteresse de Cand est si abondamment pourvue, et avec d'innombrables gens de guerre.

— Nous savons cela aussi.

— Oui, mais cc(|ue vous ne savez pas, c'est i|u'on a envoyé des chevaliers jusqu'en Hollande et en Frise pour v raccoler des bandes de merccii. lires. On estime à vingt mille le nomliredes combattants qu'on pourra ramener sous peu dans le pays des Kerles. A pareille force, aidée par les machines de guerre des (iantois, Pru-es ne peut résister pendant deux jours. C'est du moins ce tpi'ils afrirment avec grande ajtparence de raison.

— Vous oubliez l'armée des Kerles, objecta Didier Vos.

— Ellen'«st pas assez nombreuse.

— Kn convoquant et ban et l'arrière-ban, ne met-

LKS KEULES l»E FLAiNDRE.

trons-nous pas aussi en ligne îles forces considérables?

Le messager haussa les épaules.

— Oui, répondit-il, si nous n'av»ns à faire qu'aux Isengrins, peut-être tout espoir ne serait-il pas perdu. Mais voulez-vous savoir ce que j'ai entendu de la bouche d'un chevalier blessé?

— Quoi donc ?

— Le roi de France a juré à Arras que, si les chevaliers flamands ne peuvent pas venger immédiatement la mort du comte Charles, il tombera sur la Flandre avec tonte son armée.

— Le roi de France ?

— Oui, messire. En outre, il a engagé sa parole royale de punir d'une mort terrible, sans pitié ni merci, les meurtriers du comte Charles, et tous ceux qui les ont aidés ou conseillés.

— Oui, le roi de France était l'ami et le parent du comte Charles, dit Didier d'un air pensif.

Il garda un instant le silence, puis, relevant la tête :

— Où sont maintenant les chevaliers? Le savezvous ?

— Oui, ma charrette et mon cheval y sont encore. Les malades sont dans les maisons du village d'Oostcamp; les hommes d'armes campent près du bois de Balander; les chefs sont au château fort de messire de Gruuthuse.

— Ne croyez-vous pas qu'à la faveur de la nuit, on pourrait les surprendre et les culbuter?

— Impossible, ils sont trop bien sur leurs gardes; ils ont placé de tous côtés des sentinelles avancées.

— C'est bien, je vous remercie. Allez maintenant porter votre message au châtelain.

Le messager salua et sortit.

Didier Vos écouta un instant le bruit de ses pas dans l'escalier, puis il referma la porte et se laissa tomber sur un siège en poussant un profond soupir.

— Oui, dit-il, les Kerles sont condamnés. Ils doivent succomber... Le roi de France a juré de venger la mort du comte et de faire périr tous ceux qui ont aidé et conseillé les meurtriers. J'en suis, moi. . . Et Robert ? c'est un Erembaut ; mourir, moi ? Non, non, Robert mourra. Moi, je vivrai.

Il resta quelque temps immobile et songeur.

Petit à petit pourtant un gai sourire éclaira son visage. Il se leva et courut à la porte: mais soudain il s'arrêta et se mit à trembler, comme frappé d'une crainte subite. Il retourna en soupirant s'asseoir à sa table.

— Je suis lâche, murmura-t-il. Il le faut pourtant ! 0 Dakerlia, Dakerlia !

Il frappa trois coups sur latable, du pommeau de son épée.

On entendit quelqu'un monter l'escalier. Il com-

prima son agitation pour donner à son visage une expression sérieuse, et iiidillérente.

Le Kerle Lanfioi reparut.

— Ami Lanfroi, lui dit Vos, il faut que j'aille immédiatement parler au châtelain au sujet des nouvelles qu'ils a reçues.

— Elles sont donc graves ?

— Très graves. Prenez le commandement en mon absence et faites bonne garde. Au revoir, à bientôt.

Il serra la main de Lanfroi avec plus d'amitié que de coutume et descendit.

Mais, au lieu de se diriger vers le burg, il prit une autre direction et ralentit insensiblement le pas, comme un homme qui n'est nullement pressé d'arriver.

Il se promena pendant une demi-heure dans les rues les plus désertes, puis il retourna à son poste, et appela Lanfroi.

Lanfroi sortit du corps de garde.

— Ami, lui dit Vos en étouffant sa voix, le châlelain m'envoie hors de la ville pour une mission importante.

— Tout seul, messire?

— Tout seul.

— Et la nuit?

— La nuit. C'est une mission secrète.

— Mais ne craignez- vous pas que l'ennemi...

— Pour sauver son pays on ne craint aucun danger. Je serai de retour dans une couple d'heures-

— Vous n'allez donc pas loin?

— Non. En tout cas, avant le jour. Veillez à ce qu'on ne me fasse pas attendre à la porte.

— Mais comment saurai-je...?

— Je frapperai trois coups, à la façon des Kerles, et je dirai : Wolf et Vos^. Faites en part à vos hommes. Qu'on lève la herse et qu'on m'ouvre la porte.

Lanfroi obéit sans observation.

Didier traversa le pont et disparut dans les ténèbres.

Comme le messager l'avait dit à Didier Vos, après l'insuccès de leur assaut, les chevaliers étaient allés campera Oostcamp, appuyés contre le bois de Balander.

La plupart des chevaliers étaient logés dans le village, où les blessés reçurent les soins nécessaires. Les hommes d'armes couchaient à la belle étoile, sur la lisière du bois, où ils gardaient les nombreux chevaux qui n'avaient pas pu trouver place dans le village.

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