Loup et Renard
LKS ki:iu.f:s de fi.amii'.e.
Falignés de la longue marche et de la lutlo, les lioinmes d'armes dormaient, qiioiijiril iif fiit (|iie neul lieuies du soir, et, si le lioniiisxMnciU i\r> chevaux et l'appel des sentinelles n'avaient |)as de temps en temps troublé le silence de la nuit, nul n'aurait pu supposer que plus de trois mille {ruerriers campaient en cet endroit.
Tout n'était pis aussi calme et aussi tramiuillc au bourg d'Oostcamp, un grand et beau rliAleau habité par mes-^irc llab'wyii de Gruuilnise.
Précédemment ce chevalier n'était pas du pai ti des Isengrins ; au contraire, il avait souvent désapprouvé les danirereux projets des Tancmar et pris a la cour la d'-l'ense des Kerles; mais, comme l'était le cas de beaucoup de gens, l'assassinat du (Ointe Charles l'avait rempli d'indignation, et il ne demandait jias mieux (jue de concourir à en tirer vengeance.
Aussi avait-il ;.'énéreusemeiit oll'erl riiospilalité aux chefs et aux princi|>aux chevaliers, et les avaitil som|itueusement accueillis.
Le souper venait de finir : les vins fins et les joyeux propos circulaient autour de la grande t.ible où étaient assis, à côté de l'ampliitryon, Gervais Van l'rael, le counnandanl de la petite armée, Raas Van Gaveren, Jean Van Nevele et Alain île Douchant qui commandaient sous ses ordres; puis (ieraid d'Audenaerde, Thierry de Ter Haerst et Arnould Van Deveren. Les autres convives avaient pris place selon leur fantaisie.
Lorsque le vin eut échauffé les têtes, chacun se mit à parler tout haut des brillants faits d'armes (|u'il projetait d'accomj)lir, et de rim|)iloyable vengeance qu'il voulait tirer des assassins du comte Charles. Tous les Kerles sans exception étaient complices de ce forfait; on les exterminerait jusqu'au dernier, on brûlerait leurs fermes, on dévasterait leurs champs, on massacrerai! même leurs femnu'S et leurs enfants, pour anéantir jusqu'au souvenir de cette race maudite.
Si (juelques chi-valier», plus calmes — (lervai> \aii l'rael était parmi ces derniers — se prononçaient contre l'extermination en masse des habilanl> d'une grande partie du pays, tous étaient cependant d accord sur un point: c'est qu'il ne lailait épargner ni les Eremb iut>, ni aucun de leurs aiuis.
Dans leur exaltation, les convives se lièrent par les serments les plus terribles et s'enga;:éieiit à ne point [»ermettre iju'on fit grâce à un seul Lremhaul à (|uel(|ue condition que ce fût. La chevalerie serait ainsi délivrée de l'atlront qu'elle avait trop longtemps soulfert d'être humiliée par la richesse exagérée et par l'influence illégitime de ces Kerles •r^'ueilleux.
rendant (|u'ils étaient encore en train de \uuer
I leurs ennemis à un complet anéantissement, et de
calculer quelle |)art des vastes domaines des Erem-
j hauts leur serait donnée en fief, une dizaine de
ménestrels et de musiciens furent introduits dans
la salle.
Les arniée^- traînaient ordinairement de |)areilles compagnies à leur suite. Pendant les haltes et pendant, les longues heures du soir, elles charmaient les chevaliers qui les rémunéraient généreusement.
Les ménestrels qui venaient denlrcr appartenaient évitlemment à deux différentes compagnies, cai' chacune d'elles se composait d'un joueur de chahnneau. d'un corncmuseur, d'un tambourinaire et de deux chanteurs.
Ils venaient certainement à leur heure, car le choc des coupes est un bon accompaj:nement pour la musiijue et le chant.
La |)remière compagnie chaula un lai d'amour en langue d'oil. Les rimes en étaient harmonieuses, et le rhythnie entraînant et gai. Cependant, dès que ce chant fut fini, on s'écria de tous cùlés : <i Le chant des Isengrins! sur les Kerles, sur les Kerles! »
La deuxième compagnie s'avança. Soutenue par la flûte de Pan et la cornemuse, les deux ménestrels élevèrent la voix et chantèrent une chanson dont le refi-ain, accompagné par le tambourinaire, était celui ci :
De pain, de froiiiagf, et ilc lait-riboL' i)u matin au soir le Kcrie se bourre.
Quand il n'en ficul plus, encore il s'en Tourrc; C'est ra qui le rend si lourd et si sot.
A chaque couplet — il y en avait six — les chevaliers applaudirent bruyamment et finirent par répéter en cœur les quatre vers de ce refrain, accompagnés par le ronllemenl sonore du tambour de basque et de la cornemuse.
Les éclats de rire et les applaudissements n'avaient |)as encore pris fin, lorsqu'un valet d'armes entra et s'inclina prolondémenl devant le conunandant en chef, comme s'il apportait un message pressé.
— Parlez, qn'avez-vous à m apprendre ? demanda (iervais Van l'rael.
— Faut-il parler devant tout le monde?
— Oui.
— Eh bien, un chevalier brugeois s'est présenté aux avant-postes pour être admis dans le camp.
— In chevalier? Lequel?
— 11 ne veut pas dire son nom. Le commandant en chef le connaît très bien, dil-il.
— Que demande-l-il?
— A vous parler sur-le-champ. Il dit qu'il a une
t. Lnit caillé.
LES KEULES DE FLAiNDRE.
chose (le la plus haute importance à vous apprendre.
— Amenez-le dans cette salle.
— 11 veut vous parler seul, messire.
— Seul?
— Oui. Ce qu'il a à vous dire est un secret.
— Alors, conduisez-le dans une autre salle.
— C'est fait. Mes camarades le gardent.
— C'est bien. Marchez devant, je vous suis. Messire Van Praet s'excusi en quelques mots
auprès de ses convives, promit de revenir bientôt, et les engagea à continuer en attendant cette joyeuse orgie si bien commencée; puis il suivit e valet.
A peine eut-il dévisagé, à la lumière de la lampe allumée sur la table, le personnage qui l'attendait, qu'il s'écria avec élonnement :
— • Messire Didier Vos! Vous ici? Par quel...
Didier, d'un signe, lui montra qu'il ne pouvait pas parler en présence du valet.
Gervais Van Praet le congédia, olTiit un siège à Didier, et lui dit :
— Vous voir ainsi dans mon camp, au milieu de la nuit, voilà une chose à laquelle je ne me serais jamais attendu, messire Vos.
— Je le comprends.
— Les Kerles ou les bourgeois de Bruges vous ont-ils dépêché vers moi?
— Non.
— Je vous préviens que je veux que la ville se rende à merci.
Didier eut un sourire aigu.
— Vous vous méprenez sur le but de ma visi le, dit-il.
— Vous n'êtes donc pas un parlementaire ?
— Ni les Brugeois ni les Kerles n'ont l'intention de livrer la ville.
— Ah! vraiment?
— Au contraire, ils ont résolu de la défendre jusqu'à leur dernier homme, le roi de France vîntil lui-même les assiéger avec toute son armée.
— Quelle présomption !
— Ils sont largement pourvus de tout ce qui est nécessaire pour soutenir un siège de plusieurs mois.
— Ah ! ah ! quand nous aurons nos machines de siège, Bruges ne tiendra pas une semaine.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr.
— Pardonnez-moi de ne pas partager votre confiance. Voici nos raisons : demain tout le pays des Kerles court aux armes, et Guillaume Van Loo, qu'ils ont choisi pour comte de Flandre, entre en campagne avec une armée considérable.
— Vous en êtes sûr?
— Parfaitement sûr.
— Continuez.
— Donc, loin de prendre facilement Bruges, il vous faudra faire des prodiges de valeur pour n'être pas défaits par des forces supérieures.
— Est-ce tout? demanda Gervais Van Praet visiblement inquiet.
— De plus, le pays des Kerles tout entier étant menacé par votre présence, on convoquera le ban et l'arrière-ban, et tout ce qui est en état de porter un arc ou une faulx viendra se ranger autour de Guillaume Van Loo. Si vous étiez attaqués par vingt mille Kerles, ne succomberiez-vous pas sous le nombre avant que le secours ait le temps d'arriver?
— Gervais Van Praet regarda son interlocuteur en face.
— Je ne doute pas du courage ni de l'intrépidité de vos chevaliers, dit Didier Vos; mais personne ne peut l'impossible.
— En effet, peut-être serait-il prudent de me retirer avec mon armée du côté du Gaïul, et d'attendre là des renforts... Merci de vos avis, messire Vos.
— Mais...
— SouflVez cependant que je vous adresse encore une question.
— Laquelle?
— Vous êtes un pied-bleu...
— Oui.
— Et vous dépendiez des Erembauts?
— Sans doute.
— Comment se fait-il que vous leur êtes devenu hostile?
— Quoi! Cela vous étonne? répondit Didier avec un air de fierté blessée. Quel cœur honnête ne hai rait pas les Erembauts après l'horrible meurtre du comte Charles?
— Vous les haïssez ?
— Profondément.
— Comment voulez-vous que je le croie? Quelle preuve pouvez-vous m'en donner?
— Vous allez le savoir. C'est précisément le but de ma démarche.
— Expliquez-vous.
— Si vous pouviez vous emparer de la ville sans même attendre le secours des Gantois, ne seraitce pas là un admirable fait d'armes?
— Un rêve, un rêve insensé.
— Insensé, dites-vous? Eh bien, ce rêve, vous pouvez le réaliser.
— Quand?
— Cette nuit même.
— Allons donc!
— Vous doutez? Je vous donne ma tête pour gage de la vérité de mes paroles.
— Vous me livreriez Bruires?
LES KKHI.KS DK KLAMtUE.
— Oui.
— Celto nuit?
— Celle nuit nu^me, cl |irol)al)loineiit sans elTiision do s.in<j.
— Voyons vos moyens. Si vous acconiplissi«'z cetle promesse, notre reconnaissance serait éternelle.
— Un instant, j'ai à poser mes conditions.
— Tout ce qui sera possible, je vous le promets, messire Vos.
— Je ne <lemaiule pas granirdiose. Quand les Erembauls sauront que j'ai inirodnit leurs ennemis à llruj^es, ils essaieront de nio calomnier; ils prétendront peut-être (]ue j'ai pris parla leur odieux complot contre Charles de Danemark. J'exige votre parole (pie vous me défendrez contre ces calomniateurs, quels qu'ils soient.
— Est il bien certain que vous n'ayez trempé en rien, ni en paroles, ni en lait, dans lassassiiial du comte? demanda Cervais Van Praet d'un air de doute.
— Absolument certain. Robert Sneloghea voulu me faire entrer dans la conjuration.
— Ilobort Snelogbe? Kst-ce possible?
— Lui-même.
— Le seul Krembaut que j'eusse voulu épargner.
— Il est le plus coupable.
— Comment?
— C'est lui qui, sous un faux prétexte, m'a conduit dans un lieu secret où se réunissaient les conjurés.
— A II! ah!
— J'ai repoussé leurs propositions avec indignalion, et je les ai conjurés de renoncer à leur projet. Il me l'ont promis.
— .Mais pourtant...
— Je les croyais sincères, et, pendant que je reposais paisiblement, ils trempaient leurs mains criminelles tians le sang du comte.
— S'il en est ainsi, pas de grâce pour les Erembauls. Ils mourront tous jusqu'au dernier.
— Oui, ils sont tous coupables et tous méritent la iiiorl. .ilfirma Didier. .Maintenant, messire, donnez-moi volrt- paride que vous me (blendrez contre toute accusation de complicité avec ces odieux Erembauts.
— \A v(nis nous livrerez Bruges?
— Si je ne le fais pas cette nuit même, vous serez libre d'agir envers moi comme bon vous semblera.
— Kt bien, voici ma main. Je vous donne ma parole, messire Vos.
— Encore une condition, ajouta Didier.
— Laquelle.
— Elle n'a pas d'intérêt pour vous.
— Ah!
— -Non. Sachez que précédemment j'ai aspiré à
la main de li fille de Segher Wulf. Dakorlia ne m'était pas défavorable, et son péie conscnlait au mariage, llobei t Sneloghe, jaloux de mon bonheur, a demandé lui-même la main de Dakerlia. Vous connaissez la puissance des Erembauts. Je fus sacrifié. .Ma conilition, c'est que vous m'aidiez a rendre la liberté à Dakerlia, et que vous me permelliez d'agir vis-à-vis d'elle comme je le jugerai ulib; afin d'obtenir sa main.
— l'iie amourette? ricana Cervais Van Praet. N'est-ce (jue cela ?
— C'est beaucoup pour moi.
— Dieu, bien. Je vous promets tout ce qu'il vous plaira.
— Eh bien, alors, voici mon projet : la porte Catheline n'est gardée que par un |)elil nombre de Kerles.
— Combien?
— (linquante.
— Don. Après?
— Cette porte, par où je suis sorti, je peux la faire ouvrir par un seul mol. .\rniez vos hommes en silence, laissez vos chevaux ici, et venez en force, à travers les ténèbres, à une certaine distance de la porle. Je marcherai devant avec un nombre sul'lisant de vos chevaliers les plus hardis, et me ferai ouvrir la porte. Nous nous précipitons à l'intérieur, nous surprenons la garde: à nos cris vous accourez avec toute votre armée. Les Kerles et les bourgeois sont endormis; (juiconcjuc se réveille est massacré avant d'avoir pu songer à se défendre : nous occupons bientôt la place du Marché en rangs serrés, .\ucune résistance n'est possible, et vous vous rendez maître de Bruges presque sans coup férir.
Il se passa quehiues instants avant que Cervais Van Praet fit connaître son sentiment sur ce projet. Il réfléchissait. Puis tout à cou|).
— Admirable, dit-il. Simple, bien calculé, admirable. Mais. . .
— Qu'est-ce donc?
— Pouvons-nous nous fier à vous?
— (Juoi, v(»us supposeriez...!
— N'esi-ce pas un piège que vous nous tendez?
— .Ne tenez vous pas ma vie entre vos mains?
— Je crois (jue vous êtes sincère, mais...
— Si je vous trahis, vous me ferez périr.
— Comprenez-donc que, comme général, je dois [irendre mes mesures contre toute surprise.
— C'est juste.
— Consentez-vous à ce (|ue je vous fasse garder ri vue par deux de mes hommes?
— Pourquoi pas, messire?
— A la moindre traliis(m, A la première tentative de nous quitter sans pcrioissi<»M, ou vous fend le crâne.
LES KEULES DE FLAlNUI'.E.
— Soit, j'y consens. Vous prendrez vos précautions.
— Je n'en reconnaîtrai que mieux le service rendu, après la réussite de noire entreprise.
— Je ne demande pas autre chose.
— Eh hien, on va vous apporter du vin. Prenez patience pendant que je vais préparer mes hommes.
Gervais Van Praet sortit, et quelques hommes d'armes vinrent immédiatement se ranger devant la porte.
Didier s'accouda sur la table, souriant ironiquement. Il était Iriomphanll Le succès était certain, et l'influence qu'il ne pouvait man(]uer d'acquérir lui permettait d'exiger la mort de Robert Sneloghe, sans pitié ni merci. Alors Dakerlia resterait seule : elle tomberait en son pouvoir. Et qui sait? Peutêtre la sympathie qu'il croyait lui avoir inspirée autrefois renaîtrait-elle dans son cœur.
Sa conscience lui reprochait bien par instants la perfidie et la lâcheté de sa trahison ; mais la soif de la vengeance étouffait cette voix importune. Il y avait si longtemps que le fiel de la haine s'amassait dans ce cœur mordu par la jalousie ! Faire disparaître Robert Sneloghe, obtenir Dakerlia, pour atteindre ce double but, il eut voué son âme à Satan.
Un bruit de })as et un cliquetis d'armes le tira de ses réflexions. Sans doute, le général avait expliqué le projeta ses chevaliers, et ils se rendaient au campement pour exécuter ses ordres.
Didier resla encore longlenps seul. Enfin un valet parut, et posa sur la lable un grand broc de vin et Irois gobelets qu'il emplit.
— Pour qui? demanda Didier.
Le valet allait répondre, quand deux chevaliers entrèrent,
— Messire Vos, dit l'un deux en souriant, nous sommes chargés par le général de vous tenir compagnie, en attendant que...
— Ah, oui, je sais, répliqua Didier.
— Nous prenons donc la liberté de nous asseoir près de vous.
— Et de trinquer avec vous, si vous le permettez, au succès de noire entreprise.
— Avec plaisir, messire Gheldolphe Van Slalberg, dit Vos en levant son gobelet. Je bois également à la santé de messire...?
— Hugo de Rolleghem, mon ami et frère d'armes.
Les gobelets se vidèreni d'un trait.
— Il serait donc viai, messire Vos, (jue vous allez nous livrer la ville de Bruges? demanda Stalberg.
L'accent de sa voix trahissait un certain doute.
— C'est parfaitement vrai.
— Comment?
— Vous le verrez.
— Mais vous êtes un Kerle.
— Qu'importe?
— Pour combien de marcs d'argent avez-voui vendu vos frères?
Les yeux de Didier lancèrent des fianimes; mais il se contint.
— Messire Gheldolphe, vous m'outragez sans motif. Si votre chef était ici, je lui dirais ({ue je renonce à mon projet, et jamais plus vous ne prendriez Bruges.
— Ne vous fâchez pas, messire. Vous conviendrez qu'on voit rarement quelqu'un trahir sa propre race, sans qu'il sache à quel prix.
— C'est vrai, ajouta Hugo de Rolleghem; mais messire Vos a probablement des raisons d'une autre nature.
— Vous l'avez dit, répondit Didier.
Ses deux interlocuteurs se regardèrent.
— D'ailleurs, continua-t-il, je ne trahis pas ma race; je veux concourir à punir un forfait qui m'a rempli d'horreur et d'indignation.
— Quel forfait?
— Le meurtre du comie de Flandre
— Maisn'est-cepaslesKerlesqui l'ontassassiné?
— Non, ce ne sont pas les Kerles.
— Et qui donc est-ce?
— Les Erembauts.
— Le prieur de Saint-Donat et le châtelain?
— Oui, eux, et Bouchard Knap, et Robert Sneloghe?
— En êtes-vous bien sur?
— Parfaitement.
— Mais Enguerrand Van Essen et Isaac Van Reninghe qui ont si cruellement massacré Tancmar et le sommelier de la cour ne sont pourtant pas des Erembauts?
— Non, mais ils sont leurs amis. C'est Sneloghe qui les a entraîné dans celte maudite conjuration.
— Que dites-vous? C'est presque incroyable.
— Cela est pourtant.
— Cela n'est pas d'accord avec le récit que nous en ont fait des témoins oculaires. Messire Sneloghe n'était pas présent à l'assassinat. Il a pleuré sur le cadavre, et l'a défendu contre toute injure.
— Qui vous a fait un pareil conte?
— Le vieux chanoine Littro qui est avec nous à l'armée.
— Robert Sneloghe est le plus grand hypocrite de la terre.
— Lui?
— Il a été l'insligaleur du crime. Il a trompé le chanoine Littro par sa fausseté. J'en fournirai en temps et 1 eu d'irrécusables preuves.
— Sur ma foi de chevalier! s'écria Gheldolphe, j'avais beaucoup d'estime pour messire S;iolo-he.
LES KEHLES DE FLANDRE
Mais mainloiiant, si je le rencontre, j'aurai plaisir à lui rendre la ItHe.
— El vous pourrez alors vous vanter d'avoir puni celui qui fut la cause première de la mort du comte.
Tn jeune écuyer entra, dit (juehjues mots tout l»as à Stalberjî, et sortit aussitôt.
— Messire Vos, ilil (.ilieldolplie en se levant, le général nous invite à aller le rejoindre passé Oostcamp, sur la route de llrujîcr. Il nous a chargés de vous garder à vue, et nous avons répondu de ne pas vous quitter. Vous ne trouverez donc pas mauvais que nous vous suivions comme votre ombre.
— Messire Van Praet m'a prévenu.
— Marchons donc.
— .Marchons.
Ils sortirent, traversèrent le village d'Oostcamp, et se trouvèrent bientôt sur la roule de Contrai à Bruges.
Ils y rejoignirent la plus grande partie de l'armée. Suivant les ordres qu'ils avaient re^us, les hommes gardaient le plus profond silence.
.\ une portée de llèche en avant se tenait messire Gervais Van Praet, entouré d'une centaine d'hommes choisis parmi les plus intrépides. Plus de la moitié étaient des chevaliers ([ni avaient sollicité la faveur de l'aire partie de l'avant-garde et qui avaient, comme les simples hommes d'armes, ôté leurs cuirasses et leurs armure^, pour ne pas faire de bruit. Ils n'avaient gardé que le heaume et les gantelets.
Lorsque Didier se fut fait reconnaître par le commandant en chef, celui-ci lui dit à l'oreille :
— Tout est prêt. Vous allez luarcher devant avec vos deux compagnons, lentement et prudemment. Cent hommes vous suivront jusqu'au pont, alors ils se baisseront et passeront le pont en rampant. Faites ce que vous m'avez promis. Si nous réussissons» non seulement je vous protégerai, mais je vous récompenserai i)ar tout ce qui peut (lai ter l'orgueil d'un chevalier.
— C'est bien, qu'on me suive! murmura Didier en se Tuettant en route h pas com|ités.
Il taisait si noir, que les deux chevaliers ({ui l'accompagnaient ne le dislinguaieut |>as même de près, et furent obligés de le tenir chacun par un bras, pour ne pas perdre sa trace.
Ils arrivèrent jusqu'au pont sans (jue les sentinelles qui montaient la ganle sur les remparts eussent entendu le moindre bruit.
Mais tout à coup retentit dans la nuit le cri menaraiil:
— Qui va 1,1?
— l'empèie sur mer! NVolf et Vos; répondit Didier. Vite, ouvrez moi la porte.
— .Vux armesl cria une voix derrière la porte.
Didier reconnut Laafroi, son lieutenant, (jui réveillait ses hommes.
Cette précaution pouvait rendre plus difficile la réussite de sa trahison, mais non l'empêcher tout à fait.
— Est-ce vous, messire Nos? demanda Lanfroi par le judas de la porte.
— C'est moi; ouvrez,
— Je vais ouvrir.
— Pour([uoi me faitesvousaltemlre si longtemps?
— Je lève la herse. Un moment de patience.
Les cent hommes (jui devaient risquer la première atta(iue avaient |iassé le pttnt en rampant à plat ventre, retenant leui- souffle, à quelques pas de Didier.
La porte grinça sur ses gonds...
Prompts comme l'éclair, les cent hommes sautèrent debout, poussèrent les deux battants de la porte avec une force irrésistible, et se ruèrent à l'intérieur comme un torrent furieux, en poussant de grands cris.
Ils tombèrent, l'épée à la main, sur les cinquante Kerles du poste (jui, surpris et culbutés, eurent un moment de désarroi. Mais bientôt, encouragés et ramenés par Lanfroi, ils opposèrent une résistance inattenilue en criant de toutes leurs forces:
— Trahison, trahison! Alarme, alarme!
En peu de temps, du haut des remparts beaucoup de Kerles accoururent, qui parvinrent à retenir quel(|ue temps les Isengrins. .Mais comme ceux-ci étaient maîtres de la porte, le reste de leur armée put pénétrer dans la ville sans obstacle.
Dès qu'un millier de chevaliers et d'hommes d'armes furent entrés, rien ne pouvait leur résister, et ils se précipitèrent vers la Place du Marché.
Les cris d'alarme avaient été entendus jusqu'au Burg.En un clin d'(i'il,tous les Kerles furent debout, et, sans se rendre compte du danger (jui les menaçait, se dirigèrent vers l'endroit de la ville d'où partaient les cris.
L()rs(|ue le gros des l>engrins atteignit la vieille rue du Durg, ils furent pris en liane avec rage, et les Kerles (irenl une large trouée dans leurs (lancs.
Pour pouvoir se reconnaître dans l'obscurité, les Kerles poussaient leur cri de ralliement: «Pied bleu, pied bleu!» auquel leurs ennemis répondaient par: alsengrin, Isengrin!»
Aucun elTortnc |int empêcher l'armée des chevaliers de se déployer sur la place, et alors commença une boucherie d'autant plus allreusc qu'on avait peine a distinguer les amis des ennemis.
On n'entendait que les cris de vengeance des combattants, les gémissements des mourants, le cli(|uetisdes épécs et des haches, et par-dessus tout cela les mots «Pied bleu, pied bleu ! Isengrin. Isengrin!» clamés par des milliers de voix. On
LES KEKLKS DE FLANDIiE.
SU
Ils se mirent à frapper. (Page 89.)
trébuchait sur les cadavres, on piétinait sur les blessés, on pataugeait dans des mares de sang.... C'était un égorgement terrible.
Personne ne pouvaitjuger des chances de la lutte ni en prévoir l'issue. Des deux côtés, le cride guerre et de ralliement retentissait avec la même force.
Le châtelain Hacket, qui combattait au milieu des Kerles, crut s'apercevoir que ses hommes cédaient peu à peu, sous l'effort irrésistible d'une force supérieure. Il s'éloigna un instantpour mieux juger de la situation, et acquit la triste conviction que les cris des Kerles faiblissaient, tandis que ceux des Isengrins redoublaient de force et d'énergie.
Alors il se rapprocha, et cria de toutes ses forces:
— Retirez vous vers le Burg! Kerles, au Burg ! Lentement, lentement, au Burg!
On reconnut sa voix, et son ordre fut répété par beaucoup de Kerles.
11 était temps, carence moment une forte bande
d'Isengrins débouchait sur la place par une des rues latérales et coupaient à la moitié des Kerles la retraite vers le Burg.
Ceux auxquels la route restait libre se retirèrent vers le Burg sans cesser de combattre, et la plus grande partie réussirent à y rentrer.
On venait de baisser la herse et déverrouiller la porte, lorsque les Isengrins, poussant des hurlements de triomphe, se mirent à frapper dessus du pommeau de leurs épées. Mais ils furent accueillis par une telle grêle de pierres, de madriers, de llèches et de projectiles de toute nature jetés du haut des remparts, que chaque chevalier qui osait approcher tombait écrasé.
C'était comme s'il y avait devant la porte un tombeau sans fond dans lequel chevaliers et hommes d'armes tombaient engloutis les uns après les autres.
En peu d'instants, lepont fut couvert d'un telamas
iiO
LES KHIILES DE I I.AMiUE.
de oailavrt's, (lu'ils roniiaiciil un nouvel olislaile |tour a|i|iroclier de la porte.
Pendant ce temps, les Kerles sur la place continuaient l;i lutte et se battaient connue îles lions; setnaut la mort ilausles rangs ennemis. Mais leur nombre diminuait toujours, si bien que, n'ayant pins aucun espoir de vaincre, ils tentèrent un ollort suprùme. A la voixd'Knguerrand Van Kessen, par une poussée désespérée ils (ireiil une trouée dans les ran-^s des Isenjjrins, et se réfugièrent, en se battant toujours, dans la rue Saint-Jacques. Par là ils atteignirent, décimés, la porte de la ville, et trouvèrent leur salut dans la plaine.
.Messire Gervais Van Praet qui était allé reconnaître lui-même la fatale situation de ses hommes devant la porte du burg lit sonner la retraite, et rassembla son armée du côté de l'église Saint- Cliri-toplie.
Là s'éleva un cri de triomphe si long et tant de fois répété, que le commandant fut longtemps avant de pouvoir faire entendre sa voi.v.
11 ordonna de prendre possession des maisons autour du burg, et organisa de fortes gardes pour qu'aucun des Kerles qui se trouvaient dans le fort ne pût échapper. Le reste de l'armée, les hommes d'armes surtout, devaient rester campés près de l'église Saint-Christophe, et être prêts à la première alerte, cai- il n'était pas douteux (jue les Kerles du burg tenteraient une sortie.
An>si dèfendil-il strictement (|u'on se livrât au pillage. Sun intention étant bien de laisser piller les maisons des Erembauts, et de donner le butin à ses hommes d'armes; mais il ne voulait rien décider avant fju'il fit grand jour. La prudence l'exigeait.
Ces ordres donnés, il entra dans nue maison bourgeoise tinitc grande ouverte, à cùlé de la chapelle, où il apernit de la Inmièi-e. .Mais il eut beau appeler, personne ne répondit. Les habitants, surpris et effrayés, avaient pris la fuite.
Il >'assit sur une chaise et s'essuya le front.
Didier Vos parut devant lui, et lui demanda avec un rire de triomphe :
— Kh bien, mosire, ai-jc tenu parole?
— Oui, nnssire Vos, mais cela nous a coûté beaucoup, beaucoup de sang.
— Mais plus cette victoire fera de bruit, plus grande sera la gloire pour vous et vos chevaliers, qui avi'Z pris la puissante ville de l!ru.::es >ans le secours des (ïanlois.
— C'est vrai, messire Vos; je vous suis reconnaissant et je tiendrai mes promesses, s(»ycz-en sur.
— Je viens déjà vous demander qnclquf chose.
— l'arlez hardiment.
— Vous me feriez plaisir en mettant à ma dis-
position une vingtaine d'homme sûrs. La jeune (ille dont je vous ai parlé, Dakerlia Wuif, je voudrais la protéger contre toute violence, contre tout rapt de la pari des Krembauts.
— Faites à votre aise. Vous aurez les vingt hommes.
— Il y a encore une antre jeune fdle, la sœur de llobert Sneloghe. Si je la prenais sous ma gaide, elle pourrait vous servir comme infirmière.
— C'est Juste.
— Je les conduirai dans mon manoir de la rue du Marais. Voulez-vous donner ordre (ju'on le respecte?
— A l'instant. Appelez messire Van Gaveren, qui se trouve dans la jiièce voisine.
Didier obéit, et revint sur-le-champ avec le chevalier désigné.
(Icrvais Van Praet reprit :
— Messire Van (iaveren, veuillez choisir vingt de vos hommes d'armes et les mettre à la disposition de notre ami Didier Vos. Ils lui obéiront comme à vous-même.
Didier sortit avec Van Gaveren, (jui choisit vingt de ses hommes d'armes et leur transmit l'ordre du général.
Ils suivirent leur nouveau chef sans rien dire.
Didier les conduisit au manoir de Segher Wulf.
Il frappa à la porte et demanda qu'on ouvrit.
11 n'obtint aucune réponse.
Au bout d'un certain temps d'attente, il frappa de nouveau, avec violence.
Même silence.
11 allait s'éloigner pour chercher un marteau, (|ueb|ue chose pour briser la porte, lorsqu'un léger bruit se fit entendre derrière le Judas.
Une voix eiïiayêe demanda :
— Qui étes-vous?Que voulez-vous? Il n'y a personne au logis.
— Je SUIS Didier Vos. Vous me connaissez bien. Pierre. Ouvrez sur-le-chimp. Je viens sauver votre maîtresse.
Le vieux serviteur ouvrit la porte.
— Ah! messire Didier, gémit-il. quelles affreuses choses se passc-l-il? Le monde va-t-il périr? Dieu vous bénisse devenir à notre aide. Tous les autres valets ont pris la fuite.
— Taisez-vous. Où est votre maîtresse?
— Derrière, dans le salon. Elle |)ric.
— Est-elle seule?
— Mademoiselle Sneloghe est avec elle.
— Tenez-vous coi et restez ici, ju.squ'à ce que je revienne.
Il lit entrer les vingt hommes d'armes, en choisit quatri' |iour l'accompagner, et traversa la cour
LES KERLES DE F(w\.\DliE.
avec eux en se dirigeant vers l'endroit où il voyait briller de la lumière.
En entrant dans le salon, il vit les deux jeunes nUes encore agenouillées, mais le regard anxieux tourné vers la porte.
En l'apercevant, elles se levèrent d'un bond et se réfugièrent au fond de la pièce.
Cette preuve d'aversion et de méfiance blessa profondément Didier, mais il dissimula son dépit, et s'efforça de donner à son visage une expression triste et amicale à la fois.
Il ordonna aux hommes d'armes qui l'avaient suivi d'aller l'attendre dans la cour, et referma la porte derrière eux. Puis, revenant vers les jeunes fdles :
— Ayez confiance en moi, leur dit-il, je viens vous sauver la vie. Les Kerles ont succombé. Les Jsengrins sont maîtres de la ville. La grand' place est couverte des cadavres de nos amis.
— 0 ciel! Et mon pauvre frère? s'écria Wilta.
— Que peut-on savoir ? répondit tristement Didier. Une partie des nôtres sont réfugiés dans le burg. Robert est-il mort ou sauvé? C'est le secret des ténèbres.
Witia se mit à sangloter. Dakerlia pleurait en silence.
— Il faut me suivre, mademoiselle. Je vous conduirai dans un abri sûr.
Les jeunes filles s'écartèrent en poussant un cri d'angoisse, comme si Didier leur inspirait une profonde terreur.
— Vous préféreriez rester ici, je le comprends, dil-il; mais c'est impossible.
— Impossible? répéta Witta. Pourquoi?
— Parce que demain au point du jour les demeures des Erembauls et de leurs amis seront livrées au pillage.
— Ciel !
— Tous ceux qu'ils trouveront seront passés au fil de l'épée. Ne pleurez pas, je vous sauverai.
— Ah! merci, merci, messire! s'écria Wilta en joignant les mains. Dieu vous récompensera.
Elle allait lui tendre la main, mais Dakerlia la retint d'un geste violent.
— Innocente! dit-elle, c'est un piège. Il vient ici avec les Isengrins.
Didier se rapprocha et dit avec un calme affecté :
— Dakerlia, vous êtes injuste, mais je vous pardonne. Ma seule récompense sera de vous avoir sauvée malgré vous. Oui, je viens ici avec les Isengrins; mais c'est justement là la plus grande preuve de dévouement et de sacrifice que je puisse vous donner.
— Qu'osez-vous dire?
— La vérité.
— Je no vous crois pas.
— An milieu du combat, je nio trouvais à coté de Robert Sneloghe.
— Mon pauvre frère! gémit Witta.
— Nous opposions aux Isengrins une résistance désespérée. Mais bientôt je m'aperçus que les Kerles allaient succombe;*. Je pensai à vous, Dakerlia, à vos soulTrances, h vos dangers. Dieu m'envoya une inspiration soudaine. Je me jetai dans les rangs de nos ennemis ; je me mis à crier contre les Kerles, et je fis semblant de les combattre. Après la bataille je llaltai les Isengrins, j'insultai nos frères; je gagnai ainsi la confiance du général, Gervais Van Praet. Qu'en résultera-t-il pour moi? Je serai honni par les Kerlos comme un traître, et méprisé par les Isengrins comme un lâche. Je perds plus que la vie à ce jeu-là, j'y perds mon honneur et mon renom. C'est pour vous seule, Dakerlia, pour vous sauver, pour vous défendre contre les mauvais traitements des pillards, que j'ai accepté cette honte éternelle. Le général, qui croit que j'ai réellement tourné mes armes contre les miens, m'a demandé quel prix je voulais pour ma trahison. Savez-vous ce que je lui ai demandé à mains jointes? Ah! accordez-moi la vie de mademoiselle Dakerlia AVulf. Je ne veux, je ne souhaite pas autre chose. Et cette chose je l'ai obtenue.
— Mais...
— Ne me demandez pas ce qui m'a poussé à un pareil sacrifice de moi-même. Vous le savez. Ce n'est pas ma faute, et je n'en parle pas. Ma récompense est dans mon cœur et dans ma conscience.
Il avait dit tout cela avec un tel accent de sincérité, il y avait tant de tristesse et de compassion dans sa voix, que Dakerlia sentit se dissiper sa méfiance.
Même, par un retour soudain de son esprit, elle fut prise d'admiration pour cet homme qui, jusqu'alors, ne lui avait inspiré que de l'aversion. Son sacrifice était héroïque.
La jeune fille tendit la main à Didier.
— Je crois en votre générosité, dit-elle. Je vous ai méconnu, pardonnez-moi. Disposez de notre sort, nous vous suivons.
Il les conduisit dans la cour obscure. Là, Dakerlia sentit que la main de Daniel était brûlante et serrait fiévreusement la sienne. Elle essaya de se dégager doucement, mais il la retint jusqu'à ce qu'il eût rejoint ses hommes.
— Ah ! Dakerlia, Dakerlia, vous êtes ingrate et cruelle, murmnra-t-il. Je donne plus que ma vie pour vous, et vous vous déliez de moi comme si j'étais votre ennemi.
Dakerlia soupira et ne répondit point.
LES kEllLES DE FLANDHE.
— Respectez ces jeunos filles vl veillez sur elles, coininanda Didior. nii'uii me suive.
Tousquillèreiit le manoir. L'obscuiité t'Iail profonde.
Pierre, le vieux serviteur, sans songer à refermer la porte derrière eux, alla dans la pièce <|ue venait de (luiler sa jeune maîtresse, et s'y laissa tomber sur une chaise en pleurant.
Il était là depuis une demi -heure, perdu dans ses tristes pensées, lors(|u'un pas discret lui fit lever la tête.
Kn effet, |»ar h porte entr"ou\erle il vit se mouvoir (luehiues ombres et briller des épées.
Il se laissa tomber à genoux pour demander grâce; mais lorsqu'il reconnut le chevalier ([ui lui recommandait le secret en mettant un doigt sur ses lèvres, il se leva précipitamment, et s'écria d'une voix étouflée :
— Messire Snelogbe! Vous ici, ô ciel ! Fuyez, fuyez, les lseni;rins sont maîtres de la ville. H égorgeront tous les Eiembauts, ils massacreront...
L'n second chevalier qui était entré avec Robert mil sa main sur la bouche du vieux serviteur et fit cesser ses plaintes.
— Pierre, où est Dakerlia? Où est ma scmir? demanda Robert.
Le valet lui raconta la visite de Didier Vos, et comment il avait emmené les deux jeunes lilles. Robert poussa un cri de râpe et d'angoisse.
— Où? Où? cria-l-il.
— Je n'en sais rien, monsieur! Chez les Isengrins sans doute, à la prison j)eut-étre !
Messire Sneloghc serra les poings et se frappa la poitrine.
— Trop lard, trop tard! sécria t-il. Dakerlia, ma siiur, aux mains de Didier Vos. 0 Dieu, quel coup aiïreuv. El ne rien pouvoir pour les délivrer!
L'autre chevalier lui prit la main.
— Robert, dit-il, il faut nous hàler de sortir d'ici. C'est un grand malheur (|ui vous frap|)e; mais ici nous n'avons rien à faire.
— Partir sans Dakerlia, sans ma sœur !
— .Mais puisqu'elles n'y sont |)Ius.
— .\h ! que ne suis-je mort cette nuit !
— Les ennemis peuvent venir. Noire vie ne nous appartient pas. iNous la devons à la défense du burg ; l'exposer inutilement ici serait une trahison.
— Une trahison ! répéta Robert en suivant son compagnon; oui, \ine Irahis(U), P^ggnrd. .Maintenant je comprends idut.
— Que comprenez-vous?
— Didier Vos avait la garde de la porte Kathelyne. Roik hard l'avait v.mjIu ainsi. Didier nous a vendus et a ouvert la porte .mx Isengrins.
— Silence, répondit Eggard; marchez doucement, le long des maisons, et baissez-vous.
Ils marchèrent ainsi dans l'obscurité jusqu'à l'angle de la rue Haute.
Là i»n les aperçut d'une maison occupée par les Lsengrins.
— Qui va là '! cria une voix menaçante.
Ils entendirent silHer cinq ou six (lèches audessus de leurs Icles.
Ils traversèrent en courant le pont du burg. lue vingtaine de Kerles les attendaient devant la porte, (|ui s'ouvrit et se referma.
La hei'se s'abaissa, et un profond silence succéda au léger bruit qu'avait fait leur airivée.
Le lendemain, dès (ju'il fit grand jour, Racket, après-avoir placé des sentinelles sur les rempails, fil sonner du cor et annoncer à son de trompe que tous les hommes qui étaient dans le burg devaient se réunir sur l'esplanade.
C'était un moyen de mesurer d'un coup d'œil l'étendue de ses perles et les forces qui lui restaient.
Les Kerles étaient là, sous le commandement de leurs chefs, au nombre de quatre cents tout au plus, y com|tris les dix ou douze Kerlines qui avaient suivis leurs maris à Rruges.
lue petite troupe de bourgeois armés l'ormail l'aile gauche.
Plus loin, du côté de l'hôpital, il y avait un groupe considérable de bourgeois armés, parmi Ies(|uels un assez grand nombre de femmes.
Devant la porte du cloilre, on voyait quelques chanoines et clercs que la curiosité avait attirés dcliors.
L'attitude de tous ces gens-là était différente.
Les Kerles, malgré leurs habits troués et déchirés, et (|uoique beaucoup d'entre eux eussent la lètc ou quel(|ue membre entouré d'un bandage, avaient l'air fier et courageux. La défaite de cette fatale nuit, due à une infâme trahison, les avait remplis d'amertume et avait allumé en eux la soif de la vengeance, sans diminuer leur confiance en un triomphe final. Rs savaient (jue, ce jour même, l'armée des Kerles devait se réunir dans le bois du Trou du Loup. Demain peut-être (iuillaume Van Loo descendrait sur Rruges, et alors quinze ou vingt mille Kerles n'auraienl-ils I pas facilement raison d'une jtoignée d'Iscngrins ?
Les bourgeois sans armes et les femmes étaient loin de |tarlager celte confiance et poussaient des gémissements lamentables. Rs savaient qu'au j»oinl du jour on avait dépéché à l'ennemi, pour deman-
LES KERLES DE FLANDRE
der la libre sortie des femmes et des bourgeois sans armes, un parlementaire qui avait rapporté cette affligeante réponse : que les chevaliers considéraient comme des ennemis tous ceux qui se trouvaient dans le burg avec les meurtriers du comte Charles, et qu'ils tueraient sans merci quiconque se montrerait hors d'une porte pour quitter le burg.
Ils avaient même refusé d'excepter de cet arrêt les chanoines et les frères lais de Saint-Donat ; tant que l'évêque n'aurait pas décidé de leur sort, car on savait à l'armée que quelques chanoines tenaient avec le prieur.
Robert Sneloghe se tenait devant les rangs de ses Kerles de Ravenschoot. Il avait la tête basse et paraissait indifférent à ce qui se passait autour de lui. Sa fiancée, sa sœur, aux mains de son ennemi, de ce lâche qui avait trahi son pays et ses frères, cette idée le poursuivait comme un cauchemar.
Il était bien malheureux, le pauvre chevalier! Où étaient Dakerlia et sa sœur? Quel sort les menaçait? Les reverrait-il jamais? Cette incertitude lui faisait saigner le cœur.
Les autres chefs et les Kerles respectaient la douleur de Robert dont ils connaissaient la cause.
Un seul le regardait avec ironie et avec un sourire de mépris. C'était Bouchard, qui se disait que c'est une lâcheté de pleurer sur des femmes et de perdre courage quand le pays et la liberté sont en danger.
Bouchard était aigre et furieux : un sentiment de tristesse et d'envie le torturait. Dans le combat de la nuit, il avait perdu plus de la moitié de ses Kerles des bois, tandis que la troupe de Ravenschoot, au contraire, avait été épargnée presque tout entière. Enguerrand Von Eessen et ses compagnons, qui avaient aidé Bouchard à commettre le meurtre, n'étaient pas dans le burg. Le plus grand nombre des hommes du Franc" du Nord manquaient également. Avaient-ils péri dans la bataille, ou avaient-ils trouvé leur salut dans la fuite?
La troupe de Bouchard était donc fort amoindrie, et cette infériorité qui devait donnera Robert une influence prépondérante humiliait et blessait profondément Bouchard. Quand la revue et le recensement furent achevés, le châtelain donna ses ordres pour la défense de la place, car il supposait que les Isengrins, encouragés par leur premier succès, risqueraient le jour même une attaque contre le burg. Il termina sa harangue en recommandant à tous la confiance et le courage, et il leur donna l'assurance que le lendemain ou le surlendemain, dans quelques jours à coup sûr,
la grande armée des Kerles viendrait disperser leurs ennemis.
Il se rendit ensuite au prieuré pour faire connaître au prieur Bertolphe le résultat du dénombrement de ses forces.
Robert resta sur l'esplanade afin de diriger les travaux de ses hommes, chargés d'élever une digue en terre et en pierres derrière la porte qui s'ouvrait à côté du palais du châtelain.
Il se promenait tout rêveur, ne pensant qu'à sa sœur et à Dakerlia, lorsqu'il fut rejoint par son ami le jeune chanoine Ludgard,qui lui dit pour le consoler :
— Messire Sneloghe, le prieur m'a appris la cause de votre tristesse. Vous êtes bien malheureux, et votre sort est vraiment digne de pitié.
— Ah! soupira Robert, perdre d'un seul coup ma sœur et ma fiancée! Tout ce que j'ai de cher au monde.
— Il ne faut pas désespérer, mon ami.
— Et ne rien pouvoir faire pour les délivrer! s'écria Robert en se frappant le front. Dakerlia au pouvoir de Didier Vos ! Mon cœur se serre d'épouvante.
— Que craignez-vous?
— Tout.
— Cependant, un chevalier...
— Le traître est capable de tout. Il ne reculerait pas devant un crime.
— La douleur vous égare.
— Non, je le connais; et je verserais jusqu'à la dernière goutte de mon sang pour arracher ma fiancée de ses griffes. Et je ne puis rien, rien!...
Il se serra convulsivement les poings, en proie au plus profond désespoir.
— Robert, dit le chanoine, n'exagérez pas votre malheur, il est déjà assez grand par lui-même. Qui vous fait croire que votre sœur et votre fiancée sont au pouvoir de Didier Vos?
— Ne les a-t-il pas arrachées de leur demeure?
— En effet, le prieur me l'a dit. Mais Didier était à la tête d'une troupe de gens d'armes.
— Eh bien?
— Eh bien, il agissait donc par ordre de messire Gervais Van Praet?
— Peut-être.
— Croyez-vous que ce chevalier soit capable de souffrir qu'on maltraite des femmes? Non, n'est-ce pas? Vous le connaissez assez pour savoir qu'il ne le permettrait pas, même à Didier.
— Que croyez-vous donc?
— Que le traître Didier, pour se venger sur vous, aura désigné votre sœur et votre fiancée au général comme pouvant lui servir d'otages le cas échéant. Il les aura donc livrées à messire Gervais, et elles sont probablement prisonnières quelque part.
l.i:> kKI'.I.KS DE FLANDRE.
IV'ut-iIre les a-t-on conduiles hors de LSniiios pour empt'cliei- vos amis el vous de risiiiier quelque teulalivi' de di'li\rance.
Uuheil écoula un iii>laiit ces supposit o:is consolantes, puis, secouant la tète avec découragement :
— Je n'espère rien, dit-il. C'est le pis qui m'adviendra.
— Ouoi? Je ne vous comprends pas.
— {]'e>[ la punition du crime. Klle commence par moi.
— Mais en (juoi êtes-vous coupable de la mort du comte?
— Ku (pioi, Luti,'ard? Le meurtrier Doucliard n'est-il pas du sani,' des Krembauts? comme moi?
— Mais quel rapport?...
— N'est-ce pas à cause de cela (|uc le prieur, le châtelain et moi nous sommes obligés de le délendre? Le lieu du sang nous rend resi>ousablcs de ses actes.
— Mais, Robert. Dieu, qui est la justice suprême, ne juge pas ainsi. Il récompense chacun selon ses œuvres.
— Hélas!
— Dans peu de jours, quand le comte arrivera avec son armée, il échangera votre sœur et votre (iancée contre des chevaliers prisonniers, .\insi, prenez courage.
lue sorte de ricanement contracta les lèvres de Robert.
— Du courage? dit-il. Le désespoir donne du courage aussi; un courage aveugle et téméraire. Vienne l'assaut, el je sais bien (\ni cherchera la mort avec rage.
Le chanoine lui prit la main.
— Non, U(difrl. dil-ii, ne vous abandonne/ pas au désespoir. La source en est dans l'incertitude où vous vous trouvez relativement au sort de voire sœur et île son amie.
— C'est vrai.
— Kh bien, liez-vous à moi pour connaître ce sort.
— \ vous? l'ensez-vous donc pouvoir (luillcr le burg.
— Écoulez, c'est encore un secret. Ici nous ne pouvons être d'aucune utilité au prieur ni aux Kerlcs?
— Eu rirel.
— Nous avons CQVoyé dans les dilTérenls (|uarticrs de la ville des Hèchcs auxquelles des btlres étaient attachées. La réponse nous est parvenue pai le même moyen. L'abbé du couvent (rKeckhoul se rendra auprès du général des Isengrins cl lui demandera pour nous la permission de sortir du burg avec les relicpies et les vases sacrés. 11 ne peut pas la refuser. Dès que je serai dans la ville, je m'informerai du lieu où les deux jeunes (illes sont
prisonnières, et je trouverai bien un moyeu de vous en avertir. Je connais beaucoup de chevaliers, el j'ai assez d'iiillueuce sur messire (iervais Van Praet pour |iroléger les iiiloitunées contre le traître Didier.
Robert saisit les deux mains du chanoine et les serra chaleureusement; il semblait (pie ce peu de mots lut eût rendu la contiance et l'espoir.
Il causa encore quelque temps avec le chanoine, puis voyant que ses hommes avaient (ini leur travail, il prit congé de son ami el monta avec ses Kerles sur le mur d'eiiceinte, d'où il surveilla les mouvements de l'ennemi, qui se tenait hors de l'atteinliî des flèches.
Il ne remarqua j)as beaucoup d'aclivité chez les Isengrins; t\. il pensa que probablement ils n'entreprendraient rien ce jour-là.
Il lui conlirnié dans celle supposition par le châtelain qui vint le trouver et qui lui dit :
— L'ennemi ne nous atlaipiera pas aujourd'hui, ni p(Mil-èlre demain.
— 11 me le semble aussi, répondit Robert. Mais comment pimvcz-vous connaitie leurs intentions, mon oncle ?
— l'ar une lettre qui m'est parvenue attachée à une (lèche. Mlle me dit (|ue les Isengrins atlendrimt l'arrivée des Gaulois avec leurs machines de guerre.
— Lc.> Gantois? répéta Robert en secouant la télé. Autrefois les bourgeois de Gand étaient nos amis, lîlux aussi baissaient les Isengrins (pii menaçaient leurs franchises. Hélas! la mort du comte Charles a fait d'eux nos ennemis.
— Vous vous tronqiez. Aucun bourgeois ne marchera contre rous. Mais les machines de guerre appartiennent au burg de Gand dont le châtelain dispose de tous les Inunmes d'armes de la couronne. Ce sont eux qui acccnnpaguerout les machines. Kn tout cas, je les plains: ils trouveront ici la grande armée des Kerles.
— .Mais, mon oncle, l'avis que vous avez reçu ne serait-il jias une ruse pour endormir noire vigilance?
— Non, j'ai reconnu récrilure. Klle est d'un ami dévoué des Kerles. Voyez, la lellrc est signée.
Il teinlil à son neveu un morceau de parchemin dé|ilii'. liidiert le regarda un instant et demanda :
— Mue signilic ce gril dessiné sous la lettre K?
— Vous ne comprenez pas? lillrid Legril, le marchand de grains qui demeure au Maalberg. De son toit, il peut lancer des flèches dans le bourg. Uuoicpie Kerle fidèle il est bourg.ois de Rruges. Nous pouvons avoir confiance en son avis. Aussi j'ai l'inlenlion de renvoyer une partie de nos hommes prendre du repos.
— Voyez, voyez! s'écria tout à coup Robert,
qu'est-ce qui se passe là-bas près de la cliapeile Saint-Christophe? Un grand concours de chevaliers et d'hommes d'armes !
— Il me semble que je vois deux sonneurs de trompe, dit le châtelain.
— En effet, je les vois aussi.
— J'aperçois également un héraut d'armes.
— Ils viennent ici sans doute apporter quelque message.
— Ils arborent un drapeau blanc pour demander la suspension des hostilités. Hissez-le pareillement pour montrer que nous acceptons.
Messire Sneloghe exécuta l'ordre, et revint reprendre sa place à côté de son oncle.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda-t-il. Cinq ou six prêtres derrière le héraut d'armes ? Peut-être une réponse de l'évéque aux lettres du prieur? maintenant qu'il y a armistice, nous n'avons rien à craindre de l'ennemi. Je cours prévenir mon oncle Bertolplie.
La nouvelle de l'arrivée des prêtres s'était immédiatement répandue dans le burg, et tout le monde accourut sur l'esplanade; même les Kerles qui ne montaient pas la garde sur les remparts.
Bientôt la porte s'ouvrit et le héraut fut introduit avec sa suite.
Le prieur et les chanoines reconnurent en celui qui paraissait être à la tête des prêtres l'abbé du couvent de Saint-Pierre à ïhourout. Ils le saluèrent et l'invitèrent à entrer au prieuré. Ils espéraient qu'il était envoyé par l'évéque pour rebénir l'église profanée; mais ils ne tardèrent pas à être détrompés.
L'abbé, sans répondre à personne, resta debout au milieu de l'esplanade, et lut à haute voix une lettre en latin par laquelle Simon, évêque deNoyon, mettait au ban de la sainte Église et rejetait de la communauté des chrétiens tous ceux qui avaient conseillé ou perpétré le meurtre du comte Charles, ceux qui y avaient aidé et ceux qui avaient pris les armes pour défendre les meurtriers.
Puis, élevant la voix davantage de façon que tout le monde pût l'entendre, il dit en langue vulgaire :
— Apprenez que Sa Grandeur messire Simon, évêque de Noyon, excommunie et met au ban de l'Eglise tous ceux qui se trouvent dans le burg pour la défense des assassins du comte Charles de Danemark, et qu'il maudit le lieu où le crime a été perpétré. Il ne s'y célébrera plus de cérémonies religieuses, on n'y dira plus la messe, on n'y écoutera plus la confession; personne ici n'aura plus part aux mérites des saints ni aux prières des chrétiens; et ceux qui meurent sont voués aux flammes éternelles de l'enfer.
Les femmes et les bourgeois, qui se trouvaient dans le burg contre leur gré, levèrent les bras au
ciel au milieu d'un concert de plaintes et de lamentations.
La proclamation de l'abbé fit moins d'effet sur les Kerles; ils paraissaient sombres et irrités, mais ils écoutèrent respectueusement l'ordre de révê(iue.
Le coup était rude, mais ils le reçurent sans plier.
L'abbé déclara qu'il avait reçu du général l'aurisation de laisser tous les chanoines et les antres membres du clergé quitter le bourg, Bertolplie seul excepté. Il exigea comme un droit l'enlèvement par les chanoines des vases sacrés, des ornements d'église, et de tout ce qui servait à la célébration du service divin.
Lorsque les femmes et les bourgeois sans armes apprirent que les ecclésiastiques pouvaient sortir du burg, ils se traînèrent aux pieds de l'abbé pour implorer sa protection auprès du général, disant que c'était par surprise et contre leur volonté qu'ils étaient enfermés dans le burg.
lis étaient complètement innocents.
C'était une suprême injustice, une inqualifiable cruauté de les comprendre dans l'excommunication et de les livrer à la vengeance des chevaliers, comme s'ils étaient complices de l'assassinat du comte.
Leurs i^emmes, leurs parents pleuraient sur leur sort.
Ils béniraient l'abbé jusqu'à leur dernier jour s'il voulait agir auprès du commandnt de l'armée pour obtenir la délivrance de tant de braves et malheureux chrétiens.
L'abbé eut-pitié de ces pleurards et promit de parler pour eux, et lorsque le prieur et les chefs des Kerles lui eurent donné l'assurance qu'ils n'empêcheraient pas l'enlèvement des objets du culte, il quitta le burg avec sa suite. Dès qu'il fut parti, le châtelain fit entrer secrètement au prieuré un bourgeois nommé Harine, qu'il savait tout dévoué à la cause des Kerles.
— Mon ami Jean, lui dit-il, l'a) bé obtiendra sans doute pour les bourgeois sans armes l'autorisation de quitter le burg. Vous feriez bien de les suivre.
— Moi, messire ! Mais c'est ne ma propre volonté que je suis ici. J'ai choisi le parli des Kerles, et je tiens à partager leurs dangers jusqu'à ce que le nouveau comte vienne les délivrer.
— C'est très bien, ami Harine, mais vous pouvez nous être beaucoup plus utile hors du burg que dedans.
— Comment cela ?
— En surveillant secrètement les agissements de nos ennemis et en épiant leurs projets.
— Oui, mais comment vous en instruire?
LES KERLES DE FLA.NDUE.
— Par un iiioveii bien siinplL'.
— Que laudra-l-il faire?
— Rapporter à ElIVid Le},'ril, le niarcliaml de ^'rain>i, tous les rensi-ij^nenioiits (|ue vous pourrez recueillir.
— Ça, c'est facile.
— Legril sait écrire : du loil tle sa maison il peut lancer, sans être vu, des llèclies contre la haute muraille de rÉ}ilise Sainl-Donat. Aucune de ces Déclics ne peut se perdre, et elles doivent lomher inlailliljleuienl dans le cimetière.
— (l'est juste.
— Eh bien, ces Hèches nous apporteront des lettres d'Clfrid Legril. Consentez-vous à faire ce (jue je vous demande?
, — J'aurais mieux aimé rester ici; mais puisque c*»'st pour vous rendre service...
— Un grand service, et dont vous serez richement récompensé.
— C'est dit alors, je consens.
Le Brugeois déposa ses armes et alla rejoindre le irroupe de bourgeois i^émissants qui attendaient IriMublants de peur le résultat des efforts que l'abbé allait tenter en leur faveur.
Pendant ce temps les prêtres et les frères du couvent accomplissaient le transport des vases sacrés et des ornements d'église.
Le chanoine Ludgard qui les assistait, et qui était déjà sorti jdusieurs fois, rentra dans le burg et lit signe à Koberl Snelogue de venir lui parler.
Robert le suivit jusqu'au milieu de l'esplanade, et lui demanda à voix basse :
— Kli bien, chanoine, m'apportez vous quelque nouvelle?
Ludgard fit un signe allirmalil.
— Vous savez où elles sont?
— Oui.
— Où donc? Parlez vile.
— Elles sont enfermées, tenues |)risonniéres, dans unechamiire basse du manoir de Didier Vos.
— Ciel! elles sont donc réellement en son pouvoir?
— Hélas, oui!
— Le> a-t-il maltraitées?
— Je n'en sais rien ; elles pleurent et gémissent tout le tcnifis.
— Llles pliurentet gémissent? Oh! le lâche.
— Peul-èlre ne les a-t-il |»as mallrailées : leur désespoir me parait avoir une autre cause.
— Laquelle?
— Elles vous croient tué dans le combat de cette nuit.
— Ah! le traître!
— Oue VMulez-vou-» (lire?
— Vous ne comprenez pas, chanoine? H a annoncé ma mort a Dakerlia dans l'espoir qu'elle
se décidera à lui accorder sa main. Mais il ne connail|ias Dakerlia! Vous luiavez dit, n'est-ce pas, (|ue je suis vivant, et (fue je ne cesse de penser à elle?
— Vous vous trompez, je n'ai vu ni votre sœur ni Dakerlia. Ecoutez et ne m'interrompez pas, car il pourrait être dangereux qu'on nous vit causer si longtemps ensemble en secret.
— J'écoute.
— Dès (jue je lus sorti du burgje m'occupai de tenir ma promesse. Je me dirigeai naturellement vers la demeure de fJidier Vos. Il va là nue vieille servante qui est ma pénitente. Elle m'a appris ce que je vous ai dit! Je ne pouvais pas approcher des jeunes (illes. Elles sont gardées par vingt hommes d'armes (jui les tiennent sé(|uestrées...
Un bruit d'acclamations joyeuses linterrompil.
— nu'eslce (|uecela? demanda Sneloghe.
— Ah! les pauvres bourgeois peuvent quitter le burg.
C'était cela en eflet.
Un héraut d'armes envoyé par Gervais Van Praet avait apporté l'iiulorisation.
Ils sortirent lentement et silencieusement, selon la condition imposée par le héraut, et traversèrent dun air craintif les rang des clievalieis et des hommes d'armes qui avaient mission de les passer attentivement en revue.
Le héraut d'armes, au nom de messirc Gervais Van Praet, annonça que l'armistice allait prendre fin et (iue conséqucmmenl (|uiconf[ue essaierait encore de sortir du burg serait mis à mort et pendu comme complice de l'assassinat du comte Charles.
— 11 fautque je vous quille sans retard, lîobert dit le chanoine en lui serrant la main à la dérobée. Bon courage. Je veillerai autant que je le pourrai sur votre sœur et sur son amie.
— Merci de votre généreuse amitié, je vous serai éternellement reconnaissant...
— De (juoi? Je n ai rien fait jusqu'à présent.
— Vous avez fait beaucoup. Vous m'avez rendu le courage et l'esjioir.
— Au revoir donc.
— Adieu, peut-être.
Ludgard s'éloigna avec le héraut d'armes. Derrière lui la porte se referma, cl la herse fut levée.
La trêve avait pris fin.
Le soir, le vieux P.erlolplÉe était assis devant une table, dan> une salle du [trieuré.
Un grand nombre de pièces d'or, quelques joyaux |)rérieu\ et même une couronne de prince étaient étalés devant lui, et il en taisait attentivement l'inventaiie d'après les indications d'une lislequil
LES KERLES DE FLANDRE
Ils se sont provoqués. (Page 98.)
avail tirée d'un petit coffret de fer, puis il prenait des notes sur une feuille de parchemin.
C'était le trésor des comtes de Flandre, que lui avait livré le jeune Frumold, que le prieur inventoriait et évaluait aiusi, afin que ni le comte Guillaume ni personne ne pût accuser les Kerles d'en avoir recelé ou détourné la moindre partie.
Depuis quelque temps déjà,unerumeur lointaine le troublait dans son travail, et il levait souvent la tête pour écouter. Il croyait entendre des voix confuses, un bavardage entremêlé de cris, comme si quelque dispute se fût élevée entre les Kerles de la garnison.
Puis le bruit avait cessé. Le prieur remit l'argent et les bijoux dans le coffret et prit un sac fermé pour en verser le contenu sur la table, lorsque son frère Hacket entra, grommelant et visiblement courroucé.
— Eh bien, châtelain, qu'est-ce qui se passe là
dehors? demanda Bertolphe. J'ai cru un instant que le burg était assailli par les Isengrins.
— Nous venons d'échapper à un danger plus grand, mon frère.
— En effet, vous avez l'air tout troublé.
— Il y a bien de quoi.
— Quel danger?
— Vous savez qne notre neveu Robert a formé le projet de risquer une sortie nocturne, dans l'espoir de délivrer Witta et Dakerlia AVulf?
— Oui, oui, je le sais.
— C'est un peu dangereux.
— C'est vrai, mais puisque nous y avons consenti, il n'y a plus à y revenir. Robert a promis de ne prendre avec lui pour sa téméraire entreprise que des hommes de bonne volonté. A-t-il manqué à cette promesse?
— Non, ce n'est pas cela.
— Qu'est-ce donc, alors?
va
LES Kl:: l; LES DE l'LA.NDRE.
— Nous avons eu lorl de ne pas consulter Iloucharil sur celle sortie. Kohert lui a éi,Mleiiient caché son projet, et, quand Houcliard a reniar(|ué au mouvement des Kerlos de Kavensclioot (|u'il se pré- [tarail t|ueli|ue chose, (juand il a ap|)i'is le plan de Kohert, il s'est mis à bl.uiiei' la sortie comme une lolie.
— Il n'a peut-être |>as tort.
— Iloherl a défendu son projet, et Houchard est devenu furieux, disant (juon allait risquer la possession du hurj; pour deux femmes. Uoberl a répli(|ué sur le même Ion. et Houchard, exaspéré, s'e^l permis des plaisanteries blessantes sur Dakerlia Wulf.
— Toujours le même î liil le prieur.
— Alors lïobert l'a accusé d'avoir train les Kerles et la liberté de sa [latrie en les sacrKiant à sa haine per>onnelIe pour Charles de Danemarlv, (|u'il a assassiné. Un mol vif en a amené un autre, et de répli(iue en riposte la querelle est devenue si violente que nos deux neveux ont tiré leur épée et se sont provoqués à un combat mortel.
— Ciel ! (|ue dites-vous?
— Us étaient prêts à commencer ce duel fratricide, (juand je me jetai entre eux, et serrai Bouciiard dans mes bras. Edjjard Van Lsendyk en (il de même pour Ilobert. Pendant ce temps, les Kerles des bois menai;aienl les hommes de llavenscboot, et je voyais avec une an-joisse mortelle approcher l'instant on nos Kerles allaient se massacrer les uns les autres. Cedan^'er rappela nos deux neveux à la raison et les fit prêter l'oreille aux conseils de leurs amis. La rixe s'est terminée par un accord.
Dès (jue le sièi^e du burj; sera levé, Koberl et Bouchard se battront jusqu'à ce qiic l'un d'eux reste sur le carreau.
— Mais c'est impossible, cela! s'écria llerlolphe.
— N'en parlez plus et ne soyez pas in iifuît. Nous avons le temps de l'aire nos efforts pour détourner nos neveux de ce fatal projet. Je vous promets (|ue leur (|uerelle n'aura pas de suite funeste.
— Va Hubert fera-l-ii la sortie tout de môme ?
— Certes. Il est occupé en ce nioujenl à chercher les hommes qui voudront l'aider dans sa téméraire entreprise. Kd;;ard Van Isemlyk et \ori: Koevoel l'accompa^'neronl.
— Et Bouchard?
— 11 est monté sur les rem|>arts euRro^-nant, et il a dit ((u'il ne se mêlerail pins de rien.
Le prieur secoua Iristemeiil la lêle et réfléchi* uit instant. Puis il dit à sf»n frère :
— Harket, annoncez à liobert, je vous prie, qneji^ veux lui parler à l'instant. Il m'écoutera. Par alTeclion, par respect poin nioi, il renoncera à >a haine contre Bouchard, ou, du moins, il ladissimulera. Peut-être pourrai-je aussi décider Snelo;;be
i\ ne pas donner suite à son hasardeux projet, de surle (|ue Bouchard serait satislait. Allez, mon frère, et cpiil vienne vite.
Ilackel sortit et traversa l'esplanade.
11 trouva Uobert en conversation avec son ami Koevoel et lui lit part de son inessa},'e.
Le jeune homme lui répondit d'un air maussade :
— Oui, je sais bien ce (jue mon oncle veut me dire. Je dois être calme et endurer paliemmenl les reproches de Boucharii.
— C'est cela.
— Maisma i)atience est à bout. Je ne supporterai plus un mot de lui ; |)lus un seul. Il est le meurtrier de notre patrie. Je le méprise et je lirerai vengeance, oui une vengeance sanglante de la moindre insulte (lu'il oserait encore me faire.
— Befusez-vous donc de satisfaire à la prière de mon frère Berlolphe?
— Non, mon oncle, je ne refuse; pas.
— Qu'attendez- vous, alors?
— J'y vais tout de suite.
Puis, se tournant vers ses amis, il ajouta:
— Mes bons amis, Sorg, et vous Kdgard, préparez tout le mieux possible; rassemblez nos hommes et instfui>ez chacun d'eux de ce qu il aura à faire. Vous connaissez mes intentions. Ne croyez pas (|ue je me laisserai détourner de mon projet. Si votre assistance ne me l'ail pas défaut, nous tenterons la sortie quoi (|uc puisse me dire mon oncle le prieur.
\ii\ achevant cesmols il lit un signe au châtelain et tous deux,relraversant l'esplanade plongée dans les ténèbres, entrèrent au prieuré.
Le même soir, presque à la même heure, Dakerlia et Witta étaient assises l'une près de l'autre dans une pièce du manoir de Didier Vos.
Leurs yeux étaient rougis par les larmes. Klles restaient là, épuisées, la têlc basse, immobiles el silencieuses.
]U' lom|)s en temps, \m frisson secouait Dakerlia, lors(|ue les ar.ents de voix rudes ou menaçantes parvenaient dislincleinenl à son oreille.
Dans une pièce conlignë, se tenaient les hommes d'armes chargés de la garde des jeunes hlles : ils étaient probablement échaulfés par la boisson, car ils parlaient et ils riaient très haut.
Dakerlia entendit un pas lourd dans le v«'slihule et s'écria toute Irendtlanle :
— Witta, Witta, le vodà.
hlles continuèrent à regarder du côté de la porte d'un air anxieux, ju»(|u'à ce «jue le bruit .s'éleignil dans la pièce voisine, el (ju'elles entcn-
LES KERLES DE FLANDRE
(lissent souliaiter la bienvenue an nouvel arrivant en ces termes :
— Vive Dieu, voici Raoul.
— Dakerlia, demanda Willa au bout d'un instant, pourquoi vous montrez-vous si amère et si impitoyable envers messire Vos? C'est pourtant bien lui qui nous a sauvées, n'est-ce pas, au péril de sa vie et de son honneur? Maintenant encore il nous défend contre les Tsengrins.
— C'est plus fort que moi, mon amie, répondit tristement Witta. Je voudrais lui témoigner ma reconnaissance, mais mon cœur se méfie de sa sincérité, et mon âme le méprise et le hait malgré ma volonté. ,
— Oui, je comprends, Dakerlia; mais maintenant que mon pauvre frère est certainement tué...
Elle fondit en larmes et se mit à sangloter.
Quoique péniblement atteinte par les paroles de son amie, Dakerlia se disposait à la consoler, lorsque son attention fut subitement attirée par une conversation très animée qui se tenait dans la pièce voisine.
Les mots « la porte Kathelyne y> et « le chevalier Vos » y revenaient à chaque instant.
— Paix, Paix, taisez-vous, dit-elle à l'oreille de Witta. Laissez-moi écouter.
Et, marchant sur la pointe du pied jusqu'à l'autre bout de la chambre, elle mit son oreille contre le panneau de la porte. Ce qu'elle entendit devait la surprendre et l'émouvoir singulièrement, car son visage exprimait tantôt le mépris et la haine, tantôt la colère et l'ironie.
Un éclat de rire suivi d'un bruit de gobelets entrechoqués mit fin à l'entretien des hommes d'armes.
Dakerlia revint auprès de Witta, et lui dit d'une voix altérée :
— C'est horrible ! Quel monstre ! Comment Dieu peut-il laisser vivre un si détestable traître? Pourquoi ne foudroie-t-il pas ce reptile venimeux?
— Qu'est-ce donc? Qu'avez-vous entendu? demanda Witta, effrayée de l'éclat des yeux de son amie.
— Ce que j'ai entendu ? C'est épouvantable.
— Mais quoi donc?
— Un des hommes d'armes racontant comment on s'était emparé de la porte Kathelyne. Savezvous qui a vendu la ville aux Isengrins? Qui les a introduits à Bruges comme un traître?
— Qui doue?
— Qui? Didier Vos. Il est cause de la mort de nos pauvres Kerles.
— Lui?
— Il est la cause de la mort de Robert.
— Lui, Didier Vos, ô ciel ?
— Qu'il vienne, maintenant! qu'il m'outrage encore par ses lâches protestations d'amour!
Elle regarda tout autour de la pièce, comme si elle cherchait quelque chose, et continua :
— Moi, faible femme, je me sens capable de venger ma patrie sur ce traître ! .le suis une Kerlinne; la haine me rend forte... Et n'avoir pas d'armes !
— Des armes? Vous voulez des armes?
— Le lâche les a toutes enlevées; il a peur. Ah ! il me connaît ! Mon père mort, mon fiancé mort, que m'importe la vie?
Elle se laissa tomber sur une chaise, épuisée par l'accès de colère auquel elle s'était laissé emporter.
Witta lui prit la main.
— Dakerlia, dit-elle, je vous en prie, calmezvous. Vous me faites mourir de peur.
Dakerlia ne répondit pas.
Witta continua :
— Messire Vos va venir sans doute. Si vous lui reprochez sa trahison, si vous le menacez, il nous laissera aux Isengrins.
Dakerlia se taisait toujours.
— Mon Dieu, mon Dieu, si nous sommes abandonnées sans défense à la grossièreté de ces hommes d'armes, nous deviendrons leurs victimes.
'Dakerlia, ne craignez-vous point un pareil sort? Pas de réponse.
— Dakerlia, je vous en conjure, au nom de l'amour que mon pauvre frère avait pour vous, au nom de votre amitié pour moi, maîtrisez votre juste haine pour le traître... Ah ! le ciel nous protège, le voilà !
En effet, la porte s'ouvrit, et Didier Vos entra, casque en tête et armé de toutes pièces.
Les deux jeunes filles effrayées se serrèrent l'une contre l'autre. Witta cachait sa figure dans ses mains, mais Dakerlia fixait sur Didier un regard chargé de mépris.
— Pardonnez-moi, mesdemoiselles, si je me présente devant vous tout armé, dit-il. Je quitte à l'instant le général en chef. Les chevaliers ont tenu conseil. Tous ceux des nôtres qui tombent vivants entre les mains des Isengrins sont condamnés à mort, comme complices de l'assassinat du comte de Flandre.
Witta poussa un gémissement. Dakerlia ne bougea point.
— Le conseil de guerre a prononcé aussi sur votre sort, poursuivit Didier. Comme sœur et comme promise d'un Erembant, d'un Kerle qui, dans leur idée, a coopéré au meurtre du comte Charles, vous êtes condamnées toutes les deux à être décapitées...
Il se tut pour observer l'effet que cette terrible
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LES KEHLES DE FL\?<DltE.
nouvelle allait |)rûduire sur les deux jeunes (illes. Un cri d'angoisse lui la réponse de Witta. i)akerlia le rejîarda au contraire avei- un sourire d'incrédulité et de déli.
— Il n'y a qu'un moyen de sauver voire vie, reprit Didier. Que inadenioisellf WulT accepte ma main, et le général vous l'ait gràc«' à toutes deux. Sans cela, demain avant midi, on vous traînera sur la plaine du Sal)lon, et le bnurreau fera rouler sur le billot vos tètes san},'lanles.
II s'arrêta encore, attendant une réponse.
— Dakerlia, si vous ne voulez rien laire pour votre propre salul, ayez du moins pilié de votre pauvre amie. Sauvez-la, par un laible sacrilice, d'un douloureux supplice. Tant (|ue Uoberl Sneloghe vivait, je pouvais comprendre voire refus. Mais aujourd'hui qu'il est descendu dans la tombe, son àme, du haut des cieux, attend votre décision, Aurez-vous la cruauté de vouer sa sceur et vousmême à une mort ii,'noininieuse? Vous ne répondez pas? La raillerie étincelle d.ms vos yeux, insensée! Vous ne croyez donc pas?
Irrité par son silence obstiné et par snn expression méprisante, Didier Vos marcha vers elle dun air menavaut et voulut la saisir par le bras. .Mais elle se redressa et le repoussa avec force en s'écriant :
— Vous croire? Le mensonge seul coule des lèvres de celui qui est la fausseté même.
— Qu'osea-vous dire?
— Arrière, ne me touchez pas. Votre contact salit.
— Dakerlia!...
— Votre femme, moi? Quand vous diriez vrai, ma main deviendrait le prix de votre trahison. Dakerlia passerait sa vie avec le monstre qui a livré notre ville aux Isengrins. Non, non, plutôt mille fois la mort.
— Au nom du ciel, f|ue voulez-vous dire? balbutia Didier. Vous parlezde trahison? Vous m'accusez d'avoir livré la ville?
^Inutile de feindre, je sais tout. Vous êtes allé la nuit, trouver messire (jervais Van Praet, vous lui ave/ vendu la ville, et /na main était comprise dans le prix du crime. .Vh ! vous croyiez cela? Eh bien, allez, a|)pelez vos bourreaux, je mourrai en vous maudissant. Et, jusqu'à ma dernière, heure je hairai et je mépriserai le làclie qui a vendu sa patrie et ses frères !
Didier Vos, atterré, avait reculé rie (|uelques pas. .Mai.s à la fin, exaspéré, poussé a bout par les paroles méprisante.^ de Dakerlia, il s'écria ;
— Ah! c'est ainsi! Vous ne me laissez aucun espoir, même pour l'avenir? Vous prenez plaisir à me ilélier? Insensée, vous apprendrez à me connaître. Je retourne auprès du général. Je vous
' abandonne à votre sort. Préparez-vous à la mort : , le soleil de demain éclairera vos deux cadavres. , Witia, territiée, se jeta aux pieds de Didier en
demandant grâce.
Didier, qui n'avait pas perdu tout espoir, releva
la jeune fille et lui dit :
— Pauvre demoiselle ! la crainte de la mort vous agile. J'ai pilié de vous et je voudrais vous sauver. Kssayez d'inspirer à voire amie des idées plus justes. Je vous donne deux heures. Je demanderai un délai de deux heures au général. Vous avez à choisir : le bonheur ou l'écliafaud.
II sortit vivement et referma la porte avec violence. ^
Witla joignit les mains, et s'écria en pleuiant à chaudes larmes :
— 0 Dakerlia, ayez pilie de moi, mourir, mourir si jeune, sur l'écliafaud. J'ai peur, je tremble. .Soyez moins cruelle. Donnez une bonne parole à messire Vos.
— Moi, reculer lâchement devant la mort qui doit me délivrer? répondit avec exaltation la fille de Segher Wulf. Moi, devenir la fiancée de celui (lui par sa trahison a causé la morl de voire pauvre frère et la ruine de mon pays. Jamais! Vienne la mort, elle me rapprochera de mon père et de Piobert.
Convaincue de riniilililé de ses elTorts, reconnaissant peut-être loiit ce ((u'il y aurait de monstrueux dans une union entre Dakerlia et l'ennemi de Robert, Witla se jela au cou de son amie et cacha en pleurant sa télé dans son sein...
Pendant (|ue cette scène se passait entre Didier Vos et les deux jeunes filles, Ilobert Sneloghe était auprès de son oncle le prieur, qui employait toute son éloquence pour détourner son neveu de son projet. .Mais le jeune chevalier résistait à toutes ses prières, et le (|uilla enfin en lui disant :
— Priez pour moi, mon oncle ! Nous avons encouru la colère céleste; mais qu'une fois encore le ciel vous protège, et ma recoimaissance sera éternelle.
Il traversa l'esplanade d'un Irait.
Son ami Edgard Van Ysemlyk lui dit :
— Tout est prêt. Nous atleiidons vos ordres.
— Chacun sait-il ce qu'il a à faire?
— Oui.
— Quelles sont les dispositions |)ri8es?
— Yorg Koevoet tiendra la tête.
— Don.
— Ceux (|ui ne peuvent pa:i vous ({uitter et «{ui doivent, en cas de réussite, proléger votre .sœur et votre amie, sont au milieu.
— Très bien.
— Je vous suivrai avec les autres et, si quelque