‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 218 sur 225 · I.ES KERLES DE FLANDRE · texte numérisé non relu

I.ES KERLES DE FLANDRE

danger vous menace, je tiendrai ferme et donnerai de l'ouvrage à l'ennemi, pour favoriser votre fuite.

— Parfait. Et les hommes avec le bélier?

— Ils l'ont déjà sur les épaules.

— Tout est bien, Edgard, commandez le silence. Une fois hors du bourg, sans nous soucier des flèches, nous marcherons en avant par le Maalberg et la rue des Armuriers. Qu'on me suive sans bruit.

Toute la petite troupe, forte d'une centaine d'hommes, s'ébranla dans l'obscurité et marcha jusqu'à la porte, qui fut ouverte tout doucement.

Robert, qui était en avant, donna à voix basse le signal du départ.

D'abord les Kerles, courbés et ramassés sur euxmêmes, traversèrent presque en rampant le pont qui venait d'être baissé ; mais ils furent aperçus par les sentinelles ennemies qui poussèrent le cri d'alarme, et de quatre ou cinq côtés à la fois on leur envoya des flèches.

— En avant, courez, courez, en avant ! cria Robert.

Les Kerles, obéissant à son commandement, culbutèrent quelques ennemis qui voulaient leur barrer le passage, et se précipitèrent par le Maalberg dans la rue des Armuriers.

Ils arrivèrent, sans rencontrer aucune résistance, jusque dans le manoir de Didier Vos ; et, comme on refusait de leur ouvrir la porte, ils se mirent sur-le-champ à la battre à coups de bélier avec une telle violence qu'on eût dit que toute la ville en tremblait.

Mais c'était une besogne difficile, la porte résistait à tous les coups et demeurait inébranlable, comme si elle avait été doublée d'un mur de fer.

Robert était en proie à d'affreuses souffrances : l'angoisse, la crainte d'un insuccès, lui mouillaient le front d'une sueur froide. Serait-ce inutilement qu'il aurait fait verser le sang de ses compagnons 9 Sa sœur et sa promises resteraient-elles au pouvoir du traître?

Déjà le cor d'alarme retentissait sur la place. Déjà beaucoup d'ennemis accouraient, attirés par le fracas des coups de bélier; Edgard Van Ysendyk et Yorg étaient engagés dans une lutte acharnée ; les flèches sifflaient dans la rue, et déjà quelques Kerles jonchaient le sol, la tête fendue ou la poitrine trouée.

Robert s'attela lui-même au bélier et enflamma le courage de ses hommes par ses excitations fiévreuses ; il leur promit une récompense considérable s'ils parvenaient à jeter la porte par terre. Un cri de triomphe, un hurlement de joie retentit. La serrure avait sauté, et les deux battants s'étaient ouverts au large.

Robert, suivi de ses hommes, s'élança à l'intérieur. Dans l'avant-cour, ils rencontrèrent les vingt hommes d'armes à qui la garde du logis était confiée; mais Robert s'escrima si bien de son épée qu'il en abattit deux ou trois; puis il courut, sans regarder derrière lui, vers la partie éclairée des bâtiments où il crut voir se mouvoir l'ombre de Didier Vos.

D'un violent coup d'épaule il enfonça la porte et leva son épée pour fendre le crâne à son mortel ennemi.

Mais un double cri d'angoisse l'arrêta, et il vit, dans un des angles de la pièce, sa sœur et sa fiancée qui se tenaient embrassées.

— Witta, Dakerlia, levez-vous, suivez-moi, je viens vous sauver.

— Merci, mon Dieu, il vit ! mon frère vit ! Robert, Robert ! s'écrièrent-elles ensemble en lui sautant au cou. Vous vivez! Didier nous a trompées ! Quel bonheur !

— Plus un mot ! s'écria Sneloghe. Venez, venez ! Et comme affolées par la joie, elles n'avaient

pas l'air de le comprendre, il les prit par les épaules et les poussa dehors.

— Ici, mes hommes, dit-il. Voici les dames que vous avez à proléger et à défendre.

Son ordre fut entendu et exécuté. Une trentaine de Kerles l'entourèrent, tandis que les autres, sous la conduite d'Edgard Van Ysendik et d'Yory Coevoet, se défendaient entre une troupe nombreuse d'ennemis.

— Et maintenant, en avant, en avant vers le burg ! dit Robert d'une voix forte, à laquelle la joie donnait un accent de commandement tout particulier.

Les Kerles poussèrent en avant et essayèrent de se frayer un libre chemin à la pointe de l'épée à travers les rangs de leurs ennemis; mais ils rencontrèrent une résistance acharnée et n'avançaient que lentement, en faisant des pertes sérieuses.

Le cœur de Robert se remplissait de nouveau d'une angoisse mortelle. Allait-il succomber avec ses vaillants amis au moment même où il remerciait le ciel de son assistance ? Sa sœur et sa fiancée retomberaient-elles au pouvoir de Didier Vos? N'entendait-il pas du côté de la place du Marché comme le grondement d'un orage qui s'approche? Allait-il être assailli par des milliers d'ennemis?

Jusque-là il avait veillé de près sur sa sœur et sur Dakerlia sans prendre part au combat; mais ces pensées attristantes lui arrachèrent un cri de désespoir. Il tira son épée, se porta à la tète de ses hommes et enflamma leur courage et leurs forces par son exemple et sa parole.

Les ennemis furent repoussés, culbutés et dispersés.

Li:S KKIILKS i>K FLANUIlE.

Les Korles, snns que rien pût les arrôler dans leur course, rentrèrent dans le burj; dont l;i porte r<U immédiatement refermée.

L'air releulit d'acclamations de joie cl de cris de victoire.

Robert, heureux de la réussite de sa téméraire entreprise, pressa sur son cœur ses deux (idèles amis Van Isendyrk et Coevoel, serra chaleureusement la main à tous ses hommes, et promit de les récompenser richement.

Puis il prit le bras de sa su'ur et de sa fiancée et les etjtraina vers le prieuré.

— Venez, venez auprès de mes oncles, leur dit-il. Ils seront bien lieureux de vous revoir saines et sauves !

îl ouvrit la porte de l'appartenient du prieur. \Vitta se jeta au cou de son oncle, et Robert s'écria avec enthousiasme :

— Dieu ma j)rotéii:é. Ma bonne sœur et ma chère Dakerlia sont délivrées toutes les deux.

— Allons rendre grâces au ciel, dit le prieur.

MX

Qiiel<|nes jours après leur délivrance, Dakerlia et Wilta étaient assises le matin de bonne heure dans une des salles du rez-de-chaussée dans le palais du châtelain de Bruges, où llackel leur avait donné l'hospitalité, tanilis que Robert avait son logement au prieuré.

Kdgard Van Isendyk, le jeune et vaillant ami de messire Sncloghe, tenait compagnie aux deux jeunes niles et causait «paiement avec elles.

11 se tournait de prérérence vers Willa, qui semblait prendre beaucoup de plaisir à sa conversation, et ni' négligeait aucune occasion de le louer et de le remercier de son héroïsme, aucjuel elles devaient la vie.

— Oui, madiMiioiselle, répondait Edgard à une question de Dakerlia, hier encore, on a trouvé dans le cimetière de Saint-Donaf, attachée à une llèche, une lettre qui nous engage, au nom du comte Guillaume Van l.oo, à tenir bon, Tarmée des Kerles devant arriver bieiiint â Hriigcs pour nous délivrer.

— Il me 8ond)le qu'elle larde bien !

— Ce léger retard ne doit pas nous cloniicr. Le comtt! (iuillaume est un gt-néral prudent et expérimenté (jui no veut rien lais>er au ha^ar(l. D'ailleurs, on ne conduit pas une année nombreuse comme une petite troupe.

— (î'esl égal, c'est long.

— Les Isengrins n'attendcnl-ils pas depuis huit jours l'arrivée des (lantois, (|ni ne paraissent pas?

— Et, dès qu'ils seront arrivés, on attaquera le burg? demanda Witta en siiu|)iranl.

— Sans doute, mademoiselle.

— Ah ! et vous devez encore vous battre, mon frère aussi !

— A moins que l'armée des Kerles n'entre à Rriiges avant les lianlois. En tous cas, ne soyez pas inquiètes. Le burg est solide, et les Isengriiis n'y entreront pas avant l'arrivée de notre armée, dussions-nous soutenir le siège pétulant plusieurs semaines.

— Et s'il Y avait encore un traître parmi vous? objecta Dakerlia.

— Non, de pareils monstres sont rares. Dans le burg, nous ne comptons que des amis lidèles et éprouvés.

Une femme de grande taille, au visage mâle et fortement coloré, entra en ce moment. C'était une des deux Kerlines qui avaient consenti à prêter leurs services, comme camarades, aux jeunes filles, car elles ne voulaient pas entendre le mot de domestiques ou de servantes, étant de libre naissance.

Elle mit une nappe blanche sur la table et y posa des verres et des assiettes.

— Mesdemoiselles, le déjeuner est prêt, faut-il le servir?

— Oui, Elswinde, dit Witla. Mais veuillez faire appeler mon frère; il est probablement au prieuré.

— Il se promène sur les remparts, je l'ai vu de loin tout â l'heure.

Elswinde sortit et rentra bienIcM, accompagnée d'une autre femme, une Kerline comme elle.

Toutes deux servirent le déjeuner.

Messire Sneloghe entra quelques minutes après. Après les premiers compliments échangés, on se mil â table.

Robert prit place â côté de Dakerlia.

Le déjeuner, très frugal, se composait de lait chaud et de pain de gruau.

— Nous avons reçu des lettres d'Elfri<l Legril, le marchand de graines et d'antres encore, dit Robert â son ami Van Ysendyk.

— Et que disent-elles?

— Une chose assez snr|)rcnanle, dont la nouvelle est arrivée en ville hier.

— Ouest-ce donc?

— Le roi de France a envoyé des messagers à messire (lervais van l'ract et aux écbevins de Bruges jxmr leur ordonner «l'élire sans relard un autre comte. La ville de (îand a reçu également le même ordre

— (Ju'e>t-ce (|ue cela sigiiiin- / Le roi de France s'imagine-t-il avoir à se mêler des alfaires de Flandre ?

— C'est sans doute dans l'assassinat du feu comte qu'il |)rétenil juiiser ce droit. Votis savez qu'il s'est cmistilué son vengeur; il était son pa-

LES KERLES DE FLANDRE

reiit; les liens du sang l'obligent à poursuivre ses nicuilri(>rs.

— Mais les éclievinset les bourgeois de Bruges refuseront bien cerlaiiiement de procéder à ce choix sur l'ordre ou l'invitation d'un prince étranger?

— Non, Edgard, vous vous trompez.

— Je me trompe ?

— ■ Oui. Dans trois jours, les bourgeois se réuniront sur la plaine du Sablon, pour choisir un nouveau comte.

— Je comprends, dit Dakerliu : les bourgeois et les échevins voteront pour Guillaume Van Loo; et ainsi le roi de France sera déçu dans ses espérances.

— Espérons-le, dit Van Isendyk.

— Cependant, dit Robert, les bourgeois sont très divisés sur celte question. Le meurtre du comle nous a aliéné plus de la moitié des Brugeois. D'autres ctiercheront peut-être dans cette élection le moyen d'écarter une guerre longue et ruineuse.

— C'est à craindie en eiïel, dit Edgard.

— Déjà trois princes ont envoyé des émissaires à Bruges pour s'offrir au choix des chevaliers et des bourgeois.

— Trois compétiteurs, déjà?

— JNi plus ni moins.

— Et quels sont-ils ?

— Le premier est Thierry d'Alsace; le second est le comte de Hainaut, et le troisième est le (ils de la comtesse de HoU.uKle.

— Tous les trois de.scendants de nos anciens comtes?

— Précisément.

— Et ils prétendent avoir des dioits hérédilaires sur la couronne?

— Tous les trois.

— Le seul qui ait des chances d'oblenir un certain nombre de voix, c'est Thierry d'Alsace, dit Edgard. Il est connu comme un prince vaillant et ami de la liberté. S'il était élu, il en pourrait résulter de graves complications pour notre cause.

— Que non, Edgard. Ce choix est tout à fait indillerent pour nous.

— Comment cela?

— Quoi qu'il arrive, Guillaume Van Loo doit gagner sa couronne par des combats et des victoires. Malheureusement Bouchard Knap, par son déplorable méfait, a détruit l'accord qui existait entre les bourgeois et les Kerles, sans cela la chose serait déjà décidée et linie. Toute la Flandre aurait acclamé Guillaume Van Loo comme comte. Comment cette lutte finira-t-elle pour lui? Dieu seul le sait.

Comme il disait ces mots, Yorg Koevoet entra.

Après avoir salué les deux jeunes filles, il dit à ses compagnons d'armes :

— Mes amis, venez voir. Les Gantois sont arrivés. Du liant des remparts, on peut les voir passer. Ils soutirés nombreux. La partie va mainletenant s'engager pour tout de bon.

Robert et Edgard sk levèrent pour suivre Yorg. Poussées par la curiosité, les deux jeunes filles demandèrent à les accompagner sur les remparts; mais on leur fit comprendre qu'il était dangereux de se promener derrière les créneaux, parce que l'ennemi lançait continuellement des (lèches.

Elles se laissèrent persuader, et recommandèrent la prudence aux trois chevaliers.

Robert voulut monter du côté gauche de la porte; mais Yorg Koevoet le retint en disant :

— Non, pas par là. C'est là que se tient Bouchard. Évitons ce fou furieux. Il n'y a pas une demi-heure que j'ai encore eu avec lui une violente querelle,

— Ah ! Pourquoi ?

— Il vous accusait, Robert.

— Moi? de quoi?

— Il prélendait que, dans votre sortie nocturne, vous aviez sacrifié plus de trente vaillants compagnons pour une entreprise qui était sans intérêt pour la défense des Kerles.

Uobert fit entendre un grondement de colère et fit un pas pour monter du côté de Bouchard : mais Yorg le piit par le bras et lui dit en riant :

— Allons, allons, messire Sneloghe, ne vous fâchez pas pour quelques mots inconsidérés de Bouchard. Tout le monde l'évite aujourd'hui. Il se promène sur les murs, isolé, sombre et farouche. La peine de son crime a commencé pour lui.

— Vous avez raison, mon ami, dit Robert. Je dois tenir la promesse que j'ai faite à mes oncles, quoiqu'il m'en coûte beaucoup. Venez, nous monterons derrière le prieuré.

Lorsqu'ils furent derrière les créneaux, ils regardèrent avec étonnement les rangs de leurs nouveaux ennemis.

Les Gantois, pour trouver un chemin large étaient descendus de la porte de Gand vers la rue du Château, et leurs premières troupes longeaient maintenant le côté est du Marché, passé la chapelle Saint-Christophe et la rue Saint-Jacques, pour faire place à ceux qui devaient suivre,

A leur tète chevauchaient : Segher, châtelain de Gand, leur chef; Yvand'Alost, Daniel deTermonde, Baudier deDeynze, Wallher de Lillers, et quelques autres chevaliers fiamands.

Pendant quelque temps, on ne vit défiler que des arbalétriers, des porleurs d'épieux et de massues; mais alors parurent enfin les fameux engins de siège du burg de Gand.

LES KKRLES DE FLANDRE

Près de soixante chariots et lourds véliiculcs de toute espèce vinrent se jjlacer sur deux rangs devant los maisons de la place.

Onoiciue beaucoup de ces engins fussent démunies, on pouvait cependant les reconnaître; il y avait d'abord des machines a lancer des flèches, puis les balistes, pour jeter sur les a.^siègés de grosses pierres et des (juarliers de rocher; puis des béliers, des catapultes et des tours de siège ilu haut desquelles un pont volant s'abattait sur les murs des forteresses assiégées et livrait passage aux assaillants; puis une centaine de lui tues ou de grands boucliers tressés de solide osier et recouverts de peaux de bœufs; plus loin des chariots chargés d'échelles de toute dimension, de poutres, de pi(iues, de marteaux, de haches, de treuils, de bêches, de cordes, de poulies et detout ce ([ui peut servir au siège des villes fortes.

Cette nouvelle armée pouvait être forte de deux mille hommes. Y avait-il parmi eux beaucoup de bourgeois de Gand? Cela semblait fort douteux, car la plupart portaient des vêtements sordides et déchirés, d'une forme élrauj;ère, et avaient l'air d'une bamie de vagabonds et île mendiants.

En même temps, on pouvait reconnaître des bandes composées d'hommes ramassés parmi la population frisonne du pays de Waes.

Il était à supposer c|ue les bourgeois de Gand, qui savaient bien que les Kerles défendaient la niasse des populations ilaniandes contre le despotisme des seigneurs féodaux, avaient refusé de marcher contre eux.

Le châtelain de Gand disposait des engins de siège et des hommes qui appartenaient aux fiefs de la couronne, rrobablement aussi avait-il, à force de promesses, décidé un certain nombre de bourgeois à le suivre à Bruges.

Quoi qu'il en soit, tous ces hommes paraissaient animés d'un furieux dé>ir de se battre, car ils faisaient retentir la place du marché de leurs cris, en dirigeant vers le burg, d'un air de menace, leurs poings fermés et leurs épées nues.

De leurs cris, il résultait qu'ils croyaient le burg rempli de richesses incalculables, rassemblées par les Kerles; queli|ue>-uns|irélendaientqu"ily avait des cave> sur le sol desquelles on remuait les sacs d'argent à la pelle. Certes, c'était bien plus la culùdité et l'espoir du pillage (|ue la haine des Kerles qui enllammait leur courage, et leur faisait désirer le combat.

Dès que ses hommes furent rangés sur la place du marché, le châtelain de Gand entra asec quelques-uns des chevaliers (jui raccornfiagnaient dans une maison voisine «le la chapelle .Saint- Christophe qu'on lui avait imiiquée comme étant le logis de Gervais Van l'raet.

— Nous sommes restés assez longtemps en route, n'est-ce pas, général? dit-il au chevalier. Les chemins sont mauvais, et nous avancions difficilement avec ces lourds engins de siège. Ainsi aujourd'hui nous avons lait à peine une lieue de chemin, ^os chevaux ont eu de la peine, mais nos hommes sonlfraiseldisposcomme s'ils sortaient dubivouac. Ils aspirent après la lutte, et demandent à monter immédiatement à l'assaut, dès qu'ils seront piéts.

— Combien lie temps faut-il pour cela? demanda le général?

— Trois ou quatre heures. Peu de temps après midi nous serons prêts.

— Eh bien, mes chevaliers et mes hommes d'armes se plaignent de leur inaction. Faites tout préparer, châtelain. Nous attaquerons le burg avec toutes nos forces et de tous les côtés à la fois. Aujourd'hui mémo, les meurtriers du comte de i'ianilre tombei ont entre nos mains morts ou vils. Je vais sortir avec vous pour désigner les endroits où l'on peut placer les balistes et les catapultes.

— Je dois vous dire une chose, général, dit Seglier le châtelain, pour «ju'il n'y ait pas de malentendu entre nous. Nous autres, chevaliers, qui avons réuni eu grande hâte ces bandes de gens sans feu ni lieu, nous avons dii leur promettre de leur donner le l»urg à piller, avec tout ce qu'il contient. Il est bien entendu, n'est-ce pas, que personne n'essayera d'empéclier le pillage?

Celle demande parut déplaire fort à Gervais Van Prael et à ses chevaliers. Gervais secoua la tête d'un air pensif.

— Mais, messire, s'écria le châtelain mécontent, les hommes qui nous ont suivis ne sont pas même des Flamands pour la plupart. Nous avons dij leur promettre de grands avantages. Si vous ne voulez pas consentir au pillage, c'est votre aiïaire; il aura lieu tout de même, car je ne crois pas que vous seriez assez forts pour l'empêcher.

— Eh bien, que vos hommes pillent librement dans le burg! dit (iervais Van Prael, à condition, châtelain, que vous leur lassiez respecter les bourgeois de Uruges, et leurs biens.

Ln chevalier objecta :

— jMais, général, si on abandonne ainsi tout le butin aux Gantois, (|ue restera-t-il pour nous et pour nos hommes d'armes?

— Nos hommes d'armes, s'ils entrent dans le burg avec les Gantois, auront le droit de piller comme eux. Ouant à nous, nous trouverons une rémunération suflisante dans le partage des granils biens des Kerles. Venez maintenant, châtelain, et hâtez autant (|ue possible le travail de vos hommes.

Lors<|u*ils arrivèrent sur la place du .Marché, ils distribuèrent leurs ordres après une courte délibération. Les chariots devaient conduire les ma-

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igir-a^>^s>^>^:

Us escaladèrent les premiers échelons. Page 106.)

chines de siège devant le burg par deux voies différentes, afin que l'assaut fût donné de deux côtés à la fois, ce qui rendrait la défense plus difficile, vu le petit nombre des Keiies.

Peu de temps après on entendait résonner les coups de marteau et l'on voyait s'élever peu à peu de gigantesques machines, tandis que des échelles étaient dressées de tous côtés contre les murs du fort.

Dans les rues aboutissant au burg les chefs disposaient les chevaliers et les hommes d'armes prêts à monter à l'assaut dès que les échelles et les machines seraient dressées.

Dans l'intérieur du burg, les Kerles, à la vue de ces formidables apprêts, ne restaient pas inactil's et faisaient de leur côté tous les préparatifs nécessaires pour repousser l'assaut.

La fumée noire qui, à différents endroits, s'élevait de dessus les murailles attestait que le feu

était allumé sous les chaudières remplies d'huile et de poix.

De tout cela on pouvait conclure que la résistance serait vive, d'autant plus qu'une dizaine de femmes se montraient derrière les créneaux, et travaillaient comme les hommes.

Peu après midi tout était prêt pour l'attaque.

Alors, sur le commandement du général répété à son de trompe, les balistes et les autres engins commencèrent à lancer par-dessus les murailles du burg une grêle de grosses flèches et de pierres; l'air en était obscurci.

Cela dura pendant plus d'une heure, et, durant tout ce temps, les Kerles furent obligés de se tenir à l'abri derrière leurs créneaux, de sorte que les assiégeants eurent tout le loisir de dresser leurs échelles.

A un nouveau signal donné à son de trompe, les chevaliers et les hommes d'armes se préparèrent à grimper sur les échelles.

i.Ks Ki:iii.i:s UE Fi.AMtiu:.

Le pn-iiiier assaut devait rire leiiir- par les handt'S {jantoiso*. l*roti''},'t''es par les tortues et les boucliers, elles escaladèrent rapideineiil les pren)iers l'-clieloiis. De toute l'armée s'êlivail uu lonj; cri de triomphe, car personne ne doutait <|ue le buri:. assailli de (|ualre cotes à la l'ois, ne succombât au premier assaut.

Mais les Isengrins furent sin^'ulièrement dé(;us dans leur attente. Les Kerles, n'ayant plus à redouter les projectiles du dehors, car l'ennemi ne pouvait plus tirer sans ris(juer de frapper ses propres hommes, pouvaient de leur côté lancer leurs flèches avec d'autant plus de certitude, qu'ils avaient à faire à des hommes dépourvus d'armures, et sur lesquels, par consé(|uent, cha(iue coup portait.

Aussi les Kerles, maliiré leur |>etit nombre, semblaient se multiplier aux endroits que l'ennemi pouvait alta(juer directement.

!,es uns, armés de lonj^s crochets, renversaient les échelles; les autres harponnaient les assié- {jeants, d'autres encore versaient l'huile et la poix bouillantes ou jetaient des éloupes enflammées, et si quelques chevaliers on hommes d'armes réussissaient à monter sur les remparts, ils étaient immédiatement taillés en pièces à coups d'épéc ou de hache.

Après une demi-heure de cette attaque furieuse, plusieurs centaines de cadavres jonchaient les ponts ou remplissaient les fossés, et à chaque instant on en voyait tomber par i^rappes du haut (les échelles.

Les Gantois rugissaient de fureur et de soif de ven.treance, et recommençaient constamment l'assaut avec un acharnement incroyable; les chevaliers qui ne voulaient pas ?e laisser dépasser en intrépidité par les aventuriers et les va^jabonds montaient aux échelles comme de simples hommes d'armes. Mais aucun d'eux ne réussissait à prendre pied sur les remparts.

Le côté du burg qui regardait la |ilace du Marché était l'endroit les plus dangereux |)0ur les assaillants, ("est là que se tenaient les dix ou douze Kerlinnes qui ni; cessaient de verser sur l'eimemi de la poix et de l'huile bouillantes. C'est là aussi rjue se trouvait le plus affreux amoncellement de morts et de blessés.

L'assaut dura tout l'après-midi, avec de courtes suspensions employées à approcher de nouveaux engins de siège. Les fossés étaient remplis de cadavres, cl l'eau était rouge de sang.

Il vint un moment où les plus intrépides reconnurent rimpo>sibilité de prendre le burg de cette façon et obéirent à l'appel du clairon qui sonnait la retraite. Les assiégeants se retirèrent sur la place du Marché, hors de la portée des flèches.

Le siège paraissait abandonné, car aucun Isengrin n'était resté au pied des remparts, et les échelles, incendiées par l'huile et la poix bouillantes et le chanvre enllammé, llanibaient pour la plupart.

Du haut de leurs murailles les Kerles poussaient de formidables acclamations de tiiomphe (ju'on enlerulait de tous les (juartiers de la ville.

Le général (jervais Van l'raet et ses chevaliers étaient d'avis (ju'il fallait, ce jour-là du moins, renoncer à recommencer le siège ; n.ais les Gantois, honteux de l'insuccès de leur efl'orl, et furieux de la perte du butin promis, ne voulaient pas entendre parler de retard. D'après eux il fallait faire avancer la bûute tour de bois et en abaisser le pont-levis sur les remparts, pendant qu'on renouvellerait encore une fois l'assaut général. Les Kerles, fatigués et réduits à un petit nombre par les pertes qu'ils avaient faites ne résisteraient pas à cet efl'ort suprême.

Les chevaliers consenfiienl, el une demi-heure plus tard, tous les préparatifs terminés, Gervais Van Praet donna de nouveau le signal de l'assaut.

Les Kerles, de leur côté, n'étaient pas restés inactifs et les tourbillons de fumée noire qu'on voyait s'élever des remparts disaient assez aux assiégeants quelle réception on leur préparait.

La tour de bois fut roulée assez près des remparts pour (jue le pont-levis juit s'abaisser dessus.

Des centaines de Gantois et (|uel(|ucs chevaliers entrèrent dans la tour et se mirent à monter l'escalier intérieur, mais avant (ju'ils n'ariivassent à la plate-forme supérieure, les Kerles avaient tellement couvert la lourde machine de poix enflammée, de résine, d'huile, de paille et de bottes de chanvre brûlant (|u'on eut dit (|u'un feu li(|ui(le coulait le long de ses flancs.

.\nimés par l'ardeur de la lutte et la soif du pillage, les Gantois continuèrent néanmoins à n)oiiler et réussirent même h (aire tomber le pont-levis et à se battre un instant sur les remparts avec les Kerles; mais bientùl, attivé par le vent, le feu allumé [lar la poix enllammée se déclara dans l'intérieur de la tour, cl les flammes ne lardèrent |)as à monter au-dessus de la plate-forme.

Les Gantois aventurés sur les rem|tarts ne |iouvaient plus recevoir de secours et furent taillés eu pièces. Les autres furent étoulfés où brûlés vifs dans la tour.

Ce fut le dernier effort (jue l'ennemi tenta co itre le b'jrg. lîepons.sé de toute part, et alfaibli par la perte d'un millier d'hommes, il renonça définitivemeul à ra>saul. Le condiat avait duré jusqu'à la nuil tond)ante.

Une suspension d'armes fut conclue jusqu'au lendemain malin pour permcllrc aux deux partis

LES KEULES DE FLANDRE

d'enlerrer leurs morts et de soigner leurs blessés.

Vers minuit, pendant que, sur les remparts, les sentinelles, épuisées par les fatigues de la journée, s'endormaient malgré elles autour des grands feux allumés, Robert Sneloghe dormait étendu sur un grand fauteuil dans une pièce du palais du châtelain. Edgard Van Iscndyk dormait sur un lit dans la môme chambre. Il était blessé; sa tète était couverte de linges ensanglantés, et il était livide comme un (tadavre.

Dakerlia et Wilta étaient assises à côté de son lit, les larmes aux yeux, épiaient les moindres mouvements du jeune homme. La sœur de Robert surtout semblait particulièrement affectée; elle tenait une des mains du blessé, et lorsqu'une contraction nerveuse de ses membres trahissait une souffrance plus vive, elle murmurait à son oreille quelques douces paroles de pitié, ou rafraîchissait ses lèvres par quelques gouttes d'eau froide.

Il vint un moment où le malheureux Edgard se mit à remuer violemment et, dans son délire, appela au secours en prononçant à diverses reprises le nom de Robert.

Witta, épouvantée, et craignant que la dernière heure du pauvre jeune homme ne fût venue, réveilla son frère.

Robert Sneloghe s'étira, se leva, et se dirigea, encore tout ensommeillé, vers le lit de son ami.

— Pauvre Edgard, dit-il après l'avoir regardé un instant, comme il doit souffrir ! Pourquoi m'avezvous appelé, Witta?

— Ah ! j'en tremble encore, répondit Witta. On eût dit qu'il allait mourir dans une dernière convulsion, et il prononçait votre nom comme pour vous dire un adieu suprême.

— Vous savez, Dakerlia, ce que le médecin a prescrit, dit Robert d'un ton de reproche. On ne peut point parler autour du malade. Faites en sorte que ma sœur se tienne tranquille.

— Ah! Robert, gémil Witta...

— Paix! les larmes et les plaintes ne servent de rien.

— Mais il va mourir.

— Non. Le médecin a beaucoup d'espoir. Demain peut-être il ira mieux.

— Prions, alors.

— Priez, mais tout bas.

Il retourna s'étendre sur son fauteuil. Un instant encore il contempla le malade, mais insensiblement ses yeux se fermèrent, sa tète se pencha sur son épaule, et il se rendormit profondément.

Si Robert Sneloghe et les Kerles avaient su ce qui se passait en dehors du burg, ils ne se seraient certes pas livrés au repos avec tant d'insouciance.

Pendant que tout dormait, quelques-uns des

Gantois les plus hardis avaient eu l'idée de tenter un dernier effort pendant la nuit pour s'emparer du I)urg. Leur projet était de monter sur les murs à l'aide de deux ou trois de leurs plus longues échelles, en prenant toutes les précautions pour ne pas faire de bruit, de surprendre les sentinelles endormies, puis de descendre doucement sur l'esplanade et d'ouvrir la porte au reste de l'armée. Si cette ruse réussissait, avant le point du jour le burg serait en leur pouvoir, et les Kerles seraient anéantis.

Lorsque ce projet fut soumis à Gervais Van Praet il le désapprouva et voulut empêcher les Gantois de rompre traîtreusement l'armistice convenu, mais les chevaliers eux-mêmes blâmaient ces scrupules de délicatesse envers les assassins mis au ban de la sainte église.

Et comme il persistait toujours dans son refus, les chefs des Gantois lui déclarèrent que leurs hommes seuls tenteraient le coup de main, que le général l'approuvât ou non.

Messire Gervais, pour ne pas introduire la division dans son armée, donna son assentiment à contre cœur, et défendit à ses hommes de prendre part à l'entreprise.

Immédiatement les Gantois avaient commencé leurs préparalifs. Une centaine d'hommes choisis parmi les plus hardis et les plus intrépides s'étaient approchés du burg en silence avec- deux des plus légères échelles, sans que leur approche fût remarquée.

C'était précisément au moment où Robert Sneloghe, harassé de fatigue, s'endormait pour la seconde fois dans son fauteuil.

Il n'y avait pas un quart d'heure qu'il était assoupi lorsque le cri répété de : « alarme, alarme ! » poussé de diiïérenls côtés, l'éveilla en sursaut. Avant d'être parfaitement réveillé, il entendit le fracas de lourds marteaux, le cliquetis des armes, les cris de détresse des Kerles et les cris de triomphe des Isengrins.

— Restez, restez, dit-il aux jeunes filles épouvantées. Nous sommes attaqués par trahison. Gène sera rien ; attendez mon retour et tenez-vous coites!

11 s'élança dehors l'épée nue à la main.

Il trouva ses compagnons engagés dans une lutte acharnée du côté de la porte. L'ennemi était dans le burg.

Aux cris de « Isengrin, Isengrin! Pied bleu, pied bleu !» que l'on poussait de chaque côté, Robert crut pouvoir juger que les Kerles étaient en forces supérieures, et que l'ennemi ne larderait pas à être écrasé par eux. Il se jeta en avant en criant : « Kavonschoot, Ravenschoot! et en tombant sur l'ennemi à grands coups d'épée.

Mais quoique la plupart des Gaulois qui avaient

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LES KFJILKS DK FLA\DI;E.

escaladé les murailles fussent déjà tombés sous les coups (les Kerles, les survivants réussirent à ouvrir la jiorle.

Alors un Ilot d'assiégeants avides de [lillage fit irruplidii ilans le burg et tant d'autres y pénétrèrent à li'ur tour, (|ue les Ki-rles, malgré leur résistancf acharnée. liiriMit conlr.iints do reculer et de céder le terrain pied à pied.

Hoberl Sneloglie pensa à sa sœur et à Dakerlia. L'idée qu'elle.» n'étaient pas en sûreté dans le palais du châtelain lui traversa l'esprit cmnine un éclair.

Il courut les retrouver et leur cria :

— Vite, vile, suivez moi : alerte, ou il est trop lard!

— Ah! ce pauvre Edgard, notre libérateur, dit Witla, l'abamlonnez-vous sans pitié, llobert? Ils le feront sonlfrir.

En ce moment, le blessé se remua, éleva les mains et murmura d'un ton plaintif:

— Uobert ! liobert !

Sneloghe remué jusqu'au fond de lame par cet appel prit son ami à bras le corps, le chargea sur son épaule d'un effort énergique, et courut vers la porte en disant aux deux jeunes filles :

— Suivez-moi de près, ne me quittez pas. Au couvent, au prieuré, nous serons en sûreté. Venez, venez !

Dehors, du cùté du couvent, il trouva encore une troupe assez nombreuse de Kerles qui se défendaient furieusement, quoique la plus grande partie de l'esplanade fût couverte de gens qui criaient : « Isengrin ! Isengrin ! ;>

Robert, toujours suivi des jeunes filles, allait atteindre le couvent, il n'avait plus qu'une dizaine de pas à faire, l'ne fois là, il était en sûreté, car le couvent était solidement fortifié et pouvait, même après la prise du burp, soutenir encore un long siège.

Mais tout à coup les Kerles qui luttaient encore lurent culbutés |»ar une force dix fois supérieure, et écrasés contre les murs du couvent.

Ceux qui étaient encore libres de leurs mouvements se précipitèrent comme un torrent vers l'entrée du couvent, entraînant, ou plutôt poussant devant eux l'iobepl et son fardeau.

Immédiatement, la porte fut refermée, verrouillée et barricadée.

Hobert courut dé|)oser son ami sur un lit dans une des chambreg du ( ouveni, puis revint snv ses pas. jdein d'inquiétude et d'angoisse.

— Ah! iJieu soit loué, Dakerlia. vous éte> sauvée, s'écria-l-il en serrant sa fiancée sur son cœur.

Fuis, regardant autour de lui :

— Mais où donc est ma sœur? vous pleurez? 0 ciel, ou donc est-elle?

— Pauvre Witta ! Pauvre Witta ! gémit mademoiselle Wulf.

— Elle n'est pas avec vous ? s'écria llobert, frémissant d'épouvante. Elle est restée dehors? Hélas, hélas !

Et, écrasé par le désespoir, il se laissa tomber sur un banc.

Les bourgeois de Bruges, convoqués pour élire un nouveau comte en assemblée publique, couvraient la iilainc du Sablon.

An milieu on avait élevé une grande estrade sur laquelle les échevins île la ville et les principaux chevaliers flamands avec leur général dervais Van Prael se tenaient pour présider à la cérémonie et veiller à la sincérité des opérations électorales. Didier Vos, le traître, qui depuis la surprise nocturne de la ville paraissait jouir de la confiance particulière du général, se tenait également derrière lui.

Devant l'estrade, un grand nombre de bourgeois, àjiés pour la plupart et vêtus avec un certain luxe, étaient rassemblés en un groupe à part. C'étaient les chefs des sections ou des corporations ou gildes qui venaient entendre ce que les échevins et les chevaliers avaient à dire au peuple, afin d'en faire pai t ensuite à leurs hommes rangés autour de la plaine ; ils devaient aussi recueillir les sidTrages et porter aux échevins les résultats de l'élection.

Ces chefs parlaient très haut et avec beaucoup d'animation de l'affaire (|iii les réunissait. (^>uelques-nns auraient voulu refuser le vote par la raison (|ue le roi de France n'avait à se mêler en lien du t;onvernement des Flandres, et que c'était lui qui avait envoyé aux bourgeois de Piuges, non seulement le conseil, mais même l'ordre d'élire un nouveau comte.

La plupart étaient d'avis qu'il fallait exécuter sans tarder et sans rechigner l'ordre du roi, de crainte que, mieux conseillé, il ne le retirât. En elfet, autrefois, leurs ancêtres avaient joui du droit d'élire leurs princes. Ce dntit, qui leur avait été ravi pendant des siècles, venait de leur être rendu. Seraient-ils assez fous jntur le repousser uniquement parce qu'ils le recouvraient jiar rinterv«'ntion d'un prince étranger. Pourquoi les bourgeois (|ui avait envie de voter pour (juillaume Van Loo se montraient-ils si mécontents? N'étaient-ils pas aussi libre* dans leur choix que les partisans de Thierry d'Alsace, ou du jeune lomte de Ilollaiiile? Ces raisons et d'autres encore avaient ramené au calme la plupart des doyens et des (juarleniers méconleniK. Mais le bruit de leurs conversations

LKS IvERLES DE FLANDRE.

animées ne s'apaisait point, car chacun d'eux s'efforçait de convertir les autres à la cause de son propre candidat.

En ce momenl un héraut d'armes sonna une fanfare pour commander le silence et l'attention.

Le général Gervais Van Praet s'avança sur l'estrade, tenant en main un parchemin scellé, et, se tournant vers les chefs des métiers, il leur dit:

— Voici, mes amis, ce que Louis, le puissant roi de France, écrit aux chevaliers et aux habitants des bonnes villes de Flandre :

Il lixa les yeux sur le parchemin et lut :

(f. Chers et fidèles chevaliers et bourgeois du comté de Flandre,

» Il ne me paraît pas utile d'aller vous voir maintenant. Je viendrai avec quelques-uns de mes gens lorsque je connaîtrai le résultat du siège du burg de Bruges. Car, d'après mon sentiment, je n'agirais pas sagement en allant me lier aux mains de ceux qui trahissent votre pays, sachant bien qu'il y a encore beaucoup de gens qui plaignent le sort des meurtriers assiégés, qui défendent leurs méfaits, et qui sont prêts à les délivrer. Votre malheureux pays est troublé ; déjà une conspiration s'est ourdie pour faire monter sur le trôuiî Guillaume Van Loo, fût-ce par la violence; mais la plupart des habitants des villes ont juré de ne jamais l'accepter pour souverain, parce qu'il n'est pas noble de naissance, c'est-à-dire parce qu'il est né d'un père noble et d'une mère serve qui, tant qu'elle a vécu, n'a pas cessé de carder de la laine. Je veux et j'ordonne que les chevaliers et les bourgeois de Flandre se réunissent sans retard pour choisir un comte capable. Le pays ne peut pas rester privé plus longtemps d'un souverain légitime sans être exposé à des dangers plus grands que ceux qui le menacent maintenant.

» Gloire à Dieu.

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