‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 219 sur 225 · LOUIS · texte numérisé non relu

LOUIS

Cettre lettre excita une certaine émotion parmi les doyens et quarteniers. C'étaient les partisans de Guillaume Van Loo qui criaient tout haut que le roi s'était laissé tromper par des calomnies. Guillaume n'était pas de sang douteux. Sa mère était une Kerline, par conséquent de naissance libre, et non serve comme le prétendait la lettre. Toutes les Kerlinnes en dehors des villes, fussentelles nobles et riches comme des princesses, avaient l'habitude et le devoir de travailler, et parce que la mère de Guillaume Van Loo avait filé la laine, elle n'était pas moins noble que si elle avait passé sa vie dans une inutile oisiveté.

Messire Gervais Van Praet et les échevins des-

cendirent de l'estrade et se mêlèrent aux notables. Ils les avertirent d'avoir à respecter la lettre du roi, et leur firent comprendre que, si quelque chose dans celte lettre ne leur paraissait pas fondé, ils n'en restaient pas moins libres dans leur choix, fùt-il en faveur de Guillaume Van Loo.

Les doyens, plus ou moins satisfaits, se rendirent auprès de leurs compagnons pour faire commencer le vote. On entendit bientôt sur toute la plaine un grand bruit de voix confuses, à mesure que les chefs faisaient part à la foule du contenu de la lettre du roi.

Pendant ce temps, le scrutin fut ouvert, et cette animation dura fort longtemps. Elle n'avait pas encore cessé lorsqu'on entendit tout à coup sur le chemin de Thourout les sons de quelques trompes qui semblaient annoncer l'approche de gens de guerre.

Bientôt après on vit déboucher sur la plaine et se diriger vers l'estrade une vingtaine de chevaliers montés, suivi d'une assez nombreuse troupe d'hommes d'armes.

Chacun suivit ces chevaliers d'un œil curieux, mais comme on pensait qu'ils venaient prendre part au siège, ainsi que beaucoup d'autres qui arrivaient chaque jour à Bruges, on reprit le dépouillement des votes après une courte interruption.

Les chevaliers arrivants montèrent sur l'estrade. Baudouin d'Alost, qui paraissait être leur guide, se mit à parler à voix basse avec Germain Van Praet et les échevins. Sans doute, il leur apprenait des choses graves, car le général semblait irrité et son mécontentement s'exprimait en paroles amères.

— Irions-nous nous plaindre, général, dit Baudouin d'Alost, parce que le roi veut décharger les bourgeois de la taxe de servage et de quelques autres? Lui, et d'un autre côté le nouveau comte, promettent de donner en récompense aux chevaliers tous les biens des Erembauts et de leurs partisans. Vous trouverez là une large compensation de la perte des contributions que vous payaient certains bourgeois. Venez, messieurs, la chose requiert célérité; respectons la volonté du roi. Donnez aux sonneurs de trompe l'ordre de réunir les doyens et les quarteniers. Le vote n'est pas fini, heureusement; sans cela nous pourrions rencontrer des difficultés que notre devoir est de prévenir.

Peu de temps après, les doyens et notables étaient rassemblés de nouveau devant l'estrade et se regardaient d'un air étonné en se demandant quelle nouvelle si grave avait fait interrompre l'élection.

Baudouin d'Alost s'avança, une fanfare de clairons commanda le silence et il dit :

no

Li:S KKIILES DE FLANDllE.

— liour^'cois de Mniyes, je vous suis «Mivoyé par le roi (le j'rance. lùoiilez ce qu'il vous écrit.

11 déplia un parrhemiii cl lut :

« Louis, roi de Krauce, salue .iniicaleniciil tous ; ses bous lils les liabilauts du comté do Tlandre, et j leur annonce qu'il est parti d'Anas pour venir à ' eux à la tète ilc ses armées royales pleines de vaillance, et avec l'aide toute puissante de iJieu. Arilij,'é du meurtre de votre comte, et prévoyant (pie ce crime va conduire votre pays à sa perle, nous avons résolu d'exercer notre vengeance avec une inexorable riirueur, par des supjdices inouis jusqu'à ce jour. Pour préserver voire pays de plus ji;rauds malbeurs, nous vous avons choisi un comte. Afin que celui-ci puisse rétablir la paix dans le comté et faire relleurir la prospérité perdue, obéissez et faites ce que vous conseillera et vous ordonnera mon envoyé et ami, messire Baudouin d'Alost, qui connaît mes volontés. »

In i;rand silence rejouait parmi les auditeurs de cete lecture. Ils reirardaient sans rien diie l'envoyé royal de qui ils semblaient attendre l'explication de cette élranj,'e coiumuiiication.

Baudouin d'Alost i)rit la parole.

— Kcoutez, bouri,'eois de Bruges, dit-il, ce que le roi de Fi-ance m'a chargé de vous apprendre. Les chevaliers de France el les chevaliers de Flandre, sur l'ordre el le conseil du roi, ont choisi pour comte de Flandre riuillaumc le Jeune, duc de Normandie.

Un violent murmure el quelques cris de protestation accueillirent celte déclaration.

Un des doyens dit à haute voix :

— Huoi! Lu Normand comte de Flandre? Les Isengrins nous on! encore trahis. C'était à prévoir : ils ont toujours été les flatteurs et les serviteurs des étrangers.

Une nouvelle fanfare de clairon commanda le silence et Baudoin d'Alost continu.i xm discours.

«... Nous tous, nous chevaliers, «pii venons à vous, nous avons élu Guillaume de Normandie, el nous lui avons engagé notre foi et rendu hommage eu cette (|ualité. Lui, pour nous récnni|ienser, a fait |»résent aux chevaliers flamands de toutes les terres et pnqiriélés qui ont appartenu jusqu'ores aux meurtriers du comte Charles et à ceux (|ui dépendent d'eux ou qui les défendent. Les traîtres sont condamnés par le roi à la mori la plus cruelle et la plus igimrninieuse, et aucun d'eux ne sera ' éjiargné. Au nom du roi, je vous conseille et vous ordonne, bourgeois de Bruges, d'arcepter p(»ur votre -ou\eraiu léj:itimft Cuillaume de .Normandie élu par nous, et couronné comte par le roi. »

Les murmures recommencèrent, mais Baudouin d'Alost éleva la voix et poursuivit :

«... Le roi et le nouveau comte, pour montrer

leur bon vouloir aux gens de Bruges, ont lésoln (|ue désormais am un iiourgeois ne paiera plus de taxe |iei -oniielle. Tontes les contiibnt'ons quelconques, de (|neh|iies chef ([ue ce soil, sont et restent abolies à perpéinilé! De plus, les bourgeois de Flandie auront désormais la liberté et le pouvoir de conserver leurs lois et coutumes, ou de les changer selon qu'ils le jugeront bon.

Celle libération com|)lè[e de toute taxe cl de tout signe de servage; était un don el un bienfait auquel les bourgeois pouvaient d'autant moins s'attendre de la part du roi, (|ue leurs propres comtes n'avaient pas cessé, de|)uisloni;!emps, (i'appli(iuertous leurs elforis à faire rentrer les bourgeois des villes dans la servitude. Aussi cette résolution du roi fut accueillie parla plupart des doyens des métiers avec une joie manifeste.

Il y en avait quelques-uns, cependant, (|ui ne cachaient pas leur mécoiUenlement, et (jui criaient tout haut (ju'il ne croyaient pas à ces belles |iromesses, attendu que le roi et le comte, qui les leur faisaient bénévolement, pouvaient les retiier de même.

Baudoin d'Alost, pour avoir raison de ces dernières résistances, commanda encore une fois le silence et dit :

« ... Le roi de France est en roule pour la Flandre, à la tète de vingt mille hommes d'élite. Dans quelques jours il viendra à Bruges avec le nouveau comte, et vous confirmera |iul)li(|uemcnl ses promesses en s'engageanl par serment à les accomplir. (Juiconque résistera à sa volonté et refusera de reconnaître Guillaume de Normandie pour souverain sera considéré comme un partisan des meurlriers el |)uni de la même peine, c'est-à-dire qu'il sera mis à mort, et ses biens confisqués. Aile/ mainlenani, faites part à vos hommes du message dont le roi m'a chargé pour vous. Commandez-leur de rentn'r paisiblement chez eux. Quant à vous, (|ui avez autorité sur eux, vous restez responsables du repos et de la tranquillité (le la ville. Si l'ordre était troublé, il serait immédiatement rétabli par les armes. »

Ces promesses d'une |)art el ces menaces de l'autre eurent |»our efl'el de décider les chefs de la bourgeoisie à s'éloigner de l'estrade en silence, pour annoncer à leurs amis et connaissances la surprenante nouvelle de la nomination d'un nouveau comte.

Les chevaliers restèrent sur l'estrade regardant de tous C(tlés. Ils voulaient, avant de quit'er la ' place, s'assurer par eux-mêmes de lattitiule des bourgeois et des métiers devant le message royal.

.\u commencement, ils remarquèrent une certaine agitation et ils entendirent des cris de prololation; mais cela ne dura |ias longtemps; bien-

LES KEIILES DE FLANDRE

lot ils virent les bourgeois et les gens de mi'lier se former en rangs et retourner gaiement en ville.

Alors les chevaliers descendirent de i'esirade pour suivre le même chemin.

Le général, qui marchait en avant avec Baudouin d'Alost, dit après quelques instants de réflexion :

— Entre nous, je le confesse, messire Baudouin, le message du roi m'afflige profontlément.

— Regretteriez-vous le choix que nous avons fait? dit Baudouin.

— Non, messire Guillaume de Normandie est un jeune prince qui maintiendra l'honneur de la chevalerie. C'est pour cela que je m'étonne qu'il octroie aux bourgeois des villes une complète liberté. Ignore-t-il donc que le comte Charles n'a été assassiné que parce qu'il voulait rehausser la chevalerie, et tenir la plèbe en servage?

— Ces réflexions, je les ai faites aussi, répondit Baudoin d'Alost; je me suis même permis d'en faire part au roi; mais il m'a répondu qu'il faut bien sacrifier quelque chose pour gagner les voix des bourgeois des villes; et que pour ce qui regarde la taxe du servage que les chevaliers prétendent avoir le droit de lever sur beaucoup de bourgeois de Bruges, elle sera dix fois compensée par le partage des bien considérables des Erembauts et de leur partisans.

— C'est vrai.

— D'ailleurs, messire Gervais, quoi de plus facile que de reprendre ces libertés aux bourgeois, s'ils en font un mauvais usage?

Le général ne répondit pas ; il songeait.

— Le roi m'a chargé encore d'une autre mission, reprit Baudouin d'Alost au bout d'un instant.

— Laquelle?

— Une chose importante, et que j'avais presque oubliée.

— Parlez donc.

— Charles de Danemark était riche : qu'est devenu son trésor?

— Les Kerles ont forcé l'argentier du comte de le leur remettre.

— Et ils le possèdent encore?

— Certes ; Ijeaucoup de milliers de marcs d'argent, et des joyaux.

— Le roi exige qu'on lui livre ce trésor.

— Lupossible pour le moment ; il faut que nous ayons d'abord réduit complètement les Kerles qui tiennent encore dans le hurg.

— Comment? On m'avait dit que vous l'aviez pris d'assaut.

— En effet. Mais les Kerles y occupent encore le prieuré, le couvent et l'église Saint-Donat.

— Gela m'étonne.

— Pourquoi donc?

— Si vous avez pu entrer de force dans le hurg, pourquoi n'avez-vous pas achevé voire victoire? Qui vous en empêchait?

— Vous avez raison. Une regrettable circonsnous a arrêtés au milieu de notre triomphe. On avait promis aux Gantois et à nos hommes de leur laisser piller le burg.

— Eh bien?

— Eh bien, une fois entrés, au lieu de pousser la lutte jusqu'au bout et d'assurer définitivement la victoire, ils se sont mis à piller immédiatement les maisons déjà conquises. La cupidité les poussant, il nous fut impossible de les faire obéir. Les Kerles ont profité de ce répit pour se fortifier dans le bâtiments ecclésiastiques, entourés de remparts, de tours et de galeries comme une véritable forteresse.

— Mais si vous ordonniez un nouvel assaut général ?

— Lupossible, messire Baudouin. Nous avons essuyé des pertes terribles; mes hommes ont besoin de repos. Les machines de siège et les échelles ne peuvent plus servir sans être réparées.

— Le roi m'a cependant chargé de vous dire qu'il faut faire sans retard tous les efforts possibles pour reprendre le trésor du comte à ses meurtriers. Il sait qu'ils le possèdent, et il craint qu'ils ne le fassent disparaître, II vous promet la chàtellenie de Bruges et des fiefs considérables s'il est mis, grâce à vous, en possession de ce trésor.

— Je ne puis cependant pas l'impossible, soupira le général.

Après un instant de réflexion, Baudouin d'Alost reprit :

— Ces enragés Pieds-bleus, qu'espèrent-ils? N'ont-ils pas montré la moindre velléité de se rendre?

— Se rendre, les Kerles? Ce sont des lions indomptables. Ils se feront tuer jusqu'au dernier sur leurs remparts. Bien à obtenir d'eux par la violence.

— Et si vous leur promettez la liberté à condition qu'ils vous livrent intact le trésor du comte?

— C'est impossible. Je le voudrais, que je ne le pourrais pas.

— Pourtant...

— Jugez vous-même. Lorsque nous avons pris les armes, nous chevaliers, pour venger la mort de notre prince, nous nous sommes juré solennellement de ne pas soufl'rir qu'un seul des meurtriers, de leurs amis ou partisans, lut épargné. Tous doivent mourir.

— Mais le roi désire si ardemment ce trésor qu'il vous approuverait si vous laissiez en liberté ces Kerles...

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