I.KS KKRI.ES DE FLANDRE
— Impossible, je vous le répète; mes chevaliers se rt'volleraienl contre moi, et le roi lui-même ne serait pas assez puissant pour les décider à violer leur serment.
Ils t'iaienl arrivés sur la place du Marché, et ap^)rochaient de la maison que niessire (lervais Van l'raet avait choisie pour son quartier général.
— Voici ma demeure, dit-il. Veuillez nie suivre, messire Baudoin. 11 est midi passé; vous devez avoir laini et soif. Soyez mon hôte.
Baudouin l'arrêta et répondit, comme s'il n'avait pas entendu l'invitation :
— Il doit cej)endant y avoir un moyen de tirer de leuis mains le trésor du comlo.
— Le(iuer? Je n'en connais pas.
— On remuerait ciel et terre pour satisfaire le roi
— Mais comment?
— Nous y penserons, général. On m'a désigné un des chevaliers qui nous suivent comme un. homme ingénieux et rusé.
— Diilii'r V«)s?
— Oui, je crois. Il connaît peul-ètrcun moyen... Allons, j'accepte votre invitation, car vraiment je meurs de faim.
Ils entrèrent dans la maison du général, suivis de quehjues chevaliers...
Deux heures plus tard, Didier Vos en sortait, accompagné d'un héraut d'armes et de deux sonneurs de trompe.
Baudouin d'Alost et cinq ou six chevaliers vinrent le rejoindre; le général leur souhaita de réussir dans leur entreprise, puis ils s'arrêtèrent au milieu du marché et dé|)loyèrent un drapeau blanc, pendant que les trompettes sonnaient une fanfare.
Quelques minutes plus tard les chefs des Kerles se montrèrent sur les murailles; Bcrtolphc le prieur, son frère le châtelain, son neveu Bouchard Knaj), Vorg Koevoot et quelques autres.
Bobert Sneloghc n'était pas avec eux, quoiqu'on lui eût annoncé l'arrivée du héraut d'armes.
Depuis la perte de sa sfpur, dont il ii.'norait le sort, le jeune chevalier était fort triste et paraissait indilTércnt à tout. Il se tenait bien, à la vérité, prêt à voler aux remparts au premier signal et à ris(|uer sa vie; mais dès cpie sa présence n'y était plus nécessaire, il allait dans la pièce où DaKerlia soignait Kggard blessé, et y restait des heures t'iitières à causer avec sa fiancée de sa sœur disparue.
Lorsque le châtelain Ilackct demanda aux chevaliers l'objet de leur mission, Baudouin d'Alost lui cria :
— Je vous parle comme envoyé du roi de France, qui s'avance vers Bruges, à la tête d'une armi o forte de vingt mille hommes. Il m'a chargé de vous
demander la restitution du trésor du comte, et m'a donné le pouvoir de vous ollVir à cet effet telles conditions i\ue je trouverais bonnes. Ouvrez une des portes et laissez-moi entrer pour que je traite avec vous de l'objet de ma mission.
Les Kerles répuudiieni, du haut de leurs murailles, ([u'ils voulaient bien éciMiler ce qu'il avait à leur dire, mais qu'il leur était tout à fait impossible d'ouvrir une porte, attendu (|ue toutes les issues étaient tellement barricadées à l'intérieur, qu'il faudrait une journée pour les débarrasser. Si le messager du roi avait quebjue chose de particulier à leur communiquer, ils l'entendraient d'en haut.
— Soit! dit Baudouin. Avez-vous le trésor du comte?
— Oui, nous i'av(uis, fut-il répondu.
— Tout entier?
— Tout entier, conforme à l'inventaire que nous a remis l'argentier Frumold.
— Eh bien, écoutez ce que je vous propose au nom du roi et du nouveau comte qu'il a nommé. Si vous me livrez le trésor du comte sans en rien retenir, vous pourrez tous quitter librement le buig et la ville, avec la seule obligation de vous présenter devant la justice, lorsque vous y serez appelés.
Celte proposition surprit et étonna tellement les Kerles ([u'ils se regardèrent un moment entre eux sans rien dire. Mais, dès qu'ils se furent formé une idée nette de l'affaire, les uns éclatèrent de rire, et les autres grommelèrent un refus intligné. Mais le prieur Bertolphe imposa silence à son entourage et demanda à l'envoyé du roi :
— N'excluez-vous personne? Sommes-nous tous compris dans votre |u'oposition ?
— Tous.
— Et messire Bouchard Knap?
— Lui aussi. S'il veut quitter la terre de Flandre pour toujours, il en estlil)re. Sinon il répondra de ses actes après la guerre.
— .Nous examinerons votre proposition et nous en délibérerons, cria Bertolphe. Donnez-nous le temps.
— J'attendrai. Bénéchissez que, dans peu de jours, l'armée française sera à Bruges, et qu'il ne vous reste d'autre pers|)ective qu'une défaite certaine et une mort affreuse.
Baudouin se retira avec ses compagnons.
Les Kerles, sur les remparts, commencèrent à discuter la proposition de l'envoyé. L'n grand nombre s'en moquaient comme d'une chose risible; d'autres voulaient l'examiner à fond, persuadés qu'elle cachait quelque ruse.
Bertolphe était d'un tout autre sentiment. 11 ne supposait aucune tromperie, car il lui paraissait
LES KERLES DE FI, AN DUE
Et tous deux furent descendus. (Page 120.)
impossible que le roi de France manquât à sa parole. Un si puissant monarque aurait-il recours à des ruses viles et ternirait-il ainsi son renom de féal et preux chevalier? Certainement si l'on entrevoyait quelque chance de tenir, jusqu'à l'arrivée de Guillaume Van Loo, la partie du burg que les Kerles occupaient encore, Bertolphe luimême conseillerait de repousser toute proposition de capitulation. Mais cette chance, il ne la voyait pas. Il avait déjà reçu avis de ce qui s'était passé le matin sur la plaine de Sablon, et il savait positivement d'autre part qu'une armée frani,'aise de vingt mille hommes se dirigeait vers Bruges. Attaqués par une pareille force, les Kerles devaient nécessairement succomber, et seraient massacrés jusqu'au dernier. Leur mort serait sans utilité pour la patrie. Au contraire, s'ils sortaient librement du burg, ils pouvaient rejoindre l'armée de Guillaume Van Loo, et ceux qui, comme le prieur et
son frère, possédaient de vastes propriétés, pouvaient lever des hommes et amener des défenseurs à leur cause.
D'abord, ses raisons ne furent accueillies quepir des murmures ; l'idée de livrer sans lutte à l'ennemi le prieuré et le couvent blessait l'orgueil des Kerles. Bouchard surtout grognait et protestaitmais le prieur lui dépeignit avec des couleurs effrayantes la mort terrible qui l'attendait s'il venait à tomber au pouvoir des P^ran^ais, et il lui fit comprendre en même temps qu'il pourrait rendre de plus grands services à son pays en combattant à côte de Guillaume Van Loo qu'en restant enfermé derrière des murailles fatalement destinées à tomber au pouvoir de l'enneni.
A la fin Bouchard, consentit à tout, et ses compagnons l'imitèrent.
En ce moment arriva Robert Sneloghe que le prieur avait fait appîler.