I.1-: i;k\ii'LA(;a.nt
— Croyez-vous donc que je vous dénoncerai?
— C'est égal,. jamais, jamais! Laissez-moi aller, monsieur; soyez pcnt'reux et iniséricordiLMjx. Ne parlez jamais de ce (\m vient de se passer, je vous en conjure. Abandonnez-moi à mon sort cruel... et ([m' l)ieu vous bénisse, sauveur de ma mère, et sauveur de son lils infortuné. Car mainleiianl du moins je ne paraîtrai pas couvert de saiii; devant le souverain jiiire. Adieu! adieu!
Et il prit la direction d'Klterheek.
Mais le docteur courut après lui et le retint.
— Vous mï'les reconnaissant? dit-il Vous prétendez que j'ai sauvé la vie à votre mère? Eli bien, rendez-moi un service pour ma récompense.
— (Jue peut un misérable dans ma position?
— Il est en votre pouvoir de m'accorder ce que je veux vous demander.
— S'il en est ainsi, parlez, monsieur, fallût-il verser jusqu'à la dernière goutte de mon sang.
— Écoulez, dit le docteur, je ne dirai rien à personne, pas même à ma femme, de notre rencontre ici. Vous allez me promettre que, jusqu'à demain à midi, vous n'entreprendrez rien ni contre d'autres, ni contre vous-même... Eli bien?
— .Ius(|u';i demain ;ï midi? répéta l'autre réfléchissant. Demain est le dernier jour...
— Je vous en prie, promettez-le-moi sincèrement.
— Soit, monsieur, je vivrai jus(ju';i demain à midi. Quel service puis-je vous rendre?
Je n'exige pas autre chose de vous que cette
prome.sse. Et j'ajoute que je vous attendrai chez moi demain matin, à six heures, pour savoir de vous qui vous êtes, pour vous assister et vous sauver, si cela m'est possible. Viendrez-vous?
— Non, monsieur, je ne viendrai pas, je ne puis pas venir. .Mon sort s'accomplira. lîicn ne peut l'empêcher.
— C'est éjral, je vous attendrai, vous vous calmerez et deviendrez raisonnable. A demain, à
demain!
Adieu pour l'éternité 1 balbutia le jeune
homme, d'une voix (|ui semblait altérée par les larmes.
— N'oubliez pas qu'en venant, vous rendrez heureux le sauveur de votre mère, répéta encore le do'teur.
Tous deux s'éloij:iièreNt daM> des directions
opposées.
Le lendemain, le ilnrtenr s'était levé plus tôt que de coutume. Le souvenir de son éfran-e rencontre avait troublé son sommeil.
Il s'était creusé la cer\elle poor -e rappeler
([uelles femmes, riches ou pauvres, il pouvait avoir sauvées d'une mort certaine, pour trouver parmi elles la mère de son agresseur; mais, dans le cours de sa longue carrière, il avait guéri et secouru tant de personnes, que toutes ses recherches demeurèrent infructueuses.
Il était assis maintenant dans >on cabinet, la tète enfoncée ilans ses (nains, se demandant si celui qui avait été sur le point de le tuer d'un coup de couteau oserait bien paraître en sa présence. Viendrait-il à l'heure fixée?
A en juger |Kir les probabilités, la négative avait le plus de chances; car, si la crainte d'être reconnu avait empêché le coupable de suivre le docteur la veille au soir, comment oserait-il se montrer maintenant en plein jour?
Cette réflexion attrista M. Chrisliaans. Ce n'était pas la seule curiosité ([iii le poussait à s'enquérir du nom de son agresseur; il était presque (onvaincu (|ue celui-ci devait être la victime d'une grande infortune, et qu'avec un faible secours et un bon conseil on pourrait le ramener dans le droit chemin. Le bon docteur se réjouissait clwujue fois qu'il pouvait rendre à un malade la santé du corps; mais combien il s'estimerait plus heureux s'il lui était accordé de sauver de la perdition éternelle une pauvre âme soufTranleel malade!
Profondément enfoncé dans ces pensées, le docteur avait probablement oublié que l'heure fixée approchait. La sonnerie de la pendule le lui rappela.
— Six heures ! murmura-t-il : non, il ne viendra pas.
M. Chrisliaans se leva, s'approcha de la fenêtre, et regarda à travers le rideau, pour voir sans être
11 regarda à droite et à gauche les gens (jui pas.saient, on ([ui avaient l'air de venir du côté de sa demeure. Il vit beaucoup de paysans qui apportaient en ville des provisions, du beurre el du lait, I et des ouvriers qui se rendaient à leur travail. Il I vit aussi (|uel(|ues personnes appartenant à la classe bourgeoise, mais dont les vêlements usés, les yeux enfoncés, le visage jauni et la marche lente trahissaient la misère, soit par suite d'in- 1 fortunes, soit par leur propre faute. ; Cest parmi ces derniers ([u'il lâchait di> reconnaître son agresseur. Cliatiue fois rju'il voyait arriver de loin un jeune homme dont l'exlérienr trahissail la pauvreté, le chagrin ou la honte, il s'attendait à entendre tinter la sonm-tle.
l'jifio, fatigué d'attendre inutilement, il allait (piitter son poste d'observation, en murmurant d'un ton désappointé :
-Déjà six heures! .Mlons, il ne viendra pas. Mais en ce moment il aperçut de fort loin un
LE REMPLAÇANT
jeune liominc dont l'iispect le frappa tellement qu'il poussa un cri de surprise.
— Ah ! c'est peul-èire lui, dit-il.
Ce jeune lionime portail des vêtements ijui conservaient encore les traces d'une coupe éléyanle; mais ils étaient tachés de raies grises, et ils faisaient autour de son corps uiille plis désordonnés, comme s'il était tombé dans l'eau ou qu'il eût dormi sur le sol humide.
D'abord le docteur ne put pas voir son visai;e, car il tenait la tète tout à fait baissée sur sa poitrine, et rasait les maisons eu se détournant pour ne pas rencontrer le rei;ard des passants.
Au moment où il approcha de la maison de M. Christiaans, il releva la tète pour reconnaître l'endroit où il était, et montra ainsi son visage au médecin.
Celui-ci, en le voyant, se remit à douter; car, quoique le jeune homme fût très pâle et que son visage portât les traces visibles de la soulTrance, de la maladie et de l'inconduite, il y avait dans l'ensemble de ses traits quelque chose de si régulier, et même de si doux et de si noble, qu'il était impossible de supposer qu'il pouvait être un malfaiteur.
En effet, la première supposition du docteur devait être erronée, car le jeune homme, après avoir jeté un regard sur la maison, hâta le pas, et passa devant la porte.
Alors M. Christiaans cessa d'attendre et revint près de sa tal)le : il lira son calepin et se mit à régler les visites qu'il avait à faire à ses malades. De temps en temps il s'interrompait pour penser encore à son agresseur nocturne; mais il croyait fermement iiu'il ne viendrait pas, puisque l'heure fixée élait depuis longtemps passée.
Tout à coup il entendit retentir un coup de sonnette. Cela frappa son attention; mais il sourit bientôt de sa propre émotion en se disant que ce coup de sonnette annonçait probablement la visite d'un de ses malades, comme il en recevait beaucoup tous les jours.
Une servante ouvrit la porte du cabinet et la referma après avoir introduit un visiteur. C'était le jeune homme aux vêtements souillés. Il élait là muet, tremblant, pâle comme un mort, et les yeux obstinément baissés.
Ne sachant s'il voyait bien réellement devant lui son agresseur, le docteur n'osa pas l'interroger directement.
— Que désirez-vous, mon ami? demanda-t-il.
— Ah ! pardon ! cette nuit, cette alfreuse nuit... soupira l'autre d'une voix presque inintelligible.
— Cette nuit? répéta le docteur. Oh! vous êtes donc venu? Asseyez-vous ; voilà un siège.
Le jeune homme, comme s'il n'avait pas la force
de se tenir debout plus longtemps, posa sa main tremblante sur le dos d'une chaise. Mais avant qu'il eût le temps d'y arriver, ses jandjes se dérobèient sous lui, et il tomba presque évanoui sur un fauteuil, les joues blêmes et les yeux éteints.
Le docteur courut à lui, et demanda en lui tàlant le pouls :
— Qu'avez-vous? vous sentez-vous malade?
— J'ai faim!... je meurs de faim! bégaya le jeune homme.
Et, lorsqu'il vit le docteur étendre la main vers une sonnette posée sur la table pour appeler la servante, il réunit toute ses forces et retint sa main.
— Je vous comprends ! répondit M. Christiaans , soyez sans crainte, je reviens immédiatement.
Et il sortit de son cabinet en faisant au jeune bomme un signe pour le rassurer.
Au bout de quelques minutes, il reparut avec une bouteille sous le bras et un verre à la main.
Il versa un verre de vin rouge et le porta aux lèvres du pauvre diable. Celui-ci, obéissant au sentiment de la conservation personnelle, avala le breuvage fortifiant avec une fiévreuse avidité. Alors une étincelle subite se ralluma dans ses yeux, et il murmura des paroles de vive reconnaissance; mais le docteur ne lui laissa pas le temps d'exprimer ce qu'il éprouvait; il sortit de nouveau et lui rapporta une tranche de pain beurrée, avec une tranche de viande froide.
— Taisez-vous, dit-il, et mangez d'abord quelques bouchées; alors nous causerons. Ne craignez pas qu'on puisse nous entendre ou nous surprendre ;j'ai donné l'ordre de ne laisser entrer personne tant que vous serez ici. Je veux, s'il est possible, vous consoler et vous venir en aide. Pour me récompenser soyez franc et sincère avec moi... Comme vous avalez ce pain! N'avez-vous donc pas mangé depuis longtemps?
— Depuis trois jours et trois nuits, rien que des herbes, des racines et des écorces d'arbres, balbutia le jeune homme.
— C'est assez maintenant. Comment vous trouvez-vous?
— Tout à fait remis et fortifié, monsieur. Je baise vos mains charitables. Et cependant, je ne sais pas s'il n'eût pas mieux valu pour moi mourir de faim. Oui, oui, du moins j'eusse été délivré d'une terrible fatalité, et Dieu ne me demanderait pas compte de ma propre mort.
— De votre propre mort? demanda le docteur avec effroi. Et si je vous aidais? Le besoin d'argent vous a porté au crime. Si je vous le donnais, cet argent?
— Impossible, impossible ! répondit le jeune homme en laissant tomber sa tête sur sa poitrine avec désespoir.
LE REMPLAÇANT
— C'est ce que nous verrons. Commencez toujours par me raconter qui vous êtes et dans «|uelles circonstances j'ai sauve* la vie à votre mt''re, comme vous le prétendez.
Après avoir passé la main sur son front, comme pour rafraîcliir ses idées, le jeune homme commenta, d'abord d'une voix faible, [mis |)eu à peu avec une sorte d'animation.
— Je m'appelle Cuillaume Hoofs, et je demeure à Ixelles, près du Keyenveld. Mon père était maître ouvrier chez un boulariirer. .l'étais son unique enfant, et il m'adorait. Son rêve était de faire de moi un ouvrier remarquable. Aussi, dès mon enfance, s'elTorfa-t-il de m'appiendre le peu de dessin (ju'il savait lui-même; il se promettait plus tard de m'envoyer à l'École et ensuite à l'Académie des beaux-arts.
» Malheureusement, lorsque j'atteit^nis ma septième année, mon père fut atteint d'une lluxion de poitrine (|ui, mal soignée, dégénéra bientôt en une dcnlourouse maladie de langueur. Ma mère veilla nuit et jour auprès de son lit; cela dura bien des mois ! Afin de pourvoir aux dépenses journalières du ménage et aux frais du médecin et du |»liarmacien, ma mère travaillait à en perdre la vue. Son métier consistait à nouer des franges de soie, et, quand l'ouvrage donnait, elle pouvait }:aj:ner une assez bonne journée. Mais la longue mabulie de mon père rendit ce salaire bien insulfisant, de sorte que, quebjues semaines avant sa triste lin, nous avions vendu ou mis en liage loul ce qui avait la moindre; valeur : mobilier, habillement, linge... tout, excepté une montre d'or (|ui, de père en fils, avait été conservée comme un souvenir de famille avec un respect religieux.
f> A peine avais-je accompagné mon père à sa «lernière demeure que ma mère, épuisée par ses longues veilles, parles soins qu'elle lui avait prodigués, et par son chagrin, tomba également malade. En peu de jours, elle avait tellement changé et maigri, que je ne pouvais la regarder sans frémir et sans verser des larmes amères. Heureusement (|ue lors(|ue l'on est enfant, on ne sait pas encore ce que c'est que la mort, sans cela, j'ai vu, dès cette époqae-là, assez de douleur et de misère pour y suemmber.
t) Une voisine, qui soignait ma mère par charité, répf^lait souvent que personne ne |.ouvait la guérir, sinon le bon doeteur dlxellcs; mais no<is ne possédions plu> rien pour payer le mi-derin, et, si le boulanger et lépicier n'avaient pas continué à nous loMinir par commisération pure, nous n'aurions eu qu'à mourir de faim.
» .Ma mère, qui pensait à mon avenir avec effroi, .se dérida après une longue lutte, à sacri-
fier la montre d'or de mon père pour payer le nouveau médecin. M. Chrisliaans fut appelé et vint le jour même. Sa paride aimable et consolante rendit à ma mère l'espoir et le courage. Il s'aperçut aisément de lu misère qui régnait dans la tnaison et de l'impossibilité on nous étions d'acheter les ciioses nécessaires pour rendre des forces à la malade ; car, dès ce jour-là, le domestique ou la servante du docteur vint chaque jour nous apporter des aliments choisis, tantôt un fort consommé, lanlèt un demi-poulet, tantôt une bouteille de vin, tantôt des gâteaux ou des friandises. Et, lorsque ma mère exprimait sa crainte de n'avoir jamais assez d'argent poui- payer ces mets coûteux, le bon docteur disant en riant:
» — Nous gagnons du terrain sur la maladie, guérissez seulement, ma chère dame; nous parlerons du reste plus tard.
» Vous souvenez-vous de cela, monsieur?
Le docteur secoua la tête.
— Non? Vous oubliez donc vos propres bienfaits? dit le jeune homme étonné. Dieu, du moins ne les oubliera pas.
— J'ai aidé plus de gens dans ce triste état que... Et votre mère a été guérie?
— Oui, monsieur; vous êtes venu un jour que ma mère était levée et elle ess<iyait si elle ne pouvait pas travailler un peu à nouer des franges de soie. Vous lui prîtes le bras pour lui làter le pouls, en vous écriant :
» — Je vous félicite, petite mère, la maladie est vaincue; vous êtes sauvée!
» Ma mère tomba à genoux devant vous, et moi à côté d'elle. Nos mains se tendaient vers vous; nos visages ruisselaient de larmes de joie et de reconnaissance, et nous vous bénissions comme l'ange de la délivrance ({ui, dans notre misère, nous... Pardonnez-moi, monsieur, le souvenir de vos bienfaits, le souvenir de ce> temps de douleur mais d'innocence m'émeut si profondément que je n'ai presque pas la force de parler.
Le docteur ne répondait pas. Les paroles dn jeune homme lavaient vivement touché, et il regardait le ciel sans rien dire, comme pour remercier Dieu qui lui avait accordé de faire çà et là un peu de bien dans sa vie.
— Ce n'est pas tout, poursuivit le jeune homme après une courte pause. Ma mère exprima au docteur la peine qu'elle éprouvait de ne pouvoir le rémunérer convenablement de ses soins.
0 — Vous voyez bien, di.sait-elle, que mms sommes 1res pauvres, mais nous |M)ssédons du moins un (dijet d'une certaine valeur.
» El en disant ces mots, elle lui offrit la montre d'or de feu mon père. — Et lui, (|ue fit-il, le
LE REMPLAÇANT
Il sauta en arrière et leva son bâton, (Page 4.)
noble cœur? 11 répéta que nous ne lui devions rien, repoussa la montre, et mit un napoléon d'or dans la main de ma mère pour l'aider à vivre jusqu'à ce qu'elle eût la force de travailler... Alors vous êles parti, monsieur, et, depuis ce .jour, vous n'avez plus franchi le seuil de notre porte; mais, dans cette maison d'où vous avez chassé la mort et la faim, pareil à un envoyé du ciel, une mère reconnaissante a maintes fois appris à son enfanta mêler à ses prières le nom de son bienfaiteur.
— Oui, oui, je me rappelle bien quelque chose delà montre et de la bonne femme avec son petit garçon, interrompit le docteur avec attendrissement. Et ce petit garçon, c'est vous!... vous qui cette nuit avez dirigé un couteau contre ma poitrine !
Le jeune homme courba la tête.
— Pardon ! s'écria-t-il d'un ton suppliant.
J'avais le délire ; j'étais malade, je ne savais pas ce queje faisais. Dieu m'a préservé de ce parricide.
— Mais qu'est-ce qui pouvait vous pousser à un pareil crime? demanda le docteur. Racontez-le-moi sans réticence; donnez-moi la conviction que vous avez été poussé sur le bord de l'abîme par le malheur, et non par votre faute ou par votre propre volonté; et, si la chose est possible, celui qui a sauvé la mère éprouvera autant de joie à sauver le fils.
— Je vous suis reconnaissant plus que je ne puis le dire, répondit le jeune homme eu soupirant ; mais je n'espère point de salut.
— Voyons, parlez. Un malheur, un grand malheur vous est arrivé, m'avez-vous dit?
— Je tcâcherai d'être aussi bref que possible, monsieur.
— Non, non, je veu\ connaître tous les détails, vous m'inspirez un grand intérêt. Un jeune
l,K IIKMI'LAC.VNT.
homme (|ui aime sa mère comme vous, el qui, coiume vous, a élc élevr dans la reconnaissance, ne peul pas tievonir un niaU'ailcur par les voies ordinaires, l'arlez-iionc el ne craijjiie/ pas d'être loiijî.
— S(»it, répondit le jeune homme: je reprends donc l'histoire de ma propre existence au point où je l'ai laissée loiil à l'heure. — Ma bonne mère se rétahlil toul à l'ait. Kn Iravaillant nuit et jour, en se priv.ml du nécessaire, elle accomplit, en ce r|ui me concerne, le rêve de mon père. Kllc m'envoya ;\ l'école, et plus tard à l'Académie de dessin.
» .\vant que mon éducation arlistitine fût achevée; les yeux de ma mère s'afTaihlirent de plus en plus, à tel point qu'elle fut ohligée de cesser son travail habituel, pour ne |>as perdre entièrement la vue.
« Ce fut mon tour alors de prendre sur mes épaules le fardeau de notre existence. Je cjuittai l'école et l'Académie, et je m'eiïorçai de gagner un peu d'argent. D'abord nous souffrîmes de la misère, et plus d'une fois il nous arriva d'avoir faim. Mais notre affection réciproque était pour nous une source de consolation.
y> Maintenant, j'ai atteint l'âge de vingl-Irois ans. Je suis aide-dessinateur chez un architecte à Bruxelles. Mes appointements sont modiques, mais nous vivions si économiquement ! En une année, je n'ai |)as mis une seule fois les pieds dans un cabaret; lorsque je n'étais pas à mon bureau, je travaillais à coté de ma mère, pour avancer mes études, ou gagner quelque chose en dehors de mes appoinlemenis. (>;tte existence tranquille suffisait à notre bonheur à tous deux; nos cœurs étaient riches de notre mutuelle affection. Oh ! croyez-moi, monsieur, à mes yeux, c'est une créature céleste, quelque chose de saint (|ue cette humble femme dont la vie n'a été qu'un long sacrifice cl qui ne craignait pas de braver la cécité pour que son fils piit s'instruire.
— Vous avez bien raison de l'aimer si tendrement, murmura le docteur en essuyant une larme. Voire mère est une digne femme. Oh 1 les vertus cachées sont prescjue toujours les plus nobles et les plus méritoires.
— .Maintenant je vais vous avouer, monsieur, reprit le jeune homme, quel mallieui, quelle < onpable erreur anéantit tout à coup ce bonheur que nous goûtions, el nous plongea, ma mère et moi, dans un abîme de chagrin et de honte. L'architecte, mon patron, est un homme très emporté, qui, dans ses accès de robri-, injurie toul le monde, et se répand en paroles grossières. Les commis et les domestiques les plu- patients
I ne pouvaient rester chez lui (|ue quel(|ues mois.
' Moi, j'avais cru découvrir, lorsque je fus depuis
' (|uel(|ue temps dans son bureau, que sous celte
rude écorce se cachait un bon cœur; aussi je
supportais tout, et je montrais beaucoup de bonne
volonté. Aussi ne tarda l-il pas à me témoigner
nue estime parlicubère, et même une certaine
I affection, bien que cette affection ne me préservât
' point de pesparoles dures el souvent cruelles.
D Je servais donc mon patron avec zèle et fidélité; deux fois déjà il m'avait accordé de légères augmentations d'appointements. Je m'estimais heureux; car, si je gagnais à peine assez pour subvenir aux dépenses de notre ménage, du moins j'avais pu rendre la vie de ma mère moins pénible et plus facile.
» Un malin, mon patron me Ht apjK'Ier dans son cabinet. Lors(|ue je parus devant lui, il me regarda en souriant et me demanda :
T) — Ciuillaume, avez-vous quelquefois voyagé?
» — J'ai été une fois à Anvers, répondis-je, une fois à Alost, et une fois à Mal.
» — Pas plus loin! Ainsi vous n'êtes pas sorti du plat pays? Avez-vous vu beaucoup de montagnes en votre vie?
» — Jamais, dis-je en soupirant.
» — Et vous seriez content d'en voir?
» — C'était mon léve depuis des années.
» — Et bien, approchez et écoutez, H y a trois ans, j'ai fait (juelques plans et croquis pour un genlilhomme liégeois (pii voulait se construire une maison de campagne. Ce monsieur ne trouva pas mes dessins à son goût, et refusa de payer mes honoraires. Maintenant, je reçois de lui une lettre qui m'apprend qu'il a changé d'idée, et qu'il tient à ma disposition la somme de cinq cenis francs (ju'il me doit. Depuis un certain temps, vous avez, à diverses reprises, travaillé pour moi en dehors de vos heures de bureau. C'était trop peu de clio>e pour vous en payer à pari; cependant le droit est le droil, et je ne l'ai pas oublié. Je suis (juclquetois un peu rude, mais je vois pourtant bien. Cuillaume. que vous êtes un garçon honnête et zélé. Il m'est venu dans l'idée de vous donner un témoignage de ma confiance. Je |)ourrais faire encaisser les cinq cents francs à Liège à peu de frais; mais je préfère saisir celle occasion de vous laisser faire un petit voyage, romine récompense el comme dishaclion.
» — Oh ! monsieur, répoiidis-je avec émotion, si vous saviez lajoie cjne me cause votre généreuse proposition! Je pourrai donc visiter le beau pays de montagnes!
)) — Tenez, rejirit mon patron, voici une (|uittance que vous exhiberez à l'adresse indiquée. On vous remettra la somme. Voici, en outre, une
LE REMPLAÇANT
somme de soixante francs pour vos frais de voyage, et je vous donne huit jours de congé. Vivez avec économie, et vous pourrez visiter non seulement la helle ville de Liège, mais ses pittoresques environs; Cliaudfontaine, par exemple, et même Verviers. Ah! pour qui n'a pas vu des pays de plus hautes montagnes, la vallée de la Vesdre est vraiment quelque chose d'admirable! Je vous confie la recette d'une somme de cinq cents francs. 11 est inutile de vous recommander la prudence et la vigilance; vous êtes un garçon tranquille et intelligent. Allez maintenant, et partez le plus vile possilile; il fait un temps délicieux, il faut en profiter avant qu'il ne change.
» Je pris congé de mon patron avec les marques de la plus vive reconnaissance, et je courus faire part de cette bonne nouvelle à ma mère. Je lui dis que je ne ferais qu'aller à Liège et revenir, de façon à épargner vingt ou trente francs sur les soixante que l'architecte m'avaient donnés, et que, des huit jours de vacances qu'il m'accordait, j'en passerais quatre à travailler à la maison. Outre le plaisir de voir Liège et le pays des montagnes, j'avais donc la per>peclive de gagner environ quarante ou cinquante francs. Nous en devions presque autant chez le boulanger, le boucher et l'épicier, et nous pourrions ainsi nous acquitter envers tout le monde.
» Mais ma mère, touchée de la bonté de mon palron, prétendit que nous ne pouvions point, par économie, rendre vaines ses généreuses intentions. L'argent qu'il m'avait remis devait être entièrement employé à l'usage auquel il l'avait destiné. Je ne pouvais donc pas, d'après elle, faire autrement que de profiter de l'occasion qui m'était offerte de voir ce beau pays, et de me reposer, par ces huit jours de liberté, de près de dix années de travail incessant.
» Ma mère m'accompagna à la diligence, et, quoique cette première séparation fit couler ses larmes, elle était presque aussi heureuse que moi en pensant au plaisir que j'allais avoir.
» Je descendis à Liège dans une très modeste auberge, et je me rendis immédiatement chez le gentilhomme débiteur de mon maître pour lui présenter sa quittance. Les cinq cents francs me furent comptés en napoléons d'or. Je les serrai dans une bourse de toile que j'enfermai dans ma valise. Alors, tranquille et délivré de tout aulre soin, je me mis à me promener dans les rues de la ville de Liège, et à jouir des belles perspectives et des charmants points de vue de la reine de la Meuse.
» En rentrant vers le soir à mon auberge pour souper, je trouvai assis à table un jeune monsieur d'Anvers qui ne tarda pas à gagner mes sympathies
par son extérieur aimable et son langage spirituel. Nous causâmes enseml)le, jusqu'au moment de nous mettre an lit, des beautés de la contrée, et de l'admirable situation de la ville de Liège dans la jolie vallée de la Meuse.
» Ce jeune homme était un voyageur de commerce. 11 devait partir le lendemain pour Spa, où il avait quelques affaires à faire. Ce qu'il me raconta des pittoresques environs de Spa excita tellement ma curiosité, qu'avant d'aller nous coucher, nous résolûmes de faire le voyage de Spa de compagnie. 11 se dépêcherait, disait-il, de terminer ses affaires et me conduirait partout pour me montrer ce qu'il y avait de curieux à voir, car il était allé souvent dans celte petite ville de bains, et connaissait parfaitement les environs.
» Nous partîmes de très bonne heure, et nous arrivâmes à Spa avant midi. Après avoir mangé un morceau, nous décidâmes de ne dîner que vers le soir, afin de pouvoir consacrer plus de temps à nos promenades. Là-dessus, mon ami entra en ville pour se dépêcher de finir ses affaires.
» Lorsqu'il me retrouva doux ou Irois heures plus tard, il paraissait 1res joyeux. Il avait eu du bonheur, disait-il. Non seidement il avait obtenu pour son palron des commandes sur lesquelles celui-ci trouverait un bénéfice de mille francs au moins, mais il avait en outre gagné soixante-dix francs pour lui-même. Aussi ne voulait-il pas vivre petitement ce jour-là, et m'engagea â aller avec lui dîner â table d'hôte dans un grand hôtel. Je n'avais pas à m'inquiéter de la dépense, puisqu'il voulait payer le tout sur son bénéfice.
» Après quelques objections, je me laissai persuader; l'Anversois était si amusant, si spirituel et si entraînant, qu'il n'y avait pas moyen de lui résister.
» Après une longue et joyeuse promenade, nous allâmes prendre place à la table d'un magnifique hôtel. Je me sentais confus et gêné en présence des beaux messieurs et des belles dames qui étaient assis à table avec nous, et je n'osais pas dire un mot. Mon ami, au contraire, devait être habitué à semblable compagnie, car il parlait tout haut et ne paraissait pas embarrassé le moins du monde.
» Naturellement, on ne buvait que du vin à celte table, et l'Anversois me contraignit à vider quelques verres de bordeaux avec lui. Comme je ne buvais chez ma mère que de l'eau ou du café froid, je ne pouvais pas résister à l'influence du vin. Ma tête ne tarda pas à s'échauffer, et ma langue se délia. Je causais, je riais, je plaisantais, et la riche compagnie qui m'entourait ne m'imposait plus. Mon ami demanda une seconde bouteille, un vin rouge capiteux qui me brûlait la gorge et l'estomac...
LK ia:MIM.A(.:.\NT.
— (î'rlail ilii lioiirgojïjie, dit le docteur (|ui avait éfoiitt' avec une alteiitioii sdiileniio.
— AIj! jo ne sais pas quel t-lait le iioni tlf ocl infernal poison, dit le jeune homme en soupirant, mais cette houteille l'ut pour moi une malédiction, un diMuoii (|U! devait nif pnu>;ser irrésislildcmcnl au crime et à la honte. Après avoir vidé quelques verres de cette seconde houteille, je me sentis comme ensorcelé, j'étais grand et fort, heureux et lier, tout rayonnait autour de uïoi d'un éclat sédiicteui-, cl j'éioulais ma pro[)re voix, étonné et ravi de mon admirable éloquence.
» La houteille de hourgogne fut suivie d'une autre... Mais mon ami, quv. le vin ne troublait pas autant que moi, m'empêcha d'en boire plus d'une couple de verres, et vida le reste tout seul... Alors, je le suivi.* dans un édilice d'où sortait une musique entraînante.
— Pauvre garçon, interrompit le docteur, vous étiez gris. .\h! je prévois avec elTroi ce (|ui vous est arrivé. Vous vous êtes laissé entraîner à aller voir le jeu, la roulette, cet ahlme infernal où tant d'infortunés vont se |)er(lre à jamais?
— Hélas! oui, monsieur.
• — Kt vous avez [)erdu heauroup?
— Tout:
— (jinq cents francs, o ciel!
— Et mes (Vais de voyage.
— Malheureux ! l'argent de votre patron!
Le jeune homme courba la têie et demeura silencieux.
— Mais vous aviez donc réellement |)erdu l'esprit? s'écria le iloctenr avec un accent de colère et d'indignation.
— .l'étais fou et aveugle, à cause du vin qui me travaillait comme un poison.
— Peut-être vous a-t-on volé?
— Non, monsieur, je suis s<miI coupable.
— Votre conscience était dctnc tout à l'ail morte? Aviez-vous oublié votre mère? (^e que vous faisiez là, c'était un vol.
— t)ui, oui, un crime abominable.
— Vous! si honnête et si bon jus(|ue-là... c'est incroyable! Comment cela est-il arrivé?
— C'est comme un rêve affreux, comme un cauchemar effroyable, ré|»ondit tristement le jeune homme. Je sais que, d'abord, à l'exemjde de mon ami, je ne mis au jeu qu'une pièce de cinq francs avec la résolution de ne pas risquer davantage. Malheureusement, je gagnai deux ou trois fois, puis je reperdis. Ces vicissitudes allumèrent ma passion, et je devins possédé du démon du jeu. Lorsque j'eus perdu tout largent de mon voyage, je luttai longtemps contre une inspiration infernale. Iti monsieur, un joueur, m'expli(|ua qu'on était certain de gagner en noet-
lanl toujours sur la même coideur et en doublant chaque lois sa mise. Il prétendait (jue cette ccnileur (levait «orlir une lois, et (ju'alors on regagnait tout son argent d'un seul coup. J'ouvris (iévreusement mon sac et je risquai un napoléon... et ainsi, poussé par une aveugh; passion, je continuai à jouer et à perdre, juscju'à ce qu'il ne restât plus rien dans ma bourse. .Mors, je la foulai aux pieds en proférant une malédiction.
» Mon ami, qui avait perdu également, mais pas autant (pie moi, me ramena à notre auberge, et essaya de me consoler chemin faisant. Je ne devais pas perdre courage, disait-il; il se chargerait (le notre dé|iense à l'auberge; il lui restait encore de l'argent, et il recommencerait encore à jouer le lendemain. Il savait maintenant comment les chances se succédaient, et il était certain de gagner. Il ne doutait pas ([u'il ne gagnât assez pour me rendre les cinq cenis francs (|ue j'avais perdus. J'avais la tête lourde : le grand air, l'agitation, la passion du jeu, augmentèrent encore mon ivresse et la surexcitation de mon cerveau. Acceptant comme vérité les paroles de mon compagnon, j'allai me coucher sans grand chagrin, et je dormis comme une brute. Le s(deil était dé'jà bien haut dans le ciel lorsque l'Anversois me tira de mon lourd sommeil en me secouant vi(dcminent.
» J'avais un grand mal de tète, et je ne pouvais pas sup|)orter l'éclat du jour. .Mon cerveau brûlait comme du feu. Dès (jue je fus arrivé, par mes propres souvenirs, et par les explications de mbn ami, à la conscience lucide de mon crime ei de ma honte, je fondis en larmes, je m'arrachai les cheveux et je me mis à pousseï' des cris de douleur et de désespoir. J'étais un monstre à mes propres yeux; je voulais mourir pour étoulTer le remords qui me r(»ngeait le cceur.
» L'Anversois aussi était désolé et regrettait amèrement notre folie. Il maudissait également le vin et le jeu. Mais mon dé.sespoir extrême lui fit oublier son pr(q)re chagrin. Il essaya de me consoler, mais ses paroles ne pouvaient rien contre la terrible réalité.
» Je m'étais levé et habillé avec une précipitation fébrile. Mon compagnon s'elfraya de mes paroles sans suite, maisdemau\ais augure. Je voulais fuir, disais-je, fuir loin, bien loin, dans la solitude et, là, me punir de ma lâcheté. Il me retint, s'efforça de me calmer, et Unit par me déclarer qu'il employerait la violence pour mempêcherde faire un malheur. Il ne voulait plus nie (piitter, et, si je refusais île lécoiiter, il irait, disail-il, appeler les gens de l'auberge et même la p(dice, s'il le fallait. .Mon crime serait ainsi connu, et à Bruxelles même on apprendrait que moi, Giiil-
LE HEMPLACANT.
lauine lloofs, le fils de la veuve, j'avais détourné ciiKj cents francs pour les jouer.
)) Celte idée me consterna complètement. Un torrent de larmes jaillit de mes yeux et je tombai sur une chaise, anéanti et désespéré, me déclarant prêt à obéir aveuglement à mon compagnon. Dos ce 'moment, je me laissai aller à un désespoir sans bornes, et je n'entendis pins même ce que me disait l'Anversois.
» Cehii-ci devait retourner à Liège, et de là à Naniur et à Dinan. Il voulait m'emmener avec lui jusqu'à Namur, et payer pour moi la diligence.' Pareil sacrifice était bien lonrd pour lui en ce moment, car il avait aussi perdn beaucoup d'argent, et se trouvait dans un grand embarras. De Namur, je pourrais gagner Bruxelles à pied.
y> Je n'avais pas la force de lui résister; la crainte de voir mon crime divulgué me rendait docile comme un enfant. Je le suivis sans dire mot partout où il lui plut de me conduire.
» Il faisait nuit quand nous approchâmes de la station de Namur. Mon compagnon, qui ne pouvait plus payer mon séjour dans une auberge, me conseilla de descendre dans le faubourg, attendu que les portes de la ville étaient closes. Je pourrais me mettre tout de suite en route pour Bruxelles et atteindre Wavre dans la matinée.
» La diligence me descendit à une courte distance de la ville, et un instant plus tard je me trouvais tout seul sur la route obscure et solitaire, au milieu d'un silence effrayant.
y> Je restai là immobile, une demi-heure au moins, les bras croisés sur la poitrine. Maintenant, je pouvais peser librement les conséquences de mon crime. Ces sombres pensées me donnèrent la fièvre et le délire. Je retournai sur mes pas et me dirigeai vers la Meuse... Les yeux fixés sur ses eaux murmurantes, je me laissai tomber à genoux et demandai pardon au ciel du nouveau crime auquel me poussait une inexorable fatalité... Et, me levant, je me précipitai vers la rivière, pour ensevelir avec moi mon forfait et ma honte...
» Mais, au moment de me jeter à l'eau, je vis devant moi l'image de ma mère qui tendait vers moi ses mains tremblantes pour me retenir. Je voyais couler ses larmes, j'entendais sa voix suppliante... et cependant je voulus passer outre et je fis un pas de plus vers l'abîme ! Mais alors, alors surgit du fond de l'eau l'image de mon père qui, le doigt étendu et les yeux enflammés, me repoussait... Je me mis à trembler, une indescriptible épouvante me saisit et je pris la fuite à travers champs, sans savoir ce que je faisais...
» Comme si mes pieds avaient gardé plus de conscience que mon cerveau, ils m'amenèrent sur la route de Bruxelles ; je marchai, je courus toute
la nuit. Lorsque l'aube matinale parut, je me jetai dans les bois et continuai mon chemin, me cachant à tous les regards.
» Enfin, j'atteignis, dans le bois de la Cambre, un fourré très épais et très sombre, non loin de Boitsfort. Le sang coulait dans mes souliers, mes jambes se dérobaient sous moi, je n'avais plus d'haleine ; j'étais à bout de forces et je tombai presque évanoui sur le gazon.
» Peu de temps après je revins à moi. Qu'allais-je faire maintenant? Retournera Bruxelles? Pourquoi faire? Pour dire à mon patron que j'avais perdu au jeu les cinq cents francs? Lui, si emporté et si impitoyable sur le point d'honneur, me traduirait immédiatement en justice, et me ferait prendre comme un voleur.
» Et ma mère, à cette affreuse nouvelle, tomberait morte de désespoir et de honte ! Que la prison s'ouvrît pour moi, que la foudre vengeresse de Dieu m'écrasât, je l'avais mérité; mais elle, pauvre femme innocente ! Ah! cette pensée me brisait le cœur, et, pendant plusieurs heures, j'arrosai le gazon de mes larmes brûlantes... Rentrer à Bruxelles !... Je n'osais même pas quitter la sombre profondeur des bois, de crainte qu'une créature vivante ne me vît. Il me semblait que mon crime était écrit en caractères lisibles sur mon visage.
» J'avais pris mon dernier repas entre Liège et Namur en compagnie de l'Anversois. Depuis lors, — il y avait deux nuits et un jour, — je n'avais rien mangé que des herbes, des racines et l'écorce de jeunes arbres. A la fin de cette fatale journée, épuisé par la faim, les larmes et le désespoir, je fus pris d'une fièvre chaude et je perdis tout à fait l'usage de mes sens. Quels objets me sourirent dans mon délire, je n'en sais rien ; mais je me levai tout joyeux, et je courus tout d'une traite à Ixelles, à travers la chaussée, jusque devant la maison de ma mère. Alors, la conscience de ma véritable situation me revint comme un éclair, je vis ma mère endormie, souriant du plus doux sourire, et rêvant de son fils, du plaisir qu'jl avait à visiter le beau pays de montagnes, et des charmants récits qu'il ferait à son retour... Et j'irais la réveiller pour lui dire : « Votre fils a volé, c'est » un voleur, il doit aller en prison, le nom de son » père est déshonoré pour jamais! »
y> Un cri d'angoisse s'échappa de ma poitrine oppressée. Je pris la fuite, me maudissant moimême, et en proie à une complète démence.
» Une voix, le démon du désespoir et du doute, criait sans cesse à mon oreille : « Meurs, lâche; » mais sauve ta pauvre mère innocente, s
» Cette voix, ce mauvais esprit a armé ma main du couteau et m'a conduit sur votre chemin, monsieur. Me fit-il espérer que, par la violence, par
LE II K. Ml' LA (A NT.
l'assassinai, je pourrais me procurer ciiKj cents francs tl rester inconnu ".' Je n'en sais rien : mon esprit était obscurci , j'élais aveui,'le et l'on... vous savez le reste, monsieur. Je suis venu chez vous pour satisfaire au désir de celui tjui a sauvé la vie à ma mère. Demain matin, mes huit jours de coULjé sont expirés, et il laut que je retourne à mon bureau.
— El V(Mir irez ? demanda le docteur étonné.
— Non, monsieur.
— On ne met pas les moits en prison, répondit le jeune homme avec l'accent d'une sombre résolution. Les arrêts de la justice ne frappent [)as un cadavre. .Ma mère |)lenrera la perle de son lils, elle ne pleurera pas la perte de son honneur.
— Affreuses pensées (|ui vous égarent, dit le docteur avec pitié. Allons, soyez plus calme, et ne désespérez pas ainsi ; il y a peut-être encore moyen (le vous aider. Si j'allais parler ù votre patron?
— Inutile, monsieur. Au premier mot que vous lui diriez de mon crime, il se lèverait comme un lion furieux, et publierait ma honte dans ses bureaux et jus(|ue dans la rue. 11 ne sait pas maîtriser sa colère, et il est sans pitié pour la tromperie et l'improbité... Pardonnez à un pauvre malheureux ^'airon les torts (ju'il a eus envers vous, monsieur, et abandonnez-le à son inexorable sort.
.M. Christiaans demeurait pensif; les yeux lixés au sol : il secouait la létc et murmurait des paroles inintellij.'ibles.
— Ainsi, demanda-l-il tout à coup, vous êtes venu ici sans espoir dans ma générosité?
— Cincj cents francs ! soupira le jeune homme ; donne-ton une si forte somme à un inconnu?
— En effet, c'est pres(|ue un trésor, répondit le docteur. .Malheureux! qu'avez-vous fait? Donner? Non, non je ne vous la donnerai pas.
— Je le comprends, monsieur.
— Mais si je vous la prélais ?
— Vous pourriez nie la prêter? s'écria le jeune homme dans les yeux iluquc! brilla soudain un rayon d'espérance. Cin(| cents Irancs, o ciel !
-- Laissez-moi rélléchir encore... Vous remettri»/ les cinq cent francs à votre patron, sans souffler mot de votre malheur. Votre mère ne saurait donc rien, et vous serrerait avec joie dans ses bras. Votre honneur serait sauvé... Et vous, conservant dans votre mémoire le souvenir de votre faute, vous suivriez dorénavant, comme autrefois, le sentier de la vertu ; vous soigneriez votre bonne mère, et tiendriez \otre cœur, ainsi que votre nom, pur de toute tache. .N'est-ce pas, vous seriez et resteriez un honnête homme?
— Oh! monsieur, s'écria le jeune homme ému et les yeux pleins de larmes; vous avez rendu la vie a ma mère, vous nous sauveriez maintenant de
la honte, de la mort, et ma pauvre Ame de l'éternelle malédiction? Et moi, moi, je serais capable d'abuser de votre bonté angéli(jue et de méconnaître vos bienfaits? Ah ! grâce, grAce, dites-moi (|ue vous ne me croyez pas si mauvais ni si lAche. Le ilocteiir ouvrit son secrétaire, et aligna sur la table vingt-cin(| napoléons d'or.
— Eh bien, oui, dit-il, je vous prête les cin(| I cents francs.
.Alors seulement le jeune homme aj(»ula foi A ce
! bonheur ines|)éré. Il poussa un cri de joie et se
I laissa tomber à genoux devant le docteur. Celui-ci
, eesaya j|e se soustraire A ces démonstrations (ié-
I vreuses; mais le jeune homme se traîna derrière
lui, embrassa ses genoux et mouilla ses pieds d'un
torrent de larmes. Et en même le(nps il exprimait
sa reconnaissance en des termes si chaleureux et
si entlumsiastes (|u'on eut dit ({u'il adorait l'homme
(|ui lui rendait l'honneur et la vie.
Le docteur le releva, s'efforça de le calmer, et lui dit :
— Vous me rendrez les cin(| cents francs comme vous pourrez...
— Tous les mois quel(|ue chose, interrompu le jeune homme; nous vivrons de privations et nous travaillerons comme des esclaves, pour...
— Non, pas ainsi... Pas d'objections, vous devez m'obéir. Durant les deux i)remières années, vous vivrez économiquement et simplement, sans vous laisser man(|uer de rien, vous et votre mère, et vous mettrez de côté ce que vous pourrez. Retenez bien le jour du mois; je le mar(|uerai aussi. Au bout de ces deux ans, vous m'ap|torterez ce (|ue vous aurez épargné, et, si la somme n'est pas complète, nous prendrons des arrangements pour le règlement du reste. .Mlez, maintenant, et suivez courageusement votre carrière. Votre cœur est bon dans le fond, et votre amour pour votre mère m'inspire des sym|talliies pour vous. .Si vous restez honnête et si vous remplissez bien vos devoirs, je vous ilonnerai aussi mon estime.
Le jeune homme marcha vers la porte, puis revint sur ses |)as pour saisir la main de son bienfaiteur et la poiler A ses lèvres. .Mors, poussé par le docteur, il sortit du cabinet; son cœur battait à se rompre de bonheur et de reconnaissance.
— Au revoir, (luillaume Hoofs; au-revoir! lui cria M. Chrisliaans.
Plusieurs mois s'éctulèrent sans que le docteur
reçiil des nouvelles de (juillaume lloofs, et souvent
' il se demandait comment son protégé pouvait se
.E UEM PLAÇA NT.
comporter; mais il ne fit cependant pas un pas ( pour salisfaire sa curiosité.
Dans le quatrième mois, il aperçut un jour le jeune homme dans le lointain, sur la chaussée de Namur, et, comme il venait à sa rencontre, le docteur espéra qu'il allait le voir de près et se disposa à échanger quelques paroles amicales, mais discrètes.
Mais M. Christiaans se trouva trompé dans son attente : Guillaume Hoofs disparut dans la rue latérale. Peut-être le jeune homme n'avait-il pas reconnu son bienfaiteur.
Quelques semaines plus tard, le docteur le rencontra de nouveau, comme il descendait la montagne de la Cour. Cette fois, Guillaume avait reconnu son protecteur; car, en rencontrant son regard, il devint tout confus, hésita un instant, puis se détourna pour s'arrêter devant une vitrine, où il resta immobile, le dos tourné vers la rue.
Le docteur, persuadé que Guillaume Hoofs l'avait évité avec intention, passa son chemin en grommelant. L'étrange conduite du jeune homme à son égard le froissait et l'allligeait. Il avait donc obligé un ingrat? N'avait-il point pardonné une attaque criminelle et sacrifié cinq cents francs pour sauver un homme sans cœur qui, maintenant, feignait de ne pas le reconnaître?
Cependant, peu à peu sa générosité naturelle reprit le dessus sur son dépit. II réfléchit qu'un sentiment naturel de confusion pouvait être le mobile auquel Guillaume Hoofs obéissait; peutêtre était-ce la crainte que son sauveur ne lui parlât dans la rue et devant les passants d'un passé dont le mystère était nécessaire à son honneur et au bonheur de sa mère. Quoi qu'il en fût, si le jeune homme rapportait au docteur, dans le délai fixé, tout ou partie de la somme prêtée, il n'y avait rien à dire sur sa conduite. Probablement vivait-il aujourd'hui honnêtement et laborieusement, et pourrait-il remplir les conditions arrêtées, car M. Christiaans avait remarqué qu'il était vêtu très simplement et très proprement.
Depuis, le docteur ne rencontra plus son protégé, et il finit par l'oublier tout à fait. D'ailleurs, d'autres événements, d'une importance majeure, détournèrent son atlention du passé pour la concentrer tout entière sur le présent.
Napoléon, l'empereur des Français, avait pénétré en Russie avec une armée de plus d'un demi-million de soldats et de trente mille chevaux, et, après un combat victorieux, il avait pris Moscou, la capitale du czar.
Les nouvelles de ces prodigieux succès arrivant coup sur coup avaient rempli toute l'Europe de crainte et d'admiration et, dans tous les cas, causé une émotion profonde.
Le docteur avait en outre une autre cause d'inquiétude, qui lui était tout à fait personnelle. Son fils Bernard avait réussi à se faire aimer de mademoiselle Véronique Wouters. Pendant longtemps, faute d'occasions de se voir, les deux jeunes gens étaient restés dans le doute sur leurs sentiments réciproques; mais ils avaient fini par reconnaître qu'ils s'aimaient et ils s'étaient promis une fidélité éternelle, et alors Bernard avait supplié son père de demander pour lui à M. Wouters la main de sa fille aînée.
Lorsque le docteur fit cette demande, non sans crainte ni sans embarras, le négociant millionnaire ne manifesta aucun étonnement. Il convint que Bernard était un jeune homme d'un excellent cœur et d'une vive intelligence, et capable de rendre Véronique parfaitement heureuse; mais, en sa qualité de négociant, connaissant la valeur et la puissance de l'argent, M. Wouters était habitué à envisager les choses de sang-froid, au point de vue matériel. Avant de répondre à la demande du docteur, il voulait savoir quelle dot celui-ci donnait à son fils. Comme Véronique n'avait qu'une sœur, elle devait hériter de six à sept cent mille francs. En se mariant, elle recevrait une dot de cent mille francs, et, dans l'idée de M. Wouters, le docteur ne pouvait pas faire autrement que de donner la même dot à son fils.
A ces mots, M. Christiaans se sentit frappé d'un coup inattendu. Cent mille francs! Il n'était pas bien sûr que tout ce qu'il possédait valût bien cent mille francs. D'ailleurs, il ne pouvait pas se dépouiller ainsi que sa femme.
Malheureusement pour lui, le marchand de vins s'imaginait que le docteur était beaucoup plus riche qu'il ne voulait en convenir. Ils se mirent à discuter sur ce point et se séparèrent très mécontents l'un de l'autre. Le docteur retourna chez lui avec la triste nouvelle qu'il ne fallait pas songer à un mariage entre Bernard el Véronique, parce que la chose était tout à fait impossible.
Malgré toute la peine qu'il éprouvait de voir la tristesse de son excellent fils, il ne pouvait rien pour la dissiper. C'était un cruel coup du sort; mais, impuissants comme ils étaient, ils devaient lâcher de le supporter avec patience.
La tristesse et les instances incessantes des deux jeunes gens amenèrent cependant, au bout de quelque temps, une nouvelle entrevue des deux pères. M. W'outers dit qu'il voulait faire un sacrifice pour être agréable à sa fille, qui était désespérée de voir son mariage manqué. Il diminuait de vingt mille francs ses prétentions, et se contentait d'une dot de quatre-vingt mille.
Le docteur ne pouvait pas accepter davantage cette condition, même lorsque M. Wouters rédui-