‹ [Œuvres complètes de Henri ConscienceChapitre 222 sur 225 · I.ES KKIll.ES DE FI.\M»RE · texte numérisé non relu

I.ES KKIll.ES DE FI.\M»RE

Que (levaienl-ils l'aire? Celle leltre iiï-lail-elle pas aussi ln)iii(terie et lausselé? Laisser |iéiiélrer un ennemi clans le prieuré? Un espion peul-êlre (|ui venait oljser\er leurs moyens de défense et clurelier le point vulnérable?

Mais ce pouvait être aussi un vérilalile ami f|ni leur apportait des nouvelles importantes, peut-être de (iuillaume Van Loo ? D'ailleurs on pouvait le l'aire rester sur les remparts, où la plupart des Kerles étaient constamment réunis pour déjouer toute tentative. Puis, r|uelle crainte un seul liomme ponvait-il inspirer?

Ils avaient donc décidé de déférer an ilésir exprimé dans la lettre.

Après nue longue attente, ils virent s'approcher un héraut d'armes; mais il était suivi de nond)reux chevaliers, de sorte que les Kerles ne purent reconn. litre lequel leur avait envoyé l'averlissemeiil.

Lors(iue le parlementaire eut demandé un armistice à son de trompe, et (|u'on lui eut répoinlu en arborant le drapeau blanc, les envoyés s'avanrérent sur l'esplanade du burg, et l'un d'eux vint jusqu'au pied du prieuré, d'où il cria :

— Je viens au nom de messire liauJonin d'Alost, envoyé dn mi de France, vous ollrir de nouvelles conditions de capitulation. Notre néijociation peut être lonjrue et difficile. Laissez-moi donc monter près de vous, je me fie à votre honneur. Consentezvous?

— C'est Gautier de Lillers, dit le prieur à son frère Ilacket. En elfef, il était précédemment un de nos amis dévoués.

— Nous consentons, lui fut-il répondu; niait vous seul pouvez monter.

Gautier de Lillers fit approcher une loni^'ue échelle, et, quelques minutes plus tard, il atteignit la crête du mur et s'avanea parmi les chefs des Kerles.

Comme ils l'entouraient en exprimant le désir de saToir ce qu'il avait à leur apprendre, il demanda à être conduit dans une des salles du prieuré; on lui fit com|irendre qu'il dev.iit d'abord exposer l'rdjjel de >a mission. Alors il leur dit d'un ton qui mani|uait de conviction que, si l'envoyé du roi avait refusé de leur rendre la liberté après (ju'ils lui avaient remis le trésor du comte, Ce n'était pas par Innnperie, mais uniquement parce qu'il manquait deux objets de prix au trésor, notamment un calice de sept marcs d'arj.'ent. Si un des deux (tbjets lui était remis, messire Baudouin d'Alo>t exéculer.iit immédiatement les conditions convenues.

Les as.sislants firent enlemlre un sourd njnrmure et déclarèrent tout haut qti'ils n'avaient aucune confiance dans les promesses des Isen- '

grins, et qu'ils ne voyaient dans cette négociation qu'une nouvelle tentative de trahison.

.\u lieu de s'en montrer étonné ou blessé, Gantier de Lillers haussa les épaules comme pour (lire :

— Cela ne me rej^arde pas; cr(iyez-en ce (jue Vdus voudrez.

— Ces objets signalés comme manquants, dit le prieur, ont été remis au curé-doyen Hélias, comme destinés au service de la chapelle du comte. Il les a probablement cachés dans la chaj)elle Saint-Ciistophe. One l'envoyé du roi les lui demande.

Gautier de Lillers parut |)iéter peu d'attention à cette explication, et essaya de faire comprendre au prieur, à force de clins d'œil el de gestes, qu'il avait un secret à lui confier.

Il réitéra sa demande d'élre introduit dans une des salles dn [trieuré; il consentait même à ce qu'on lui bandât les yeux.

A la pi ière de Dertolplie, les Kerles accordèrent à (iautier de Lillers l'objet de sa demande. On lui baiula les yeux, et on l'introduisit dans une des salles basses du prieuré. Le prieur lui ôta son bantleau et lui demanda ce (ju'il avait à lui confier.

— D'abord, répondit Gautier, j'ai un conseil à vous donner : quelques conditions de capitulation (jue l'on vous fasse, repoussez les énergiqnenient; elles ne peuvent être (|ue tromperie. Le roi de France el tous les chevaliers ont juré que tous les Krembauts périraient juscpi'au dernier de la mort la pins all'reuse. Si notre général n'avait pas empêché IJaudouin d'Alost de pousser la perfidie à son comble, aucun de vous ne serait encore vivant. A|)rès la remise du trésor du comte, on vous eut laissés sortir, attaqués par trahison, et tués le jour même.

— C'est horrible ! dit Berlolphe. Ne peut-on donc même jilus croire à la parole des rois?

— Je crois que le roi de l'rance ignore celte trahison.

— Va le bon conseil que vous m'avez donné estil la seule chose que vous ayez à me dire ?

— .Non. Je vais vous révéler la véritable cause de ma venue. Quand llaudouin d'.Most a |)arlé de la perteiles deux objets précifux,je mesuis fait fort de vous les reprendre par une nouvelle ruse, el c'est pour cela que l'on m'a dépêché vers vous. .Mon but est de vous sauver, nM)nsienr le prieur. Vous savez que je vous ai toujours porté beaucoup d'amitié et de respect; depuis le premier jour du siège, je n'ai soni;é qu'à vous préserver de la mort, et, en ee moment même, je ne suis ici que pour vous demander si vous voulez être conduit sous ma garde hors de la ville et du burg.

LES KEULES DE FLANDRE

— En plein jour, à travers les Isengrins? demanda le prieur incrédule.

— Non, nuitamment.

— Impossible. Je serais découvert et attaqué vingt fois.

— Je ne serais pas seul pour vous sauver. La chose est bien préparée. Nous viendrons à onze heures juste, sous prétexte de faire une ronde autour des murs du burg. En guise de signal nous agiterons une petite lanterne. A ce moment, laissez-vous descendre au moyen d'une corde. Sans faire de bruit, nous vous recevrons et vous conduirons à la prison, c'est-à-dire hors de la porte de la Forge, qui sera gardée cette nuit par un de mes amis. Je vous accompagnerai jusqu'à ce que vous soyez hors de toute atteinte. Vous marcherez toute la nuit, et demain vous vous trouverez en sûreté au milieu des Kerles. Que dites-vous de ce projet?

— Ce n'est vraiment pas mal imaginé, dit Ber- (olphe après un moment de réflexion. Je vous suis reconnaissant du fond du cœur pour cette preuve d'amitié; mais je ne puis accepter votre offre : je resterai ici avec mes compagnons.

— Mais il n'y a pas d'espoir pour vous : le roi de France s'approche avec une armée considérable. On vous fera périr au milieu des plus affreuses tortures.

— Hélas! soupira Bertolphe, peut-être ditesvous vrai, messire Gautier, mais cette fuite serait une trahison envers mon frère et mon neveu. J'aime mieux partager leur sort et mourir avec eux.

— Le désespoir vous aveugle, répliqua Gautier de Lillers avec impatience. A quoi pouvez-vous leur être utile ici, vous qui n'avez probablement jamais manié une arme? Nous nous étonnons, nous chevaliers, que Guillaume Van Loo, qui tient la campagne à la tête d'une armée, ne soit pas encore venu à votre secours. Et vous, cela ne vous étonne-t-il pas?

— En efl'et.

— Savez-vous les causes de son inaction?

— Nullement.

— Nous non plus. Nous attendons tous les jours son approche et nous avons pris nos précautions en conséquence. S'il se hâtait d'accourir à votre secours avant que le roi n'arrive à Bruges, il vous resterait du moins quelque espoir de la délivrance.

— Comment l'entendez-vous, messire Gautier?

— C'est bien simple : Guillaume Van Loo ne sait probablement pas que vous avez déjà perdu une partie du burg. Il vous croit assez forts pour l'attendre en loute sécurité. Si vous étiez libre, vous pourriez aller à lui, lui faire connaître la situation vraie, et le décider à venir immédiatement à Bruges avec toutes ses forces.

— C'est vrai, vous avez raison, approuva le prieur. Je devrais consulter mon frère et mes neveux, sur celte importante proposition. M'en laissez-vous le temps?

— Oui, mais il y a une circonstance que je ne pouvais pas vous faire connaître plus tôt, répondit Gautier. J'étais autrefois un de vos amis, et j'agis dans cette alfaire sans aucun intérêt. Vous comprenez cependant, monsieur le prieur, que, pour décider à trahir une troupe de Gantois et leur chef... car ce que nous allons faire, c'est trahir, — pour acheter quelques chevaliers et beaucoup d'hommes d'armes, nous devons leur promettre de grosses sommes d'argent.

— De grosses sommes? répéta le prieur devenu méfiant.

— Oui, quatre cents marcs d'argent au moins, et si une seconde personne veut fuir avec vous, cent marcs de plus.

Le vieux Bertophe s'effraya à l'idée d'acheter sa liberté au prix d'une si grande masse d'argent. Mais Gaulier de Lillers lui objecta que, dans la situation critique où se trouvaient les Kerles, l'argent n'avait plus grande valeur pour eux. D'ailleurs, quand il s'agissait du salut d'une cause pres([ue désespérée, fallait-il regarder h un sacrifice d'argent?

Il fut convenu que le prieur communiquerait la proposition à son frère et à ses neveux, et que, s'ils consentait, les Kerles arboreraient du côté du marché une bannière de Saint-Donat. Cela signifierait que le prieur se tiendrait la nuit sur le rempart, prêt à descendre.

Bertolphe renoua le bandeau sur les yeux de Gautier, et le ramena sur les remparts. Gautier redescendit l'échelle, qui fut enlevée, et le drapeau parlementaire fut amené.

Alors Bertolphe fit signe aux principaux chefs de le suivre, et, quand ils furent tous réunis, il leur fit part de la proposition qu'il avait reçue et demanda leur avis.

Tous, hormis Bouchard Knap, s'y montrèrent très favorables. Ils aimaient et respectaient le vieux prieur. Ce n'était pas sa place au milieu d'eux. Il y exposait inutilement sa vie. Il fallait le sauver, si considérable que fût la somme exigée pour cela. Il se rendrait beaucoup plus utile en allant trouver Guillaume Van Loo, pour lui exposer le véritable état des choses à Bruges.

Ils applaudirent donc au projet, et avec joie. Bouchard seul murmurait, alléguant qu'on s'était juré les uns aux autres de rester ensemble jusqu'à la fin. Cette fuite nocturne était une preuve de crainte qui découragerait les Kerles. Dans tous les cas, en acceptant la'proposition, on ferait une sottise, car Gaulier de Lillers était un Isengrin, donc

LKS Ki:HLES UE F I.ANUli K.

un (rumpeur; son uni(|iu' l)ul ('-lail de livror le prieur ,iu i,'éii('Tal.

Les autres comballirent celte opinion, el avaieiil pleine cond.ince en la sincérité de (iaulier. Ils voulaient saisir celte occasion favorable d'envoyer à (luillaunie Van Loo un personn;i';e inlluenl.

Le j)rieur, (|ui croyait pénétrer les causes secrètes de j'opixisilion de Honcliard, ajouta :

— J'ai encore oublié (|neU|ue cbose; niessire (lautier consent à me laisser emmener une seconde personne, conlre paiement de <eiit marcs d'ar};ent. Je propose à mon neveu lîoncliard de m'accompairner je paierai les cent marcs pour lui.

— Oui, oui, c'est bien ! s'écrièrent les antres, ravisa l'idée li'ètre délivrés du sombre et farouche IJoucliard, le meurtrier du comte, doul la présence an milieu d'eux les aldii^eait el les blessait.

Mais Houcliard rejeta celle ollre avec mépris, el, comme on insistait el qu'on ne lui épari,Miait même pas les reproches un peu veris, il sortit en blasphémant.

Depuis un instant, liobert Sneloghe élail absorbé dans de profondes rélle.xions. Il en sortit pour s'écrier en souriant :

— Mes oncles, el vous, mes amis, accordez-moi une faraude faveur. I*ermettez à Dakerlia Wuif de parlii- cette nuit avec le prieur.

Celte demande inattendue surprit lout le monde.

— Je paierai les cent marcs d'argent, poursuivit Sneloj,'he. J'en paierai même trois fois autant s'il le faut.

— Une femme! Est-ce bien |ii»ssilile ■.■' demanda llacket. Les vêtements blancs la feraient reconnaître même dans l'obscurité.

— Non, non; velue de couleurs sombres, envelo|ipée d'un manteau noir... Ne me refusez pas! Lue pauvre jeune (ille, enfermée ilans une forteresse assiégée, menacée à cliaf|ne inslaut d'être mise h mort, ou maltraitée par une soliiatesque lriom|ib;nite, cela ne peut, cela ne doit pas durer plus longtemps. Je vous en bup|die, puisrjue celle chance uni(|ue se présente, consentez à ce (|ue je vous demande; je vous en aurai une reconnaissance éternelle.

On acquiesça à la prière de llobert Sneloghe, el il pria ses oncles de se rendre avec lui auprès de Dakerlia pour lui faite part de celte bonne nouvelle, el pour lui persuader an besoin (|u'elle devait profiler de celle occasion de .salut.

Ils la trouvèrent agenouillée entre les Kerlines qui priaient auprès du cadavre d'K;;gard Van Issendyk. Ce jeune chevalier avait succombé la veille à ses blessures, cl devait èlre inhumé le lendemain dans le cimetière de Saint- D..nat.

A son entrée, le visaj^e de R(d)ert était tellement éclairé par la joie (jue Dakerlia poussa ini cri de surprise et se leva avec empressement. Le [trieur lui fil signe de les suivre dans la pièce voisine.

Là lîobert lui dit d'une voix (]uela joie faisait trembler :

— Dakerlia, vuus allez éire libre et hors de danger. Cette nuit, mon oncle le prieur sera conduit hors du bnrg et de la viile parquel(|ues amis dévoués, el se rendra à Vpres. Vous pouvez l'accompagner.

La jeune lille, étonnée, le regarda, ne comprenant pas.

— Ne craignez rien, Dakerlia, poursuivit-il. Vous atteindrez le pays des Kerles en compagnie de mon oncle. Vous irez à Furnes, à Lampernisse, vous y ri'sterez en sûreté au milieu de vos compagnes, jus(iu'à ce que des circonstances plus favorables me permettent d'aller vous rejoindre. Ah! vous savoir délivrée me comble de joie. El vous, n'êtes vous pas joyeuse aussi, Dakerlia?

— Moi.' vous (|uilter? répondit Dakerlia; m'éloigncr de vous, ne plus vous voir, mourir mille fois de l'incertitude où je serais de votre sort ? Ah! lîoberl, vous ne connaissez pas encore Dakerlia!

— Quoi, vous repoussez le seul moyen d'échapper à une mort presque certaine?

— Oui, certes, je refuse, répondit la jeune fille avec fermeté. Uù vous serez, je veux être: la mort seule peut nous séparer. Je suis seule au monde avec vous; vous êtes tout pour moi, el «juoi (|u'il arrive, Dakerlia ne vous quittera pas.

l'iobert poussa un cri d'angoisse. Il avait bien prévu vaguement la résistance de sa fiancée, mais il avait espéré pouvoir la vaincre. Sa froide résolution faisait évanouir celle espérance.

Son oncle le [irieur vint à son secours el s'elTorça de faire comprendre à mademoiselle Wulf qu'elle avait tort de repous>er si témérairement le seul moyen de délivrance que lui olfrait la miséricorde divine. Elle ne pouvait pas sn dissimuler que les Kerles retranchés daus le burg étaient menacés à cba(|ue instant d'un assaut victorieux. L'arrivée |)rochaine du mi de France avec son armée devait falalemenl les faire succomber, el alors ils n'avaient à attendre (|u'iine mort alfreuse. De (|uelle utilité pouvait êlr(î pour la jiatrie le sacrifice de sa vie à elle.' Si elle relusait de (piitler le burg avec lui, ne se rendrait-elle pas coupable d'une sorte de suicide? D'ail lltMirs, la place d'une jeune (ille étaitelle bien dans une forteresse a>siégée? Ses sentiments de pudeur ne lui disaient-ils pas que la prise du burg par des soldats français l'exposerait à des périls bien pires tpie la perte de la vie?

Le châtelain ll.irktt joignit ses efforts à ceux de

LES KEULKS l)I<] FI.ANUHE.

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son frère, mais en vain; Dakerlia Wulf ne voulnt rien éconter, et répéta qu'elle voulait partager jusqu'à la fin lo sort de Robert.

Messire Sncloghe lui prit les mains, cl lui dit d'un Ion suppliant :

— Dakerlia, je vous en conjure, laissez-vous lléchir. Par amour, par dévouement pour moi, vous voulez vous sacrifier; mais votre générosité vous égare; votre présence ici n'est pas une consolation pour moi. Au contraire, elle me rend malheureux.

— Malheureux ! répéta la jeune fille.

— Oui, Dakerlia. Vous avez vu combien, depuis plusieurs jours, le chagrin m'accable et le découragement m'envahit. Vous croyez que la disparition de ma sœur en est la seule cause? Non, voire présence dans celte forteresse, le sort qui vous paraît réservé sont les principales sources de ma douleur. Vous savez que je vous aime de toutes les forces de mon âme ; ne comprenez-vous pas le chagrin que me cause voire refus d'accepter l'unique moyen de salut qui s'offre à vous? Ah! je vous en supplie, donnez-moi celte preuve d'amour, suivez mon oncle à Lampernisse.

Dakerlia secoua la tête en signe de refus.

— Vous restez sourde à ma prière? demanda tristement Sneloghe.

— Robert; et vous, messieurs, répondit Dakerlia avec un calme étonnant, avez-vous réellement cru que je pourrais consentir à quitter le burg en disant à mon fiancé un égoïste et froid adieu? Vous agitez devant mes yeux le fantôme de dangers effrayants. Si ces dangers n'existaient pas, je ferais ce que vous exigez de moi ; mais, dans la situation acluelle, je dois et je veux rester. Vous m'annoncez l'arrivée d'une armée française ; Robert peut être blessé dans l'assaut. Qui le soignera et le consolera? Laisserai-je cette tâche à des mains étrangères pour aller me réfugier à Lampernisse? Non, non, c'est impossible. Ne m'en parlez donc plus.

Personne ne trouva rien à répondre". Mais Robert, ému jusqu'au fond de l'âme, crut devoir insister en signalant à Dakerlia le danger qu'elle pourrait courir de tomber au pouvoir de Didier Vos, si les Kerles étaient vaincus.

Les yeux de Dakerlia lançaient des flammes.

— Oui, s'écria-t-elle, d'une voix sombre ; ce danger, pire que la mort, j'y ai pensé; je l'ai prévu... Mais je ne le crains pas...

Elle mit la main dans son corsage et en tira lestement un poignard qu'elle montra sans ajouter un mot.

Les assistants reculèrent en poussant un cri d'angoisse.

Dakerlia, serrant l'arme dans sa main, poursuivit froidement :

— Tant que Robert sera à cùté de moi, il me défendra. S'il me fait défaut, ce poignard me protégera. Didier Vos? Que peut-il contre moi? Ne suis-je pas une Kerline?

Elle cacha de nouveau l'arme dans sa poitrine et ajouta avec un sourire tranquille :

— Robert, si par amour pour moi vous vouliez me voir éloignée d'ici, moi, par amour pour vous, je ne veux pas vous quitter. C'est une lutte entre nous deux, el je vous assure que je Recéderai pas. Cessez donc vos efforts, messires, ils sont inutiles.

Robert, les yeux pleins de larmes, serra avec force les mains de Dakerlia. 11 admirait l'énergie et le profond amour de la jeune fille, bien que son refus de quitter le burg le remplît de chagrin et d'inquiétude. Mais il fallait bien se résigner, puisque sa résolution était inébranlable.

11 passa avec elle et avec ses oncles dans une pièce voisine où le corps de messire Eggard, couvert de son armure et l'épée à la main, était étendu sur un lit de repos. Des cierges étaient allumés près d'un crucifix et, vestige des usages païens encore en usage chez les Kerles, des coupes remplies de la bouillie de gruau el un bock de bière étaient placés aux pieds du cadavre.

Robert et Dakerlia s'agenouillèrent sur un banc pour prier quehfues instants en silence.

Le prieur sortit avec son frère; il était temps de faire les derniers préparatifs de départ, car le Jour commençait à baisser, et la nuit était proche.

Enfermes dans une salle du prieuré, ils pesaient de l'or et des j)ierreries, afin de réunir sous le plus petit volume la somme qu'ils avaient promise à Gauthier de Lillers. Puis ils délibérèrent sur le déguisement que prendrait le vieux Bertolphe pour se dérober aux regards des ennemis, et sur les efforts qu'il devait tenter pour décider Guillaume Van Loo à arriver immédiatement avec son armée.

Enfin, lorsqu'ils examinèrent quel chemin il devrait suivre pour atteindre sans accident le libre pays des Kerles, ils se heurtèrent à une grande difficulté. Autour de Bruges il fallait éviter les grandes routes, couvertes de gens de guerre ; il était donc nécessaire de suivre les sentes et les chemins de traverse à travers les champs et les bois. Seulement Bertolphe n'avait jamais voyagé à pied, et ces chemins lui étaient fout à fait inconnus. Il lui fallait donc un guide. On se souvint fdVt à propos que, parmi les hommes envoyés par Guillaume Van Loo, il y avait un Kerle surnommé le chasseur de loups. Ce Kerle avait passé sa vie à parcourir les champs et les bois, et mieux que personne il en connaissait tous les chemins. Il* était, de plus, intelligent, dévoué et intrépide.

On fit donc appeler Ivon, le chasseur de loups, et on lui expliqua ce qu'on attendait de lui. Après

M> KKIll.KS DE FLANUUE.

qiu'lqut' it'sislance, et la promesse d'une lionne récompense, il coiisenlit à servir de jjuide au prieur.

Llieure du di-parl approciiaiit, lît-ilolplie assemlda ses neveux et les principaux chefs, pour preiiilr»' coiiijé d'eux. Il leur promil de se rendre immrdialenient au camp de Cliiillauine Van Loo, et d'employer tous les moyens possibles, même l'ollrt' de sommes considérables, pour le décider à venir immédiatement à IJrujies avec toutes ses forces. Il s'ellorva d inspirer confiance à ses compajînons et amis, et les encouragea à défendre le burg avec acliarnement, dans la cwriiludc (|n'un proni|»t secours viendrait les lirer do leur situation |iérillense.

Après ces derniers adieu\, il monta sur lo> remparts accompa|,'né seulement de son frèie le châtelain, de son neveu Hubert, d'ivon le chasseur de loups, et de quatre robustes Kerles, qui devaient le desrendre, lui et Ivon, jusqu'au pied des murailles.

Ils se dissimulaient le plus possible, pour ne pas être apen;us des sentinelles ennenjies.

— Je ne sais, mon oncle, murmura Robert Sneloghe à l'oreille du prieur, mais une crainte étraiit;e m'agite. Si vous alliez être victime de quebjue trahison?

— Paix, paix, vous avez tort, répondit le prieur à voix basse. D'ailleurs, le sort en est jeté.

Ils attendaient depuis longtemps, et il commençaient à croire que le projet avait manqué par suite de quehjiie obstacle imprévu, car l'heure fixée était passée, lorsqu'ils entendirent dans le lointain les pas pesants d'une groupe d'hommes d'armes et \m bruit île voix confuses. Ils regardèrent par les meurtrières et virent la lumière d'une lanterne qu'on agitait de droite à gauche et qui fut éteinte au bout d'un in^tant.

C'était le signal.

Dertolphe embrassa son frère et son neveu.

Puis il mit le pied ilans un nœud coulant, et saisit à deux mains le c;ihle qui devait servir à le d''-r»'ndre. Ivon le chasseur de l()np> l'imita, et tons doux furent descendus jusqu'au piod dos remparts.

Arrivés là, ils luient saisis rudement, et traités comme de véritables prisonniors. Ils auraient certainement redouté (|uel(jue guel-apens, si le calme évidemment calculé des hommes d'armes no leur eût donné confiance.

(iantier de Lillers, qui tenait Ir [iiiour par l'épaulo et le poussait en avant, lui souffla à •l'oroillo :

— Laissez-vous faire et soyez muet. Tous mes hommes ne sont pas avec nous. Une partie .seuleuiont est dans le secret. Les autres croient ([ue

nous vous avons attirés dans un piège. l'eignez donc comme nous.

Près do la cha|)elle Saint-Jean, Gautier de Lillers arrêta satroupi; en disant :

— Nous n'avons pas besoin d'être aussi nombreux poui" conduire ces deux Kerles à la prison. -Messire Daneel, relonrnoz au burg avec dix hommes d'armes, du coté de Maaiberg : d'autres Pieds bleus nous y tomberont encore entre les mains.

Messire Daveel devait être prévenu, car il choisit sans hésiter les dix hommes qui devaient l'accompagner, et reprit avec eux le chemin de la place d'armes.

Puis, Gauthier de Lillers se rendit, par de> rues écartées, à la porte de la Forge, et dit à ses deux iirisonniers :

— .Maintenant, prenez un air délibéré etexempt (l'iiujuiéludo ; parlez haut et gesticulez comme si vous n'aviez aucun danger à redouter.

Cela dit, il se dirigea vers la |iorle où le Cdinmandant du poste semblait l'attendre.

— Messire Ogier, dit-il, voici deux buui.-eois qui d(»ivent sortir de la ville avec moi. Le général...

— Je le sais, j'ai revu des instructions à cet effet, interrompit le commandant. La herse est levée et voilà qu'on ouvre la porto, .\dieu et bon voyage.

Quelques inslanis après, ils se trouvaient en rase campagne. Gauthier de Lillers leur avait de nouveau commandé le silence, et ils le suivirent sans rien dire pendant près d'une demi-lieue.

Alors il s'arrêta et leur dit :

— Nous voilà hors du rayon deséclaireurset dos patrouilles. Nous allons nous quitter ici?

— Vous rentrez à Bruges ? demanda IJertolphe.

— Oui : j'ai tenu ma promesse; à vous de tenir la vôtre.

Bertolphe déboucla la puche de cuir attachée à sa ceinture et la tondit à Gauthier.

— Elle est lourde, dit joyeusement celui-ci, Combien conlienl-olle ?

— (iin(| cents marcs.

— Lu or?

— Ln oret en joyaux précieux.

— Le compte y es! bien?

— Il y a plu.s que le compte; mais je vous promets en outre, si je survis, cinquante marcs d'argent comme lénM)ignage de ma gratitude.

— Adieu donc, monsieur le prieur, et bon voyage.

Ils se serrèrent la main et se (|uiltèrent.

— Par on iiou> diriger maintenant? demanda Bertolphe à son compagnon.

— A deux portées de Hèche d'ici, répondit V\on le chasseur de loups, il \ a un chemin de terre

LES KERLES DE FLA.NUliE.

If 'lf'iPflVi*^'ir''!illl'lll!|i'!^tU. '^ nrWf lilIlïiiD:^*.^

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Beaucoup d'hommes s'étaient endormis. ( Page 125.)

qui mène droit à Aertryke par la forêt; de là nous nous dirigerons sur Thourout, et, sans entrer en ville, nous prendrons la route vers Staden et Ypres...

— Mais il fait noir comme dans un four.

— Donnez-moi la main, monsieur le prieur. Nous avons un fossé à enjamber pour quitter la grande route.

Le prieur se laissa conduire.

Yvon l'entraîna dans une épaisse forêt.

Alors seulement Bertolphe se crut en sûreté :

— Dieu soit loué! s'écrie-t-il en respirant longuement. Je craignais une trahison. Nous voilà sauvés.

Le lendemain de la fuite du prieur, les Kerles, du haut de leurs murailles, avaient remarqué en

ville un mouvement extraordinaire de bourgeois de chevaliers et d'hommes d'armes, et entendu des sonneries lointaines de clairons.

Ils s'imaginèrent d'abord que Guillaume Van Loo s'était approché de la ville avec son armée, et que les Isengrins faisaient une sortie contre lui.

Mais leur erreur ne dura pas longtemps, et ils ne tardèrent pas à apprendre, par des avis envoyés au moyen de flèches, que le roi de France et le duc Guillaume de Normandie étaient arrivés à Bruges avec l'avant-garde de leur armée, et que les chevaliers et les bourgeois avaient été invités à se réunir sur la plaine du Sablon afin de rendre hommage et de leur jurer fidélité.

On leur apprenait également que l'assaut du prieuré avait été retardé pour attendre Tarrivée de l'armée française, mais que maintenant, sous peu de jours, l'attaque décisive aurait lieu.

Ces avis n'émurent pas beaucoup les Korles. Ils

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